I. DE LA POÉSIE ET DU POEME ÉPIQUE
L'art est mort, la poésie est morte!... Jamais Edgar Quinet n'a cessé de proœster contre les faux prophètes qui annonçaient la fin de la religion du beau. Ne nous hâtons pas, disait-il il y a vingt ans*, « de désespérer de l'avenir. Si la vie nous échappe, gardons-nous d'en médire. Surtout, ne frustrons pas d'avance les nouveaux-nés dans leurs berceaux. Qu'ils grandissent 1 Ils feront ce que nous n'avons pas su faire. » — Les nouveaux-nés ont grandi. Qu'ont-ils fait?... Comme au début de ce siècle, l'esprit est muet, et rien ne semble promettre que bientôt il parlera. Décidément, l'art est-il mort, la poésie a-t-elle été étouffée dans la boue? Non, cela n'est pas, cela ne peut pas être. Je reconnais dans la foule quelques âmes héroïques qui s'essayent à prendre leur essor vers le ciel, et j'entends encore résonner âmes oreilles les voix harmonieuses ou terribles des grands poètes d'hier. Hélas! ces voix se tairont demain I Qui, à leur place,
* Génie des Beligions, Œwn'eSy'i. 1, p. 95.
jettera le cri d'alarme, entonnera le chant de Tespoir? qui nous arrachera à nos tristes réalités ? qui apaisera la soif d'idéal dont souffre chacun de nous? qui sauvera nos âmes en danger de mort? Jeunes poètes
accablés et méprisés, prenez courage. La matière n'est pas invincible, le soleil brille encore et la nature sourit toujours* Ne vous endormez pas en des rêveries désespérées, n'imitez point ce que l'on a fait avant vous, cherchez et trouvez là-bas, dans les sentiers nouveaux, vers l'horizon infini. L'heure est venue d'enterrer le vieux monde et d'enfanter le nouveau. Chantez l'hymne des funérailles^ chantez l'hymne de la résurrection, ô poètes!
La poésie embrasse et domine tous les arts. « Dans son acception la plus haute, elle est, comme dit si bien M. Quinet\ l'accord du passé et de l'avenir ou plutôt rharmonie éternelle. » Avec client par elle, tout s'éveille et tout vit. Sans elle tout est mort. Elle n*est point la religion ; elle n'est point la métaphysique. Mais c'est elle qui élargit les symboles restreints du sacerdoce, et qui les détruit en les transformant. C'est elle qui ouvre la voie à la métaphysique, en volant librement plus loin que celle-ci ne peut aller, vers des cieux invisibles, vers des idées encore insaisissables à la raison commune.
La poésie est lyrique, dramatique, épique. « La poésie lyrique, dans sa forme la plus pure, est le premier accent de l'humanité éveillée dans Tinfini. » C'est alors l'écho des harmonies de la nature naissante et l'hymne de grâce au Créateur. La poésie dramatique exprime la lutte entre le Créateur et la créature. Elle appartient à l'âge mûr des nations, comme l'autre à leur enfance. Enfin, la poésie épique, qui précède historiquement la tragédie, réalise
* Voir Essai éFune classificatUm des arts^ au tome X des CEuwes complètes.
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l'accord du ciel et de la terre ; la Providence y parle, y agit, et rhomrae, de personnalité restreinte devenant type d'un ensemble d'iiommes, n'y tient que d'un côté à rhumanité pour grandir de l'autre jusqu'à Dieu. L'hymne s'adresse plus particulièrement aux croyants, l'épopée aux héros, le drame à la foule *.
Une révolution comme celle de ^189 provoquait naturellement une révolution littéraire. Commencée sous l'Empire, par Chateaubriand et madame de Staël, reprise avec tant de violence et d'éclat durant les dernières années de la Restauration- et les premières du règne de Louis- Philippe, la révolution littéraire parut tout d'abord être en opposition avec la révolution politique et sociale ; car si, d^une part, elle brisait la tradition, de l'autre, elle la renouait brusquement en arrachant les esprits à l'âge moderne pour les transporter vivants au cœur du moyen âge. C'est pourquoi elle ne réussit pas aussi complètement qu'on l'eût pu désirer ; et, comme l'autre, elle fut tout à coup arrêtée par une réaction qui pourtant ne lui arracha pas tout ce qu'elle avait* conquis. L'ancien moule, trop étroit, dans lequel la pensée avait été si longtemps contrainte à se fondre pour devenir acceptable, a été mis en pièces, et jamais on ne pourra le refaire ; à la forme conventionnelle une forme libre a succédé, une langue
* Si Ton veut suivre le développement de ces trois genres de poésie dans leurs rapports avec les civilisations antiques, il faut lire les chapitres vi, m, V, IV, II, m des livres II, III, V, VI du Génie des Religions^ au tome 1*' des Œuvres eonvpUtes d'Edgar Quinet. — Veut-on embrasser, dans son ensemble, l'histoire poétique de l'Europe méridionale, on doit lire particulièrement les chapitres v, vi, vu, vin, ix, x, iv des livres ï et III des Révolutions d'Italie, tome IV des Œuvres complètes. — Le livre Allemagne et Italie (t. VI) contient un admirable résumé de l'histoire de la poésie allemande contemporaine, de Q^the à Henri Hein^ et l'on trouve dans Mes Vacances en Espagne (t. IX) de précieux renseignements sur le réveil littéraire de l'Espagne et du Portugal, 1842-45.
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nouvelle a été préparée, perfectionnée, pour le service des nouvelles idées. Si donc les masures et les fausses idoles, élevées sur le terrain pendant la bataille, ont du être rasées et foulées aux pieds, le terrain reste, et ce n'est désormais que sur lui que Ton édifiera les indestructibles monuments de l'avenir. Révolution politique et sociale, révolution littéraire. Tune et l'autre «-ont été livrées, au milieu du triomphe, avant leur achèi^ent. Désormais elles sont solidaires, et il dépend peut-être de la lâcheté ou du courage d'une génération de tout sauver à la fois, art et liberté, ou de tout perdre. Que notre génération y songe I
Victor Hugo, Lamartine, Béranger, Barbier, Alfred de Musset, avaient renouvelé Fode, la méditation, la chanson, le dithyrambe, le conte, l'élégie, toutes les formes de la poésie lyrique. Victor Hugo, Alfred de Vigny, Alexandre Dumas, avaient transporté la vie sur la scène, et conquis au plus démocratique des arts des libertés illimitées. Restait-il à. Edgar Quinet, l'un des derniers venus, quelque grande œuvre à tenter, ou bien se trouvait-il contraint à suivre les maîtres dans les voies nouvellement battues? Certes, il eût pu, poëte de la nature, de la patrie ou de la douleur intime, laisser déborder en strophes ailées les sentiments dont sa jeune âme était pleine ^; mais il ne se serait élevé ni à la hauteur de Lamartine, ni à celle de Béranger ou de Barbier, ni surtout à celle de Victor Hugo. Il eût pu également essayer de faire revivre, sous la forme dramatique, comme il l'a fait plus tard ', les grandes scènes que lui fournissait l'histoire pour l'en-
* Lire les Bords du Rhin, le Siège de ConstarUine, le Combat du poète, enfin la Sirène et le HAf», au tome VI de^ Œuvres cataplèteSf p. 246, 300, 433; au tome VIH, p. 467 et 476.
' En écrivant les Esclaves.
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