L'ÉGLISE ET LE DIX-MDITIÈME SIÈCLE
s'est jamais trompé sur la tradition de la France et du monde moderne.
Alors que nos pseudo-philosophes et nos néo-catholiques s'unissaient pour renier nos grands-pères, Hegel, si peu enthousiaste, saluait le dix-huitième siècle comme Tère fondamentale de la pensée; Goethe recueillait Voltaire exilé et traduisait Diderot ; lord Byron se faisait disciple de Rousseau et s'efforçait de le réconcilier avec son ancien rival ; enfin la philosophie d'Outre-Rhin, de Kant à Schleiermacher, commentait, développait la Profession de foi du Vicaire savoyard, tandis que la critique, de de Wette à Strauss, achevait l'œuvre de démoHtion des encyclopédistes et du sublime vieillard de Ferney.
M. Michelet, complétant ifA son frère d'armes, résume admirablement la marche du grand siècle dans l'élaboration de la justice. D'abord, en 1748, VHistoire naturelle deBuffon commence à remettre l'ordre dans la nature, et, peu après, en 1751, YEncyclopédie de Diderot et de d'Alembert s'essaye à condenser, a à vulgariser toute science et tout art. » Ces fortes assises étant posées, l'homme apparaît sous trois figures : Montesquieu, Voltaire, Rousseau, « trois interprètes du juste. » Montesquieu cherche la justice à travers le monde entier, « mais la justice fuit devant lui, » il ne'la voit jamais que mobile et relative; de la loi il ne saisit que le rapport, l'abstraction, non la vie. « Montesquieu écrit, interprèle le droit. Voltaire pleure et crie pour le droit, et Rousseau le fonde*. »
Edgar Quinet salue ainsi Voltaire, le pape, le Grégoire VII du monde nouveau :
« Pourquoi cet homme s'est-ii assis sans contestation sur le trôno (les Esprits? irest que d'abord il faisait bien souvent l'œiivro iv-
* Hùt. de la BévoluthUt 1. 1, introduction,
570 LES RELHilQNS MOMRNES.
servée dans le moyen âge à la papauté? Partout. où éclate la violence, l'injustice, je le vois qui la frappe de Fanathème de TEsprit. Qu'importait que la violence s'appelât Inquisition, Saint-Barthélémy, Guerre sacrée? il se plaçait dans une région supérieure à la papauté du moyen âge. Dominant toutes les sectes, tous les cultes, c'était la première fois que l'on voyait la justice idéale frapper la violence ou le mensonge partout où ils apparaissaient.... Voltaire est l'ange
d'extermination envoyé par Dieu contre son Église pécheresse 11
éhranle avec un rire terrible les portes de l'Église qui, posées par saint Pierre, se sont ouvertes pour les Borgia. C'est le rire de l'esprit universel Au nom des générations muettes que l'Église devait consoler, il s'arme de tout le sang qu'elle a versé, de tous les bûchers, de tous les échafauds qu'elle a élevés, et qui devaient tôt ou tard se retourner contre elle.... L'esprit de Voltaire se promène ainsi sur la face de la cité divine ; il frappe à la fois de Téclair, du glaive et du sarcasme. C'est la vengeance de Dieu trompé qui a pris l'ironie de Thonime pour instrument de colère. »
Mais n*y a-t-il dans Voltaire qu'un briseur d'idoles? Non, « Il y a chez lui un autre homme ; plein de ferveur, celui-ci établit sur les ruines Torthodoxie du sens commun, » et c( enveloppe la terre entière dans le droit de TEvangile. »
« Voltaire, dit M. Michelet*, est celui qui souffre, celui qui a pris pour lui toutes les douleurs des hommes, qui ressent toute iniquité... Martyr, victime universelle, c*est lui qu'on égorge à la Saint-Barthélémy, lui qu'on enterre aux mines du nouveau monde, lui qu'on brûle n Séville, lui que le parlement de Toulouse roue avec Calas... Il pleure, il rit dans les souffrances, rire terrible auquel s'écroulent les bastilles
des tyrans, les temples des Pharisiens Voltaire est le témoin de
Dieu, son apôtre et son martyr. »
Voltaire est le fondateur de cette Église humaine dans laquelle chacun vit, sent, souffre et se réjouit de la vie, du sentiment, de la souffrance et de la joie de toute Thumanité présente et passée.
« Voilà pourquoi, ajouterai-je avec Edgar Quinet, la terre a pro- * Hist. de la Révolution^ t. I, introduction.
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L'ÉGLISE ET LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE. r>71
clamé cet homme comme la parole vivante de rhumanité dans le dixhuitième siècle. On ne s'est pas trompé sur les apparences ; il déchirait la lettre; il faisait éclater l'esprit universel. Voilà pourquoi nous le proclamons encore. »
Voltaire avait frappé le catholicisme avec les armes catholiques, surtout avec la tradition renouvelée, avec l'histoire arrachée à Vinfâme et rétablie sous son vrai jour. Pour le compléter, il fallait Rousseau, issu de la Réforme et armé de ses armes retrempées, la logique, le raisonnement, l'autorité individuelle, l'éloquence intime. «Par lui, dit M. Quinet, l'âme de la Révolution du seizième siècle passe dans la Révolution française; il rend, plus encore que Voltaire, Rome inconciliable avec la France. » — Pour créer le droit, il prend son cœur pour point d'appui, et il est résumé tout entier par cette phrase de Mirabeau : « Le droit est le souverain du monde. » 11 réveille les esclaves en leur criant : « La volonté générale, c'est le droit et la raison, » et, sous le souffle de son inspiration pénétrante, tous les cœurs sont réunis. Dans la Profession de foi du Vicaire savoyard ^ M. Michelet le voit identifier Dieu et le droit; M. Quinet le montre officiant sur l'autel du Dieu inconnu et posant la première pierre de la religion et de la société de l'avenir.
