‹ Edgar Quintet, sa vie et son œuvreChapitre 63 sur 109 · DE LA TRADITION · texte numérisé non relu

DE LA TRADITION

taie. La première, particulièrement grecque et romaine, « a donné au monde une forme, une parole nouvelle; » la seconde ne produira-t-ellepasun semblable effet? C^elà a correspondu aveô la Réforme ; celle-ci ne correspondelle pas avec la Révolution?

< Tant il est vrai, dit Edgar Quinet, que le passé, en se creusant, a déjà fertilisé Tavenir, et que le premier n'a c^së d'ôtre la prophétie que le second ^ient consommer. »

La tradition orientale, perdue, a donc été retrouvée ; tous les jours, elle se retrouve. Et déjà Ton en sent les résultats. A peine les Portugais avaient-ils franchi le cap de Bonne-Espérence et touché au rivage indien , qu'apparaissaient parmi eux Camoens, mariant en son poëme TOrientetrOccident. De même, peuaprès Anquetil Duperron, Bernardin de Saint-Pierre introduit le naturalisme asiatique dans la littérature française. Les grands travaux scientifiques des William Jones, Wilson, Colebrooke, ne passent point sans inspirer et Schelley et Byron. Enfin, Herder, Gœthe, Gœrres, Ruckert, ne sont-ils pas déjà remplis d'un génie tout oriental? L'Allemagne entière, scellant l'alliance avec sa philosophie nouvelle, n'estelle pas c< une sorte d*Orient chrétien, une Asie dans FEu- « rope? »

Le Génie des religionsj résumé de plus d'un demi-siècle de découvertes et de travaux scientifiques , marque les premiers effets de Talliance nouvelle, et il en resserre Fia* timité; c'est là un des grands caractères de ce beau Uvre. Par lui synthétisé, l'Orient révélateur restitue à l'Occident sa tradition brisée, et l'esprit moderne de l'Europe s'aug* mente de l'immensité de l'esprit universel.

Jusqu'alors la piété et l'incrédulité semblaient s'èlre entendues pour méconnaître la tradition profane. Conte

278 LES REUGI05S ARflOOES.

trairement aux encyclopédistes et aux chrétiens, M. Quinet ne peut pas considérer comme nul ou mensonger tout ce que le genre humain, durant tant de siècles, a rêvé, cru, affirmé et traduit en ses monuments de pierre, en ses livres et en ses institutions. Il croit l'heure venue de rendre justice aux religions tombées. Selon lui, « toute prophétie n'est pas renfermée dans Jérusalem. » De Tlnde à la Grèce et à Rome, il retrouve épars les lambeaux de TAncien Testament du monde profane, non moins que celui des Hébreux, préparation et prophétie du Nouveau Testament chrétien.

Après avoir approfondi le chaos des fables païennes, Edgar Quinet affirme que malgré la difTérence des rites, les cultes principaux de TOrient forment une seule et même rehgion partagée en autant de sectes que d*empires. L'Asie entière fête le miracle permanent de la nature ; elle a pour formule suprême le panthéisme. Ainsi s expliquent ses royautés théocratiques, la confusion qu'elle fait du droit privé avec le droit divin. Le Dieu est tout, il possède tout. L'humanité n'a que l'usufruit de ce que le Dieu (ou le roi, son représentant) détient en inaliénable propriété. En Grèce, l'homme commence à s'adorer luimême; ce n'est plus le Dieu qui s'incarne, c'est l'homme qui devient Dieu . Par conséquent la volonté s'élève au rang de loi, l'héroïsme au rang de dogme. Le peuple, s' étant couronné sur l'Olympe, ne cherche qu'en lui-même la swrce légitime de l'Autorité, du Droit. Le gouvernement théocratique de la haute Asie, en Grèce, en Italie, se transforme en aristocratie ou démocratie. Athènes et Rome, républiques «c jaillissent tout armées du front du genre humain déifié. » Mais vers le temps d'Alexandre se produit dans le paganisme la révolution d'Evhémère. Les dieux ne représenteint plus ni la nature ni T humanité ; on

