STER^•E
L'aveu n'était pas encore sorti des lèvres de Marie. ■Quand Gabriel l'interrogeait tendrement sur son état elle répondait évasivement et se promettait de parler le lendemain — ou d'écrire. Vers six heures du malin, cette idée la réveillait. Mais elle regardait Gabriel dormir — si confiant! et elle s'accordait vingt-quatre heures encore. Un matin, tandis qu'elle réfléchissait ainsi, la sonnette de l'entrée tinta. Personne ne sonnait chez eux; on frappait; le timbre, rouillé, rendait le son étrange des vieilles sonnettes, aux grilles des villas abandonnées.
— On sonne, murmura Marie; qui cela peut-il être? « Ah! monseigneur... la fourchette... c't'épouvan-
lablel », balbutia pâteusement Gabriel qui continuait quelque incohérent cauchemar.
— Qui est là? cria Marie.
Une voix répondit :
— Madame, je viens chercher Gabriel; je suis son oncle Cordif.
Marie secoua Gabriel et lui chuchota à l'oreille :
ir)i EDGAR
« C'est ton oncle Gordif ! » D'un bond, il fut à bas du lit.
— Je vous demande un instant, mon oncle.
— Oh! je puis bien entrer, s'écria M. Gordif... à moins que je n& dérange madame...
— Du tout, monsieur, du tout...
Marie courut se réfugier dans la cuisine et M. Cordit entra, pâle et agité.
— Je m'assieds, déclara-t-il, j'ai les jambes coupées. Je te demande pardon, mon garçon. Tu penses que je ne viens pas ici à cette heure sans un motif grave.
— Vous m'effrayez... Maman?
— Tes parents vont bien. Il s'agit de moi, ou plutôt de M""*" Delacruze.
— Ah!
— Habille-toi. Je t'expliquerai. J'en ai eu un mal à ic trouver ! Du faubourg Poissonnière, j'ai couru chez Nouquesse; il m'a envoyé chez un M. Bonvoisier qui a fini par me renseigner... Cela m'a fait des étages à monter... Et l'émotion avec ça.,. Dépéche-toi... J'ai une voiture en bas... Madame m'excusera... Il s'agit de me rendre un service . d'ami, madame... Je suis épuisé...
— Monsieur, insinua Marie derrière la porte close, est-ce que je puis vous offrir un verre d'eau à la fleur d'oranger?
— Oh! Dieu, non, merci, madame; ça ne passerait pas.
Avant de sortir, M. Gordif remercia Marie et s'excusa encore.
— Cité Bergère ! dit-il au cocher.
Il s'épongea le front, soupira :
— Elle a une voix délicieuse, ton amie... Ali ! tu es jeune ! Amuse-toi! C'est de ton iige... Pour ne pas devenir comme moi une vieille bête... qui a toutes ses- provisions de tendresse à dépenser...
— Où allons-nous donc ?
HDGAH 153
— Lis celte ordure.
Il tendait un papier sur lequel Gabriel lut, en ces caractères majuscules qui défient l'expertise : « Si vous vniilez être renseigné sur la mère Delacruze, surveillez
jourd'lmi l'hôtel de Fionie, cité Bergère. »
— Cela vient d'une femme, affirma M. Cordif. Ces iuots : « la mère » suent la jalousie.
— Et vous croyez?...
— Je crois que je veux savoir...
-- Où faut-il arrêter, patron ? demanda le cocher. 11 le fit stationner h trois maisons de l'hôtel et il sorlit une lorgnette de sa poche.
— Nous sommes peut-être là pour longtemps. Je iicns à être fixé. Oh! sois tranquille: je ne ferai pas de
indale. Dès que j'aurai vu Simone et l'autre, nous leolrerons et je me paierai le petit plaisir de la confondre : « D'où venez-vous Simone? — De me promener, « mon ami. — Si loin ? — Comment, si loin? — Dame... '( en Fionie ! — Je ne comprends pas. — Alors pourquoi « rougissez- vous? — Mais je t'aime, mon ami ! — A « d'autres ! » etc. Quel peut être l'homme? Un habitué de son salon... Un salon ! Je t'en donnerai, oui!
Au bout de deux heures, Gabriel fil observer qu'il avait faim. 11 alla chercher des sandv^-ichesetdela limonade qu'ils partagèrent avec le cocher. A trois heures, la violence de M. Cordif s'éteignit, remplacée peu à peu par un optimisme sournois :
— Après tout, c'est peut-élre un farceur qui veut me faire marcher... Quelque imbécile!... Simone est froide, mais c'est sa nature... Au fond, je devrais me moquer de tout cela et m'en aller tranquillement.
— Voilà une bonne idée.
— Attendons encore. Tu n'es pas jaloux, toi? Et pour- ►iLt tu l'aimes, ton amie.
- Oh ! nous, mon oncle...
— Tu n'es pas exempt...
— Nous allons avoir un enfant!
Du coup, M. Cordit' en laissa choir sa lorgnelle.
— Ah ! bigre ! Un enfant !
— Oui, mon oncle.
— Nom d'un chien!... Tu penses bien que je no I adresse pas de reproches... Ce ne serait pas l'endroit... Mais un enfant!... Fichtre!... Hé! là! Ce n'est pas Simone? Non, ce n'est pas elle... C'est idiot: j'ai cru que c'était elle et j'ai senti comme un coup dans le cœur... On se croit fort... Ah! bigre, un enfant!... En voilà une fantaisie! Tu es bien de la famille, toi... la famille Chévetain... Car tu ne sais rien : tu connais l'histoire des Chévetain comme les gamins connaissent l'Histoire de France, selon leur manuel scolaire... une histoire édulcorée, expurgée. Cette voiture?... Non! Elle passe son chemin... Je commence à respirer : Simone ne viendra pas... Où fen étais-je?... Ah! oui... Dans cette famille ils avaient tous un grain. Ton grandpère a fait trente-six métiers... Au fond, il n'aimait que danser le cancan. Il avait le cancan dans les jambes. On l'a trouvé mort dans la forêt de Fontainebleau, à la suite d'on ne sait quelle aventure... Je le vois encore : un petit vieux en pantalon de nankin, propre comme un sou, sec comme un cotret. 11 disait : « Serviteur à ces dames » en esquissant un rond de jambe. Tu tiens un peu de lui : même quand tu marches, on jurerait que tu danses... Après tout, Simone venait de renvoyer une cuisinière; la cuisinière se sera vengée...