Voltaire et Rousseau sont et seront à jamais les deux pôles de la France. L'un et Taulre ils sont peuple, profondément peuple; Rousseau par la chaleur de Tâme, le don des larmes et la soif du juste absolu ; Voltaire par son amour du vrai, du positif et du réel, par son attachement à la vie humaine et sa philanthropie sans bornes, par sa répulsion pour les vaines subtilités, les abstractions périlleuses et la scolastique, enfin par sa loyauté, par « sa haine pour Tartuffe (religieux, politique, philanthrope, peu importe). » — Ces deux hommes, ces deux génies, récon
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ciliés après la mort, couchés côte à côte dans notre Panthéon, nul désormais ne les séparera sans couper en deux la France elle-même; ils restent assis sur le même piédestal, comme le proposait George Sand, comme le veulent MM. Michelet et Quinet, et si ce piédestal manque à nos places publiques, il est dressé dans le cœur de chacun de nous. Nul ne Ty détruira, nul ne transformera le temple intérieur en une église du moyen âge.
Diviser, c'est la tactique dé Tennemi. Unir dans la vérité et dans Tamour, telle doit être la nôtre. Si donc on nous demande : Qui préférez-vous dans le dix-huitième siècle? répondons : Le siècle entier 1 et, avec Edgar Quinet, énumérons ses œuvres :
« La cbarilé étendue à tous les esprits, la communion des nations dans un même droit, le bourreau dont vous faisiez avec M. de.Maistre le lien de l'association humaine n'en étant plus que Tborreur, les peuples se tenant peu à peu par la syrapatbie d'une même cause comme ils se touchaient auparavant par la haine; la dignité de chacun sauvée et établie sur la conscience du Dieu intérieur; Tesclavage, si longtemps maintenu par TËglise, effacé d'abord par Thérésie; Tunité de Thumanité non plus seulement aperçue, mais fondée; le droit divin passant de quelques-uns à tous : voilà la* cité nouvelle qui s'élève. Déjà elle sort de terre; elle vous enveloppe; et les aveugles demandent encore où sont ses tourelles, où sont ses basiliques de marbre et de porphyre ! »
Que le dix-huitième siècle cependant ne soit pas subi par nous comme une chaîne intellectuelle ; acceptons-le tel qu'il a été, non un système, mais « un foyer d'esprit. » Les Voltaire, les Rousseau, les Montesquieu, les Buffon, les Diderot, les d'Alembert ne veulent point être adorés, ils veulent qu'on les continue. Donc, comme dit Edgar Quinet : « Vous les honorerez en ne les imitant pas, c'està-dire en faisant ce qu'ils n'ont pas pu faire. » Et, ajouterai-je, en conservant, en défendant jusqu'à la mort e.» qu'ils nous ont léguo.
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Ce qui saisit tout d*abord Edgar Quinet, lorsqu'il embrasse dans son ensemble la Révolution française, ce n'est ni le renversement du pouvoir absolu, ni l'affranchissement du tiers état, ni î'avénement du peuple, c'est que « la France a fait une révolution politique et sociale avant d'avoir consommé sa révolution religieuse. »
Mais, rentrant dans le détail des faits, M. Quinet voit, au début de la Constituante, la confirmation spontanée des principes qu'il n'a pas cessé de proclamer en remontant le courant des siècles écoulés. — « Pour moi, dit-il *, j'estime que toute la France a communié le jour du serment du Jeu de Paume ; » et il appelle la Déclaration des droits de Fhomme « une profession de foi canonique manifestée, au nom de la France, non-seulement à un pays en particulier, mais à la terre entière. » Partout il se plaît à considérer la Révolulion comme l'accomplissement du christianisme, retardé depuis l'absorption de l'idéal évangélique par la réalité menteuse de l'Église romaine. En 1789, selon lui, « pour la première fois, dans le monde ancien et moderne, un peuple s'émancipe des lois et des Hmites de son Église... 11 embrasse dans une communion universelle un nouveau genre humain. »
Sous le rapport religieux la Révolution se présente donc comme la lutte entre la vieille foi catholique, bornée et haineuse, et la nouvelle foi chrétienne qui émancipe toutes les Eglises, hérétiques et orthodoxes, et aspire à les rallier par la découverte et l'affirmation d'une unité supérieure *.
* Chrigtianwne, leçon 12«.
- Les Jésuites, 1'* leçon.
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r>74 LES RELIGIONS MODERNES.
