‹ Edifices de Rome moderneChapitre 6 sur 154 · XXIV | NOTICE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX · texte numérisé non relu

XXIV | NOTICE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX

Mais si ces plaisirs purement intellectuels rencontraient en lui une imagination si heureusement émue, sa sensibilité fut mise à de rudes épreuves. Cette publication, résultat d’un long et patient dévouement, dont les matériaux avaient été recueillis dans ses divers voyages à force de recherches pénibles et de soins, cette œuvre qu'il poursuivait depuis tant d'années avec une passion opiniâtre et une surveillance minutieuse que rien ne pouvait ni distraire ni faire fléchir, une contrefaçon belge allait lai en enlever les fruits. Vol éhonté, s'exercant alors avec tous les priviléges d’une industrie patentée, protégée par les mêmes lois qui réprimaientle plus léger détournement de la misère et de la faim ! Vol à l'intelligence, lâche et doublement odieux! L’escroc ne vous prend que votre argent, le voleur vous dévalise une fois; mais la contrefaçon est le vol permanent : elle vous prend non-seulement vos labeurs, votre argent, mais encore votre réputation, en substituant à vos travaux des produits inférieurs qu'elle répand sous votre nom. Elle vous dépouille, et elle vous défigure et vous calomnie ! Les livraisons successives de son ouvrage, qui coûtaient à Le Tarouilly des années de travail et des dépenses considérables, à peine arrivées à Bruxelles, étaient transportées sur pierre lithographique en quelques instants et à peu de frais; et de là, se répandant à bon marché en Europe, elles restreignaient de plus en plus la vente de l'édition originale, causant ainsi à l’auteur des pertes d'autant plus fächeuses, que, par la nature même de cette publication artistique, le placement en est naturellement assez limité. La situation menaçante et désastreuse faite au laborieux architecte par cette piraterie, contre laquelle il n’y avait de refuge devant aucune justice humaine, fut pour lui une source de tourments qui altérèrent sa santé et ont abrégé sa vie. Il fit de vains efforts pour sauvegarder, sinon ses intérêts, du moins l'avenir de son œuvre, Car c'était là surtout ce qu'il avait à cœur. De guerre lasse, il en vint à vouloir ajourner indéfiniment la publication des livraisons terminées, jusqu'à ce que la loi internationale se fût mise au niveau de la moralité commune; car autrement il était l'ouvrier non gagé, le serf de la contrefaçon.

Au milieu de ces tristes épreuves des dernières années de sa vie, il reçut du

DE P. M. LE TAROUILLY. . FX moins une récompense honorifique bien méritée. Ses amis, ses camarades sollicitèrent à son insu et obtivrent pour lui la croix de la Légion d'honneur. Il avait alors cinquante-huit ans. Dans la retraite profonde où s’écoulait sa vie modeste et occupée, il élevait avec amour un monument à son art et ne songeait pas à faire valoir ses titres. D’autres préoccupations le captivaient d’ailleurs.

Le champ de ses études s'était encore étendu. En même temps qu'il poursuivait la publication du dernier volume de son grand ouvrage, il préparait celle de la basilique de Saint-Pierre et du palais du Vatican. Mais sa santé, si longtemps parfaite, commença à fléchir. Elle avait déja reçu des atteintes à son dernier voyage à Rome, par suite de fatigues, souvent excessives, et d’une grande tension d'esprit ; les soucis causés par la contrefaçon de son ouvrage achevèrent d’exercer une action funeste sur son organisation nerveuse, très-impressionnable. C’est là qu'il devait être frappé. Pendant les derniers mois de sa. vie il put constater l'affaiblissement de ses facultés et en avoir jusqu’à la fin l’amer sentiment; car elles s’altérèrent, mais ne s'éteignirent pas entièrement. Le travail lui fut interdit, et il alla en Bretagne chercher le repos d'esprit au milieu de sa famille et de ses amis. Mais les soins les plus affectueux ne purent-triompher de son inquiétude maladive et de cette sorte de nostalgie qui ramenait incessamment sa pensée vers ses travaux habituels. Quelque affaibli qu'il fût, il voulut revenir à Paris; il éprouva de nouveau un moment de satisfaction quand il se retrouva entouré des sujets familiers de ses études. Mais bientôt, sous les progrès du mal, il comprit la nécessité de restreindre ses projets trop vastes et de se soumettre à la dure abstinence du travail. Alors ses espérances se tournèrent encore vers l'Italie, vers cette ville de Rome qu’il avait tant aimée : il forma le projet d'aller après l'hiver s’y ranimer sous les chaudes caresses de sa température, en même temps qu'il récréerait son esprit par des contemplations inactives et paisibles. Peut-être y recouvrerait-il la santé? Peut-être pourrait-il reprendre ses travaux et donner à son recueil des Ædfices de Rome

