‹ Édith de FalsenChapitre 4 sur 4 · EDIT · texte numérisé non relu

EDIT

— Venez près de moi, plus près; (lonnez-moi

voire main Eh bien! diîes, n'est-ce donc rien

que de pouvoir ainsi presser dans sa douleur une main tendre et fidèle?... Vous ne répondez pas! Mon ami , mon ami , tant de désespoir n'est-il pas une injustice? Quoi de plus simple que ce qui vous est arrivé? 11 faut bien être convalescent quand on a souflert; il ûnit bien être faible, quand on est convalescent. Si Ton vous eût dit, il y a un an , que vous seriez ce que vous êtes aujourd'hui, vous n'auriez pas eu assez de paroles de joie poui' rendre grâces; et maintenant, parce qu'un travail prématuré vous a un moment abattu, parce que, fatigué encore d'une violente secousse , vous vous êtes trouvé trop faible pour une occupation difficile, vous voilà tombé dans le désespoir, oubliant tout, Dieu qui vous a secouru, ceux qui vous aiment, et leur navrant le cœur par vos larmes; Aloys, est-ce bien?

— Ma tête s'en vaî reprit le jeune homme sans lui répondre , ma tête s'en va î

— L'énergie de votre douleur dément vos craintes.

— Le feu de la fièvre est-il donc le coloris de

la santé? Je vous le dis, ma tête s'en va! Que

devenir? Pas d'abri, pas de pain , et rien pour en

gagner! Assez d'inielligence pour soullrir,

pas assez pour penser Si je savais un métier

au moins, je me ferais ouvrier; mais je ne sais rien! si j'avais des forces et des bras vigoureux, je me ferais homme de peine ; mais je ne peux rien! et je vivrai peut-être ainsi un demi-siècle!... créature avortée, je ne sais quoi entre le vivant et le mort, quelque chose plutôt que quelqu'un.

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— El votre laleiu?

— Mon lalcnl? Est-ce que j'ai du talent? Est-ce qu'il y a de la musique? Est-ce qu'il y a quelque; chose au monde ?

— Ne parlez pas avec cette voix sombre qui m'elVraie; je voudrais vous voir pleurer; cette douleur concentrée doit vous faire tant de mal î

— Ne craignez rien, elle ne me tuera pas! Ce Dieu auquel vous m'avez fait croire a créé des maladies qui ne tuent que l'àme.

— Aloysî du courage! c'est moi qui vous en supplie ; c'est Edith, celle que vous appelez votre bon ange et votre consolatrice.

— 11 est des maux sans consolation comme sans remède.

— Autrefois ma voix vous calmait; autrefois, quand je vous disais : Mon frère, vous cessiez de souffrir ; je ne suis donc plus rien pour vous, vous ne m'entendez donc plus?

— Je vous entends, je vous aime! mais je n'ai plus de force que pour souffrir !

— Nous ne nous ressemblons pas : moi , je serais abandonnée de tous, toutes les infortunes m'accableraient à la fois, que je ne me dirais pas malheureuse, si je vous avais toujours.

— Ne me parlez pas de notre amour ! notre amour est le plus affreux de tous mes supplices; jamais vous ne serez à moi!

— Si! je vous le jure.

— Jamais!... Je suis fils d'un failli!,.. Je n'ai

rien! J'ai élé fou ! je puis le redevenir!

Quel père, même le votre, dévouerait sa fille à une telle union? Quel chef de famille voudrait léguer un tel héritage à sa race Ah î ce n'est pas

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un intervalle qui nous sôparo c'est un abimo !

— Mon amour le comblera î... je cours chez mon père î il m'aime , il consentira.

— Et moi, je refuserai. C'est assez d'être le plus misérable des hommes, je ne veux pas être un lâche ! Pauvre créature ! pour prix de tant d'amour, je vous condamnerais à un pareil supplice! Si belle, si jeune, je vous enchainerais à

la vie d'un insensé! Vous me croyez donc bien

ingrat?

— Et si je mets là tout mon bonheur? Si voire infortune même est ce qui m'attache à vous? rs'est-ce pas à cause d'elle que je vous aimai? Eh bien! c'est à cause d'elle que je veux être votie femme; et je serai fière d'être votre femme, et j'accepterai mon sort avec délices, et je ne demande pas d'autre paradis.

