‹ Edifices de Rome moderneChapitre 13 sur 154 · MT · texte numérisé non relu

MT

Pour faire mieux comprendre quelle fut alors la marche des perfectionnements , il convient de rappeler quelques faits antérieurs, en prenant les choses d’un peu haut.

L'architecture sous Auguste et sous les premiers empereurs avait atteint cette perfection qui est comme l'idéal de l'art; mais elle ne put se soutenir longtemps à ce degré d’élévation. Dès le temps d’Adrien, elle commença à déchoir et à suivre cette pente malheureuse qui devait la conduire à sa perte. Cet empereur architecte lui porta un coup funeste en cherchant à naturaliser à Rome le gout des monuments qui l'avaient frappé dans ses voyages en Grèce , en Afrique et en Asie. Sous Dioclétien, limitation des édifices de l'Orient , et une profusion irréfléchie d’ornements, achevèrent de pervertir les esprits, et l’on cessa d'apprécier ce beau véritable, toujours sobre de parures et basé sur les convenances et la raison. Enfin la décadence est accomplie sous Constantin , et deux siècles après la barbarie commence.

Il serait injuste d'attribuer à la seule présence des barbares tous les malheurs des arts. Avant qu'aucune irruption des hordes du Nord vint désoler cette malheureuse contrée, son état politique avait déjà fait tout le mal ; car c’est la destinée des lettres et des arts, de suivre toujours celle des gouvernements.

Doit-on s'étonner de cette décadence, lorsqu'on se rappelle les tristes lois qui gouvernaient l'empire sur son déclin, lorsqu'on voit la pourpre des Césars disputée sans cesse par d’obseurs ambitieux et vendue à l’encan par des soldats mercenaires ? alors le désordre introduit dans la société dut même pénétrer dans les productions de l'esprit.

À la suite de toutes ces calamités vinrent les barbares qui agravèrent le mal. Lorsque l'Italie était pillée, dévastée, gouvernée par les Vandales, les Goths, les Visigoths et les Lombards, quand d’un

bout à l’autre de la péninsule tous les liens sociaux étaient rom-

État de l’art à Rome.

au premier siècle,

sous les empereurs.

Au 1v° siecle

Au x° siècle.

Aux x1°,x1i et xt

siècles.

réduits à la condition d'esclaves, aux gages de tyrans gros quels il fallait plaire, leurs œuvres durent se ressentir de l’avilissement dans lequel ils étaient tombés.

Au milieu de cet effroyable chaos, lItalie s’apauvrit, elle perdit de jour en jour ses plus précieux trésors, Je veux dire les monuments des arts, et elle ne produisit rien qui püt la consoler de ses pertes. Il semble qu'alors le génie italien füt descendu dans la tombe. Les deux flambeaux de la civilisation, la Grèce et Rome, étant éteints, le monde fut de nouveau plongé dans la plus profonde ignorance, et les Muses exilées ne trouvèrent d'asile nulle part sur la terre.

Cependant, s'il arrive que l’état politique s'améliore sur quelques points , si la paix renaît, si un gouvernement régulier s'organise, les arts sont aussitôt en progrès : C'est l'instinct de l'artiste qui se manifeste, c’est un élan individuel; mais les encouragements ne viennent pas, et le progres cesse.

Après le x° siècle, qu'on a justement qualifié de siècle de fer, un avenir meilleur semble pourtant se préparer. On distingue alors quelques améliorations à cette architecture grossière et bâtarde, implantée sur l’antique. Est-ce déjà la renaissance qui s'annonce? Ce point de départ est difficile à saisir, et ressemble à ce crépuscule douteux , qui n'est plus les ténèbres, et n’est pas encore la lumière. Alors existaient quelques jeunes républiques organisées la plupart à proximité des deux mers: déjà, pendant les croisades, ces petits États s'étaient enrichis des dépouilles de l'Asie, et avaient formé des établissements en Orient. Nous signalons ces circonstances, parce qu’elles eurent une notable influence sur l'avenir des arts. Les Pisans sont les premiers à se faire remarquer par leur empressement

à embellir leur ville, et ils élèvent ces édifices somptueux qui aujour-

DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 3 d'hui enco | imoignent de leur puissance et font honneur à leurs artistes. Bientôt des guerres intestines et acharnées se déclarent, et l'Italie entière se divise en deux camps de Guelfes et de Gibelins. Chaque parti, chaque ville, cherchait alors à se distinguer par quelque grand monument, et cette rivalité municipale profite aux arts. De riches palais, de splendides maisons communes, de magnifiques églises, s'élèvent de toutes parts, et les artistes, encouragés par les acclamations d’une population enthousiaste, retrouvent leur verve et leur imagination. Leurs premiers essais, il est vrai, sont empreints des souvenirs de l'Orient : on y distingue encore de l’hésitation et de l’incertitude dans les théories, mais on y reconnaît déjà des détails gracieux , et les ensembles sont à la fois majestueux et pittoresques.

Voilà ce quise passait aux x1', xu° et xuni° siècles : l’esprit humain avait enfin secoué la poussière du sépulcere, il avait repris sa marche et ne devait plus s'arrêter. Quelques génies précurseurs avaient jeté dans les esprits les premiers germes d’une nouvelle civilisation et ramené les idées vers un genre de beautés oublié depuis longtemps. C'est alors que paraît le Dante : ses sublimes poésies réveillent la pensée et retrempent les âmes; après lui Pétrarque et Boccace inspirent le goût de la littérature latine; enfin, au xv* siècle, l'antiquité exhumée s'élève glorieusement sur les débris du moyen âge qui s’efface chaque jour. Cet amour de l’érudition se propage bientôt d'une manière extraordinaire : au cœur de l'Italie, à Florence surtout, cette passion des conquêtes sur les anciens s'accroît de jour en jour. La liberté de discussion et d'examen favorise le mouvement des intelligences , et les esprits s’éclairent. Des théories nouvelles longtemps combattues finissent toutefois par l'emporter sur des habitudes et des traditions invétérées qu'on a peine encore à abandonner.

En ce même temps, en 1453, la barbarie obtient un triomphe, mais

Génies précurseurs

au xiv° siecle.

Prise de Constantinople ; arrivée

des Grecs en Italie.

Retour aux anciens.

T'ableau des yrandes catastrophes

qui affligèrent Rome.

crits. Is y trouvent un accueil bienveillant , l'hospitalité la plus géné-

reuse et une seconde patrie. Ces Grecs érudits avaient conservé une foule de traditions précieuses et un nombre considérable de manuscrits curieux qu'on reçoit avec un empressement inexprimable. L'imprimerie est découverte : elle naît à propos pour favoriser cet élan général. Ce concours de circonstances heureuses rend plus large, plus rapide et plus complète cette révolution artistique et littéraire, qui déjà depuis longtemps travaillait tous les esprits.