Ainsi la Révolution se trouve être Tennemie acharnée, implacable, de rultramontanisme, qui, pour être conséquent, ne doit, ne peut reconnaître aucun de ses principes, ni la liberté, ni Tégalité, ni la fraternité, abolissant hommes et {>euples, au profit du Vatican, lequel ne rend rien au genre humain, semant partout la mort au lieu de la vie et la haine au lieu de Tamour.
La Révolution, à son origine, a-t-elle compris cela? Non. Elle n'a su qu'aimer. Après le serment du Jeu de Paume, après la prise de la Bastille,- après la nuit du 4 août, après la déclaration des droits, on voit la Constituante suivre la procession de la Fête-Dieu 1 Elle a vaincu le catholicisme, elle ne veut pas s'en apercevoir; au moins n'en affecté-telle aucun orgueil. Un jour cependant quelqu'un lui demande de conserver au catholicisme le titre de religion d'État. Elle hésite ; mais Mirabeau, d'un geste, montre le palais d'où partit le signal de la Saint-Barthélémy, et l'Assemblée passe à l'ordre du jour. Chacun sent, s'écrie M. Quinet, après avoir raconté cette scène, que « la France en ce moment vient de faire un grand pas. » Va-t-elle en faire un second ? La Constituante, si audacieuse vis-à-vis de la royauté, se montre extrêmement timide ou généreuse en face de l'Église. Elle ne la veut pas abolir, elle prétend au contraire la régénérer. Ressuscitant le bas clergé et le reconstituant civilement, rendant au peuple la libre élection de ses prêtres, elle essaye de créer un christianisme démocratique. L'Église refuse positivement de redevenir chrétienne , elle lance Tanathème à la Constituante. Plus l'État tend à la démocratie, plus elle se montre aristocratique et monarchique. Elle fait corps avec la noblesse, conspire avec l'émigrsition, aide à lever cette armée de Bretagne et de Vendée qui prendra le titre de catholique et royale. Dès
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lors le Catholicisme et la démocratie marchent en sens opposé, la Révolution, sous peine de périr, est forcée d'être Tennemie de l'Église.
La Constituante avait offert la paix. La Législative accepte la guerre. Au bruit des insurrections vendéennes et bretonnes, elle décrète que les prêtres réfractaires prêteront serment à la constitution. Le roi oppose son veto. Le peuple, au 20 juin, apprend le chemin des Tuileries. Par la faute de l'Église, la royauté inviolable est violée et descend déjà vers le Temple.
Voici venir la Convention. Écrase-t-elle? Non, elle tente de concilier. Son conseil exécutif écrit à Rome pour démontrer au pape l'identité du christianisme et de la Révolution. Au plus fort de la tourmente, elle proclame la liberté des cultes, et Grégoire, anathématisé par la papauté, peut se parer publiquement de son titre et de son costume d'évêque, et faire profession de foi catholique du haut de la tribune nationale. A Tintérieur, à l'extérieur, partout, l'Eglise en masse agit contre la Révolution, pour elle trop généreuse, et trahit la France.
La France alors renonce à sa vieille religion et se cherche un autre culte. Celui de la Raison, trop métaphysique, est repoussé par la Convention, incompris, abandonné du peuple. Robespierre ramène la nation, en train de s'émanciper, vers l'asservissement catholique, en faisant décréter l'Etre suprême.
« L'idée de TÊtre suprême, dit ayec raison M. Quinet, et de IHmmortalité de Tâme, toute vraie qu'elle est, relève de la conscience de chacun ; en se substituant à cette autorité, en décrétant par une loi à sa barre le monde intérieur, la Convention usurpe un pouvoir qu'elle n^a pas.... elle refait use religion d'Etat, t»
Pénétrant jusqu'au fond du système de la Terreur , Edgar Quinet y retrouve le catholicisme. Jamais les pays
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protestants n'ont, au plus fort de leurs révolutions, adopté un pareil régime. La France n'en a pu trouver le modèle, rinspiration, que dans sa vieille religion, religion essentiellement terroriste, d'inquisition et d'enfer *. En revanche, c'est aussi dans celte religion qu'elle a puisé le sentiment d'universalité qui a fait de Paris la Rome nouvelle, la Rome de l'émancipation des peuples, de la liberté du genre humain. C'est là encore qu'elle a découvert ce principe d'infaillibilité en vertu duquel la Convention décrétait la victoire et imposait sa volonté au monde. — Terroriste, la Révolution est certainement inférieure à l'Église; mais, même en s'inspirant d'elle, combien elle la dépasse pour tout ce qui est spiritualisme et universalité ! Bossuet montrait l'histoire de tous les peuples antiques gravitant vers la croix. Avec plus de vérité, l'histoire moderne tout entière gravite vers la Révolution, a La Réforme y est représentée par la souveraineté du peuple, le catholicisme par l'unité, la philosophie par l'abstraction et l'âme, mêlées à tout. » Elle ne descend pas seulement du dix-huitième siècle, mais «des hauteurs de tout le passé. »
Quelle puissance humaine pourrait l'empêcher d'accomplir tôt ou tard son œuvre jusqu'au bout?