— Et le père de mon grand-père Chévetain ?
— Ah! celui-là! Encore un fameux numéro! II lisait toujours... Un monomane... Il s'est ruiné au jeu. En jouant sur la table de Frascati ou dans un tripot du Palais-Royal, il lisait encore. Il avait des livres jusque dans la poche de son gilet, des petits recueils de chansons. Ton bisaïeul avait épousé une demoiselle Cheval. Elle avait aussi sa mnrolte : elle voulait monter sur les planches. Elle v monta, mais en province et sons If
liDGAR 15-î
pseDilonyme Iranspareul d'Amélie Ufslrier. Cela dura -opl mois, sept mois d'ivresse, de mélodrame et de \audevilles à couplets. Après quoi, elle revint, rappelée par son mari qui s'ennuyait sans elle, car il ne mettait plus les pieds dans les maisons de jeu, effrayé par la misère menaçante. Ils vieillirent dans trois petites pièces, boulevard Saint-Martin, à côté de la maison de Paul de Kock. De fait, ils avaient l'air de sortir d'un de ses romans! Pour distraire son époux, M'"" Casimir Chévetain, née Cheval, dite Amélie Destrier, jouait avec lui au piquet, à un tarif effroyable, mais sur parole. Quand ton arrière-grand-père mourut, en 1882, ii devait quatorze cent mille francs à sa femme, quatorze cent mille francs qu'elle lui avait gagnés au piquet. Entre deux parties, Amélie Destrier récitait quelque tirade de Joko ou de V Auberge des Adrets. Après quoi ils dormaient, purs comme des enfants. Mais diantre! ils sauvaient les apparences! Je n'ai su tout cela qu'au mariage de ta mère, grâce à un cousin venimeux. Pour tout le monde, M. Casimir et M"'" Amélie étaient d'agréables bourgeois, qui ne détestaient pas rire. Ils gardaient de sages amis, des habitudes régulières: ils cachaient soigneusement leur fantaisie, lu entends, Gabriel...
— Oui...
— Mais pas pratiques, par exemple : ils se repassaient l'art de se ruiner, comme une tradition. Tandis que de notre côté... du côté Cordif !... Papa aA'ait eu, de trois maîtresses, trois enfants naturels, c'est vrai... Le plus drôle c'est qu'il les avait établis tous trois médecins dans le même quartier! Insouciance ou plaisanterie de misanthrope. Tu vois ces trois frères ne lonnaissant pas le lien qui les unissait et se haïssant comme confrères. Ils ont flni par se disperser et ils ont réussi. Un type, mon père, mais roublard et ne perdant pas de vue ses picaillons. Ta mère a eu un« forte dot ({ue ton père a jetée dans la direction d'un théâtre...
156 KDGAR
Tu ne savais pas? Le sang d'Amélie Destrier! Ton père voulait diriger un théâtre. Il avait choisi quelque chose comme les Délassements-Dramatiques ou les Folies- Diverses, je ne me souviens plus. Un petit établissement pour syndic de faillite. Ton père y donna des pièces vertueuses. En trois saisons cela fut bâclé. Four sur four... Voilà que je te raconte les secrets de famille maintenant!... C'est pour t'expliquer que tu as à con; battre un atavisme dont tu ne te doutais pas... Ton père, directeur de théâtre 1 II était tordant, le pauvre! 11 interdisait l'entrée des coulisses aux messieurs. Il choisissait les actrices mariées et les acteurs panlouflards. Et que de règlements ! Règlement sur la tenu aux répétitions, sur la tenue en scène, sur le décolletage, sur la diction, sur l'exactitude... La grand'mère Cheval, qui vivait encore, l'aidait de ses conseils... Ta mère a passé là de bien jolis quarts d'heure! Mais Ion père, était bon garçon. II a travaillé. Il travaille encore chez moi : il fabrique des règlements; il moralise les filles de ferme. C'est un apôtre... Cinq heures! Simone ne viendra pas... Ah !
— Quoi?
— C'est elle !
PEiifticnoN. — Moi, de la vanité? J'aurais peut-être le droit d'en avoir...
EuoÈXE LAHiciit;.
— 11 n'y a plus qu'à attendre le complice... Je commençais à espérer... Je croyais au moins qu'elle était mon amie... Maintenant je regrette presque d'être venu, je me croyais plus fort... Oui...
Dix minutes s'écoulèrent, pénibles, M. Cordif n'émettait plus que des phrases vagues.
— A ses pieds... j'étais à ses pieds... Je vais me relever, on verra. Je me remarierai. J'épouserai une veuve... femme du monde... Me suis fourvoyé... fourvoyé... c'est le mot... Ah! Elle sort!... Elle vient par
M"* Delacruze sortait, en effet, de l'hôtel. Elle hésita un instant, et alla droit au fiacre, le croyant vide.
— Cocher, commença-t-elle, vous êtes libre? M. Cordif sortit la tête de la portière et grinça :
— Montez !
Simone resta la bouche ouverte, médusée.
— Vous?
— Moi ! Montez, vous dis-je !
— Mais...
— Mon oncle, je m'en vais! proposa Gabriel.
Hestez, pria Simone. Je m'installerai enlrti vou deux. Où allons-nous?
— Chez vous, répondit M. Cordif, dont les mâchoires s'entre-ehoquaient, tandis qu'il ouvrait la portière.
Simone s'assit. Elle avait recouvré toute son assurance.
