DE LA TRADITION
per que des idées. L'art est maître de deux inondes, du réel et de l'idéal, qu'il ne peut détruire ni résoudre Tun par l'autre. — « Toute œuvre belle est véritablement morale, parce qu'elle exprime l'harmonie du monde et de son auteur. » — L'art ayant pour but la beauté souveraine, « malgré la contrariété des temps, des civilisations, des religions, le même idéal plane sur toute l'humanité. » Mais si tous les artistes du monde tendent au ipème but, l'alliance est encore plus évidente entre ceux qui appartiennent à un même ordre de civilisation. Or l'idéal qui domine une civilisation n'est autre que son idéal religieux. C'est donc la religion qui donne à tous les arts d'une so* ciété le même air de famille. M. Quinct signale comme une loi générale que les révolutions dans les arts sont déterminées par les révolutions dans la religion. 11 faut cependant prendre garde de confondre les religions et les arts. La poésie n'est point la foi, l'art n'est point le culte. Enréalisant les formes palpables de l'idée de Dieu, l'art altère cette idée et peu à peu la transforme. D'abord asservi, alors que la croyance est profonde, il copie les types consacrés par le sacerdoce. Mais l'imagination ne tarde pas à se substituer à la coutume, et ce Fart ne grandit qu'aux dépens de la tradition. Né du culte, mais inclinant à l'hérésie, il tend lui-même à détruire son berceau. »
La première époque de l'histoire des religions est le panthéisme des peuples de la haute Asie, qui adorent l'infini matériel, la nature invaincue, le Dieu-Univers. Quel sera l'art de ces sociétés? L'architecture; une représentation de la nature sans l'homme , œuvre non d'un individu, mais de générations successives, de castes. — La Grèce ayant accompli la seconde révolution religieuse, la statuaire est chargée de mettre le Dieu-homme sur l'autel. Art essentiellement pnïen, c'est par le paganisme qu'elle
atteindra toute sa splendeur. Rome, ayant à peu près la même religion que la Grèce, a le même art ; cependant, comme elle divinise la cité plutôt que l'individu, elle fait moins de statues que de décorations urbaines, arcs, portes, voies, colonnes triomphales. — Par la révolution chrétienne, rhumanilé ayant abdiqué devant le Créateur, la statuaire sensualiste des anciens est reléguée au second plan ; c'est la peinture qui occupe sa place. Mais il est un art surtout dont la révélation appartient au christianisme, le plus spirituel des arls, « puisqu'on dirait qu'il arrive à Tâme comme la voix du Dieu-Esprit, sans l'intermédiaire des sens, » la musique.
Jusqu'ici l'on n'a pas parlé de l'art des arls, la poésie. Elle suit exactement les mêmes transformations. Lyrique dans le haut Orient, elle traduit le premier cri de l'humanité éveillée dans l'infini, et ses hymnes sont en parfait accord avec l'architecture religieuse. En Grèce, elle est épique, comme la statuaire, érigeant l'homme^ le héros, le dieu, sur le piédestal des poëmes homériques. En Grèce encore, au pays des républiques, elle est dramatique, osant dévoiler le combat entre le Créateur et la créature.
Architecture, sculpture, peinture, musique, poésie, tels sont « les degrés par lesquels l'imagination humaine tend à l'éternble beauté. » Mais sont-ce là tous les arts? Edgar Quinet en nomme encore un : Yarl de la vie,
« Il y a, s'écrie-l-il avec une chaleur d*àinc qui pénètre et ravit, il y a du Phidias en cliacun de nous, parce qu'il y a du Ihidias en toute créature morale. Oui, chaque homme est un sculpteur qui doit corriger son marbre et son limon jusqu'à ce qu'il ait fait sortir de la masse confuse de ses instincts grossiers une personne intelligente et libre. Le juste, c'est-à-dire celui qui sait, quand il le faut, dépouiller la vie mortelle, comme le sculpteur dépouille le marbre pour atteindre la statue intérieure \e héros et le saint, voilà le dernier terme
et le comble de la création sur la terre... Voilà Le poème, le tableau.
