‹ Edgar; romanChapitre 7 sur 7 · BOILEAU · texte numérisé non relu

BOILEAU

Gabriel exagérait. 11 s'était fait raser la mouslael le menton et il gardait un collier de barbe.

— Fouchtri ! Foutchtra ! s'écria Marie. Te voilà geni garçon! Fais-toi raser complètement, au moins; ça te donnera le genre anglais. Tel quel, tu ressembles à un bougnat endimanché.

— Je ressemble à Stendhal, en plus américain, objecta Gabriel.

— Il peut, ton Stendhal! Je me demande où tu vas dénicher tes modèles! Foutchtri ! Foutchtra! Regardez-le, avec sa bouche plissée ! Combien le vendez-vous, votre charbon? T'as vraiment l'art de l'arranger une tête !Et tu crois que je sortirai avec toi? Plus souvent!... Un autre serait coquet... Et ce gilet de loile bleu de ciel ! Mon cher, tu apprendras ceci : un homme comme il faut ne se fait pas remarquer. Non, mais qu'est-ce que tu as dans le ciboulot? Laisse-moi. Tu me donnes envie de rire et de pleurer.

Gabriel tint bon. Il aimait oe rôle de dandy à rebours Le collier de barbe à l'auvergnate et le gilet de toil. bleue achevaient de l'isoler et cachaient à tous l'état de

son cœur. Il est entendu que Diogène cherchait un homme; certainement, il fuyait les femmes ; «on manteau dépenaillé, sa barbe hirsute et sa crasse cynique lu' enlevaient toute illusion. Quelques centimètres d& poils enlevés, un vêtement baroque sur le dos, et il devient impossible de se méprendre sur les sentiments que l'on inspire. C'est, un peu, le masque que mettent les enfants et derrière lequel ils sentent un vague malaise, mais qu'ils n'osent pas enlever, parce qu'on s'apercevrait que, derrière, ils ne s'amusaient point.

Gabriel, ainsi transformé, ne voyait plus autour de lui que des visages épanouis. Les hommes les plus laids le considéraient avec une pitié méprisante. Les grisettes, qui ont leur franc parler, lui jetaient à la figure : « Ah ! là ! là ! tu parles d'une cafetière I » quand le saisissement ne les clouait pas sur place, tandis qu'il leur adressait le plus gracieux sourire.

En réalité, Gabriel se sentait seul, absolument seul. Il se mettait à son aise. Il faisait un jeu de ce visage iqui ne pouvait inspirer l'amour fervent, insatiable, îèternel qu'il rêvait et dont il avait la faiblesse de croire tous les autres hommes gratifiés. Marie l'appelait Foutchtra et commençait à le traiter comme un singe jdonl les grimaces vous amusent, mais dont on ne reçoit Iles caresses qu'avec une sorte de crainte dégoûtée. Elle ne protesta point quand il émit l'intention de se faire tondre le crâne jusqu'à la peau et elle lui conseilla même quelques modifications saugrenues dans sa mise. jLes concierges le trouvaient drôle. Le spirituel homme d'affaires, qui lui confiait de temps à autre quelque misision, se divertit beaucoup à sa vue, le félicita même de se « ficher du tiers comme du quart », affirma qu'il était 'difficile de se composer une « gueule plus réussie », mais ne lui confia plus de missions. Du coup, Gabriel fut délivré de tout reportage par son directeur qui tenait à ce que le journal fût dignement représenté et ne plaisantait point sur le chapitre de la respectabilité maté-

rielle. Un caricaturiste le supplia de poser et publia sa charge, qui fit fortune. De loio en loin, il couchait fau-

bourg Poissonnière pour retrouver, le lendeniain, Mari pacifiée. Il n'était plus guère question d'amour entre eux; ils en étaient arrivés à une .sorte de camaraderie impudique. Et il prenait un âpre plaisir à sentir sa maîtresse de jour en jour plus distante et plus étrangère. 11 chérissait sa souffrance, comme la dernière chose qui lui viendrait d'elle. Un soir, il voulut tenter une expérience, réveiller en Marie la passion d'autrefois; il fut tendre avec génie, éloquent, émouvant ; il retrouva pour elle ces mois de fièvre, ces mots qui lui arrachaient jadis des gémissements d'extase, ce cri du bonheur terrifié par son propre excès: « Oh! non, Gabriel... Tais-toi... C'est trop!.., » Mais ce Foutchtra élégiaque lit étouffer à Marie, dans soti mouchoir, un éclat de rire qu'il prit, d'abord, pour un sanglot. Elle s'excusa « Aussi, c'est de la faute ! » Il s'en tira par une gamba et fit celui qui a voulu plaisanter, une fois de plus

— Rien n'est sacré pour toi, remarqua-t-elle, scandi lisée. Moi, bonne bête, je prenais tout ça pour de l'argent comptant !

Il resta absent pendant quarante-huit heures et revint, dégagé et facétieux, avec la fatuité saUsfai, d'un homme qui n'a pas perdu son temps. Marie Fi terrogea à peine et ne lui adressa pas un reproche. « n'est plus gênant ! » déclarait-elle à M""" Phoineau qui devenait ouvertement hostile, offusquée dans son besoin de régularité par ce visage grotesque, pv- fr gilet bleu, par cette épingle de cravate...

— Monsieur Chévetain, lui dit-elle un jour, vou mériteriez... Moi, je sais bien qu'à la place de Mario !..

Mais Gabriel, gentiment, lui fil observer que c'était mal d'être envieuse; que s'il n'était pas arrivé, dans la disgrâce physique, àla dépasser, il ne désespérait poin: d"y arriver un jour, qu'il allait s'y appliquer de son mieux, etc., etc. Elle battit l'air de ses bras, quitta la

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i\\\\ venait, bardé de dignité, demander des esplicalions.

— Mon épouse... commença-t-il.

— Phoineau, interrompit Gabriel, on ne dit pas f mon épouse ».

— Bien. Je serai patient. Ma femme...

— Ce n'est pas une femme...

— A été insultée...

— Elle n'a pas été insultée. Ah ! Phoîrieàti, asseyezvous, mon bon ami, et laissez votre canne qui ne me fait pas peur. Phoineau, j'ai corrigé vos fautes d'orthographe et vous voulez me tuer ? IngAt! Tu piquerais la viande de ton petit camarade parce qu'il a dit à ta femme que sa figure ne lui plaisait point. Préférerais-tu donc qu'il lui eût déclaré le contraire ?

— On se tutoie? Tutoyons-nous, décida Phoineau qui avait la rancune courte. Tu as agi comme un gamin...

— Pardon, protesta Gabriel : moi, je vous défends de me tutoyer. Il m'est loisible d'user de cette familiarité vis-à-vis de vous, par la loi suprême qui met le maître au-dessus du disciple et fait passer Aristote après Platon.

— Ménagez vos expressions, conseilla Phoineau.

— Je devine, reprit Gabriel, que c'est ta bourgeoise qui t'envoie. Si tu avais l'intention sérieuse de m'assas-

, siner, tu m'expédierais deux amis. Mais non, tu es I venu toi-même, en personne, ganté, j'en conviens, animé d'intentions conciliantes, j'en suis sCir. En somme, que réclames-tu? Une attestation prouvant que tu as rempli ton devoir, une attestation que lu pourras montrer à ta dame, quelque chose comme un procesverbai qui le dégagera et qui lui fera plaisir?

— C'est à peu près cela, acquiesça Phoineau.

— Je vais te la donner, mon trésor. Nous n'en sonmies plus à quelques lignes près et cela fera un

autographe pouf votre collection. Un peu de confiluri de cassis?

— Merci ; je n'ai pas faim... Tu m'étourdis...

— Un verre de limonade ?

— Non, merci.

— Un petit verre de rhum ?

— Vous m'en direz tant ! Ah ! et puis, tout Aristoo que je sois, comme vous dites, je vais te tutoyer; autrement je passerais pour ton domestique... Bigre ! il sent bon ton rhum.

— Je te crois! C'est celui que j'emploie pour mr laver la tête. ,

— Encore une larme... A la tienne... Laisse donc repousser ta barbe.

— Toi aussi? Nous allons nous fâcher. Bois et laissemoi écrire.

Il traça quelques lignes et lut tout haut :

— Voilà : « Je soussigné, Chévetain, Gabriel-Charles, a reconnais avoir eu tous les torts en comparant un « visage obtenu par des artifices, des ^cosmétiques, et « l'art plein d'ironie d'un coiffeur misanthrope, au « visage respecté de M™* Phoineau, née Arréméré, qui « ne doit rien qu'à la Nature et n'a eu besoin ni d'ad- « jonction ni de suppression, ni d'une aide généraleu ment quelconque, pour obtenir un résultat devant « lequel chacun s'incline. J'en ai donné acte à son « époux, lequel venait me demander soit des excuses, « soit une réparation par les armes. Je déclare, en « outre, ne pas m'opposer à toute publicité que l'on « jugerait utile de donnera ce procès-verbal... »

— Non, pas de publicité. Ce n'est pas la peine, opina Phoineau.

— « L'extension, poursuivit Gabriel, donnée à « l'image, à la gravure, en notre époque de photogra- « phies, de cinématographe, de quotidiens illustrés et « de magazines, m© permet d'ajouter que je ne m'op- « pose pas non plus, afin d'éclairer définitivement le

(lébal, à b publication de nos iletix porirails, sous la j. condition qu'il n'y aura ni retouches sur le cliché, ni < retouches à la gouache sur les épreuves. A Paris, ( ce... »

— Merci, vieux!... Ah! le? femmes! les femmes! regretta Phoineau en pliant le papier qu'il mit dans sa poche... La mienne ne peut pas te renifler... Assez ! Tu k'erses le rhum comme si c'était de l'eau... Tu me pas- ■seras ensuite un grain de café pour que je le croque. Si mon gouvernement sentait l'odeur du rhum, je serais bon! Entre nous, ma femme monte la tète à Marie. J'ai dit à M™"^ Phoineau : « Tu n'agis pas bien, ma blan- « cheur — je la calme avec des petits mots — n'oublie

pas que c'est grâce à Gabriel que nous nous sommes « connus. » Mais allez donc l'arrêter! Un vrai trotteur : tant plus tu tires sur la bouche, tant plus elle allonge. Qu'est-ce que ça peut lui faire que tu l'arranges à la ouistiti?... Si c'est ton idée, hein? Mais non, ça l'occupe, ça la tracasse, ça la vexe ! Et c'est sur moi que ça tombe! Comme toutes les natures exce<«si\es, elle ne connaît pas de milieu : ou lionne, ou chatte. J'en ai du coton pour la diriger, sans en avoir l'air. Mais écoute : ce n'est pas encore une femme qui nous séparera. Ah ! là! là! J'en ai vu d'autres en Afrique. Tiens : à mon bureau, on a la permission de s'absenter de quatre heures à quatre heures et demie; viens me voir; nous casserons une croûte; on five o clokera avec du vin blanc et du saucisson. Pas besoin de le dire chez nous, naturellement... Je viens ici pour t'emhrocher et je te tutoie!... Embrasse-moi... Je veux que tu m'embrasses... Avec ta bonne gueule de Corvi... Vingt dieux, je me sens soulagé... Un duel avec toi !... Je te remercie pour la chose du papier. Si je revenais sans un papier signé de toi, elle me reprocherait d'avoir été mou ; avec mon papier, c'est une autre histoire et je ne la crains pas. . . On a toujours passé une bonne minute. . . j'aime bien ton rhum... Seulement, il ne faut pas que je

sois trop gai en rentrant à la maison... Dis-moi une chose triste, pour finir.

— Phoineau, tu es l'époux de la mère Phoineau.

— Ce n'est pas une chose triste ; c'est la vérité.

— Phoineau, tu es l'époux de la mère Phoineau.

— C'est triste au fond ?

Oui...

— Je sais bien... mais il ne faut pas me le dire... L" dernier petit verre, ma cocotte... A la tienne, Etienne : à la tienne, mon frère !

Le lendemain Phoineau envoyait à Gabriel une lettre, évidemment dictée par sa femme, et où il taxait le proci'?s-verbal de grossièreté insane. 11 déclarait rompre toute relation et signait sansautre formule de politesse ; mais l'enveloppe portait : M. Chévetain (Etienne). Ingénieusement, il signifiait ainsi qu'il entendait rester le frère de Gabriel, dans le plus grand secret...

— Avec tes petites farces, jugea Mariej nous ne connaîtrons bientôt plus personne. Il te plaît de vivre comme un ours; moi, cela ne me convient guère. Quand je pense que tu n'as pas un ami, pas un! Tu éloignes tout le monde. Ce ne sont pas des manières.

XKVI

Serena en a assez d'Isidore.

{(Ira f file découvert à Pompéi.

Ce fut à ce moment que le petit jeune homme voûté, ami de M'"^ BiAoaré, échangea avec Marie le nombre de signatures qu'il fallait pour la transformer en Mary, modiste illustre. Marie fut convoquée chez l'adolescent financier.

Après une discussion purement commerciale, qui eut lieu dans un cabinet où le cuir le disputait au cuivre, le commanditaire entendit être appelé Achille par sa commanditée et il la conduisit vers un en-cas qui était apprêté dans la pièce voisine, laquelle se trouvait èlre une chambre à coucher. Marie, toute à ses préoccupations d'avenir et les joues animées d'un feu d'ambition, considéra comme nuls ce décor galant, ce goûter corsé et Achille lui-même. Elle touchait au but, et rien, pas même quelques baisers de son hôte, ne pouvait dissiper sa béatitude. Le banquier se contentait, d'ailleurs, de ce que le xviii® siècle appelait de menues privautés. Il scellait ainsi un accord et n'en demandait pas davantage. Marie dégusta paisiblement une pamplemousse rehaussée de cerises et baignée de marasquin, offrit sa nuque à Achille et quitta, rouge

d'orgueil, cet entresol obscur où palpilail la sombre gloii^e de la richesse. Elle s'estimait pure, vA habih' par surcroît. Des projets de chapeaux lui dans.'ient dans la tête. Inspirée, elle avançait avec lenteur, car le square Montholon lui était devenu odieux et Fouchtri Fouchlra lui eût porté sur les nerfs. Elle alla donc chez M"'" Bivoaré qui s'écria en la voyant, et sans y mettre de mauvaise intention :

— C'est fait?

— C'est fait, répondit Marie.

— Il a été bien?

— Délicieux.

— Un bon conseil : n'en abusez pas. Vous savez qu'il s'intéressait à une couturière. Est-ce qu'elle ne le reçoit pas en pyjama un jour qu'il était venu causer comptabilité avec elle! Savez-vous ce qu'il lui a dit? Il lui a dit : « La prochaine fois, je vous enverrai un inspec- « leur ». Il s'amuse, le travail fini, mais seulement le travail fini, comprenez- vous? Je tiens à vous mettre au courant; car si vous n'avez que votre Chévetain pour vous renseigner sur la vraie vie!... .l'ai vu sa caricature sur un journal illustré. Ce n'est pas possible, ma bonne ! C'est vraiment lui? Quelle horreur! Mais, ma perle, quand on n'a pas de fortune, on essaie de se le faire pardonner en passant inaperçu! Par curiosité, j'ai acheté son livre : je suis franche; je trouve cela idiot. D'abord je n'y ai rien compris. L'avez-vous ly? Il y a, sur une jeune fille, un passage qui est un peu là... Attendez. . . j'ai marqué la page;. . Ah ! Ecoutez : « Enfin, « ma petite vierge, je t'aime pour la discrétion de ta « poitrine, pour la minceur de tes bras, pour la sèche- « resse de tes jambes, pour la chasteté de ton cou; je « t'aime pour tout ce qui te manque : pour ton âme « acide, pour tes mains vertueuses, pour ton rire aigre ; « je t'aime de n'avoir pas, comme les autres, derrière « un regard qu'elles croient glacé, quelque chose de u bas et de suppliant; je t'aime, parce que tu désarme-

" rais ces ptinlres libidineux qui melleul encore de la «< volupté sur la gorge d'une Parque; je l'aime parce « que tu n'aimes pas, parce que tu n'es pas aimée, « parce que tu n'aimes pas à être aimée, parce que tu « ne demandes ni à être suivie quand tu cours, ni à être >' consolée quand lu es triste; parce que tu n'as besoin <■ ni d'un compagnon pour ta mélancolie, ni d'un com- « plice pour ta gaieté. Tu es la Demoiselle. Les autres (> sont des femmes. Tu es le mystère. Elles sont le rébus. « Elles sont l'odeur. Tu es le parfum... » Et allez donc 1 Ce sont là ses goûts? Compliments! Et vous, alors? Je déteste la pornographie. Je n'oserais pas mettre ce livre-là dans une bibliothèque ouverte...

— Pourtant, balbutia Marie, ce n'est pas faute que je lui ai répété bien des fois : « Change ton genre; il « offense les personnes. » Autant sermonner une pioche ! Aussi, Madame Bivoaré, j'en ai assez.

— Enfin!

— Et je compte rompre à l'instant même.

— Bravo!

— Le mieux est que j'aille à la maison, que je laisse une petite lettre et que je m'en retourne coucher chez vous, si cela ne vous dérange pas.

— Comment donc! Je serai enchantée. Nous bavarderons affaires. Je vais vous accompagner. Il ne sera pas là?

— Non . 11 travaille tout l'après-midi à la Bibliothèque nationale.

— Profitons-en, et battons le fer pendant qu'il est chaud.

M"* Bivoaré était douillette. La pensée de gravir six étages la terrifiait. Elle se traîna néanmoins, en gémissant : « Que c'est haut! que c'est haut! » A chaque palier, elle faisait une pause et émettait une réflexion : u Et vous grimpiez cela tous les jours! Que je vous plains! — L'eicalier sent le vert-de-gris — Aller dans ce quartier pour loger si haut; comprends pas. — Ouf!

je mourrais si je devais habiter ici. — Vous êtes f-ûre qu'il n'est pas là? Je ne voudrais pas avoir fait cette ascension pour ried. » El enfin, dès que la porte fut ouverte : « Oh' ma petite! Il vous avait mise dans ce taudis! Pauvre, pauvre petite chérie! Surtout, que je ne m'approche pas de la fenêtre ; j'aurais le vertige. » Marie s'excusait de son mieux. Elle voyait maintenant sous le jour le plus défavorable le lit d'acajou, si passionnément astiqué, le fauteuil Voltaire pour lequel elle avait brodé un coussin, la table en pitchpin où grimaçaient des jouets chinois et l'armoire à glace en palissandre, qui avait fini par s'emplir, tout de même, d'humble linge. <i Et la cuisine! rieafiait M™^ Bivoaro, je retiens la cuisine. Vous ne pouviez y cuire que des escalopes et des limandes! »

Marie rétorqua timidement ; « On avait de la vue! Si vous vous penchiez, vous apercevriez les arbres du square Monlholon. «

— J'aime mieux vous croire que d'y àlkr voir, conclut j[me Bivoaré. Dépêchez-vous. Il n'aurait qu'à rentrer...