Après dix années , plus pleines que dix siècles , la France, fatiguée de son prodigieux enfantement, se laisse choir dans l'Empire, et descend, silencieuse, vers 181 r>. Il ne m'appartient plus de reprocher à M. Quinet de s'êtrer laissé éblouir par « la splendeur de Napoléon sans le despotisme. » M. Quinet s'est critiqué lui-même en mettant cette note au bas de la première page de sa quatorzième leçon sur le Christianisme et la Révolution française : « C'est ici le seul endroit où je voudrais quelques
» V. ci-dessus, Italie, § 4, p. 202-20r>.
changements. Aujourd'hui je laisserais la légende, je m'en tiendrais à Thistoire. »
Cela dit, achevons d'esquisser la lutte de la Révolution et du catholicisme jusqu'au point où se sont arrêtés les cours du Collège de France.
En Orient, Bonaparte a vu un monde étabH sur l'accord de la religion et des institutions civiles. Premier consul, en rouvrant les églises, il entend réconcilier le catholicisme avec la Révolution. Le Concordat^ œuvre de pure politique, est signé. La Révolution y semble reconnaître qu elle n'a pas pu entraîner l'Blglise, et l'Église qu'elle n'a pas pu détruire la Révolution. Les deux irréconciables ennemies sont placées côte à côte et forcées de vivre Tune en face de l'autre, a Ainsi, dit Edgar Quinet, le vivant se liait au mort. On voulait bien appeler cela la paix... Pour ne pas troubler cette fausse trêve, la France cesse de penser. »
Le rêve est si peu réalisé, que, deux ans après, au sacre, on peut sonder l'abîme. L'Empereuû avait enlevé le pape, l'avait amené de force en France; et le pape, « effaçant sur son front l'auréole de la Révolution, la remplaçait par l'auréole des morts. » Napoléon eût voulu retenir en France le représentant de Dieu, au service de son ambition, et mettre ainsi son empire renouvelé du moyen âge sous la sauvegarde du pouvoir spirituel qui sacra Charlemagne. Par bonheur, il y avait tant de répugnance entre le pontife du passé et la France qui venait d'exercer la papauté moderne , que pape et empereur s'emprisonnèrent l'un l'autre, l'un d'esprit, l'autre de corps, si bien que l'union fictive scellée à Notre-Dame finit par la haine et par l'excommunication. Napoléon vaincu retrouva son captif de Fontainebleau au milieu de ses vainqueurs schismatiques, bénissant l'Angleterre, la Prusse et la Russie en marche
sur Paris, et anathématisant avec une sainte fureur la fille aînée de TÉglise.
Voici rinvasion consommée. La papauté, relevée par la Sainte-Alliance, « comme un être d'abstraction qui entre dans les calculs de la diplomatie, » reste silencieuse au congrès de Vienne quand les rois se partagent les troupeaux populaires ; elle n'élève la voix que pour défendre ses petits intérêts matériels, pour demander qu'on lui rende Avignon ! Que Ton déshonore la France, que Ton assassine Ney ou Murât, que Ton parle de refaire le droit des gens, d'abolir Fesclavage, la peine de mort, le pape n'a rien à dire, et ne dit rien I Que des poètes éloquents surgissent de la foule laïque, prétendant ressusciter l'Église au souffle de leur génie, l'Eglise aussitôt s'effraye et tonne contre tant d'imprudence : le Génie du Christianisme est mis en interdit I Que les gouvernements, ses alliés, en un jour de lumière, prennent les armes pour aider le peuple grec à renaître, l'Église s'attriste avec de Maistre sur la renaissance des hérétiques! Aux hommes, aux nations, à l'humanité, l'Eglise ne sait que répéter le même mot : Servitude! De 1815 à 1830, en France, toute son œuvre se borne à étouffer la pensée, à abrutir et à corrompre, au moyen des Jésuites et des missionnaires de toutes robes, venus dans les fourgons des armées étrangères!
Un des principaux résultats et le plus net de l'insurrection de Juillet a été l'abolition de la religion d'État. Depuis lors, le catholicisme et la Révolution ont divorcé définitivement. Il ne peut plus y avoir, ni d'une part ni de l'autre, entente, accord ou simplement indifférence. Toutes les fois que l'Église monte, c'est que la Révolution baisse. L'Église, à cette heure, est triomphante ; est-ce donc que la Révolution est écrasée? On le dit ; je n'en crois rien. J'affirme que la Révolution recommence.
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En sa dernière leçon sur le Christianisme et la B^voltition, Edgar Quinet exprime avec une rare éloquence quel est, selon lui, Y idéal de la démocratie. Tout d'abord, il tient à nous garantir contre les entraînements de la vengeance ; il ne veut pas que Ton rêve d'imiter la Terreur, car, dit-il, Téchafaud est un ressort usé,
tt La vie de râine, ajoute-t-il, la conscience insatiable de yérité et de justice, Tesprit de création qui descend perpétuellement en tous pour vous renouveler : voilà le ressort qui ne se brisera jamais. »
La religion est-elle chose morte? Non : car la conversation avec Dieu a ne peut et ne doit jamais manquer à Thorame. » Mais, depuis la Révolution et par elle, elle a cessé d'être chose publique ; le pouvoir spirituel est descendu dans le cœur de l'homme; dans sa conscience, hors de toute atteinte, se bâtit la nouvelle Église.
