Édith de Falsen
Je nio trouvais, il y a quelques années, clioz un vieil ami de ma famille, dans un village des Pyrénées dont il était maire. Un soir, après le souper, l'entretien tomba sur la poésie, les voyages; et je lui parlai de mon désir de voir l'Allemagne et l'Orient.
— Pourquoi ce désir? me répondit-il. Est-ce curiosité ou amour du mouvement, ou besoin d'instruction ?
— C'est tout cela ensemble, et aussi l'espoir de trouver sous un autre ciel des images nouvelles pour la poésie, et de découvrir dans des mœurs inconnues le sujet d'un livre qui puisse rester.
— Voilà bien comme vous êtes tous aujourd'hui, pauvres pygmées, vous imaginant qu'on court après le talent en chaise de poste, que tout ce qui est loin est nouveau, et que tout ce qui est nouveau est loin, sans vous souvenir que Corneille^
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pour tout voyoge, est venu de Rouen à Paris, et (jue Shakspeare, le grand inventeur, n'est jamais sorti d'Angleterre; que La Fontaine aimait tant les rives prochaines , qu'il s'est éloigné une seule fois à une distance de cinquante lieues, parce qu'il était exilé ; que Walter-Scott a toujours vécu dans un comté, presque dans un château, et n'a fait (|ue deux voyages, l'un en Italie pour n'en rien rapporter, l'autre à Paris pour en rapporter un mauvais livre; et qu'enfin Molière, le seul de nos dieux dramatiques qui n'ait pas rencontré d'athée, connaissait pour tout pays la France : le talent est comme le bonheur; il est en nous.
— IMais Byron?
— Ah! Byron! le grand mot est jeté. Quand vous avez dit Byron, vous avez tout dit. Vous m'en citez un, et moi, je vous en nomme vingt. D'ailleurs Byron aurait été Byron partout, puisque partout il ne voit et ne peint que lui seul. Puis à Byron j'opposerai encore Goethe, qui s'est reposé toute sa vie après son pèlerinage d'Italie, et Schiller, qui n'a pas quitté l'Allemagne.
— Eh bien! mon vieil ami, qu'est-ce que cela prouve? Que la robuste pensée des hommes de génie , ou mémo d'un talent supérieur , n'a pas besoin de changer d'air ; mais les pauvres pifjniées , dont le sang est moins riche et moins généreux, pourquoi leur défendez-vous d'aller demander la force aux climats lointains, et de nourrir leur imagination par la coniemplation de spectacles inconnus?
— Je nc^ le leur défends pas, mais je les plains de se donner une peine inutile. Vous voulez trouver, je ne dis pas du nouveau, 'ITTcnce se plaignait (pi'il n'y en eût déjà plus, mais au moins qucl(|ucs
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faits dignes d'être embellis par rarlistc? eh bien , je vais vous cnscii^ncr un moyen que j'emploie souvent dans un autre genre de recherches, et qui me réussit toujours.
— Voyons , j 'écoute.
— Je suis un vieux chasseur, vous le savez , et souvent, l'automne venu, je me lie pour quelque partie de chasse avec de jeunes tireurs comme vous. Mon amour-propre de chasseur est aussi avide de trophées que votre ambition d'artiste; savez-vous (juel est mon premier soin en partant? c'est de laisser partir tout le monde avant moi. Nous avons six lieues à parcourir, voilà mes compagnons en roule ; une immense pièce de luzerne est devant eux, ils l'entourent, ils la traversent, ils la battent à grands pas, puis ils courent à une autre, puisa une autre encore; quelques instans a peine, et déjà ils sont à plus d'une lieue... Alors je me mets en chasse à mon tour, j'entre dans la pièce de luzerne... où ils ont tout tué, et je commence a l'explorer lentement, pas à pas, sillon à sillon; j(^ ne marche que sur leurs traces , je ne passe que là où ils ont passé. Cependant le soir vient; ils ont parcouru dix communes; moi, je ne suis pas sorti de la pièce de luzerne , et celui dont le carnier est le plus rempli, c'est moi; eh bien, sachez-le, mon jeune ami, il en est ainsi pour les choses de l'intelligence : l'homme qui connaîtrai i. parfaitement et complètement une lieue carrée, une seule, qui lirait dans le cœur de tous les habitans, pénétrerait tous les mystèi:es de chaque maison , cet homme-là serait un plus grand et pUL> savant voyageur que Bruce et Tamisier. INe nous épuisons pas à courir; chaque pouce de terre est
plein de merveilles ignorées; mais il faut ouvrir les yeux et regarder longtemps pour voir.
Je ne répondis rien à ces argumens. parce qu'ils me semblaient justes; mais Tapprobation de mon silence ne suffisait pas à mon vieil ami, il ajouta donc : Je veux vous convaincre tout à fait : écoutez bien; vous entendez mon fidèle Sultan aboyer; quelqu'un entre dans ma cour... Qui est-ce? je l'ignore ; mais comme je connais mon village aussi bien que le champ de luzerne, je m'engage d'avance à vous faire sur cette personne, quelle qu'elle soit , un récit intéressant.
Au même moment on frappa un coup léger à la porte; elle s'ouvrit, et je vis entrer un paysan.
— Ah! te voilà, Stephano, lui dit mon hôte, viens-tu chercher le petit veau?
— Oui, monsieur le maire, et je vous apporte les vingt écus.
— C'est bien, donne.
Le paysan paya et partit.
■ — Eh bien? repris-je.
— Eh bien, je suis prêt à tenir ma parole. Ce Stephano est un homme de courage , de résolution, et il lui est arrivé dans sa jeunesse une aventure assez étrange, qui vous prouvera que nos qualités ont quelquefois des maladies comme notre corps; si j'avais été contemporain d'Achille et de son camarade de tente, je lui aurais fait avouer, j'en suis certain, qu'il avait eu peur quelquefois. Je commence.
A une lieue deBagnèresdeLuchon, sur la pente de la montagne, se trouve un petit bâtiment appelé
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l'Hospice et servant de halte aux voyageurs qui veulent passer en Espagne. Au mois d'octobre 18.., un peu plus haut que l'Hospice, s'élevait une misérable cabane adossée à un rocher; elle était recouverte de branches, de feuilles sèches, et balie avec des quartiers de pierre posés l'un sur l'autre; asile de quelques chasseurs montagnards, habitation d'un jour, que chaque hiver emportait. Les commencemens d'automne sont terribles dans nos montagnes, et au moment où s'ouvre cetie histoire, un orage affreux venait d'éclater; c'était le soir, l'obscurité la plus j)rofonde régnait partout; mais à travers les fentes de la porte de la cabane brillaient quelques sillons de lumière; de temps en temps cette porte s'entr'ouvrait, une tête paraissait dans l'ouverture lumineuse, et se retirait aussitôt. L'intérieur présentait un tableau assez pittoresque. Au milieu de la cabane, une table grossière était couverte d'un grand vase de lait, de lard fumé, de fromage de chèvre et de mélure ou pain de mais; à droite, une large ouverture creusée dans le roc, et servant de cheminée; dans la cheminée un quartier d'arbre avec ses branches et ses feuillages; devant le feu rôtissait une cuisse d'isard, et autour de l'ûtre, étendus par terre, cinq chasseurs montagnards en bonnet de laine brune, en culottes courtes d'un gros drap brun , et chaussés de bas de laine grise ; ils avaient cherché dans cette cabane un refuge contre l'orage, et attendaient le souper qui se préparait. Une mèche de résine placée dans un piton de fer jetait sur ce tableau sa clarté fumeuse et rougeatre, et faisait briller de longs canons de fusils posés tout droit contre le mur; à une des
parois pendait , le ventre ouvert , le reste de l'isard : enfin, au fond de la cabane, on voyait, assis et lisant, un homme qui ne semblait pas habillé comme les autres chasseurs : son isolement, sa physionomie et les paroles de respect que de temps en temps lui adressaient les montagnards , prouvaient sa supériorité sur eux.
Le grésillement de la chair qui cuisait, le pétillement de la neige en tombant sur le bois enflammé, les sourds murmures du tonnerre roulant d'échos en échos dans la montagne , troublaient seuls le triste silence qui régnait dans la cabane, quand un des chasseurs dit enfin :
— Comment, Janote , Baptiste a été surpris hier par ce maudit ours, et il a été dévoré?