Déjà, Marie vidait l'armoire.

— Je vais faire un paquet de mes affaires. Il n'y en a pas bien lourd; nous le descendrons facilement à nous deux... Ça, c'est Edgar, notre pantin... Jele lui laisse... Ça, c'est mes robes. Il y en a trois : deux de plus que quand je suis arrivée!...

— Comment allez-vous faire le paquet?

— J'ai acheté une pelote déficelle ily a quinze jours... Oh ! j'ai pensé à tout. J'ai caché la pelote derrière l'armoire pour qu'il nelatrouve pas... Il est finaud : il aurait deviné... Je laisse la parfumerie... D'ailleurs mon flacon de violettes est aux trois quarts terminé... Sa photo... Je l'emporte... Quand on devient vieille, ça intéresse toujours... Asseyez-vous dans le grand fauteuil, Madame Bivoaré; il n'est pas beau,, mais on y est bien... Mes chapeaux dans ce carton... Le règle dans des journaux. Ce n'est pas le papier qui manque ici... C'est

comme ses bouquins... ses sales bouquins... Je me demande ce qu'il pouvait y trouver!... Là... Mes épingles-neige... mon fer... Il n'y a plus rien à rpol. Ni vu, ni connu, j't'embrouille, signé Marie Pélatz. A présent, le plus dur : la lettre...

— Mettez, conseilla M""* Bivoaré : « Après ce que tu « m'as dit hier, tout est fini entre nous ».

— Mais, fit naïvement Marie, il ne m'a rien dit de méchant, hier.

— Rst-ce que vous croyez qu'il se souviejadra! Marie réfléchissait. Elle se tapa le front.

— Que je suis bête! J'ai trouvé!... Figurez-vous qu'il m'a raconté l'histoire d'une femme qui se sépare de son amant sans discussion, sans lui écrire... Elle ferme simplement les volets, allume une bougie, met une rose sur le lit, s'en va; et l'amant comprend que leur amour est mort... C'est même poétique, dans un sens...

— Oh! ma petite! Quelle idée! Ferpcjez vite les lets.

— 11 nous faudrait une rose...

— Ah! zut! Nous n'allops pas descendre pour en acheter... Tenez, prenez-en une sur mon chapeau.

— Mais cela va l'abîmer?

— Bah! une rose de plus ou de moins! Et puis, j'ai reçu une averse; elles sont un peu passées... Aïe ! je me suis arraché un cheveu! Voilà le chapea'j; arrangez ça... Ce qu'elle est adroite, tout de même! Le îjiapeau est mieu.% qu'avant. C'est vrai : il est plus léger, plus dégagé...

— La mère Léolard a la manie des entassements,

— Mais, ma petite, il ne vient pas de chez Léotard! Je l'ai fait moi-même. Il me revient à douze francs.

— Ce n'est pas possible! Il est exquis!

— Flatteuse ! On sent bien que c'est une forme loule faite.

— Je ne la connaissais pas.

— Sérieusement?

— Ma parole d'iionneur.

— Dans ce cas, vous serez gentille ; vous changere/. le ruban, et il fera encore son effet.

— Un ruban bleu.

— Croyez-vous? Bleu Naltiei-, alors.

— Jamais de la vie. On n'est plus au pastel. Du bleu cru, hardiment.

— Oh! Allons l'acheter tout de suite! Nous chiffonnerons ça ce soir... El la rose?

— Je la pose là, sur le couvre-pied, en plein milieu. Elle fait bien?

— Très mignon... Un peu plus haut, peut-être... là... Allumez la bougie ; on ne voit plus clair depuis que vous avez fermé les volets. Il n'y a pas de danger d'incendie?

— Non. La bougie sera encore très longue quand il rentrera.

— Ça y est?

— Ça y est.

— Partons. C'est devenu impressionnant comme tout ici : ces volets fermés, cette bougie allumée; cette rose sur le lit Où allons-nous acheter le ruban?

— Chez Dupart et Blanchotte; ils me font une remise... Je laisse la clef sur la porte... Passez devant, Madame Bivoaré.

— Oui, je comprends... Le<lernier regard... Ma petite chérie!... On est toujours ému, malgré tout... Que voulez- vous; on se rencontre, on se sépare; c'est la loi : dura lex...

— Oui, maintenant, c'est mon ex, murmura Marie... Il dura... il dura près de six mois... J'ai peur qu'il ait, tout de même, bien du chagrin.

Cloris.

La douleur que l'on cache est la plus

[inhumaine.

Philis.

Qui meurt en se taisant semble mourir

[sans peine.

Régnier.

— Tu souffres beaucoup? demanda Nouquesse.

— Non, répondit Gabriel.

— Moi, je souffre toujours. Je n'arrive pas à me guérir de Céli...

— Aucun intérêt. Tu ne me touches pas plus qu'un monsieur qui adorerait le ris de veau et qui se plaindrait de ne pas pouvoir en trouver. Mange autre chose.

— Je n'ai plus d'appétit. Alors, toi, les douleurs d'amour ne t'émeuvent pas?...

— Elles sont trop courtes. Il y a des tortures de dix minutes, des chagrins d'un mois, des remords d'une matinée, des regrets d'une heure... S'il fallait compatir, on n'en finirait plus. « Ça ne sera pas long » dit le dentiste. Ainsi, quand nous nous retournons le fer dans la plaie, nous envisageons le moment où nous jetterons le fer, jusqu'à la prochaine occasion. Imitemoi, Je suis bien tranquille.

Ils parlaient ainsi dans un petit théâtre, tandis que

se déroulaient les scènes d'une comédie timidement graveleuse. Quelques voisins se plaignirent : « Allez donc dehors si vous avez à causer. C'est vrai, iln'arrêtent pas de bavarder depuis le commencement. Gabriel sa retourna et foudroya les protestataire d'un : « J'ai toujours ma hache d'abordage, pour ceux qui ne sont pas contents! » Seule une dame persévéra : « Quand on a une tête pareille, on devrait se cacher! » « Où est le mâle de cette femelle? >^ demanda Gabriel.

Le mâle, très ennuyé, se taisant, Gabriel poursuivit :

— Je suis bien tranquille. Or, il y a dans l'avan! scène de gauche, — ne regarde pas, je te prie, — une dame splendidement vêtue qui n'est autre que Marie. Elle est accompagnée d'une amie blette et d'un petit jeune homme courbé... Mary... Marydicule!... Prends exemple sur moi : je ne bronche pas. Voilà l'entr'acte. Marie, qui est si sensible, au théâtre, se mouche parce que le dénouement de cette comédie l'a émue. Elle me rappelle ce monsieur dont la fille était aveugle et qui, après avoir sangloté aux malheurs d'Œdipe, déclarait en rentrant chez lui qu'il était content d'être loin de ces horreurslà...

— Marie se remet de la poudre et cherche à attirer notre attention.

— Elle n'y réussira point. Je garde en souvenir de notre liaison une rose artificielle décolorée, et un pantin qui a perdu sa verve comique. Ça me suffit.

Gabriel émit la prétention d'être absolument maître de lui et de pouvoir, par exemple, aimer à volonté, quitte à cesser d'aimer d'une seconde à l'autre.

— Tu es dingo ! riposta Nouquesse. Tu me ferais croire que tu peux aimer n'importe quelle femme, l'aimer d'amour, au commandement?

— Je te le prouve : le programme comporte main-

EDGAR «y-i

tenant une opérette. Le rôle de Chenoupette est tenu par Germaine Formisseau. Je n'ai jamais vu Germaine Formisseau, mais je vais tomber amoureux d'elle, jeté le parie.

— Sans la connaître?

— J'aime Germaine Formisseau.

— Marie louche de notre côté.

J'aime Germaine Formisseau. Voici la reproduction de sa photographie. Elle sourit pour s'excuser d'èlre si peu habillée. Chère Germaine Formisseau ! Elle n'y met point de malice et, si elle dégage aussi ostensiblement sa cuisse de sa tunique fendue, je suis sûr que c'est parce que le photographe l'en a priée instamment. Tu salues? Qui?

— Marie. Elle fait des signes de tète... Cette morte m'est indifterenle.

- On jurerait qu'elle s'inquiète de toi. Ah! si la mienne!... Mais quand je rencontre Céli, elle me toise...

— Il ne s'agit plus que de Germaine Formisseau. Tu la connais?

— Non 1

— Présente-moi.

— Sans la connaître?

— C'est très bien porté.

Le rideau baissé, Gabriel entraîna Nouquesse le

long du promenoir, ouvrit une petite porte en glaces et ils se trouvèrent dans les coulisses, c'est-à-dire dans un baraquement rudimentaire composé de boxes si étroits que les artistes s'habillaient et se déshabillaient sans façon dans le couloir. L'entrée de Gabriel fît sensation. Il entendit une jeune figurante qui le désignait par ces mots : « Il est tordant. Je l'ai vu à l'Eldorado! » Au bout du couloir, assise à califourchon sur une chaise boiteuse et devant sa petite loge où brillait une ampoule électrique, Germaine Formisseau, toute haletante de l'effort accompli, se reposait en fumant une cigarette. Gabriel ne put

senipècher d'évoquer uao vision pareille, entr'aperçue dans le quartier le plus pittoresque, sinon le mieux lamé de Bordeaux.

— Bonjour, chère amie, dit Nouquesse à tout hasard.

Elle balança un instant et répondit :

— Bojourl

— Je vous amène un admirateur, poursuivit Nouquesse, mon ami Gabriel Chévelain...

— Bojour, fit Germaine.

Et Gabriel restant comme sidéré, elle ajouta :

— Ça va ?

— Oui, dit Gabriel.

— Vous avez été épatante ce soir, affirma Nouquesse.

— Oh! moi, vous savez, quand je me donne!...

Se méprenant sur l'identité de son interlocuteur, elle lui parla d'une certaine Lucile qu'elle ne Voulait^ plus voir, à cause d'une histoire de lingère.

— Vous savez, lui glissa Nouquesse à l'oreille, que mon ami est fou de vous.

— Pourquoi ne parle-l-il pas?

— Il est étranglé par l'admiration.

— Pauvre type !

— Il vous mange des yeux.

— Je vois. Mais qu'il parle I Je veux bien qa'oi me regarde sans parler quand je suis sur la scène Dans la vie civile, ça me gêne.

— On soupe ?

— Pas ce soir ; j'ai maman.

— U reviendra demain.

Dites-lui qu'il m'envoie des fleurs.

-^ Entendu.

A la suite de cette présentation, Gabriel devint ut assidu. Il jouait à merveille son rMe d'adorateur muet Il ne lui déplaisait pasque son idole eût la morne beauté de la bêtise placide cl la bêlise de la beauté inerte Les camarades de Germaine la plaisantaient : « Nen

faut — on la surnommait ainsi — ton Auverpin est à sa place. On peut commencer. » Elle ne trouvait pas Gabriel plus vilain qu'un autre; elle regardait très peu les hommes; elle les voyait de très loin,- de très haut. Pourvu qu'ils eussent un smoking et des souliers vernis, ils lui paraissaient aimables. On ne lui connaissait que des camarades, des messieurs détachés et complaisants, qui s'effaçaient les uns devant les autres. A la (in, l'insistance muette de Gabriel la loucha et lui fit peur. Telle celte Jenny Colon à qui Gérard de Nerval avait voué un culte frénélique, une adoration éperdue et respectueuse, elle n'y comprenait rien et trouvait ces façons bizarres. « Que peut-il avoir à me proposer? » songeait-elle. Et comme elle n'était point habituée à exercer ses facultés imaginatives, l'assiduité de Gabriel l'excédait : w II me donne la névralgie », affirmait-elle. A deux ou trois reprises il était venu lui présenter de silencieux hommages.

— Bojour, cher, lui disait Germaine. Ça va?

— Oui.

Il la contemplait, tandis qu'une habilleuse épongeait délicatement le dos moite de factrice et l'éventait à l'aide d'un journal plié en quatre.

— Pour qui venez-vous ainsi tous les soirs? lui demanda-t-elle coquettement.

Il ne la renseigna guère :

— Je viens pour me créer une idée fixe.

— Une?

— Idée fixe.

— Ah ! C'est-il vrai que vous avez chanté à l'Eldo?

— Comme tout le monde, divinité : dans les chœurs.

— Et en dehors de ça?

— Je bibelotte.

— Oui? Finissez donc de me regarder; ça m'hynoptise, comme on dit. Entrez-vous dans ma loge?

En chemise, elle eut un petit cri de pudeur et

conjura son soupirant de se retourner. Tandis qu'il restait bien sage, elle lui présenta d'assez rudes observations :

— Je veux bien que vous m'écriviez des vers, mais tâchez moyen qu'ils riment... Ne vous retournez pas... Qu'est-ce que c'est que ces petites crottes que vous m'envoyez dans vos bouquets?

— Ce sont des haïkaï, à la manière japonaise.

— Il n'y a pas de rimes.

— C'est pour laisser croire qu'elles sont traduites, mais elles sont bien de moi.

— Mettez-y au moins des rimes, si vous voulez que je les montre. Et puis, on n'y entrave que pouic. Tenez, elles sont là dans le coin vos... machines... vosastiquailles... Passez-les moi... Non! mais des fois... Il y a des moments où je me demande si vous ne vous payez pas ma tète...

— Divinité!

— Votre bouche!... Dégustez-moi ça :

Mon dos pour tes pieds.

Mon âme pour Ion âme, N'aie pas peur d'appuyer :

Ton âme m'est légère Et je ne sens pas tes pieds.

Ne vous épatez pas : j'en ai reçu des vers, avant vous, et des vrais, autrement torchés. C'est comme j celui-là : il ne vous a pas donné la fièvre typhoïde, I hein :

Mon champ a cent mille mètres carrés Mon amie a un mètre soixante-cinq centimètres. Que mon domaine est petit!

Et ta sœur! Maintenant, voyez loufoquerie :

Sur mon cœur bouillant, Une larme est tombée.

Cela a fait tchîîît...

Pourquoi te tais-tu ?

Ce n'était pas un ordre.

Et le dernier :

Je cueillerai la fleur du riz Quand mon amour sera flétri ; Le riz peut bien moisir.

Moisis, riz!

Moisis riz toi-même, eh! pochetée! Non, vrai, vous me feriez sortir de mon caractère, à la fin! Voilà quinze jours que vous êtes là à m'encombrer, à m'envoyer des fleurs qui ressemblent à des légumes, des chocolats qui. ne sont pas fondants et des poésies qui ne riment jamais! Votre ami, celte andouille que j'ai dû voir chez Lucile jadis — ils étaient tous dans ce genre-là, les copains de Lucile — votre ami me dit que vous m'aimez. Il y a trente-six mille façons d'aimer, mais, si vous trouvez la vôtre dans le dictionnaire, je vous paie une livre de pruneaux! Avec ça, tout le monde s'en mêle : Fontanges m'affirme que vous avez chanté les comiques auvergnats à l'Eldo; Bussac que vous êtes un commissionnaire, pas un vrai, en marchandises, un à médaille; Chaville prétend que vous vous êtes sauvé de Bicêtre, etc. Je n'en dors pas. Si encore vous vous déclariez, je saurais quelle suite j'aurais à vous donner. Mais non, vous reslez là comme une souche, à m'impressionner. Vous finissez par me troubler dans mon art. Hier, j'entre en scène et je commence ma chanson qui est si jolie, l'air de Madelon-Madelonnette :

Me voilà seulette.

Je suis la pauvrette, La bergeronnette Sautant sur l'herbette...

Qunire rimes en qnntre vers, prenez-en de la graine,

par parenlh^'se. Donc, j'entre en scène. Jomais je n'avais été si en voix. Tout ii coup, je vous aperçois sur voire fauteuil, la bouche ouverte et les yeux cuits; je perds la tète et je me trompe, pour la première fois! Je me mets à chanter :

Me voilà saoûlelte, Je suis la poivrette...

Et l'auteur était "dans la salle! Qu'est-ce quïl m'a cassé ! Il faut que ça cesse, d'une manière ou d'une autre. Venez prendre le thé A la maison, et que ça soit fini.

— Je vous ai offensée, idole grasse? gémit humblement Gabriel.

— Pardon?

— Je vous ai offensée, divinité?

— Oui,

— Ah! mon Dieu! Pénitence! •

— Quoi encore?

— Pénitence!

— Expliquez-vous. ,

— 11 pleut?

— A verse.

— Je vais tomber à genoux, en pleine rue, devant la porte du thécllre et j'attendrai que vous veniez me chercher.

— • Compte là-dessus et bois de l'eau! Vous pouvez bien y moisir, à genoux. Moisis, riz!

Quand Germaine Formisscau sortit, elle trouva Gabriel en train de tremper. Le groom affecté au service des voitures essayait en vain de le relever : « Voyons, monsieur, je sais ce que c'ept que d'avoir bu un coup, mais vous allez prendre du mal. Où qu'il faut vous ramener? C'est mauvais la flotte pour quelqu'un qui n'y est pas habitué... Eh! mame Formisseau, v'ià ce monsieur qui s'a mis dans tous ses états... »

— Dis-moi que tu nie pardonnes! s'écria Gabriel.

« Va ciiercher une voilure, Alfred! « ^commanda ! Germaine, implacable.

— Dis-moi que lu me pardonnes!

Malgré la pluie ballante, deux ou trois personnes s'étaient allroupées, sensibles à la façon des noctambules et compalissanl à celle douleur exagérée qu'elles altiibuaienl à Tivresse.

« Pardonnez-ïlii, conseilla une demoiselle empana- • liéo. Ça ne vous engage à rien. Demain, vous verrez. »

<> A t'pardonne! « intercéda un blême voyou,

Alfred revenait, juché sur le marchepied d'un taxi auto.

« Je le mets dedans? » interrogea-t-il.

Les assistants l'aidèrent à hisser Gabriel et contraignirent Germaine à monter dans !a voilure, bien qu'elle rn^imbât: «Je le connais à peine; ce n'est pas mon^ami. » Moi, j'aime pas voir un homme malheureux, w.»inala dame empanachée, après avoir fermé la portière sur le couple. Celui-là qui pleure, il me fend le cœur. Marchez!

" Baptisle! A la maison! » ordonna le blême voyou.

« Ah! quel scandale! Quel scandale! » se lamentait Germaine pendant que la voilure s'éloignait, saluée par les acclamations du public. « Je m'en souviendrai! Vous êtes un fameux... Ne m'approchez pas! Vous ruisselez! Au moins, trouvez une excuse. Vous avez pris trop de kummels glacés au bar? Je préférerais ça... Et vous vous imaginez que je vais vous introduire chez moi? Pour qui me prenez-vous, mon cher? Vous seriez capable de faire du potin... Non?... Alors, lâchez de marchor sur la pointe des pieds. »

Chez Germaine, Gabriel se sécha avec des serviettes, passa un peigne dans sa barbe, examina les aîtres, alluma une cigarette et se percha sur le dos d'un fauteuil.