« L'Étal ne peut rien sur cette Église, et cette Église domine TÉtat; car elle le juge, elle Tabsout, ou elle le condamne; ses arrêts finissent par être exécutés. Un homme, en grandissant intérieurement, en redoublant en soi, par un effort sublime, la vie morale, fait, sans qu'il le sache, une révolution dans le genre humain, qui, tôt ou tard, est obligé de se mettre à son niveau, b
L'individualité étant élevée si haut, Edgar Quinet la défend avec une admirable vivacité contre le matérialisme industriel, qui tendrait à n'en faire qu'un rouage servile de l'universelle machine. Il combat comme contre-révolutionnaires, toutes les utopies à la Campanella, qui tendraient à noyer Thomme dans des communautés tyranniques, où il n'aurait plus ni nom ni âme. Les véritables théories de la Révolution sont celles qui s'étudient à concilier la personnalité et l'association, qui veulent, dès icibas, réaliser un monde meilleur, unir sans briser, mettre en pratique à la fois la liberté, l'égalité et la fraternité.
Individu, famille, patrie, voilii le trépied sur lequel
l'avenir repose. Que l'individu s'élève an pins haut degré de la vertu civique, que la famille avec la femme unie à rhomrae dans une même pensée, non plus divisée par la foi, devienne une école de sacrifice, un véritable foyer d'amour; que la patrie, largement aimée*, aime largement, par son propre bonheur, par sa propre gloire, accroissant le bonheur général et la gloire de Thumanité! Tel est le triple idéal sur lequel s'élève Tidéal infini de la Révolution. Les obstacles brisés, elle veut être universelle, comme elle l'annonça dès son premier jour ; elle veut accumuler en elle tout l'héritage des siècles, concilier les principes sociaux épars dans toutes les civilisations, et, créant sans cesse, avancer de plus en plus vers la lumière.
J'ai suivi le christianisme idéal d'Edgar Quinet depuis sa prédication par Jésus, jusqu'à sa confirmation par la Révolution française. Je l'ai montré disparaissant du monde réel, à Tavénement politique de l'Église, mais conservé en dehors d'elle par l'hérésie, par la science, par l'histoire, par la philosophie, par Tart, la poésie et la politique, ÉvanfiUe éternel^ auquel chaque âge ajoute un précepte ou un chapitre entier. Pour en résumer l'esprit, je laisse parler M. Quinet *.
« .... Qu'est-ce qu'une religion?... C'est Fidéal vers lequel tend une nation et qu'elle réalise de plus en plus dans ses institutions civiles ; p'ost la substance dont vivent les générations diverses d'une même race d'hommes
« Lisez les pages 247, 248, 249, 250, 251, 253, 254, 255 de VBnseignement du peuple, édition de Paris, 1850. J'en donne ici toute la subsLnnre en me servant des termes employt's \ïar Taiiteiir
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« Toutefois le monde ne fera plus de révolutions religieuses dans l'ancien sens du mot. Pourquoi cela? Il n'en a plus besoin. Chacun a conquis la liberté du vote intérieur dans la cité divine. A quoi bon désormais une émeute dans Tinfini ?
« Après la Réformation, qui de chaque homme a fait un pape, Tidéc de soumettre la conscience religieuse à une autorité extérieure, c'està-dire à un sacerdoce, ne peut plus émouvoir T humanité. Voilà pourquoi aucun mouvement ne se produira plus parmi les hommes pour substituer à un clergé ancien un clergé nouveau....
• Aujourd'hui, le christianisme universel tend à se réaliser par la liberté, par l'égalité, par la fraternité, par la sanctification du travail, dans les institutions civiles; c'est ce qui s'appelle le socialisme de l'humanité moderne.
« 11 y a des religions qui, dès leur apparition, se sont incamées dans les institutions, par exemple, le Coran.... Il y a des religions, au contraire, dont l'idéal reste longtemps suspendu dans les cieux avant de pénétrer les choses humaines ; témoin le christianisme. Pendant dix-huit cents ans, on l'a considéré comme un idéal étranger à la terre.
« Quand un idéal religieux se précipite du haut des dogmes dans les laits sociaux, aucune puissance de la terre ne peut empêcher son travail de s'accouiplir Voilà pourquoi on voit la démocratie grandir
par ses échecs autant que par ses combinaisons les meilleures : elle ue réussirait pas à se détruire quand même elle y serait tout occupée. L'homme ne peut plus rien à une telle œuvre pour la contrarier. »
Ainsi, ce christianisme idéal n*a aucun rapport avec le christianisuie réel, manifesté soit par la grande secte catholique, soit par la grande secte grec([ue, soit par les petites sectes protestantes. Et c'est à cause de cela que je regrette qu'il porte le même nom, pouvant cire confondu avec tout ce qu'il n'est pas.
Pour moi, je crois que 1 789 est le point de départ d'une civilisation nouvelle, actuellement en élaboration, et qui accomplit le christianisme comme le christianisme accomplit le mosaïsme. — De même que le lils de l'Ancien Testament n'a pas voulu être confondu avec son père, de même la Kévolution ne veut pas être idenliliéc à son an-
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céire, le Nouveau Testament. Elle est, elle aussi, un Évangile.