— Jamais ! je suis un proscrit , un paria.

— Aloys !

— Rejeté par le ciel !

— Je le prierai pour vous.

— Abandonné par mon père !

— Je vous aimerai pour votre père.

— Privé de ma mère.

— Je vous aimerai pour elle, pour lui, pour tout au monde.

— Non, seul!... Adieu!

— Restez pour moi! pour moi!

— Adieu !

11 s'arrachait à Edith; mais elle, le retenant avec violence, s'atlachant à lui :

— Aloys, vous UM'ditez un dessein funeste!

— Eh bien! <|u'imporle? j<^ no laisserai pas de rci^rels.

i)i: lALSEN. ni*

— ^ïallicurcux î cl moi?.

— Vous!... vous l'oiez comme les autres, vous m'oublierez.

Et il s'éloignait plein de désespoir.

— Comment, mon Dieu! disait-elle; comment! rien à faiic! pas une consolation à lui donner!

A celte idée de le voir mourir et de ne rien pouvoir pour lui, éperdue, désespérée, voyant sa tendresse impuissante, ses prières impuissantes, cherchant en elle, autour d'elle quelque moyen de salut pour lui, et ne le trouvant pas, la malheureuse cnlant ne se connaissait plus;... elle étoull'ait, quand soudain , par une de ces inspiralions subites qui nous viennent dans les momens de crise, et qui appartiennent au cœur comme au f^énie, avec un de ces élans de sublime abnégation (jui élèvent une faute à la hauteur d'un dévouement, elle sent, elle devine qu'il est peut-être encore une chose, une seule qui peut l'arrêter, une sorte d'égarement s'empare d'elle , elle s'écrie : — Je ne veux pas que vous mourriez!

Va elle se précipite à son cou. Le jeune homme jette un cri à son tour, ses sanglots s'arrêtent.

— Oh ! ciel ! Edith Que dites-vous ? — Je dis

que je ne veux pas que vous mouriez?

Et alors elle prend dans ses deux mains cette tête chérie, l'allire sur son sein, l'enveloppe de ses deux bras comme pour la détendre, et, la pressant avec une divine tendresse, elle murmure :

— Ne soutire plus ! ne soutTre plus !

Elle s'était otrerte elle-même en holocauste pour le malheur du jeune homme !

Voilà donc où de sentimens en scnlimens et d'actions en actions la pitié avait conduit Edilliî Si Aloys n'eût été que beau, jeune, aimé, il n'aurait jamais obtenu cet abandon ; mais il était au désespoir, il n'eut pas besoin d'autre séduction; hélas! un cœur comme celui d'Edith devait payer bien cher une telle faute !

Depuis ce jour , et comme si par son dévouement elle eût attiré sur sa télé la malédiction qui pesait sur le jeune homme , tout changea pour lui. Allez à la campagne aux premiers jours de mars, voyez ce pommier, comme il est noir, triste, avec ces longues branches dégarnies, il semble mort. Revenez huit jours plus tard : il est rose , blanc , vert , vivant; fleurs et feuilles, tout a poussé à la fois. Tel fut le sort d'Aloys. D'abord M. de Falsen opéra

i7« EDITH

entre le père cl le fils, sinon une réconciliolion, (lu moins un rapprochement; ensuiie il fit obtenir à M. Bœhmel la direction d'une usine importante à Bacjnères, et pour dclcrminer cet homme orgueilleux à accepter une phice, il lui présenta comme un service à rendre ce qui était un bienfait à recevoir. Enfin les occupations de M. Bœhmel, en le fixant à Bagncres, arrachèrent forcément son fils à sa vie exceptionnelle, achevèrent de dissiper en lui les inquiètes défiances qu'enfante l'exaltation de la solitude, et l'ordre , l'ordre, celle source éternelle de tout bonheur comme de toute beauté , rentra bientôt dans son existence.

Les hommes qui ont une passion commune se devinent pour ainsi dire ; ils se reconnaissent presque sans s'être jamais vus ; ils forment groupe: Aloys, à peine arrivé, se lia de sympathie avec tous les musiciens de Bagnères, et sa supériorité, qui éclata dès les premiers jours, lui soumit les autres intelligences, les mitres volontés; il organisa des concerts, les dirigea, et répandant au sein de ces réunions la vie et l'animation que les hommes éminens portent partout où ils passent, il devint centre pour ainsi dire.