— Vous êtes arrivé à ce que vous vouliez! lui

reprocha-t-elle. Par exemple, on ne peut pas dire que lu as pris le plus court. Je te pardonne : l'es plus bête qu méchant. Ce qui m"a désarmé, c'est ton amour. Un' dame ne résiste pas à ça!... Faut-il tout de 'même qu( tu m'aimes!.. .

— Eh non ! soupira Gabriel.

— Comment : non? '

— Non... Vous m'excuserez, chère amie, il commence à se faire tard et je suis forcé de vous quitter.

— Hein?

— Je me suis trompé. Erreur ne fait pas compte. On croit qu'on aime; on se noierait; on se jetterait du quatrième étage sur une cour pavée, et puis on se met en face de laréaUté et l'on constate qu'on s'est trompé. Je me suis trompé. Et voilà qu'il est deux heures du malin! Vraiment, je suis aux regrets et vous me voyez confus. C'est d'ailleurs très gentil chez a'ous... Charmants, ces oiseaux peints sur celte soie gorge de pigeon... Et ce monsieur, format-album, est tout sympathique, dans son cadre Louis XV. Quel temps, croyez-vous! Je vais rentrer tranquillement chez moi en fumant une cigarette. Et je chanterai sous la pluie, comme un bon petit que je suis. Bonsoir, ma chère. Je ne m'en veux pas trop de vous avoir dérangée et vous ne m'en tiendrez pas rigueur, parce que, grâce à. moi, il vous est arrivé quelque chose. Je vous ai fait le ' cadeau immense de l'Imprévu, arbuste en fleurs sur le désert de votre route. Ne me remerciez point. Je suis le bienfaiteur anonyme : il passe, on ne le revoit plus. Ne bougez pas surtout; ne me reconduisez pas; restez ainsi, belle et pétrifiée comme une statue, et tellement plus inexpressive! J'ai des allumelles dans ma poche; je m'y retrouverai fort bien. Compliments empressés. Et une dernière grâce : si vous tenez à résumer vos impressions dans un mot que je devine, que je pressens, qui voltige déjà sur vos lèvres, attendez que la porte cochère se soit refermée sur moi !

XXVIIT

M. ViLLEMAiN, avec insistance. — Je n'ai jamais eu d'originalité, moi, monsieur.

M. Baudelaire, avec insinuation. — Mon- * sieur, qu'en savez- vous?

Revue anecdotique.

La chambre de Gabriel était rangée avec un ordre méticuleux. Sur la cheminée, trônait, définitivement assis et immobile, Edgar aux cheveux jaunes, flanqué à droite de la rose artificielle dans un vase et à gauche d'une vieille ombrelle de Marie, une ombrelle veuve de manche et dont la soie verte était usée aux plis. Le mercredi, venaient là jusqu'à douze invités qui s'empilaient tant bien que mal : c'étaient de ces jeunes hommes qui consacrent leur adolescence à la littérature ou à ses apparences et leurs compagnes, muettes, admiratives, vaguement ennuyées. Gabriel, trop préoccupé d'amour, n'avait pas d'amis et n'en recherchait point. Il se détendait une fois par semaine, bavardait sans fin, écoutait un peu, puis fermait sa porte et retrouvait le silence. Sa seule distraction quotidienne était le café voisin. Il y descendait nu-têle, chaussé d'escarpins et présidait une table ou s'asseyaient les vagues individualités qui le suivaient partout. Sa vie était donc ainsi réglée : il se levait à six heures, se débarbouillait et se mettait à écrire avec précipitation, ^ car c'était le malin que les idées lui venaient en foule.

idées fraîches, ingénieuses, qu'il se hâtait de consigner, car chez lui la fatigue était pi'omple et il devait assez vite lâcher la.plumc, ses forces nerveuses s'épuisant. Il coupait son travail de lectures, jusqu'à ce que la lecture l'emportât et qu'il s'immobilisât en face d'un livre. Vers huit heures, une voisine entrait sans frapper, s'installait près de la fenêtre et brodait au tambour. Gabriel la regardait comme il eût regardé le rideau, mais il la laissait faire, car il prétendait que, seul, le parfum d'une jolie femme peut chasser l'iniolérable odeur de pipe et de vieux lapis qui est l'odeur des appartements de garçons. C'était une blonde au nez retroussé, mais à l'œil andalou. Il l'appelait la Madama; elle l'appelait Monsieur Gabriel et, quand il n'était pas là, « mon louftingue », avec une nuance de tendresse. Eile eût bien voulu qu'il remplaçât Edgar, la rose artificielle et l'ombrelle de Marie par une garniture de cheminée plus convenable; mais elle se gardait de formuler son désir, car il opposait à toute demande, fût-ce la plus simple, une sorte d'hébétude, de stupéfaction écrasée qui la vexait. A onze heures, la Madama décidait : « Je vais mettre la soupe sur le feu. » Eile revenait peu après, portant sur un plateau le repas qu'elle annonçait en ces termes : « J'ai fait de mon mieux — je ne suis pas cuisinière — mais ça a l'air de vouloir se laisser manger. » Gabriel prétendait que lorsque les phrases soûl toujours les mêmes, elles accompagnent la méditation et ne troublent point le travail. La Madîtma, qui était assez molle d'esprit, se gardait donc d'en changer et annonçait les heures avec des clichés immuables. Peu difficile à satisfaire, il ne réclamait, d'ailleurs, que du silence, des œufs très cuits et des viandes à point. A deux heures, après une fumaillerie rêveuse, il se remettait au travail et la voisine sortait. Elle passait des aprèsmidi de convoitise dans les magasins de nouveautés d'où elle rentrait fiévreuse comme un amateur d'art au retour d'un musée où ilaconleuiplé des chefs-d'œuvre.

D'ailleurs, elle gardait ses impressions pour elle, car à la fin de la journre, Gabriel commençait sa toilette et il n'eût pas fait bon le déranger. Tube, frictionné à l'eau de lavande, oint d'onguents et de brillantine, les mains adoucies par un fluide, les ongles éblouissants, les dénis frottées d'une pâte précieuse, la gencive ravivée par une eau de sa composition, il enfilait un costume de couleur hardie, nouait avec négligence une cravate pittoresque et se rendait au café. Si on lui demandait la raison de ces soins méticuleux, il ripostait froidement : « C'est pour avoir le droit de trouver les autres sales. ^) Il restait jusqu'à huit heures devant une tasse de chocolat, car il entendait qu'on ne lui imposât point les consommations habituelles qui produisent sur l'estomac l'effet corrosif de certaines lectures sur le cerveau. Il dînait chez la voisine, rentrait chez lui vers dix heures, lisait jusqu'à minuit et s'endormait, après avoir pris quelques notes qui résumaient sa .journée intellectuelle. Personne ne comprenait la rigueur de cet emploi du temps et que tant de fantaisie pût se concilier avec tant de régularité. Il dormait au théâtre et s'asphyxiait de nostalgie à la campagne. La Madama, qui adorait l'opéra-comique et ne voyait pas l'herbe des fortifications sans pousser des cris de joie, avait renoncé à le convertir et s'enivrait de loin en loin, sans lui, d'art lyrique ou de verdure. Il prétendait que ce qu'elle rapportait de musique dans les réminiscences qu'elle chantonnait et de campagne dans les fleurs qu'elle rapportait, lui suffisait. Il lavait nommée sa secrétaire. Au vrai, elle ne savait si elle était son amie ou sa femme de ménage. Ce jeune homme courtois, extravagant et obstinément chaste, l'irritait et l'intimidait. « L#Madama e.^t forcée de dissimuler ses fureurs de femme. Elle a l'humilialion d'une vipère à laquelle on a enlevé ses crochets. Gare à l'amant qu'elle prendra! » disait Gabriel. Mais la Madama restait au fond satisfaite de son sort; elle aimait broder au

tambour en imaginant un avenir féerique, empli par des achats sans fin dans des magasins inépuisables et adorait, quoi qu'elle en dît, cuisiner les ragoûts à la menthe et les paupiettes incendiaires dont Gabriel lui avait livré les recettes. Pour le reste, elle laissait croire volontiers qu'ils entretenaient tous deux les plus doux rapports. « La Madama est vaniteuse! » déclarait Gabriel, mais il ne la démentait point, car cette vanitélà le touchait quand même.

Plus il se vouait à son tendre et médiocre passé, plus il évitait toute rencontre qui l'eût évoqué. Phoineau l'accusait d'oubli, voire d'un soupçon d'ingratitude et il ne protestait pas. Il fuyait Nouquesse, Bonvoisier et, en général, tous ceux qui avaient connu Marie. On le jugeait guéri; il ne parlait jamais d'elle et l'on croyait qu'il avait disposé ces trois souvenirs sur sa cheminée afin de ne jamais retomber dans de pareils errements. Tout au plus affligeait-il ses camarades par un dédain absolu pour la réclame. Il signait de pseudonymes divers qu'il abandonnait quand ils sortaient de l'obscurité. Il interdisait qu'on s'occupât de lui et ne lisait point ce qui était publié sur ses travaux. On ne le comprenait plus du tout. Il employait, avec les autres, par dédain, un langage courant qui le faisait taxer de vulgarité par les délicats professionnels. 11 lui arrivait de parler de l'amour dans des termes qui révoltaient les dames les moins difficiles. Et, par haine de la sentimentalité qui fleurit dans les basses littératures, il prenait un ton de corps de garde auquel il était difficile de s'habituer. Il contait des anecdotes où passait le rire jovial des Contes drolatiques et qui ne plaisaient point à un auditoire éminemment artiste, aristocr. tique, épris de rythmes étranges A tout occupé ds fausse poésie. D'ailleurs, si son langage était violent et son anecdote corsée, son maintien restait correct. Il émettait des monstruosités avec l'air de débiter un compliment dans un salon. Il avnit de petites amies

EDGAR 2Uo

ingénues, qui ne comprenaient jamais ce qu'il disait, mais qui l'écoutaient avec transports, car elles lui trouvaient la plus belle voix du monde. Pour une qui était gentille, puérile, pas trop gâchée encore, il inventait des histoires dont il dissimulait la noirceur sous les phrases les plus fleuries. Elle emportait l'impression d'avoir ouï Peau d'Ane, ne cherchait point le sens voilé et demandait : « Une autre! » tandis que Gabriel s'émerveillait: « Aux purs tout est pur! ». Son amertume était si bien cachée que les plus racornis l'enviaient et que personne n'arrivait à croire qu'il soufTrît.

Ce fut pourtant à ce moment-là que son amour pour Marie eut le plus de violence, une violence désespérée. Marie était de toutes ses pensées; elle paraissait à travers toutes les lignes qu'il écrivait. Et il ne résistait point. Peu importait qu'elle fût absente, puisqu'il lui restait voué. Elle se fût présentée devant lui, qu'il l'eût renvoyée, car il est des douleurs qui sont préférables à des satisfactions et des faims plus nobles que certains assouvissements.

Ainsi, entouré et solitaire, disert et hermétique, laborieux et nonchalant, malheureux et joyeux, inconnu de tous au moment où il devenait célèbre, Gabriel se cuirassait de mépris et défaillait de tendresse. Sur son visage où l'on ne voulait lire que la fantaisie, s'inscrivait la douleur en plis graves et profonds. Il vieillissait, de toute sa jeunesse inemployée. Un bon éphèbe l'appela : « cher maître ». Quel glas! Il soupira : « Je ne vous ai rien fait! o Et il apprit le bridge pour changer ses disciples en partenaires. Un jour, tandis qu'il essayait de prendre un vif intérêt à la partie, il vit entrer dans le café M. Hippolyte Chévetain lui-même, auguste et bon enfant.

— Par quel hasard?... s'écria Gabriel en jetant les cartes et en conviant M. Chévetain à s'asseoir auprès de lui.

— Ce n'est pas un hasard. Je te cherchais.

— Uq chocolat?

— Je préférerais un cogûac à l'eau de Seitz. Pourquoi ne te voit-on jamais?

— Vous ne m'invitez pas.

— Je conçois que cela n'est pas très gai, à la maison...

— Mai? si.

— Mais non ; c'est bourgeois.

— Deviendriez-vous socialiste révolutionnaire?

— Je deviens Parisien. Je ne te prive pas de tes amis?

— Ce ne sont pas mes amis, ce sont des jeunes gens qui boivent en parlant grammaire.

— Le fait est qu'il n'y a pas de dames.

— Elles vont venir chercher leurs cavaliers tout à l'heure.

— Elles sont agréables?

— L'une a des cheveux, L'autre de la dent, une troisième de la gorge... A elles toutes, elles feraient une femme passable... Mais leurs avantages sont trop éparpillés. Ces messieurs sont sages et ne recherchent pas l'absolu. Mystère de l'amour! Il y a là-dessus une bien jolie chanson : a J'ai quelque chose qui plaît, qui plaît. Et je ne sai? pas ce que c'est... »

— Toujours original!

— Normal.

— Non, non : original. Pourquoi pas? Crois-tu donc que cela m'épouvante? Moi-même...

— Vous?

— Sais-tu ce que je viens te demander?

— De l'argent !

— Je viens te demander si tu n'as pas de relations dans les journaux. Connais-tu des critiques de théâtre?

— Oui.

— Ou mieux : des courriéristes?

— J'ai cet avantage.

— Voici pourquoi, strictement entre nous, n'est-ce

pas? Il s'agirait de donner un coup d'épaule à...

— Une actrice qui a beaucoup de mérite et à qui l'on istri bue des rôles indignes d'elle.

-- Tu as deviné!

— Je suis si madré !

— Nous la pousserons.

— Je ne voudrais pas, non plus, qu'on la fît aller trop vite.

— iS'ous la pousserons en la retenant.

— Parfait! Je vais l'inscrire son nom. Garçon, de quoi écrire, s'il vous plaît. Ah! mon petit, que dois-tu penser de moi?

— Rien que de très tlatteur.

11 y a six mois, je trouvais monstrueux que lu sses une maîtresse.

- Vous aviez raison.

- Non.

— Si. L'amour ne sied pas à la jeunesse. La jeunesse ;i besoin de privations. De plus, elle ne se contente point do la yéalité et se consume dan.s je ne sais quelles utopies... Un monsieur mûr, au contraire, est reconnaissant de la moindre offrande. H sait apprécier. Aux jeunes, le travail; aux vieux, la distraction qu'ils ont bien méritée.

- Tu plaisantes?

R — Pas le moins du monde.

M — Il y a du vrai dans ce que lu dis.

B — Inscrivez sur ce papier le nom de votre protégée.

IF — Odette, simplement. Quand lu me parlais tout à l'heure des amies de tes amis, je pensais qu'Odette réunissait à elle seule toutes les qualités que tu m'énumérais. Quels cheveux, Gabriel! Quelles dents! Quelles mains! Promets-moi que tu ne feras jamais sa connaissance.

- Je vous le promets.

- C'est que je me méfie. Je ne suis pas un type dans le genre de Cordif.

— Que vient faire Cordif dans ce débat?

— Tout le monde sait que tu es au mieux avec Simone Delacruze.

— Rien n'est plus faux.

— Tu nies, gentilhomme... mais Simone trouve que tu es un homme gentil.

— Regardez-moi.

— Un genre que tu t'es donné! Tu n'as pas eu lort, au point de vue de ta publicité.

— Expliquez-vous.

— Si tu n'avais pas ces costumes épataroutlanls, ces cravates supercoquentieuses, si tu ne te rasais pas à la yankee, on ne parlerait pas de toi, tu ne serais pas connu. Pour ma part, j'estime que la publicité est l'âme du commerce, et, encore une fois, je t'approuve. Un coup de grosse caisse ne fait jamais mal dans le paysage. Je ne suis pas si bêle que j'en ai l'air. J'ai de la pénétration. Chaque fois qu'on me dit : « Votre « neveu devient impossible. Qu'est-ce qu'il a donc pour « s'afFubler ainsi? » sais-tu ce que je réponds?

— Non, mais je tremble...

— Je réponds : Dzim-ba-la-boum!

— Dzim-ba-la-boum?

— Oui.

— Merci.

— Il n'y a pas de quoi. Tu te lèves?

— Excusez-moi. Je suis pressé.

— Oti vas-tu?

— Chez mon coiffeur.

Le coiffeur vit sans plaisir arriver Gabriel. Ce client ne lui faisait pas honneur : « Ne dites jamais que c'est moi qui vous arrange, suppliait-il; les gens ne savent pas que c'est sur vos indications et ça me ferait une mauvaise réclame. » Cette fois, une surprise l'attendait.

— Rasez-moi complètement, ordonna Gabriel.

— Ah ! par exemple, voilà une bonne idée. Il doit y

EDCiAR 209

avoir une petite dame par là-dessous. Vous la félici- ' 7 de ma part.

Manquerai pas. Rasez-moi le crâne aussi.

Allons bon!

Coinprendrez-vous? .Je veux que ma tête soit un reproche.

— Pour moi? •

— Pour tout un chacun.

Encore une transformation. Vêtu de noir, strictement i glabre, menu et correct, Gabriel se présenta sous les cspices d'un jeune clergyman ou d'un forçat bien vêtu. Celle fois il n'inspirait plus le riro, mais, ainsi qu'il l'avait prévu, Une sorte de remords, de gêne attristée. Il émettait les plaisanteries les plus éni)rmes et consternait les gens, ensuite, par la dureté de son regard, i dans sa face blafarde. Ses camarades l'accablèrent de conseils pratiques : « C'est si difficile de se faire une tète... Tu avais réussi, et puis crac !... Quand on a une tête bien parisienne, on a pas le droit d'y toucher, on ne s'appartient plus. >>

« Je ne m'appartenais plus! s'écria Gabriel. Et je iie m'en doutais pas! »

Mais la Madama fut enchantée. Elle s'imaginait au bout d'un temps d'épreuve et croyait que Gabriel -s'était transformé pour lui plaire. Elle brûla à la fois ses paupiettes et ses vaisseaux : « Il m'aime, jugea-telle; jouons serré et excitons sa jalousie. »

— J'aurais tant voulu, dit-elle, passer la .soirée avec vous. Et je suis invitée.

— Âh!

— Vous ne me demandez pas par qui?

— Indépendance!

— C'estvotre réponse ! Indépendance ! Indépendance ! Elle eut une crise nerveuse des mieux jouées. Tandis

qu'elle soulevait une poussière épaisse en battant le lapis de ses bras, Gabriel dirigeait sur son visage le jet rafraîchissant d'un vaporisateur.

— Vous êtes le dernier des imbéciles, proféra-l-elle, en s'essuyant et en rajustant son corsage. Mais je ne vous en veux pas, pauvre imbécile! Vous entendez? Pauvre imbécile!

— D'accord.

— Quand je pense...

