ENFANCE
chante de FÉglise primitive, elle suivait régulièrement les oflices avec son enfant, lui donnant ainsi, dès le premier âge, une leçon de tolérance qu'il n'a pu oublier. Mais ce n*est point derrière Tautel, où il entendait la messe avec les anciens de la fabrique, à Taspect des menus détails du culte, à l'audition du latin bégayé par le père Pichon, qu'Edgar Quinet conçut sa première pensée religieuse. Sans doute c'est à sa mère, et à sa mère seule qu'il dut la notion d'un Dieu, père tout puissant et veillant sans cesse sur lui, non avec sévérité, mais avec amour, et il lui serait impossible d'assigner à quelle date cette notion lui fut suggérée. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il fut initié de bonne heure à une rehgion vraiment naturelle et qu'on ne lui parla jamais d'aucun dogme particulier à une communion quelconque. Sans troubler sa jeune imagination des fantasmagories infernales, sa mère la nourrissait de prières toujours improvisées dans les jardins, dans les champs, dans les bois, jamais à heures fixes, et qui étaient en réalité des conversations intimes, où deux cœurs se communiquaient l'un à Tautre joies, peines et doutes, a en présence du grand témoin, » idéal de bonté, de justice et d'amour.
L'éducation pratique, si l'on peut dire, de l'enfant ne fut pas moins bien conduite que son éducation idéale. Madame Quinet laissait son fils se développer librement au sein de la nature, ne manquant jamais la moindre occasion de lui faire trouver par lui-même la loi du devoir et le sentiment du juste, inné en toute âme d'homme. Ainsi sa joie suprême était d'aller, au soleil levant, tra- \aUler avec les moissonneurs, dans les vastes étangs changés en champs de blé ou d'avoine, au milieu des grands bois : quoiqu'il y eût parfois, en un pays si malsain, danger pour sa santé, elle le laissa faire, et, de la sorte,
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travailleur, il s'apprit à considérer comme sacré le travail d'auirui. En toute occurrence favorable, elle lui enseignait le respect que l'homme doit à l'homme, et par plus d*un exemple heureusement trouvé, lui inculquait profondément le sentiment de l'égalité. — La grande date morale d Edgar Quinet est celle où, ayant atteint Tâge de sept ans, sa mère lui dit : Désormais, tu es responsable de tes actions. A la ville, à Bourg, où il était ramené chaque hiver, Edgar commença d'une manière fort originale son instruction primaire. Son père, que le bruit des enfants dérangeait, le plaça chez un professeur de mathématiques, qui, au lieu de lui apprendre à lire, lui enseignait à tracer ses lettres tantôt sur le sable du jardin, tantôt sur un tableau noir, de telle sorte que, sans s'en apercevoir et en s' amusant, il sut un beau jour, comme par miracle, à la fois écrire et lire. — Emmené à CharoUes, où ses parents s'établirent en 1811, il entra au collège de cette petite ville. Son professeur était un ancien capitaine de dragons; qui se plaisait moins à apprendre à ses élèves l'orthographe et le rudiment, qu'à leur raconter les campagnes où à l'exemple du Vieux caporal de Béranger, il avait bouscule tous les rois de l'Europe. Les classes se passaient le plus souvent en répétition de manœuvres, représentées sur les tables au moyen de livres rangés en bataille. Certes, le De viris contemporain , énergiquement commenté par un témoin oculaire, produisit plus d'effet sur l'esprit entliousiaste du jeune Quinet, que n'eut pu faire le Selectœ^ latin, pour lequel alors il éprouvait une véritable horreur. Mais bientôt, par malheur, cet idéal des collèges se trouva fermé ; l'administration de la guerre s'empara du vieux couvent, où se faisaient les classes, et le remplit de fourrage. Edgar fut confié à un bon vieux prêtre d'abord assermenté, puis délié de ses vœux, enfin marié, et comme
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tel montré au doigt par tous les habitants de la petite ville : son entrée chez ce brave homme, — idée de sa mère, — eut pour résultat non de Tinstruire, car le vieil instituteur ne savait rien de rien ; mais de sauver du mépris et de la misère un pauvre ménage abandonné. Vers le même temps, Edgar reçut des leçons de musique d'un professeur bègue et fort original, vrai neveu de Rameau, qui, en lui faisant chanta la Mar&eUlàisey oubliée par tout le monde dans le pays, ouvrit son âme aux sentiments patriotiques.
Cependant, quoique ainsi pourvu de maîtres qui devaient le surveiller, Tenfant se développait surtout en plein air. 11 courait avec les autres enfants et s'adonnait avec tant d'ardeur à la petite ynerre^ que plus d'une fois il rentra chez lui les habits en lambeaux, blessé , un jour même soutenant son bras gauche dans sa main droite. Ses parents croyaient sage de ne pas trop s'opposer à ces combats fictifs, qui au moins le préparaient aux luttes réelles, auxquelles tout semblait le destiner. Dans les dernières années de l'empire, qui eût pu prévoir que nous allions sitôt entrer dans une ère pacifique ?