— Je ne vous écrase pas trop? demanda-t-elle à Gabriel. Bonjour, cher ami. Il y a des siècles qu'on ne vous a vu.
— En effet... ,
— Il faut, bégaya M. Cordif, après avoir donné | l'adresse au cocher, il faut que l'explication ait lieu ici, tout de suite.
— Croyez-vous, insinua M"^" Delacruze, que cela intéressera beaucoup M. Gabriel? Bon... Puisque vous y tenez !... Vous avez reçu une petite lettre anonyme? Et vous êtes venu m'espionner. Je ne réclame pas, je constate. Il paraît que c'est ça l'amour! Eh bien! vous allez savoir la vérité : voire M. Belibeau es-l un immonde individu!...
— 3fon M. Belibeau ! rugit M. Cordif. Vous avez du toupet. Ah! c'était M. Belibeau!
— Soyez poli, ordonna Simone, De deux choses l'une : ou je vous ai trompé, et dans ce cas nous ne sommes plus que deux étrangers, par conséquent, je ne supporterai pas vos grossièretés; ou vous vous trompez et, dans ce cas, ne mettez pas un tort de plus de votre côté. Je vous défends de m'interrompre. Donc je dis votre M, Belibeau, parce que vous le chérissiez. Sa tête de carême vous rassurait. Vous n'êtes guidé que par votre jalousie. Moi, je le recevais pour avoir un maître écrivain dans mon salon. J'ai appris plus tard qu'on l'appelait maître, surtout parce qu'il a été avoué.,, Ferdinand, je te jure sur toutes les cendres que tu voudras que je dis la vérité.,. Je m'apercevais bien qu'il rae riboulait des yeux de carpe frite. Je n'y attachais aucune importance. Les hommes me paraissent telle-
ment inoffensifs qu'aucun n'était parvenu jusqu'à présent à m'offenser. Je te concède qu'il me faisait la cour, na! Moi j'en riais, sous cape, pour ne pas le vexer, car j'ai ça pour moi : je suis femme du monde jusqu'au bout des ongles. Il me disait parfois, d'un ton mystérieux : « J'aurai, un de ces jours, quelque cliose à vous « proposer. » Je ne songeais qu'à la littérature comme toujours. A la fin, «très intriguée, je fais : <v Eh bien ! « mon cher maître, cette fameuse proposition? » Il se grattait le nez: « Ma petite proposition? Voilà : si nous « faisions quelque chose ensemble? » Je pense à une noilaboralion et cela me flatte, car, après tout, je n'ai it que Jardin et M. Belibeau a écrit quatre volumes. JL> ailleurs, on prétend qu'ils sont d'un autre ! Oui, il n'aurait fait que les signer. Et même — vous allez rire — M. Louif, qui a tant d'esprit, affirme que Belibeau l'avoue en inscrivant sous la mention : Ouvrage du même auteur : Le Camélia, 1 vol. ; le Chanlre, 1 vol. ; le Doux Secret, 1 vol.; rien que des vols! On ne lui en fait pas accroire, h Louif : il n'a pas votre candeur, Ferdinand. Passons. Je réponds donc : « Mon cher maître, ce serait « bien de l'honneur pour moi. » Il riposte: <■<■ Je préfère- »( rais que cela fût un plaisir. » Je n'y prête pas attention. Je voyais déjà une série très curieuse : des lettres d'un homme et d'une femme ayant chacun des goûts bizarres et finissant par s'aimer, cependant. Il .aurait fait la femme; j'aurais fait l'homme. Emballée par mon sujet, je repars : « Quand commençons-nous? — Mercredi. — « Et où? — Hôtel de Fionie, cité Bergère. — Dans un (' hôtel, mon cher maître! Quelle idée! Nous serions « mieux chez vous î » Il m'objecte que chez lui il a une vieille maîtresse, jalouse, et que nous serons plus tranquilles dans un hôtel. Là-dessus, il inscrit le rendezvous sur son carnet. C'est son crampon qui a dû lui chiper son carnet et vous écrire, Ferdinand. Vous voyez la suite. J'arrive, la tôte farcie d'idées, le stylographe plein — tenez, à preuve, le voici mon stylographe : il
déborde. — Mon imagination marchait, marchait. Je voyais déjà ui^ triomphe, nos noms associas dans la gloire, cinquante éditions, des articles de journaux, sans compter l'argent. J'arrive... — Vous avez un tic, Ferdinand? Qu'est-ce que c'est que cette façon^de fermer les yeux et d'ouvrir la bouche comme si vous alliez suffoquer? — J'arrive; un garçon ouvre une porte, m'introduit, referme la porte et je vois votre Belibeau couché! Votre Belibeau en chemise de nuit!... Ferdinand, n'ayez donc pas de mouvements nerveux ; vous me donnez le mal de mer. Je m'étonne : « Vous « êtes indisposé, monsieur Belibeau? — Non, je vous « attendais. — Vous écrivez au lit, comme Mark Twain ? « — Je n'ai pas l'intention d'écrire. — Alors c'est moi « qui écrirai. — Vous tenez à écrire? — Nous allons « d'abord établir le scénario. — Quel scénario, petite « compliquée? — Il ne s'agit donc pas d"une collabora- « tion? — Si, mon cœur... — Pardon, d'une collabora- (( tion littéraire? — Avec vous? — Pas avec le Grand « Turc, — Vous êtes folle ! Venez m'embrasser, mon u coco, ça vaudra mieux... »
— Je. le giflerai! hurla M. Cordif.
— Tenez-vous tranquille. Vous ne devinerez jamais ce qui s'est passé ensuite. J'éclate : « Regardez-vous « donc ! Avec une bobine comme la vôtre !... » 11 faisait semblant de rire, de prendre la chose du bon côté ; mais cela n'a plus marché quand j'ai ajouté : a Et puis, u après tout, vous n'avez pas tort... Aucune coUabora- « tion! Aucune! Vous manquez trop de talent, mon « vieux ! — Et vous! se met-il à crier! Votre Jardin! » Là-dessus, il débagoule sur Jardin des horreurs idiotes et que je ne vous répéterai pas...
