VI
Au miheu du seizième siècle, l'Italie ressemble à l'Egypte des Ptolémées. C'est, pour me servir de la même image qu'Edgar Quinet,. une nation « murée dans le tombeau d'une religion. » — Si l'Italie , dont les grands hommes depuis Dante jusqu'à Machiavel tonnaient contre la papauté, si l'Italie, qui ne pouvait pas croire à FÉghsc. contenant dans son sein la Babylone sacerdotale , se fût arrachée au catholicisme quand la moitié de l'Europe s*en séparait à la voix de Luther et de (]alvin, de Zwingle et de Knox, du même coup ne se serait-elle pas éveillée à une vie nouvelle? — Par malheur, la Réforme ne se rattachait à rien en Italie, elle n'était ni guelfe ni gibeline, et son premier effet était naturellement antipathique aux Italiens, puisqu'elle enlevait à Rome la suprématie religieuse, ravissait l'empire des âmes et l'éternité même à la ville éternelle. Du reste, comme les peuples du Midi en général, les
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Italiens, en particulier, n'ont jamais pu comprendre ce que M. Quinel nomme si bien « la tragédie du libre arbitre, » rindividu- prêtre, seul en présence d'un Dieu despote, l'homme libre interprétant un texte tyrannique, perdu ou sauvé, selon le bon plaisir, par la grâce du Très-Haut. D'autre part, si l'on songe à l'iconoclastie des protestants, à la nudité de leurs temples, à la froideur de leurs cérémonies , à la sévérité morale de leurs pratiques , on sent combien tout cela devait répugner à la facilité de mœurs, à l'enthousiasme artistique, aux pompeuses habitudes des populations italiques. Enfin, la Réformation , transition entre le catholicisme et la Révolution française, point d'arrêt dans le christianisme, lïe sutfis'^it pas à la philosophi&italienne, qui jamais ne connut le juste milieu, et de la vieille religion méprisée sauta toujours d'un bond par delà \e ciel de Jésus. Par conséquent, les quelques protestants qui apparurent en Italie restèrent complètement isolés, impies aux yeux de la plèbe, superstitieux, au dire • des philosophes. C'étaient, la plupart, d'honnêtea littérateurs, des savants, des poètes, incapables de faire secte, souvent même cachant sous des dehors catholiques leur schisme secret. Il y eut pourtant des martyrs pour cause de religion ; le fer, le feu et la fosse servirent à l'Église pour la conservation de son unité. Mais, en somme, ritalie ne repoussa point la liberté de conscience avec haine, avec rage, comme l'Espagne. Chose plus triste, elle dédaigna de se mêler aux batailles religieuses du temps par pure indifférence. Aussi, comme l'Église romaine profita de la trop heureuse situation qui lui était faite! La masse n'ayant aucune envie de se prononcer contre elle, elle put séparer les penseurs de la masse , les lui rendre incompréhensibles, odieux, et partant, les emprisonner, les torturer, les brûler à son aise, corrompre, abrutir,
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épuiser, étouffer moralement Tltalie à Taide de l'Italie elle-même.
C'est sous rimpulsion du concile de Trente que la nation transalpine fut ainsi brusquement rejetée dans le passé. Grâce aux fournées de prélats italiens, envoyés aux heures douteuses pour enfler la majorité, — éclairée de la lumière de l'Esprit-Saint, — l'Église fonda en Dieu même l'absoluiisme temporel et spirituel ; et la religion de paix, armée en guerre, s'imposa et se fixa comme une conquête.
Le Tasse personnifie la situation nouvelle de la manière la plus éclatante. Le rêveur de Sorrente, élève des jésuites de Naples, commence, dès le temps du machiavélisme, à s'enfuir dans le passé, a mélancolique Don Quichotte, » à la recherche d'une chevalerie qui n'est plus. Plus tard, s'apercevant avec terreur qu'il n'a pas fui assez loin du présent, qu'il a trop douté, il s*épuise à corriger, à refaire, vers pour vers, sa première œuvre ; et en réédifiant la Jén&alem conquise sur la Jérusalem délivrée^ il croit bâtir la cité de Jésus-Christ sur les ruines de la cité des hommes. Mais encore une fois il ne tarde pas à s'apercevoir qu'il n'a pas été assez orthodoxe ; il se rend fou à force de chercher à fondre ses deux premières Jérusalem en une troisième d'un impossible mysticisme, et il meurt en recommandant au cardinal Aldobrandini de les brûler toutes!