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DE LA TRAWTION. 279

les considère comme d'anciens rois, de primitifs tyrans exaltés par la servitude des peuples. Rome adopte sans réserve ridée d'Evhémère, extinction de la foi païenne, et cette idée crée chez elle une nouvelle société. A vrai dire, Rome n'avait jamais adoré qu'elle-même, enchaînant dans son Capitole, c< comme autant d'otages sacrés, » tous les dieux de l'univers. Sous l'empire, le despotisme descend du ciel sur la terre, les dieux deviennent empereurs, ce sont César, Caligula, Claude, Néron. Pourtant celte décadence de l'institution religieuse a un heureux effet, la sécularisation de la terre. Le droit privé succède au droit divin, au prêtre le jurisconsulte. Le propriétaire n'est plus Brahma ou Osiris, mais l'individu. L'homme, isolé de l'univers, par le stoïcisme s'arroge l'indépendance absolue dans le monde moral, « par la loi civile la Souveraineté plénière des choses. C'est là l'esprit du droit romain. » Par contre, le premier effet du christianisme ramenant Dieu dans le monde, est de reconstituer les biens d'Église, le domaine sacré; la terre étant redevenue sainte, le Roi des rois la donne au prince, le prince au vassal ; sur la hiérarchie divine du sacerdoce l'empire se moule. L'opposition du christianisme provoque en même temps un effort du paganisme pour se ranimer : l'École d'Alexandrie, formée des plus nobles intelligences, tente l'impossible ; à force d'être idéalisées, les idées corporelles de l'antiquité s'évanouissent.

De la sorte, pénétrant jusqu'au cœur des révolutions sociales, M. Quinet y a observé les principales variations des religions antiques : apothéose de la nature, paganisme d'Orient; apothéose de l'humanité, paganisme grec; apothéose de la cité, paganisme romain ; apothéose de la philosophie, paganisme d'Alexandrie.

3Iaintenant que la forme de la société politique a été dé-

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duite des dogmes, il reste à confirmer le même principe en rappliquant aux arts. Cette confirmation, d'une vérité saisissante, est peut-être la partie la plus admirable du Génie des religions. C'est là que Tauteur pose, avec une souveraine éloquence, les bases théoriques d'une grande histoire de Tart, dont il n'a point, par malheur, embrassé Tensemble en un ouvrage spécial , mais qui se trouve dispersé à travers toutes ses œuvres, qu'elle illumine d'une éblouissante lumière '.

fl L'art, dit-il, a pour but de représenter par les formes la beauté infinie, de saisir Timmuable dans Téphémère, d'embrasser réternité dans le temps, de peindre Tinvisible par lo visible. »

Pour exister, l'art n'avait pas besoin de Fhomme ; la beauté éternelle se trouva, dès l'origine, incarnée dans la nature naissante. La première poésie fut le premier lever du soleil au sortir du chaos, le premier murmure de la mer, le premier frémissement des forêts.

< Alors les chaînes de montagnes étaient Farchitecture de la nature; les sommets et les pics sculptés par la foudre, sa statuaire ; les ombres et la lumière, le jour et la nuit, sa peinture ; le bruit de la création entière, son harmonie, et l'ensemble de tout cela sa poésie. »

Ni la nature ni l'art ne sont copiés Tun sur Tautre, « ils dérivent d'un même original, qui est Dieu. » Quoique l'art « imite l'Éternel, » il ne doit pas être confondu avec la philosophie. Celle-ci peut oublier les formes, ne s'occu-

* Je regrette bien sincèrement de ne pouvoir ici rapprocher toutes les idées purement artistiques d'Edgar Quinet. Je n'ai cependant pas négligé de les signaler avec soin partout où je les ai rencontrées. Néanmoins il reste à faire un travail qni serait une philosophie historique de l'art d'après Edgar Quinet. On en trouverait les cléments d'abord an ch. vi du livre 11 du Génie des Religions et dans V Essai d*une classification des artSj puis dans la Grèce moderne, les Révolutions d'Italie, Mes Vacances en Espagne, Mamix, les Mélanges, et jusque dans les Poëmes.

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