— Oui, et c'est le second de nos compagnons, le savez-vous?
— Je le tuerai , moi ! Janote , où l'a-t-on vu hier?
— Près du glacier de la Maledetta.
— J'irai demain matin , et je le tuerai : il ne sera pas dit que cette peau noire nous fera tous trembler comme des isards.
— Pierre, reprit Janote, il neige depuis deux jours, la montagne est mauvaise, et si Baptiste a été surpris par Tours, c'est que le froid l'avait engourdi. Ps'y va pas demain.
— J'irai.
A ce moment, l'homme assis au fond de la cabane se leva et s'approcha de Pierre.
— Pierre, lui dit-il , combien as-tu d'enfans?
— Cinq.
— Tu n'iras pas demain.
— Mais
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— Tu n'iras pas. — Ces mots furent prononcés avec nne telle autorité, que Pierre baissa la tête et se tut.
— Eh bien! alors, reprit un autre, à moi le coup de fusil, car je n'ai ni femme ni enfans.
— Ami, répondit l'homme, avec sa voix calme et grave , qui demeure au bourg dans la maison du forgeron ?
— Ma mère.
' — Tu n'iras pas.
— Mais, dit Pierre, puisque nous savons maintenant où se tient ce maudit fourré, il faut en profiter.
— On le tuera.
— Et qui donc? Qui?
— Moi, mes amis.
— Vous, monsieur le curé î s'écrièrent-ils tous à la fois.
— Oui, mesamis, moi ;jesuis paysan comme vous, je suis montagnard comme vous ; j'ai passé vingt ans dans les rochers de la Catalogne avant de devenir le ministre de Dieu , et celui que vous appelez au village M. le curéRiégo , s'appelait autrefois Riégo le chasseur d'ours.
En prononçant ces mots, le visage du prêtre s'anima d'une singulière expression de courage et d'énergie; c'était un homme dans toute la force de l'âge : il avait le front Irès-élevé, le nez long et un peu recourbé , le nez béarnais ; les cheveux noirs et les yeux d'un bleu très-pale , le corps vigoureux, la figure maigre.
— J'étais venu à la montagne, reprit-il, pour admirer l'orage ; c'est le ciel sans doute qui m'a dirigé vers cette cabane pour entendre vos re-
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î^jrels, et quoique depuis quinze ans je n'aie pas tenu une arme...
— Quinze ans, dit Pierre.
— Oui, mon ami ; car il ne doit jamais y avoir de sansf aux mains d'un homme de Dieu, ce sang liU-il celui d'un animal; mais ce que je ferai demain , ce n'est pas tuer , c'est détruire ce qui nuit , et comme je n'ai ni femme, ni enfans, ni mère, j'irai, et je le tuerai.
— Prenez garde , monsieur Riégo , s'écria Janote.
— iS'aie pas peur, mon ami , je me souviendrai de ma jeunesse.
Un jeune homme de vingt-deux ans à peu près, et que ses camarades nommaient Siephano, s'approcha alors du prêtre, et lui dit : Mais moi, mon iVère, est-ce que je n'irai pas avec toi?
— Toi! Stephano, répondit le prêtre, le fds de ma mère! non, tu ne viendras pas.
— jNousvous accompagnerons tous, s'écrièrent les chasseurs.
— Je n'ai pas besoin de vous, mes amis, et comme la nuit s'avance, soupez et couchez-vous.
Le jeune Stephano n'avait pas réitéré sa demande à son frère.
Les chasseurs se mirent à table aussitôt ; car la voix de M. Piiégo avait, même dans les plus petiies circonstances, un irrésistible accent de commandement, quoique ses paroles fussent lentes, et le plus souvent prononcées d'un ton bas.
Au bout d'une demi-heure, chacun se casa dans un coin de la cabane, s'enveloppant de peaux de mouton et de chèvre; Stephano alla s'élencJre près (le la porte, et bientôt on n'enlendit plus que les murmures sourds et bruvans du sommeil ; la mèche
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«le résine brûlait toujours dans la cliemin(''o; h; l)ois dans l'àtro, et leurs elai'lés vacillâmes proje- I aient mille caprices bizarres de lumière sur ces corps étendus; le vent souillait avec violence : le prêtre seul ne dormait pas encore; adossé contre la cheminée, il lisait et parfois lei-mait son livre pour rec^arderles monlai];nards couchés auloui' de hii. Après une heure, la mèche de résine cria, pétilla et puis s'éteignit; la flamme du l'eu mourut, Riégo s'étendit sur son manteau, le tronc d'arbre se sépara en deux morceaux qui retombèrent chacun sur un des côtés de l'àtre , et fumèrent longtems à moitié noirs, puis la fumée elle-même cessa, le vent s'apaisa, et tout devint obscur, calme, silencieux.
Au premier point du jour, Riégo, craignant que les chasseurs ne voulussent l'accompagner, se leva doucement, s'empara d'une des armes, et sortit sans être entendu. Il avait revêtu un habit que lui avait prêté un des chasseurs ; sur sa tête, le petit béret bleu aplati ; sur ses jambes, les grandes guêtres de cuir; autour de son corps, une ceinture rouge où il plaça un couteau dont l'épaisse et large lame avait huit pouces de longueur ; il n'était plus le même ; d'ordinaire sa démarche était ferme, mais lente, et chacun de ses pas, s'imprimant vigoureusement sur le sol, annonçait un homme résolu : ce jour-là , à cette fermeté d'allure se joignait une activité plus impatiente. Ces nouveaux vêtemeus dessinaient les formes musculeuses de ses membres ensevelis habiluellemenl sous sa robe de prêtre. Dès qu'il fut hors de la cabane, il examina l'arme avec l'attention d'un vieux chasseur, lit jouer la batterie, essaya la poudre, chargea à trois
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halles, et il s'apprêtait à partir quand, à dix pas de lui, il vit son jeune frère Stepliano, arme en chasseur :
— Que fais-tu là? lui dit-il.
— Mon frère , je t'attends.
— Pourquoi?
— Parce que je veux aller avec toi , et que j'irai . Le prêtre ne répondit pas d'abord : cependant,
après un moment de réflexion : — Tu le veux?
— Oui.
— Eh bien , soit! Ton arme est-elle chargée ?
— Oui , mon frère.
— V^oici douze balles , prends-les et partons. On s'étonnera peut-être qu'après son relus delà
veille, le prêtre consentit aussi facilement à emmener son frère; mais d'abord il connaissait Stephano pour un homme énergique; puis il comptait assez sur lui-même au besoin pour défendre deux existences; et eniin, l'occasion le forçant, il n'était pas fâché de donner à son jeune frère l'éducation du péril.
Ils partirent: l'orage était passé; le ciel était bleu et pur, la neige couvrait encore la terre; mais plus de vent, plus de pluie, et dans l'air on sentait cette fraîcheur piquante qui va si bien avec un beau jour. Ils prirent le sentier à droite de l'Hospice, et marchèrentlongtemps en silence; M. Riégo le premier, Siephano derrière, portant lo Ijissac. Parfois 31. Riégo, à la vue d'un aigle brun qui cherchait pàiure, levait son fusil, ajustait l'oiseau, le suivait dans son vol, et puis remettait son arme sur son épaule ; car il ne se croyait pas le droit de tuer un autre animal que l'ours.
Après une heure de marche, ils franchirent le
petit défilé de rochers qui sépare la France de l'Es- |)ai^ne , et se irouvéreiit en face de la Maledetta ; la 3laledetta, le [)liis beau l'iacier des PyréiK'es ; la Maledetta (la Maudite), le plus beau nom dei^dacier de tout l'univers! Inclinée ainsi qu'une colline, unie ainsi qu'un miroir, encadi'ée de chaque côté par des montagnes, la Maledetta descend par une pente insensible jusqu'à un immense précipice. Ce jour-là, l'ainjosphère était transparente, l'azur du ciel éblouissant comme en Italie , et les rayons du soleil, frappant d'aplomb le i:;lacier, s'éteignaient sur le blanc mat des couches de neige , ou étincelaieni en gerbes de diamant sur les pointes de glace. A ce spectacle, Riégo leva vivement les mains au ciel, et s'écria avec ardeur : — Oh! la neige! les montagnes! Puis , se tournant vers son frère :
— Si Janote a raison, l'ours doit être dans ce bois de sapins , à gauche ; pour y arriver, il faut gravir la Maledetta, et ses larges crevasses ont englouti bien des montagnards... Tuas les crampons et la corde?
