‹ Edgar Quintet, sa vie et son œuvreChapitre 39 sur 109 · II · texte numérisé non relu

II

La première cause de la démtionaUsation italienne est, selon M. Quinet, la perpétuité et l'instabilité des invasions. Durant des siècles et iJes siècles, les barbares se succédèrent dans la Péninsule sans l'occuper tout entière et niénie sans pouvoir y prendre pied, sans devenir « tête de nation » dans les parties dont ils s'étaient emparés. Les Italiens nationalistes qui regrettent que leur patrie n'ait pu être lii gothique ni lombarde, unifiée, comme la France et l'Espagne, par le fait même de l'invasion , accusent les papes, menacés dans leur ambition temporelle et par les indigènes et par les barbares, d^avoir perpétuellement montré à de nouveaux étrangers le chemin de l'Italie, grandissant ainsi en autorité à mesure que le pays baissait en nationalité. — Mais, fait observer Edgar Quinet, les papes, en appelant l'étranger, n'exerçaient qu'une minime violence sur les instincts des indigènes : nulle plainte ne se lit dans les chroniqueurs contemporains. -^ Un Itahen, M. J. Ferrari*, s'isolant dans le passé, prétend démontrer

* En sa toute nouvelle Histoire des Révolutions d' Italie ^ 4 volumes m-S». — i'ai umI^ cet important ouvrage dans k Bévue firûnçiHse (n«* du !*>' et du 10 septembre; du !•' et du 10 octobre 1858).

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que ritalie tenait absolument à ne pas être une, qu*eile renonçait de plein gré, et avec raison^ à sa liberté politique, afin d'effectuer la longue série de ses révolutions sociales, grâce à Téternelle dualité de TÉglise et de TEmpire. — Placé au point opposé de Thorizon historique, M. Quinet condamne très-vivement Tabandon que l'Italie fit d'ellemême en ne résistant pas à Charlemagne. et salue avec enthousiasme Téclosion des premières républiques indépendantes d'Amalfi, de Naples, de Pise et de Venise. Plus tard, voyant le mouvement général des villes s'arrêter en ce qu'il avait de national ici et là tout en se propageant partout sous le rapport municipal^ c'est avec désespoir qu'il constate que plus la cité italienne devient libre, plus l'Italie devient esclave. — M. Ferrari signale exactement le même fait lorsqu^il montre chaque progrès social payé par une décadence politiqtie. Jugeant au point de vue de l'intérêt immédiat, M. Ferrari approuve. M. Quinet désapprouve, jugeant au point de vue du résultat final. Mais l'un et l'autre, cherchant la cause suprême de la contradiction, la trouvent dans le cosmopolitisme. L'Italie ne se livre d'elle-même que parce qu'elle espère embrasser le monde Cette idée, heureuse et féconde, selon M. Ferrari, — elle l'est en effet pour le moyen âge ; — stérile et fatale, selon M. Quinet, — elle l'est pour le présent et pour l'avenir, — d'où provient-elle? De l'Église et de l'Empire, qui puisent leur vie en Italie même, depuis le pacte de Charlemagne, confirmé, développé par Othon 1", et qui répandent celte vie italienne sur l'univers entier. Suivant en ligne droite sa pensée fondamentale, — l'idéal national, — M. Quinet se désole de ce que l'ItaHe, en révolte contre le droit féodal, dès sa première heure de force intime, semble se demander : a Quel est mon maître ? » et de ce que personne ne lui répond : « C'est toi-même! »

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N'est-ce point parce que les Italiens le considèrent comme le successeur des Césars de Rome qu'ils se prosternent aiix pieds de l'empereur germain et qu'ils s'arrêtent dès qu'ils pourraient l'écraser? N'est-ce point encore parce qu'ils rêvent la monarchie universelle , que parfois, en haine de l'Empereur qui les foule et les méprise, le grossier barbare I ils s'abandonnent à la direction du pape, représentant de Dieu sur la terre ? Pape et Empereur ! Que l'Itahe les oppose l'un à l'autre, qu'elle s'imagine même obtenir par celui-ci ou par celui-là une certaine manière de vivre, ou encore qu'elle espère les absorber tous les deux en elle, l'Italie se trouve toujours égarée, hors de sa nationalité, entre l'étranger et « l'éternel étranger M »

* Avant de m'occuper spécialement des Révolutions d'Italie, j'ai lu un brillant travail inédit : ÎJi sintesi délia sforia dltalia, par M. Petruccelli délia Gattina, membre du comité de salut public à Naples, en 1848. Il porte cette dédicace : A. Edgar Quinet, il colohbo d'Ii-alia. Ce n'est donc point une réfutation des Révolutions dltalie, c'en est, au contraire, la confirmation, faite au point de vue exclusivement italien. M. Petruccelli ne se trouve en désaccord avec M. Quinet que sur un seul point. En dépit du cosmopolitisme y imposé par la papauté à \ apparence de l'histoire italienne, . il affirme la nationalité réelle, incessante, du peuple indigène de l'Italie à travers les âges. Cette idée, si patriotique, et qui n'est scientifiquement ex> posée que dans ce livre, — œuvre de toute une vie, — m a semblé d'une importance telle que j'ai cru devoir l'indiquer ici, à larges traits, quelque incomplètement que ce fût.

— Pour bien comprendre le système nouveau, il faudrait remonter jusqu'à répoque antéromaine, où M. Petruccelli montre comment une variété «rallique de la grande race des Celtes a formé, pour ainsi dire, la base granitique de la population de l'Italie primitive. Sans entrer dans la filiation ethnologique présentée par l'auteur, qu'il suffise de dire que selon lui, ïindigénat ne se trouva pas étoufTé, dès l'origine, soit par les Étrusques (Slaves orientaux], roit par les Grecs, et les autres peuplades établies sur divers points de la Péninsule. Fondée au milieu des tribus rurales galliques, pour leur servir de lien et résister à lu pression extérieure des races orientales. Home ne garda pas longtemps un caractère exclusivement national italien. Dans cette civilisation mixte, par laquelle elle se manifeste dans l'bistoire. elle marie bientôt le principe étranger oriental au principe indigène occi- <lental. lia lutte de ces deux principes, f ous forme d'aristocratie et de démocratie, explique toute sa vie intérieure. A l'extérieur, M. Petruccelli voit

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\m LES NATIONALITÉS.

Arrêtons-nous à considérer ce gué deviennent, sous l'Empire et sous la papauté, les libertés des républiques italiennes et la liberté même de ritalie,

Rome agir à l*aide de son élément éfran^r/tfe son principe orienta], afin de dominer plus ai&ément les fractions des faces ceUiqpe8<e1««lave9iqa'elle rencontre sous ses pas. La résistance qui lui est dès lors opposée est la réaction naturelle de'l'indigénat, et l'on Soit ^'éîevei*îfumancé, république italique en opposition à la république romafhe, qui n*a plus rien' d'indigène. Rome néanmoins triomphe, relie touche aux Alpes. Florus peut regretter qu'elle les ait franchies, se dispersant, s'épuisant pour créer, un empire univeirsre!,' nu >liet de ctmosùtt&c toute sa* force daiAs leâ Unlites naturelles de la Péninsule et de s'etïorcer d'y constituer un Ëlat italien. En effel, la lutle intérieure de Rome et de l'indigénat italien n'en continue pas moins après -^'elle a pris son essor par delà lés Alpes, et ses ennemis s'aperçoivent de sa divisioil en en .profit|mtv Marius, César, Auguste, Femblent, aux yeux de M. ï^etruccelli, représenter le travail latent, mais persévérant de l'indigénat, tandis que Sylla, Pompée, Antoine, sont les vivantes manifestations de Vêlement étranger oriental. Durant .l'e^ipire, \tt, même lutte se produit par Galba contre Néron, YitelUus contre Othon, etc. Enfin Rome, devenue de plu» en plus orientale, se d4place vers l'Asie, et l'invasion peut tout d'abord ne pas rencontrer trop de résistance, les barbares n'étant pas aussi hostiles ^ux Occiden|,0ux que les Romains. Les seules vraies résistances qui tout opposées aux envahisseurs sont celles de Slilicon et d'Aétius, car avec eux combattait l'esprit national indigène, non point l'esprit cosmopolite romain. Le succès de l'invasion barbare en Italie e>t 'dû, selon M. Petruccclli, à ce que, d'une part, elle répondait à l'instinct national des indigènes qui ee trouvaient en affinité de race avec Ici nouveaux venus^ à ce que, d'autre part, elle apportait une organisation^ sociale, par l'effet de laquelle la campagne se releva^ cpntre la ville, les classes rustiques indigènes contre les citadins étrangers. Cependant l'indigénat conserve encore sa personnalité, et la preuve, c'est sa lenteur à se fondro dans l'occupation barbare, c'est k facilité avec laquelle il la laisse rempla ccr par une autre occupation barbare, c'est enfin l'indifférence avec laquelW il voit l'invasion orientale des Grecs et des Sarrasins se produire en opposition à l'invasion occidentale. La cause de tout cela, c'est que la féodal it*', qui eût dû être simplement l'émancipation du sol et parlant du paysan, *\€ l'indigène, devint un privilège et ainsi la continuation de l'ancienne civilisation par le changement de l'esclavage en servage. — Après avoir expos<j les fautes des barbares, Goths et Lombards, qui auraient pu tendre pluj rapidement à devenir tête de nation en Italie, comme ailleurs, M. Petruccelli fait remarquer comment l'action du christianisme devint fatale à Tor^ ganisation d'une nationalité italienne. Élément de civilisation étranger! oriental, le christianisme, à son sens, était arrivé à contre-^temps, au mo< ment où l'indigénat était prêt à rompre a:\'ec la civilisation romaine, à re^ lever le droit contre la force, la liberté du sol contre l'oppression de U

