‹ Edgar Quintet, sa vie et son œuvreChapitre 83 sur 109 · VI. — DU CONCILE DE TRENTE ET DE l'uLTRAMONTAKISME · texte numérisé non relu

VI. — DU CONCILE DE TRENTE ET DE l'uLTRAMONTAKISME

Le concile de Trente ouvre Tcre moderne du catholicisme romain. Deux contemporains, en deux sens opposés, en ont raconté riiistoire, le vaillant moine vénitien Sarpi et le jésuite Pallavicini. Diaprés eux, Edgar Quinet pénètre l'esprit et dénonce le but final delà réaction uUramontaine qui dure encore.

Jusqu'àla Révolution, démontre l'historien des religions, le monde civil s'est moulé sur les formes de la société spirituelle. D'abord Tévêque est nommé aux acclamations du peuple ; le roi est élevé sur le pavois. Les évêques forment entre eux une sorte de république féodale ; elle est le type de la féodalité des barons. Grégoire "VU et ses successeurs, appuyés sur la plèbe des ordres mendiants, humilient les évêques, fondent la monarchie spirituelle; les rois imitent les papes, et la monarchie temporelle s'organise à travers toute l'Europe catholique. Au quinzième siècle éclate le grand schisme, la papauté a trois têtes ; de même, on voit, pour ne citer qu'un exemple, deux rois en France , un français, un anglais. Au soulèvement des conciles deBâle, de Constance, contre l'autorité papale, répond l'explosion des communes en France, des parlements en Angleterre , descortès eu Espagne. Les conciles déposent le souverain pontife, les assemblées politiques déposent l'empereur et les rois.

' L'UUram9tttmùstneou ï Église romaine et la S&ciêté niûdeniêi o^'leçuu; au luiiie II des CEwires complètes

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Les deux derniers conciles, celui de Florence, celui de Trente, ont un caractère diamétralement opposé. A Florence, la papauté cherchait, annonçait la réconciliation de l'Orient avec TOccident. A Trente, on ne parle plus de réunir le Nord et le Midi. La papauté s* arme pour la bataille, pour la destruction de Tennemi. Aussi n'invite-t-elle point., comme autrefois, toute la terre à prononcer entre Luther et Rome. L'illustre assemblée n'est universelle que de nom. Elle se compose de cent quatrevingt-sept prélats italiens, trente-deux espagnols, vingt-six français, deux allemands; l'Orient et le Nord n'y sont point représentés. A cause de cela, le roi de France a raison de lui refuser le titre de concile. Ce n'est en réalité qu'un conciliabule où le pape réunit ses complices pour tramer un pieux coup d'État catholique. De plus, le modede délibérations est changé. Jadis l'on votait par nation ; ici, l'on vote par tête. Or comptez les prélats italiens, et voyez comment doivent sûrement être traduites les inspirations de l'Esprit-Saint. En Italie, sous l'effort constant de la papauté, le monde temporel avait disparu sous le spirituel. Appliquer le système italien à l'Espagne, à la France, à l'Allemagne, à l'Angleterre, à l'univers, voilà ce qu'entend le concile de Trente, voilà ce que veutl'ultramontanisme. En dépit des protestations françaises, espagnoles, germaniques, malgré les cris des évèques espagnols et la retraite des ambassadeurs français , par la majorité italienne de. l'assemblée soi-disant œcuménique, la nouvelle organisation ecclésiastique est fondée.

A quoi tend cette organisation? A paralyser l'aristocratie des évêques par la démocratie des ordres mendiants et celle-ci par la garde prétorienne que vient de fonder Loyola. L'Eglise du moyen âge, en droit, monarchie tempérée par des conciles, devient, en fait, monarchie absolue.

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Depuis le seizième siècle, plus de délibérations, plus d'assemblées dans FËglise; elle est muette, comme la Chine, sous le grand Lama romain.

La nouvelle forme adoptée par le catholicisme se reproduit immédiatement dans les institutions de l'Europe méridionale. Philippe II offre la réalisation, dans toute sa rigueur, de ridéal politique conçu par le concile de Trente. Sur les ruines des cortès, des parlements, des communes, immobile, il s'assied, « pape temporel. » Son caveau de TEscurial est le Vatican, d'où, scribe silencieux, il dirige la flamme et le fer à travers son immense empire. Le concile de Trente était plein de cris de rage et de proscription de même l'État se remplit de bûchers et d'écbafauds. Ana thème ! anathème I avaient crié les Pères en se séparant. Durant plus de deux siècles, une double inquisition étreint torture le monde religieux et politique. Sur le double modèle fourni par la royauté espagnole et par la papauté romaine, l'Europe catholique tout entière, Autriche, Pié mont, Toscane, Naples, France, se constitue. « L'État €*est moi, » dit Louis XIY , et tout se fait dans TÉtat par ordonnances souveraines, comme dans l'Église tout se fait par bulles papales. « L'unité de la société est sauvée, grâce à une même servitude. » La mort partout, voilà Tidéal et le but de l'ultramontanisme.

Hors de lui, hors de Rome, hors de l'Église, s'agite et marche tout ce qui vit. Il a beau dire à l'État, tel que la Révolution eût voulu le constituer : — Tu es athée, et parlant tu nas aucun droit sur les âmes ! — L'État moderne lui réplique, avec Edgar Quinet : — Je crois, et ma foi dépasse ta croyance; Dieu avec moi a changé de place, voilà tout. Je n'ai pas, comme toi, essayé en vain d'exterminer les protestants et je ne prétends supprimer aucune Église. Je les adopte, je les embrasse, je les domine

toutes. Placé en dehors des sectes, j'ai « pris position au foyer même de l'humanité. » Sans cesse mobile, je corn- \ prends en moi et le présent et le passé et Tavenir. Tu regardes en arrière ; moi, je regarde en avant, toujours en avant. Tu essayerais en vain d'arrêter mon libre essor vers l'idée universelle, que tu ne comprends plus I

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L'ultramonttinisme, despotisme et silence sur la terre comme au ciel, est constitué. Par quelles armes agira-t-il? par l'inquisition et surtout par le jésuitisme. La première ne fait que briser les membres et tueries corps; le second est plus fort : il corrompt les consciences et dissout les âmes.