Au milieu de cette vie bruyante, Edgar Quinet avait journellement deux heures de recueillement avec sa mère. Cette femme, vraiment admirable, versait alors son âme dans l'âme de son fils, et, loin de s'abaisser jusqu'à lui, relevait audacieusement jusqu'à elle. Elle le traitait d'égal à égal, et ne craignait point de le faire participer à ses lectures, comme à ses émotions propres. Ainsi, après lui avoir fait réciter le rôle à*Éliacin dans Athalie, du premier coup elle lut avec lui Hamlet^ Macbeth^ les Caractères de la Bruyère, tout le théâtre de Racine, de Corneille et de Voltaire, et il se trouva que l'enfant comprenait parfaitement. Néanmoins il s'arrêta court devant les Cowsic/^rations surla Révolution française de madame de Staël,
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pour laquelle madame Quinet avait une admiration pro* fonde : la langue de la liberté lui était alors incompréhensible, et son intelligence, à peine éveillée, se perdait dans la distinction des pouvoirs et des partis, que rien ne rappelait autour de lui sous le régime impérial, infiniment moins compliqué.
Chose étrange ! M. Quinet père « haïssait le maître du monde d'une haine qui peut être n'a jamais été égalée. Il ne pouvait l'entendre nommer sans frémir, sans pâlir d'indignation, de colère, et même de mépris. » Madame Quinet ne l'aimait guère plus, ne pouvant lui pardonner l'exil de madame de Staël, qu'elle adorait depuis qu'elle l'avait vue au château de Cran, et regrettant aussi de toute son âme la liberté perdue. Ni l'un ni l'autre ne parlèrent jamais de l'empereur devant leur fils, qui connut Voltaire avant celui par lequel la France était gouvernée. Et pourtant, dès qu'Edgar Quinet sut le nom de Napoléon^ il s'en fit un héros d'épopée , et devint passionément bonapartiste I C'est que ce nom lui fut, pour ainsi dire, révélé par des soldats de passage, au milieu de récits fantastiques de victoires miraculeuses. C'est qu'il l'entendit, non au foyer, discuté et pesé, mais dans la rue, acclamé d'abord, puis lâchement sali aux heures de détresse publique, à ces heures où son père lui-même allait « jusqu'à le défendre. » La légende, édifiée par la gloire, le saisit plus encore par la pitié que par l'admiration irréfléchie. Enfant, il partagea donc toutes les idolâtries du peuple, il adora « l'Empereur sur son cheval blanc, » incapable encore de faire deux idées de la France victorieuse ou envahie, et du chef, vainqueur à Austerlitz, vaincu a Waterloo, prisonnier à Sainte-Hélène.
« 11 m'a fallu, dit-il aujourd'hui, il m'a fallu éprouver par moi-même ce qu'il y a de pesant dans le joug d'une renommée, qu'on n'eiamine
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L'iKYASlOK. 13
plus. Encore après cela, que d'études, que de labeurs aoutenus, que de loisirs employés à ma seule libération avant que d^écbapper au servage d'un grand homme et d'oser lui demander compte de ma servitude passée ! »
Edgar Quinet élait dans sa onzième année lors de l'invasion. Tout ce qu'il vit et entendit à celte triste époque lui est resté profondément gravé dans la mémoire. C'est, en effet, de 1814-1815 que date véritablement sa naissance à la vie publique, et les impressions qu'alors il éprouvait, ont exercé une influence directe et persistante sur ses études et ses actes politiques, dont Vidée de patrie cha* leureusement embrassée est la base solide.
Durant Thiver de 1814, Edgar Quinet vit pour la première fois défiler sous les fenêtres de la maison paternelle, les blancs escadrons des envahisseurs. A cet^e vue, il comprit tout, son cœur se brisa, et il lui sembla que les pas des chevaux résonnaient « sur une tombe. » Quelle tombe? celle de la France 1
Un matin qu'il revenait de la chasse à la pipée, un de ses camarades lui dit :
— Sais-tu que Napoléon est parti?... Nous ne sommes plus un empire I... Nous sommes un royaume.
Edgar, frappé comme d'un coup de foudre, ne peut répondre. H s'arrête, s'assied sur le bord du chemin et y reste plusieurs heures, pleurant et sanglotant. Ah ! combien il regrettait d'avoir été enfermé deux jours dans sa chambre, et de n'avoir pas pu courir contre l'ennemi avec les jeunes volontaires de M. le duc de Damas I Et qu'il admirait ce vieux garde-française, le père Grenouille, marchant, au milieu des risées, droit et ferme, contre l'envahisseur, et revenant frappé d'un coup mortel, « figure sloïque du pauvre sur les ruines de la France 1 »
Cependant une immense nouvelle reientit au milieu du
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i4 L'HOMME, SA VIE ET SON INFLIIEXCE.
silence: TEmpereur s'est échappé de Tile d'Elbe, il est débarqué sur la côte de France, il marche sur Paris, il rentre dans sa capitale 1 — Edgar avait suivi sa marche avec un indicible intérêt : son arrivée, son triomphe le rendirent presque fou. Aussitôt il courut chez son camarade, et, du plus loin qu'il l'aperçut, il lui cria en éclatant de rire : ^
— Eh bien ! nous ne sommes plus un royaume, mais un empire !