M. Quinet nous fait voir la féodalité dans la vie religieuse trois siècles avant d'exister dans la vie civile. Son germe est déposé le jour où rhomme fait au prêtre hom-

ville et de l'empire* De ce mouvement agraire, dâtaocratique et ftocial, les Gnicques et Simrta(;us avaient été les aia^it-coureurs. Le christianisme naissant s'en empara et l'exploita à son profit : révolutionnaire, il s'identifia, quoique étranger, avec le peuple; 'et, grâce au peuple, à l'indigénat italien, il triompha des persécutions. Vainqueur, il changea de rôle, de révolutionnaire il se fit conservateur, de démocratique il devint aristocratique ; de pseudo-indigène il redevint étranger. Monté sur le trône avec Constantin, assez fort pour ne pltis rien ménager, il trouva son intérêt à se débarrasser du principe indigène, de l'afTranchissemenl social, civil et politique dont il s'était précédemment embarrassé. Et alors, sans prévoir le schisme futur, il relégua l'empire en Orient, c'est-à-dire dans sa patrie naturelle, et s'installa lui-même à Rome, espérant s'investir du rôle, du, caractère, de la puissance de la ville éternelle. L'indigénat s'aperçut enfin qu'il était trahi. Rome catholique devint donc son ennemi de même que Rome païenne. Mais, comme c'était une puissance spirituelle, il fallait l'attaquer par l'esprit. L'ère des hérésies commença. Combattu à titre de tradition de l'idée romaine, le catholicisme aurait péri, s'il n'avait su se trouver des auxiliaires, s'armer de la force, même infidèle [les Sarrasins), pour résistera l'indigénat qui le pressait de toutes parts, le menaçait jusqu'en sa capitale. Le meurtre de la nationalité italienne fut accompli définitivement à l'entrée (lu moyen fige par le couronnement de Charlemagne: M. Petruccelli montre en effet le premier rapprochement des races autochthoues avec les )^isigotbs rompu par l'évêque de Rome, le second rapprochement,, enwre plus intime, de l'élément indigène avec les Lombards convertis, — rapprochement si intime qn^Anastase Bibliotfiécaire pouvait dire : Una se quasi fratres fidei catena constrinxerunt Rotnani atque Jjmgobardi, — epcore une fois et pour toujours brisé par le pape Adrien, appe^nt les Francs. Mais, fait-il observer, en créant un empire d'Occident, le catholicisme se figurait perfidement ne donner au fil^.de Pépin qu'une autorité illusoire, repoussée en Allemagne comme une importation romaine et comme une conquête germanique en Italie ; de telle sorte que le pape, assis sur la vraie base de l'empire, à Rome, eût eu pour auxiliaires contre l'empereur titulaire ici les princes italiens, et là les électeurs ecclésiastiques. Quoi qu'il en soit, l'indigénat, qui voulait s'affirmer, qui partant devait haîr et l'empereur et le pape, entama, à partir de 800, et contre le Gapitole et contre le Vatican une lutte qui n'est pas encore fmie. — Nous touchons au point important : au cosmopolitisme. Après avoir déterminé le caractère des deux courants contraires auxquels est désormais livrée l'Italie, courants également étrangers, l'un d'essence, le catholicisme; l'autre de forme, l'Empire; après avoir prouvé que l'un et l'autre, épousant la tradition de Home antique, voulaient faire servir la Pcninsule à la domination universelle, M. Petruccelli affirme que le travail intime, latent parfois, mais permanent, de l'indigénat italien,

mage lige de son âme, abandonne tout son être moral à un seigneur spirituel. Or, si, dans l'Italie catholique, l'homme se fait presque naturellement serf d'esprit, presque naturellement aussi il doit croire qu'un patron politique lui est non moins indispensable qu'un patron spirituel. La citadelle appuyée suf le temple , le temple sur le dieu indigène, tel était le principe des républiques de Tanti-

fut précisément de ne pas être cosmopolite ni avec l'un ni avec l'autre, d'essayer de la débarrasser de l'un et de l'autre, à l'elTet de constituer la nationalité. — Selon l'historien - philosophe , cette grande lutte présente trois phases déterminées par la position réciproque des partis. Entre l'Empire et la papauté, deux unités constituées qui se disputaient la souveraineté italienne, seule, l'Italie avait besoin, elle aussi, d'être une dans sa résistance. Voilà pourquoi on la voit se ranger tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, selon l'occurrence, mais plus souvent du côté de l'empereur, moins absolument étranger, plus facile à dompter, plus éloigné enfin en son Allemagne que le pape, siégeant à Rome, catholique, et tout excepté italien. Mais le pape et l'empereur, quoiqu'en rivalité perpétuelle, ne tardent pas à comprendre le jeu des Italiens. Aussi, dès que l'un d'eux se trouve isolé ■ en fîice de l'indigénat, pour empêcher l'indigénat de vaincre, l'autre accourt, se réconcilie au plus vite, préférant céder un peu que de perdre tout. Il est à remarquer que ce fut toujours le pape qui appela l'empereur à son aide, dès qu'il se vil en danger. De la sorte fut empêchée l'unité matérielle de l'Italie au moment même où son unité morale éclatait avec le plus d'ensemble. lia première phase s'arrête à Innocent IV. — Les Italiens se son\ aperçus qu'il faut commencer par couper le mal à la racine, c'està-dire par se constituer indépendants. On les voit donc, durant là secon 'e phase, constituer, arrondir leurs États, en dehors de la suprématie, soil pontificale, soit impériale^ Le pape et l'empereur comprennent encore, mais le pape surtout, et pape et empereur s'allient dès que Tun des deux est trop faible pour empêcher l'érection d'un Etat italien libre, comme à Venise, après la ligue lombarde. Cette période dure jusqu'à Clément Vil. — Plus morcelée, plus asservie que jamais, l'Italie se retrouve en présence de l'unité catholique, restaurée par le concile de Trente, et de l'unité impériale, renforcée par Charles- Quint. Que fait-elle? En dépit des difficultés, par l'organe de ses héroïques penseurs, elle veut, toujours pour arriver à l'unité et à l'indépendance, se donner, même sous les princes qu'on lui impose, des libertés intérieures, grâce auxquelles se retremperait le caractère des citoyens. La papauté, qui n'est déjà plus catholique, c'est-à-dire universelle, qui ne peut plus se porter héritière de Rome, se poser en rivale de l'Emy)ire, la papauté, monarchie italienne imposée à l'Italie par l'univers, intrigue avec les princes italiens et empêche le réveil par la libert '' civile et politique. Cette troisième époque s'étend jusqu'à Pie VI, c'est-à-

