‹ Edgar Quintet, sa vie et son œuvreChapitre 82 sur 109 · LA RÉFORMATION · texte numérisé non relu

LA RÉFORMATION

La papauté reçut son second avertissement , non plus des docteurs, mais du peuple. Les Vaudois, les Albigeois, des populations misérables, se levèrent, proclamant rÊvangile éternel, ramenant le culte à la croix de bois et prétendant réaliser sur terre Tégalité et la fraternité du ciel. On sait comment les traita Rome catholique. Saint Dominique lui apporta dTspagne Tlnquisition, « le cimeterre arabe caché dans l'Evangile, » selon l'admirable expression d'Edgar Quinet, et avec cette arme lout un peuple fut décapité, extirpé du monde. Ainsi commence ce terrorisme ecclésiastique, bien autrement épouvantable que notre 93, et qui dura non pas quelques mois , mais plus de cinq siècles. Tel fut le pieux système de répression et de police employé contre Thérésie , contre la liberté de rintelligence humaine, ad majorem Dei gloriam : au faîte, la torture et la condamnation sans défense, ' à la base, la confession , « un œil ouvert . une fenêtre percée sur toute maison et tout foyer, une vue sur Tintérieur de Tâme, et cela avec tant de force, que la pensée, corrompue contre elle-même, devint son propre espion et son délateur *. »

Cependant T écrasement des Albigeois n'empêche pas le génie étouffé de la Provence de passer dans Tâme italienne et d'y continuer, par Dante, Pétrarque etBoccace, la guerre contre Rome victorieuse. Par bonheur pour Rome, les poètes ne sont point entendus de la «foule abrutie, corrompue ou terrifiée. Mais d'autres voix s'élèvent encore, celles des maîtres de la science. Les Pierre d'Ailly, les Clémangis, les Gerson, avouent tristement que l'Église marche à sa ruine et parlent de réformer le clergé, sans pouvoir « s'avouer clairement à eux-mêmes, ni ce qu'ils

* J. Michelet, Renaissance, Introduction, p. cxl.

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repoussent, ni ce qu'ils désirent, ni ce qu'ils espèrent. » En ce moment même se produit le grand schisme d'Occident. L'unité papale est représentée par deux, souvent par trois infaillibles pontifes, qui s'injurient, se dénoncent, se foudroient, se dévorent mutuellement. Durant soixante-dix ans, l'Église entière, et, avec elle, l'Europe sont plongées dans la plus effroyable anarchie ; et cette anarchie, pénétrant au cœur de chaque homme, sape jusqu'aux fondements du monde moral. Vainement l'Église tente de se réformer par ses propres efforts. Aux conciles de Pise et de Constance, elle se décapite ellemême en destituant le pape. Alors lui app9rait dans toute sa profondeur Tabime qu'elle a creusé. Un héros , Jean Huss, « vrai messager de l'avenir, » proclame le sacerdoce souverain de la conscience individuelle, et nie du * même coup et la papauté et le concile. Vainement on brûle le prophète. Son incombustible négation lui survit. On jette dans le Rhin ses cendres et celles de son compagnon Jérôme de Prague. Mais le Rhin, s'écrie Edgar Quinet, a les rejeta sur sa rive ; de ce limon naquit Luther. » L'Église, envoyant les saints du peuple au bûcher et n'en produisant plus, il y eut dans toutes les âmes un moment de douleur profonde et d'indicible attente. C'est alors que parut un livre unique, le seul du moyen âge qu'acceptent , qu'admirent à la fois les catholiques et les protestants, Ylmitation de Jésus-Chist.

« J'ai longtemps cherché à mon tour, dit M. Quinet^ quel en est l'auteur; je serais malheureux de 1 avoir découvert; car il me semble qu'il y a quelque sens dans ce mystère. Au quinzième siècle, quand TËuropeya se diviser en plusieurs secte^s un livre religieux est jeté dans le monde; on ne sait d'où il vient; mais chacun prétend Tavoir écrit. La France, TAIIemagne, l'Italie y reconnaissent si bien le fond de leur pensée, que toutes déclarent en être l'auteur. Ces peuples vont se poignarder pendant deux siècles pour des Eglises différentes ; en attendant, ils s'at-