Le souvenir de Rome et de sa gloire dut renaître, alors qu'on découvrait, chaque jour, les écrits admirables laissés par ses poëtes, par ses historiens, ses philosophes et ses orateurs. Aussi voyons-nous les artistes, partageant l'enthousiasme de cette époque, accourir à Rome pour visiter ses ruines, pour y chercher de magnifiques exemples, pour assister à ces leçons muettes dont rien pourtant n’égale l’éloquence. Mais en quel état déplorable ils durent trouver cette ancienne maitresse de l'univers! Elle était restée à l'écart et n'avait partagé ni les bienfaits de la régénération, ni suivi le mouvement de l'Italie centrale. Quel spectacle de deuil elle devait présenter! Après avoir été ravagée tant de fois, cette grande cité n’était plus, hélas ! que l'ombre d'elle-même. En 410, elle avait été saccagée par Alaric, roi des Visigoths; en 455, Genséric, roi des Vandales, l'avait pillée pendant quatorze jours, et Ricimer, quelques années après (en 472), lui avait fait subir le même sort. Totila, en 546, avait brûlé le Capitole et renversé le tiers de ses murs; l’empereur Constant IT, en 663, avait ignominieusement dépouillé ses églises et fait enlever les bronzes de son admirable Panthéon. Sans parler de cette suite de

petites guerres intestines qui la désolèrent si longtemps, combien

(; © Les:

== CA Le TD Es | nl = ee Z > = == & CS

France et d'Espagne, qui la rançonnèrent tour à tour! Mais aucune dévastation ne lui fut, peut-être, aussi funeste que celle de Robert Guiscard (1), d’odieuse mémoire, qu’on vit s’'acharner sur des ruines, et qui pilla, démolit, ou incendia, dans la vieille Rome, tous ces vénérables monuments du Forum, échappés miraeuleusement à tant de catastrophes; sans doute paree que ces témoignages glorieux de l’art et de la puissance d’une grande nation avaient jusqu'alors inspiré aux vainqueurs le respect et l'admiration. Le génie lugubre de la dévastation semblait de nouveau planer sur cette malheureuse cité, réduite bientôt à n'être qu'un amas de ruines et de décombres. Non jamais ville n'offrit un spectacle si affligeant et ne fut accablée d'une aussi longue suite d'infortunes! Si l’histoire n'a rien présenté d'aussi brillant que la première moitié de ses annales, jamais non plus elle n’a rien raconté de plus triste et de plus déplorable que la seconde moitié; heureuse encore si, lorsqu'elle commençait à renaître, une armée d’Espagnols et d’Allemands, ou plutôt une horde de brigands, dirigée par l'indigne connétable de Bourbon, n'était venue, au xvi siècle (2), détruire sa prospérité nouvelle, dévaster ses monuments, et faire subir à ses habitants les plus cruels opprobres.

Rome, disions-nous, n'avait pas pris part à cet élan généreux dont la Toscane, du xu° au xv® siècle, avait donné un si louable exemple ; sa prospérité matérielle ne s'était pas non plus améliorée, et si des besoins impérieux eussent alors réclamé de grands monuments, elle

eût été hors d'état de les entreprendre. Aussi ses artistes, inoccupés et

(1) En 1084.

(a) En r6a7.

Combien l'art était decbu atix

x° et xrri siècles.

découragés, l'avaient-ils depuis longtemps abandonn Ù patrice Crescentius, bâtie au x siècle, en est la preuve. riche, si l'on veut, pour la multitude des ornements, et tout à la de plus misérable pour le style? Est-il rien d'aussi puéril et d'aussi dégénéré que l'architecture des cloîtres de Saint-Jean de Latran et de Saint-Paul, hors les murs, construits aux xu° et xui° siècles ? C'était pourtant alors que les Pisans se signalaient par ces monuments magnifiques qui, aujourd'hui même, jettent tant d'éclat sur leur ville, et que Paris voyait s'élever Notre-Dame, sa belle et riche cathé-

drale. La comparaison des monuments entrepris à cette époque serait

curieuse à établir, car elle ferait connaître de quelle manière diverse

les édifices de l'Orient ont été compris chez les différeñts peuples,

Calamites qui furent la conséquence de l'absence

des papes.

et comment ils ont inspiré leurs artistes au retour des croisades.

Une grande calamité pour Rome fut d’avoir été abandonnée par les papes pendant une partie du x1v° siècle (1). Durant leur absence, deux familles ambitieuses et puissantes, les Colonna et les Orsini, se signalèrent par leur rivalité, et se disputèrent le pouvoir. Leurs luttes sanglantes occasionnèrent dans toute la contrée de longs troubles et d’affreux désordres. En ce même temps éclata cette révolution non moins imprévue qu'extraordinaire , suscitée et organisée par un seul homme, par le tribun Cola di Rienzo. Elle s’annonça d’abord sous les apparences les plus favorables , et l'on put croire un instant à un meilleur avenir. Mais cette révolution sans nulle consistance ne parut que comme un météore lumineux qui brille un moment et s'éteint sans laisser la moindre trace de sa durée éphémère. Si, à tant d'événements funestes, on ajoute ce fléau terrible, qui dans le cours

du xive siècle vint décimer la malheureuse Italie, on s’expliquera

(1) De 1305 à 1375.

au point de ne plus compter que dix-sept mille habitants. mps que cet état de choses eût un terme ; sans quoi la cité éternelle, qui déjà croulait pièce à pièce, périssait tout entière, et ne serait plus aujourd’hui qu'une ruine solitaire, mais grande, mais sublime comme son passé.

Heureusement les circonstances changèrent et devinrent plus favorables. Le retour du saint-siége, suivi bientôt du concours nombreux des savants et des artistes, fut pour Rome un double élément de prospérité. L’ardente ferveur de ces hommes supérieurs excita bientôt une sympathie universelle et un tel enthousiasme pour l'antiquité glorifiée par eux, que de toutes parts on vint considérer, admirer et étudier ces ruines merveilleuses, restées si longtemps exposées à tous les regards, sans qu'on daignât y porter la moindre attention. Parmi les premiers architectes que leur admiration et leur culte pour les anciens entrainèrent vers l'antique métropole, il faut citer Brunelleschi, Léon Baptiste Alberti, le Cronaca, Bramante ; après eux, de brillants génies suivirent ce mémorable exemple, lequel se perpétuera d'âge en âge, tant que le gout de la bonne architecture sera en honneur parmi les peuples. De retour dans leur patrie, ces grands maîtres, formés à l’école de tant de beaux exemples, et nourris des préceptes de Vitruve , fixèrent dans de judicieux traités les vrais principes d’un art abandonné depuis si longtemps à l'ignorance, au caprice et à la routine, ou élevèrent ces nobles édifices qui portent l'empreinte de leurs savantes études sur les monuments anciens.

Ce fut alors que Rome reprit son rang; si jusque-là elle était restée étrangère à ce mouvement de progrès et de régénération qui s’opérait près d’elle, bientôt c’est elle seule qui va briller, et d’une clarté si vive,

qu'elle effacera même tout l'éclat des autres villes.

Heureux effet

de leur retour.

Eucouragements donnés aux arts par plusicurs grands papes

au xv° siècle.

Artistes Clrangers

exereant à Rome.

brillant qui à immortalisé Jules Il et Léon X. Les trois premiers

pontifes attachent même à leur personne par des distinctions. honorables et flatteuses, d’habiles maîtres, tels que Giuliano da Majano, Alberti, Baccio Pintelli, qu'un amour passionné pour leur art avait conduits à Rome, dans le but d’y perfectionner leurs études à lécole des anciens.