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quîté. Tout autre est celui des républiques italiennes : leur Dieu et leur droit sont en dehors d'elles. Autant les premières avaient une vitalité tenace, autant est éphémère la durée des secondes. Et comment n'en serait-il pas ainsi? Elles n'ont aucune foi en elles-mêmes : leur droit, c'est le titre d'empereur romain accordé à un souverain allemand, qui vient en passant recevoir la couronne à Rome ; quant

dire jusqu'à la Révolution française. — A partir du concile de Trente et en tout ce qui concerne la chaîne catholique de l'Italie, M. Petniccelli délia Gattina est d'accord avec M. Quinet. Leur désaccord n'est donc qu'en ceci : le second pose en idéal ce que le premier prétend avoir trouvé en réalité, la nationalité italienne. — « L'Italie, dit M. Petruccelli, que je traduis ici, ilUlie n'a pas cessé de sentir l'attaque permanente contre sa personnalité. Elle n'a pas cessé d'y résister, attestant par^là que sa personnalité morale au moins vivait toujours, était toujours debout. La nationalité, l'unité nationale d'un peuple n'est pas tant son isolement politique que son iqdivi~ dualité ethnologique, géographique, physiologique, pédagogique; elle est toute dans cette synthèse de l'àme qui par la même langue exprime le même but et par le même instinct concourt à la réalisation de ce but. Si I on <^sidère à ce point de vue l'unité d'un peuple, nul peuple n'a été, n'est plus uni que le peuple italien ; — contrairement au préjugé diplomatique qui voit l'unité d'une nation dans l'absence des grandes villes, dans la centralisation administrative, dans la constitution éphémère des États créés par un traité et qu'un autre tr|^té dissout. Donc, non-seulement Tindigénat italien a fait toujours une opposition, une réaction matérielle, historique, politique, à ces deux superfétations de l'Italie, l'Empire et la papauté ; mais encore la manifestation de la pensée italienne sous toutes ses formes a été une protestation continuelle contre l'Empire et une attaque permanente contre la papauté. La formule de l'idée italienne peut être ainsi donnée : Guerre à la papauté, — à la papauté comme homme, comme institution et comme dogme. — Tous les grands esprits de l'Italie, depuis Claude de Turin (neuvième siècle) jusqu'à Niccolini (encore vivant), ont travaille à cette œuvre. Dans cette lutte de quinze siècles, l'Italie a succombé en fait; la papauté est morte en principe. Or les faits sont éphémères, les principes éternels. Un événement politique ou diplomatique peut mettre debout l'Italie. Rien ne peut faire revivre la papauté. Et cela d'autant plus qu'au tocsin de la première Révolution française l'idée de la personnalité italienne ressuscita et s'affirma comme un droit. Au tocsin de la seconde Révolution, le peuple prit les armes contre l'Empire, et les assemblées nationales prononcèrent la déchéance de la papauté. Voilà pourquoi la moitié de l'Italie est aujourd'hui en état de siège; voilà pourquoi l'Autriche et la France, l'arme au bras, font sentinelle des deux côtés de la bière de la papauté, et soutiennent le fait^ controversé de l'Empire. »

à leur Dieu, il n'a point à les protéger en particulier, étant le Dieu de tous, et son vicaire violerait le mandat céleste qu^il a reçu, s'il favorisait certaines âmes nationales de préférence aux âmes universelles, si, en un mot , il se montrait patriote au lieu de rester impartial et cosmopolite. Durant tout le moyen âge, les républiques italiennes passent du pape à Temperéur et de l'empereur au pape, vassales de Tun, vassales de Tautre, écrasées dès qu'elles semblent vouloir s-a£franchir à la.fois et du droit et du dieu extérieurs. Au douzième siècle, Atnauld de Bresse rêve une patrie , il invoque T^mpereur Frédéric au plus fort dfe sa colère contre le souveraiii pontife Adrien ; l'empereur le livre au pape, qui. letrùle! Les deux chefs du monde haïssaient autant Tun que l'autre la vraie liberté, et on les trouve toujours coalisés contre elle dès qu'elle apparaît/ Cherchant perpétuellement son point d'appui au dehors, sôit dans l'Allemand qui, devenant Italien etf siégeant à Rome, eût perdu l*empire.;rSoi4 dans le vice-Dieu sans lialionalité qui, ée concentrant en Italie, renonçant à être à tous. les- peuple», eût perdu et la papauté et lé calho- Hcisme ; — l'ItaUe, cosmopolite au milieu de l'Europe féodale, chancelle dans lé vide. Aucun de i^es deux grands partis, guelfe, gibelin, ne représentant la nation, c'est avec une facilité merveilleusq, avec une fureur sincère, que chaque citoyen change de drapeau , risquant aujourd'hui sa vie pour telle idée et mourant demain pour l'idée contraire. Incapables de oroire en elles,t les républiques se vendent dès qu'elles se possèdent. Leur magistrature suprême porte le cachet catholique, elle est cosmopolite. Les citoyens ne veulent point d'un podestat qui soit leur concitoyen, il leur faut un podestat étranger : un citoyen d'Arezzo gouverne Florence; un Florentin, Arezzo. En toutes ces villes, le sentiment de la liberté municipale est

très-vif, extrêmement ombrageux. Le sentiment de Tindépendance nationale y est si faible que chaque parti vaincu s'empresse d'ouvrir les portes à Tétranger : les républicains appellent les républiques voisines, les gibelins l'Allémagne, les guelfes là papauté, l'Europe. A mesure que la papauté domine avec le parti guelfe, Tesprit de TËglise triomphe, et Fltalie croit avancer en civihsation en s'ouvrant de plus en plus au monde, en rejetant, comme un reste de barbarie, l'esprit niilifaire; le podestat conduit au condottiere.

Dans l'histoire du moyen âge italien, il est pourtant un moment admirable où il semble que l'Italie lit un effort désespéré poiir s'engendrer. C'est le moment de la Joigne lombarde. — Rejetons de nos épaules le joug des Allemands, criaient, en H70, des millions d'hommes! Et ils juraient de combattre l'étranger, Frédéric, l'empereur, sans paix ni trêve, eux et leurs fils, jusqu'à ce que toutes ses armées eussent été rejetées de l'autre côté des Alpes, — Mais « on s'était armé contre les colères de l'empereur, non contre le prestige et la fascination des mots antiques. » Frédéric parlera donc, dans ses décrets, de la splendeur de la république et de l'empire romain. Et aussitôt, ajoute Edgar Quinet, « chaque ville en particulier lui fermait ses portes; l'Ilalie lui ouvrait ses frontières. On combattait le maître, on respectait la servitude; l'empereur, toujours vaincu, recouvrait par le droit ce qu'il avait perdu par le fait. » On se défendait contre lui, on ne l^attaquait pas. Cependant le voici abattu. Qui le relèvera? L'Italie. La paix de Constance, imposée à l'empereur ressemble à une amnistie. De très-larges franchises sont accordées à chaque ville; foutes les villes jurent de conserver au maître clément les droits qu'il a en Lomhardie; tous les citoyens de quinze à soixante-dix ants

lui prêtent serment de fidélité, serment renouvelable tous les dix ans. Voilà donc le résultat de tant de sang versé : « La vie des républiques, la mort de la nation italienne;... la servitude cimentée par la liberté même. » — Il en est toujours ainsi, sous Frédéric lî Comme sous Frédéric V\ Négociant la paix au nom de l'Italie victorieuse, Alexandre m déclare avant tout : Étant sauf le duoit antique DE l'Empire. Innocent III se contente de déclarer que la terre italienne a la primauté éternelle de l Empire, N'est-ce pas la primauté éternelle de la servitude? Tous, peuple et pape, guelfes, gibelins, bourgeois, ouvriers, poètes, artistes, s'étaient entendus sur Tidolâlrie du vieil empire romain, avaient cru pouvoir fonder la liberté sans l'appuyer sur la nationalité. Héroïsme, génie, gloire, tout est inutile, l'idéal édifice bâti sur une double illusion croule, et de ses ruines tout est écrasé. La^ chimçre gibeline s'évanouit la première : César n'avait apporté à l'Italie que la servitude et la misère. La chimère guelfe ne tarde pas à suivre sa rivale : le César du Vatican n'avait point acquis à l'Italie l'empire du monde.

Aussi, quelle chute immense! Au quinzième siècle l'Italie a épuisé tous les rêves, elle ne peut croire à aucune réalité. Les brillants fratricides des glorieuses républi- (|ues aboutissent à la lutte du périple maigre contre U' peuple gras, et l'on voit un Cosme de Médicis, un banquier qui, du poids de son or et de ses lettres de change, écrase et la noblesse ancienne et le peuple nouveau, achète la liberté et le gouvernement. Et c'est encore là, néanmoins, à Florence, que Tétincelle de vie se conserve! Contre Florence, pape et empereur, Charles-Quint et Clément VU s'unissent; en 15o0, l'Italie est frappée des deux glaives, du spirituel et du temporel, et, pour parler comme Edgar Quinet, « depuis ce moment

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ce pays est muet et une nation manque au monde. »

§ in.