— Oui, mon frère.
— Apprête-les !
Stepliano obéit : ils prirent une corde longue de huit pieds, et, la nouant autour de leurs reins, s'attachèrent l'un à l'autre de façon que, si l'un d'eux glissait, il fût retenu par la corde, et que son compagnon put l'arrêler: ensuite ils bouclèrent à leurs pieds et à leurs mains les crampons de fer, et leur ascension commença. Ils gravissaient depuis plus d'une demi-heure, et ils approchaient du terme, quand tout à coup la glace céda sous les pieds de Stephano : il jeta un grand cri et disparut dans une crevasse! Entraîné par le poids, le prè-
ire, qui marchnit le premier, glissa rapidement jusqu'au bord du gouffre... il allait être englouii lui-même; mais, ramassaut toute sa vigueur, il enfonça les crampons si avant, qu'il s'arrêta tout court. Dégager une de ses mains , tourner la corde autour de son bras pour la raccourcir, lut l'allaire d'un instant ; il tira vigoureusement Stepbano a lui; bientôt les doigts du jeune bomme s'accrochent au bord du trou ; le prêtre redouble d'efforts, Sie-
phano se bisse jusqu'à la poitrine Courage î
courage! lui crie Riëgo, et tous ses muscles se tendent pour un dernier coup de vigueur ; Stepbano s'appuie fortement sur le coude, il s'enlève et vient tomber à moitié évanoui sur la couche d(^ glace. Quelques gouttes d'eau-de-vie le ranimèrent bientôt; le prêtre lui soutenait la tête , et des larmes tombaient le long de ses joues. Cependant, dès que le jeune homme fut revenu à lui :
— Allons, Stephano, partons, lui dit-il.
— Oui , mon frère.
Ces mots furent prononcés par le jeune homme d'une voix faible et incertaine ; en quelques minutes, figure, accent, démarche, tout avait changé en lui. Stephano ayant perdu ses parens presque au berceau, c'était Riégo qui l'avait élevé; c'était Riégo qui l'avait amené en France , et qui plus tard lui avait acheté une ferme; Riégo était son père autant que son frère; de plus, cette profession de prêtre, ce caractère énergique et cette physionomie austère redoublaient le respect un peu craintif de Stephano ; le jeune liomme avait sur son visage rimm()l)ilité silencieuse de l'obéissance, comme Riégo celle du commandement; mais depuis sa chute un trouble inconnu Iboulevcrsait sa
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physionomie; sursaliiçin'e so suciM'dnioni iincl'oule (le senlimcns divois; il pàlissail, il IVissunnail, il venait d'apprentlrc la peur en voyant la mort de si près... Ce n'était plus un homme.
L'ours ne se trouvant pas près de la Maledetta , les deux chasseurs entrèrent dans les PyrcMièes espagnoles par le port de la Picada. Quel spectacle! devant eux, et formant le fond du tableau, toutes les cimes des Pyrénées espagnoles étagées à mille hauteurs diverses , peintes de mille couleurs selon leur éloignement, les premières vertes, les secondes brunes, puis bleues, puis violacées et toutes parsemées de bouquets de neige, comme d'autant de roses blanches tombées du ciel : à droite et à gauche, pour encadrer ce tableau de montagnes , deux énormes rochers d'une hauteur immense, noirs et brillans comme une armure brunie, et enlin sur un de ces deux rochers, tout en haut, debout, le pied sur l'extrémité du pic, un pasteur catalan posé là en gardien de la Ironiièi-e. Quand il aperçut les deux chasseurs, il croisa fièrement les bras, et cet homme svelte et musculeux se détachait d'une façon toute pittoresque sur le fond d'azur du ciel.
A peine avaient-ils fait quelques pas en Espagne, que Riégo s'arrêta tout court, et, sans se retourner, fit signe de la main à son frère de s'arrêter aussi : Stephano obéit; Riégo prêta l'oreille, l'appliqua contre terre, et il entendit un bruit sourd comme un hurlement.
' — C'est l'ours ! dit-il tout bas à Siephano, nous le verrons du haut de cette plate-forme , suis-moi.
Ils gravissent sur la plate -forme par un sentier presque impraticable; à droite et à gauche» elle
f'iait bornée par un précipice sans fond ; à l'extrémité, en lace des chasseurs , se trouvait un second sentier qui conduisait à une cime voisine ; au bout de quelques instans, le prêtre aperçut un ours énorme qui descendait le long du lit desséché d'un torrent. — Le voilà! le voilà! dit-il; Slephano, arme ton fusil , il va déboucher à l'angle du chemin... quand il y sera, vois-tu, là-bas, près de ce sapin , lire-le à l'épaule; si tu le manques, moi, je le... Il s'interrompit en voyant venir l'ours.
— A toi, Slephano! — Stephano lira, mais, soit qu'il fût trop loin, soit que sa main tremblât, les balles allèrent frapper le rocher, et en firent voler les éclats sur l'ours. A ce bruit, l'animal se retourna <lu côté des chasseurs, et marcha vivement vers eux : il était à vingt pas ; heureusement la route se déroulait au milieu des rochers et allongeait la dislance par ses replis sinueux. Riégo arme son fusil, le coup part; mais l'animal s'étant par hasard jeté de cùté, deux des balles passent au-dessus de lui, et la troisième seule lui laboure le flanc. Son sang jaillit sur la pierre : il pousse un cri effroyable et se prc'cipile vers la plate-forme.
— Des balles! s'écrie M. Riégo sans se retourner et regardant toujours l'ours arrêté dans sa course par des quartiers de roc et des sapins renversés. — Stephano gardait le silence.
— Des balles! te dis-je,dans trois minutes il sera
— ISous sommes perdus! dit Stephano, je n'ai 1)1 us de balles !
— Plus de balles?
— Non : lecainier est tombé dans la crevasse de la Maledella.
dl: falskn. I»
( )ii ciitemlail les j;!;rogneiiiens de l'uurs qui se rap- |)rocliaient.
— Tombé dans la ^Falcilclta! Miséricorde!
— Fuyons! fuyons! crie Slephano.
— Fuir! par où? comment? Nous jeter dans le sentier qui est devant, c'est courir vers l'ours ! reprendre le chemin qui nous a conduits ici ? Impossible î il est impraticable pour descendre, et l'ours nous atteindrait en vin£]jt secondes.
— Oh ! sainte Vierge ! murmura le jeune homme en tombant à genoux.
L'ours disparaissait et reparaissait sans cesse au milieu des détours du chemin... il avançait à grands pas.
— Allons, pas de lâcheté, frère, dit le prêtre avec sa voix ferme et parlant très-vite ; tout n'est pas encore perdu : il reste un moyen terrible dont nos montagnards se servent quelquefois. Montremoi ton couteau : bien... il est long et épais comme le mien... Ecoute: dans une minute l'ours sera sur cette plate-forme...
On entendait les branches de sapin qui craquaient sous ses pas.
— Dès qu'il y sera monté, je marcherai droit à lui , les bras ouverts: il s'avancera sur moi, je le recevrai et je le tiendrai embrassé. Toi, alors, tu accourras, et lu lui enfonceras ton couteau dans le flanc gauche jusqu'à ce qu'il tombe.
— Oui, frère.
—Surtout, pas de main vacillante, et frappe ferme!
— Oui , frère.
— Oh! messieurs les ours me connaissent; et celui-ci, fùt-il terrible comme un lion, il faudra qu'il serre bien fort avant de m'étoutfer.
Riégo semblait presque heureux; Stepliano avait le visage défait.
L'ours paraît.
— A l'œuvre î à l'œuvre ! dit le prêtre ; tu entends bien , Stepliano , entre les côtes , à gauche.
L'ours est sur la plaie-forme; son sang dégoutte sur la pierre: il s'élance, Riégo ouvre les bras; l'animal, se dressant sur ses pieds, se jette sur lui pour l'étouffer : la lutte commence.
— Frère ! frère! à moi !
Et la voix de Riégo résonnait comme le tonnerre. Mais Stephano, éperdu, les jambes incertaines, un nuage sur les yeux, ne pouvait ni avancer ni faire un mouvement: la peur l'avait saisi.