Rome done sembla renaître; de somptueux édifices furent entrepris et achevés en peu d'années; et comme si le génie romain ne devait rien créer de lui-même, la grande cité fut pour la troisième fois redevable à des étrangers des beaux monuments qui l'embellirent. On voit cette destinée singulière se reproduire aux trois grandes époques de son existence : à son berceau, ce sont les Étrusques ; au temps de sa plus grande splendeur, ce sont les Grecs; à l'époque de la renaissance , ce sont les Toscans , qui tour à tour sont appelées à créer, à perfectionner et à renouveler son architecture. Les papes d'alors et leurs premiers successeurs surent parfaitement comprendre quel éclat durable leur pontificat pouvait emprunter aux arts et aux talents des grands artistes : et en effet, si, de son vivant, c’est le prince qui honore de sa protection l’homme de génie, c'est l’œuvre du protégé qui, après la mort du protecteur, l'honore à son tour et immortalise sa mémoire. [l y avait d’ailleurs une grande portée de vues, une politique aussi adroite que profonde , à identifier la religion avec l’art, à placer celui-ci à côté de la foi, comme un interprète inspiré, qui, captivant les imaginations par l'éclat, la grâce ou la majesté de ses créations, devait attacher au eulte les populations ita-

liennes si fortement impressionnables.

L'architecture, exercée à Rome pendant longtemps par des artistes nés en Toscane, conserva durant un demi-sièele le caractère de son origine; ainsi l’on exécuta d'abord des habitations ayant l'apparence

ferme et sévère des palais florentins ; je citerai l’une d'elles, le palais

di Venezia, remarquable surtout à cet égard et offrant l'aspect formi-.

dable d’une forteresse crénelée. Giuliano da Majano en fut l'architecte. La continuation de cet édifice , qui se distingue à la première vue par une moindre élévation , a été désignée sur nos gravures sous le nom de petit palais. On y trouve plus d'élégance et de régularité, mais le style d’une forteresse y domine encore. Je le crois l’œuvre de Baccio Pintelli, de cet artiste plein de gout et de talent qui exécuta à Rome un nombre considérable de monuments, et principalement des cloîtres et des églises. Nous aurons occasion de le citer souvent dans le cours de cet ouvrage. Son style se rapproche de celui de Brunelleschi; mais il sut mettre dans ses détails une délicatesse extrême et une grâce infinie, imitées depuis par Bramante, qui, luimême , sous ce rapport , ne parvint pas à l’égaler. En ce même temps, Alberti, ce savant et habile architecte, devenait le conseil de Nicolas V ; il jetait le premier les fondations de l’église de Saint-Pierre et commençait à la fois le Vatican. Son architecture est d’un goût pur et d’un style élevé ; elle a de l’analogie avec celle de Baccio Pintelli, sans avoir autant de sécheresse. Giuliano da Sangallo, qui appartient à la même école, a les mêmes imperfections et les mêmes qualités, quoiqu'à un degré moindre. Enfin apparaît cette grande figure de Bramante Lazzari, cet homme d’exécution et né pour les grandes entreprises. Il semblait fait pour comprendre Jules IT, son souverain ;

aussi impatient que lui de produire, le jour ne pouvait suffire à son

Caractère de l'architecture de la premiére époque

de la renaissance,

Caractère de celle de la deuxième

epoque.

tican; et tandis qu'il construit les immenses fondations . « Pa . . . CES +1 :

Pierre, qu'il élève sa vaste enceinte, qu'il monte Jusqu'à la hauteur

des voûtes et avec une rapidité incroyable toute cette masse colos-

sale on le voit entreprendre et achever des édifices tels que la Chan-

cellerie et le palais Giraud, des temples tels que S. Pietro in Monto-

rio, monuments aussi admirables par l'élévation du style, la grandeur de la pensée, que par la grâce et la finesse des détails.

On est surpris que ce grand homme n'ait pas formé de disciples (1), et qu'il soit resté le dernier, comme le plus digne représentant de l’école florentine. Les artistes qui lui succédèrent , quoique Florentins pour la plupart, appartiennent néanmoins tous à l'école romaine. On trouve le vrai type de celle-ci dans les œuvres d’Antonio da Sangallo et de Baldassarre Peruzzi, les dignes successeurs de Bramante. L'arehitecture alors se transforma, elle perdit un dernier reste de sécheresse, et atteignit au plus haut degré de perfection : à l'élégance des formes, à la grandeur et à la majesté des masses, elle réunit une juste précision de rapports et une grande pureté de détails. Les palais Farnese et Massimi s'élevèrent presque simultanément; ils vinrent le disputer à la Chancellerie, et embellir à la fois une ville fière encore aujourd'hui

de posséder de tels chefs-d'œuvre.

(1) est vrai que Raphaël avait recu de Bramante, son oncle, des principes d'architecture pour le tracé des édifices qu'il introduisait dans ses tableaux, et qu'il en fit plus tard l’application àu petit nombre de bâtiments qu’il a élevés; mais, à notre avis, le grand peintre ne saurait être considéré comme un véritable architecte, et conséquemment comme ayant été le dépositaire réel des doctrines de Bramante.

Quant à Antonio da Sangallo, qui fut chargé de diriger, comme inspecteur, les travaux que la vieillesse et les infirmités de Bramante l’empéchaient de surveiller, malgré les relations journalières et artistiques qui s’ensuivirent entre eux, il ne paraît pas avoir été influencé par le vieux maître et avoir fait à son propre système la moindre modification.

| DISCOURS PRÉLIMINAIRE. Ar

arre Peruzzi y prit une grande part. Cet habile archi-

destinée fut d’ailleurs si agitée et si malheureuse, fut peut-être pour l'architecture ce que Raphaël a été pour la peinture. Il y avait entre ces deux génies aimables une grande conformité de talent. Jamais, depuis eux, on ne vit dans lun et l'autre art des compositions aussi remarquables pour le goût et la variété; jamais autant de grâce ne fut alliée à autant de sagesse.

Telle fut donc la marche que l’art, toujours en progrès, suivit à Rome, depuis le milieu du xv° jusqu'au milieu du xvr° siècle. Cet art sut être à la fois grand, noble et élégant : et il atteignit alors à sa plus haute perfection; ce fut le temps des saines doctrines et d’une gloire durable , car jamais elle ne fut plus méritée : temps mémorable, siècle privilégié, où les bons esprits exerçaient un empire absolu, où le sentiment du beau avait pénétré les âmes, où les arts étaient compris de populations entières qui applaudissaient avec transport

* à leurs succès. Honneur soit donc rendu aux grands architectes de ces temps de prodiges ! Lorsque tout se régénérait autour d'eux, que les lettres reprenaient un nouvel éclat, que la peinture agrandissait sa sphère, et portait si loin le prestige de son exécution; lorsque les sciences pénétraient dans les secrets de la nature et que le génie des découvertes rencontrait à la fois l'imprimerie et le nouveau monde, eux aussi, en suivant le mouvement général des intelligences, élevèrent l’art si utile et si noble de l'architecture au niveau de cette grande époque : au lieu de continuer une routine, qui depuis longtemps le laissait stationnaire, ils surent franchir le cercle étroit qui emprisonnait leurs devanciers, et sans autres secours que d’antiques et faibles indications, retrouver ces routes perdues, mais sûres, qui mènent aux chefs-d’œuvre et à l’immortalité.

