‹ Édith de FalsenChapitre 2 sur 4 · Riégo la contempla avec allection et un peu · texte numérisé non relu

Riégo la contempla avec allection et un peu

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(Je mélancolie. — INe dites pas cela, mon enfani ; <|iiaii(l je vous entends ainsi parler (Je votre joie, j'ai jxMir.

— Et ma bonne étoile, mon ami? — En attendant que je sois malheureuse , vous seriez bien

bon devenir diner avec nous aujourd'hui et toi

aussi, Etcliahon : ton ami, M. Aloys Bœhmel, y sera.

— Quel est ce M. Aloys? demanda Riégo.

— C'est le fils d'un propriétaire des environs qui est en relations avec mon père.

— Je ne l'ai jamais vu chez vous.

— Je ci'ois que vous avez déjà diné une fois avec lui. C'est un très-jeune homme, assez grand, et qui ne parle jamais.

— Je ne me le rappelle pas.

— Si î l'air souirrant et sombre ; quelque chose de singulier dans le regard ; les yeux brillans comme quelqu'un qui relève de maladie; vous m'avez même parlé un jour de sa figure , qui vous avait frappe par son expression extraordinaire.

— Ah! oui! un jeune homme de vingt à vingtdeux ans, d'une taille élevée, qui a les cheveux noirs , les yeux très-grands , le nez long, dont la première jeunesse annonçait une admirable imagination musicale, et que le maire de Barcus appelait toujours l'enfant de génie.

— Lui-même.

— Je me le rappelle en eiïet. Le voyez-vous souvent ?

— Non , il est venu chez mon père deux ou trois fois, et je ne lui ai jamais parlé; mais j'ai remarqué sa physionomie. Etchalion, toi qui le connais,

car lu étais son camarade de chasse autrefois, sais-tu pourquoi il est triste ?

— Il n'a jamais voulu me le dire, répondit le montagnard.

A ce moment un domestique vint avertir Edith que M. et M°" Bœhmel étaient arrivés.

Elle se leva. — Vous viendrez , n'est-ce pas ? dit-elle à Riégo et à Elchahon.

— Sans doute vous ne dinez pas plus tard que de coutume? répondit le prêtre.

— INon, à une heure.

— A une heure.

Une partie des convives de M. de Falseii était réunie dans le salon : Etclialion avait son costume de paysan , le béret bleu , les culottes de velours et la ceinture rouge ; c'était son droit comme fds de la nourrice d'Edith. Le prêtre, assis au fond du salon, observa que le jeune Aloys était tout seul à l'écart, et que sa figure portait une expression de tristesse profonde. Dans une réunion , le plus sur moyeu de distinction, c'est le silence : rien n'irrite la curiosité comme un homme qui se tait ; il semble qu'il ait toujours de grandes choses à dire, et, par cette singulière loi d'attraction qui fait un aimant du dédain , le cercle se rapprocha peu à peu d'Aloys , pour l'entraîner dans la causerie générale ; mais à ce moment Edith entra, et l'on se dirigea vers la salle à manger. Nous ne parlons pas de

M. (Je Falsen, parce que M. de Falsen n'était rien que le père de sa fille.

Le repas terminé, tout le monde se dispersa : M. Riégo alla visiter un malade; Aloys descendit au jardin; Etchahon , en attendant l'heure des vêpres, s'installa dans une petite pièce basse au-dessous du salon, et chanta des psaumes à haute voix : c'était sa coutume.

— Voulez-vous jouer un piquet à trois ? dit M. de Falsen à JM"' Bœhmel.

— Volontiers , répondit 31""' Bœhmel , après avoir interrogé son mari du regard.