Dès qu'il a ainsi embrassé en son ensemble Texisience politique de la Péninsule italique, depuis son renouvellement par rinvasion jus(|u'au seizième siècle, Thistorienphilosophe s'arrête pour considérer ce qu'a laissé de durable, d'éternel, l'Italie du moyen âge. — Nous avons vu où Tout conduite les faits réels. Voyons maintenant où la conduisit Tidéal de ses grands poètes. — La partie des Révolutions iritalie où cette question est traitée est la pins brillante du livre. H y a là des pages et des pages d'imagination pure, ou plutôt de révélation qui, à elles seules, suffiraient a mériter à leur auteur une des meilleures places parmi les plus grands écrivains de la littérature française.

Cet incomparable tableau commence par un exposé de ÏÈducation des peuples du midi de rEurope en général. — Trois sociétés se sont partagé le passé, la société orientale, la société grecque ou païenne, la société chrétienne. Dans la première, la littérature faisait partie de la religion et la poésie se confondait avec la liturgie. Dans la seconde, la religion était maîtrisée par Tart; elle n'était au fond que poésie et s'altérait au gré de chaque créateur. Dans la troisième, l'homme et Dieu étant profondément distincts, — dislinction traduite dans les faits par celle de deux pouvoirs, le spirituel et le temporel, — la religion et la poésie se trouvaient séparées ; il pouvait, il devait y avoir une poésie de l'autel et une poésie séculière.

Le premier accent qui marque dans le Midi le renouvellement de la vie sociale est celui deMa Provence. Après

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le silence de la barbarie, la Provence laisse timidement échapper un soupir de Fâme humaine. Ce soupir, c'est Taccord de deux cœurs damants chevaleresques, le chant des troubadours où « un nouvel Adam et une nouvelle Eve, au sein de Tamour, reconstituent entre eux. une langue, une société, un monde. » Le trait distinctif des troubadours, c'est qu'ils sont presque tous (ils de serfs et qu'ils aiment éperdument la dame du manoir, mais d'un amour respectueux et qui jamais h'aiài-a sa satisfaction. C'est donc par l'idéal irréalisable, par le mariage mystique de la noblesse et du peuple, qu'éclate le verbe nouveau, la première expression de la langue vulgaire chez les peuples chrétiens. Et, — chose qui ne peut surprendre! — le berceau de Tart laïque est en même temps le berceau de l'indépendance en matière religieuse. Les Albigeois, premiers protestants, apparaissent sur le même sol que les troubadours, et ceux-ci sont noyés avec ceux-là dans la première Saint-Barthélémy.

Cependant Tltalie recueille l'ébauche de la Provence et l'achève. Tout d'abord la châtelaine dont elle s'énamoure, c'est la Vierge. Ses premiers poètes, des moines, saint François, frère Buonagiunta, frère Jacopône, frère Augelo, s'en vont, corde aux reins et vêtus du cilice, propager la céleste chevalerie, les cruelles délices de l'amour divin. Une vraie révolution a Heu quand enfin la poésie échappe aux moines, quand le génie» provençal tombe, comme un rayon de soleil, dans la société laïque. On croirait que les jeunes hommes de l'époque municipale, ressuscitant l'antiquité, vont au moins y transporter les brûlantes passions qui les animent. Les Cino de Pistoie et les Guido Cavalcanti s'agenouillent avec méthode devant \e Dieu amour, V archer souverain; leurs romances amoureuses ressemblent à des thèses, et, « pour sentir battre

un cœur d'homme, » il faut aller jusqu'à Dante Alighieri. Par lui s'ouvre la vérilable renaissance.

Les nombreux travaux d'histoire et de critique, parus depuis peu sur le Dante, jusqu'à l'admirable traduction de notre grand Lamennais, — cet autre Dante, — n'ont pas détruit, changé, altéré une seule des lignes du portrait que, dès 1847, Edgar Quinet nous a donné de rimmortel gibelin, il est impossible de réduire, sans le profane^;, un portrait aussi vivant, aussi admirablement éclairé de la flamme de l'idée moderne. Je dois seulement signaler les rapports qui existent entre l'Italie et Dante, rapports que le philosophe-historien a recherchés avec tant de patience et traduits avec une rare clarté.

La jeunesse de Dante Alighieri est la préparation de son œuvre. Né à Florence, dans la ville de là démocratie, il grandit au milieu des docteurs qui imitent savamment l'art passionné de la Provence. A son ami Giotto il doit sa première vision des légions angéliqucs; et sa première passion se concentre sur un ange vivant, Béatrix, qui meurt avant l'âge d'aimer. Ainsi « l'Homère phrétien » — « épouse le sépulcre ; tel est le vrai commencement de la vie nouvelle. » Pour retracer au vif l'éternelle douleur, il faut qu'il soit mêlé à ce qu'il y a de plus poignant dans les luttes civiles. D'abord papiste et plébéien, il prend part aux combats des guelfes et des gibelins; il s'initie à la science des hommes, étant ambassadeur de la commune florentine ; il goûte les joies du pouvoir, étant l'un des cinq Prieurs de la ville; exilé, vendu par Boniface VIII, ii connaît l'ingratitude et la trahison. Maintenant qu'il a amassé en son âme tous les chagrins de la vie humaine, il est bien réellement « celui qui revient de l'enfer. » S'il était resté à Florence, stm poème eût été exclusivement florentin : grâce à l'exil, il devient poëte national et uni-

versel. Grâce à l'exil encore, il est poussé à ne pas parler comme il eût parlé à ses concitoyens; il conçoit l'idée d*une langue nouvelle, générale; il invente, comme dit M. Quinet, il forge artificiellement la 'parole deVltalie. Et quel est le premier usage qu'il en fait?

fl Impatient de ne pas voir les morts sortir de leui^ tombes, (il) saisit lui-même la trompette de l'archange Gabriel.... La conscience humaine qui s'assied à la place de Dieu sur le trône des jugements, n'es^-ce pas déjà là la révolte qui annonce et renferme toutes les autres? »

Oui, sans doute, et chacun l'a senti en lisant V Enfer. Il n'était guère utile qu'un excellent catholique crût tout récemment révéler au monde que la Divine Comédie est hérétique et révolutionnaire. Cela avait déjà été prouvé par Edgar Quinet. C'e§t également lui qui a montré le premier comment la Divine Comédie rencontre son explication dans la conscience de l'Italie; comment la sombre douleur qui l'inspire est celle que doit inspirer l'espérance vainement nourrie, éternellement déçue, d'une patrie terrestre, idée terrible d'où naît sans cesse celle de la dernière heure du monde, commune à Joachim de Flore, à saint François d'Assise, aussi bien qu'à Dante, à Christophe Colomb, à Savonarole, à Campanella.

Ce sont encore les instincts italiens que, dans son traité sur la Monarchie, révèle le farouche gibehn. S'il hait le pape et la papauté de toute la vigueur de son âme indomptable, s'il sépare le spirituel du temporel avec une précision que les modernes n'ont pas dépassée, — de toutes ses théories, si savantes et au fond si libérales, de ses discussions sur la politique oblique et sur la politique droite^ il ne peut rien retirer de pratique, si ce n'est le droit du plus fort et la sanction du succès. Il invente ainsi le machiavéhsme trois siècles avant Machiavel. Et pour-

tant cette idolâtrie de la force, — M. Quinet le fait remarquer avec soin, — est, chez Dante, un acte de civisme. S'il appelle la force vers sa patrie, et s'il la sanctifie d'avance, c'est afin qu'elle effectue Tunité de l'Italie, qu'elle la reconstitue romaine comme aux jours regrettés de l'antique empire vraiment romain, et que, libre intérieurement, extérieurement au moyen de son empereur elle domine le monde.