Ici M. Quinet doit être expliqué et éclairé par M. Michelet, cet autre lui-même^ dont les « pensées, communiquées ou non, concordent toujours » avec les siennes \
Sur la question religieuse, la Révolution se montra toujours fort indécise, et malheureusement cette indécision dure encore. Elle provient de deux pages contradictoires, que lui légua un de ses maîtres, Rousseau. Au Contrat social^ il établit et prouve que le chrétien n'est pas, ne peut pas être un citoyen. Puis, dans YÉmile, il s'enthousiasme de rÉvangile et s'écrie en parlant de Jésus : et Sa mort est d'un Dieu. »
« On se remit à lire rËvangile, dit M. Michelet ', et, dans ce livre de résignation, de soumission, d'obéissance aux puissances, on lut partout ce qu'on avait soi-même dans le cœur : la liberté et Tégalité. Elles y sont partout en effet, seulement il faut s'entendre : Tégalité dans Tobéissance, comme les Romains Tavaient faite pour toutes les nations ; la liberté intérieure, inactive, toute renfermée dans Tâme, comme on pouvait la concevoir, quand toutes les résistances nationales ayant cessé, le monde sans espoir voyait s'affermir l'Empire éternel, n
Insistant sur ce point et tenant à montrer combien Ton a exagéré la signification civile et politique de la touchante légende du Crucifié, M. Michelet fait voir le dogme chrétien sortant d'une faute d'Adam qu*il répare, et ne pouvant être que le dogme de la liberté perdue. Le genre humain, portant sans cesse la marque et le poids du péché originel, ne s'y trouve pas sauvé par son propre effort, par la liberté, mais « par la grâce arbitraire du Christ. »
* Voyez k Dédicace du. Peuple, par M. Michelet; la Dédicace du Ckris*^ tianisme, par M. Quinet.
* Histoire de la Rémlution ff^ançaiée, tome II, p. l50«
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<« Pour tout dire en un mot, ajoute Thistorien ^, Le dogme chrétien n^est pas le dogme de la liberté» mais de la liberté impuissante; il enseigne la transmission d'une liherié pei^due ; il place le salut dans la grâce, qui est l'activité libre de Dieu, mais non pas la nôtre, — Gela explique pourquoi tout despotisme, féodal, royal, n'importe, s'est appuyé sur le christianisme, b
On a dit, par exemple, que le christianisme supprima r esclavage antique et le remplaça par le servage. Jamais les mots n ont mieux caché le fond des choses. L'ancien esclave était un mort. Le nouveau serf était-il un vivant? libre au ciel, non libre sur la terre, il ne savait pas même s* il était ou s'il n'était pas I Historiquement, le christianisme n'a pas aboli Tesclavage', — il dure encore, — et le servage existait à 1 époque romaine sous le nom de colonat. Par sa douceur morale, sans doute, TEvangile était favorable aux déshérités, mais par son esprit de résignation il leur apprit à supporter leur sort, partant, soutint, éternisa la domination de Thomme par l'homme. « Respectez toute puissance, car elle vient de Dieu, » le christianisme n*a jamais dit autre chose aux croyants'. Quel est le vrai chrétien? « Cet homme résigné de Tancien empire, qui ne place aucun espoir dans son activité personnelle, mais croit être sauvé uniquement, exclusivement par le Christ. » Y a-t-il encore des vrais chrétiens? Les jansénistes ont été les derniers. Frappés par Rome, ils n ont su que mourir^! — Nous, nous voulons vivre, apprendre à vivre. Nous ne sommes plus de la religion de la mort.
Avec M. Michelet, posons franchement la question : La
* Histoire de la dévolution française, lome It, p. 131.
^ Lire sur ce point un travail décisif, irréfutable : De l'Esclavage chez les nations chrétiennes, par M. P. Larroque, ancien recteur de l'Académie »le Lyon; Paris, 1857. %
^ J. Michels, Renaissance, p. xxii-xxm, gxuh-cxlv.
♦ Ji Michelet, Bévolutioh, tome II. p. 132.
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58i LES RELIGIONS MODERNES.
Révolution est-elle chrétienne ou unlichrétienneî et répondons : La Révolution, qui est « Tavénement de la LOI, la résurrection du droit, la réaction de la justice, » — « continue le christianisme et elle le contredit. Elle en est à la fois l'héritière et l'adversaire ^ »
Suivons le raisonnement si net, si lucide, si élevé du grand historien, en cette matière grand philosophe.
Christianisme et Révolution s'accordent dans le sentiment delà fraternité humaine, sentiment né avec l'homme, mais que TEvangile avait approfondi et étendu. Ce sentiment, la Révolution l'étend encore, elle aime sans distinction de race ni de religion. Là s'arrête toute la ressemblance. Tout le reste est dissemblable. La base du christianisme est le salut par le Christ : la Grâce. La base de la Révolution est le salut par la volonté : la Justice. La Grâce ^ principe négatif, eiîtérieur, est en hostilité flagrante avec la Justice^ principe positif et c< tout en l'âme. » Donc Religion de la grâce et Révolution de la Justice ne peuvent être un seul et même fait.