Ils s'assirent tous trois au fond du salon , et quant à Edith, plaçant sa table de travail près de la l'enétre ouverte, elle se mit à copier de la musique. La soirée était admirable ; par un de ces caprices de température si fréquens dans le voisinage des montagnes, après la tombée des premières neiges, étaient venus quelques jours d'été égarés dans l'automne. Les tleurs , échauffées par les rayons du soleil, répandaient de plus doux parfums; il y avait entre autres un jasmin et un rosier plantés au pied du mur, qui, ci'oissant entremêlés, avaient poussé une branche plus hardie jusqu'à la fenêtre du premier étage , et présentaient à la jeune fille une toufl'e de roses et de jasmin, comme un bouquet soutenu par une main invisible : Edith respirait les tleurs, regardait de temps en temps le soleil descendant vers la montagne , et se laissait bercer à la voix sonore d'Elchaiion, qui chantait toujours dans la salle I)assc située au-dessous, l'ont à coup les chants d'Elchaiion cessèrent; |)uis ce l'ut un bruit plus sourd et j)lus confus, comme celui de deux voix qui se répondent; le rez-de-

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<:liaiissée (UaiL trc'S-Ijas, la fcnolre était ouverte, le vent apportait les paroles jusqu'à Edith, et elle clistinj^uatrès-neltenientrorgane du lils de M.Bœliniel. Restera sa place et entendre? c'était peut-être surprendre un secret. S'éloigner? la soiiM'e était si belle î Edith s'isola dans son travail; mais son nom ayant plusieurs fois frappé son oreille, involontairement elle poussa la table plus près de la fenêtre, et, comme le son monte toujours, sans se pencher, presque sans écouter, elle entendit jusqu'au moindre mot de ce que disaient les deux jeunes gens.

— Pourquoi donc n'allez-vous pas au salon, monsieur A loys?

— Parce que mon père , ma mère et M. de Falsen jouent, que 3Pie de Falsen est seule, et qu'il faudrait lui parler.

— Eh bien ?

— Eh bien , je ne veux pas lui parler , parce que je la hais!

A ce mot, Edith laissa tomber sa plume; son étonnement était de la stupéfaction. Edith bienfaisante, belle, riche, avait toujours été adorée : elle aurait pu croire que l'àme humaine n'était faite que pour aimer, en voyant le sourire de bienvenue qui accueillaittoujours sonarrivée. Jelahais! ce mot était tout un monde nouveau pour elle : quelqu'un la haïssait, elle!... qu'avait-elle donc fait?

— Vous haïssez W^^ Edith? s'écria le paysan... Dieu vivant! et pourquoi cela?

— Je la hais, parce qu'elle se raille de moi, répondit Aloys avec un accent de profonde amertume : regarde-moi, mon pauvre Etchahon, et

dis-loi que lu as vu un des hommes les plus malheureux de cette terre.

— Ahî... fit Etchahon avec le sourire narquois d'un paysan.

— Que veux-tu dire ? Tu crois que je hais Mlle Edith parce que je l'aime? Détrompe-toi, ce ne sont pas des malheurs d'amour que les miens ; pour ceux-là je ne pleurei'ais point.

La véritable douleur a un accent qui ne s'imite pas; Etchahon , tout ému du ton et de la physionomie d'Aloys, se rapprocha de lui.

— Qu'est-ce que Dieu vous a donc fait?

— Je vais te le dire, s'écria le jeune homme , car j'étouffe; et à qui parlerais-je , si ce n'esta toi, mon compagnon de jeunesse?

— Dites, reprit Etchahon presque effrayé; — oui, effrayé ; on a comme peur d'apprendre un secret douloureux.

Edith écoirtait.

— Etchahon , n'as-tu pas été étonné de me voir revenir dans nos montagnes, il y a trois mois?

— Oui, car vous étiez parti pour de longues années.

— Et sais-tu pourquoi j'ai quitté Paris si promptement?

— Les médecins vous ont ordonné de venir respirer notre air des Pyrénées après une longue maladie.

— Et sais-tu quelle était cette maladie ?

— Non.

— Etchahon , ne t'éloigne pas de moi quand je vais te l'apprendre, c'est que j'ai été fou!

— Fou !... et le -paysan recula malgré lui.

— Tu vois bien que lu me fuis aussi.

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— Comment donc peut-on devenir fou? reprit Elcliahon avec unacent de terreur eld'élonnement superstitieux.