Mais il n'y a qu'une partie du Dante dans le De Moharchia, 11 n'est lout entier que dans la Divine Comédie, Chacune des trois grandes divisions du poëme correspond à une époque de la vie du poëte. VEnfer date des années de rage qui suivirent immédiatement l'exil; le Purgatoire, des années d'apaisement passées hors d'Italie ; le Paradis^ des dernières années, où tout espoir est abandonné dans le monde visible. Dans VEnfer dominent les souvenirs politiques, dans le Purgatoire ils se mêlent encore à la philosophie, dans le Paradis les bruits de la terre ne se font plus entendre. Au début, l'homme, réduit à ses propres forces, tombe de chute en chute jusqu'au fond de Tabîme ; par la douleur réparé, il gravit les degrés de l'expiation, et enfin, purifié par un nouveau baptême, il va, non plus sous la conduite de Virgile et de Béatrix, mais sous la garde du Christ, se confondre au sein de Dieu. Voilà comment Dante a fait un vrai poëme chrétien, où, comme il le dit lui-même, se trouve enveloppée la pensée catholique sous Vécorce vulgaire de la parole. C'est à cause de cela que l'Église a été entraînée à le croire orthodoxe et à ne pas craindre la vie nouvelle qu'il portait en lui, mais dont l'immutabilité du dogme semblait arrêter à jamais l'expansion. Et c'est justement par la pensée intime, étouffée presque, seulement sensible, que Dante a grandi de siècle en siècle, toujours pamphlé-

taire pour les proscrits, toujours révélateur pour les penseurs italiens.

« Rassemblez, s'écrie Edgar Quinet en terminant son admirable étude, rassemblez les instincts originaux qui se révèlent dans l'épopée du peuple italien, Toîci les traits principaux que\ous rencontrez : le sentiment continu de la mort d^un monde ; le fond des dogmes de PÉglise interprétés avec une liberté suprême; une tendance k Tuniversalité religieuse, qui va jusqu'à embrasser le paganisme lui-même dans la loi de TÉvangile éternel; le saint-siége*, faillible comme pouvoir spirituel, répudié, maudit, comme pouvoir temporel; un immense effort pour briser la tombe du moyen âge et entrer en possession de l'avenir ; un reste d'espoir de reconquérir la domination de Ja terre comme un héritage des Césars; la sanctification de la philosophie; l'apothéose de la science laïque ; l'Église rajeimie, démocratique, d'Ârnauld de Bresse, de Joacliim de Flore, de Savonarole, plutôt que l'Église immobile de Grégoire VU et du concile de Trente ; la vie nouvelle en toutes choses; c'est-^-dire l'opposé de cet idéal de dictature religieuse et intellectuelle qui, depuis trois siècles, s'obsfinc à enchainer l'humanité à l'ancien homme. »

11 y a toute une révolution entre Dante et Pétrarque, entre « THomère chrétien » et « l'Orphée féodal. » Pétrarque a vu la papauté à Avignon, il a entendu deux papes se salir mutuellement de leurs anathcmes I Né en exil, réfugié en Provence, promené de lieu en lieu durant son enfance, il est d'avance cosmopolite, et les querelles italiennes, les guelfes et les gibelins, les blancs et les noirs, ne doivent l'inquiéter que fort peu. La politique et la religion ne pouvant plus être des sources d'inspiration pour lui, où puisera son génie? Dans Tamour. Pétrarque continue les troubadours quand leur temps n'est plus. 11 hérite de « l'âme d'une société morte, » mais, d'autre part, « il remplit le vide que laisse dans le cœur tout un monde social qui disparaît. Laure occupe la place de TEglise défaillante et souillée. » La grandeur de son œuvre, c'est que dans ses Sonnets tout le moyen âge se peut reconnaître : un monde à la poursuite d'une irréalisable espérance. Et

l'Italie elle-même ne ressemble-t-elle pas à Pétrarque, qui poursuit de son amour cette Laure idéale qu'il sait ne devoir posséder jamais?

Jétrarque, si différent du Dante, ne s'en rapproche que par un seul côté. Il croit, lui aussi, que l'empire romain n'est pas mort, et s'il écrit des œuvres sérieuses^ des poèmes latins qui resteront inconnus, comme son Africa, c'est qu'il juge de son devoir de remettre en honneur la langue de l'avenir! Lui aussi, comme Dante, il a jeté le cri d'alarme, — que nul n'entendit ; — il a eu la passion d'une irréalisable liberté. Apprenant la chute de son ami Rienzi, la ruine de la restauration classique de la République romaine: — « J'ai été frappé d'un coup de foudre, écrivaît-il, je n'ai rien a ajouter; je reconnais le destin de ma patrie. De quelque côté que je me tourne, je ne vois que des raisons de pleurer. »

Faut-il donc pleurer, parce que les tristes résultats de la grande lutte entre l'Orient et l'Occident viennent de montrer h l'Italie guelfe le néant de la domination universelle proniise par la papauté? parce que le Christ a reculé devant Mahomet? — Inutile à présent serait le blasphème, comme les larmes. Voici venir l'heure du rire. Boccace montre le chemin aux railleurs, « aux renverseurs de songes, » depuis Rabelais jusqu'à Voltaire. Pour devenir le grand railleur du moyen âge, il a fallu que Boccace commençât par en partager l'exaltation. Ses premières œuvres sont guindées « sur le ton des chevaliers d'Arthur, » et c'est enlre elles et les ouvrages érudits de son âge mûr qu'il écrit, sans y prendre garde, le Décamérony son titre à l'immortalité. Là, en effet, avec le génie bourgeois iespopolani grassani de Toscane, Boccace abolit la féodalité dans les imaginations ; il fait plus, il porte l'ironie jusque dans l'Église, jusque sur le trône pontifical,

jusqu'au-ciel. Mais si le rire dissout, il conserve, pour ainsi dire, la dissolution. Les rieurs ont tout ébranlé, ils n'ont rien détruit. Il faut toujours aux Rabelais, Luther et Calvin; aux Voltaire, Rousseau et la Montagne. Avant Boccace, il sortait des profondeurs de l'Italie un long cri de haine contre la papauté, le cri de Joachim de Flore, de Dante, de Pétrarque. Après lui, Tenjouement folâtre a désarmé la haine. Il semblerait qu'un pacte a été tacilement conclu entre Tart italien et l'Église : l'art a la liberté de tout dire, le clergé garde la liberté de tout faire. L'art pour Tart propagera désormais en Italie « un mal sans remède : l'indifférence de l'âme. »

Après Boccace, en effet, le rire se répand de plus en plus, et toutes les illusions tombent Tune après Tautre en mille pièces, illusions de la papauté, de TEmpire et de la patrie. — « Vaincue et garrottée, l'Italie se venge en se moquant tout ensemble d'elle-même et de ses maîtres. » — En son poëme de Morgante^ Louis Pulci raille et la féodalité humaine et le ciel catholique ; mais, — vrai bourgeois de la cour de Rlédicis, — il ne peut achever son œuvre que par une prière à la madone, prière qu'il est impossible de ne pas prendre au sérieux ! — De plus en plus, la poésie s'isole de la réalité, et l'on pourrait dire, avec Edgar Quinet, que l'Italie met tout son génie à s'oublier. Aux temps de Ludovic Arioste, il semble qu'elle n'ait plus qu'à mourir avec grâce. Plus le présent est triste, plus elle se complaît à suivre ses poètes dans le monde féerique. Les Allemands, les Français, les Espagnols dévastent, asservissent le pays. C'est le meilleur moment de suivre Bradamante et Angélique dans les jardins enchantés où nul bruit de la terre ne s'entend. — Ainsi sont désarmés, par l'indifférence et par le ridicule, l'Empire et l'Église. Tous les leurres dont l'Italie a vécu

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L'ITALIE. m

durant quatre siècles sont épuisés. II n'y a plus de guelfes, il n'y a plus de gibelins. Y a-t-il au moins des Italiens? Pulci ne travaille qu'au profit de la maison de Médicis, Ariosle pour la gloire de la maison d'Kstel Le citoyen desillusionné s'est fait courtisan, et Tllalie, bruyante encore et couronnée de toutes los splendeurs de Tari, n'est que trop réellement Yhôtellerie de douleur dont parle Dante, non plus la reine, mais le lupanar des nations!

§iv.

Jusqu^ici Edgar Quinet nous a révélé de l'Italie du moyen âge la forme politique et la forme littéraire. Pour achever le tableau, il doit nous la montrer sous la forme sociale.