Et, avec ses petits amis, il s'élança à travers la campagne, portant un magnifique drapeau tricolore, ébranlant les échos du premier chant de Béranger qui fût arrivé jusqu'à lui :
Il faut partir, Agnès Tordonne.
Adieu plaisir, adieu repos !
Anglais, que le nom de ma belle Dans vos rangs poiie la terreur î
Une grande joie lui était réservée. 11 suivait tristement un régiment encore fidèle aux Bourbons, qui venait de traverser CbaroUes. Sur la route, ce régiment s'arrête tout à coup, refuse de suivre plus loin ses officiers. Un sergent-major aperçoit Edgar, la casquette ornée d'une énorme cocarde tricolore entourée de violetlçs. — Pelit, lui crie-t-il, donne moi ta cocarde I — L'enfant ne se fait pas prier. La cocarde est arborée par le régiment patriote. «Voilà, s'écrie M. Quinet en racontant lui-même ce fait, voilà le plus grand honneur et le seul que m'ait valu mon bonapartisme. »
La restauration de l'empire dura peu ; — on sait aujourd'hui par la faute de qui. — Les mauvais jours ne revinrent que trop vite, l'étranger, la trahison et la honte.
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L'IKVASION. 15
?fulle part on ne ressentit plus vivement la douleur nationale, nulle part on ne pleura avec plus d'amertume sur la patrie vaincue que dans la maison Quinet, à Charolles. M. Quinet père, obligé d'auberger nos vainqueurs, qu'il nommait « ces hordes de goujats, » leur cédait les trois quarts de sa demeure; mais le reste était un inviolable sanctuaire : jamais il ne souffrit qu'un seul étranger vînt s'asseoir à sa table. Quant à Edgar, qui sans doute ne comprenait pas l'immensité du désastre autant que son père, autant que sa mère, il sentait l'ignominie de l'invasion.
Le sous-préfet de la ville, en bon sous-préfet qu'il était, s'était hâté d'ordonner une illumination générale en l'honneur de la victoire de nos ennemis et du retour de nos princes légitimes. Laissé seul à la maison paternelle, — car ses parents avaient voulu protester au moins par leur absence, — Edgar Quinet entra en fureur et jeta dans la rue les lampions que, par ordre^ on avait allumés. Le sous-préfet, informé du scandale, s'en plaignit à son père et le menaça. Mais M. Quinet n'eut garde de punir son fils pour avoir eu la noble audace de manifester l'indignation dont son propre cœur était plein.
La vue des Autrichiens, bivaquant dans les rues d'une ville française, produisit sur Edgar Quinet une impression terrible. Sa rage d'alors est restée vivante dans son poëme : Napoléon.
« Àh ! France ! as-tu du cœur? as-tu des yeux pour voir?' As-tu des dents pour nniordre? as-tu, sans le savoir, Du sang, encor du sang, en ta veine épuisée?
As-tu dans ton carquois une flèche aiguisée?
« Si ton clairon se tait, enfle plus haut ta voix I Si ton épée est courte, agrandis tes exploits !
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1t> L'HOMME, SA VIE ET SON INFLUENCE.
Si ta barque se rompt, que ton espoir surnage ! Si ta muraille est basse, exhausse ton courage ! Si ton glaive s'émousse, aiguise ta fureur!
Si ton tranchant se perd,, combats avec ton cœur 1
<r Malheur I ils sont entrés comme fait la tempête, Sous le toit des héros sans incliner la tète.
Malheur ! malheur ! ils ont rompu le pain des morts. Ils ont rompu le glaive et la lance des forts.
« Malheur! malheur! malheur! voila qu'un grand royaume Se sèche sous leurs pieds, ainsi qu'un brin de chaume. Sur Targile et le roc, sur le mont, le ravin. Sur les prés odorants, sur le sable et Tairain, Sur la rive et le flot, sur Therbe, sur sa tige, Les pas de Tctranger ont laissé leur vestige !
« Demain Therbe croîtra ; demain le flot plus pur Oùblira son limon dans son lit tout d'azur ; Demain le rossignol chantera sous les saules ; Demain reverdira le vieux chêne des Gaules ; Mais demain ni jamais les pas de l'étranger Ne pourront, sur le roc, s'effacer ni changer * . »
Le conlre-coup des événements de 1815 se fit sentir jusque dans la vie privée. L'esprit national changea brusquement de direction; les générations nouvelles, qui avaient été préparées pour la guerre, durent être arrêtées dans leur dévelo|)peraent naturel et retournées vers les choses pacifiques, les sciences, les lettres, le commerce et l'industrie.
A la fui de 1815, Edgar Quinet fut mis au collège de
* yapoliUm, nu l. MU des Œuvres conipléies, 282, 285, 29i, 292.
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