Quelle dut être la joie de la jeune fille !

Eh bien, faut-il le dire? celte joie n'allait pas sans quelque regret caché. Une mère disait un jour : « La première fois que je vis mon petit en- « faut, qui était adossé contre mes genoux, se f détacher, se mettre en mouvement et faire * un pas, je pleurai de chagrin en même temps « (pie de bonheur: il commençait à pouvoir se <t passer de moi. » Ce fut quelque chose de semblable à celle divine jalousie maternelle qui

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ni^ila l'ùmo do la jcmio (illc à la vuo do l'ossor qiio prenait Aloys ; elle n'avait pas dcniandé'aii ciol d'autre récompense; c'était l'onvrago, c'était le rovc de trois ans de sa vie , et ce rovo réalisé, clic on soniîrait. Pauvre cœur humain!

Cependant la saison des eaux ayant amené à Bagnères une troupe de musiciens distingués de Toulouse, on lit à Aloys la proposition d'exécuter sa symphonie : il accepta.

De nos jours, un artiste illustre a traduit en musifpie, sous le litre de Siiuiplionie fantasiiqîie, l'histoire d'une passion terrible et profonde: semblable en cela à tous les maîtres de l'art, à Beethoven, Haydn, Weber, qui se sont servi de leur langage, l'harmonie, pour décrire leurs sentimens , ou morne les événemens de leur vie, et dont les grandes compositions instrumentales peuvent pres((ne toutes se raconter ainsi que des poèmes. Aloys, lui aussi, avait mis là toute son ame : les chants composés pendant sa démence en étaient la base musicale, ses malheurs le fondement poétique. Dépositaire de son amour, de ses terreurs, la symphonie se partageait, comme son existence, en quatre grandes divisions : chaque morceau représentait une phase. La première partie peignait la démence; elle était sombre, agitée, un peu bizarre : inspirée par la convalescence, la seconde en avait tout le charme mélancolique : son retour à la vie , son cœur s'ouvrant à l'amour, la terre renaissant au souflle du mois de mai, printemps de la nature, printemps de la tendresse, il avait peint toutes les floraisons à la fois, et çà et là, à travers les chants, passaient et repassaient des accords de harpe éolienne , délicieux souvenir

de leur premier entrelion. Dans le troisième morceau , plus (rindividualité encore: sa folie avait pour ainsi dire été vaincue par Edith, le jour du baptême ; il s'elForça de caractériser ce combat entre son bon et son mauvais génie ; il reproduisit ses angoisses, sa fureur dans la querelle avec son père, ses abaltemens désespérés après sa rechute, jusqu'au jour où Edith accourant jetait son honneur dans la balance pour sauver celui qu'elle aimait; et là, électi'isé par ce souvenir, il avait fait jaillir un chant d'une telle beauté , que le dévouement de la jeune fille n'était pas plus beau. Sa vie s'arrêtait à ce point, mais sa symphonie n'était pas terminée; restait encore la quatrième partie: un hymne d'adoration et de reconnaissance, telle devait être la conclusion naturelle de celte douloureuse histoire musicale; mais, soit caprice d'artiste, soit impuissance de rendre tant de bonheur, soit plutôt cet attrait inexplicable que les idées tristes ont toujours pour les imaginations jeunes, et qui tient à l'inexpérience de la douleur, Aloys avait fini par un chant de mort, comme si Edith ou lui fût expiré, et cette œuvre d'amour et de passion s'éteignait dans les sombres harmonies d'une marche funèbre.

Le jour du concert amena une foule considérable dans la salle de spectacle de Bagnères : l'œuvre et l'auteur soulevaient une ardente curiosité, on racontait le malheur d'Aloys, on y ajoutait, mille circonstances singulières, propres à répandre sur lui un intérêt mystérieux. Cette symphonie, disait-on, était sortie tout entière de son cerveau sans qu'il sût les premières règles de la musicpic, pendant les accès de sa folie; le délire

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lui .'ivail servi de mnîtro; ot, nncmi à la raison, il avait ti'oiivc' un clior-d'œuvro qu'il avait créé et qu'il no connaissait pas.