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tribuent chacun la composition du même livre, c'est-à-dire le même idéal; ils protestent, en quelque sorte, par là, contre leurs propres fureurs. L'identité de la conscience moderne peut-elle être plus manifeste? Ce livre est une promesse de réconciliation à la veille de la

bataille Wen cherdiez plus Tauteur; ce n'est pas Tœuvre de Ger-

son,^ni d'A'Kempis, ni de TÉglise de Rome ou de Byzance, c'est le fruit mystérieux des entrailles de l'humanité nouvelle. »

Quoique Vlmitation de Jésm-Christ me semble être encore un livre mobastique, trop chrétien, enseignant le dédain du monde et le mépris de l'action, je ne puis m'em* pêcher de reconnaître, avec M. Quinet, qu'il ouvrit une vie nouvelle en supprimant Tintermédiaire du prêtre dans le dialogue entre Dieu et Tbomme. Il est évident aussi que, fait à Tinsu de TÉglise, il prouve que l'Église avait déjà perdu a la trace des saints livres. » Vers la même épo*que elle montrait qu'elle avait également perdu « le sens des actions inspirées » en aidant à allumer le bâcher de Jeanne Darc. Placée ainsi hors de la patrie naissante et de Thumanité, elle semblait désormais incapable de régner sur les esprits, et, d'avance, elle légitimait la Réformation,.

La réforme avait été incessante dans TÉglise elle-ni^me. I>e siècle* en siècle, saint Benoît, saint Bernard, saint François, saint Dominique avaient travaillé c( à réparer la vie à mesure qu'elle menaçait de disparaître. » Chacun des Ordres par eux créés avait donné une impulsion ; puis, ne changeant rien au fond des choses, ils s'étaient arrêtés pour tomber eux-mêmes en une rapide décadence, augmentant d'autant la décadence générale. De toute^manîère l'Église était incapable de guérir ses plaies. Par conséquent, il fallait que la Réforme se fit hors d'elle et contre elle.

Edgar Quinet sent, dans Luther, « la nature du vieux G^r'main qui se réveille » ; il l'entend pousser « l'ancien

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cri de guerre des Barbares, » et « la colère suspendue depuis les temps d'Alaric renaît d'elle-même. » — Luther lui parait puissant jusque dans ses inconséquences. D'abord le moine croit n'attaquer que les indulgences, « le trafic de Tâme. » La logique le pousse au grand acte de Wittemberg, et bientôt, après avoir excommunié Texcommunicateur, il se rue sur le culte, sur le célibat des prêtres, sur les ordres religieux, sur « tout ce qui formait le christianisme visible. » Mais, à force de démolir pièce à pièce rÉglise romaine, où s'arrêtera-t-il? pourra-t-il s'arrêter jamais?

« La nature et F Église étant frappées Tune et l'autre au nom de ridéal, le passé est vaincu ; la colère tombe ; le Luther rebelle disparaît. Il reste de tout ce chaos une âme émue, subjuguée, agenouillée sur les ruines du temps, devant un livre ouvert. »

Quoi que l'on ait dit, il ne me semble pas que M.Quinet ait exagéré la valeur et l'importance du protestantisme. Avec tout le monde, il reconnaît en Luther deux hommes : celui qui brise le passé, celui qui nie la liberté humaine en enchaînant l'esprit au texte de la Bible. Tous les réformateurs, de Wiclef à Calvin, comme Luther, semblent être doubles, déliant, liant en même temps. Pourquoi? Parce qu'il importait qu'ils fussent tels pour accomplir leur œuvre à l'époque où ils l'entreprirent. Afin d'ôter toute sanction aux cérémonies, aux solennités, aux sacrements de la vieille ÉgUse, ils devaient affirmer leur inutilité et montrer Dieu seul agissant et distribuant sa grâce. Pour arracher l'individu à la domination du prêtre, il fallait dépouiller le sacerdoce de son droit d'intervention entre l'homme et la Divinité, et dans ce but dépouiller du même coup homme et prêtre, « remettre directement au Christ tout ce que l'Église s'attribuait. »

^ Envisagée à ce point de vue, la Béformation est pure-

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ment négative. Elle est aCiirmdtive en même temps. Grâce à elle, chaque homme « devient son pape et son concile », la con&cience de l'individu monte au rang d' « Église inviolable 2>, le droit du moi est déclaré, reconnu « aussi imprescriptible que le droit du genre humain et de l'éternité. )) Ne nous laissons donc point aller à mépriser Tœuvre de Luther et de Calvin , scellée du sang de tant de martyrs et de tant de héros. Si nous nous croyons, si nous sommes, sous plus d'un rapport , beaucoup plus avancés que nos aïeux du seizième siècle, gardons-nous*de les répudier» car ils sont nôtres.