La grandeur de Tltalie au moyen âge est de s'être élevée à la liberté par la démocratie. Dès le douzième siècle, — avant même, dès l'an 1000, comme le prouve M. Ferrari, — le principe féodal y était miné, la noblesse abattue. L'aristocratie terrienne passait sous le joug de l'industrie, et ce n'était déjà plus la propriété inerte, mais le travail vivant qui faisait le citoyen. Quiconque n'avait pas son nom sur le livre des métiers, membre inutile, bouche parasite, ne comptait pas dans TÉtat. Pour rentrer dans la cité qui les avait vaincus, les nobles étaient donc obligés de déchirer leurs titres et de se faire inscrire plébéiens. Ainsi, le sceau du déshonneur imprimé au travail par l'antiquité se trouvait effacé, et le vrai principe social, le travail, devoir, droit, vertu, était affirmé. Le monde en doit une éternelle reconnaissance à la malheureuse Italie.

Entrons donc dans la ville italienne du quatorzième et du quinzième siècle, quand la résistance de la noblesse est brisée, quand il n'y a plus en présence que le peuple

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(jras, la grosse bourgeoisie, et le peuple maigre, la populace, la plèbe réellement populaire. Dès qye la noblesse vaincue est rentrée, plébéienne, dans la cité, elle trouve une auxiliaire naturelle dans la haute bourgeoisie qui ne demande pas mieux que d*anoblir ses filles et d'effacer sous des blasons d'emprunt le prosaïsme de ses origines. Dès lors, il y a guerre incessante entre la nouvelle bourgeoisie et le peuple véritable, entre les grands et les petits métiers. Cette guerre remplit Thistoire intérieure des républiques italiennes durant toute la fin du moyen

âge.

On s*est étrangement trompé, — et le bon Sismondi plus que tout autre, — sur le principe fondamental de la république en Italie. Pour juger les républiques italiennes on s*est généralement placé au point de vue le plus moderne, et de cet anachronisme est résultée Terreur la plus manifeste. M. Quinet, mettant à nu la réailté, y a r^nnu, sans doute, la présence du sentiment, de la no^io^ de l'égalité, mais avec Tabsence la plus absolue de ce.qu'jjiujourd'hui nous appelons légalité et hberté. Les dasses en lutte aspiraient invariablement à se dominer .l'une l'autre et à perpétuer leur domination, non point au moyen de constitutions assurant le libre exercice des 4roits respectifs pris dans la bataille ou consentis après la victoire, mais par des exclusions, des proscriptions, des massacres, des écrasements eu masse, en. un mo>t p9r la terreur. En somme, néanmoins, les révolutions municipales italienif es paraissent moins sanglantes que le§ dictatures de j\larius et de Sylla. Mais pourquoi? Parce que l'on tuait fort peu par l'échafaud, énormément par la misère. L'oslracisrae antique s'exerçait contre des individus, l'ostracisme italien du moyen âge s'appliquait à des classes. Les vaincus étaient dépouillés par des emprunts

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forcés, expropriés en même temps que chassés, et l'on rasait leurs maisons. — D'où venait,, demande-t-on, ce tempérament terroriste des r-épubliques italiennes, et pourquoi, n'ayant foi qu'en la violence, manquaient-elles si absolument de la conscience du droit, aboutissaientelles toutes à la tyrannie qui les rendait éphémères, au lieu de s'édifier par la légalité et de prendre pour base Tinébranlable droit? — Edgar Quinet a donné la vraie raison de ces contradictions étranges : ces démocraties étaient catholiques, par conséquent elles ne devaient rien comprendre à la liberté.

« Oui, — et nous ne saurions mieux dire que Marc Dufraisse S — oui, c'est bien la raison de leur tempérament dominateur et implacable. La terreur fut la politique constante de l'Église et sa pratique invariable, universelle.... L'inauguration politique de la terreur, dans les républiques naissantes, est .contemporaine du treizième siècle, d'Innocent III, de l'Inquisition, de la persécution des Albigeois. Et c'est justement que les Ré^H)l^Uions d^ Italie rendent le catholicisme responsable de la voie où entra nécessairement le peuple dont elles racontent les désastres. »

Le terrorisme politique était si réellement la raison d'être, le fondement et la garantie des républiques italiennes, que triomphait quiconque savait s'en servir et que périssait quiconque hésitait à en faire usage jusqu'aux plus extrêmes conséquences. Ainsi ce furent les vrais démocrates, les amis, des petits métiers qui finalement perdirent toujours leur propre cau^e, et souvent même avec elle la République, parce qu'ils cédaient aux élans du cœur, parce qu'ils se montraient cléments et miséricor-

. ^ Introduction aux Révolutions d'IlaUCy p. xxxi.

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dieux. Les (jratids métiers^ au contraire, anciens nobles, riches bourgeois, vaincus, grâce à la modération de leurs adversaires, pouvaient préparer patiemment leur revanche; vainqueurs, ils gardaient définitivement la victoire, habitués à manier le fer de sang-froid, ne s'arrêtant devant aucun moyen, quel qu'il fût, et capables de persistance dans la répression, dans la compression, dans Tanéantisscment de l'ennemi par la force ou par la misère. — En Italie, comme ailleurs, les plus peureux devenaient toujours les plus féroces, et ceux qui s'étaient le mieux battus finissaient d'ordinaire par se laisser confisquer la victoire — à force de bonté! Les démocrates, en effet, n'étaient-ils pas les premiers à redouter la démocratie ? Avant que les habiles ne les circonvinssent, d'eux-mêmes, n'arrétaicnt-ils pas la plèbe déchaînée, l'apaisant, la désarmant, croyant à la paix avant la fin de la guerre, à la reconstruction avant la démolition complète? M. Qûinet est dans le vrai quand il risque ce triste aveu. A des siècles d'intervalle, les Michel Lando, les Savonarole, les Soderini, les Carducci, les tribuns périssent tous parce qu'ils étaient les girondins de l'Italie, parce qu'ils voulaient bien la révolution, mais sans sa condition catholique : la terreur. Leurs adversaires, plus logiques, acceptaient la contre-révolution, sans réserve, et ils reprenaient le pouvoir, souvent des mains de leurs ennemis, au moment même où il semblait qu'on le leur eût arraché pour toujours.

Il est, dans les Révolutions d'Italie, un chapitre, simple récit historique d'une elTrayante vérité, et que l'on croirait être un roman imaginé, pour peindre, sous une fiction italienne, la dernière de nos crises révolutionnaires. Ce chapitre. Une Révolution sociale (1378), devrait être lu, relu, appris par cœur par tous nos prolétaires. Leurs an-

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cêlres, les ciompi, les compères de Florence, évoqués de la tombe par le génie de Thistoire, pourraient, sans les insulter, leur raconter leurs propres malheurs. Comme les mêmes causes produisent éternellement les mêmes effets, ils les mettraient en garde contre eux-mêmes, contre la naïveté de leurs instincts, contre l'inexpérience de leur héroïsme. Par la leçon raisonnée d'un triste passé, ils leur enseigneraient à ne plus recommencer dans l'avenir ce qui les perdit dans le présent.

Or voici ce que les ciompi du quatorzième siècle ont légué en exemple à la vile mtjUtitude contemporaine :

c Une tentative de la grosse bourgeoisie guelfe, pour brider TarrogaDce de la noblesse et la renverser à son profit; les masses du peu* plë excitées à un soulèvement qui bientôt dépasse le but de ses auteurs ; rinsurrection reniée par la bourgeoisie, tant que la lutte reste incertaine; les classes inférieures étonnées de leur victoire, incapables (Pen jouir; les chefs des ouvriers, effrayés de leur bonne fortune, se hâtant de relever leurs ennemis et de partager avec eux une autorité qu'ils n'osent exercer ; une partie des révolutionnaires recommençant le combat contre leurs chefs assouvis ou épuisés par le succès; les ennemis du petit peuple se couvrant de sa clémence ; puis, à peine entrés, tête basse, dans le gouvernement, se redressant à Timproviste pour frapper, ruiner, chasser, anéantir leurs sauveurs ; les vaincus, redevenus les vainqueurs, sans combat, sans héroïsme, par la seule complaisance de leurs adversaires, et ))ar la grâce du bourreau ; enfin, . la destruction de la démocratie par ses mains, le triomphe des classes riches, le peuple maigre remplacé et dévoré à jamais par le peuple (jras; le prolétaire brisé pour avoir eu peur des conditions de son avènement; et lu révolution la plus démocratique aboutissant, faute d'audace et de génie, à créer une dynastie, un nom, une servitude sans trêve. » — «Après i378, les Médicis, comme après 95, Napoléon. »

, En somme, la révolution de 1378, politiquement avor-* tée, ne fut pas sans résultats sociaux. Elle produisit, notamment, en 1427, une innovation considérée encore aujourd'hui comme une énormité démagogique, Yimpôt sur le capital, que la bourgeoisie dut subir afin de ne pas

compromettre sa vicloire, et qui fut, comme dit M. Quinef , la «'véritable loi agraire d*un peuple de banquiers. » (Jet impôt, éyUl pour tous^ selon lés expressioné'de Machiavel, était établi proportionnellement aux richesses de chacun, en sorte que celui qui avait cent florins de capital eut un demi-florin d'impôt. En se faisant les protecteurs du cadasto^ les Médicis conquirent une popularité inimense ; ils gagnèrent les sympathies intéreissées des bourgeois, en s^opposant à ce que le petit peuple exigeât l'effet rétroactif de la loi nouvelle. I)evenus ainsi les médiateurs de la révolution sociale, ils surent maintenir Tordre et couronner Florence de la gloire pacifique des arts et des lettres. A cette heureuse ville une seule chose manqua sous la domination des banquiers magnifiques, une seule, mais qui est tout : la liberté.