— J'aurais demande cela comme toi, il y a quatre ans, avant d'avoir quitte nos montagnes, et tu ne me le demanderais plus si tu avais demeuré à Paris pendant un an. Marcher dans des rues , s'agiter parmi huit cent mille personnes, voir tout le monde qui court, et courir soi-même, emporté par je ne sais quelle fièvre! Au lieu de nos cimes, des toits; au lieu du silence, un bruit confus et qui donne le vertige comme celui que l'on entend au fond de l'eau; l'air même que l'on respire a quelque chose qui vous exalte et vous enivre; la folie, Etchahon, est la Malcdetta des grandes villes ; ses terribles abîmes engloutissent ceux qui ont plus d'audace et veulent monter plus haut que les autres î Eh bien! je suis tombé !

Etchahon le regardait avec stupeur, écoutant sans bien comprendre.

— Mon pauvre montagnard , reprit Aloys , tu ne sais pas ce que c'est que d'être fou ! Te souvienslu qu'un jour, dans nos courses de montagnes , nous avons rencontré un crétin sur la place d'un village? Ce misérable dansait tout nu : il riait et pleurait à la fois, et ne riait ni ne pleurait comme les autres; les petits enfans tournaient autour de lui en lui jetant des pierres et en le bafouant ; voilà l'image de la folie : c'est soullVir d'atroces douleurs qui font rire ceux qui les voient!

— Dites-vous vrai? reprit le paysan stupéfait.

— Si je dis vrai !... souvent dans ma démence , ])ar une douloureuse contradiction , mes paroles étaient insensées , et pourtant je comprenais tout

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ce qui se passait autour de moi; j'assistais à ma propre folie , ma conscience survivait à ma raison! Eh bien, que faisaient, que disaient les hommes qui m'entouraient? lis s'amusaient de moi comme d'un spectacle; oui, ils s'en amusaient, sans se douter que le fou les comprît! le fou !... Voilà le nom affreux dont les hommes me saluèrent quand je reparus parmi eux ! J'accourais le cœur ouvert, plein du besoin d'aimer et d'être aimé, je m'attendais à ce sourire de bienveillance et de surprise qui accueille celui qui revient à la vie; mais, grâce à la cruauté du monde, quand la démence est morte comme maladie, elle vit encore comme tache : avoir souffert de la poitrine , s'être brisé un bras , c'est un malheur, et l'on vous plaint; mais avoir perdu ce qu'il y a de plus précieux en ce monde , la pensée , c'est pis qu'une honte , c'est un ridicule, et l'on vous raille !

Etchahon fit un geste pour l'interrompre.

— Ne me dis pas que je me trompe; j'ai vu , Elchahon, j'ai vu et j'ai entendu. — Un jour , écoute bien , un jour , dans un cercle , une femme qui ne me connaissait pas raconta devant moi un de mes traits de folie; eh bien! elle défraya toute la soirée à elle seule, tant son récit fut plaisant, tant il excita d'hilarité! Ah! pendant que cette femme pailait, il me piit des désirs alfreux de saisir un couteau et de me tuer au milieu de ce cercle , pour leur arrachnr au moins un cri d'horreur, à colles que je faisais tant rii'c!

— Pauvre de vous! dit tout bas le paysan.

— Attends encore : Je me sauvai dans ces montagnes, espérant y trouver un refuge contre le monde; mais, il y a quinze jours, j'ai vu M"^* Edilh

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ni'indiqucr du rognrd à une aulic femme et riic nvec elle; e'élait de moi, j'en suis ceitain, c'était de moi! Mon père se sera liàté de lui a|)|)rendre mes actes insensés; c'était de moi ! Ce dernier coup m'a tué : depuis ce jour, toutes mes souffrances ont pris je ne sais quelle àcreté qui me consume : il n'y a donc pas un coin , pas un trou obscur, où le pauvre misérable puisse se cacher!.... Oh ! je hais M>ie Edith!

Edith , qui était restée immobile pendant ce récit, passa sa main sur ses yeux, et une larme tomba sur son papier.

— Qu'a donc M^e Edith ? — dit à M. de Faisen M"" Bœhmel, qui vit la jeune fdle se couvrir le visage , — elle semble triste.

— Laissez-la, dit le père tout bas, elle pense à sa mère.

Etchahon, pour qui chacune de ces idées était nouvelle, avait laissé passer toute cette douleur sans songer à en interrompre le cours; et bientôt Edith entendit de nouveau la voix altérée d'Aloys.