Qu'est-ce que le jésuitisme? — Moralement, M. Michelet l'a défini : « l'esprit de police mis dans les choses de Dieu , une police capable d'atteindre jusqu'aux pensées, qui insinue la trahison au foyer même et fait la femme espion du mari, l'enfant de la mère... » — Historiquement, c'est la grande machine de guerre inventée, dans le combat du seizième siècle, pour assurer Tunité catholique; c'est le foyer de la grande intrigue, qui enveloppe le protestantisme et la philosophie pour les noyer dans le sang et dans la boue au nom du Dieu de paix et de lumière.

Pour montrer ce que c'est que le jésuitisme, M. Quinet ne s'appuie que sur les bulles papales. — En supprimant les jésuites le 21 juillet 1775, à cause des divisions et jalousies dont ils ont troublé le clergé et les Etats^ à cause des plaintes universelles qui se sont élevées contre eux et

* Les Œuvres complètes, t. 11, ne contienneiil que les siï leçons Je M. Quinet. Je les prendrai pour bases de mon résume, mais je ne néglijçei'à\ pas de me servir deb leçitfis de Mé Michclel, sept l'ois éditées avec cUe^

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leurs doctrines, Clément XIV rappelle que ses préflécesseurs, Urbain VIII, Clément IX, X, XI, XII; Alexandre VII, Vni; Innocent X, XI, XII, XIII, et Benoît XIV n'ont pu réformer ni leur scandaleux négoce ni leurs doctrines, manifestement nuisibles à la règle des mœurs. Expliquant cette bulle, le 16 mai 1774, le cardinal ambassadeur de France les accuse de se livrer au commerce, à Tagiotage et à la politique, et déclare leur existence « incompatible avec le repos de l'Église et des États catholiques. » — M. Quinet rapproche les deux dates de la suppression et de la restauration de la Société de Jésus : 1773, quinze ans avant la Révolution; 1814, dès que la Révolution est prisonnière. Les jésuites avaient été constitués principalement contre le protestantisme? N'auraientils pas été restaurés contre la Révolution?

Si Ton veut connaître les jésuites, il faut connaître avant tout Loyola. De ce soldat bravache, épris d'une galanterie effrénée pour la sainte Vierge, comme dit M. Michelet*, Edgar Quinet trace un admirable portrait. 11 le suit dans toutes ses phases, capitaine mondain, page transforma en ermite et en flagellant, vieil écolier à Barcelone, à Salamanque, à Paris, ébauchant le plan de sa société à Montmartre, la constituant à Venise et dispersant ses disciples à travers le monde. Toute Tâme de ce maniaque de génie est restée dans les Exercices spirituels^ livre fondamental de rOrdre de Jésus. Les Exercices sont la réduction en corps de morale des expériences au moyen desquelles Ignace est parvenu à se convertir. C'est un manuel de tactique religieuse, où Ton peut apprendre à monter la mécanique morale de telle sorte que Fâme s'y enraye et, au bout de trente jours, en sorte parfaitement disloquée, sans volonté, sans ressort, très-propre à plier sans rompre,

* Ré forme y ch. xx.

à obéir sans résister et à agir sans s'en apercevoir. En un mot, les Exercices spirittiels fabriquent de toutes pièces ce que M. Quinet nomme si bien Yautomate chrétien. L'automate est justement ce dont la société a besoin ; elle n'a que faire de disciples, comme Jésus, elle ne veut que des instruments. Un autre livre, également fondamental, le Directorium d'Aquaviva, tend exactement au même but que l'ouvrage d'Ignace. Il enseigne à attirer les âmes, à les enchaîner par degrés, sans qu'elles s'en doutent, et à les retenir sous le joug. Quant aux Constitutions^ Regulx SocietatiSy c'est, au total, dit M. Michelet, un a mélange bâtard de bureaucratie et de scolastique, où l'on trouve plus de police que de politique. » Dès la première page, on y lit inscrit, comme la règle des règles, ceci : Se dénoncer mutuellement. A la seconde, et toujours, revient la soumission absolue, Y obéissance aveugle. Jusqu'où ira*t-elle? Jusqu'au péché mortel. « Mort volontaire de la conscience, comme dit M. Quinet, elle dispense de toute vertu ; » « elle reste la seule vertu, comme dit M. Michelet, et elle enveloppe toute la vie, elle impose toute action , elle impose aussi toute croyance. » D'où il suit que le jésuite, indifférent sur le fond, jurant oui le matin et non le soir, sans autre conviction, sans autre idée, sans autre sentiment que ce qu'on lui commande, est, dans la main du supérieur, le bâton du vieillard, poussé à droite, poussé à gauche, perinde ac cadaver. Très-faible comme individu, — la Société n'a pas produit un grand homme en trois cents ans, — emmailloté par l'éducation, dominé par la prédication, gouverné par la direction, isolé par la délation, le jésuite en est d'autant plus fort comme agent aveugle, comme rouage de l'Ordre : agissant, frappant à l'aveugle, il agit avec la volonté, et frappe avec la vigueur accumulée de tous ses confrères

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