Sortons enfin de l'Italie du moyen âge et entrons dans ritalie des temps modernes.

Edgar Quînet a très nettement marqué Tétraitgc phénomène que présentent les populations italiques du quin* zième siècle, incapables de se grouper en un seul corps et même de se confédérer solidement, quand partout ailleurs les nationalités s'affranchissent, s'unifient, s'affirment. Jadis, à l'époque du Dante, l'Italie avait au moins une réalité à elle, le libre municipe; çt cette réalité, quoique bornée, la faisait vivre. A présent que toute yie .intérieure est éteinte, elle s'oublie pour le présent, et pour l'avenir, elle se réfugie de plus en plus dans l'antiquité, elle se noie 'Sans l'universalité humaine. Infatuée de son incontestable supériorité intellectuelle due aux fébriles agitations des temps écoulés, elle en arrive à mépriser

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loul ce qui n'est pas esprit,, tout ce qui est corps, tout ce qui n'est pas théoTie, tout ce qui est pratique. C'est ainsi qu'au moment où le monde entier s'arme,* se préparant aux grandes luttes militaires, elle, avec mépris, elle rejette Tépce barbare et paye des étrangers pour faire, à la place des citoyens, la vile besogne des batailles. Bientôt, il est vra^^ les étfangers mercenaires parleront italien, seront italiens, se transformeront en condottieri; nationaux, les mercenaires seront encore plus étrangers à la p3.trie,„prçtoriens sans cesse à vendre et à revendre, embrajijsant. et trahissant toutes les causes, n'aimant que les aventures, n'ayant foi qu'au pillage, se riant de Dieu, de là nation et de l'humanité.. Vienne donc le torrent des armées d^ Nprcj et du Midi ! L'Italie ne s'en étonnera pas. Les descentes impériales ne l'onWelles pas depuis longtemps habituée à l'invasion? Charles V|1I, Louis XII, François V\. MaximiHen, Charles-Quint, les Espagnols, les Allemands, les Suisses, après, avec les Français, passeront sur elle sans qu'elle daigne leur résister. Et d'ailleurs, quç lui importent tous ces barbares! Ne les domii[n^-t-elle pas de sa pensée? Alors même qu'ils la foulent sous les pieds de leurs chevaux, impassible, i^reine, elle crée, par delà la région des orages, dans le ciel artistique, les chefs-d'œuvre de Léonard de Vinci, de Michel-Ange, de Raphaël^ elle couvre le monde des splendeurs du siècle de Léon X !

Mais au moment ou rilalie se croit la gloire de l'univers, voici qu'une voix sombre retentit. — Tu es l'opprobre du monde! lui crie le moine florentin..

« La-grandeur de Savanurole, »:^elon M. Quinet, c est d'avoir senti qae.pour sauver la nationalité italienne il fallait porter la révolution (iansl:i religion même. »— « .Mais son impuissance, ajoute M. Michelel*,

* Renaissance, p. 28.

l^impuissance de Tltalie, dont il fut la voix, fut de croire que cette révolution se ferait dans Tenceinte de l'idée chrétienne, de la contenir dans la mesure du Christ qa*elle dépassait de toutes parts, comme l'avaient senti Joachim de Flore et les voyants du treizième siècle. »

Cependant Jérôme Savonarole vit clairement ce que nui autour de lui ne voulait voir, que tout ce' qui avait fait la vie italienne au moyen âge avait cessé d*être, et que rien n'y avait été substitué. Par malheur il acheva l'Italie précisément en lui révélant qu'elle n'était plus. — « Point de remède, s'écriait-il à chaque instant... c'est le moment de combattre et de tuer par la prière ! » — Et il enseignait à son pays non l'art de revivre en faisant sur lui-même un suprême effort, mais Vart de bien mourir; il appelait l'étranger, le barbare, pour réduire en poussière la pourriture nationale, pour en précipiter le renouvellenîent. Chose plus fatale encore! 11 voyait la vie nouvelle, non dans l'avenir, toujours dans le passé : il ne prétendait que ramener TÉglise et l'État à ce qu'il supposait avoir été leur jeunesse primitive, il ne songeait pas à leur donner une autre jeunesse, la vraie vie après la vraie mort. Par Jui l'Italie tomba de l'illusion dans le désespoir; elle se courba, pleura, attendit le miracle annoncé, le Christ proclamé roi d* Italie^ descendant des cieux! Mais le miracle ne se fit pas. Christ resta immobile à la droite de son Père ; le saint, convaincu de s'être trompé, périt dans les flammes; Alexandre Borgia étala son infaillible infamie dans la chaire romaine, et le peuple incrédule s'abandonna aux hasards de l'invasion !

Donc, par la foi, par le sacrifice, par l'amour, par la démocratie chrétienne, le moine-tribun n'a pas pu sauver son pays. Que reste-t-il à essayer, maintenant? — Dieu n'ayant rien fait, il faut se passer de Dieu ; Savonarole avait appelé le Christ, Machiavel invoque le prince, la

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force, la politique de Satan. Machiavel, — Edgar Quinel Ta bien compris, — ne s'explique que par le milieu où il fut condamné à vivre. Dans sa jeunesse il admira, aima Savonarole ; jusqu'à sa mort il le nomma un si grand homme. Mais, quand il Teut vu brûler, il renonça pour toujours à « la politique des anges. » A lui, comme à tous ceux qui en furent témoins, les orgies et les crimes du Vatican inspirèrent le mépris des prêtres, le dégoût de la religion ; avec son temps il ne conserva du christianisme que la doctrine de la dépravation originelle. Maudissant n la fois et le pape et l'empereur, ne pouvant plus croire ni au bien ni au mal ; sans remords, il voulut fonder et conserver sa patrie à l'aide du seul instrument qui ne fût pas encore tout à fait usé. Sans doute, en lisant le Prince, on se laisserait aisément entraîner à maudire l'implacable esprit qui conçut froidement une pareille œuvre. Mais, si l'on arrive jusqu'au dernier cfrapitre, jusqu'à la sublime Exhortation à délivrer V Italie des barbares ; du fond de l'enfer on entrevoit un coin du ciel. Si, jetant les yeux sur les choses réelles, on apercevait une Italie vivante et libre, n'oublierait-on point à quel prix et comment elle le devint; et, sans l'approuver, n'admirerait-on pas le génie qui rêva et effectua un tel miracle? La grandeur de Machiavel est en ceci : quand tout le monde autour de lui désespérait de la patrie, lui, il ne vécut pas une minute sans travailler pour elle. Républicain brisé par la torture, il ne renonça jamais à Tespoir de revoir la liberté, aimée du plus ardent amour; s'il rédigea le code de l'usurpation, le manuel de la tyrannie, c'est qu'il se figurait que le tyran réussirait à concentrer violemment toutes les volontés, toutes les forces éparses, à faire enfin ce qui n'avait jamais existé, une Italie. — Comme l'a si bien vu 31. Quinet, il y a en Machiavel du conventionnel.

Du reste, même pris au sérieux et lu à la lettre, le Livre du Prince est loin de pousser la tyrannie jusqu'à ses plus logiques conséquences. Elevé dans la liberté, l'audacieux politique s'arrête à moitié chemin dans la servitude : il sait enchaîner les corps, il ignore Tart, plus moderne, de river les âmes au despotisme. Hobbes le dépasse, voulant que tout, y compris la pensée secrète, soit livrée au Prince. Loyola le complète : plus habile, il rend la tyrannie douce, il enseigne comment la liberté doit être tuée au nom de la liberté et par la liberté. M. Quinet a signalé avec une netteté admirable en quoi se ressemblent et en quoi diffèrent le machiavélisme et le jésuitisme.