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rhannonie par excellence ; CiU c^est une harmooie vivante, un poëme vivant. L'œuvre et TouvriersoBt intimement unis et confondus; il n'y a rien au delà, si ce n'est Dieu même. »
Les bases du Génie des religions nous sont connues. Maintenant nous pouvons y suivre la « généalogie de rÉternel. »
Les Yédas des Indiens datent d'au moins quatorze siècles avant Jésus-Christ, et nulle part la nature et Thomme ne paraissent plus jeunes que dans ces livres sacrés. C'est donc là qu'Edgar Quinet retrouve l'époque patriarcale, bien plus vivante que dans la Bible. 11 y entend les hymnes des pasteurs saluant sur les sommets de la haute Asie la première lueur du soleil naissant. 11 y sent « l'aube visible éveiller, exciter, provoquer l'aube de la pensée; » et la thcodicée de la nature, révélée ainsi par la lumière, il la voit poindre, s accroître, se dilater, remplir enfin tout l'espace, comme la lumière elle-même. Tout d'abord passent dans la nuit les vagues génies des vents sur les monts, « les aveugles Marutes, humides de gouttes de pluie. » Les étoiles se lèvent, et le feu a réveillé les deux Gémeaux, les Asvins, gardiens du seuil céleste. Aux Asvins succèdent les Aubes, puis les Aurores, qui enfantent le monde en manifestant la lumière. Mais voici que les Aubes ont disparu et que grandit le soleil d'Orient, Indra, source de l'unique puissance, de l'unique sagesse ; dès lors la lumière des lumières est née, la première révélation est consommée.
Ici l'auteur fait remarquer en quoi se ressemblent In-
* Génie des ReligionSf I. IH, cfa. i-vi.
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dra, se détachant du sein des Aubes éternelles, et Jéhovah, se détachant du milieu deâ Elohim, sur la montagne sainte. Indra et Jéhovah sont tous les deux supérieurs à la création. On peut dire qu'ils ne sont, à Torigine, qu'un seul et même Dieu, révélé aux patriarches indiens et à Abraham. Si donc le culte des Védas ressemble à celui de la Bible, il ne diffère presque en rien de celui des premiers Persans : les mêmes noms souvent et les mêmes paroles liturgiques se retrouvent dans le Zend-Avesta.
Cependant les pasteurs indiens ont quitté les hauts plateaux, ils s'arrêtent dans la plaine, et des royaumes se forment. Après le ravissement causé par la création , devait naître le besoin de l'expliquer; l'hymne est remplacé par le système, la prière par le précepte. Le prêtre se charge de relever, d'interpréter, de transformer le culte des bergers ; et, désormais en possession d'une doctrine incommunicable, il devient le vrai chef des peuples et des rois. — C'est encore dans les Védas que l'historien philosophe trouve l'époque des théologiens, qui, du reste, y est ajoutée à l'époque des patriarches, sous le même titre, comme dans le Pentateuque de la Bible , sont confondues les traditions de Moïse et celles des Lévites.
La première révélation s'est faite dans Tâme indienne par la lumière. La seconde se produit à l'aspect de l'Océan. Brahma est le premier né des eaux ; principe de tout, il est mêlé à tout, «c comme le sel à Feau marine ; » il rêve de l'infini « au murmure des ondes éternelles. » Jéhovah n'a aucune ressemblance avec Brahma. Celui-ci, issu des méditations des solitaires, n'évoque point le monde du néant. Au commencement, il est seul dans Péternité, seul avec lui-même. Mais sa solitude vide finit par le troubler, il désire un autre lui ; il s'incarne dans la figure de l'univers. Seul aicore, seul toujours»
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il descend tous les degrés de l'existence ; depuis Finfiniment grand jusqu'à Tinfiniment petit, il forme de sa propre substance chaque couple de créatures ; et, plus il tombe bas dans l'échelle des êtres, plus il s'eiTorce de s'atteindre, de se retrouver, de se ressaisir lui-même tout entier dans l'unité de l'esprit incréé ; — première idée de la chute originelle. — D'autre part, pour se donner une forme visible, il a dû se limiter, se diviser, et il souffre, lui , l'infini, dans les termes du fini. Telle est « la première forme du sacrifice mystique dans lequel le Dieu est à la fois le sacrificateur et la victime, » — La création n'explique que la vie. Pour expliquer la mort, il faut un autre Dieu. 11 en faut un troisième pour concilier la mort et la vie. Création, destruction, renaissance, ces trois formes de l'existence universelle sont, dans la théologie indienne, représentées par les trois personnes du même esprit divin : Brahma, Siva, Vischnou. Cette trinité, on la retrouve dans toute l'antiquité, en Egypte, Osiris, Typhon, Orus; en Perse, Ormuzd, Ahriman, Mithra; en Grèce, Uranus, Saturne, Jupiter ; et l'antiquité la lègue au monde moderne ; Jéhovah, Christ, Esprit-Saint. — Incarnation, chute, sacrifice du Dieu, ces bases du christianisme existent au fond de. toutes les religions asiatiques. Mais le trait dominant de la première philosophie religieuse, formulée par l'Inde , « c'est le sentiment de l'Être, » qu'exprime une immense affirmation de la vie universelle.