— Sur Jardin !
— Oui, Ferdinand, sur Jardin. Je lui colle en pleine figure : « Qu'ils soient de vous ou pas de vous, vos « quatre bouquins sont stupides. » Il glapil : « Allez « apprendre à écrire en français! — Moi, je n'écris
n pas en trançais? — Non ! — Eaquoi que j'écris, alors? « — En patois, en algonquin, en petite-femme! — Pre- « nez Jardin; je vous défie d'y trouver une faute. — « Il y en a mille. — Des fautes qui ne sont des fautes « que pour vous! Et vous qui avez placé, dans le
''amélia, Cadix au milieu du Portugal ! — Toujours . cette coquille que les crétins me jettent à la figure ! » C'est M. Chévetain qui m'avait montré cette ânerie. « Merci, monsieur Gabriel. » Inutile d'ajouter que le vieux fumait sérieusement. J'avais touché juste. Je reprends : « Ah! Cadix est en Portugal! — Je parie que « vous ne savez même pas où c'est, le Portugal ? —
Je ne suis pas là pour vous donner des leçons de « géographie. A l'école! A l'école! —Ah! qu'il fait, « en reprenant un passage de Jardin, ah ! les liserons « rappellent des robes égralignées à des buissons ! — « Taisez-vous : vous ne savez pas ce que c'est qu'une « image! Et votre Cécile, dans le Doux Secret, votre « Cécile qui porte une camisole dans l'intimité, et qui « se parfume à l'eau de Cologne, et qui joue avec un « cure-dents! Vous m'en avez fait faire des pintes de « bon sang! » Il râlait : « Et vous ! Et vous, qui croyez « que compendieu'sement veut dire longuement. — « Vous traitiez Jardin de chef-d'œuvre. — C'était par « galanterie. Vous trouviez bien le Doux Secret admi- .« rable ! — C'était par pitié, vieux serin ! Avec vos « fausses dents, vos faux cheveux, et vos faux livres! - Vlan!... Tiens, Ferdinand, embrasse-moi... ^ Gabriel laissa le couple réconcilié, mieux que réconcilié, palpitant et impatient de solitude. A travers le récit de M"*' Delacruze, il reconstitua la scène exacte : Simone avait exigé sans doute une collaboration littéraire, avant d'accorder l'autre. M. Belibeau avait renâclé. Et les murs de cette chambre d'hôtel n'avaient pas été peu étonnés d'ouïr une controverse littéraire!
... Mais ce qu'il gardait dans son souvenir, c'étaient les révélations de M. Cordif... Un bisaïeul fantaisiste...
1G2 EDQAR
Un grand-pèr» dansiur... Amélie DeslFier... et M. Ghévetain lai-raêras, direeteur de théâtre... Fantaisie! Fantaisie !... La terre, sur les pauvres morts, est lourde de toutes leurs ambitions raanquées ou reniées, de leitrs désirs insatisfaits, de leurs regrets obscurs... Il y a peul-'être des méconnus dans tous les inconnus.
Ce gai'i;on-là fait pourtant de fort jolis vers. Mon Dieu, que les gens d'espiit sont bêtes !
CHobi5RL09 m Laclos.
« Mon cher Gabriel,
« Ceci est la jjréinière invitation que je libelle. J'espère qu'elle n'essuiera pas un refus, — si tant est qu'un refus puisse être essuyé! Donc, ton couvert Sera mis lundi prochain à midi. Notre rue est tellement neuve qu'elle porte le nom d'un personnage encore vivant. J'espère que tu la trouveras tout de même, grâce au plan sommaire qUe je te joitîs. Tu nous feras plaisir en pendant avec nous cette crémaillère iutime. C'est oui, n'est-ce pas? Affectueusement, Thérèse. »
Il trouva la rue, qui ressemblait â un chantier. De hardis compagnons sifflaient sur leurs échelles et se hâtaient de construire des immeubles provisoires, quoique surchargés. Au milieu des échafaudages, une seule maison se dressait, somptueuse et fragile.
— M'"" Serginelle, s'il vous plaît?
Ce nom « M""" Serginelle » sonna bizarrement. Trdp neuf lui aussi, coniiiié la rue, comme la maisori, comme
cat ascenseur qui hésitai l à chaque palier «t passait sans transition d'une lenteur écœurante à une inquiétante rapidité. Enfin, l'ascenseur s'arrêta avec un bruit définitif et refusa ensuite de descendre. Gabriel hésita entre les deux portes du palier. Mais tout à coup il entendit Thérèse : « Comm<^nt il n'y a pas de petites cuillers!... Mais non, mais non... dans l'écrin bleu, voyons! » Guidé par cette voix qui lui parut changée, plus grave et comme veloutée, il posa l'index sur le timbre. Le timbre ne fonctionnait pas. Il perçut ce dialogue : « Madame, je crois que l'ascenseur s'est arrêté. — Eh bien! allez voir! »
La femme de chambre de Thérèse... Elle était très gaie. Elle avait ce sourire complice qui distingue les domestiques des jeunes mariés.
— Et qui dois-je annoncer?
— Le pique-assiettes.
— M. Lepic. Bien monsieur. Madame est prête ; elle va venir à l'instant.
Gabriel constata, non sans satisfaction, que le boudoir était fort laid, avec ses bergères trop dorées, ses soies trop éclatantes, son arrangement tapissier. Des fils électriques pendaient. Un marteau traînait sur le marbre en mortadelle d'une console. Et ce parfum! Le nouveau parfum de Thérèse? Assez vulgaire, en tout cas, trop capiteux, choisi, sans doute, par Serginelle. Le sofa, jonché de coussins, choqua Gabriel. Il interrogeait ces choses, il leur demandait si Thérèse était heureuse. Et ces choses lui répondaient : « ?(ous sommes trop nouvelles; nous ne savons pas. « Il y avait bien le sofa, trop bas, trop moelleux, vautré là comme un ennemi obèse... Thérèse s'y réfugiait peut-être pour trouver un peu de solitude, pour lire, pour rêver... Le sofa lui parut alors innocent, et même sympathique. Dans celte bergère, on pouvait tenir à deux, en se serrant. . . Maisce sont là des mœurs dignes d'une chambrette du sixième étage.-.* dessus du square Moatholon. Il ne
s'agissait pas d'amour ici. Pourquoi le chercher partout? Pourtant, Gabriel restait gêné, troublé par une absurde jalousie.