« Lemachiavélisme, écntH*! à lu fin de j^on parallèle, est la doctrine des peuples vainqueurs, qui abusent de leur force en exploitant la faiblesse des vaincus. » — c Le jésuistisme e-st la doctrine des peuples vaincus, qui acceptent la défaite en la couvrant du nom de victoire. »

Cependant, en lisant les poëmes bouffons, comédies ou parades carnavalesques de Machia^vel, on serait tenté de croire que Rousseau i;ie s'est pa^ trompé en voyant dans le Prince la satire des satires. Mais, avec M, Quinet. que l'on approfondisse le comique machiavélique, on y trouvera le même fonds d'inspiration que dans l'œuvre sérieuse, un immense mépris des hommes, une immense désillusion de l'humanité; ici l'éclat de rire comme là la froide parole, dissimule un grincement de dents. Si, à présent, on parcourt les Légations, la Correspondance^ ï Histoire de Florence, si on lit surtout le Discours sur Tite-Live^ quel changement! Sereine et virile apparaît, au sein de la plus effroyable des corruptions, cette âme que l'on eût cru pétrie de tous les vices, souillée de toutes les ignominies. On ne peut, sans que le cœur batte plus vite, étudier Y Art de la guerre^ tant ce traité brûle du jllus pur patriotisme. On est entraîné à croire sur parole

le maître classique de la duplicité écrivant : « J'ai enseigné aux princes la tyrannie, mais j'ai aussi appris aux peuples à s'en défaire. » Si Ton ne relisait le Prince, malgré soi Ton reviendrait sur Tanathème lancé par le dix-septième et par le dîx-huilième siècle contre la mémoire du mystérieux citoyen de Florence, et même on lui pardonnerait tout en songeant qu'il ne retira rien, ni richesses, ni honneurs, de ses louàpges décernées aux tyrans, qu*il mourut le plus malheureux des hommes, en voyant s'enfoncer de plus en plus dans le néant cette Italie pour laquelle, apôtre du mal supposé nécessaire, il s'était voué à l'exécration des générations futures. Son patriotisme, comme dit Edgar Quinet, le cr fait rentrer dans le sentier des grands hommes. »

Une des grandeurs de Machiavel est d'avoir, avant la Réforme, avant le dix-huitième siècle, démontré et prouvé l'incompatibilité absolue de la religion romaine et de la liberté.

« .... Puisque quelques-uns pensent, disait-il, que la prospérité de l'Italie tient à Texislence de TËglise de Rome, qu'il me soit permis d*apporier contre cette opinion... deux raisons principales qui, selon moi. ne se contredisent pas. La première est que, par Teffet des «xemples criminels de la cour romaine, cette province a perdu toute ))iété, toute religion... Nous autres, Italiens, nous avons donc à rÉgUse et aux prêtres cette première obligation d'être impies et corrompus. Mais nous leur en avons une autre encore plus grande.... La cause pour laquelle Tltalie.... n'a |>u être ramenée au gouvernement d'une république ou d'un prince, c'est uniquement TËglise.... Qui voudrait se convaincre plus aisément de cette vérité par une expérience certaine, il faudrait qu*il lui assez puissant pour envoyer la cour romaine habiter avec l'autorité qu'elle a en Italie, dans le pays des Suisses, lesquels sont aujourd'hui les seuls peuples qui vivent, quant à la religion et aux ordres militaires, conformément aux anciens; et Ton vorrait qu'en peu de temps les pratiques criminelles de cette cour causeraient plus de ravages dans cette province que toute autre calamité qui pourrait la frapper dans une durée quelconque. »

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Cependant Machiavel ne réussit pas mieux que Savonarole. Savonarole avait précipité la mort de l'Italie en la dévoilant. Machiavel ne fit que hâter la dissolution du cadavre. Avant lui, Tltalie avait encore une religion, la religion dont Barlhole fut un des pontifes, elle croyait au droit romain considéré comme Texpression absohie et éternelle de la justice. Après lui, cette religion a disparu et avec elle la notion même du droit. Que Venise* en un jour de bataille, jette ce cri de ralliement : Italie! Tltalie restera sourde, l/invasion passe sans éprouver de résistance, ne provoquant de vengeances que lorsqu'une autre invasion lui succède. Il semble même, tant Tltalie a outragé la morale, qu'il faille, pour relever la conscience humaine, la frapper, la châtier comme une criminelle. Rome est enlevée, pillée par les luthériens ; Florence , marchandée, vendue au rabais. Et c'est, comme toujours, la papauté qui porte les derniers coups, par la main de l'étranger • Jules II à Venise, Clément Vil à Florence. Mais l'Italie peut répéter le mot de Ferrucci en se l'appliquant à elle-même : Tu poignardes un homme mort I

Ici, — après la peinture la plus navrante qui ait jamais été faite de l'invasion et de ses suites , — se dresse une question grave : Pourquoi Htalie est le tombeau des Français'! Pourquoi? Au seizième siècle, nous étions appelés par delà les Alpes, nous étions accueillis comme des libérateurs, « les arbres et les pierres criaient : France! » Mais, habitués au joug monarchique, nous ne comprenions rien à l'Italie républicaine, et, au lieu d'être les soldats de la justice, tels que Ton nous avait rêvés, nous ne nous montrions que hardis pillards et oppresseurs implacables. Bientôt, par conséquent, l'amour se changeait en haine, les palmes d'oUviers se transformaient en poignards, el nous étions chassés I A qui la faute? — Trois siècles, hé-

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L'ITALIE. 2ir,

las ! n'ont pas sulfi à noDs faire pardonner d'avoir trompé les espérances italiennes, et Ton a vu les héros de notre première République, qui apportaient la liberté, payer encore de leur sang les folies du temps de Charles VIII I

Au seizième siècle, Tltalie, qui avait perdu toute illusion sur le pacte de TÉglise avec TEmpire, semblait employer tout son génie à ne pas être une nation. Du reste, les événements, même les plus éloignés, se retournaient directement contre elle. La jprise de Constantinople par les Turcs la faisait reculer du Bosphore à l'Adriatique. La découverte du cap de Bonne-Espérance la reléguait hors du grand chemin industriel et commercial entre l'Asie et l'Europe. Elle eût pu néanmoins regagner au centuple ce qu'elle avait ainsi perdu, si elle avait, la première, par ses flottes génoises, pisanes, vénitiennes, abordé au nouveau monde. Un Italien l'y convia, mais elle ne voulut pas croire à la double vue du rêveur qui lui indiquait un. monde par delà l'inconnu. Ce fut donc au profit de l'Espagne, et pour la ruine de sa patrie, que Christophe Colomb découvrit l'Amérique. — Christophe Colomb est, à juste titre, considéré par M . Quinet comme une des personnifications les plus exactes du cosmopolitisme italien. Quand du nouveau monde, par lui révélé, il est ramené les fers aux pieds, il est, aux yeux du poète historien, ritalie même, « l'Italie enchaînée, garrottée, prisonnière de tous les peuples, pour prix du nouveau monde idéal qu'elle a donné au genre humain. »

Et pourtant, ce semble, tout n'était pas perdu déjà. L'Italie, serve du monde, en était encore la reine par ses arts. En eflet, quand le penseur ne pense plus, quand le poète n'est qu'un courtisan, l'artiste italien reste l'homme le plus libre de la terre, et, grâce à lui, la révolution continue, recommence sous le voile du beau. Avec une puis-

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2U LES NATIONALÎTES.

puissance de crilique, on pourrait dire de divination, que ne possède, à dose égale^ qu'un seul ,coi*temporam, — son ami, son frère, M. Michelet, -7- M*- Quinet a trouvé dans les statues, sur les toiles, sur les murailles des monuments, la renaissance même et la révolution religieuse, vainement cherchées ailleurs dans Tltalie abattue qui garde le silence. Lisez ses admii^ables portraits de Léonard de Vinci, de Raphaël, de Benvenulo (Fellini, de Michel- Ange, comparez-les à ceux qu'a tracés, et de main de maître aussi, M. Michelet, et vous aurez dans Vesprit le tableau d'ensemble le plus splendide et le plus vraiàxt grand duel de la nature avec la foi, de l'antiquité païennerdvec le vieux monde chrétien, pour la. «conquête de l'idéal du monde nouveau.

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