Donc, voici déjà la poésie impuissante. Si cette voix se lait, quelle autre parlera ? La musique. Le Tasse est complété par son contemporain Palestrina. Mais la musique de Palestrina est , elle aussi , triste et désespérée. Qu'est-ce que son Miserere^ sinon, comme le comprend M. Quiuet, c( le chant d'agonie d'un peuple mis en croix depuis les Alpes jusqu'à la Calabre? »
Dans la tombe, où le catholicisme l'a enfermée depuis le concile de Trente, l'Italie reste-t-elle tout à fait immo-
bile? — Les populations semblenrtellement endormies que les plus forles paroles ne les réveilleraient plus. Mais il est encore des philosophes, les héros de la philosophie, qui prolestent contre le néant. Avec quel amour Edgar Quinet recherche les traces perdues des penseurs malheureux, tués corporel lement par Rome, étouffés spirituellement par l'Italie catholique! Son histoire de la philosophie italienne durant les deux siècles de la décadence ^est le navrant tableau de la vie qui, malgré la mort, se dresse et retombe bieniôt, flétrie, sans avoir eu le temps de s'épanouir.
Au seizième siècle, Marcile Ficin,Pic de la Mirandole, Laurent de Médicis, avaient, dans l'ivresse de la Renaissance, cru réaliser la réconciliation de Jésus-Christ avec Platon, d'Orphée avec Moïse. Illusion vaine! Apres eux, les esprits, qui ne restent pas inaclifs dans le sceplicisme, consacrent de plus en plus le divorce de la philosophie et de la foi. Cardano, Giordano Bruno, Vanini, périssent aux applaudissements de la foule, qu'ils appellent hors du catholicisme, hors du christianisme, vers la liberté. Campanella, au contraire, démocrate, communiste cosmopolite, pour briser Tesclavage temporel, s'acharne à croire que l'esclavage spirituel, la force catholique, pourrait être un levier. Transformant les vieilles utopies, il monte jusqu'au ciel, ou il installe le Christ, monarque régénérateur du genre humain. Sa Cité du Soleil ira rejoindre dans Tabîme le rêve de Savonarole et les folies du moyen âge, la monarchie du monde par l'empereur et la démocratie catholique par le pape. A la fin du dix-septième siècle, les âmes se taisent comme les choses, « Tordre de Jésus s'assied sur les ruines de Tltalie. » Cependant, au début du siècle suivant, Vico paraît; s'en aperçoit-on?
Veut-on savoir maintenant à quel prix la réaction catholique triompha, qu'on Use cette nécrologie :
fl Dante, deux fois condamné à mort, et sa maison rasée. — Ârnauld de Bresse, brillé vif. — Jean de Padoue, brûlé vif. — Savonarole, i brûlé vif. — Platina et les académiciens de Rome, mis à la torture. . — Machiavel, mis à la torture. — Spinula, noyé, — Bonfodio, décapité et bràlé. — GoUenucio, étranglé. — Tibertus, décapité. — Car- j nesechi, Paleario, brûlés vifs. — Montalcino, étranglé. — Dominls, brûlé vif. — Giordano Bruno, brûlé vif. — Vanini, la langue arrachée et brûlé vif. — Gampanella, mis sept fois à la torture et emprisonné vingt-sept ans. — Sarpi, poignardé. — Berni, empoisonné. — Le Tasse, enfermé sept ans dans une loge de fou. — Galilée, mis à la torture et emprisonné à perpétuité. — Pallavicini, décapité. — Giannone, emprisonné vingt ans. — Tenevelli, fusillé. — Mario Pagano, pendu. — Conforti, pendu. — La suite peut se lire dans les Prisom de Sylvio Pellico. 9