Premiers symptômes

de décadence

Si, pendant un sièele entier et jusqu'au milieu

tecture est constamment en voie de perfectionne

fraicheur de jeunesse, le caractère distinctif de la première époque, a

disparu; l'élégance des formes, l'élévation du style sont sensiblement

déchus. Déjà même on ne retrouve plus ce qu'à vrai dire 1l faut appeler du nom d'architecture de la renaissance. Quelques beaux

génies cependant brillent encore à cette époque : Michel - Ange

Buornarroti, Vignola, Ammanati, Palladio, Pirro Ligorio, Giacomo

della Porta ; mais si Michel-Ange, moins heureux dans ses innovations en architecture que dans les autres arts, produit quelques beaux ouvrages, il n'en est pas moins le premier à entrer dans ces sentiers malheureux qui, sous la funeste dictature intellectuelle qu'il exerea, devaient conduire l'art à sa perte. Vignole, législateur plein de raison et de goût, semble venir à propos pour contre-balancer l'effet des mauvais exemples; en mème temps qu'il pose des règles, il en fait l'application aux monuments qu'il élève. Malheureusement Rome ne possède qu'un petit nombre d'ouvrages de ce maître habile; il faut aller à vingt lieues de son enceinte, à Caprarola, pour voir et admirer ses conceptions non moins sages qu'élégantes, et pour retrouver la véritable architecture de la renaissance. Palladio , autre grand génie, puise dans l'étude des anciens qu'il explique -et qu'il commente, cette logique et cette raison puissantes qu'il déploya dans le cours de sa carrière si active et si brillante ; mais c’est Venise . et Vicence, sa patrie, qu'il est appelé à embellir de ses nombreux ouvrages; à peine Rome, à qui il est redevable de tout son savoir, en possède-t-elle un ou deux ; encore sont-ils assez peu importants.

Ammanati imprime à ses édifices un noble caractère; les masses en

antiques, et laisse de précieux manuscrits, fruits de ses profondes

recherches. Dans son amour pour l'antiquité, il élève, dans le jardin

du Vatican, cette habitation charmante connue sous le nom de ’illa Pia, si parfaitement conçue à l’imitation des anciens, qu’un citoyén ? 5 ? q A?

de l’ancienne Rome l'eût réputée, sans doute, l'ouvrage d’un architecte contemporain. Enfin, Giacomo della Porta, doué d'imagination ? ?

et de facilité, se fait remarquer par des conceptions hardies et de

belles dispositions, mais il se laisse entraîner à la mode, et, dans un

grand nombre de productions, où le mauvais goût domine, il fait oublier que Vignole fut son maître.

Cette deuxième époque, qui dura un demi-sièele et environ jusqu'à

la fin du xvi*, fut une époque de transition : elle donna naissance à

cette architecture d'abord insignifiante et sans caractère, qui bientôt se signala par ses bizarreries et par ses extravagances. On peut dire que cette troisième époque fut une nouvelle décadence : elle en a tous

les symptômes. Les principes d'une éternelle raison furent méconnus

et délaissés ; enfin le désordre et l'anarchie, audacieusement proclamés,;

régnèrent seuls, comblés d'honneurs.

Cependant, cette décadence fut moins malheureuse que celle du

moyen âge; elle produisit encore des hommes remarquables, dont

quelques-uns même eurent du génie; elle put se glorilier de Domenico Fontana , de Pietro da Cortona, de Bernini, de Borromini,, et de Fuga, le dernier d'entre eux ; mais les productions de cette époque, en opposition manifeste avec les bonnes traditions alors complétement oubliées, sentent la manière, et, comme le clinquant, brillent d'un

éclat impur. On ne peut s'empêcher de reconnaître que ses artistes

Nouvelle décadence

accomphe.

De la renaissance

en France.

les plus distingués ont encore de la vie, de l'ima puissance, mais on ne s'aperçoit que trop qu'ils produisent s fluence d'un mauvais génie, et que l'esprit du temps les domin

A entraine.

Cette brillante régénération italienne de 1450 eut un tel retentissement en Europe, qu'elle modifia les idées les plus enracinées dans presque toutes les contrées où la civilisation avait pénétré, et contribua puissamment à étendre cette civilisation naissante. Le système architectonique des nations du Nord subit alors de grands changements, et bientôt après, le système entier fut complétement abandonñé. Si, pendant longtemps, les préceptes et les exemples laissés par les anciens n'y furent pas généralement connus, on ne doit l'attribüer qu'aux difficultés qui existaient ponr communiquer avec l'Italie, et à l'état peu avancé de l'imprimerie et de ia gravure; car partout où les nouvelles doctrines étaient proclamées, elles trouvaient de l'écho et des partisans zélés. Ce fut principalement en France que l'influence des idées ultramontaines se fit le plus tôt et le plus profondément sentir. Les diverses expéditions en Italie, entreprises par Charles VIIT, Louis XIT et François [*°, avaient fait connaître aux guerriers français cette contrée délicieuse, au temps où les beaux-arts avaient atteint leur plus haut période. Qu'on s’imagine l'enthousiasme extraordinaire que le spectacle si nouveau de tant de chefs-d'œuvre dut faire naître dans l’armée; tous les récits merveilleux qui s'ensuivirent durent, comme au retour des eroisades, exciter dans

la nation entière une vive sympathie et une grande curiosité. On dut

demander aux artistes de reproduire toutes ces éclatante

veautés, et c'est ainsi que plusieurs architectes furent conduits à se

de la réforme. Parmi eux, il faut citer surtout

à juste titre se glorifier. Serlio était élève de Baldassarre Peruzzi ; mais il n'avait pas vingt ans quand il perdit son maître, et il en comptait à peine vingt-trois quand il fut appelé en France. Delorme, dès l’âge de quatorze ans, étudiait à Rome; on ignore si Lescot et Bullant ont de même visité l'Italie, mais tout le ferait croire, si on en jugeait d'après la correction et la pureté de leur style. On dirait même que nos trois grands architectes ont été les disciples de Peruzzi, tant ils ont su se maintenir dans les principes de son école.

On est en droit d’être surpris que les architectes d’un pays où l'on connaissait à peine les éléments de l’art au commencement du xvi° siècle, aient déjà pu rivaliser, à la fin du mème siècle, avec ceux de l'Italie, cette terre classique si riche naguère en artistes du premier ordre, mais qui commençait à perdre les bonnes traditions, et n'avait à opposer à la France que deux hommes, bien illustres, il est vrai, Palladio et Vignola , dont un seul même semblait appartenir à la renaissance.