— Ne pensez pas.

— Je me demande ce que je fais ici! Vilain homme I Vous me détestez donc bien?

— C'est vous détester que ne pas vous aimer?

— Oui.

— Vous êtes ma secrétaire.

— Votre secrétaire? Je fais votre cuisine!

— Je ne demande pas à mes secrétaires d'écrire mes livres. N'êles-vous pas lasse de toutes ces complication amoureuses?

— Mes amis et moi, nous nous sommes toujours très bien quittés.

— Et nous, nous ne nous quitterons pas. Pourquoi nous quitterions-nous? Nous sommes deux époux, seulement deux époux qui ne boivent plus dans le même verre.

— Nous n'y avons jamais bu!

— Et c'est ce soir que vous vous en apercevez?

— En vous voyant, j'ai espéré que vous seriez ua autre homme. Maintenant, je vous retrouve.

— Sans plaisir...

— Si je savais qu'une femme vous fait souffrir, je jubilerais.

— Jubilez donc.

— Vous avez des peines de cœur, monsieur Gabriel? Confiez-les moi. Je suis infirmière, dans un sens... Non?... Vous ne voulez pas... C'est vrai, il est dix heures. Vous allez me dire « Bonsoir, la Madama; je me couche. « El vous vous coucherez.

— Bonsoir, la Madama, bonsoir, chère et bonne Madama. Allez ! si je n'avais pas quatre-vingt-huit ans,

soyez sûre que je saurais, tout comme [un autre, vous rendre malheureuse, pour vous montrer à quel point vous me plaisez. Nous serions les petits voisins du sixième, à la manière de 1830 : « Voisin, j'ai égaré ma « boîte d'allumettes et ma bougie s'est éteinte. — 0 Venez chez moi, mademoiselle, il y a du feu! »

— C'est gentil... Quel était donc ce monsieur qui était avec vous au café, cet après-midi? Il avait l'air si imposant que je n'ai pas osé vous déranger.

— C'est un jeune fou qui s'appelle Hippolyte et qui nourrit une flamme pour une jeune beauté.

— Il ne me dirait rien.

— Si, Madama, il vous dirait quelque chose, mais vous ne l'écouteriez pas. Et vous auriez tort. Vous vous fiez aux apparences; vous partez de la couleur des cheveux pour juger l'état du cœur. Mais vous êtes femme et je ne vous changerai pas. Courez à votre rendez-vous.

— Je n'ai pas de rendez-vous : je vous ai menti.

— Vous m'avez menti et je ne vous traite pas de menteuse.

— Quand vous étiez si laid, je ne vous appelais pas : l'affreux.

— Et voilà la vérité! La vérité est dans l'indulgence, la Madama! Le vrai riche est celui qui a beaucoup d'excuses à donner aux autres et qui ne se hâte pas de les accabler.

— Prêchi-prêcha ! A demain ! . . . Voulez-vous des foies de volaille pour votre déjeuner ?

— Certes. Voilà qui est parler.

— Un louftingue, je vous dis...

— Et une bonne pêche flambée, s'il vous plaît.

Quoi ! ces bosquets, ces prés fleuris Dont j'aimais tant la fraîcheur, le silence, Ces chants d'amour, de jeux suivis.

Tous ces plaisirs n'étaient que sa présence '.

Mme Sophie Gay.

Parce qu'il y avait dans l'air, ce matin-là, comme un faible rappel du parfum de Marie, parce qu'une de ces journées s'ouvrait où toute chambre est une prison, ou les livres ne contiennent que des mots dansants et grimaçants, parce que ce moment cruel et atupide arrivait oii le plus cher fantôrtie s'efface; parce que Marie allait disparaître pour la seconde fois, mais définitivement : gestes, visage, inflexions de la voix, Gabriel fît un pèlerinage aux lieux élus de leur amour.

Place de l'Opéra, il trouva le camelot qui l'aidait à attendre Marie aux heures les plus impatientes. Ce camelot ressemblait toujours à Danton, Il avait toujours son beau melon incliné sur la gauche et, à la main, le Plan complet des rues de Paris, rose pâle, bistre et bleu d'azur, avec les musées, les monuments, les lignes de tramways, d'autobus et de métropolitain.

— Officiai Guide, sir1 commença-t-il en voyant Gabriel... Oh! pardon... je ne vous remettais pas. Bonjour, monsieur. Il y avait longtemps qu'on ne vous avait pas vu par ici. Rien de changé : je tiens toujours mon

petit commerce. Vous êtes venu chercher voire dame?

— Non. Je suis venu pour vous voir.

— C'est aimable à vous. Elle passe quelquefois en voiture, votre dame. Elle fait celle qui ne me reconnaît pas. Misère et maladie!... Toutes les mêmes. On ne stationne pas rue de la Paix pendant quinze ans sans se dessaler. Moi je reste à ma place. Je n'ai pas d'ambition. Je parle aussi bien qu'un autre et j'aurais pu avoir des visées, mais à quoi ça sert-il, dites, monsieur, d'avoir des visées? 11 vaut mieux se tenir au milieu de la balançoire, à voir ceux qui montent et ceux qui descendent. On ne bouge pas, mais, au moins, on n'a pas mal au cœur. Les femmes, au jour d'aujourd'hui, ça a de l'ambition, ça a des visées. Misère et maladie!... « Officiai Guide, sirl... » Il n'en veut pas. « Good bye!... » Mais non, vous neme dérangez pas. Que je me grouille ou non, je ne vends tout de même que huit guides par jour; c'est réglé. Seulement on espère toujours, comme dans la pêche à la ligne et comme dans l'amour! Une poule est une poule; un client est un client. Et la politique, dites, monsieur? Misère et maladie!...

Le camelot était plus imprévu, jadis. Il a vieilli. Ou bien n'avait-il une telle saveur que parce qu'il précédait Marie?... Et le bowling! le bowling n'était pas si lugubre, ce premier soir... Il a maintenant la sonorité des catacombes. Plus rien n'y subsiste do ce qui a été, il y a quelques mois, le délicieux mystère d'un commencement d'amour... Plus rien... Tant d'aulres se sont assis devant cette table!...

— Vous me reconnaissez, barman?

— Oui, monsieur.

— Non, barman, vous ne me reconnaissez pas.

— C'est monsieur qui prenait toujours un lemonsquash?

- Si vous voulez.

— Oh! J'ai la mémoire des physionomies. Un lemonquash?

— Oui.

... Il n'avait pas trouvé Marie très jolie tout d'abord. Il ne l'avait découverte que peu à peu, jusqu'à l'émerveillement. Et après, quand ils étaient sortis, quelle volupté tout à coup, dans cette longue marche à travers la nuit, quel besoin de crier : « Je l'aime!... » Un soir pareil aux autres, mort comme les autres, un soir que personne ne regrettait, sans doute, un soir qui n'avait d'importance que pour lui seul... Les boulevards, l'hôtel Victor... L'idée ne viendra jamais à Marie de revoir l'hôtel Victor, rouge et étroit comme une guillotine, ni le bowling, ni leur maison.

Il regarde ce qui fut leur fenêtre, longuement. Il entre sous la porte, comme chaque soir, quand il allait retrouver Marie. C'est la concierge qu'il retrouve.

— Vous ne me reconnaissez pas? demande-t-il, car c'est son mot aujourd'hui, le mot de l'exilé, du vagabond à son retour...

— Si, fait la concierge, je vous reconnais, bien que ayiez coupé votre moisissure, sous le menton; et après ?

— Et après, je vous présente mes hommages les plus empressés.

— Du chichi. Vous avez été remplacé par quelqu'un de convenable, un jeune homme de l'étranger, qui est au pair dans la bijouterie et qui ne reçoit personne. Et nous n'avons pas d'autre chambre à louer. Voilà.

— Un petit renseignement : étiez-vous la même quand j'habitais ici?

— Je suis toujours la même!

— Étonnant! Étonnant!

— C'est-il tout?

— C'est tout.

— Bien le bonsoir. Dites donc!...

— Chère amie?

— Je vous ai fait suivre une lettre... Une lettre?

— Oui; il y a huit jours.

Je ne l'ai jamais ^pçu{^ Je ne suis pas la poste.

- Quelle écriture sur l'enveloppe!'

- Est-ce que vous croyez que j'ai regardé.

-- Je vous en supplie... Une grosse écriture ou bien une longue?

— Je n'en sais rien.

11 — Demandez au facteur...

i — Quoi, lui demander?

! — C'est très important pour moi... Une lettre... que J'attendais... une lettre très importante...

— Je l'ai renvoyée, voilà. Je ne suis pas la poste. Une lettre de Marie, sans doute... Marie ne sait pas

où il est; oui, cela ne peut-être que Marie... Ou une facture... Mais il ne doit rien. Une fièvre le prend... Marie lui a écrit... et il n'a pas répondu. Tout en marchant, il gesticule. Et il tombe dans M'"^ Maquaire. Elle a toujours sa beauté placide de servante béarnaise,

— Eh! là! s'écrie-t-elie, vous paraissez bien agité. Vous faisiez des vers, poète?

— Je suis furieux.

Et il lui conta toute son histoire.

— Invitez-moi à prendre une tasse de thé, monsieur Chévetain. Vous me faites vraiment beaucoup de peine.

Quand ils furent installés :

— Comment un homme comme vous peut-il aimer une femme comme elle? Thérèse et moi nous n'y comprenions rien; car Thérèse m'en a souvent parlé... avec chagrin... oui... avec chagrin... Une femme qui n'était même pas intelligente !

— Ah ! soupire Gabriel en s'épongeant le front, souvenez-vous de ce qu'a dit le philosophe : « Est-ce que « l'amour a quelque chose à faire avec l'intelligence? «( Nous aimons dans une femme toute autre chose que M l'intelligence ; nous aimons en elle la beauté, la jeu- > iK^sse ; nous aimons ses agaceries, ses confidences, son

« caractère, ses défauts, ses caprices; Dieu sait toutes les « inexprimables choses que nous aimons en elle, mais « nousn'aimonspassoninlelligence ! » Venus estmicrocéphale, chère madame. Et puis, qu'entendez-vous par intelligence? Etre bourré délivres, comme moi? Piquer une citation dans un sentiment comme une rose en papier dans une pièce de charcuterie? Barbouiller son instinct avec de l'encre? Il n'y a pas d'yeux qui soient bêtes quand on y met une flamme, pas de bouche qui soit bêle quand on la convoite! Le plus intelligent en amour, c'est celui qui aime le moins; voilà tout. Un grand homme amoureux est plus sot qu'une petite femme. En amour, chère madame, 'en amour, il faut se déshabiller, enlever ses vêtements et se dépouiller de ses phrases. Et parce qu'on brille dans un salon...

— Thérèse...

— Ah! ouiche!...

— Thérèse!... Moralité : à force de voir des filles jeunes, on ne sait plus ce que c'est : une jeune fille! Vous vous cherchez des excuses, mais vous n'avez pas été malin.

— J'ai été sincère.

— Laissez donc cela aux portefaix... C'est trop triste de vous voir, vous qui pourriez être un fin escrimeur, tirer sans cesse contre le mur.

— Faisons assaut.

— Vous n'êtes pas de force.

— Je suis de force.

— Jeune présomptueux !

— Souvenez-vous de Dougreville...

— Je crois bien que nous avons flirté, un après-midi. Mais je ne serai jamais assez bêle pour vous !

— A mon tour : jeune présomptueuse !

— Et ce grand chagrin?

— Tuons-le. Vous devez aimer la chasse. - Je l'adore.

- Je l'aurais parié. Ah! occire une perdrix... ou un ■issignol.

— Voulez-vous bien vous taire! Un rossignol! Quelle abomination !

Madame Maquaire...

- Ne m'appelez pas « Madame Maquaire ».

— Suzanne...

— Ne m'appelez pas Suzanne non plus. En voilà un ctlronlé!

— Mon enfant...

— Je suis vieille!

— Mon amie...

— C'est déjà mieux.

— Trop froid. Mettons mon aimie. Je vous offre ce néologisme.

— Soyez donc poétique. Avec vos termes de médeline, vous me glacez. Donc, je suis votre aimie. Soit. Mais je vous préviens : je suis exigeante et jalouse. Je veux avoir une lettre de vous chaque matin à mon réveil, et tous les ans je les ferai relier avec la soie d'une robe que vous aurez trouvée belle. . . Avouez que Marie n'aurait pas eu cette idée-là.

— Je l'avoue.

— Je suis chez moi le mercredi pour les indift'érents, ùo cinq heures à sept heures. Vous pouvez venir à trois heures.

— Vous n'allez pas partir .'

— Il faut que je rentre.

— Vous êtes infirmière, dans un sens ! Soignez-moi.

— Je ne demande pas mieux. Seulement, je suis votre aimie, n'est-ce pas; c'est-à dire que vous m'aimez un peu et que j'ai de l'amitié pour vous. Rien de plus. N'allez pas vous figurer...

— Je ne me figure rien, chère madame Maquaire. Je ne veux pas que vous partiez.

— Vous voyez que cela ne vous ennuie pas tant de uiscr avec une femme cultivée.

— Nous allons nous promener rue Lafayelte en échangeant des idées nobles.

— C'est ça.

— La rue Lafayette est symbolique : elle commence boulevard de la Yillelte, dans le peuple et dans le négoce, et elle finit rue de la Chausséed'Anlin, dans le demi-luxe et dans la galanterie. Je ne serai pas assez sournois pour vous lendre le piège d'une voiture...

— Je n'ai pas peur... Soyez juste : vous allez déjà beaucoup mieux.

Trois heures de marivaudage coupées par un dîner pris dans un tea-room de vieilles filles. M™* Maquaire, désireuse de plaire, expose sur lout, et à propos de tout, des opinions empruntées aux journaux mondains. Gabriel ne la contredit pas. Elle se laisse même embrasser, un peu, pas trop. Ils ne sont émus ni l'un ni l'autre. Il y a là quelque chose d'atrocement vulgaire, qui finit par la choquer elle-même.

•— Mettez-moi à la maison, propose-t-elle.

— Déjà!... Vous disiez?

— Je ne disais rien, ou je disais des bêtises.

— Par exemple!

— Et vous même vous pensiez à autre chose.

La rue de M™® Maquaire est déserte. C'est une rue funèbre et luxueuse, une de ces rues rastaquouères de Paris, sans la vie joyeuse et animée d'un quartier, sans boutiques, sans passage de voitures, une rue-caserne semblable à un immense hôpital pour riches.

— A mercredi?

— A mercredi.

— Sans faute?

— Sans faute.

Il lui baise longuement la main, mais elle le force à relever la têle, le regarde dans les yeux et s'écrie :

— Mon pauvre petit!... mon pauvre petit!... Comme vous êtes malheureux!

''n rentrant, Gabriel trouva la Madama qui Tatten- ' . Elle n'avait pas mangé. Elle avait froid.

Il n'y a pas de lettre pour moi? iuterrogea-t-il -^itôt.

- Non, répondit-elle, en grelottant.

- Vous n'auriez jamais — je ne vous en voudrais pas — vous n'auriez jamais chipé... histoire de rire... UDO lettre...

- Oh!

- Ne vous mettez pas en colère; répondez-moi : oui non?

- Non.

- Vous le jurez?

— Bien sôr. Qu'est-ce que c'est donc que cette l'ttre-là?

— Une lettre importante... Pourquoi n'avez- vous pas mangé?

- Je ne puis manger quand je suis seule; j'ai perdu l'habitude.

— J'ai rencontré un parent; je n'ai pas pu vous pré- V 'nir.

- Vous n'avez pas à me prévenir. Vous êtes libre,..

- Pauvre Madama!

- C'est ça, plaignez-moi ; il ne me manquait plus que Voulez-vous que je réchaufl'e votre dîner?

— Non. Je veux que vous alliez vous coucher; vous n'avez pas bonne mine... Vous avez eu froid; pourquoi n'avez-vous pas fait un peu de feu?

— Ah! murmura-t-elle, je préfère quand vous blaguez; ça me fait moins de mal.

I.ui aussi préférait la Madama moins simple, moins n signée... Il aurait passé une excellente soirée avec M'"* Maquaire , laborieusement intelligente , mais agréable à voir, si elle ne s'était pas avisée, après trois heures de comédie, de l'appeler «^ mon pauvre petit », avec une sincérité poignante. Et de trouver la Madama, grelottante sous son petit châle noir, devant une

bougie agonisanle el un repas auquel elle n'avait pas^ touché, cela le bouleversait tout à coup, l'emplissait de pitié.

— Restez, dit-il.

La voyant illuminée de bonheur, il songea : « Je suis un mendiant qui se paie le luxe de faire l'aumône! »

Ce qui esl la vie des autres ne sera donc jamais qu'un roman pour moi?