Voici ce qu^affîrme le christianisme à son point de départ : « Le crime vient d'un seul, le salut d'un seul; Adam a perdu, le Christ a sauvé. » Pourquoi? parce qu^il a voulu sauver, et il a sauvé sans demander à T homme nulle œuvre antérieure. En retour de son sacrifice, de son « miracle d'amour, » que demande-t-il? la foi seule; la justice n'est qu^un accessoire. L'homme, dit saint Paul, ne peut rien par ses œuvres, s'il ne croit; et saint Augustin démontre que l'homme est impuissant à croire, il croit parce que cest absurde, et la Grâce, donnée gratuitement et arbitrairement par Dieu, fait seule le salut. « Si la Grâce, a déclaré le concile de Trente, d'accord avec saint
* Michulet, Révoluiiûtt, '.loiiic I. Iniroduclion, l" parlic, § 1 cl 2
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Paul et saint Augustin, n'était pas gratuite^ comme son nom l'indique, si elle devait être mérilée par des œuvres de justice, elle serait la justice et ne serait plus la grâce. » De cette théorie du mérite et du démérite^ selon le bon plaisir de Dieu, découle l'incapacité absolue du christianisme, en matière de droit et même de morale. Du moment où les œuvres ne servent à rien, toute activité de l'àme est inutile. D'autre part. Dieu aimant et ne jugeant plus, comment l'homme jugerait-il? Durant tout le moyen âge on voit TÉglise subir cette contradiction et l'imposer au monde : Juger et ne juger pas, tuer et ne pas tuer. Ainsi, pour ne point verser le sang, elle brûle; elle remet le coupable au bourreau et prie pour lui. Sans s'éloigner de saint Paul, TEglise ne peut^se réconcilier avec Papinien. Pour mille ans « le christianisme voile la face de la . Justice éternelle. » Par arrêt de Dieu confirmée, Tiniquité de la conquête se dit, se croit juste : les vainqueurs sont des élus, les vaincus des réprouvés. Que le serf reste le dos courbé sur la glèbe, que le seigneur use et abuvse de la domination, que lespril soit muet et la conscience immobile! la joie des uns est sainte, maudite est la douleur des autres; l'esprit qui parle, la conscience qui frémit, sont hérétiques et attirent la répression implacable par le fer et parle feu.
Cependant, la Justice proscrite, de siècle en siècle, s'amasse au fond du cœur humain, se prépare, grandit dans les larmes et dans le sang. Contre le Dieu de la Grâce, dès le moyen âge, l'âme populaire se tourne vers le diable, se rafraîchit aux sources de la légende et, pour détrôner l'idole qui l'opprime en élève un autre, en face du prêtre, le roi, le saiut roi, le roi chevalier , le roi Dieu, Louis IX, Henri IV, Louis XIV. Au dix-huitième siècle, Kglise et royauté tombent d'elles-mêmes, épuisées, et la Justice,
« œil de la Providence, » s'ouvre enfin sur le monde, par le fait de la philosophie. Voici venir 1789. Tout est déraciné, le gouvernement de la grâce avec la religion de la gf*âce; à la tyrannie succède la liberté, à Fathitraire Téquité; et la Révolution, qui est « l'avènement tardif de la Justice éternelle, » laquelle ne fait qu'un avec Dieu, inaugure vraiment « l'amour » et est enfin « identique à la Grâce, » Le grand combat finira dans une union supérieure : tel est l'idéal de la Révolution V
Si M. Quinet a démontré l'absolue incompatibilité du catholicisme avec la démocratie, son frère intellectuel a prouvé que la Révolution n'est pas le christianisme, que l'ancien Évangile même idéalisé ne lui suffit plus, qu'elle a cherché, qu'elle cherche et qu'elle doit trouver à ex- ' primer sa pensée, sa foi, par un Evangile nouveau.
« Au premier âge, dit M. Michelet, au 'premier âge, qui fut une réparation aux longues injures du genre humain, un élan de justice, la Révolution formule en lois la philosophie du dix-huitième siècle. — Au second âge qui viendra tôt ou lard, elle sortira des formules, trouvera sa loi religieuse (où toute loi politique se fonde), et dans cette liberté divine que donne seule Texcellence du cœur, elle portera un fruit inconnu de bonté, de fraternité *. — La Révolution, de plus en plus harmonique et concordante, apparaît chaque jour davantage ce qu'elle est, une religion. Et la contre-révolution, dissidente, discordante, atteste en vain la vieille foi, elle n'est pas une religion '. b
La Révolution eut son premier temple en 1790, le jour oii la France se maria avec la France, dans la grande fédération, et donna le « symbole prophétique du futur mariage des peuples, de l'hymen général du monde. » Avec quelle émotion, avec quelle éloquence sublime, This-
* J. Michelet, Histoire de la ftëvolution, liilroduction, tome I*^ p. ixâ cxxvni.