Il est à remarquer que les trois grands architectes français, qui les premiers ont appliqué le nouveau système, ont su le faire en hommes supérieurs, c’est-à-dire, avec indépendance et originalité. On doit leur savoir gré d’avoir conservé dans leurs œuvres des réminiscences de l'architecture nationale, comme pour en perpétuer la tradition.

C'est à François 1° qu'on est en partie redevable de cet élan spontané qui alors anima les artistes, dans cette Gaule chevaleresque, + à demi barbare : des trois derniers princes conquérants

qui passèrent les Alpes , il fut le seul à comprendre et à aimer les

Francois 1°

encourage lesartistes.

Les arts suivent en France les mémesalternatives

qu'en Italie.

Indecision des doctrines

de Pepoque actuelle.

arts, le seul qui se plût à les encourager par les plus séduisantes distinctions, prodiguées aux ho et aux savants, aussi bien qu'aux artistes.

L'art suivit en France les mêmes phases de décadence qu’en Italie, mais toutefois avec des modifications, que les habitudes et le goût particulier du pays y introduisirent. Sous Louis XIV, l’architecture, moins correcte et moins élégante que pendant le siècle précédent, fut surtout empreinte d’un grand caractère. Ce temps des Blondel et des Mansard eut de l'analogie avec l'époque, déjà éloignée, des Ammanati et des Giacomo della Porta; et pour que la similitude fût complète, la France, un demi-siècle après , eut aussi ses Borromint et dut subir les conséquences de leur système. On n’échappa aux insignes extravagances de ce système que pour revenir, disaiton, au style grec, c'est-à-dire, à cette architecture bâtarde, sans rapport réel avec le type qu'on prétendait imiter, et toute personnifiée dans les œuvres barbares de l'architecte Ledoux. Heureusement cette vogue pour une architecture d’une pesanteur révoltante fut de courte durée. ;

Après cette époque vient la nôtre, dont je me dispenserai de parler en détail, persuadé que pour bien en juger, il faut être à distance comme pour apprécier un tableau. Il serait difficile, au reste, de pouvoir la caractériser avec précision, au milieu de ce conflit

d'opinions si peu arrêtées qu'on pourrait se demander quelle est

notre foi, si même nous avons des croyances. On pourrait sup-

poser, il est vrai, que notre culte s'adresse aux anciens, proclamés par nous les maîtres par excellence; mais ces dieux, sans autels, n'obtiennent de nous que des hommages stériles. Sans avoir pour les anciens un fanatisme ridicule, pourquoi, du moins, ne cherche-

rions-nous pas à entretenir avec eux un commerce plus intime, pour

+ à leurs doctrines, et pénétrer plus avant dans à préfère , je le sais, s'inspirer des monuments de la renaissance dont l'application à nos usages est, en effet, plus facile

et plus immédiate, Je suis loin de blâmer cette tendance. On aurait

tort, sans doute, de négliger les lecons de tant de bons esprits;

mais il faut que les deux études se suivent, et que celle de lank tique précède l’autre, si l’on veut avoir sur son art toutes les lu-

| mières du passé. Quelques-uns affectent de n'avoir aucun système, Système

ou pensent qu'on peut les admettre tous sans préférence ; aussi leurs ‘(rs ouvrages, dépourvus de caractère et d'unité, se ressentent-ils de cette absence de convictions. Pour d’autres enfin, il n’est ni théories ni règles ; aucune autorité ne leur semble même assez respectable pour qu'ils veuillent s'y soumettre. Dans leur amour pour l'indépendance ils prétendent exclure la régularité et la symétrie de celui des arts qui saurait le moins s’en passer (1). Ce qu'ils recherchent davantage, ce sont les formes les plus étranges et plutôt bizarres qu'originales:; malgré l'extrême aversion qu'ils manifestent pour toute espèce d'imitation, on les voit toutefois, infidèles à leur système, chercher des inspirations, même dans les compositions les plus déplorables du siècle passé. [l est commode, sans doute, de s'affranchir de toute règle, de s épargner des veilles, des travaux suivis, des recherches pénibles,

mais ce n’est qu'à ce prix pourtant qu'on peut espérer d'atteindre au

sommet de l'art et d'obtenir une place honorable dans le souvenir des

(1) Toutés les fois qu'en architecture on admet comme principe limitation des procédés de la nature, c’est admettre implicitement la régularité et la symétrie, puisqu’en effet elles existent dans la plupart. de ses œuvres. Cette symétrie est surtout prononcée dans les êtres animés, chez l'homrne et chez les animaux : et nous sommes tellement habitués à la voir régner partout, que chaque fois que, par une exception rare, une ou plusieurs de ces conditions de régularité ont été omises pour un individu, cette erreur de la nature nous est odieuse. Nous sommes loin d’avoir et la même exigence et la même susceptibilité lorsqu'il s’agit des productions humaines, où pourtant les mêmes règles sont si souvent violées.

L'architecture

plus encouragée chez les anciens.

À Athènes.

Daus l’ancienne Rome,

Au 7 - Hi

qu'ils ont plus lieu de regretter que de belles qualités soient ainsi

censeurs, qui les poursuivent souvent avec d’autant plus d’aï

perdues, sans profit pour les arts.

Ce n'est pas en particulier chez tel ou tel peuple qu'existe cette malheureuse indécision des esprits : elle est générale en Europe. Partout des efforts pour en sortir, et partout la même impuissanee. L'Italie elle-même, faut-il l'avouer? est aujourd'hui stationnaire ou arriérée. Peut-être sommes-nous arrivés à l’une de ces époques de transition, où les intelligences ont comme suspendu leur marche,

et semblent attendre l’avénement de quelque grand génie qui les di-

rige et les entraîne à sa suite.

L'architecture n'a jamais obtenu en France qu'une faveur précaire, et n’a guère trouvé d'encouragements réels que dans le goût particulier du prince pour cet art; conséquemment ces encouragements ont toujours été passagers. Chez les anciens, au contraire, cet art était populaire, il était apprécié, et il eut de nombreuses occasions de se produire; à Athènes, par exemple, c'était une nation entière qui prenait part à l'œuvre de l'artiste dont elle dirigeait, pour ainsi dire, les inspirations. Là, un monument nouveau oecupait les esprits, comme chez nous, au dernier siècle, l'apparition d’une pièce nouvelle était un fait retentissant qui excitait un vif intérêt, et soulevait mille critiques.

