‹ Edgar Quintet, sa vie et son œuvreChapitre 100 sur 109 · DE LA POÉSIE ET DU POÈME ÉPIQUE · texte numérisé non relu

DE LA POÉSIE ET DU POÈME ÉPIQUE

seignement du présent ; mais, au théâtre, ja place était déjà prise, et, sans doute, il s'y fût trouvé moins à Taise que ses rivaux, retenu par son inquiétude savante de la réalité des faits, emporté au delà des bornes du possible par la fougue de son imagination. Ambitieux, non de forcer Técho à répéter son nom, mais d'accroître le domaine du génie de son pays, Edgar Quinet sortit vaillamment du double cercle de la poésie lyrique et dramatique-, et, à ses risques et périls, il entreprit d'ajouter le diamant de Tépopée à la couronne littéraire de la France démocratique.

Les Français n'ont pas la tête épique I Les étrangers Font dit et redit, et les Français les ont crus sur parole. M. Quinet a tenu à prouver que nous avons la tête assez large pour concevoir comme les Allemands, les Anglais ou les Polonais contemporains des œuvres du même genre que la Messiade^ Oberon^ les deux Faust, Child- Haroldy Manfred^ Gain, les Aieux ou Conrad. Mais, afin d'ôter à une pareille tentative le caractère individuel qui eût pu d'avance en compromettre le succès, il s'efforça de lui trouver une base solide dans notre histoire nationale. Il fouilla nos bibliothèques avec tant de persévérance, qu'il y découvrit des poëraes du douzième siècle, restés jusqu'alors ignorés de tous les savants, et dont il put déterminer le caractère essentiellement national et éminemment épique*. Grâce à cette découverte, contestée naguère, admise aujourd'hui, l'histoire de la poésie française remonte jusqu'au milieu du moyen âge, et, débutant par les poèmes des cycles d'Arthur et de Charlemagne, notre littérature n'a pas des origines moins

> 4831. Des Épopées françaises inédites du douzième siècle, tome IX des Œuvres complètes. — Pour la polémique à laquelle cette découverte a donné lieu, voir ci-dessus, p. 54 et 55.

my LES POÈMES.

illustres que l'italienne, l'espagnole, l'allemande ou l'anglaise *. En cette Histoire de la poésie^ qui est une de ses œuvres les plus neuves, M. Quinet a, pour la première fois, démontré comment la poésie française se divise en deux époques, Tune toute féodale, l'autre toute royale, et pourquoi ces deux époques sont absolument distinctes, ce qui constitue notre originalité littéraire, car nous sommes ainsi le seul peuple dont la tradition soit double. Entre la poésie féodale du douzième siècle et la poésie royale du dix-septième, il y a un abîme, et c'est dans cet abîme que la seconde est née, dès que la première a achevé de mourir. Faut-il regretter que le siècle de Louis XIV n'ait pas continué Tcbauche épique du moyen âge, ait rejeté tout le passé national? Il est malheureux, sans doute, qu'un Homère n'ait pas rassemblé en un poëme immortel le g^ie épars dans les œuvres des trouvères ; mais, d'un autre côté, il était nécessaire que la France, « appelée à abolir le moyen âge dans les lois et dans les mœurs, » commençât par « l'abolir dans les formes delà poésie. Sa Uttérature a été, comme ses institutions civiles, un acte de choix et de libre arbitre, non de nécessité et de tradition. » Loin de répudier le grand siècle, Edgar Quinet l'adopte avec un tel enthousiasme, qu'il le nomme « le génie même de la France*. » Mais ce qu'il y admire principalement, c'est l'universalité acquise, depuis lors, à la poésie française, jetée tout à fait en dehors et de l'inspiration féodale et de l'inspiration ecclésiastique. A cause de cela, en effet. Corneille, Racine, Mohère, et Boileau, qui Croyait le catholicisme inconciliable avec la poésie, ont triomphé même en 1789,

* Aux chapitres ix, x, xi,' xii, xiii de V Histoire de la poésie/ tome IX de-; Œuvres complètes.

' Histoire de la poésie, chap. xiv.

dbyGoOgk

Page 1