2 J Michelet, Révolution, iomc II, p. iiOO-207. ^ ma., p. 148.
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torien le décrit, ce temple sans murailles, élevé sur la surface du sol national, ayant le ciel pour dôme et la nature entière pour autel! Avec quelle piété, avec quel amour, il communie avec ces millions d'hommes, dont les cœurs battaient en un même cœur, sentaient, voyaient, embrassaient la patrie, et dans un élan de justice vraiment divine, portaient des toats comme celui-ci : « A tous les hommes! A nos ennemis mêmes, que nous jurons d'aimer et de défendre * ! »
Plus tard, quand la réaction Teut contrainte à devenir terrible, la Révolution sembla comprendre quelle n'était rien sans la révolution religieuse, et qu'elle était tenue d'enfanter la religion de la justice égale pour tous. Étudiant le calendrier républicain, M. Michelet a parfaitement compris la haute portée de cette nouvelle mesure du temps, qui mettait la logique à la place de l'absurdité, commençait l'union de la science, de la nature et de la justice, en dehors de toutes les formes convenues, et par là entrait dans le plan tracé par Mirabeau, lorsqu'il disait : a Vous n'aboutirez à rien si vous ne déchristianisez la Révolution. »
M. Michelet, qui reproche justement à la première République d'avoir fermé un moment l'Église, sans ouvrir le temple du Dieu nouveau, se montre impitoyable à l'égard de l'invention de l'Être suprême, qui ne lui paraît, comme . à Edgar Quinet, «qu'une neutralité philosophique entre le christianisme et la Révolution française. » Il est beaucoup plus sympathique à la tentative, au moins directe et radicale, d'Anacharsis Clootz, de Romme, de
* J. Michelet, Hëvolution. Lire tout le livre IV et tout le livre V, surtout la page 175. Le récit entier de la Fédération n'est ni plus ni moin*^ que sublime. On n'a autant de génie que quand on a autant de cœur.
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Chaumette et de Léonard Bourdon. Pourtant le culte de la Raison, réalisation de Tidéal du dix-huitième siècle et de la métaphysique de Kant qui le résume, ne lui paraît pas contenir la vraie foi de la Révolution. Ce culte ne révélait que la « face négative, abstraite de Dieu. » Chasfe mais triste, élevé mais froid, il ne pouvait pénétrer jusqu'au cœur du peuple, assouvir sa soif d'idéal. Le Dieu de la nature n y eût pas suffi. Il fallait encore « le Dieu de justice héroïque, par lequel la France, prêtre armé de l'Europe, devait évoquer du tombeau les peuples ensevelis*. »
En somme, la Révolution accomplie n'a pas affirmé sa foi. C'est à cause de cela qu'elle a pu être arrêtée dans sa marche et ramenée sous le joug des vieilles croyances. La Révolution militante sait déjà qu'elle n'est point inféodée aux religions du passé. Elle les contient toutes, païennes et chrétiennes, comme l'a démontré M. Quinet ; mais elle n'est à aucune. D'autre part, elle cherche sans cesse, en dehors des cultes matériels et des sacerdoces, le dogme intérieur des hommes libres, et il est aisé de voir, dès à présent, qu'elle tend à la conciliation de l'Amour et de la Raison, à l'affirmatien de la Justice dans la nature et dans l'humanité.
Nous avons vu M. Quinet transporter dans le monde de l'avenir le sentiment de l'Etre, divinisé par l'Inde antique, et l'unir au sentiment de la personnalité de l'homme, divinisé par la Grèce. Nous l'avons vu dégager l'humanité de la nature, par lui-même, par ses propres émotions, par son propre génie, montrer l'intimité profonde de Tune avec Tautre. Enfin, nous l'avons vu élever la science de Galilée, de Keppler et de Newton au rang de « géométrie
* Wvolulim, tomo Vî, p. 580-5<)i). mte.
« sacrée, contemporaine de Dieu, coéternelle avec Dieu » qui est la Justice.
Ici, comme partout, M. Michelet est son compagnon el son frère. Avec lui, envers et contre tous, il a défendu les droits sacrés de l'âme, et, pour la sauver de la corruption et de la servitude, en ce moment même, il rallume le foyer à demi éteint et jette un puissant cri d'Amour. Hier, dans le Peuple^ où il définissait la patrie « la grande amitié, » aujourd'hui, dans Y Insecte et dans VOiseau^ il ouvre la cité à tous les êtres, rallie toute vie, rapproche h nature et son dernier né, marie la liberté, ta justice de celui-ci à la lumière, à l'immortalité et à l'amour de l'autre ; en un mot, au fond de son cœur rajeuni, retrouve l'harmonie perdue et la proclame.
Ces œuvres sont-elles d'art seulement, comme on affecte de le dire? Elles sont aussi de science, et je suis heureux qu'un jeune savant, le docteur Louis Cruveilhier % ose dini en dépit des sourires de quelques-uns de ses confrères, (( qu'il trouve là les aspirations et la tendance de la pensée^ « moderne, le pressentiment de la science future » qui aura pour but de découvrir et de constituer les « harmo- « nies de la plante et du sol, harmonies de la plante, du sol « et de l'animal, harmonies universelles de la nature. »
La science, en vérité, prépare une nouvelle révélation que la philosophie et la poésie entrevoient aujourd'hui, q\ que plus fard elles commenteront et développeront à l'infini. Cette révélation, la Révolution l'attend pour en couronner son œuvre incessamment continuée, et, grâce à elle, les Ames fatiguées de négations, épuisées par des doutes sans fin, retrouveront la paix et la vie dansTépanouissementdu Vrai et du Jusie.
* Philosophie des sciences t § 20, dans la Libre recherche de juin IS^iH.