À Rome, l'architecture fut d’abord encouragée par la religion. Au retour d'une glorieuse campagne, ce fut longtemps la coutume d'élever un temple au dieu protecteur auquel on devait la victoire. Les généraux, au lieu de songer à s'enrichir des dépouilles de

l'ennemi, les consacraient à embellir la ville par un monument du-

bhique, ceux qui 5 00 les me FAR pour obtenir les suffrages, à se distinguer par l'érection de quelque édifice d'utilité publique. Ce moyen de plaire au peuple manquait rarement d'atteindre son but, et souvent il fut mis en usage même par les patriciens les plus fiers. Ainsi, Appius Claudius Cæcus, l’un des plus illustres de ces Appius si orgueilleux, ambitionnait la censure pour présider à l'établissement de cette route magnifique conduisant de Rome a Capoue, et qui, après plus de vingt siècles, porte encore son nom : monument impérissable qui, aujourd'hui même, témoigne de son zèle pour le bien public, et atténue le souvenir odieux attaché à la personne des Appius, à cause de leurs luttes obstinées contre le peuple pour le maintien des prérogatives de l'aristocratie (1). Le orand Pompée lui-même, après tant d’éclatants services rendus au pays, cherchait encore à perpétuer sa mémoire par d'importants travaux : il élevait de somptueux portiques, et le premier théâtre qui fut bâti en pierre. Ce louable sentiment se soutint sous les empereurs : un riche particulier, Agrippa, construisait des temples, bâtissait des thermes, et peuplait Rome de fontaines monumentales. Auguste mettait sa gloire à renouveler la ville, dont il fut comme le second fondateur : plusieurs de ses successeurs rivalisèrent de zèle

et déployèrent une magnificence inouie dans les temples, les amphi-

{1} On conçoit très-bien que ces routes militaires, ou voies romaines, devaient étre des travaux populaires et entraient dans la politique du gouvernement. Non-seulement Che procuraient aux légions, alors toutes composées de citoyens, un adoucissement aux fatigues de la marche, non-seulement elles facilitaient les relations commerciales et de toutes sortes, mais elles contribuaient à perpétuer la puissance et la domination des Romains, qui bientôt se fût éteinte, faute de pouvoir transporter des troupes, dès qu’une sédition éclatait sur quelque point de leur vaste empire, où qu’une de leurs provinces était menacée de l'invasion de l'ennemi.

Les cucouragements sont continués comme par tradition dans

la ville moderne.

Quelle haute idée on avait à Florence de la mission des arts,

théâtres, les thermes, et les autres monuments de to édifièrent. Lu

Il semble, au reste, que ce soit le destin de cette terre p de ne pas perdre les bonnes traditions, et que tout ce qui brille au pouvoir par le rang ou par la fortune, soit, dans tous les temps, l'ami naturel et le protecteur déclaré des arts. Ainsi, lorsque après tant d’effroyables désastres, Rome eut succombé sous le poids de ses infortunes, lorsque ses esclaves déchaïinés, les barbares du Nord et de l'Afrique, eurent assouvi sur son cadavre mutilé leur haine profonde et leur vengeance implacable, ne voit-on pas les souverains pontifes s'empresser de panser ses plaies, de fermer ses cicatrices ? Une généreuse émulation les anime, et leur piété éclairée console et protége les arts. Dans les églises qu'ils élèvent, ils prodiguent toutes les pompes de l'architecture et de la sculpture, et les embellissent des brillants prestiges de la peinture. Leur zèle pour le bien public va plus loin encore, et ils agissent en véritables édiles. Rome leur doit le rétablissement de ses aquedues brisés, et d’une multitude de fontaines dont les eaux abondantes sont une richesse pour la ville. Les admirables colonnes de Trajan et de Marc-Aurèle sont restaurées par leurs soins, et les obélisques antiques renversés depuis des siècles sont replacés sur de nouvelles bases. Dans leur sollicitude extrême, ils veillent attentivement à la conservation des autres monuments de l'antiquité, et n'en exclaent même ni les temples, ni les idoles du paganisme.

A Florence, à l'époque de la renaissance, c'est comme au temps de l’ancienne Grèce, comme à Athènes, où la population se mêlait aux artistes et les inspirait par l'intérêt même qu'elle leur portait. Pour montrer comment on entendait alors, en cette ville, la mission

des arts, et faire comprendre à quel degré d'estime ils étaient placés

Fa nous suflira de rappeler le décret mémorable, rendu lors à n nomination d'Arnolfo di Lapo à la place d'architecte des travaux de Sainte-Marie des Fleurs, de ce monument tout national, projeté comme devant être le dernier effort de l’industrie humaine : ce décret, qu’on doit regarder comme étant lexpression fidèle des sentiments du peuple florentin, est conçu dans les termes d'une juste considération pour l'artiste aux talents duquel ses concitoyens confiaient un ouvrage qui avait pour eux une importance si grande. On y remarque l'attention singulière qu'on a prise de lui épargner les entraves et les conditions génantes ; on ne le limite en

aucune manière, pas même pour la dépense : la seule obligation qu'on

lui impose, c'est de rendre son œuvre digne de la république (1).

En ce même temps , les riches particuliers suivaient l'impulsion don- Les particuliers,

(1) Ce décret, où respire une majesté toute romaine, est un monument du xim siècle, qui mérite d’être connu; nous en donnons ici le texte et la traduction littérale :

« Atteso che la somma prudenza di un « popolo d’origine grande, sia di proce- « dere nelli affari suoi di modo che dalle « operazioni esteriori si ricOnOsCa non meno « il savio, che magnanimo suo operare ; « si ordina ad Arnolfo capo maestro del nostro comune, che faccia il modello o disegno della rinnovazione di Santa-Re-

« parata, con quella più alta e sontuosa magnificenza, che inventar non si possa, «ne maggiore ne più bella dal} industria «e poter degli uomini; secondochè da più « savi di questa città è stato detto e con- « sighiato im publica e privata adunanza, « non doversi intraprendere le cose del « comune, se il concetto non &è, di farle « correspondenti ad un cuore che vien fatto « grandissimo , perchè composto dell” animo « di più cittadini uniti insieme in un sol

volere. »

Attendu qu'il est de la souveraine prudence d’un peuple d’une illustre origine de procéder dans ses affaires de manière qu’on reconnaisse dans ses actes extérieurs la sagesse non moins que la magnanimité de sa conduite : il est ordonné à Arnolfo, architecte de notre commune, d'exécuter le modèle ou dessin pour la reconstruction de Santa-Reparata, et d’y déployer la plus haute et la plus somptueuse magnificence qu'il soit possible d'imaginer, desorte que l’industrie et le pouvoir des hommes ne puissent atteindre à rien d'aussi grand ni d'aussi beau; suivant ce qui a été dit et conseillé en assemblée publique et particulière par les plus sages de cette cité, qu'on ne doit entreprendre aucunes choses qui concernent la commune, à moins qu'on n'ait la pensée de les faire correspondre à une audace qui devient immense, parce qu’elle se compose de la résolution d’un grand nombre de citoyens réunis en une seule

volonté.

à l'exemple des gouvernements, cherchent à s'illustrer par de grands monuments.

Nos riches out rarement cette noble ambition.

C’est à l’art a conquérir lui-même sa position.

née par les princes et par les gouvernements : ils édifi , leurs : familles, non de frêles habitations, mais de véritables monuments construits pour traverser les siècles. On ne pouvait du moins accuser ces hommes d’être à la fois opulents et spéculateurs avides : une pensée généreuse présidait à leurs résolutions et leur dictait ces louables sacrifices ; ils se plaisaient à embellir la ville qui les avait vus naître, et songeaient encore à laisser d'eux-mêmes un souvenir durable. | Leur noble ambition n’a pas été trompée; et si les familles Farnèse et Strozzi sont éteintes, on cite à Rome et à Florence les palais qu’elles ont élevés comme des chefs-d'œuvre dont la patrie s'honore. Trouvons-nous rien de semblable dans nos mœurs ! Un esprit mercantile et d'égoisme étroit s’est emparé des sociétés modernes. Nos riches, satisfaits de briller un instant par l'éclat d’un luxe futile, s'inquiètent peu de la postérité, et cette postérité, à laquelle 1ls n'ont légué aucuns souvenirs, juste pour eux comme pour tous, doit condamner à un éternel oubli des noms sans gloire, auxquels ne se rattachent ni actions mémorables, ni monuments des arts.