— A moi ! frère , à moi ! et la voix de Riégo s'affaiblissait.
L'ours poussait des hurlemens effroyables ; on voyait sa hideuse tête sur l'épaule du prêtre ; sa gueule était ouverte , ses yeux rouges comme la llamme... ses grilles s'enfonçaient dans les reins de Riégo, et le sang ruisselait à la fois sur ses pattes énormes et sur la veste brune du chasseur.
La lutte durait depuis quelques secondes : Stephano, fou, en démence, étendait les bras et n'avançait pas.
— A moi! frère, à moi! et la voix s'a(Tail)lissait toujours; les hurlemens devenaient plus horribles.
Cependant, au dernier cri de son frère, Stephano semble enlin se réveiller ; il secoue son corps comme un homme qui prend une résolution, son couteau est dans sa main , il s'i'iance sur l'ouis et le fra])pc au liane ; mais son bras hésitait, et la
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lamo n'onlonce point : alors saisi d'iino iiiviiiciMc tcrii'iir, il jolie son anno pai' Kmi'c , et se prôcipilc liors de la plale-fonne pai' le pelii soulier.
— Frère! l'rère î murmurait Uiégo d'une voix éloufl'ée... Rien n'arrête Stepliano, le prêtre se voit seul! il veut lirer son eouloau ; serré contre l'ours, il ne le peut. Alors de (h'sespoir, ramassant un reste de vigueur, il pousse l'animal jusqu'au bord du précipice, fait un mouvement, l'ours tombe, et ils roulent tous deux dans l'abîme. Pendant les derniers instans de celle lulie,on entendait au-dessus de la plaie-forme une voix qui criait : Courage ! courage ! et un homme descendait rapidement vers le lieu du combat. 11 arriva hors d'haleine, couvert de sueur il arriva trop tard !
Le lendemain de celle scène, il y avait fêle au bourg dont M. Riégo était le curé; on achevait de rentrer la récolte de maïs ; une lile de charrettes basses , doublées de paillassons grossiers et traînées par des bœufs, s'avançait avec mille cahots sur le pavé de cailloux ; l'aiguillon en main, les métayers piquaient les bœufs et dirigeaient les charrettes vers une énorme grange dont la porte ouverte donnait sur la place : là, une holle sur le dos, les chasseurs de la veille, redevonus paysans, recevaient la récolle et allaient la décharger dans un coin de la grange, tandis que les enfans, les jeunes fdles et les mères, assises autour de cet amas , séparaient les grains en chantantdevieilleschansons, et mettaient à part tous les épis ; les épis servent aux pauvres pour se chauller pendant l'hiver. A quatre heures, tout était fini ; M. de Falson, le propriétaire de la grange , envoya une demi-barrique
(Je vin aux travailleurs , et la grange fut changée en salle de danse.
Au milieu de la joie générale , un métayer, encore jeune, assis dans un coin obscur, sur un las de maïs, regardait danser et ne dansait pas , écoutait chanter et ne chantait pas ; il paraissait pensif et irrité : seulement, quand on parlait près de lui du courage de 31. le curé et de la fête préparée pour son retour , il tournait la tête et sa physionomie prenait une expression de colère presque féroce ; puis bientôt il retombait dans ses réflexions.
La première danse ayant cessé, les jeunes fdles et les jeunes gens se rapprochèrent de lui sans qu'il s'en aperçût; on Ht cercle autour de l'amas de mais où il était assis, et il fut tout à coup tiré de sa méditation par les éclats de rire qui partaient de tous côtés.
— Eh bien , Etchahon , à quoi penses-tu donc? Il leva vivement les yeux, et, passant sa main
sur son fiont comme un homme qui se réveille: Que me voulez-vous?
— Comment! pas une chanson, poète?
— Je ne chante pas aujourd'hui.
— Raconte-nous l'histoire des trois Souhaits.
— Demain je vous la raconterai.
— Eh bien, fais-nous des rimes sur la chasse de M. le curé, pour que nous les lui chantions à son retour.
— M. le curé î s'écria-t-il avec un accent terrible.
— Sans doute, toi qui l'aimes tant.
— Oh! oui, je l'aime! mais... mais je ne veux pas faire de liines.
Et le poète se rassit d'un air sombre.
DE lALSEN. 2.'
Ce mot poète réveille en nous dos pensées di- (léalilé <'t d'élévation qui n(; conviennent nnllomont à Etchahon ; Etelialion n'est qu'un paysan coinnu; il s'en rencontre souvent dans le Midi, faisant des chansons en patois sur les mariapjes, l(;s baptêmes, et connu dans le pays pour son exaltation.
La danse avait recommencé depuis (juohjues minutes, quand tout à coup on vit le poète changer de visage ; ses lèvres s'entr ouvrent et balbutient, il a les yeux fixés sur la porte de la grange : cette porte s'entrebâillait doucement, et Stephano , morne, le Iront baissé, s'avançait à pas lents : tous se précipitent sur lui avec ardeur :
^ M. Riégo ! M. Riégo !
Stephano ne répond pas.
— Parle donc, où est-il?
— Mort! dit Stephano d'une voix étoulïce.
— Mort! comment? et toi ?
• — Nous étions sur le glacier de la Maledetta, il a disparu dans une crevasse.
Le désespoir se peignait sur tous les visages , quand soudain un homme s'élance et écarte les paysans : c'est Etchahon. 11 marche à Stephano, lui saisit le bras, et le regardant en face : — Tu mens, s'écrie-t-il avec fureur. Les paysans se pressent autour d'eux et ouvrent avidement les yeux; Stephano anéanti baisse la tète.
— Tu mens ! M. Riégo est mort ; oh ! bien mort ! mais il n'est pas tombé dans le glacier ; il a été éioufTé par l'ours. Oui , dit-il en s'adressant aux spectateurs de cette scène, M. Riégo a lutté avec l'ours corps à corps, et lui, son frère, il ne l'a pas défendu.
Les paysans commencent à s'indigner.
2i EDITH
— Et il avait un roiitoau î Les nnirmures s'élèvent.
— Et il a jeté son couteau par terre , et il s'est sauvé , sauvé î
On s'écarte de Stephano.
— J'étais à cinquante pas ; je lui ai crié : Arrête, arrête ; mais il avait une telle peur qu'il ne m'a pas entendu! — Connais-tu cela? dit-il ix Slephano ; et en même temps il tirait de sa poche un béret ensanglanté: voilà tout ce qui restait de ton frère sur la plate-forme quand j'y suis arrivé ; et tu oses nous toucher î et tu oses l'asseoir sur le même banc que nous! Va-l'en , va-t'en.
A peine ces paroles prononcées, il le frappe du béret snr le visage, en répétant avec une sorte de fureur : Va-l'en !
Les paysans, animés par la colère d'Etchahon, se précipitèrent sur le jeune homme, et de toutes parts s'éleva l'anathème, va-l'en! va-l'en! — Foudroyé par celte excommunication, le malheureux s'éloignait, quand la porte s'ouvrit une seconde fois, et un homme couvert de sang parut.
Un même cri s'échappa de toutes les bouchas.
— M. Riégo!
C'était en elfet M. Riégo. Tous les paysans reculèrent, le prêtre arrêta Stephano, et lui dit : — Ueste, mon enfant. Stephano tomba à ses genoux. Ce fut d'abord dans la foule un silence qui ressemblait presqu'a de reiïroi. 'Joules les bouches étaient ouvertes et muettes; on eût dit autant de statues. Enlin , a|)rès quelques instans, Etchahon s'approcha de M. Ui<'go, et (l'une voix tremblante :
— Est-ce (|ue ce n'cbt pas vous qui avez lullé avec l'ours ?
ni: FALSEN. 2i>
— 'J'n vois liien que c'est moi, r(''pon<lit I(î prèlrc avec calme; et il lui montra ses habits sani^laiis.
— Est-ce que vous n'êtes pas tombe dans l'abime?
— Si.
— Eli bien, comment?....
Dieu m'a protégé : a quelques pieds du bord , j'ai été accroché à ma ceinture par une pointe de locher : Tours avait lâché prise dans la chute, et ii est tombé seul au fond du précipice. A mesure que M. Riégo parlait et que les paysans recîommençaient a croire à sa vie , ils se rapprochaient de lui avec reconnaissance, comme s'ils lui eussent su bon gré d'avoir échappé au péril : Siephano baisait sa main avec sanglots. — Mon frère! mon frère !
