‹ Edgar Quintet, sa vie et son œuvreChapitre 78 sur 109 · CHRISTIANISME ET CATHOLICISME · texte numérisé non relu

CHRISTIANISME ET CATHOLICISME

qu à s'asseoir à sa place, — L'Église, en lutte acharnée avec la vieille société, afin d'en achever la destruction, devait naturellement se choisir pour alliés les Barbares ; et ceux-ci ne pouvaient résister à la religion qui les célébrait comme les exécuteurs des jugements divins. Dans le Nord, où tout leur parlait de leurs dieux, ils restaient fidèles au culte de leurs ancêtres ; mais, à peine étaicMt-ils descendus dans le Midi, qu'au milieu d'une nature brillante, où tout contredisait leurs divinités brumeuses, en une journée, ils se convertissaient au christianisme. Ainsi l'Église, sur le terrain de l'Empire, n'eut aucune peine à se faire des aUiés et des fidèles des envahisseurs barbares, tandis que plus tard , il fallut huit campagnes à Charlemagne pour baptiser leurs frères restés de l'autre côté de TElbe.

Les deux éléments fondamentaux de la société nouvelle étant mis en présence, il s'agit desavoir de quelle manière furent édifiées les institutions du moyen âge. — La divinité du Christ ayant été reconnue à Nicée, une autre question occupe tous les esprits au quatrième et au cinquième siècle : Le Dieu-Homme a-t-ildouble nature, double volonté? Oui, répond le concile. Et la société se subdivise immédiatement à l'image du Dieu : l'une est divine, l'Église ; Fautre est humaine, l'État. Du jour où l'unité de l'Empereur et du Pontife est brisée, la société antique fait place à la société du moyen âge. — La féodalité s'explique ordinairement par l'arrivée des Barbares. Les Barbares n'en sont que la cause secondaire ; pour en trouver l'origine, il faut remonter jusqu'aux dogmes. L'Évangile, dès Fabord^ apparaît comme une proclamation deFégalitéet de la fraternité des hommes ; et l'on s'étonne de ne pas voir se produire, à son appel , un immense soulèvement de la plèbe et de Fesclavage antiques. Pourquoi donc les franchises chrétien-

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nés sont-elles sitôt reléguées au ciel? Saint Augustin* enchaîne rÉvangile par le dogme de la prédestination, et rhomme, privé de sa liberté morale, par la grâce de Dieu, se trouve fatalement voué soit au paradis, soit à Tenfer. L'inégalité ayant ainsi sa racine en Dieu même doit descendre jusqu'aux profondeurs de la terre ; le croyant la subif, l'accepte avec piété, parce qu'il lui paraît impossible que la faiblesse humaine puisse réagir contre la toutepuissance divine *. Il faut plus que la Réforme, il faut la Révolution pour rendre à l'homme la conscience de ses droits et la force de les exercer.

La féodalité est la base du catholicisme, la Papauté en est le couronnement. — « S'il y a quelque chose d'évident pour la raison et pour la foi, dit Joseph de Maistre, c'est que l'Éghse universelle est une monarchie. » — Oui, sans doute, et la plus absolue des monarchies. Mais eutelle toujours cette constitution? M. Quinet, l'histoire en main, prouve que la primitive ÉgUse était une république d'États confédérés ; car, lorsque l'élection des prêtres et des évêques appartenait encore au peuple, ni Antioche, ni Alexandrie, ni Constantinople ne reconnaissaient pour roi spirituel l'évêque de Rome : à cette époque, le nom du futur pape était prononcé avec respect, de loin en loin, mais rien, absolument rien ne marquait qu'il régnât sur l'univers (urbi et orbï). Plus tard, les conciles ayant achevé la création du dogme, la papauté apparaît et l'autorité lui arrive par la force des choses. La Rarbarie s'est ruée sur l'Empire, Ta déchiré en lambeaux ; Rome subsiste au mi-

*■ Concluant d'après les principes posés avant lui, notamment par saint Paul.