— Je n'ai pourtant pas été un enfant si heureux! soupira Gabriel... Mais il suffit que quelque chose appartienne à mon passé pour que je le regrette. Je regretterais les gifles, si l'on m'en avait donné. Je regrotte la petite torture de la voilette que ma bonne nouait si rudement, quand il faisait froid, et le goût de gomme que le tulle à pois mouillé me laissait sur les lèvres. Je regrette la petite odeur triste de l'allumette suédoise, au moment où l'on allumait ma veilleuse pour me laisser en proie à toutes les terreurs de la nuit... Quand papa et maman allaient au théâtre ou dînaient en ville, ils me confiaient à ma grand'mère Cordif qui habitait au-dessus de chez nous. Au-dessus de chez nous, c'était le cinquième, une vue riche en toits et en cheminées. J'ai eu là les plus belles peurs de mon existence, les vraies, celles qui glacent le sang. Cependant j'aimais ma chambre; elle ressemblait aux chambres des maisons de poupées, avec le plus grand luxe de rideaux : chaque fenêtre avait Fes rideaux de mousseline, son store de guipui-e et des grands rideaux de taffetas bleu de ciel ; le lit était protégé par des ri-

deau\ blancs qui se rejoignaient, par le bas, comme (ies ailes d'anges refermées. El quel mobilier ptai sant,!... Un secrétaire en bois de rose, portant de^ camées qui avaient l'air en sucre, sur un fond azuré il y avait les mêmes camées sur le petit soufflet d la cheminée, sur la pendule, sur le lustre : d( profils de dames aux cheveux compliqués. Je mu souviens aussi d'un petit chalet suisse qui jouait Zampa avec quelques manques : « 0 ma belle pa- « tri...e! Adieu donc, mes amours! Adieu donc mes « amours! » Pendant très longtemps j'ai cru que les amours étaient des choses mystérieuses auxquelles on disait sans cesse adieu, pour avoir une occasion d'être triste. C'est quand je n'ai plus cru à cette vérité que j'ai pu la vérifier par moi-même... Rien ne me paraissait plus beau que cet appartement et surtout que cette chambre qui avait été, autrefois, la chambre de ma mère. Quand j'avais eu l'oreille bien égratignée par Zampa, nous dînions, puis nous jouions aux dominos. Autre motif de transes : j'adorais le double blanc et le double six me paraissait si lugubre que je le rejetais subrepticement dans la pioche, pour ne plus être impressionné par ces trois paires d'yeux brillants. « Tu triches! me repro- « chait ma grand'mère; c'est du joli : tu finiras surl'écha- « faud, mon bonhomme. » Comment lui expliquer ! J'ai su, dès lors, combien il était pénible de refouler ses motifs d'émotion et de passer pour une bête, par crainte du ridicule. Cette phrase : « La dernière partie v me donnait un singulier malaise. Je savais trop ce qui allait se passer. Déshabillé, couché, bordé, j'entendais encore : « Je laisse la porte ouverte, mais tu n'as pas »< peur, capitaine Phœbus! » Souvenir de Notre-Dame de Paris l... Le capitaine Phœbus claquait des dents... Ma grand'mère n'était pas très âgée en ce temps-là. Elle avait même gardé un visage frais et uni, sous ses bandeaux noirs. Mais elle était toute mince, toute menue, toute fragile. Et si j'avais peur, ce n'était ni des fan-

tomes, ni des voleurs, non... j'avais peur qu'elle mourût là, tout à coup, dans le noir, à côté de moi. Je guettais le faible bruit de sa respiration et, quand je ne l'entendais plus, je frissonnais. Les douze coups do minuit, surtout, me terrifiaient pour ce qu'ils laissent après eux de silence tremblant et d'anxiété... N'y tenant plus, je commençais : '< Tu dors grand-mère? » La réponse était immédiate et infaillible : « Oui, mon « enfant. » Et comme cela, cinq ou six fois, jusqu'à ce que le sommeil et la fatigue m'abattissent, haletant et brûlant... Mais quelle joie, le matin venu! Et comme j'étais payé de mes peines! Le matin, chez ma grand' mère, c'était toujours plein de soleil; cela sentait toujours bon le dimanche. Les camées me souriaient; le chalet jouait Zampa sur le mode gai : « Adieu, mes amours »; oui adieu, bon voyage; on vous a assez vus! Grand'mère vivait! Elle vivait! Je l'entendais trotter, fredonner. Il me semblait que je l'avais sauvée...

— Écoutez! interrompit Serginelle, mon fils Maxime- Lucien vient de se réveiller!

— Suis-je bien? Je ne veux pas qu'il ait une mauvaise impression de moi, pour notre première rencontre.

— Vous êtes ravissant. Nous pouvons entrer, Thérèse?

— Oui, oui, entrez vite!

0 surprise! C'est la voix de Thérèse jeune fille, sa voix enfantine, pointue. . . Et Thérèse elle-même, là, dans ce grand lit, ses cheveux ramassés en catogan; c'est Thérèse à quinze ans, avec cette mine de gouaille et de tendresse qu'elle avait pour cacher son trouble.

— Estampe, rem^rque-t-elle : La jeune accouchée. Je te présente umn til?.

— Bonjour, le (ils. Sois beau et solide, mon gars, et ne t'occupe pas du reste.

— Oh! c'est un gaillard et déjà bien égoïste, je te remercie. Mais qu'apportes-tu donc?

— Mon petit cadeau.

— Pour moi?

— Pour lui, pour ton fils quand il aura six mois : le nègre dégustateur, entièrement ciselé à la main par l'auteur, modèle de luxe.

— Tu es gentil! Il peut m'embrasser, Lucien?... Il te permet de m'embrasser. Il s'en fiche : ce n'est plus un mari, c'est un père. Embrasse aussi ton jeune cousin... Tu es le premier, en dehors de Lucien et de moi. Là... Vous êtes de très vieux amis, maintenant. Songe que nous, le père et la mère, nous ne le connaissons que depuis deux jours; c'est A peine si j'ose le tutoyer. Il est d'ailleurs d'une fatuité!... u Tu le sais que tu es beau, « monstre! » C'est un amour! Pas, que c'est un amour, malgré ses défauts?... Et toi, Gabriel?

— Moi, rien.

— Gomment, rien?

— Rien... Voulez-vous me permettre de pleurer un peu dans mon mouchoir... Na... C'est fini...

— Je devine... murmura Thérèse.

— Pleurez tout votre saoul : nous comprenons, dit Serginelle.

— Pensez, balbutia Gabriel... en vous quittant je vais retrouver mon café... et des gens qui sentent le parapluie mouillé...

— Restez avec nous.

— Je les retrouverais tout de même demain; je me connais. Et puis vous êtes trop bien, tous les trois... Je vous dérangerais... Oh!

— Qu'ya-t-il?

— Maxime-Lucien me regarde... si sérieusement! Il a l'air déjà de me donner une leçon... avec sa bonne boule toute ronde... Oui, mon vieux, tu as raison; ça n'est pas toujours rose, mais en somme ça en vaut tout de même la peine. Comme il me regarde!... Je n'ai pas une bonne boule toute ronde comme toi, hélas! J'ai la tête triangulaire, modèle Gétord de Nerval, Villiers de

l'Isle-Adani, Tristiau Corbière; ça me donne toutes les fatalités, si ça ne me donne pas le talent... J'ai attiré sur moi les influences malignes qui menaçaient la faniille. Toi, tu seras tranquille et heurcujf, je te le prédis... '

— Il a l'air de vouloir se rendormir, annonça ; Thérèse.

— Il n'aime pas les conférences. Dors, mon vieux... ISous nous reverrons.... Je t'apporterai de belles grimaces...

— Nous n'allons pas te lai'=!ser comme ç:i...

— Je vous jure que je suis content, que je m'en vais meilleur... Au revoir, mon tout petit, au revoir...

— Et merci pour le nègre.

- Oui, oui...

— Pauvre Gabriel, dit Thérèse à son mari quand Gabriel fut parti; ça lui a rappelé Marie et l'enfbnt qu'il a cru avoir. Il le regrette comme un enfant mort. Est-ce curieux! Il n'aurait qu'à se marier. Tii ne trouves pas cela un peu niais, de persister à aimer une menteuse pareille? Il devrait être enchanté, au contraire. La vie, ce n'est pas du regret, c'est de l'espoir. Mais sa mère nie l'avait dit : « Quand Gabriel prendra une maîtresse, « il en aura jusqu'à la fin de ses jours. » Seulement, elle ne prévoyait pas qu'il en aurait jusqu'à la fin de ses jours, sans la maîtresse!

— C'est un bon garçon, dit Serginelle. Quelle veine tout de même que Maxime n'ait pas la tête conformée comme la sienne!

Nous étions assis à quelque dis lance un de l'autre, jouant à la balle avec nos pommes vertes. Elle en manqua une qui lui tomba lourdement sur le front et lui fit mal; elle y porta la main, riant d'un œil et pleurant presque de l'autre. Pauvre fille! Butor que j'étais, moi qui ne savais pas lui donner un baiser.

Gavarni.

- Je veux jouer aux billes, dit Gabriel. Mais au bout de quelques minutes :

— J'en ai assez, opina la Madaraa.

— Pouce?

— Pouce! En voilà une distraction de gaga!

— Vous n'y mettez pas d'âme!

— Pensez-vous!

— Assez joué, alors?

— Assez joué.

— Assez joué aux billes. Maintenant, vous allez jouer à bouder près de la fenêtre et je jouerai à sculpter un monsieur qui salue de son chapeau haut de forme d'une main et qui se frotte leventre de l'autre. C'est un monsieur poli et légèrement indisposé. Mais vous ne ra'écoutez guère. Boudez auprès de la fenêtre, Madama.

— Je bouderai si c'est mon idée.

Selon le programme indiqué, Gabriel retourna à la sculpture et la Madama regarda successivement la rue

avec une sorte de convoitise, et l'artisan avec une sorte de rage. Quand la Madama s'ennuyait, elle s'ennuyait férocement, bâillait coname une tigresse et semblait attendre, avec des yeux pleins d'eau, quelque catastrophe.

— Elles sont propres, vos récréations, reprit-elle, et je les retiens.

— Que désirez- vous donc ?

— C'est à vous de vous ingénier...

— Belle et forte parole! Ce qui m'amuse ne vous amuse pas et vous ne savez pas ce qui vous amuse.

^ Pas de jouer aux billes, en tout cas.

- Soit.

— Expliquons-nous.

— Croyez-vous?

- iXous avons peut-être eu tort... Mais nous allons nous disputer...

— Jamais de la vie. Je vais vous aider.

— Je n'ai besoin de personne.

- Vous ne me trouvez pas assez beau?

— Si. '

— Pas assez coquet?

— Si.

— Pas assez gai ?

— Vous le seriez plutôt trop.

^ Pas assez aimable?

— Vous avez vos jours...

— Mors?

— Alors... c'est si difficile... Avec vous, on se sent plus seule qu'avant...

— Ah!

— Vous péchez, sans doute, par excès de bonté.

— Sans doute.

— Je ne veux pas dire que je vous préférerais méchant, mais... votre seul tort est de vous croire supérieur,

— Oui?

— Oui. Attention! Voilà que vous allez vous fâcher.

— Moi?

— Où il y a de la franchise il y a de la vexation. Donc, votre tort est de vous croire supérieur. Je n'ai peut-être pas votre facilité de parole, mais je sai.s observer. Vous prenez facilement de grands airs. Et qu'est-ce que vous êtes?

— Je vous le demande.

— Un riquiqui, ni plus ni moins.

■ — Entièrement exact. Une question : Qu'est-ce que c'est, un riquiqui?

— C'est un riquiqui. De plus, quand je me suis mise avec vous, je croyais que vous étiez un auteur. Si l'on me demandait : « Que fait-il votre ami? », je répondais : « 11 est auteur. » Auteur comme Alzac, comme Casimir Delabigne, comme Berlaine,

— Vous êtes enrhumée?

— Non. Pourquoi?

— lime semblait... Continuez...

— Je vous épate un peu, parce que je retiens les noms. Vous n'êtes pas au bout de vos surprises, ma vieille. Donc je me mets avec un auteur. Bon. Au bout de huit jours, monsieur change de métier et devient ouvrier en chambre ; monsieur fabrique des jouets du soir au matin, en chantant des chansons idiotes...

— Quand je travaille de mes mains, il faut que je chante; ça aide; voyez les peintres en bâtiments.

— Si encore monsieur le cachait.

— Lâchez la troisième personne.

— Quelle troisième personne? Je n'ai que vous. Vous m'insultez, maintenant? Où en étais-je!... Ah! oui. Il ne s'agit plus de Berlaine...

— Ni d'Alfred de Bigny...

— Ni de Lafargue, ni de Raingaux, ni d'Oscar Valde, ni de tous ces poireaux avec lesquels vos amis et vous vous n'arrêtez pas de nous barber. Monsieur se met

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ouvrier, et il s'en vautel 11 envoie des petites circulaires pour informer les personnes qu'il a cédé son fonds d'auteur et qu'il en a pris un de commerce! Il fait installer un tour sur sa table et il vend lui-même sa camelote aux amateurs. Et moi, là-dedans? Sans compter que ça sent le bois et la peinture, et que vous avez des mains qui ne sont plus portables. Ce n'est pas qu'un poète m'exaltait, mais je ne veux pas d'un ouvrier en chambre; ça m'humilie; il n'y a pas d'ouvriers dans ma famille; rien que des commis et des fondés de pouvoir, pour votre gouverne !

— Madama....

— Je ne veux plus que vous m'appeliez Madama. J'ai un nom...

— Clotilde!

— A la bonne heure!

— Clotilde, je vais vous dire une grande vérité : vous n'aimez pas la douceur; vous êtes une femme bien portante, ardente, énergique; vous avez du sang dans les veines, vous avez des muscles, vous avez des nerfs et je vous en félicite. Il n'y a au fond que des malenlendus physiques. Clotilde, vous n'aimez pas la douceur. La douceur vous embête. Quand rien ne nous liait que le souci de manger ensemble le mieux possible, vous vous imaginiez que j'étais capable d'assaisonner notre liaison avec le sel des disputes et le poivre de la colère. Non, Clotilde... Ce n'est pas faute, pourtant, que vous y ayiez mis de la bonne volonté! Soyez juste : comment voulezvous que je sorte de mon caractère, puisque je n'en ai pas! Quand je vous ai connue, je vous ai apporté, à défaut de bijoux que ma modeste situation ne me permettait pas de vous offrir, une énorme quantité de « ouis », des « ouis » comme s'il en pleuvait. Je vous les distribue chaque jour, sans compter : « Puis-je sortir? » « Oui. » « Le livre que je suis en train de lire est « magnifique. » « Oui. » — « Si je portais un monocle? » « Oui. )) — « Si j'achetais une canne? »

« Oui. » — « Si je me teignais en blonde? » « Oui!.,. « Oli toujours, oui partout.

— Un homme, tel que je comprends un homme, répond plutôt non, et on ne lui en veut pas : on se sent protégée.

— Clotilde, vous n'aimez pas la douceur. Ce n'est pas de votre faute. La nature vous a créée ainsi. Vous êtes une brune énergique. Je suis un blond fade.

— Nous n'avons pas besoin de nous brouiller...

— Nous serons de fameux amis quand nous ne serons plus des amants; vous verrez. Nous sommes déjà attendris...

— Et si vous aviez raison, après tout?

— Il n'est pas obligatoire, quand on est deux, qu'il n'y en ait qu'un qui ait raison. On peut avoir raison tous les deux, mais successivement, tour à tour; jamais ensemble...

— Le plus joli, c'est que vous n'étiez pas drôle, mais qu'un autre, après vous, me paraîtra funèbre. Arrangez-ça. Enfin, j'ai la migraine, je ne sais plus ce que je vous dis, ni ce que vous dites.Est-ce qu'on a pris une décision?

— Oui.

— Alors, je vais mettre la soupe sur le feu?

— Oui.

— C'est tout?

— C'est tout.

— Je vais mettre la soupe sur le feu...

— Oui, ma fille.

— Si vous voulez, vous pouvez considérer tout ce que je vous ai dit comme très exagéré.

— Non, Madama...

— C'est la première fois que vous me dites non. Vous savez être dur... Je vais mettre la soupe sur le feu... Je ne suis pas cuisinière... Gabriel... Il ne m'écoute plus, seulement...

Un soir, attendu par Ilortense.

Sur la pendule ayant les yeux fixés, Et sentant son cœur battre à mouvements pressés, Le jeune Alfred séchait d'impatience.

{Mémoires de V Académie de Saint-Quentin.)

i Gabriel tailla en biseau un morceau de bois et sur '^ une belle feuille de papier achetée tout exprès, car Marie connaissait son papier ordinaire, il traça la première lettre anonyme de sa vie. Elle était conçue en ces termes : « Si vous avez écrit, il y a une huitaine de jours, une lettre restée sans réponse, sachez qu'elle a ^ été égarée par la poste et veuillez en envoyer une autre r à l'intéressé qui se trouve dans son précédent domi- ' cile. » L'adresse : Mademoiselle Marie Pélatz... toujours en caractères contrefaits. « Ainsi je verrai bien, calculait Gabriel, si c'est elle qui m'a écrit. » Il reçut par retour du courrier la réponse suivante : « Mon cher ami, je viendrai chez toi après-demain mercredi à trois heures. J'ai beaucoup de choses à te raconter. Affectueusement, Marie. « Il mit un baiser sur le billet, courut acheter des escarpins, une cravate et se composa, avec sa vareu8e de velours noir et un pantalon neuf, la plus élégante tenue d'intérieur. Comme il en essayait l'effet, devant sa glace, il perçut un frou-frou de robe sur son palier et chancela... Ce n'était pas Marie; Marie était trop j ordonnée et ponctuelle pour arriver ainsi en avance

d'un jour; el puis sa coquetterie l'en eût empêchée : il ne faut pas montrer tant d'empressement. C'était M"'" Delacruze qui arrivait à Timproviste. ]

— Coucou! Vous n'êtes pas mort? j

— Voyez plutôt.

— Alors je m'en vais... '■

— Vous veniez constater le décès?

-— C'est que je vous vois si magnifiquement vêtu! Je, suis sûre que vous alleodiez quelqu'un.

— - C'est toujours un peu vous que l'on attend...

— Je ne m'en fais' pas accroire k ce point, el j'ai bien envie de vous gifler pour vous apprendre à vous moquer du monde... Voici donc l'asile du talent; car vous avez -du talent, bien que je préfère, vous le savez, plus de lyrisme, plus d'au-delà, plus d'idéal, plus de vague dans la forme et dans la pensée. D'ail leurs, on affirme que vous renoncez aux Lettres pour vous consacrer au commerce des jouets. Je n'arrive pas à vous donner tort. Pourquoi s'obstiner? Si je n'avais pas le besoin absolu de produire, je m'arrêterais, moi aussi... A quoi bon?... 11 y a la vie...

Elle retira ses gants, qui étaient bleus, et fit miroiter les cabochons de ses b;igues de platine et d'ébène. Gabriel devinait la curiosité hostile de toute la maison, y compris de la Madania dont on entendait, à côté, le rire pointu. Mais Simone avait l'habitude de passer, royale, entre des haies d'étonnement; elle était chaussée de velours cramoisi, habillée de faille verte, coiffée d'un bonnet de forçat en soie rouge et elle portait sous le bras un portefeuille en maroquin blanc : « J'ai fait sensation faubourg Poissonnière 1 » remarqua-t-elle. Malgré tout, elle gardait son air dé jeune lille un peu mûre el de Muse départementale. Elle se plaignit de M. Cordif dont la jalousie devenait extravagante, depuis l'incident de l'hôtel de Fionie. Il prétendait viser, chaque semaine, la liste des invitations et écarter des éphèbes de tout repos, cependant, sous prétexte

qu'ils refusaient de s'asseoir et se couchaient devant les dames « conimes des couleuvres lovées », indiqua Simone dont le vocabulaire s'enricliissait chaque jour. M. Cordif trouvait cette attitude d'aulant moins convenable que les dames portent des robes courtes et qu'un regard profanateur est bien vite coulé. Pour s'éviter des scènes affligeantes, elle avait décidé de recevoir à la romaine, en robe prétexte. « Prétexte h quoi? » demanda M. Cordif au comble de l'angoisse. « VA il m'aurait aussi bien posé celle question devant dix personnes instruites. » Sa perpétuelle inquiétude, ses sursauts de bête traquée, les menaces dont on devinait gonflés ses moindres propos, finissaient par éloigner sans retour des invités que Simone avait eu toutes les peines du monde à attirer chez elle. En guise de compensation, M. Cordif proposait un mariage qui eût été l'embourgeoisement définitif. « Et je n'en ai pas le droit. D'ailleurs, poursuivit-elle, vous devez considérer que je suis folle d'orgueil à voujoir ain^i sauv'^r'arder un talent que vous ne vous êtes jamais donné la peine de contrôler, .l'ai beaucoup travaillé depuis ma première œuvre, mais je suis si difficile pour moi-même que je ne veux rien uionlrer avant d'être complètement satisfaite. Reste Jarrfm, que j'ai là, dans ma serviette... »

Une idée passa tout à coup dans la tête de Gabriel : « Si Marie, en arrivant demain, trouvait Simone, elle ne manquerait pas d'en être jalouse, et... »

— Revenez demain à deux heures et demie, dit-il. Aujourd'hui, nousserions dérangés. Vous l'aviezdeviné : j'attends quelqu'un et il me serait désagréable que vous fussiez interrompue dans votre lecture. Revenez demain, soyez, exacte et nous aurons un bon moment devant nous.