— Pourquoi donc ces clameurs quand je suis entré? dit le prêtre d'un ton sévère; pourquoi chassiez-vous cet enfant?
— Pourquoi ? s'écria Etchahon ; est-ce que ce lâche
— Cet enfant n'est pas un lâche, reprit gravement Fiiégo : il a eu peur il a eu peur, parce
que, quelques secondes auparavant, il avait failli mourir! Qui de vous oserait dire qu'à sa place il eût agi autiement, et qui oserait le chasser, quand moi je lui pardonne et que je l'embrasse?
l^c prêtre regardait Etchahon , et pressait dans ses bras son jeune frère, qui s'y cachait. Ce peu de paroles dites simplement et avec calme fit tomber soudain tous les murmures d'indii^nation. M. Riégo ajouta : — Etchahon , viens ici.
Etchahon s'approcha.
— Donne la main à Stephano.
Ëitchnhon hésitait.
— Donne la main à Siepliano. Elchahon obéit : aussitôt tous s'approchèrent du malheureux jeune homme, et des paroles d'indulgence l'entourèrent : <|ui eût vu ce spectacle, eut été frappé du singulier empire de ce prêtre qui parlait si bas. — Allons, <|ue la danse recommence; et toi, poète, dit-il à Elchahon en souiiant, tu nous feras quelques chansons sur la mort de l'ours. Il sortit avec Stephano.
Après un instant de silence, mon hôte reprit :
— Mon récit est achevé! Eh bien! ai-je gagné ma gageure? Ce trait n'est-il pas nouveau parquel- (pie endroit, et ne m'a-t-il pas été rappelé parle premier habitant du village que m'a présenté le hasard?
— Le hasard! mon vieil ami, le hasard! permettez-moi de n'y pas croiie tout à fuit. Vous saviez peut-être que Stephano viendrait ce malin vous payer vos vingt écus, ce qui diminuerait singulièrement la part du hasard, et par conséquent la force de ce système, qu'il suint de se baisser pour trouver des perles, même dans le ruisseau d'un village.
— Ah! ah! reprit mon hôte, vous m'accusez de jouer avec des cartes préparées, et de retourner le roi à coup sûr. Eh bien î du moins vous croirez j)eMt-être à ma bonne foi de joueur quand ce sera vous qui tiendrez le jeu. Écoutez, il n'y a pas de plus misérable village que celui-ci. De quoi se compose-t-il ? de quinze maisons dont cjualor/r^ cabanes. Ur, mon cher incrédule , demain matin
Di: I ALSKN. 27
VOUS nrin(li<|iiorez iiiio do ces lial)il:iri(>ns, cl je nr('iii>;ii'(Mrav:iiic(' à vous faiie un \rc\l doulcjaK^ maison aura élé le lliéàlre, el ([ui louiiiira nialière à tout un volume.
Le lendemain, nous sortons, el j'avise à l'exlrémilé du villai^e une sorte d'Iiabilalion, moitié maison et moitié cabane, qui semblait déserte.
— Allons, me dit mon narrateur, je vois que cette maison est celle que vous choisissez, loujours par suite de votre manie, el parce que les contrevents fermés lui donnenlunc apparence mystérieuse.
— Mon vieil ami, vous ne savez rien sur cette maison, et vous voulez m'en dégoûter.
— Allons à cette maison , répliqua-t-il pour toute réponse.
Kous nous dirigeons vers le perron. Tout en marchant, il me dit : — J'ai été charmé de vous voir choisir cette habitation , d'abord parce que vous retrouverez dans mon récit notre curé Riégo, et avec une physionomie diirérente; qu'Etchahon aussi y passera , el surtout parce que cette histoire nous fournira un argument en faveur d'une de mes maximes favorites, c'est que l'homme doit se délier de ses vertus comme de ses défauts : il n'y a rien de si diflicile que le gouvernement d'une qualité. Virgile a dit: Malesuada famés, la faim est une mauvaise conseillère. Mon récit vous montrera que le plus pur, le plus céleste des sentimens humains, la pitié, peut être aussi un conseiller funeste.
Tout en causant, nous étions arrivés près de la maison.
— Mère Giboureau, dit mon ami à une vieille
femme qui égrenait du maïs devant sa porte, donnez-moi la clef de la maison du chanteur. (Je sus plus tard l'origine de ce nom.) Elle la lui remet, nous entrons.
Le vestibule ne recevait de jour que par la porte ; il était carrelé avec de grands carreaux d'une pierre du pays, blanchâtre, humide et mal polie ; à droite, une salle à manger, petite et froide; à gauche , un salon carrelé aussi avec celte pierre blanchâtre; un lapis à personnages, usé, mobile, couvrait le milieu; pour ameublement , quelques chaises, et une table ronde en noyer: sur les murs, un papier chinois à paysages; dans la cheminée on voyait encore les restes d'un harmonica brisé , et quelques feuilles d'un livre de musique. Nous allâmes dans le jardin : ce jardin élait une vigne ; disposés autrefois en allées de berceaux, les pampres non taillés pendaient à lerre comme de longues chevelures ; sur les murs de la maison s'élevaient de magnifiques et énormes rosiers de Bengale qui mêlaient leur feuillage luxuriant et leurs louffes roses à la dégradation et au silence de cette liabi talion. Nous montâmes ensuite dans les chambres supérieures, d'où l'on apercevait les cimes couvertes de neige des Pyrénées, et après quelques instans donnés à ce spectacle, nous revînmes dans le salon; nous nous assîmes tous deux, et mon vieil ami prit la parole ;
Il y a environ vingt ans (j'étais déjà maire) , un inconnu se présenta un matin chez moi, et me demanda des rcnseit^nemens sur cette habitation, en me disant qu'il voulait l'acheter. Je répondis à ses «juestions, et quelque temps après il vint en ellet s'établir dans le village. Sa famille se composait de sa femme, de son jeune fds de douze ans et d'une servante. Comme il n'était pas né dans le pays, que même à son accent on le reconnaissait pour un habitant du Nord, qu'enfin il ne venait pas en fermier pour exploiter des terres, son arrivée mit en mouvement les douze ou quinze ruches que j'administre. Dans quel dessein, en effet, cet homme avait- il abandonné son pays pour se réfugier au fond d'un misérable village comme celui-ci. Dienlôt, ma curiosité d'observateur me travail-
lant, je me dis que mon devoir de maire m'oblij;eait à connaître tous mes administrés, et je me rendis chez M. Bœlimel ; c'est ainsi qu'il s'appelait. Il vînt m'ouvrir la porte et me reçut assez mal , quoique sa première visite justifiât la mienne. 11 me lit asseoir dans ce salon où nous sommes , sur cette même chaise et à cette môme place où je suis ; il y avait le même tapis à personnages, plus jeune de vingt années, mais déjà vieux cependant; la table ronde en noyer au milieu ; sur la cheminée , une petite pendule en acajou, une pendule sans mouvement, car c'était une montre posée a la place du cadran qui disait l'heure; partout un air de gène et presque de pauvreté. 31""" Bœhmel, assise dans une embrasure de croisée, raccommodait du linge. Notre conversation ne l'ut ni longue ni vive : M'"'^ Bœhmel ne leva pas les yeux de dessus sou travail, et M. Bœhmel répondait à peine. J'observai attentivement sa figure ; elle me frappa : c'était un homme de qnarante-rinq ans environ, robuste, plutôt gros que grand , les sourcils épais, noirs, et les yeux bleus, les lèvres fortes, le visage bilieux, mais en même temps plein et coloré; ses cheveux étaient noirs sui' le sommet de la tête et l)resque blancs sur les tempes, ce qui lui donnait un aspect singulier ; enfin il y avait dans le son de sa voix je ne sais quoi de grondant et d'irrité. Après un quart d'heure, je me retirai, convaincu (|ue M. Bœhmel avait au cœur une plaie secrète et pi'ofonde. Quoique nos relations eussent mal commencé, peu à peu elles devinrent assez fréquentes; plus je pénétrai dans la vie de cet homme, plus je vis clairement l'ulcération de son àme ; et cependant, je ne sais pourquoi , cette douleur ne m'in-
DE FALSEN. 31
spirait pas de sympathie : je sentais que ce nVtait pas un désespoir de» cœur, comme, par exemple, celui d'un père qui a perdu son enlant ; non , il y avait là quelque chose de la rapje orgueilleuse du mauvais esprit précipité. Les infortunes dont la source est pure nous retrempent et nous l'ont meilleurs ; il n'y a que les malheurs nés de nos passions déçues qui nous rendent durs, etM.Bœhmel traitait sa femme avec une dureté révoltante. Elaitelle donc la cause de son malheur? je ne sais, mais la brutalité de cet homme avait le caractère de lu veni]feance. Quanta elle, toute sa vie se résumait eu un seul mot, elle tremblait. On ne pouvait pas lui parler un peu haut sans la faire tressaillir, signe certain d'une longue habitude d'oppi^ssion ; ])auvre femme de quarante ans qui paraissait en avoir cinquante, faible, petite, maigre; son teint, d'un blanc de cire, faisait ressortir encore la douceur de ses yeux bruns ; elle parlait peu et bas, et semblait irriter M. Bœhmel par sa résignation, comme, dans la fable de La Fontaine, l'agneau irrite le loup.