— Salamalecs, Thérèse. Allah te donne la piété et me réserve la richesse!
— Honneur au premier invité !
C'était Thérèse. Peut-on changer ainsi, en quelques jours! On laisse une jeune fille stricte, mystérieuse, vêtue d'un sarrau, coiffée en catogan et l'on retrouve une espèce de petite madame trop bien habillée, aux yeux soumis.
— C'est vilain chez nous, n'est-ce pas?
— Cela demande un peu de patine.
— Relire tes gants et donne-moi ton chapeau. Une autre fois, tu le laisseras dans l'antichambre : tu es chez toi... Mais si, c'est vilain. Je l'ai voulu ainsi... Les gens ont trop de goût : ce sont des huîtres dans des perles; moi je suis une perle dans une huître, ce qui est plus logique. Je me suis fiée à ma belle-mère qui a dirigé l'installation, et je l'ai vivement félicitée. Je te montrerai... La salle à manger est tout chêne et tapisserie. On est honnête : on ne crie pas au visiteur : « Tu es « chez des ^artistes «pour le décevoir en lui servant du rosbeef et des conversations courantes. Nous ne trompons personne ! Tu peux t'asseoir ; c'est du solide...
Elle parlait très vite, une petite fièvre aux joues, comme de honte. Lui, pour ne pas trop la regarder, examinait les bibelots.
— Et toi, Gab ? interrogea-t-elle.
— Moi? Rien.
— Tu travailles?
— Un peu.
— Tu es satisfait ?
— Oui,
Elle lui proposa :
— Viens voir l'appartement. Ça peut toujours te servir, pour une description. J'aime beaucoup les roman-
ciers-commissaires-priseurs. Suis-moi. Voici le salop, roi des chambres, comme le lion est le roi des animaux — parce qu'inutile !
C'était une grande pièce obscure et presque vide. Un gros bouquet, qui avait dû être bête dans sa fraîcheur, y agonisait. Une robe rose, tragiquement étalée sur un fauteuil, avait l'air d'une dame qui se serait évanouie en visite. Quatre ch;ipeaux érigeaient leurs plumes ou leurs nœuds de ruban sur le piano à queue. Cela sentait le poivre, le palissandre verni et l'eau dans laquelle des fleurs ont trop séjourné. De là^ ils passèrent dans la salle à manger — chêne et tapisseries — que M""® Serginelle nière avait voulue austère, pour protester contre la lumière qui y entrait glorieusement. Les trois couverts étaient mis ; la nappe élait couverte d'œillets roses. Gabriel remarqua que Thérèse avait disposé devant la place qu'il occuperait un broc plein de son cup préféré : cidre, fraises et feuilles de mepthe. Il en fut louché au point qu'il resta immobile pendant quelques secondes. Ces hommes d'imagination, tout de rnéme ! Le temps d'un éclair, il se crut chez lui ; son couvert était mis à côté de celui de Thérèse; ils avaient un invité, ce gros Serginelle, un raseur, dont ils se moqueraient bien dès qu'il aurait tourné les talons...
— A quoi penses-tu?
— Je pense que cela sent bon l'œillet et les pommes de terre frites.
— Tu as faim ?
— Pas trop.
— Je me demande avec anxiété si l'on mange bien ici?
— Je te le dirai tout à l'heure.
— Par ici, mesdames et messieurs, pour la suite de la visite...
Elle lui montra la « roberie », néologisme que l'importance des robes dans la vie contemporaine inspira aux architectes ; elle lui montra la cuisine où flam-
boyait une énorme euisinière à laquelle elle témoignait un respect terrifié : « Ne vous dérangez pas, Aline, je fais les honneurs de l'appartement à mon cousin. »Puis, ce fut une chambre où étaient entaspés, pêle-mêle, tous Il s objets qui avaient séduit Thérèse, avant son mariage : Gertrude,la grosse poupée à bouche ouverte ; un portrait de Gabriel fait en quatre coups de pinceau, sur du papier de boucherie. ïl y avait un pupitre d'écoiière et une canne que Gabriel lui avait sculpiée dans une branche ramassée à Dougreville. Elle rougit un peu du désordre dans lequel étaient laissés ces humbles sou-venirs et elle dit avec une sorte de remords : « J'arrangerai tout cela. Le temps manque. Et je suis tellement paresseuse ! » Paresseuse, se demanda Gabriel, donc heureuse? Peut-être pas. On trouve du regret dans certaines paresses... Elle le conduisit dans une pièce terminée, assombrie par un vitrail et entourée de rayons sur lesquels s'alignaient de mornes livres. Un grand bureau, rangé dans un ordre minutieux, exhibait un bronze énorme, abondant en volutes, en conques, en cariatides et qui cachait sous ses ornements sans nombre le godet minuscule d'un dérisoire encrier. Dans une boule de cristal trempait un œillet rose, semblable à ceux de la salle à manger. Le cœur de Gabriel se serra.
— C'est, interrogea-t-il, le bureau de ton mari? H lui avait fallu beaucoup décourage pour prononcer ces mots : « ton mari >>. Thérèse parut soulagée, tout à coup, comme s'il l'autorisait ainsi h parler de Serginelle.El elle répondit vivement : « Oui.. .Oh! il n'y écrit que des lettres... et encore! Ça l'énervé : il est habitué à dicter aux sténo-dactylographes. D'ailleurs, nous ne nous tenons jamais ici. La pièce la plus agréable est mon cabinet de toilette, àcause du soleil... Nous avons deux salles de bains... Je peux te montrer celle de Lucien... Par ici... Une vraie salle d'opération! Tu vois, il fait de l'exercice. Il cultive ses muscles... Ce système
lie glaces, c'est pour se coidcr. U «st coquet, lu ne croirais pas...