« L'Inde, dit M. Quinet, a fait plus haut que personne ce que Ton peut appeler la déclaration des droits de l'Être; c'est là véritablement ce qui marque sa fonction dans Thistoire, tous les dogmes n'étant qu^une conséquence de ce premier credo de Thumanité à la vie infinie. »
L'abstraction religieuse étant exposée, il importe à
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présent de la voir prendre les formes mythologiques. C'est là que conduit l'étude des rapports de la religion indienne avec la poésie épique. — Llnde, comme la Grèce , a deux épopées principales, le Ramayana et le Mahabharata. De ces poèmes immenses, dont le moindre contient plus de trente mille vers , nous ne connaissons encore que des fragments. Ces fragments ont suffi à Edgar Quinet pour comprendre l'ensemble. Son interprétation de la poésie indienne date de vingt ans , et rien encore , que je sache, n en a dû être désavoué ni raturé. Plus que jamais , à mesure qne se traduit et se publie le Ramayana y Yalmiki prend dans la littérature universelle la place que lui avait choisie l'auteur du Génie des Religions y à côté d'Homère, de Dante, de Shakspeare ; il est désormais admis dans la famille de ces grands poètes dont chacun résume toute une civilisation. Enfin, comme l'avait prévu le professeur de Lyon, la poésie indienne tend de plus en plus à devenir une mine féconde, 011 l'Occident fatigué cherchera et découvrira un « métal nouveau pour remplir le moule de sa pensée. » Dès à présent, la perspective de l'histoire est changée, et Tlnde, comme disait si bien M. Quinet, fait ressortir la Grèce, « l'Hymalaya encadre ]'01ympe. »
Le Ramayana, préparé par la prière et la macération du poëte, écrit sur Tordre de Brahma, tient de Tlliade et du Coran ; c'est une épopée à la fois militaire et sacerdotale en même temps qu'un livre sacré, qui donne « la sagesse au prêtre, au noble une noblesse nouvelle, la richesse au commerçant, » anoblit même Tesclave dont par hasard il serait entendu. Tous les personnages de ce poëme, et aussi tous ceux du Mahabharataj sont des dieux incarnés. Les dieux s'y font hommes; les saints, les ascètes, les héros, montant de vertu en vertu, deviennent dieux. L'Être éter-
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nel étant infini en ses manifestations diverses, tout s'agite au sein de TÊtrc éternel ; le multiple héros de Tépopée n'est autre que le héros du panthéisme, le Dieu-Tout. Mais ces poèmes ne retracent pas seulement les croyances, ils peignent encore la nature physique et le climat de la haute Asie. Chaque forêt, chaque fleur y a son histoire, et la création s'y continue à l'infini. Tout est divinisé, sans doute, mais les dieux minéraux et végétaux ne revêtent point, comme ailleurs, Textérieur humain. Le Gange, fils des montagnes, conserve sa forme de fleuve, et il n'en a pas moins une pensée, une volonté, une âme. Une des originalités des poëmes indiens, c'est que les héros sont en rapports constants avec tout le règne animal, c'est que l'humanité ne commande point à la nature serve. Aussi, en les lisant, se sent-on entraîné en deçà de tous les horizons connus de l'univers primitif. — Veut-on avoir un idéal de la vie civile dans l'Inde, il faut entrer avec le poëte dans la ville d'Uodhya. 