moderne, dont les dernières planches se gravaient, le riche, complément qu'il

XXI NOTICE SUR LA- VIE ET LES TRAVAUX lui destinait. Mais cette perspective était encore lointaine; pour tromper les heures, aidé d'un de ses élèves, il méttait en ordre ses dessins et ses manuscrits ; Le Tarouills se livrait encore à cette tâche, qui était pour lui une distraction, quelques heures avant sa mort, arrivée le 25 octobre 1853. Il était âgé de soixante ans.

Telle a été la carrière de cet artiste laborieux et modeste qui, pendant trentecinq ans, à poursuivi la réalisation d’une pensée unique. Son seul travail publié, le recueil des Édifices de Rome moderne, suffit pour attacher une juste célébrité à son nom. «Il faut le placer, » dit M. Adolphe Lance, « au premier rang parmi les meilleurs recueils publiés sur les monuments de l'Italie. » L’estime de ses confrères et les éloges flatteurs des artistes étrangers témoignent de la valeur de cet mportant ouvrage. Un article publié en Angleterre, quelques jours après sa mort, dans un journal spécial de l'architecture (1ke Builder), n’a fait que confirmer la haute considération dont jouissait l’auteur en ce pays. Îl y avait fait un voyage en 1841 pour visiter les bibliothèques, et il x fut accueilli avec un honorable empressement par la Société des Architectes et par les plus distingués d’entre eux. Un jour, — on nous permettra de rapporter cette particularité, — il rendait visite à l'un des éminents architectes de Londres; ne pouvant espérer de faire répéter son nom par un domestique anglais, il lui remit sa carte, pour qu'il Pannonçàt. Aussitôt il: vit venir au devant de lui le maître de la maison, qui, lui prenant la main avec une cordialité gracieuse, le conduisit silencieusement à sa bibliothèque, et lui montra le premier volume des Édifices de Rome, en lui disant simplement : « Vous Voyez : il est usé; il m'en faut un autre. »

Le Tarouilly, — et il exprime souvent cette pensée, — a eu pour but principal d’être utile aux architectes. Son désir et ses prévisions n'ont point été trompés : le recueil des Édifices de Rome moderne est devenu un manuel que l'on consulte souvent et toujours avec fruwt.

[l'en serait de même, sans aucun doute, du recueil qu'il préparait sur la Basi-

LIQUE SAINT-PIERRE et le PaLas pu Varican et de celui des ManuscRiITS DES ARCHI-

DE. P, M. LESTAROBILLY: XXVII

TECTES ROMAINS. Espérons qu'ils ne seront point perdus pour le publie. Un des frères de Paul Le Tarouillv, président du tribunal de commerce à Rennes, associé depuis longtemps par son amitié et son dévouement à ses travaux, en apprécie trop bien la portée pour les laisser tomber dans l’oubli. II sait que ce serait priver la mémoire de son frère d’une part de célébrité qui lui était promise, et 1l accepte comme un devoir pieux la tâche difficile de les publier; mais lentier désintéressement avec lequel il veut se consacrer à eette entreprise serait peut-être 1insuffisant; et il est à désirer qu'il puisse recevoir l’aide nécessaire pour en assurer la prompte exécution.

Si ces derniers ouvrages, si intéressants, arrivent au jour, ils formeront avec: les Émirices ve Rome mopgrwe l’ensemble le plus complet sur la belle époque de l'architecture romaine depuis la renaissance; et l'Italie devra confondre dans sa reconnaissance avec les noms de quelques-uns de ses enfants celui de l'artiste français qui aura réuni avec un soin si religieux ces titres glorieux de son

passé artistique; moisson si bien faite, qu'après lui il ne restera plus qu'à glaner.

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