Le lendemain, M"® Delacruze arrivait à l'heure fixée et tombait dans une chambre fleurie si fastueusement qu'elle se récria, flattée : « Vous êtes un grand fou ; c'est

23 'i EDGAR

beaucoup trop pour moi. » Elle était, cette fois, habillée de noir, gantée de noir, fardée de noir et, par un phénomène incompréhensible, jamais elle n'avait paru aussi excentrique que dans cette tenue qu'elle estimait correcte et sévère. Elle avait pris de ses jeunes commensaux l'habitude de se coucher pour causer et, le sol n'étantrecouvert que d'une mince carpette, elle s'étendit bonnement sur le lit, après avoir jeté à la volée un chapeau funèbre comme un corbeau éployé.

— Si M. Cordifsurvenait,f]t-elleen riant, nous aurions une histoire. Mais il ne viendra pas, car j'ai pris la précaution de lui téléphoner, à un conseil d'administration où il est coincé jusqu'à cinq heures. Ainsi, je suis plus tranquille et lui aussi, car il a besoin du son de ma voix... Quand je veux le récompenser, je l'accompagne dans ses courses. Je l'attends dans l'auto et, chaque fois qu'il revient, bien qu'il soir sûr de me trouver là, il pâlit de bonheur... Avec mes talons pointus, je déchire votre dessus de lit : enlevez-moi mes souliers, s'il vous plaît.

Les souliers enlevés, elle inclina, en manière de remerciement, les orteils de son pied droit et porta ce pied jusqu'aux lèvres de Gabriel.

— Ah ! soupira-t-elle ; on est bien ici ; on doit travailler tranquillement... sans avoir peur de salir... car il faut être installé de telle sorte que l'on puisse jeter de l'encre partout. Bizarrerie de la destinée; j'aimerais une chambre sous les toits, comme celle-ci, des meubles simples, et M. Cordif s'obstine à m'assommer de son luxe... Qu'avez- vous donc? Vous êtes défait...

— Mais non, je vous assure...

— Donnez-moi la main, enfant... Oh ! mais il a la fièvre... Quel genre de fièvre est-ce là? Dites-le à votre amie qui vous aime bien. Quel genre? Dites vite...

Un pas léger... Elle! C'est elle! Le cœur de Gabriel bat lentement, lourdement. La clef tourne dans la serrure. M"" Delacruze a le tempj de s'asseoir sur le lit,

romme sur un canapé, les jambes pendantes au-dessus des souliers joints.

— Marie!...

— Oh ! pardon ! s'écrie-t-elle.

Mais Gabriel se précipite :

- Entrez! entrez! M"* Marie Pélatz... M""» Simone Delacruze,

-^ Allons, fait M""' Delacruze après un bref salut, et en sautant sur ses souliers qu'elle enfile adroitement, je vous laisse; la lecture est remise à une autre fois. Vous viendrez un de ces jours déjeuner à la maison; ça fera plaisir à votre... à mon...

— C'est moi qui pourrais revenir, propose Marie, humblement.

— Du tout, madame.

Sur le palier, Simone glisse à l'oreille de Gabriel :

— C'est dommage!... Quel ennui!... Votre Marie, n'est-ce pas? Prenez garde : les choses anciennes raccommodées, on n'en voit plus la fin... INous étions si bien, dans une telle harmonie! Aussi vous n'avez pas l'air pressé de retourner auprès d'elle, monstre! On peut venir vous surprendre, des fois ?... Quel dommage, tout de même!... Au revoir, cher ami que je plains...

Marie est là, derrière cette porte que Gabriel ne peut se décider à ouvrir. Il l'ouvre cependant. Marie tourne vers lui son joli visage bouleversé d'émotion.

— Oh! murmure-t-elle en désignant la cheminée, mon chéri... mon chéri... je ne mérite pas ça... La rose... Edgar... mon pépin... Tu m'a élevé comme qui dirait un autel!

Tonte mon ûme paraissait; elle avait fait oublier le corps ; je paraissais un très bel homme, dans le genre de Talma.

Stendhal.

— Oh I oui, j'en ai des choses à te raconter!... Mais, d'abord, que je t'admire!... Cela le change tellement d'être rasé!... et dans un tel chic!... Je te reconnais à peine et il faut que je me force pour te tutoyer! Dismoi que c'est bien toi, voulez-vous?

— Je suis Chcvetain Gabriel, le Délaissé, le Pauvre (îar.s solitaire.

— Je t'expliquerai, mon chéri... C'est M"* Delacruze qui l'a changé ainsi?

— M"*" Delacruze ne s'occupe que d'elle-même.

— Alors pourquoi vient-elle ici?

— A titre de bonne camarade, pour provoquer ta jijlousie.

— Ouiche !

— Tu vois : elle a fini de jouer son rôle ; elle est partie. . .

— Ce que tu es maître de toi, tout de même! Tu blagues, et moi c'est à peine si je trouve mes mots. Je suis sûre que tu as tout oublié...

— Oui... Te voilà, et j'ai tout oublié...

— Bien répondu... Ça m'apprendra... Mon chéri!... Tu es trop gentil, de m'accueillir, au lieu de me flan-

quer à la porte. Mais, vrai, de voir cette femme chez loi, ça m'a remué d'une façon désagréable... La scie aiguë de la jalouselé, comme tu disais... tu te souviens?

— Je me souviens...

— Et je débute par une scène, alors que je devrais... J'ai été méchante... méchante... Il ne faut pas m'en vouloir. J'ai été entraînée. J'ai été influencée... On a beau savoir ce que valent les femmes, on ne peut pas s'empêcher de les écouter. J'ai écouté M"*' Bivoaré. Elle parle bien; elle a de l'instruction, de l'autorité... Mon chéri : un vrai serpent... Elle me voyait nerveuse, indécise ; elle m'a poussée... Je pensais si peu à te quitter que je ne m'étais même pas munie d'une rose, pour le signal du départ, tu sais : les volets fermés, la bougie allumée, la rose sur le lit... Quand je pense que j'ai pu!... Mais c'était affreux, mon amour, comme si on faisait tout ça pour quelqu'un qu'on aurait tué. « Pas « d'importance, qu'elle disait. Dépêchons-nous. Il n'au- « rait qu'à revenir. » Sale créature! C'est elle qui m'a donné une rose de son chapeau... Au fond, tu aurais dû deviner que si j'avais agi par moi-même, j'aurais eu assez de goût pour ne pas choisir une fleur artificielle... Nous allons la jeter aux ordures, la rose de la mère Bivoaré. Et je te donnerai une belle photographie de moi, pour que tu la mettes à la place... Mon cher, elle me chambrait complètement. Elle avait peur de ton intelligence et elle débinait tes livres tant qu'elle pouvait, histoire de te diminuer, Ce que j'ai été bête 1 Je l'ai compris ensuite, quand il s'est agi d'affaires. Elle exigeait dix pour cent sur la commandite et quinze pour centsurles bénéfices nets. « Et quoi encore?lui ai-jedit: «■ Voulez-vous mon armoire à glace et ma houppette à u poudre? » Naturellement, il lui fallait ses bibis à l'œil et le thé à cinq heures dé l'après-midi, avec des petits fours feuilletés, etc., etc!... C'est là que j'ai compris la femme et que je l'ai roulée avec de belles pa-

rôles : « Qu'il ne soit pas question d'argent entre nous; « ça serait capable de salir notre amitié. Priez votre « homme d'affaires de se mettre en rapport avec le mien . « — Vous avez un homme d'affaires? — Oui, un vrai, un « bien véreux ! — Etes- vous folle ! — Causons chiffons! » J'étais plutôt pressée de me fâcher avec elle; faut pas s'encombrer. Pour te reprendre, là-dessus elle se met à trépigner, à pousser des cris et à m'accuser : « Ingrate ! « J'ai obligé une ingrate ! » El des mots! Alors, tu comprends : à la gare! Ça se passait dans mon salon; les ouvrières pouvaient entendre; sans avoir l'air de rien, 'ai sorti un siphon d'eau de Seltz et j'ai commencé à l'agiter, en femme qui a l'intention de s'en servir. Elle a calté en criant : « Vous entendrez parler de moi. » J'ai tout de même utilisé le siphon d'eau de Seltz sur une ouvrière qui avait passé la tête et qui rigolait. La mère Bivoaré est allée raconter des horreurs à mon commanditaire, M. Achille, avec qui tu m'as rencontrée un soir, au théâtre, et qui est bien avantageux, n'est-ce pas? Un jeune monsieur en vieux beurre, mais calé, et pour ce que j'en fais ! . . . Oh ! je n'ai pas ri tous les jours et je commence à croire qu'il y a des mauvaises actions qui ne portent pas chance. Pourquoi restes-tu si loin de moi, en visite, sur ta chaise? Laisse-moi embrasser ton menton, pourquejesente si c'est doux... C'est très doux, madame... Mon chéri!... Au fond je ne me suis jamais considérée comme séparée de toi. Il y avait deux Maries en moi : la méchante qui agissait et l'autre qui la regardait en pensant : « Marche toujours, ma petite, « tu t'en repentiras et tu seras bien contente de me retrouver, pour que j'arrange ça. » Tu avais dissimulé ton écriture, sournois, mais je l'ai tout de suite reconnue, car il n'y a que toi pour avoir des idées pareilles. Et puis, tu avais oublié que tu écrivais tes titres avec un morceau de bois taillé! Je t'aime, mon trésor retrouvé... Tu vois: j'ai la [robe que tu m'avais achetée; je suis telle quelle...

— Plus cetto poire en émeraude...

— C'est du toc! Tu t'imagines donc que je suis devenue riche ! Tu ne me demandes pas de nouvelles, de mon commerce... Ah ! mon chéri... mon pauvre chéri ! Du travail pendant douze heures par jour, oui, et au bout de ça!... Tenez, ma bonne dame, il se, rapproche le Gabriel il daigne poser ses lèvres sur ma main; il est tout content à la pensée que je vais retomber dans la mouise. Ae pousse pas des oh! et des ah! Je te connais, vieille pratique!... Un jour ou Tautre, je fermerai boutique et nous irons choisir une belle chambre du côté de Passy... Je n'ai rien de plus que quand je suis partie, en dehors de mes bottes de daim gris — tu les trouves gentilles, mes bottes? Je coiffe la femme du bouif ; nous sommes en compte — et de ce pendentif en simili?... Laisse ma main, tu vas lamangerl Je vous dis que ma débine l'exalte! Tu le dégèles, iceberg à la crème au chocolat que j'aime et tout!... Tes parents vont bien?... Oh! pendant que j'y pense : une de mes clientes, une comtesse, ma chère, voulait avoir un autographe de toi pour le mettre dans sa collection. Je lui ai donné une lettre, pas une intime, une lettre bien sérieuse où tu m'appelais ta petite fille. On me parle souvent de toi. Je dis : « C'est mon ami. » Tout le monde te connaît; c'est épatant; mais ils croient que tu te saoules dans les cafés. J'ai beau jurer que non; ils y tiennent; je finis par leur raconter que tu bois onze cocktails avant ton déjeuner ; ça a l'air de leur faire plaisir et ça ne te donne pas mal à l'estomac... Ça t'émeut d'être connu?... Non!,,. Drôle de corps! Moi, quand je vois Mary, en lettres d'or sur mon balcon, je reçois comme une secousse. Ce que j'en ai, tout de même, à te raconter, en dehors de mes misères. J'ai un perroquet rouge et bleu qui s'appelle Roméo et qui bouffe mes pantoufles en me traitant de « crotte de bique ». Il faudra que tu viennes chez moi. C'est tout simple, tu sais, tout simple,,. Tu pensais que j'allais te

revenir ci)UYei'le de perles et avec des grands airs! Tu as toujours méconnu ta Marie... Mon trésor, tu es joli comme un chérubin, mais tu as une voisjne qui chante faux... Elle chante... attends donc... elle chante Iphigénie, de Grieg.

— De Gliick.

— Moi, je prononce Grieg. J'ai une amie qui se destine à l'Opéra et qui vient, le soir, travailler sur mon piano, un tout petit piano, acheté d'occasion... Elle chante aussi Iphigénie, mais un peu mieux que cette seringue!... Elle est jeune, la voisine? Tu la fréquentes? J'espère que tu m'es resté fidèle. Je t'ai donné le droit de me haïr, je ne t'ai pas donné celui de me tromper... C'est plus facile, de rester fidèle à quelqu'un dont on est séparé: on ne pense plus à ses défauts... A propos, qu'est-ce qu'elle faisait la mère Delacruze, sur ton lit? Elle te barbait, pauvre chou, p;is autre chose, car j'ai remarqué qu'elle avait encore tout son rouge sur ses lèvres. iMoi, monseigneur, je serais tout à fait vexée si j'avais, en sortant d'ici, mon rouge sur les lèvres... Pas si vite... Pas si vite... A toi, maintenant... Ne me cache rien. Je t'excuserai : d'abord tu es un homme et puis j'ai eu des torts vis-à-vis de toi.

— Qu'y avait-il dans la première lettre?

— Pas d'importance. Mes lettres, tu sais...

— Tu ne t'en iras plus?

— Je resterai tant que tu ne me renverras pas. Mais je veux savoir ce que lu as fait pendant mon absence... Voyons : comment s'est appelée mon absence ? Simone ? La voisine-qui-chante-faux ?. . .

— Elle s'est appelée Marie...

— Mon amour! Ça serait à s'en aller tous les jours pour entendre, en revenant, ces bons mensonges-là! N'oublie rien ; dis-moi tout, comme quand nous rentrions le soir et que nous nous racontions notre journée. Tu as souhaité ma mort?

— Non.

liUGAR 2 VI

Alors, lu ne in"aiin«s pus.

Je me doutais bien que tu reviendrai».

- Fat!

- Tu avais oublié de m'embrasser.

— Si jamais tu me quittes, toi, tu m'embrasseras?

— Sur les lèvres, pour les absoudre de m'avoir menti; sur les oreilles, pour les remercier de m'avoir quelquefois écouté; sur le front, comme on baise sur la tète un oiseau prisonnier, avant d'ouvrir les mains...

— Trois petits baisers, et puis s'en va^Ne te vante pas. Tu m'appartiens et je passe l'éponge sur le passé, s'il est bien entendu que tu es libre de tout engagement...

— Oui. Je t'aime...

— Ce veston de velours te sied... tu es fin... tu es malicieux ; tu ressembles à un curé, du temps où on les appelait petits abbés et où on les peignait en pastel... Tu as eu des torts, toi aussi : ce collier de barbe... On n'avait pas idée...

— Marie...

— Parlons encore, parlons... Quand on parle, c'est comme des fiançailles; il faudra parler jusqu'à ce que nous ne sachions plus du tout ce que nous dirons, tant nous aurons envie de nous taire.

- Déjà, j'éprouve un désir de silence !...

— Mon amour... mon petit bonhomme célèbre... Ma comtesse à l'autographe voudrait te voir... Merci bien... Je ne te présenterai qu'aux dames qui ont passé la cinquantaine. Et «ncore! Ma comtesse est jeune. C'est vrai qu'elle n'a ni cheveux, ni cils, ni sourcils; mais sait-on jamais? Tu es si original!...

— Je ne suis plus original. C'est même extraordinaire ce qu'en ce moment je me sens un homme comme les autres...

— Mon chéri ! Tu m'aimes, voilà tout.

2i2 EDGAR

Soudain, trois coups furent frappés à la cloison et 1î Madama prononça :

— Est-ce que je mets la soupe sur le feu ? « C'est ta bonne? » denaanda Marie.

— Je ne dtne pas ici, se hkia. d'interrompre Gabriel, Mais la Madama reprit :

— Non, mademoiselle, je ne suis pas la bonne; je suis une personne comme il faut, et une dame du monde, avec voire permission. Je parle de mettre la soupe sur le feu, pour m'amuser, et c'est affaire entre M. Chévetain et moi.

— Ce qu'elle s'explique bien! admira Marie, on jurerait un livr#

— Non, mademoiselle, répéta la Madama, je ne suis pas la bonne. On peut être comme il faut sans avoir un tromblon noir, une jupe de danseuse, du noir sur les yeux, di'S gants noirs et un portefeuille blanc, ce qui vous fait ressembler, en fin de compte, à une lettre de faire-part...

— Vous vous gourez! s'écria Marie au comble de la joie. Vous vous mettez le doigt dans l'œil, ma bonne chère dame! Celle en noir est partie! Moi, j'ai un tailleur jaune, des gants blancs et un beau petit chapeau jaune. Je considère donc votre honorée comme nulle et non avenue; toujours dévouée à vos ordres, et je signe : une qui vous dis « Zut ». << Passe une jaquette, Gabriel (( et filons. Les murs sont en papier de soie ici! »

Elle ajouta tout bas :

« Elle ne dit plus rien, ta maîtresse, crapule! »

Et à l'intention de la voisine, Marie entonna, de sa

voix la plus caressante, cet air d'Iphir/énie qu'elle avait

appris de son amie la chanteuse :

Lois dès la plus tendre enfance, Nous n'avions qu'un même désir.

Ah ! jraon cœur applaudit d'avance Au coup qui va nous réunir...

L'amour humain, aux endroits même où il semble profond comme l'Océan, a des sécheresses subites, inouïes : c'est la pauvreté de notre nature qui fait cela.

Sainte-Beuve.

— Quand il n'y a pas de feuilles, on n'a pas besoin de connaître le nom des arbres; quand les champs ne sont que de la terre qui se repose, on n'a pas à se creuser la tète pour savoir si c'est de l'orge ou du seigle; on n'a envie ni de cueillir les fleurs ni de manger les fruits; bref, on profite mieux de la campagne et on peut causer. Où sommes-nous ?

— Je ne sais pas. Nous avons voyagé trois quarts d'heure et l'employé a annoncé une station d'une voix si agréable que, ma foi, je t'ai dit : « C'est là. Descen- « dons. »

— Il n'y a que toi pour trouver des campagnes pareilles aux environs de Paris I C'est aussi triste que si l'on était loin.

— Tu es triste?

— Non. Et toi?

— Un peu.

— Oh!

— Merveilleusement triste. Si tu savais de quoi est faite celte tristesse-là, tu serais flattée, Marie.