Gabriel avait envie de l'interrompre : « C'est un sol et lu ne peux pas l'aimer. » Ils traversèrent une pièce laquée et nue, que la prévoyance de M'"' Serginelle mère avait dû réserver à un futur rejeton.
— Par là, conclut Thérèse en fermant rapidement une porte, c'est la chambre à coucher. Elle n'est pas en ordre. Rentrons dans le petit salon...
La pensée de leur existence conjugale était insupportable à Gabriel, l'offensait comme un outrage. Dès Jors, le détail le plus insignifiant de leur intimité, la vu£ de l'objet le plus inoflénsif, comme d'un verre dans lequel ils buvaient peut-être à tour de rôle, lui furent autant de supplices Dans ce miroir, par une minauderie de tourtereaux, ils regardaient probablement leurs profils rapprochés... Serginelle devait bêtifier: « Qui quii'aime son coco? C'est Kiki ! » Ils avaient leur langage, certainement, inspiré par celui des nourrices et des dames de mauvaise compagnie; ils s'appelaient mon bébé en or, ma toute en sucre...
— Mais c'est parfait, ma chère. Un nid !
Il eût été plus délicat, jugeait-il, de l'inviter pour la première fois, avec beaucoup de gens et de le recevoir' dans le salon. L'intimité de Thérèse et de cet inconnu le révoltait. L'aimait-elle, ce mari qui cultivait ses muscles et avait besoin de trois glaces scientifiquementinclinées pour se coiffer ?L'airaail-elle? Non. Il en étaitsûr. Hélait sûr aussi de regarder Thérèse avec des yeux nouveaux, plus hardis et plus timides à la fois. C'était une finiime, moins originale que la jeune fille d'autrefois, tentante... Une femme avouée, dévoilée, — jolie. Car Thérèse qui se débarbouillait jadis à l'eau froide, coupait sa frange de travers, portait des bottines de collégien et des robes dénuées de grâce, apparaissait coiffée k ravir, le front dégagé; ses yeux agrandis, ne luisaient plus de malice sournoise, mais dégageaient une lumière tranquille; le
soulier, (jui sortait de sa jupe parfaite, était d'une linesse extrême; les bas transparents... Pour qui tout cela? Pour Serginelle? Non ! Pour moi, pensa Gabriel. Je lui ai laissé jouer le rôle de sœur cadette ; elle en a assez. Comme si elle avait deviné, elle reprit sa voix tendre et tremblante :
— Tu ne me demandes même pas si je suis heureuse...
Gabriel se sentit glacé de la tête aux pieds. De ce qui allait suivre dépendait leur destinée. Si elle sanglotait « Je suis malheureuse » il se jetterait à ses pieds,
— Kh! bieni reprit-elle placidement, je suis très heureuse.
Il s'était levé; ses jambes faiblirent; il se rassit.
— Tant mieux... tant mieux...
— Oui... Jai pu blaguer Lucien; je crois même que je l'ai blngué avec loi, avant...
Elle se hâta de corriger ce que ce mot pouvait suggérer de trop précis :
— Avant de le connaître, on le trouve un peu commun... si... si... mais il est brave, tu sais, brave au sens que les gens du Midi donnent à cette expressionlà, brave, c'est-à-dire bon en connaissance de cause. Tu le constateras toi-même. Nous avons beaucoup parlé de toi. Il voudrait devenir ton ami.
« Ce négociant m'accorde sa protection et Thérèse trouve cela remarquable! Pourvu que le déjeuner passe vite! » telle fut la conclusion de Gabriel. Cependant Serginelle, carré, débordant de belle humeur et de santé, baisait sa femme au front et avançait, la main tendue. Il les entraîna à table, en rian t. Quelle voracité 1 Quelles moustaches! Quelles dents! Gabriel évoqua cette apostrophe de Catulle : « Ignatius, toi dont tout \c- mérite consiste en une barbe épaisse et des dénis qui doivent leur blancheur h l'urine dont tu les frol!«s ! » Kn d'autres circonstances, il eût communiqué ct^tte
impression à Thérèse, mais Thérèse contemplait son époux et paraissait fière d'un tel Hppétit.Elle en oubliait de déjeuner elle-même. Et l'animosité que Gabriel ressentait vis-à-vis de cet homme fondit tout à coup. C'était à Thérèse qu'il en voulait. Il lui en voulait de tutoyer son mari, de retirer la mie de son pain pour qu'il n'engraif^sât pas trop, et de lui donner la croûte, comme on offre sa pâtée à un grand chien dont la santé en^ubéranle vous réjouit: «Tiens! glouton! » Il lui en voulait d'être docile, vaincue, domptée; il lui en voulait d'avoir essayé de le rapprocher, lui, Gabriel, malingre, fiévreux, sensible, de cet Hercule; il lui en voulait de HO contenter honnêtement de son sort, bien qu'il l'eût nourrie de ces livres nostalgiques oiile malheur est non seulement prôné, mais recommandé, comme plus élégant... Et cependant, s'il y avait, sous cette complaisance, un peu de lassitude, déjà?...
— Et vous, Gabriel? interrogea Lucien.
^Moi?
— A confesse; mon vieux! Ou plutôt... c'est inutile. Je sais tout. Thérèse m'a raconté...
— On peut parler, dit Thérèse, personne n'écoute.
— Vous allez avoir un enfant, reprit Serginelle. Dos que vous aurez épousé votre amie, il faudra nous l'amener. Si vous avez besoin d'un conseil, d'un coup de main, de n'importe quoi, je suis là; je vous prie de ne pas l'oublier. Nous pensons souvent à vous; nous devinons les difficultés au milieu desquelles vous devez vous débattre et toutes celles qui vous attendent. Je suis votre aîné. Considérez-moi comme un vieil ami. Le sort m'a mis sur une route bien unie, bien commode; je vois un camarade qui peine à tirer tout seul sa charrette; je m'offre.