Un attrait plus puissant encore que la compassion et la curiosité m'amenait dans cette maison : M. Bœhmel , je vous l'ai dit, était père d'un fds de dix à douze ans : ce jeune garçon avait pris de sa mère l'expression tendre et douce de ses yeux , mais avec une ardeur irritable qui rappelait M. Bœhmel ; il était assez beau; le front large, ouvert, la bouche (le trait le plus caractéristique du visage humain) la bouche mobile et expressive, les narines grandes et se gonflant avec passion ,. quelque chose de vaillant enfin dans sa physionomie. M. Bœhmel semblait l'aimer profondément >
et néanmoins d'un amour bizarre, énigmatiquc, comme lous les senlimens de cel homme. D'ordinaire , elle est toute émue, toute voisine des larmes et en même temps toute protectrice , l'aflecliou que nous inspire un enfant; ce sont des attendrissemens subits qui nous saisissent rien qu'à le regarder, ce sont des besoins de le pi-endre et do le serrer avec ardeur contre notre sein : on se sent tout petit enfant comme lui pour jouer avec lui, on se sent homme pour le protéger; délicieux mélange où l'idée austère du devoir se fond avec les divines faiblesses du cœur. Rien de semblable dans l'amour de M. Bœhmcl pour Aloys : il ne l'aimait pas en père, il l'aimait en flatteur; il se soumettait à lui, il pliait devant lui. Quelques mois surpris à la dérobée me firent entrevoir la cause mystérieuse de cette étrange alFection. Je compris que l'orgueil de M. Bœhmel avait été blessé mortellement, et qu'il chérissait en son fils celui qui devait le relever un jour; de là, dans cette aiïection paternelle, un mélange coupable de condescendance et une sorte de considération intéressée comme l'on en a pour ceux de qui l'on attend quel(|ue chose : rien ne s'agenouille si bas que le mauvais oi'gueil quand il demande.
Les enfans ont un merveilleux instinct pour deviner leur ascendant sur ceux qui les entourent ; Aloys sentait le sien, et s'en servait. Mais savezvous à quoi... à quoi? à défendre sa mère! Sans cesse la guerre régnait dans cette maison , guerre cruelle, quoiqu'il n'y eût qu'un seul combattant : à peine M. Bœhmel élevait-il la voixcontrcsa femme, qu'Aloys accourait aussitôt et se plaçait entre eux ; s'il arrivait trop tard et qu'il trouvât sa mère dans
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les larmes, il s'élançait sur ses i'onoux,quoiqir ollo osât à peine le recevoir, la panvre c ivalnre, et alors qne de caresses ! que de baisers ! comme il lui écartait les mains du visaij;e pour essuyer ses pleurs! <'t comme en l'embrassant il regardait son père ! Ses baisers étaient une consolation pour elle, un défi pour lui : si M. Bœhmel voulait le caresser à son tour, c Je n'aime pas ceux qui font pleurer ma mère *, disait-il en le repoussant; indignation enfantine, mais sérieuse , car c'était de la justice.
Une nuit, Aloys dormait depuislongtemps, lorsque tout à coup il entendit des éclats de voix trop connus de son oreille: son premier mouvement fut de se précipiter hors du lit et de courir presque nu vers la chambre de sa mère; il pousse la porte, il entre: M. Bœhmel, tremblant et la voix altérée, était en proie à un de ces accès de fureur qui le saisissaient comme certaines attaques de maladies terribles ; M"' Bœhmel, la tète dans ses deux mains, tremblait et attendait. L'enfant court à son père; mais la colère de 31. Bœhmel était trop violente, et il le repousse. L'enfant pleure, prie, lui baise les mains; tout est inutile, et mille paroles amères tombent sur la malheureuse femme: enfin, exaspéré par le silence même de sa victime, M. Bœhmel saisit une chaise : Aloys croit que c'est pour frapper sa mère ; il s'élance vers la fenêtre , il l'ouvre, et , avec un accent qu'on ne peut rendre : « Si vous frappez ma mère , s'écrie-t-il, je me précipite du haut de celte croisée. » Debout, un pied sur le balcon, pale, les lèvres tremblantes, c'était Pierre le Grand à douze ans , en face des assassins de la (zarine. M"" Bœhmel coui'ut à lui, car il eût exécuté sa menace ; M. Bœhmel poussa un cri de ter-
reur: il n'avait saisi celte chaise que par un mouvement machinal , et n'était pas assez lâche pour user de violence envers sa femme ; mais sa colère même tomba aussitôt devant l'action hardie d'Aloys, et depuis ce jour il mit quelque irein à ses emportemens. Je ne puis vous dire combien c'était une chose touchante que de voir cet enfant de douze uns protecteur; ne croyez pas qu'il y eût là rien de ridicule; non, cela allait bien à cet adolescent si beau, à cette pauvre M"' Bœhmel, si chéiive, et le rôle naturel d'un fils qui défend sa mère tirait en cette occasion une grâce inexprimable du jeune âge d'Aloys.
Enfin une autre cause encore m'attachait au fils de M. Bœhmel : je pressentais en lui un grand artiste. Vous savez avec quelle passion j'aime la musique ; c'est une de mes intimes joies de solitaire , et je soutiens même qu'on ne peut l'aimer et la sentir pleinement que dans la solitude. Aloys, a douze ans , était une des plus charmantes créations musicales que j'eusse jamais rêvées ; sa voix, d'une douceur merveilleuse et sonore comme une cloche d'argent, se prêtait, chose rare dans l'enfance, aux mélodies les plus mélancoliques et les plus passionnées; entendait-il un air, il le reproduisait aussitôt avec la même exactitude qu'une glace rélléchilun objet, maisen même tempsavec uneénergie qui faisait une création individuelle de cette ifiiitaiion : et |)Our cela , pasd'ell'ort, pas d'étude ; ce n'était pas lui qui aimait la musique, c'était lu musique qui l'aimait. J'avais un excellent piano, et le soir, dans l'été , en face de ces belles moutagnes neigeuses, je lui faisais souvent chauler queUpics passages de mon vieux et cher Gluck; eh bien!
DE lALSEN. 3»
vingt l'ois il m'est anivédo rinlorrompre au niili(Mi (lu morceau , et tic lui dire avec l)[us(|uerie : — Va-t*eu ! Sa voix mo faisait mal. Quand je reportais mes yeux vers lui , je le trouvais tout pale, paie sans le savoir et plein d'un trouble dont il ignorait Li cause, comme la jeune (ille(jui commence à aimer: alors je le conlem|ilais ; j'c'tudiais avec délices ce beau regard si intelligent et si exalté ; comme ses lèvres tremblaient î quelle charmante ignorance de soi-même ! quelle agitation juvénile î H m'aurait demandé volontiers ; Qu'est-ce que j'ai donc ? Ah ! ce n'est pas là , me disais-je , ce n'est pas là un enfant ordinaire î Et je courais à lui, et je l'embrassais avec une passion qui le faisait tressaillir de joie ; car, je dois le dire, au milieu de toutes ses riches qualités , il avait un défaut naturel à tous les hommes d'imagination, c'était un amour immodéré de la louange.