— Surtout, n'aie plus peur de moi. Méfie-toi, bien entendu, parce que, quand on aime, on se méfie toujours; mais méfie-toi avec confiance. Et pour commencer, dis-moi de belles paroles d'amour. Au fond, je ne t'ai quitté que pour te laisser en faire une nouvelle provision.

— Je t'aime.

— C'est rudement beau! On n'a rien trouvé de mieux. Encore !

— Je t'aime. Avec toi la vie m'est facile et légère ; j'ai de la considération pour les passants et je me ris des intempéries. Tu me donnes la force..

— Je suis ta béquille. Appuie-toi, mon amour.

— Toute la vie...

— Toute la vie...

— Comme c'est court !

— On s'en contentera. Moi aussi je veux te dire quelque chose de beau... Écoute, Gabriel...

— ... Tu ne dis rien !

— Tu m'as tout de même entendue...

— Oui. Tu es sûre de ne pas exagérer?

— Très sûre.

— Si nous restions ici aujourd'hui encore?

— Impossible. Tu viendras déjeuner chez moi... Il faut que je passe au magasin... Une échéance.

— Ennuyeuse?

— Je ne réussis guère, — tu vois comme je suis mal habillée, — mais j'ai de l'ordre. Ne te tracasse pas. Nous avons encore cinquante minutes pour rester dans la poésie. Inscris nos initiales sur ce chêne qui est un tilleul... Et puis non : c'est bon pour les gens qui doivent se séparer. Moi je suis marquée G. C. dans mon cœur.

Ils traversaient une de ces petites villes de banlieue oîi les indigènes voient l'étranger avec une sorte d'exaspération, en dehors des dimanches auxquels ils sont résignés. Marie participait à la pudeur des dames ofl'us-

quées et suppliait Gabriel : « Tiens-toi mieux, mon chéri, pour prendre de bonnes habitudes... » 11 ne récoutait pas. Il sentait un flot de délices l'envahir, un bonheur impétueux, comme si vraiment Marie lui infusait sa force, sa santé; cela lui donnait une sorte d'ivresse; il riait sans cause; il répétait : « Tu es là! Tu es là! » Une féerie! Comme elle avançait joliment, fermement, sans trébucher sur les pavés aigus! Il n'y avait qu'elle pour marcher de la sorte. Et il se désolait: « Ces pavés qui vont te faire mal ! » Il eût voulu jeter des tapis sous ses pieds. Il aurait tué à coups de canne un chien de garde qui l'avait effrayée en aboyant. Tout ce qui n'était pas elle lui semblait terne et maussade comme un paysage dont le soleil s'est détourné. Il portait son manteau, son sac, son ombrelle, et ces fardeaux lui étaient autant de caresses. Il l'arrêta, pour reprendre son regard qui était très doux et voilé de larmes reconnaissantes et pour baiser, avec des « Merci 1 Merci ! » entrecoupés, ses chères mains abandonnées dans une langueur nouvelle, ses mains rendues à leur faiblesse voluptueuse. Rien ne mourait donc, pas même l'amour. Elle balbutia encore : « Je ne mérite pas... » mais il but ce blasphème dans un baiser et elle se lut, avec un sourire meurtri de remords.

Ils allèrent ainsi, soulevés, jusqu'au train qui devait les ramener et qui attendait placidement : « Il s'en ira dans dix minutes, remarqua Marie après avoir consulté l'heure à son bracelet-montre : c'est un express qui ne s'arrête pas... )^

Et soudain, sans transition aucune, sans explication plausible, Gabriel fut saisi d'une sorte d'amertume, de détresse empoisonnée, de découragement, d'ennui. Il se demanda s'il ne devenait pas fou. Et aussi il se demanda s'il ne venait pas de donner toute la somme d'amour dont il était capable. Marie lui paraissait une étrangère. Il .sq souvenait de ses mots d'ignorante, de sa dureté, de ses mensonges. Volontiers il aurait fui.

Il pensa : « Cela se pasi^era; cela va se passer... » 11 se sentait afireusement pauvre, dépouillé, nnialade, avec un goût de cendre et de fiel dans la bouche.

— C'est bon de s'aimer, dit Marie.

Il répondit : « Ah ! oui » sur le ton d'un homme qui se réveille. Elle se méprit :

— Tu (:s triste de retourner en ville. Baste ! Nous reviendrons ici tant que tu voudras, lu entends, mon amour... Une risette, vite! On s'aime h Paris... tu sais... Ion fameux Paris dont lu ne pouvais pas le passer... Mon petit que j'aime... Et puis, là bas, une surprise t'altend.

— Une surprise ?

— Oui... tu verras... Tu as dû prendre froid... Mets mon manteau... Oh ! épatant! Tu as l'air du dogue de Venise, mon amour... Tu te sens mieux? Les couleurs te reviennent. Il n'est guère solide, mon mari, ma bonne madame. On démarre... Vous êtes bien dans mon manteau? Cher amour!... Ouf! Qu'est-ce que tu as pu avoir pendant un moment?

Le luxe a peu de jouissancts indépt ndaatf s de l'orgueil.

Marmontel.

Gabriel revint à Marie, par la pitid. Qu'eût-elle fait sans lui ? Elle était pauvre, harcelée sans doute par le souci de Téchéance, à deux doigts d'une liquidation judiciaire ou d'une faillite. Il la devinait guettée déjà par les hommes sombres qui perpètrent ces tragédies commerciales. Dans son enfance, il avait vu une certaine M""" Juveigneur, pâlissière, dont M. Chévetain avait dit en la désignant, si vieille dans sa boutique obscure : « La pauvre vient de faire faillite I » A quelques semaines de là, il avait revu M""*" Juveigneur, courbée par la honte et rasant les maisons. Ce spectacle l'avait si bien secoué qu'il était rentré en larmes pour demander à son père : « Tu ne feras jamais faillite, toi? » A quoi M. Chévetain avait riposté : « Non. D'abord il faut être commerçant. » Pendant longtemps, Gabriel avait considéré avec respect ces coniuierçants pleins de bravoure qui peuvent vivre comme les autres hommes, avec un fantôme aussi redoutable derrière eux. Sa vive imagination lui montra Marie couverte de l'humble châle que M™* Juveigneur croisait sur sa poitrine avec une broche de filigrane, coiffée d'un petit

bonnet, blanc et fuyant le long du fauboui-g Poissonnière en étouiïaut des sanglots dans son mouchoir. 11 crut lire l'annonce dans les journaux : « Ponestier Maurice, marchand de vins (M. Colbuque, syndic provisoire) ; Demoiselle Pélatz (Marie-Augustine), modes, actuellement sans domicile connu (M. Trépoutier, syndic provisoire)... Marie sans domicile connu ! lise reprochait de ne pas l'avoir gardée, malgré tout, auprès de lui, ce qui eût sans doute évité ce malheur. 11 la pressa contre sa poitrine et baisa ses paupières, surpris de n'y point trouver de larmes. Marie souriait. Elle murmura : « On a passé un bon moment ensemble... Faut croire que notre divorce ne pouvait pas tenir... Mais je le trouve tout drôle, tout changé. » Il se contraignit à plaisanter, stupéfait de celte inconscience. Déjà, il construisait un plan d'avenir. C'était son habitude. Il lui arrivait d'en édifier à l'intention d'une voisine de tramway, parfaitement inconnue de lui, qu'il quitterait tout à l'heure sans lui adresser la parole, mais qu'il associait en pensée à toute sou existence future. Le plan achevé dans ses moindres détails, il se levait froidement, descendait et n'y pensait plus. Pour Marie, il voyait un coin de campagne ; elle jouerait à la fermière et se reposerait près de lui, dans un atelier grand comme la maison, et tout baigné de lumière. Un budget sévèrement établi, les économies forcées, leur permettraient d'acquérir un bon gros cheval dénué d'élégance, mais solide, et un tilbury.

— On en trouve d'occasion au Tattersall pour deux cent cinquante francs, pensa-t-il tout ha\it.

— On trouve de quoi au Water Sale? demanda Marie.

— Je t'aime, se contenta d'expliquer Gabriel. Sois tranquille.

— Je suis tranquille, mon chéri.

Trop tranquille, avec, même, cette malice sournoise d'un enfant qui prépare un« bonne farce. Elle déclara que le train n'avançait pas et se plaignit de fourmis dans

KDGAR 'l'i'.^

les juaihes. La voilure, aussi, nallail pas assez vite, à son gré. Entin, quand elle fut devant sa maison, son visage prit une expression triomphale.

— Regarde !

Au premier, sur toute la longueur du balcon, s'étalaient ces mots, en lettres fulgurantes : Chapeaux — Mahy — Chapeaux.

— Et maintenant, suis-moi ! La surprise !

La surprise, c'était la gloire, la prospérité commerciale dans son insolence épanouie, au lieu des misères annoncées :

— Mon bon chéri... Je t'ai monté un bateau!... Tu vas voir! Tu vas voir!... Il faut me vouvoyer et m'appeler M"" Mary devant les autres... Nous n'en penserons pas moins, à part nous...

Un hall vert tendre où des lauriers taillés en ifs alternaient avec des banquettes style Adams. Et, dans ce hall, un garçon en livrée bleu de France, portant Mary sur sa casquette et des M énormes sur ses boutons d'argent.

— Eusèbe, vous pourriez rester près de la porte, lui jeta Marie, je ne vous paie pas pour que vous regardiez ce qui se passe dans les salons.

— Mais, madame...

— Ça suffit. « Par ici, monsieur Chévetain, c'est « le premier salon, le grand salon. »

Classique, ce grand salon destiné à la clientèle bourgeoise : une vaste pièce Louis XVI, un lustre considérable et, au bout des champignons de bois noir, des chapeaux discrets et vaporeux, les uns mélancoliques comme des fumées au crépuscule, les autres si légers, si frais, si printaniers, que l'on croyait voir, dessous, rire, de toutes ses dents pures, une joie de fiancée amoureuse.

Le deuxième salon était entouré d'une draperie en velours mauve : une coupe d'onyx descendait du plafond; la psyché d'or et d'ébène était d'un dessin hardi.

C'était le salon moderne. Si les vendeuses de la pièce voisine apparaissaient sous les traits de personnes agréables, mais un peu blettes, celles du salon moderne étaient jeunes, pimpantes, accortes, fardées avec générosité et coifTées avec prétention, Marie appelait les unes M""" Hettu et M"" Lanceron, et les autres, familièrement, Anne et Charlotte. Là les chapeaux élaienl cocasses : cabrioltls extravagants; monuments à créneaux; turbans d'odalisques; hauts de forme de paille entortillés de gaze verte ; Iromblons fleuris de campagnardes endimanchées; feutres de cow-boys; cônes de 1885 agrémentés de perruches; parodies des disques à brides de 1872 et des cabriolets 1840, calottes turques, pélases espagnols, tricornes de comédie italienne : des chefs-d'œuvre de grâce dans le ridicule; ils étaient très laids, ces chapeaux, mais ils avaient l'air de se moquer d'eux-mêmes avec tant d'esprit qu'ils en devenaient charmants.

— Ce sont mes enfants préférés, expliqua Marie. Ce qu'il y a de sûr et certain, c'est que je ne les comprends pas toujours...

Elle ajouta :

— Je veux aussi vous montrer l'atelier, monsieur Chévetain.

Au bout d'un couloir obscur, une porte noirâtre s'ouvrait sur l'atelier. A l'arrivée de Marie, les chansons se turent. Une petite, qui était en train de rire, acheva son rire, efl'rontément : « Vous êtes souffrante?» demanda Marie. Toutes les têtes s'inclinèrent. Elle jeta un dernier coup d'œil satisfait et reprit : « Je vous fais grâce de la manutention, monsieur Chévetain, »

Marie avait son appartement sur le même palier. C'étaient trois grandes pièces : une jaune, une grise, une saphir, sans destinations particulières : « On peut tout ouvrir, les jours de réception », mais neuves, impersonnelles et froides, comme si les salons de vente se continuaient. Un perroquet, sur son perchoir, dansa

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d'émoi el poussa des cris atroces à l'approche de Gabriel : « Prends garde! s'écria Marie, il te mordrait... Mon chéri, lu peux me tutoyer, maintenant que nous sommes seuls. Regarde bien tout pendant que je m'habille. Les Saxes sont véritables et tous mes tableaux sont signés. /> Elle revint habillée d'une robe gris perle bordée de chinchilla, des diamants aux oreilles, des bagues aux doigts, des bracelets aux bras, un collier au cou.

— Transformation complète!... Tu sais, mon pendentif est bien une émeraude... Je ne rafï'ole pas de ces boucles, mais ça fait cossu, tout à fait notable commerçante. Il faut se diiîérencier un peu des clientes qui ne portent que des perles... Elles sont déjà assez envieuses... Tu m'aimes, ainsi?... Tais-toi: la femme de chambre!

Une soubrette de vaudeville disposa un déjeuner de Ihéâtre sur un guéridon. Le perroquet s'était juché sur l'épaule de Marie et elle lui offrait des friandises qu'il cueillait délicatement entre ses lèvres. Il ne fut question que de cet oiseau pendant tout le déjeuner. Gabriel mangeait distraitement. Elle l'objurguait : « Voyons, monsieur Chévétain, vous n'avez donc pas d'appétit? » Et elle donnait des détails sur son installation qu'elle compléterait quand elle prendrait l'appartement du troisième, ce qui ne saurait larder. Elle vantait l'éloquence de son perroquet, la somptuosité de ses tentures, l'authenticité de ses objets d'art, Texcellence de ses vins, l'habileté de sa cuisinière, la science de sa manucure... Le café servi, la femme de chambre s'élant éclipsée, elle conclut :

— Voilà la surprise que je te préparais. J'ai -eu l'idée d'arriver chez toi avec ma vieille robe... C'est amusant, n'est-ce pas? Tout le monde me dit que je suis très amusante; moi je sais bien que, s'il m'arrive d'être drôle, c'est que j'ai été à ton école, mon chéri. Et maintenant, tu vas tout savoir: je fais des affaires splen-

dides; j'ai eu un gros succès du premier coup et je pense réaliser pour cette année un bénéfice net de quatre-vingt mille francs. Tu n'y comprends pas grand'chose ; mais c'est un début superbe. Je me suis débarrassée de la mère Bivoaré. Je cotnple en faire autant pour Achille, mon commandilaire, qui n'a pas d'estomac et qui est juste bon ù subvenliouner des modistes en boutiques. Quand je te parlais de mon échéance, tout à l'heure, tu tremblais pour moi, pauvre chou? J'ai un compte en banque! Je n'ai pas mis trois mois à culbuter mon ancienne patronne, Léonie Léotarii. Je veux qu'elle en crève ! Je suis bonne, mais j'ai de la mémoire... J'ai pris hier, avec toi, mon premier congé. Je reste toujours ici, pour la surveillance. Avec ces employées !... Je la connais; je l'ai pratiquée!... Cela ne m'empêchera pas d'aller me retremper souvent dans la bohème, chez loi, en toute simplicité et comme si de rien n'était... Tu es saisi, mon pauvre chou... Il ne tient qu'à loi d'en faire autant. Soyons sérieux une minute. Écoule : tu choisis l'idée qui se porte et tu la chiffonnes avec goût. Voilà. Suis-moi bien : je ne confectionne pas seulement des chapeaux pour les femmes qui me ressemblent... J'ai des chapeaux Ohé! ohé! et d'autres qui sont très rupture-dans-le-parc-de-Versailles-par-un-bel-après-midi-d'automne ! Je faisalterner le batifolage et la poésie, mais il y a toujours mon nom dans la coiffe. IMon nom, comprends-tu? Tu promets de m'écouter? Dame, il faut du tact et ce que tu appelles de la psychologie. Ah! j'ai du mal... pas tant qu'on le croirait avec le salon moderne; on ne se figure pas à quel point les actrices sont devenues ordonnées; il n'y en a guère que deux ou trois qui me demandent de l'éther, et encore c'est histoire de poser pour la galerie. Dans dix ans, je constitue une société par action, ou bien j'entre dans un trust... Qu'en distu?

Gabriel se leva, secoua la cendre de sa cigarette

dans une coupe et dit, 'à la grande surprise de Marie :

— Non, vous ne m'enlèverez pas ma gaieté.

— Est-ce qu'il est question d'enlever ta gaieté ? Tu divagues, mon cher bon.

— Non, reprit Gabriel avec un doux entêtement, vous ne m'enlèverez pas ma gaieté. Vous avez beau vous y mettre à tous, vous ne réussirez point. Cette petite ouvrière, tout à l'heure, celle qui riait, bien que la patronne et le monsieur fussent entrés, cette petite, c'est moi. Je rirai malgré vous tous et peut-être, excusez-moi, chère, à cause de vous. Le seul bien qui me reste au monde est d'avoir quelquefois rigolé... Comprends-moi, à ton tour : chaque fois qu'on rit d'un être qui le mérite, on venge une de ses victimes. Donc, voilà une affaire entendue ; vous ne m'enlèverez pas ma gaieté.

— Quoil Tu n'es pas content! Enfin, tu es tout de même assez extraordinaire ! Où la prends-tu ta gaieté? Hein ? Où la prends-tu? Je t'annonce que tu vas avoir un enfant... Patatras! Et puis je te dis : « C'était une « blague ! » Et tu es furieux ! Furieux ! Un homme qui ne peut pas se débrouiller tout seul et qui est incapable de faire la preuve d'une addition... Bon! Cette fois je te ménage une surprise, pensant qu'après t'êlre bien attendri sur mon sort, tu seras enchanté de me trouver en pleine réussite. Non ! Tu fais un nez lon^ d'une aune. On jurerait que ça te déplaît, que tu préférerais nie voir regrimper à notre « cintième » ,avec mes bagages dans un paquet. J'aurais dû m'en douter : si tu étais venu avec de bonnes intentions, Roméo t'aurait fait meilleur accueil, — ça a de l'instinct, ces bêtes-là... Dans ces conditions, mon pauvre Gabriel...; enfin, dans ces conditions, tu feras ce que tu voudras, mais je t'avoue franchement que je suis bien désillusionnée. Si c'est là ce que tu appelles aimer? Au surplus, c'est à ton école que j'ai appris à faire des tarées. Seulement,

25'. liDGAR

lu n'admets et lu ne comprends que tes propres plaisanteries... Tu pars?... Comme tu voudras... Oui, bien sûr... Autant vaut s'embrasser...

... Sur les lèvres pour les absoudre de lui avoir tant menti; sur les oreilles pour les remercier de l'avoir quelquefois écouté ; sur le front, comme on baise sur la tête un oiseau prisonnier, avant d'ouvrir les mains...

Je n'ai donc plus que toi, lyre, ma bienaimée !

Elisa Mekccedr.