Telle est, malheureusement, il faut en convenir, la différence marquée qui existe entre les deux pays dans l'amour qu'ils portent à l'art. Ce n’est vraiment qu'en Italie que ce sentiment pour l'architecture est profond et universel; ce n’est que dans cette contrée, toute poétique, que chacun semble se complaire à orner son habitation, et se montre désireux d’accuser à l'extérieur le goût qui distingue le propriétaire.

On ne peut espérer, sans doute, de voir ce sentiment se répandre parmi les populations tant que l’art n'aura pas su conquérir la haute position qu'il devrait occuper dans leur estime; aussi longtemps qu'il n'aura pas réussi à frapper des imaginations rebelles, par l'élégance, la hardiesse et la majesté de ses conceptions; en un mot, tant que

n'étant pas pénétré de toute l'importance attachée à ses œuvres,

ct. MR DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 53

’aura pas cessé de se prostituer. Ainsi, ses succès, sa considération, son avenir, dépendent en quelque sorte de lui-même. La question dès lors consiste tout entière à chercher quels seraient les moyens les plus propres à servir l’art et à le diriger dans la voie du progrès. Pour arriver à ce but, il y aurait bien des réformes à entreprendre, qu'il serait long et hors de propos de formuler ici : qu'il nous suffise d'en indiquer une, la plus essentielle peut-être, et qui seule réaliserait d'importantes améliorations : pour obliger l'art à se respecter luimême, il faudrait atteindre et paralyser l'ignorance présomptueuse, et ne plus lui permettre d’étaler avec tant d’impudence les honteuses productions dont elle souille nos villes (1). Eh quoi! lorsqu'une législation répressive, prévoyante et protectrice de la fortune des particuliers, contraint l'avocat, l'ingénieur et tant d’autres à des études sérieuses et les soumet à des épreuves de savoir, comment à l'égard de l'architecte, qui souvent dispose comme eux de cette fortune, la loi reste-t-elle muette et montre-t-elle tant d'insouciance pour la prospérité d’un art, auquel se lie pourtant la gloire des nations ? Comment dans nos villes, les constructions particulières manquent-elles si souvent d'une direction intelligente et sont-elles ainsi abandonnées aux spéculations cupides du premier mercenaire (2) ?

De tels abus sont trop préjudiciables pour être tolérés plus long-

temps. IT faut que les citoyens, qui souvent confient à l'architecte

(1) En Russie, m'a-t-on dit, il existe un règlement de police fort sage : tout particulier qui, dans une ville, veut élever une construction quelconque, est oblige de soumettre le dessin de la façade à un jury d’architectes chargés d'examiner si le projet doit produire un bon effet et se lie bien avec les bâtiments voisins. Cette formalité, qui gène peu la liberté individuelle, doit contribuer singulièrement à l’embellissement d’une ville, si la censure, loin d’être systématique et capricieuse, est juste et éclairée.

(2) On trouve les mêmes regrets exprimés dans un ouvrage de Mazois, ce digne artiste qu'une mort prématurée a enlevé aux arts et à ses nombreux amis, qui appréciaient en lui tant de qualités aimables , l’urbanité de l’homme du monde réunie aux talents de l'architecte et au

Utilité de relormes

réglementaires.

Les cdilices publies

doivent être

un moyen d'influence

On doit chercher à provoquer

la

sympathie du publie

les intérêts les plus graves, trouvent en lui des gages certains de Cette condition accomplie, presque toujours ils pourront cd sur des garanties non moins essentielles, celles que donne la moralité : car l'étude des beaux-arts a le privilége d'élever l'âme et de communiquer aux sentiments de la noblesse et de la dignité.

On doit encore chercher à contre-balancer l'effet des mauvais exenrples, malheureusement trop nombreux parmi les édifices privés, en apportant un soin extrême et une grande surveillance à la construction des édifices publies; car non-seulement un monument reçoit l'empreinte du goût d'une époque , et.est destiné par sa longue existence à transmettre aux générations suivantes des impressions et des idées, mais il a même une influence immédiate sur l'architecture contemporaine; et, en effet, on a observé, dans tous les temps, une tendance générale des artistes vers limitation des ouvrages éclatants de leur époque ; aujourd’hui, comme autrefois, l'habitation du riche se modèle sur celle du prince, et, dans la demeure du simple citoyen, on retrouve encore un reflet de celle des deux autres.

Parmi les symptômes les plus alarmants qui menacent les destinées de l’art, nous devons signaler l'indifférence du publie. Chez nous, il faut l'avouer, jamais un nom d'architecte n'obtient ce degré de considération et de faveur qui donne à l'âme ce ressort énergique à

l'aide duquel elle s'élève dans les hautes régions de lidéal. On ne sait

savoir de l’antiquaire. Ces passages que nous transcrivons du Palais de Scaurus Sont empruntes eux-mêmes À Vitruve, à Xénophon et au code de Théodose : « L'architecture est souvent pra- «+ tiquée par une foule de gens sans études, sans expérience , que l'amour du gain engage à « professer un art auquel ils n'ont point été initiés. Aussi je vous avoue que je n'ose blâmer . les pères de famille qui, dans la crainte d’être ruinés par l'impéritie ou la mauvaise foi d'un « architecte ignorant, ne se fient qu'à eux-mêmes du soin de conduire les travaux qu'ils veu- « lent faire exécuter... :... Cet art exige un esprit cultivé... . .. Son étude devrait être le partage exclusif de ceux qui ont du génie et la connaissance des belles-lettres. »

Qt or

aux Es de la terre ou bien un temple à 'Éternel Privé d'encouragements flatteurs, l'architecte est réduit de nos jours à aimer son art pour l’art seul : il est vrai qu'il a la consolation de trouver dans les jouissances de ce commerce intime, un dédommagement aux fatigues et aux veilles de l'étude, et surtout aux dégoüts trop nombreux attachés à l'exercice de la profession. Mais il lui manque toujours ce stimulant si actif et si puissant que les artistes puisent seulement dans la sympathie du public pour l’art et pour ceux qui l’exercent. C'est cette sympathie qui fait opérer des miracles et qu'il faut s'efforcer de faire naître par tous les moyens possibles. Le plus efficace serait, sans contredit, d'introduire l'étude des beaux-arts dans l'éducation, du moins :omme partie complémentaire, à limitation des Grecs qui l'associaient à leurs études philosophiques; sans cette initiation, on peut dire qu'il manquera toujours à l'intelligence de l'homme l'un de ses plus magnifiques développements. Il est aisé de prévoir tout le bien qu'une telle réforme pourrait produire. On ne peut douter, en effet, que ces connaissances, maintenant peu répandues, devenant plus générales, Jintérét pour l'architecture n’aille toujours croissant. Que de vives lumières jailliraient de ce concours de tant d'opinions désormais affranchies ! Que de jugements alors redressés! Le public éclairé ne se ferait plus l'écho d'un petit nombre; il Jugerait avec ses propres impressions , et trouverait dans ses connaissances nouvelles des jouissances qu'il ne soupçonne même pas aujourd'hui : alors l'architecte pourrait prétendre à ces acclamations enivrantes qui seules impriment à l’art une grande impulsion.