Suivons immédiatement le mouvement religieux du seizième siècle jusqu'en ses conséquences extrêmes. Nous reviendrons assez vite à la réaction qui lui fut opposée.

Presque au même moment ou l'ancien monde renouvelait son esprit, un nouveau monde lui était ouvert. Christophe CoIon lui léguait l'Amérique. — Edgar Quinet a compris ce grand homme comme personne ne F avait compris auparavant. Il voit en lui, non point un navigateur poussé à la découverte par des combinaisons scientifiques, mats un missionnaire, un prophète, qui , l'âme pleine d'une foi nouvelle, rêva l'unité religieuse du monde *. En son amour immense pour l'humanité, ce héros du cosmopolitisme italien franchit les bornes du christianisme luimême.

« Du haut de toutes les Églises accumulées, il aperçoit dès yeux de rame, comme du haut d'une tour, le nouveau monde à travers Tabîme. Unité, solidarité, indivisibilité morale de Tunivers, ce sentiment respire dans la moindre de ses paroles. »

Le nouveau monde découvert, l'Eglise du moyen âge va-t-elle comprendre la sainte pensée de Colomb? Va-t-elle,

* De la leçon 11« sur le Christianitme et kt hévoluHùtit rapprochez le cliapitre vu du livre II des RàfokUians d^ Italie.

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en héritière de celte pensée divine, aborder la terre par tant d'amour révélée? L'Église ne comprend rien à cette révélation d'un mond« à un monde et « le baptême d'amour de Christophe Colomb devient un baptême de sang. y> Mais les exécuteurs des hautes œuvres catholiques, apostoliques et romaines, en ont été punis d'une manière terrible : « L'Amérique vaincue a pris à TEspagne et au Portugal leurs habitants et leur fortune. »

Si le combat de la Réforme et de TÉglise s'est Kvré en Europe, c'est en Amérique qu'on en voit le mieux les effets. — Au Nord, quelques hommes isolés, sans nom, sans passé, arrivent sur la plage, y fondent une société sur le plan du livre retrouvé par Luther. Cette société grandit peu à peu pour devenir plus tard la République des États-Unis. — Dans le Sud, au contraire, ce sont des flottes, des armées, des empires, qui mettent le pied sur le sol inviolé et y implantent le' catholicisme par le fer et par le feu. Mexico, Rio-Janeiro, Ruenos-Ayres ne sont que de nouvelles Ryzances, et si la monarchie s'y change en république, ce gouvernement qui émancipe la colonie de la métropole, de troubles en troubles, de terreurs en terreurs, . descend et remonte de servitude en servitude. — Le protestantisme du Nord a pu produire Washington. Rosas, le docteur Francia, voilà les hommes du catholicisme du Midi.

(( Cependant, s'éciie Edgar Quinei, qui oserait dire que ces deux religions, le catholicisme et la Bét'ornie, ne soient mises ainsi en présence que pour un vain spectacle? Si chacune d'elles a reçu ainsi tout un monde, n'est-ce pas un signe qu'aucune d'elles ne vaincra sans partage, et qu elles sont destinées à se fondre dans une miité plus haute, où Tenthousiasme de sainte Thérèse pourra se œncilier avec te raisonnement de Calvin, où la tête et le cœur s'entendront de nouveau? Ne peut-on pas penser que cette grande âme de Christophe Colomh, qui contenait tout ensemble, par avance^ Rome et Ge-

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DU CONCILE m TRENTE ET DE L'ULTRAMONTANISME. 347

nève, Portiiodoxie et Thérésie, le Nord et le Midi, deviendra tôt ou tard le principe vital et la communion du nouveau monde? L'hérésie de Christophe Colomb, plus vraie que la vieille orthodoxie, est le grain de vie semé dans le sillon de Tavenir; tôt ou tard, la société, en croissant, ressemblera k son germe. »

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