11 s'y succède d'étranges dynasties de rois vivant des siècles et des siècles en se livrant aux austérités les plus rudes et aux vagues voluptés de la contemplation. Dans celte cité, le roi n'est pas le premier des hommes , il y a au-dessus de lui le prêtre, qui habite au fond d'un bois sacré ou d*un monastère. De ce prêtre le héros est l'élève et l'instrument; aussi ses qualités sont-elles «purement négatives : la douceur, la componction, l'obéissance, le scrupule. Ne devrait-on pas croire que de cette poésie d'ascètes nul accent humain ne s'échappe? Et c'est pourtapt là que se retrouve le sentiment, ignoré du reste de l'antiquité, par lequel l'homme s'attendrit en présence de la nature. Ce sentiment, la communion des êtres dans Vime humaine, l'Indo l'a mieux compris et plus vivement exprime que les plus éloquents des modernes. Dans les poëraes sacrés, il domine même Tamour de l'homme pour
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la femme, qui, bien que ressenti, semble se noyer dans Fimmensité de Vamour de la nature. Cependant Rama, le héros, tout en s'abandonnant à Timpression de la nature, la combat par ses austérités. 11 n*en veut pas être resclave, il lutte de toute la puissance de sa volonté contre la tyrannie de l'univers. C'est ainsi que le génie indien fonde réellement, comme dit Edgar Quinet, « avec le règne intime de rame et de la liberté morale, celui du genre humain, o
Le panthéisme de l'Inde étant connu en lui-même et dans les formes que la poésie lui a imprimées, il faut en suivre les effets dans les institutions civiles. On croirait la société indienne impossible si elle n'avait existé. Comment vivre, en effet, enveloppé de toutes parts par des divinités que Ion touche, que l'on voit, que l'on entend, que Ton sent, que l'on goûte en toutes choses ? Rester immobile, dans de telles conditions, serait la vie parfaite. L'Indien ne songea donc jamais à s'imposer au monde. L'histoire ne le connaît que conquis, et « sa condition naturelle, est de ne s'appartenir jamais. » — Autre conséquence du panthéisme : aucun nom ne surgit avec éclat du passé de ce peuple. Et comment un nom eût-il surgi là où la famille est absorbée par le chef, celui-ci par la caste et la caste par le dieu? Cette société sans individus respire, mais ne se meut pas. Aussi n'a-t-elle point d'annales, elle n'a que des lois. La loi orientale est tombée silencieusement des lèvres du Dieu perdu dans d'ascétiques contemplations. En apparence, elle est d'une mansuétude inûnie, respectant tous les êtres animés et inanimés comme autant dé membres de la famille divine. Les femmes sont par elle protégées, fêlées au même litre que les fleurs, les gazelles ou la rosée. Mais, dans le fait, la femme n'existe pas, elle est étouffée par la polygamie. Le Dieu ayant épousé chacune
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des formes animales, végétales, minérales de la nature, l'Indien peut se choisir des femmes dans toutes les castes régénérées dont l'Etat se compose. En s'unissant avec la nature visible, le Dieu Ta absorbée en lui ; elle n'est que fiction, lui seul est réalité. De même, dans la famille orientale, seul le père est tout. Mais est-il lui-même quel- <ïue chose? A proprement parler, il n'y a ni famille ni individu, il n'y a que des castes. L'homme s'étant démis de sa personnalité au proiSt du Dieu, l'interprète du Dieu doit se placer au sommet de l'échelle humaine. Au-dessous s'assied la caste militaire, fruit de la conquête, et la caste marchande vient ensuite. A peine compte la dernière, celle des laboureurs, maudite, puisqu'elle ne peut exister sans lutter perpétuellement contre la nature inviolable. Ainsi la pensée du Dieu triple et un se reproduit exactement dans-la société, où il s'incarne, comme dans la nature, en tombant de chute en chute jusqu'au fond de l'abîme où git le paria.