— Ah! fit. Gabriel qui sentait une poussée de larmes lui obscurcir les yeux, je voudrais vous dire... Je suis très ému...
— Buvons à la santé de l'héritier ou de Ihéritière,
coupa Serginelle. Plus tard nous recauserons de tout cela; faut que je file. Houpl Quand il fut parti, Thérèse dit :
— N'est-ce pas que j'avais raison, et qu'il est gentil?
— Oui, tu avais raison, répondit Gabriel; mieux que genli!...
Sur la prière de Thérèse, il l'entretint de Marie. Au fur et à mesure, il s'exalta et fit des projets grandioses. La fine Champagne et aussi la mort soudaine de toutes les mauvaises pensées qui l'agitaient auparavant l'incitaient à l'optimisme. Il était bon; il serait heureux. Il aimait Marie. Marie l'aimait. Elle avait besoin de se former un peu, mais elle était très intelligente. « Un cerveau de femme d'affaires; elle s'entendra, avec Lucien, tu verras. » Pour lui, il comptait s'atteler h un volume d'Fssais, car il venait de se persuader, selon Baudelaire, que la seule façon de gagner de l'argent dans les Lettres était de travailler d'une manière désin- ; téressée.
— Et puis un enfant, Thérèse, un enfant!.,. Te r,eprésentes-lu ce que cela peut être pour un pauvre type comme moi, lunatique et falot : avoir un enfant! Quand j'en vois de beaux, dans la rue, je pense : « Il leur ressemblera. » Je suis sûr qu'il sera beau. Il aura la
1 beauté de Marie. D'ailleurs je me contenterai de l'emi brasser, de jouer avec lui, d'être son pantin, de le ■ faire rire... J'en trouverai des choses pour le faire rire 1 Des histoires plus belles que celles que j'imprime... Quel public, songe donc : mon enfant! Je veux qu'il ait la sapté morale de Marie et de Lucien, qu'il soit solide et qu'il ne se gâche pas avec de sales bouquins. Pmbrassons-nous, Thérèse; je suis content...
La mission de cette femme est de désenchanter les poètes.
Théophile Gautier.
Les pensées de Gabriel étaient fugaces ; elles se pressaient en tel nombre dans sa têle, les graves et les frivoles, les pratiques et les philosophiques, les littéraires, les amoureuses, les mélanroliques, les joviales, qu'il avait besoin soit de l'écriture, soit de la conversation pour les classer. Il avait bien conçu l'idée de noter son journal quotidiennement, pour mettre de l'ordre dans ce chaos, mais celte idée ne lui venait qu'aux jours plats, aux jours incolores où il n'aurait pu noter que des faits insignifiants. En parlant avec Serginelle et Thérèse, il avait vu clair tout à coup. Il ne portait à Thérèse qu'une affection jalouse avec cette sensualité indéfinie qui est au fond de certaines amitiés entre hommes et femmes, et qui ne peut se transformer en passion. La vie à deux, l'intimité de tous les instants, la facilité conjugale, l'habiîude, tout ce qui crée les plus douces unions peut aussi faire croire à une sorte de fatigue. Mais maintenant il était sûr d'aimer Marie, de n'aimer que Marie. En sortant de chez Thérèse, il courait avec l'ardeur d'un amoureux à son premitr rendez-vous. Désormais il serait sage, et fidèle; il ne
confondrait plus le bonheur avec le plaisir ; il travaillerail de toute son âme, pour Marie, pour leur enfaut. En courant, il comprimait son cœur plein àéclater, son cœur qui n'avait jamais battu de la sorte, son cœur enthousiaste. Une petite voix chantait à son oreille : « Pa-pa... » Marie lui avait apporté toutes les joies. Lui avait-il marqué assez de reconnaissance ? Tout à l'heure encore, si Thérèse s'était déclarée malheureuse, ne se serait-il pas offert, sans songer à Marie, sans songer à leur enfant. « Et je me crois bon ! Et je parle de ma bonté ! » U en conçut un remords si violent que, retrouvant Marie, il se jeta à ses genoux et lui demanda pardon en pleurant. Elle achevait la confection d'un chapeau qu'elle se destinait. Elle contempla le chapeau, le dé posa soigneusement , consentit à regarder ^Gabriel et dit :
— Qu'est-ce qu'il te prend? Pardon de quoi ?
— Je t'aime, ma chérie, je t'aime tant!... Je ne sui pas toujours avec toi ce que je devrais être; je te demande pardon...
— Calme-toi.
— Je t'agace souvent... quand je fais le plaisantin... Ma chérie... ma chérie... je t'aime... Dis-moi que tu ne m'en veux pas...
— Mais non...
— Tu verras comme tout sera facile... et beau... tu verras... Le baptême, Marie !...
— Quel baptême?
— Tiens! Celui de M. Gabriel Ghévetain fils ou de M"' Marie-Gabrielle Chévetain, l'héritier ou l'héritière...
« Allons, c'est le moment ou jamais ! » décida-t-elle. Et elle murmura :
— Mon pauvre ami... je t'ai menti.
— Comment ? Tu m'as menti...
— Je t'ai menti.
— Je ne coinprends pas.
— Je t'ai menti. Il n'y aura ni héritier ni héritière. C'est aimple, pourtant.
il pâlit. Us étaient debout l'un en face de l'autre : des étrangers...
— Pourquoi ce lïiensonge?
— Ah ! pourquoi? fit Marie avec un geste de mauvaise humeur. Parce que...
— J'ai bien le droit de savoir. Pourquoi ce mensonge. Pourquoi ? C'est imbécile...
— Dis donc I...