— Oh! reprit-il avec impétuosité, ne sachant plus s'il s'adressait à un paysan , mais parlant parce qu'il avait besoin de parler, parce que son cœur €tait plein et débordait; oh! qu'on appelle mon désespoir de la faiblesse , qu'on dise qu'il est indigne d'un cœur viril de tant souffrir de l'injuste dédain des hommes : que m'importe ! faiblesse ou orgueil, je souffre et je meurs! Ce mépris m'exaspère comme une iniquité et me navre comme une ingratitude î Et puis, faut-il tout dire ? ce n'est rien encore que le mépris des autres : mais pour comble de rage et de douleur, ce mépris, je le partage ! Ils ont raison, je suis un être dégradé, oui, Et-

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cliahon, dégradé! Tu le rappelles nos cliassesdc huit jours à travers les neiges, et nos nuits passées sur la terre dans la montagne? Comme j'étais énergique et vivant! A Biaritz , où allions-nous nous baigner? Toujours dans la pleine mer, et nous lui rendions grâces quand elle était orageuse. La fatigue était un plaisir pour moi, le danger un attrait : je ne montais que des chevaux ombrageux , et quelles délices de me lancer contre le vent dans nos grandes tempêtes des Pyrénées , poitrine nue, bou(;he et narines ouvertes, épuisant mon cheval et m'enivrant d'air! Maintenant, Etchahon, maintenant une marche de quelques minutes me fait trembler comme si j'avais soixante ans! Celle affreuse maladie est descendue lentement de mon cerveau sur tout le reste de mon corps, et l'a glacé. Regarde mes joues, comme elles sont creuses ! regarde mes bras, comme ils sont maigres ! regarde mes tempes, comme elles sont dégarnies de cheveux ! Tu pleures, mon pauvre Etchahon , je le fiiis pitié.... Eh bien! s'éci'ia-t-il tout à coup avec désespoir , ce n'est rien que cela ; l'âme î l'ame! voilà où est la plaie. Tu crois que c'est un jeune homme généreux et ardent qui te parle]? détrompe-toi; c'est un vieillard égoïste, dont le cœur est flétri. L'Aloys d'autrefois s'enflammait pour toutes les grandes choses : il adorait la liberté, l'héroïsme, le dévoiiomont; moi, je ne sens plus rien , je ne me soucie de lion ;... je ne sais pas si j'aime encore ma mère ! L'enthousiasme? éteint ; l'imagination? morte ; la musique? la musique ellemême, ma seconde ame, elle m'a abandonné. Où êtes- vous, charmantes mélodies qui traversiez ma pensée? Idées fécondes, vie de rintelligence, ima-

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gination, travail créateur, où etcs-vous? où etesvous ?

Le jeune homme s'arrêta; puis, après un moment (le silence, il reprit d'une voix sombre et solennelle :

— Mon Dieu ! que vous ai-je donc fait? Se survivre à soi-même! et quand on voit ses compai^nons prodiguer la vie comme des millionnaires, calculer, soi, chaque dépense de forces ainsi qu'un misérable mendiant! On m'a défendu de travailler, cela me ferait mal ! On m'a défendu de sentir, on m'a défendu d'aimer, cela me ferait mal ! J'ai vingt ans , et je suis à la fin de tout. En attendant, je vis, c'est-à-dire que je mange, que je bois et que je dors et cela durera tant qu'il plaira à Dieu.

Edith avait à peine pu distinguer les derniers mots: le jeu étant fini, elle se leva, et, pale, la figure altérée, descendit dans le jardin avec son père etM. et M-"" Bœhmel. Pendant qu'ils marchaient seuls, elle regardait avec attention de tous côtés, cherchant Aloys. Au détour d'une allée , elle le vit qui venait à eux ; mais h peine les eut-il aperçus , qu'il prit un sentier transversal et disparut.

— Comme M. Aloys s'enfuit! dit M. de Falsen.

— Il fait bien , repartit avec brusquerie M. Bœhmel.

Edith était pensive: après quelques minutes, elle se tourna vers son père :

— Mon père, est-ce que je suis moqueuse?

— Un peu, répondit-il, en lui frappant sur la joue.

Le soir, avant de s'endormir, Edith demanda à Dieu, dans sa prière, de l'aider à se corriger de la moquerie.

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