Dans l'Inde comme ailleurs, le Drame marque le moment où, les croyances nationales étant discutées, lésâmes commencent à douter. Rien qu'en parcourant un des grands drames indiens, Malati et Madhava, Vicrama et Ourvasiy le Mrichtchakati ou Sacountala , on reconnaît une révolution dans les idées religieuses : la monarchie y éclipse le sacerdoce, et c'est presque toujours un brahmane qui joue le rôle de bouffon. Il semblerait au premier aspect que le drame fût impossible avec le panthéisme ; on croirait, le terme des incarnations étant prévu d'avance, que ce ne pourrait être qu' « un éternel monologue de l'éternel Solitaire* » Le drame indien, qui ne mesure ni le temps ni l'espace, qui ne reconnaît d'autre unité de Heu 4|ue l'univers entier et qui, enfin, promène son action du ciel à la terre et de la terre au ciel ^ ne ressemble sous
aucun rapport au théâtre des Grecs ; il se rapproche davantage de la féerie de Calderon ou de Shakspeare. Les personnages y agissent peu ; on dirait « des fantômes de poésie qui touchent à peine le soL » Ils ont parfois de l'ironie dans le genre de celle que Ton trouve dans les^ Nuées ou dans Don Quichotte; mais leur principal caractère est un lyrisme qui, loin d'être condensé en des choeurs, déborde à travers toute Taction. Le théâtre indien est la continuelle apothéose de l'amour, amour essentiellement religieux, qui n*est pas seulement de Thomme à la femme,, mais de l'homme et de la femme à la nature entière. En somme pourtant, le drame de Tlnde n'est qu'une ébauche. L'homme est encore resté trop fidèle au4)ieu pour que la tragédie soit sérieuse. La tragédie éclatera plus tard. « Pour cela, il faut attendre la Grèce. »
Cependant par le drame, la révélation des Védas a été raillée. 11 reste à voir comment la méthaphysique ébranla la foi nationale. — La philosophie indienne peut être résumée au moyen de cette question posée au fond de chaque système : Comment l'homme peut-il devenir Dieu ? Ambitieuse en même temps qu'humble à l'infini, voici où elle aboutit. Par la contemplation passive de l'Être, l'homme peut devenir Brahma lui-même ; mais il ne le sera que lorsqu'il ne sera plus lui , et moins il aura conscience de ses mouvements internes, plus il approchera de son apothéose. De la sorte, le sommeil est l'image de la vie absolue et la mort seule est le commencement de la véritable existence. Cette société indienne, aspirant à se diviniser par l'anéantissement volontaire, présente avec la société chrétienne du moyen âge une analogie que M. Quinet n'a pas manqué de signaler. Dans Tune et dans l'autre société, il nous montre le duel de la raison et de la foi suivant à peu près les mêmes alternatives. D'abord, la philo-
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LES RELIGIONS DE L'INDE. 29i
Sophie s'appoie sur Tautorité de la révélation de Brahma. Plus tard, entrant dans Tâge de la scolastique, sans repousser le fond des dogmes révélés, elle prétend les confirmer, et peu à peu, à force de les expliquer, les dénature. Les dieux incarnés qui peuplent Tunivers se changent en abstractions, en catégories, en facultés morales. Enfin, la philosophie, armée de tous les procédés du doute, se révolte ouvertement contre le dogme, le réduit en poudre et, dans son acharnement, se détruit elle-même. Mais au moment où la négation atteint son extrême limite, la foi renaît, du gouffre des abstractions jaillit la révélation de Bouddha, le « Nouveau Testament de l'Inde. »
Les principes du bouddhisme, religion qui compte encore aujourd'hui plus de croyants que le christianisme et l'islamisme, se résument en ces deux propositions : ce Les trois mondes sont vides, et il n'y a pas de différence entre Fétre et le non-être. « Le bouddhisme est donc le parfait contraire du brahmanisme. Dans cette religion, l'homme aspirait à incarner son Dieu en tout ; dans Tautre, il aspire à l'éliminer de tout. Négation absolue de la foi populaire, le bouddhisme ne peut pas se développer dans l'Inde, pas plus que le christianisme ne pourra s'étendre en Judée. Il émigré en Chine, à Ceylan, à Java, dans le Thibet, dans la Mongolie, et ses cieux, selon les belles expressions de M.Quinet, « pèsent au loin sur des empires aussi vides que leur divinité. » L'avantage du bouddhisme par rapport au brahmanisme est l'unité divine, grâce à laquelle s'effectue l'unité humaine, c'est-à-dire l'abolition des castes. Mais son vice est de n'être qu'une négation par excès de spiritualisme, partant d'enfanter une société tout occupée à se détruire. La véritable cité des bouddhistes est le monastère, et Fidéal qu'ils prêchent est le célibat inaclif, nourri d'aumônes, c'est-à-dire rexti|gK)ti<« de l'humanité et de la
nature. Tous les voyageurs qui ont visité la Chine ont observé avec étonnement par combien de côtés se ressemblent le catholicisme occidental et le bouddhisme d'Orient. M. Quinet, sans insister sur ce point, en a assez dit pour montrer qu'ils aboutissent à la même mort sociale.