— Tu as voulu tenter une expérience, savoir si j'étais prêt à faire mon devoir 1 Soit. Je l'admets. Éh bien! il fallait me dissuadci" tout de suite. Pourquoi as-tu continué? Que croyais-tu? Qu'espérais-(u ? Réponds.
Elle se redressa, cinglée.
— En voilà un ton ! Je voulais voir comment lu te débrouillerais, là !
— C'est tout?
— Oui, je voulais voir si tu pouvais être sérieijx deux mois de suite, si tu pouvais gagner ta vie, te débrouiller...
— Ah !
— Je n'ai que moi, moi ! Je n'ai pas une mère et un père pour me donner la soupe en cas de besoin... Toi, tu trouves que cette chambre suffît... Tu es Jenny l'ouvrière, content de peu. De la cochonnaille à bouffer, de l'eau claire, huit sous dans la tirelire, et le roi n'est pas ton cousin I Les autres ont des colliers de perles, des bas de soie ; tout cela n'est pas pour toi, Marie ! Qu'est-ce que cela peut faire, pourvu que M. Gabriel rigole! Tu as peut-être des jeunesses à revendre ; moi je n'en ai qu'une.
— Tu ne te plaignais pas...
— Je réfléchissais, ça vaut mieux. De réflexion en réflexion, je suis arrivée à me dire: je vais lui inventer une responsabilité ; ça lui donnen un coup de fouet.
EDGAR i7S
C'est alors que je l'ai moalé ce baleau, dans tori intérêt. Après, j'ai attendu... Ah! ouichel Ufl€f moUGhe dans une carafe ! Tu te souviens de ce cabaret de Montmartre qui ne t'a pas payé? Et de ces trois mille francs que tu devais toujours toucher et qui se sont soldés par Boixanle-quinze francs tout ronds, tout nets^ e.^empts de charges et d'impôts? Et ce monsieur qui t'a versé la moitié de ce qu'il t'avait promis ! Et cette fameuse soirée chez les Nouquesse d'où tu es revenu aVec du vent dans les poches ! Oh ! de ractivité, tant que vous voudrez, mes bons messieurs : tu ne tiesns pas en place; lu voltiges, à me donner des étourdis.sements, parfois. Je t'observe sans en avoir l'air : On t'iildique une piste et froutt! les basques de ta jaquette s'envolent déjà ! Te voilà parti 1 Le retour est toujours le même, par exemple : un raté! Si vraiment on devait avoir un gosse, pourrais-tu peiyer la layette? As-tu ùii métier? Tu te donnes du mal, mais lu ne sais pas y faille. Je te l'ai prouvé, voilà tout. Quand tu me regarderas avec des yeux de priseuse de coco!..* C'est vrai...
« Je l'aime profondément ; elle est le grand amour de jna vie », avait déclaré Gabriel à Thérèse...
-- Conclusion ? demanda-l-il.
— Ce n'est pas à moi de conclure.
— Ma chère amie, tu viens de poser les chifl'res J tire uhe barre et fais ton total.
— Mais.;.
— Veux-tu que je m'en aille ?
— Non.
— Veux-tu t'en aller?
— Non plus.
Elle chercha Edgar dans l'armoire et lui mit le pantin
dans les bras.
^^ Voilà ce qu'il te falUt, mon pauvre vieux» 11 eut envie de casser le pantin et de le jeter par la
fenêtre ; mais il se roidit.
— Tu me remercieras, ajouta Marie, tu lue remercieras plus tard.
— Peut-être.
— Monsieur est fâché?
— Non.
— Tu es un bon petit, au fond, mais tu manques de...
— Oui, oui...
— Tu manques de sens pratique.
— Evidemment.
— Il ne te faut pas de charges.
— J'en conviens.
— Tu as de pauvres petites mains...
— J'ai de pauvres petites mains.
Ils allèrent dîner au restaurant et passèrent la soirée dans un café-concert: Elle avait remis la rupture à une autre fois. Il s'agissait d'amener tout doucement la séparation définitive. On n'est pas une bête féroce... Au café-concert, Marie s'amusa beaucoup. Elle acheta même une chanson qui lui avait plu, une chanson dra matique oii une dame en mantille se tuait sous uru» charmille, un beau jour, par désespoir d'amour. Un comique la fit éclater de rire. Et elle poussait Gabriel du coude : « Tu es donc gelé ? Ah ! je sais bien, ce n'est pas de la haute littérature ! » Ils faillirent se quereller. Une laideur inconcevable montait au visage de Marie. Ils se réconcilièrent chez eux. Il faisait une chaleur suffocante. Vers le milieu de la nuit, Gabriel se leva et alla sans bruit s'accouder à la fenêtre où il confronta sa misère avec les étoiles... Tout ce qui avait été sa jeunesse se détachait de lui, par lambeaux. Sa jeunesse, ce n'était plus que des haillons. Il ne pouvait plus traîner ça... Thérèse... Marie... Thérèse, épouse de M. Serginelle... Marie dormait en souriant encore aux turpitudes qui l'avaient charmée... Il jetterait ces brouillons informes, ces débris de romans, ces boutades. H garderait pour lui seul sa mélancolie, ses horreurs, pour lui
seul, inexorablement. Les autres n'étaient dignes que des apparences. Un fantaisiste ? Entendu!
Il fit dans la nuit une épouvantable- grimace de douleur et de raillerie... Fini !... Fini... Il rampa, s'installa sous le lit et se mit à miauler. Puis il cria :
— Marie I Tu as caché quelqu'un sous le lit ! Réveillée en sursaut, Marie hurla :
— Mon Dieu ! il y a quelqu'un sous le lit?
— Un peu I Viens voir.
— Je sais bien que c'est toi, mais je n'ose pas regarder... Je te jure que je vais m'évanouir! Comment veux-tu qu'on te prenne au sérieux? Veux-tu sortir de là?
Et elle gémit : « Quel fantoche 1 »
L'or, même à la laideur, donne un teint de beaut Mais tout devient affreux avec la pauvreté.