Le hasard vint confirmer mes prévisions sur son avenir. Je l'emmenai un matin dans la ccjmmune la plus voisine pour lui faire entendre un fort bel oi'gue; il n'en avait jamais entendu. Nous eniions dans l'église, nous nous asseyons dans un coin obscur ; l'orgue commence. Après avoir savouré pendant quelques instans cette harmonie dans un recueillement religieux, je veux jouir aussi de l'impression d'Aloys : je tourne la tète vers lui : il était immobile , les yeux fermés , et les pleurs coulaient
lentement le long de ses joues Le plaisir avait
été pour lui jusqu'à la douleur.
Le temps marcha, l'enfant devint un jeunehomme, et le jeune homme fut digne de l'enfant. Je commençai sérieusement son éducalion musicale, je lui mis les mains sur le piano, je lui enseignai Thar-
monie et la composiiioii : quel était le maître de nous deux? Les hommes supérieurs savent une ioule de choses qu'ils n'ont jamais apprises. Aloys n'apprenait pas les règles, il les découvrait. Doue d'une mémoire qui aurait pu se passer d'intelligence, il devinait tout, comme s'il n'eut pas eu besoin de se souvenir. Cependant, dans mon enthousiasme, vantais-je à M.Bœhmel la belle imagination de son fils ; il m'écoutait à peine , et d'un air indillérent ; puis il ajoutait avec un accent de joie cachée : — Interrogez-le sur l'économie politique, sur le calcul , et vous jugerez !
J'interrogeais mon jeune artiste.
— Eh bien ? me disait M. Bœhmel.
— Eh bien ! il est vraiment fort avancé ; ses idées sont nettes, précises.
— Ah ! je le sais ! répondait-il alors ; et sa figure si sombre s'éclaircissait ; un sourire d'espoir et d'orgueil agitait ses lèvres. La double aptitude d'Aloys pour la musique et les maihématiques ne m'élonnait pas; presque tous les musiciens, c'est un fait constaté, calculent bien; la science harmonique vit de combinaisons et de symétrie ainsi que les mathématiques ; elle est la science des mesures comme la géométrie , et le mot nombre veut dire à la fuis quantité et harmonie ; mais comment expliquera tendresse de M. Bœhmel, cette tendresse scindée en deux parties, ce père qui n'aimait pour ainsi dire que la moitié de son fils, et qui , selon moi , l'épudiait la plus belle des deux parts ?
Un jour, au mois de njai, je vins ici de grand matin : c'était le jour de naissance d'Aloys ; il avait dix-sept ans, et je voulais le voir. Quel est mon étonnemcntî M. Bœhmel m'apprend que son fils
DE lALSEN. 57
est parti la veille pour Paris : je questionne, on me répond à peine; j'insisie, on se tail. Comme j'étais habitué à ce que tout fût éni2;me dans cette maison, et que le iront presque joyeux de M. Brehmel ne présageait pas de nouvelles funestes, je pris mon parti de ne rien savoir : plusieurs fois pourtant, et dans les premiers mois de l'absence d'Aloys , je renouvelai mes questions: je demandai où il était, ce qu'il faisait ; mais M. Bœhmel évita toujours de me répondre. Je remarquai seulement que quelque sérénité reparaissait sur ces deux visages, l'un si triste , l'autre si sombre , et de temps en temps le père me disait à voix basse : < L'enfant va bien î l'enfant va bien î >
Trois ans à peu près s'écoulèrent ainsi , quand , au retour d'un voyage assez long dans le Béarn , je fus tout surpris, en descendant de cheval, d'apercevoir Aloys debout sur le perron de la maison de son père. Dès qu'il me vit, au lieu de venir à moi, il rentra précipitamment; j'accourus ici, pensant qu'il ne m'avait pas reconnu, et impatient de voir ce que trois ans passés sur cette belle imagination y auraient faitéclore : hélas î ce n'était plus le même visage, le même jeune homme. Il était très-grandi et vieilli, oui, vieilli; ses yeux brillaient encore, mais d'un feu plus clair et comme vitreux ; il parlait à peine, marchait avec lenicur ; adieu le charmant éclat de son adolescence! A sa vue seule , mes yeux se mouillèrent de larmes, et j'ouvrais la bouche pour lui dire : « Mon Dieu ! que vous esl-il donc arrivé? » Mais je ne sais quoi m'arrêta; sa physionomie me fit peur. Dans (juehpies jours, me dis-je, il viendra à moi, et il m'ouvrira son cœur... mais il ne vint pas. Vainement lui
paiiais-je des douces heures passées avec Gluck , le nom même de Gluck ne le ranimait point, et je n'entendis plus cette voix qui m'avait tant ému.
Son arrivée fit redescendre sur sa famille ce voile de deuil un moment soulevé. Jusqu'alors j'avais cru que M. Bœlimel ne pouvait pas aller plus loin en cruels emporlemens et en noires humeurs ; mais je vis bien alors qu'il n'y a jamais de dernier degré pour les vices humains. L'orage devint comme l'état habituel de son àme. Autrefois la vue de son lils l'apaisait ou l'arrêtait, maintenant elle l'exaspérait : plus d'alfeclion , plus d'influence : celte colère sourde qui l'animait contre M""= Bœhmel , il la porta sur Aloys ; non-seulement il ne l'aimait plus, mais, oserai-je dire une telle parole? je crois qu'il le délestait! Hier la tendresse, aujourd'hui la haine. Que s'était-il donc passé ? Celte famille était destinée à m'offrir un problème perpétuel, un problème où se lisait trop clairement le mot malheur! 31. Bœhmel était pauvre ; il se mit à étaler sa pauvreté comme les autres la cachent : c'était de l'orgueil retourné. Un jour, un riche propriétaire des environs , nommé M. de Falsen, à qui M. Bœhmel avait rendu service sans le savoir, en faisant voter un chemin vicinal , vint pour le remercier; M. Bœhmel fit dire qu'il n'y était pas ; et le soir il me raconta ce qui s'était passé , en ajoutant avec amertume : « Je suis j)auvrc, je ne dois pas recevoir de riches. »
Sur ces entrefaites, des affaires impérieuses m'en- I rainèrent bien loin de ma chère solitude, en Angleteire : au moment de partir pour plus d'une aniié(; pout-ètic, je sentis que mon alfcction pour Aloys n'était pas éteinte, quoiqu'il semblât l'avoir
l)i: KALSCX. r»t)
oui )li(''e: vous saiiroz plus tard combion l'on cesse (lifliciUMuoul d'aiuHM' ceux que l'on a aimés dans leur enlance. La veille donc de ce jour qui uHisendjiait douloureux, je lui écrivis (îuehiues lii^nes, et je lui envoyai, coninie un souvenir du passé et un lien pour l'avenir, le piano sur lequel je l'accompai^nais en le faisant clianlei". Le lendemain malin il accourut chez moi, et se jeta dans mes bras en fondant en larmes. Je crois qu'il éiaitvenu pour me confier tout ce qu'il avait dans le cœur; mais on m'attendait, il fallut partir, et je m'éloignai sans rien savoir sur ces trois destinées si malheureuses et si mystérieuses.
Au bout de quatre ans, je revins; la familh; Bœhmel n'était plus dans le pays : pendant mon absence s'étaient passés les événemens que je vais vous dire, et qui vous expliqueront le secret de leurs malheurs, en vous en apprenant l'issue.
Après mon dépari , la solitude où s'était enfermé M. Bœhmel devint plus profonde clia(|ne jour : il affectait de ne parler qu'aux paysans, s'habillait comme eux, et répétait sans cesse qu'il n'était qu'un paysan lui-même ; il avait la vanité de la blouse. M. de Falsen renouvela en vain ses prévenances ; le sanglier (tel était le nom de M. Bœhmel dans le village) y répondit par d'âpres refus. Un hasard les rapprocha enfin. M. Bœhmel, s'étant blessé à la chasse, fut transporté chez M. de Falsen , et y reçut des secours empressés. H fallut bien qu'il se résignât à la reconnaissance. I.a bonhomie cordiale et campagnarde de M. de Falsen acheva de le vaincre, des relations s'établirent entre les deux familles, et bientôt il fut convenu que 31. Bœhmel irait dîner chez son nouvel ami chaque premier dimanche du mois. Un dimanche donc, au milieu de rautonine,
il partit d'ici, sombre comme do coutume, avec sa femme et Aloys revenu depuis peu de temps. La journée s'écoula calme et vide, ainsi que les autres: aucun événement remarquable ne la signala; M. Bœhmel s'était éloigné le matin sans un pressentiment, il revint le soir sans une espérance: pourtant toute sa destinée était changée. Que de l'ois le germe des révolutions de notre vie est caché dans une circonstance qui passe inaperçue !