Lu lettre a beaucoup voyagé, avant d'arriver sur la table de Gabriel; renvoyée boulevard Poissonnière, elle est allée rue Poissonnière et, enfin, faubourg Poissonnière, où elle a été réexpédiée de maison en maison, car le numéro était erroné. Elle a pris un aspect vénérable et mystérieux, surchargée d' « inconnus » à l'encre rouge, à l'encre noire, au crayon, de cachets et d'empreintes laissées par tant de doigts. Voilà donc la lettre de Marie, la dernière, celle qui provoqua le rendez-vous et la désolante conclusion. L'adresse en est dactylographiée... Gabriel hésite, mais la curiosité l'emporte et il lit ces mots inattendus :

Paris, 34, rue des Archives.

Monsieur,

J'ai l'avantage de vous informer que je suis preneur de toutes bouteilles vides: bouteilles devin, d'eau minérale, de pharmacie, de parfumerie, etc., dont vous désireriez vous débarrasser, aux meilleures conditions.

Un de nos employés se rend à domicile.

Veuillez agréer, monsieur, nos salutations empressées.

ALFRED GIMEL et FRÉDÉRIC PORTEREAU.

... Ainsi, ellt! n'avait pas écrit .. Gabriel encadra cetlf lettre qui compléta son petit musée, entre Edgar ei l'ombrelle de soie verte. Il reçut la visite d'un repor ter qui venait lui demander s'il fabriquait des jouets pour aider au lancement de sa littérature, ou s'il écrivait des livres pour favoriser la vente de ses jouets. Gabriel répondit qu'afin de sortir de ce dilemne, il se consacrerait désormais à la sériciculture. Il apprit que la Maciama avail quitté la maison et il reçut la carte cornée de M"*" Maquaire qui était venue le voir pendant son absence. Enfin, bien qu'il ne fût pas poète, il éprouva le besoin, après une telle émotion, d'écrire quelque chose qui ressemblât à des vers. Et il augmenta de cette page son traité de gastronomie à l'usage des bourses médiocres :

Pour que rien ne manque à la fête, Mets du citron dans le chianti.

Coupe du citron.

Un rond Mince, à voir au travers un sourire de femme ; Pose ce disque blond dans cette rouge flamme, Et attends.

Tu as le temps...

Attends d'avoir la bouche sèche de désir ; Berce-toi d'un regret; fomente un souvenir;

Humel...

Le citron se combine à ton vin qu'il parfume;

Italie! Idalies! Nostalgies!

Tu boiras le parfum si doux aux cœurs navrés. L'odeur de chair naïve et déjeunes cyprès Des violettes que tu n'auras pas cueillies...

Comme il se préparait à la solitude, la Madama surgit, sous prétexte qu'elle avait laissé chez lui une boîte de carton, vide, mais à laquelle elle tenait beaucoup. Elle était cérémonieuse, glaciale, et l'appelait monsieur. Ils cherchèrent la boîte qu'ils ne trouvèrent point. « Laissons cela! », proposa la Madama. Et elle exposa

ses griefs, Gabriel n'avail pas bien agi. De son côté, elle n'aurait pas dû déménager aussi vite, et sans le prévenir; mais elle avait sa dignité et elle ne pouvait continuer à supporter qu'il reçût tant de dames. D'ailleurs, elle ne logeait pas loin et elle était toute prête à revenir, s'il lui affirmait qu'il s'agissait de visites professionnelles d'actrices ou de lectrices, des visites comme en reçoivent les avocats et les médecins, sans que leurs femmes ou leurs maîtresses y. trouvent à redire. Elle ajouta qu'elle aimait Gabriel et qu'elle l'excusait de n'en être pas convaincu, car il n'avait pas l'habitude d'être aimé. Elle en trouvait la preuve dans l'importance qu'il attachait à des paroles négligeables : « Ce que nous disons ne signifie rien, en bien ou en mal; c'est ce que nous faisons qu'il faut voir.» Plus tard, à l'âge des récapitulations, Gabriel se rendrait compte qu'il n'avait été aimé que par elle et il déplorerait alors de l'avoir méconnue. Néanmoins, avant de revenir pour toujours, elle posait quelques petites conditions qu'elle énuméra. Ce préambule terminé, elle passa à l'examen des tares physiques et morales de Gabriel. Encouragée par son silence, elle s'échauffa et finit par le dépeindre sous les traits d'un véritable monstre à qui l'attachait une fatalité inexplicable. Peu à peu, la fureur la gagnait et, de reproches en injures, de mots aigres ea mots sanglants, elle se trouva ramenée à son point de départ et il ne lui resta plus qu'à exécuter une sortie violente, ce qu'elle fit.

Gabriel se retrouva donc seul, sans avoir risqué une objection ni prononcé une syllabe. Il est possible, pensat-il, que je n'aie été aimé que par cette furie coiffée de couleuvres, qui tient de Mégère et de Tisiphone son irritation perpétuelle et aussi de Morpho, déesse de 1;». Fidélité, un certain entêtement... Elle n'avait qu'à reprendre sa place, auprès de la fenêtre, et tout aurait é^é dit... L'incident est clos. Ne nous laissons pas abattre et ne commettons point, surtout, l'insigne niaiserie

de juger les femmes par les spécimens que le hasard desN rencontres, des voisinages et des présentations mont amenés. Il y en a d'autres! II y en a d'autres! Elles existent, ces autres; j^en suis sûr et cela me suffit. De ce qu'elles resteront loin de moi, il n'en subsiste pas moins que je les pressentirai et que cela m'empêchera d'émettre des propositions ineptes. Je voudrais leur consacrer un livre tout blanc, écrit avec des mots purs «t qui embaumerait le respect... Pour celles que j'aurai devinées!... Un cri d'amour... Ce sera la tâche de ma maturité : on ne saurait mourir paisiblement, quand on n'a jeté dans la vie qu'un sarcasme. J'ai eu à subir des compagnes irritables et frivoles; mais il y a des sœurs dans les inconnues. Donc, nulle raison de pleurer : les réalités sont provisoires. A l'heure de l'apaisement, j'oublierai les départs et les refus; je ne me souviendrai que des retours et des consentements. Il s'agit de donner au présent, en ne lui accordant que l'importance qu'il mérite, la grâce estompée du souvenir. Le cœur de l'homme est une bibliothèque où s'alignent les romans tragiques, les idylles, les livres gais et aussi quelques livres légers : une bibliothèque rangée sans ordre apparent, mais complète. Redoutons et plaignons l'homme d'un seul livre. Enfin, il n'y a pas que l'amour; il y a la mathématique et la bonne cuisine, la tâche quotidienne, la tendresse, le dévouement, la joie que donne la comédie humaine à ceux qui ne montent pas sur les planches et restent sagement spectateurs. J'en ai encore des démissions à donner! Mais plastronnons; soignons-nous; rasons-nous de près. L'amant malheureux qui se néglige est perdu. Il ne lui faudrait, parfois, pour revenir à la santé qu'une bonne douche et une friction au gant de crin. Mon tub, mon eau de lavande ! Mis en appétit, il dîna au restaurant de douze huîtres de Burnham, d'un rognon à la fine Champagne et d'un pudding glacé à la Nesselrode, arrosés d'une bouteille de Chambertin. Ce sont là d'excellents remèdes contre

le romantisme. Les gastronomes, qui fraternisent dans des établissements de choix, en sortent non seulement nourris, mais armés contre les événements fâcheux. Les chansonniers bachiques n'étaient point si sots, quand ils préconisaient la consolation de la dive bouteille. Parce que l'expression en est désuète, on méprise à tort leurs enseignements. Gabriel trouva au fond de son verre l'optimisme épicurien des disciples de Momus. Il alluma un cigare et s'offrit un fauteuil au premier rang d'un music-hall. On jouait une revue fracassante dont la commère était Germaine Formisseau en personne. Elle avait pris le pseudonyme de Rhéa-Silva et l'accent anglais. Resplendissante, d'ailleurs, et si complètement artificielle que sa nudité même semblait postiche. Elle reconnut Gabriel et lui adressa un « Bojour! » dépourvu de rancune. Elle avait pris une assurance énorme, se souciait peu de son rôle, interpellait la salle et écartait les phrases dont elle ne se souvenait pas en esquissant, avec sa longue canne, le geste spirituel de les balayer. Il l'entendit commenter sa présence à un groupe de danseuses, massées dans le fond de la scène, et qui figuraient les Voluptés, avec maussaderie : « ... a voulu se tuer pour moi... se noyer... premier rang... le deuxième à droite... oui : le petit... on l'a retiré qui se noyait... ». Après avoir révélé ce drame apocryphe, elle joua avec la mélancolie d'une femme qui est au-dessus de ces gaudriolas. A chaque sous-entendu, elle adressait à Gabriel un coup d'œil chargé d'excuses. Et les Voluptés, agitant leurs voiles dans le plus regrettable des clairs de lune bleus, regardaient avec une admiration compatissante le héros infortuné et dansaient pour lui, pour le convaincre que tout n'était pas perdu, qu'il y avait des consolations blondes, brunes, grosses, maigres, pétulantes, langoureuses...

Au dernier acte, sa place était vide. Le Chambertin, le cigare, l'éclat des costumes, l'impression flatteuse,

mais fatigante, d'être le point de mire de tant de beaux yeux, avaient donné sommeil à Gabriel. Sommeil, simplement et divinement. Il descendit le boulevard à petits pas et en conçut un tel agrément qu'il se promit de devenir le Parisien automatique qui va de la rue Caumartin à la rue Drouot et de la rue Drouot à la rue Caumartin, jusqu'à la paralysie. Comme il était plein de contradictions, il bouclait sa valise le lendemain et se rendait à Dougreville, où ses parents étaient installés. W^^ Chévetain s'acclimatait. Elle déclara qu'elle ne pourrait plus supporter le vacarme de Paris. M. Chévetain était ivre de comptabilité rurale et plongeait dans la stupeur les paysans ignares en leur dévoilant les arcanes de ses archives. « Tu n'as qu'à passer six mois ici », proposa M™' Chévetain à son fils. Il promit. La Normandie était larmoyante, trempée, gonflée d'eau, semblable à une éponge verte, impraticable. Il s'en échappa au bout de huit jours et dut s'aliter, grippé. II fut soigné par un de ces médecins timorés et méticuleux qui, par leur impressionnante gravité, leurs questions, leurs recommandations, leurs ordonnances, donnent au patient la terreur des maladies, à défaut d'un autre mal. Gabriel eut donc peur de la phtisie, des lésions cardiaques, des microbes... Il craignit la mouche, véhicule de germes nocifs, et l'eau qui apporte la fièvre typhoïde ; il craignit l'air, le froid, la chaleur; se fît ausculter vingt fois, consuHa des livres de médecine, apprit à respirer selon les règles, se couvrit de flanelle, s'abreuva de tisanes, surveilla ses digestions, et se réveilla un beau matin, délivré de toutes les phobies, prêt au travail.

C'en est fait, tu le vois, je n'ai plus de colère Thomas Corneille.

Il choisit, pour sa première sortie, les Champs-Elysées où il goûta d'un pain d'épices et d'un verre de coco que . lui servit une marchande qui ressemblait trait pour trait à la vieille M*"* Lezessard, de son enfance. Il lui demanda si elle n'était pas M""^ Lezessard et, sur sa réponse négative, il ajouta qu'en effet, selon son évaluation, cette bonne dame aurait plus de cent quinze années. Il voulut boire aussi ce qu'il appelait jadis une bouteille de liqueur, c'est-à-dire le contenu rouge ou vert, étrangement insipide, d'une fiole microscopique. Mais la mode en était passée et la marchande, mise en méfiance par ce client hors d'âge, lui signifia qu'il trouverait plutôt ce qu'il désirait chez le marchand de vins. Il acheta un cerceau agrémenté de sonnettes qu'il offrit à un enfant couvert de soie et de dentelles, ce qui indigna la gouvernante : « Mais, monsieur, ses parents ont plus de cinq millions! » Gabriel riposta : « Justement... Pauvre petit! » Il contempla en connaisseur les chevaux de bois et donna des gaufres à un bon gros de trois ans qui tenait mal sa lance et avait raté tous les anneaux. « C'est le cas de dire qui perd gagne ou le

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monde renversé! » grommela le manager des chevaux de bois. A Guignol, Gabriel fit scandale par ses éclats de rire, et les petits s'amu?èrent plus de lui que du spectacle. Il paya dix tours de voilure à chèvres, pour que ces charmants animaux pussent se reposer, et il les gratifia de touffes d'herbe arrachées à une pelouse, pendant que le gardien avait le^dos tourné. Enfin, il distribua des oublies à un groupe de marmots pauvres et leur conta l'histoire de Larifla-Croslu, si bon, si bon, qu'il ne manquait pas d'embrasser son tambour après l'avoir battu. A cinq heures, les enfants partirent et il eut les Champs-Elysées pour lui seul. 11 faisait un temps limpide. Des bouffées de son enfance le grisaient. Et c'était comme si rien ne s'était passé, tant il se sentait pur et léger. Il s'assit sur un banc où le plus pouilleux des vagabonds'ne larda pas à le rejoindre. « Salut bien, monsieur et dame », fit Gabriel, qui était liant, ce jour- 'là. « Salut! » grogna le vagabond qui défit un paquet et entreprit de dévorer une viande grise à laquelle adhérait une colle blanchâtre, qui avait été de la s;iuce. «C'est du ragoût de mouton », jugea Gabriel. « Ce serait plutôt de la Islanquette de veau », opina le vagabond. Il ajouta : « Et puis, j'm'en balance! » Un solitaire, comme Gabriel, mais un solitaire qui ne soignait plus sa tenue, qui avait renoncé, définitivement. Il cherchait sa nourriture et, quand il l'avait trouvée, il mangeait avec piété et reconnaissance. « Il faut que je sache, se proposa Gabriel, comment il en est arrivé là. » Et il lui tendit une cigarette. L'homme prit la cigarette, fendit le papier de son ongle en griffe, et en sortit le tabac qu'il engloutit.

— Ainsi, plaisanta Gabriel, vous n'avez pas besoin de fe«.

L'homme ne salua point cette boutade d'un rire servile. Son visage s'était incrusté de telle sorte que le rire lui était interdit.

— Prenez ces cent sous, dit Gabriel.

— Je les prends, vu qu'il n'y a pas de garde chaoûpêtre à l'horizon; mais c'est-il poure rien que vous me les donnez? Je ne marche pas pour les choses malhonnêtes : je trimarde, je ne barbotte point.

— Ce sont cent sous offerts à titre gracieux... Vous avez toujours trimarde?

— Non.

— Ah:

— J'ai été cocher de fiacre; mais les noms de rues m'ont échappé... Je retenais tout, mais pas les noms de rues... ça entrait et ça sortait comme par un tuyau à gaz... 11 y en a tant!... et tant... Et des noms de boulevards, et des noms d'avenues, et des noms de passages, et des noms d'impasses!... Tout ça s'est brouillé... Plus moyen... Je n'ai jamais été très intelligent... surtout pour les noms de rues... Je retenais tout... mais pas les noms de rues, bonsoir de sort!... La rue Simon-le- Franc... la rue de la Folie-Méricourt... la rue Guyot, quoi... la rue Guyot... Guenégaud, Guenot... il y en a tant... et tant...

— Et les femmes, insinua Gabriel... hé?... les femmes?...

— Si vous ne vous en faites pas plus pour elles que je ne m'en suis fait!... Âh! bon sang... les femmes! Ah! bon sang!... Qu'est-ce que vous voulez? Je m'y perds... avec toutes leurs petites histoires... et leurs petites façons... J'en vois ici... C'est occupant, v'savez... c'est occupant... C'est affaire aux ministres... Faut avoir une caboche de ministre... Moi, je n'ai jamais été très intelligent... Je suivais...

— Les femmes?

— Qu'est-ce qu'il a donc avec ses femmes? Je suivais voilà tout... je suivais... Vous me disiez : 33, rue de la Tour-d'Auvergne... ioup... Je ne me rendais pas compte, que je ne savais plus... Si je m'avais rendu compte, j'aurais demandé au client. Je me disais : « C'te fois, ça y est, je me souviens ; c'est du chouette et du chenu.. .

rue de... rue de... bouge pas: ça va me revenir... Et je l'en flanque, oui j' t'en flanque, rue de la... rue de...

— Monsieur vous m'avez vivement intéressé. Prenez encore cent sous.

— Vous n'auriez pas de monnaie?

— Non.

— Tant pis. Ça m'aurait été plus commode. Je donne une pièce; tu me rends ma monnaie; je bois un canon... je bois un litron...

— Oui. Au revoir.

— Eh ! ça me revient 1

— Quoi?

— Le nom des rues. La rue Lacépède... et la rue... comment donc... la rue... celle qui fait le coin avec le machin... là-bas plus loin que le Pont-Neuf... la rue des Panoyaux... le boulevard Montmorency...

« Pourquoi ai-je voulu à toutes forces que ce malheureux fût malheureux par la faute des femmes? se demanda Gabriel. Ce n'est point un soupirant tombé dans l'infortune ; c'est un cocher de fiacre frappé d'amnésie. Le cas est plus intéressant. » Il alla jusqu'au rond-point et il s'assit sur un fauteuil. Des élégances défilaient, dans des voitures paradoxales. Un burgrave à barbe de fleuve menait, de son minuscule tonneau, un poney fringant, tandis qu'une petite courtisane, ébouriff"ée, se prélassait dans une automobile de douairière. Gabriel entendit la faire sortir de sa gravité et, l'auto stoppant quelques secondes, il mit l'index devant sa bouche, comme s'il réclamait de la discrétion ou protestait de la sienne propre : « Oui! oui! » répondit la petite à tout hasard. Il remarqua la profondeur, l'air de méditation qu'affectent les gens qui ne pensent à rien et la complicité satisfaite avec laquelle ils aff"rontent l'Arc de Triomphe... « Ils font ceux qui savent où ils vont... et ils le savent peut-être... tandis que moi!.. . ».

Sa rêverie allait se changer en tristesse, quand il devina vaguement que quelque chose allait se passer. 11

eut le petit frisson de l'imprévu, et ne fut pas autrement étonné de sentir deux mains sur ses paupières,

— Ne dites pas tout de suite qui vous êtes, suppliat-il... Attendez...

Les mains étaient fraîches et parfumées... Thérèse?... La Madama?... Germaine Formisseau?... M""^ Maquaire?... M'"^ Pectaur?... Marie?...

Il répéta :

— j\e dites pas qui vous êtes... Ne parlez pas... Laissez-moi deviner...

C'était Marie, sûrement! Elle arrivait toujours à ces minutes-là, où il n'avait plus la force de lutter. 11 prit les mains dans les siennes, ouvrit les yeux et reconnut les bagues de M'"^ Delacruze.

— Enfin, je vous tiens! s'écria Simone. Ce n'est pas trop tôt. Cette fois vous ne m'échapperez pas!

Elle traîna un fauteuil, s'assit, ouvrit sa serviette de cuir blanc et, en ayant tiré un manuscrit, commença :

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