« Quoi qu'il en soit, ajoule-t-il en concluant, si la société indienne a vécu, c*est qu'elle a eu la conscience profonde de Têtre, iiiénie après avoir traversé le scepticisme. Mais cette idée, toute grande qu'elle est, substance et principe de toutes les autres, ne suffit point à rbomme ; individualité morale, consciaice, activité, liberté, où les trouverons-nous? Ce n'est pas dans le génie indien, puisque, selon le Bouddhisme et selon le Brahmanisme, Tinaction, le sommeil éternel, au sein de réternellc substance, voilà le lien, la porte de sakit, la vertu suprême. Il faut que le genre humain échappe à ce prodigieux enchantement ; il faut que le premier sommeil finisse, que le travail commence, que l'humanité, comme Sacountala, ait le courage de quitter Tasile de son enfance , pour marcher au-devant de l'avenir, son royal fiancé. •
Si le brahmanisme emporte le génie de Texlrême Orient aux dernières limites de l'idéal, la civilisation des mandarins le ramène brusquement au réel. « Suspendue entre ces deux mondes, la balance de la haute Asie reste parfaitement immobile. »
D'après ce que nous connaissons des livres de l'Empire du Milieu, aussi immuables que des étoiles fixes^ M. Quinet a su démêler la forme extraordinaire de la révélation chinoise. Fo-hi naît d'une vierge qui l'a conçu en marchant solitairement sur les vestiges de Dieu. Dans les •lieux bas, il rencontre, attachée au limon du chaos, une tortue monstrueuse dont Pécaille azurée porte des carac-
*■ Géiie des HeHpkm, 1. Hl, eh. vit.
U RELWION DE LA CIIIISE. 29r>
(ères mystérieusement tracés- par la sagesse éternelle. A ces signes, le législateur suprême emprunte les forme» générales de Tunivers, et d'après ces formes sont tracés les premiers rudiments des lettres. Ainsi Técriture est créée à Timage de la création, et c'est par la création écrite que la Chine perçoit Dieu. La ligne, tracée par TÉternel et qui représente l'incommensurable, y est interprétée de siècle en siècle jusqu'à Confucius qui couronne la tradition par la philosophie.
La religion étant écriture, géométrie révélée, tout, dans Tordre civil, doit être également écriture et forme. La société chinoise, — rites, codes, cérémonies, combinaisons, <— est la traduction, « l'application vivante de la géométrie éternelle. » C'est une société de lettrés, dans laquelle la hiérarchie civile s'établit, au concours, selon le degré de science que chacun peut atteindre dans l'interprétation des livres sacrés. L'inégalité des positions y naît de l'inégalité des lumières, et l'on reste prolétaire, plébéien, ou bien Ton gravit les degrés du patriciat, comme ailleurs on prend les diplômes de bachelier, de licencié ou de docteur. D'autre part, la représentation de Tunivers étant réputée plus importante que l'univers luimême, la nature est plus observée qu'adorée, le culte devient étude et le temple observatoire.
Le grand caractère du peuple chinois est, selon M. Quinet, d'avoir, le premier, représenté le déisme, ou plutôt le rationalisme en Orient. Son Dieu sans figure, habitant le néant, ne consacre, il est vrai, ni la polygamie ni l'éternelle injustice de la caste. Mais il n*a point de personnalité, point d'âme. C'est c< un Dieu pétrifié sur lequel se moule une société pétrifiée. » A cause de cela le peuple chinois, quoique son principe social soit la prééminence intellectuelle, quoiqu'il n'ait d'autre idole que le bon sens.
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reste immobile et confiné au bout de l'univers. Que d'autres l'admirent! M. Quinet le plaint.
c Dans cette société naine, tout est tronqué par le faite. À la morale manque Théroïsmei à la royauté la muse royale; aux rers la poésie; h la philosophie la métaphysique; à la vie Timmortalité, parce •qu'au sommet de tout manque le dieu. •