Pendant que la famille Bœhmel se dirige vers l'habitation de M. de Falsen, nous allons la devancer: entrons dans le jardin, il s'y passe une scène à laquelle il nous faut assister.
A l'angle du château , et formant comme une aile à part, se trouvait une petite tourelle inhabitée ; toutes les fenêtres étaient envahies par le lierre, sauf une seule au rez-de-chaussée, à travers laquelle on distinguait de petites fioles rangées symétriquement comme chez un pharmacien.
A dix heures environ, une jeune fille ouvrit cette fenêtre , alla ensuite s'asseoir près d'une table placée au milieu de la chambre , prit de petites balances en argent, et se mit à peser du sulfate de (piinine, qu'elle serrait par doses de deux grains dans de minces papiers blancs. Son visage était charmant comme son âge, elle avait dix-huit ans: c'était MUe Edith de Falsen.
Chaque dimanche matin l'amenait dans celte salle basse, où elle distribuait aux paysans du quinine, du vin vieux; elle leur servait même de sœur de charité. Oui , ces ollices rebutans dont les pieuses filles des llùtels-Dieu entourent les pauvres, Edith, ])olle, riche, jeune, les prodiguait à tous les paysans. Les se('(>ur"s, les consolations, les dons d'ar-
DE FALSEIN. 17,
gent sont dos Lionfails faciles qui conlmlont nos cœurs sans rien couler à la (k'iicalcssc de nos ha- I)itudcs; mais Edilli faisait une aumône plus péni- J)lo , raumône de ses soins : c'était la INolre-Damede-Bon-Secours du pays.
La porte de la salle basse s'ouvrit, et une femme entra avec un enfant.
— Ah! c'est toi, ma bonne Jacqueline, lui dit Edith , sans cesser de faire ses paquets de quinine ; que me veux-tu?
— Mam'selle Edith, sauf votre respect, c'est mon petit dernier que je vous amène pour que vous le vacciniez.
— Bien volontiers , Jacqueline.
Tout en découvrant le bras de l'enfant, Jacqueline reprit d'un air un peu honteux :
— Oh ! mam'selle , si j'osais vous demander encore quelque chose !
— Qu'est-ce que c'est?... Tiens le bras de ton enfant.
— Vous saurez, mam'selle, que je marie notre aînée demain.
— Ah ! tant mieux !.... Eh bien ?
— Eh bien! mam'selle, je travaille à la vigne pour votre père, et je voudrais bien être payée aujourd'hui, parce que cet argent-là serait la dot de ma fdie.
— Je vais te payer, ma bonne Jacqueline ; combien te doit-on?
— Sept francs cinq sous.
— Sept francs, la dot de ta fdle !
— Oui, mam'selle.
— Pauvre Jacqueline!... Allons, je double la dot. A ce moment se présenta une vieille femme bien
proprement mise, un fichu à carreaux rouges croisé sur la poitrine , un bonnet blanc sur la tête , marchant à petits pas , et faisant sa révérence en place et sur elle-même.
— Bonjour, mère Giboureau. Etes-vous mieux aujourd'hui? Le nouveau maire vous fera-t-ii donner un pain par la commune ?
— Oh ! mam'selle , reprit la mère Giboureau en pleurant (les vieilles femmes pauvres ont les larmes si près des yeux î ), je puis bien dire que le jour où M. de Falsen n'a plus été maire, j'ai perdu la rosette de mon bonnet. Le nouveau ne s'occupe guère des pauvres gens.
— Voyons, que voulez-vous que je vous donne? Un pain ou un pot au feu par semaine?
— Si c'était vot' plaisir , mam'selle , j'aime mieux un peu de tabac, parce que du pain , on en a toujours , et le tabac, c'est ma consolation. La nuit je ne dors pas du tout : alors, quand je suis là dans mon lit, je me retourne d'un côté , je prie le bon Dieu, et puis je prends une petite prise; au bout d'un quart d'heure, je me retourne de l'autre, je prie le bon Dieu, et je prends encore une petite prise, et la nuit se passe comme ça.
— Et pendant le jour, que faites-vous?
— Le jour je me promène, et je prie les saints et les saintes pour les bonnes âmes qui ont pitre d^me pauvre malheureuse comme moi, Notre- Damc-(le-Thérèse surtout, qui est très-invoquée, et qui fait des miracles sur les boiteux , les aveugles et les estropiés;... je ne dis pas cela pour vous, mam'selle Edith.
— Je le crois, mère Giboureau, je le crois, répondit la jeune (llle en riant.
DE FALSEN. 4«
La porte s'ouvrit de nouveau, et un homme do quarante-cinq ans entra ; ses vêtemens ni sa lii5'ure n'indiquaient la misère, je dis sa lii^ure, car les indigens ont un visage qui n'appartient qu'à l'indigence. C'était un des métayers de M. deFalsen; le visage pâle, le front enveloppé de bandages, il paraissait beaucoup soulFrir.
— Est-ce que votre tête n'est pas guérie , père Janine? lui dit Edith avec intérêt.
— Oh ! notre demoiselle, ce pieu sur lequel je suis tombé était si aigu !
— Le médecin va vous voir tous les jours, n'estce pas?
— Oui, mam'selle Edith, je vous en remercie; mais il me lue en me pansant. Le malin, lorsque je me réveille , et que je songe qu'il va venir dans deux heures , le frisson me prend , tant il me fait souffrir; avant-hier j'ai cru qu'il m'emporterait l'œil quand il a levé mon bandage. Alors je me suis rappelé que c'est vous, mam'selle Edith, qui m'avez pansé le jour où je suis tombé; vous ne m'avez pas fait de mal, vous, et si c'était un effet de votre bonté, je voudrais bien que ce fût encore vous.
— Je vais essayer, père Janine, répondit-elle. Aussitôt, avec une légèreté et une délicatesse qui ne se trouvent que sous les doigts des femmes bonnes, elle lui enleva tous les bandages qui enveloppaient sa tête. La blessure était vraiment profonde et pénible à voir : aucune expression de répugnance ne se peignit sur la figure d'Edith; elle ne songeait qu'à la souffrance de ce malheureux.
Elle bassina doucement la blessure, détacha les bandes serrées sur le front , et tout cela avec une
i^rûce charmante de mouvemens, sans souiller d'ancune tache de sang sa robe bhmche, ni même ses doigts; puis, l'appareil étant posé :
— Voilà qui est lait, père Janine, dit-elle au fermier avec une sorte de gaité pour lui donner du courage.
Le pauvre homme lui baisa la main et ajouta :
— Mam'selle Edith , c'est la première fois depuis huit jours que je n'ai pas envie de mourir à neuf heures du matin.
D'autres paysans vinrent : la jeune fille leur distribua des secours à tous, ne remplissant pas le rôle de bienfaitrice avec solennité, ni même gravement, mais plutôt rieuse, folâtre, et se plaisant à leur faire répéter leurs mots étranges.
J'ai oublié de dire qu'il y avait deux fenêtres dans celte petite pièce : l'une à l'est, l'autre à l'ouest. Edith regardait la croisée du couchant; soudain elle vit sur le parquet se former et s'arrêter deux ombres; elle se retourna; c'étaient le curé Riégo et Etchahon qui étaient accoudés sur le rebord extérieur de la fenêtre , et qui avaient les yeux fixés sur elle.
— Toujours la bonne dame des malades, lui dit le prêlre.
— Vous voulez dire leur pharmacienne, reprit Edith en riant; le fait est que si jamais nous perdons notre fortune, il me restera une dot, mon fonds de petites bouteilles.
— Enfant, vous riez toujours, lui dit le prêtre.
— Que voulez-vous, monsieur Riégo, je suis heureuse! Regardez cette maison, est-ce qu'on ne voit pas que tout le monde y est plein de I)onheur?