* Dans les Révolutions d'Italie^ tome IV, des CEuvres, p. 27, M. Quinet insiste sur cette origine religieuse de la féodalité. Il montre l'homme du moyen âge faisant hommage-lige de son être moral au prêtre, et de serf d'esprit devenant tout naturellement serf de corps.

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lieu des ruines comme un point lumineux. Alors même, l'éi^èque de la Ville Éternelle se contente de nier au patriarche de Constantinople le droit de prendre le titre d'évêque universel*. Toute l'ancienne société étant ruinée, la papauté romaine c< surnage, dit Edgar Quinel, comme un reste d'alliance, âge de force, de modestie, admirablement personnifié par Grégoire F'. C'est lui qui forme ce que j'appellerais volontiers l'époque de sainteté de la papauté. » Mais au neuvième, au dixième siècle, les choses sont bien changées. La papauté ne domine plus les Barbares par la force civilisatrice qu'elle emprunte à l'ancienne Rome et par la puissance de sa propre sainteté morale. Elle est dévoue barbare ; en élevant les Francs et les Vandales, elle s'est abaissée à leur niveau. Elle se fabrique de faux titres, se fait de fausses donations. Les Jean XII, les Benoit VII, les Jean XV, « Héliogabales du saint-siége » mettent la tiare aux enchères, donnent à leurs concubines les croix et les calices consacrés, ordonnent leurs diacres dans leurs écuries....

M. Quinet eût pu insister sur ces saturnales de la pa^ pauté. II se hâte de passer outre et d'arriver à Grégoire VII, dont il trace le portrait avec un véritable enthousiasme. Qu'aime-t-il en lui? D'abord sa maxime : « Tout pape élevé sur le saint-siége devient saint ; x> et si ses successeurs l'avaient perpétuellement pratiquée, il serait prêt à reconnaître la papauté comme la représentation réelle de Dieu sur la terre. De plus, il admire en Grégoire VII une ambition immense, basée sur une conviction solide. Le voyant aspirer à devenir le roi de la pensée contre la force brutale, il le salue comme « un

« V. les Différends de la Religion de Marnix, 1. 1, p. 178-206, 234 et suiv. On y trouvera le développement historique des usurpations de l'épiscopat romain.

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ancêtre de la Révolution française. » Nul, en efJel, avant lui, n'avait osé dénoncer à l'univers que les bases du pouvoir politique sont, selon ses propres expressions, « la violence, Torgueil, la cupidité sans frein , Tinsolence, la perfidie, les homicides, enfin presque tous les genres de scélératesses. »

<r Remontant d'un seul bond à Tesprit du christianisme dans sa force première, ajoute Edgar Quinet, Grégoire VII a senti qu'il portait en lui la conscience du moyen âge; de là, le droit d'interdit, d'excommunication, qui enlevait aux empereurs leurs empires, n'était qu'une conséquence naturelle. »

Et riiistorieti philosophe reconnaît la vraie grandeur du pontife en ce qu'il osa exercer un véritable terrorisme moral contre tous les pouvoirs qui lui parurent s*écarter du divin idéal. Ce droit suprême de jeter le prince, le roi, l'empereur hors du ban de l'humanité, la papauté Ta perdu; c'est le peuple qui Ta recueilli, et c'est lui seul qui, au XIX* siècle, peut exécuter la condamnation de Dieu.

Au jugement, trop favorable peut-être, rendu par M. Quinet, sur le terrible Hildebrand, il y aurait à faire une réserve capitale. Le grand pape a trop peu pensé aux misères populaires, et il ne foudroya les princes de ses anathèmes que pour leur imposer « la constitution des droits du sacerdoce et la liberté de l'homme d'Église. » De plus, c'est à partir de Grégoire VII que l'Église, définitivement aristocratique et monarchique, tend à réaliser à tout prix son idéal éternel : unité de la croyance, immobilité de la servitude*.

* Lire mv ce point la page 187 du Génie des Beligwns.

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