On doit justement s'étonner de rencontrer cette triste indifférence

chez un grand peuple, jaloux d'occuper la première place dans la civir

Les arts devraient étre introduits

dans l’éducation

Singuliere inconséquence

du publie

Pourquoi l'architecture doit avoir une grande

importance.

montrent si fières de la beauté de leurs villes, peuvent citer avec orgueil les monuments qu’elles y admirent, sans y rattacher jamais un nom illustre, sans rendre jamais le moindre hommage à celui dont les productions font la gloire de ses concitoyens (1). Il en est autrement dans un pays voisin, où l'on a l'instinct des arts, et où l’on sait apprécier tous les genres de mérites. Là, du moins, la gloire est pour tous, et les Brunelleschi, les Bramante et les Palladio, sont, au delà des Alpes, placés à côté de Galilée, du Tasse et de Raphaël, et partagent avec eux l'admiration de la postérite.

Qu'on ne m'accuse pas de chercher ici à appeler sur mon art un intérêt exagéré et à lui donner une importance qu'il ne saurait avoir. L'architecture en est digne à tous égards; n'est-elle pas, en effet, la manifestation la plus éclatante, non-seulement du goût d'une nation pour les arts, mais encore du degré de civilisation et de puissance auquel elle s’est élevée ? D'une part, les monuments résument l’histoire artistique contemporaine, puisque chaque art y a presque toujours déposé son tribut; de l’autre, 1l y a connexité entre eux et la fortune du peuple qui les a édifiés. Si le peintre, le poëte et le sculpteur peu-

vent, à leur gré, donner à leurs œuvres le cachet tout individuel de

(1) Parmi tant d'exemples de cette funeste et criante injustice envers nos grands artistes, je n’en veux citer qu’un seul que je choisirai de préférence dans notre époque. L’une des illustrations contemporaines, Percier, inconnu aux uns, ne semble-t-il pas déjà oublié des autres ? Combien cependant n’a-t-il pas contribué au progrès de l’art par ses élégantes et ses ingénieuses conceptions ! Paris ne lui doit-il pas plusieurs de ses beaux monuments? le vieux palais de nos rois n’a-t-il pas été réparé et embelli par ses soins? enfin, les magnifiques salles de nos musées, et les escaliers superbes et pittoresques qui y conduisent, ne sont-ils pas l'œuvre de son génie? Ce sont là, il me semble, des titres qui recommandent un nom à la mémoire des hommes! Heureux sont les poëtes, heuréux sont les peintres! leurs œuvres au moins leur appartiennent tout entières et s'identifient avec leurs personnes. Cérna et Andromaque, le Déluge et les Sabines, rappellent des noms chers aux Muses, qu'on ne pourrait ignorer sans honte.

dite ét ie DISCOURS PRÉLIMINAIRE.

(ex

4 imagination , il n'en est pas ainsi de l'architecte qui relève au contraire de toute une existence populaire, de toute une civilisation déjà développée, et cest cette distinction même qui donne une si haute importance à ses créations ; c’est qu’elles ne sont pas seulement l'élan spontané d’une inspiration isolée , mais l'accomplissement d'une

$ volonté générale; et cette association d’un peuple à l'œuvre de l’archi-

tecte, loin d'en diminuer le mérite, l'augmente au contraire de toute la grandeur du programme.

Elles sont infidèles à leur gloire, les nations qui négligent, au temps de leur puissance, de lier leur existence à des constructions durables, qui soient comme autant d’annales éternelles de leur histoire ! Que reste-t-il d'une foule de villes autrefois riches et puissantes ? Aucunes traces et des souvenirs confus. Ces villes étaient bâties sur un sable sans consistance, le vent du désert a passé dessus et les a dispersées comme une vile poussière. Mais Athènes, mais Rome et Florence, ces étoiles lumineuses de trois civilisations diverses, survivront toujours à elles-mêmes, et se maintiendront à Jamais radieuses dans la

mémoire des hommes.

Je sais qu'il est des esprits austères , appréciant tout par le calcul, écignement : . . . d'u : : e de certains esprits ui ne peuvent concevoir que sans les plaisirs de l’imagination le Eur q O [l

les beaux-arts.

bonheur d’ici-bas est incomplet; étrangers au culte des Muses, ils méconnaissent cette aspiration naturelle de l'homme vers le beau et | Hi et conséquemment vers les beaux-arts, qui sont la réalisation | ï de ce sentiment. Pour les wtilitaires , pour ces esprits positifs et absolus, les chants inspirés du poëte, les divines créations de l'artiste,

les découvertes seulement spéculatives du savant, tous ces titres de gloire, dont les nations étaient si fières jusqu'ici, n'ont aucune valeur

réelle et ne sont que des futilités dignes de mépris. Ils prétendent ré-

générer l'humanité, et ils la mutilent. Leur triste système, en détrôcs)

Iaute idée que

Platon avait des arts.

58 DISCOURS PRÉLIMINAIRE, nant nos plus belles facultés , tend à rapporter tout à l'i à sourd et aveugle de notre âge : s’il devait prévaloir sur la terre, le passé ferait entendre sa voix pour accuser et maudire les héritiers de ses doctrines , dissipateurs insouciants du riche patrimoine qui devait fructifier dans leurs mains. Mais non, les sombres présages de quelques esprits chagrins ne se réaliseront point; non, l'art ne saurait périr. Obscurei quelque temps par les préjugés et les goûts d’un siècle où l’industrie domine, il sortira des ténèbres comme un astre rajeuni et resplendissant. Les sociétés modernes, devenues moins exclusives et moins .préoccupées des intérêts matériels, reconnaîtront bientôt leur insuffisance, et songeront davantage aux besoins de l’âme et de la pensée. En revenant aux arts, elles les replaceront dans leur estime, au rang dont les jugeait dignes celui que l'antiquité d’abord et vingt siècles consécutifs ont si bien nommé le divin Platon. Voici comme il proclamait dans son noble langage la haute mission qu'il voulait leur confier dans ce gouvernement modèle dont il a tracé l’organisation puissante : C1l faut que la peinture, l'architecture et les autres arts, il faut que les «jeux mêmes et les spectacles, enfin que tous les objets extérieurs, s'ilest «possible, fixent perpétuellement nos regards sur la véritable beauté, «afin que, vivant au milieu d'images toutes parfaites, comme dans un «air pur et serein, nous en soyons pénétrés jusqu'au fond de l’âäme, «et que, par une sorte d'instinct , nous puissions atteindre, dans nos

«actions et dans nos mœurs, à ce méme degré d'harmonie et de

«beauté (1).»

(1) Plat: de Rep., lib. 3.

Page 1