A peine Edith fut-elle enlréo dans la salle , qu'elle se sentit piise d'une sorte d'éblouisscment; son trouble prêtait un aspect nouveau à ce qui se passait autour d'elle. Ce théâtre qui se remplissait peu à peu, un musicien qui accordait son instrument, un pupitre apporté sur la scène, les artistes arrivant un a un et allant s'asseoir à leur place, ïe nom d'Aloys prononcé dans les loges voisines, tout devenait pour elle un sujet d'émotion. A huit Jieures, une petite porte placée au fond s'ouvrit, et l'on vit paraître un jeune homme vêtu de noir: — C'est lui! cent lui! dit-on de toutes parts. Cctait lui en effet : il était si beau , il semblait si jeune , sa taille frêle, sa palenr augmentée encore par les lumières, jetaient sur toute sa personne quelque chose de si triste, qu'à son arrivée uu murmure d'intérêt parcourut la salle entière. Il s'avança près de la rampe, et salua; des applaudissemens se firent entendre. Edith était tremblante de joie et de saisissement. Le voilà donc enfin ce jour qu'elle avait tant appelé; le voilà à sa place celui qu'elle a aimé, deviné, créé; il est sur un trône, et c'est elle qui l'y a mis; à cette pensée, un immense bonheur se répandit dans son ûme ; mais au milieu de son ivresse se glissa une sensation bien étrange : elle ne reconnaissait pas Aloys, pour ainsi dire. Etait-ce l'éloignement? était-ce parce qu'un homme placé devant une rampe , même sans être défiguré par le fard , sans jouer un rôle, ne paraît plus le même cependant? Je ne saurais le dire ; mais il lui sembla que le

jeune homme qu'elle voyait là, et qui saluait, n'était pas ou n'éU\il plus l'Aloys qui l'aimait; pour la première fois elle sentit que lui et elle faisaient deux. Aloys, de son côte , éprouvait ce qu'il n'avait jamais encore éprouvé : chef d'orchestre habituel des concerts de la ville, il s'était réservé le soin de diriger l'exécution de sa symphonie; mais au moment où il atteignit son pupitre et prit le bâton d'ébène, à l'aspect decette foule que son nom avait rassemblée, de tous ces artistes dont les yeux étaient fixés sur les siens, et qui n'attendaient qu'un geste de sa main pour obéir, en se voyant ainsi seul au dessus de tous, l'orgueil, l'orgueil de son père lui remplit le cœur; cette baguette lui sembla un sceptre, il se sentit roi !

Le premier, et surtout le second morceau furent écoutés avec une faveur extrême; la fraîcheur naïve des idées, le sentiment vrai et fin qui les avaient inspirées, arrachèrent à l'assemblée ces doux murmures de sympathie qui sont les bravos de l'âme. Mais Edith! Edith! ce qui n'était que musique et sons pour les autres était un langage pour elle; née d'une larme ou d'un sourire, chacune de ces phrases musicales avait UD sens, chaque note était une parole, chaque parole un souvenir ; elle entendait sous cette harmonie la voix d'Aloys (pii lui disait : Je l'aime ! je t'aime ! \L\\(i le voyait pleurer, souilrir , adorer ; enfin, à la troisième partie, quand, après les tilaillemens de la lutte, apparut le chant sublime inspiré par son sacrifice d'auîour; quand Aloys, luurnant tout à coup vers elle sou œil étincelant, éleva la main avec enthousiasme, et lui dit par le regard : Voici voire ouvratje ! quand la mélodie

j:iillit cnliii, cl (ju'nvoc ollc los ;ip|)laii(lissom<Mis |)arlir(Mil (le tous côlc'S , Edilli , vainciio par son cinolioii, n'cui que la forco de se cacher au fond de la loi^e, ei elle fondit en larmes.

Le qualrièine morceau excita une admiration plus i^rande encore : ce n'était plus un(; foule qui récompensait un homme , c'était un homme qui entraînait une foule ; on voulait à la fois applaudir etentendre; ons'indignaildesinierruptionscomme d'un blasphème, et on interrompait sans cesse, jusqu'à ce qu'enlin l'enthousiasme éclata en iranspoits irrésistibles qui n'attendirent pas la lin de l'œuvre. Alors une sorte d'ovation commença pourAloys; tous les spectateurs étaient debout, toutes les têtes se penchaient hors desloi^es; les musiciens applaudissaient sur leurs instrumens. Tremblant, un nuage sur les yeux, il s'avança pour saluer; mais la crise était trop violente, il tomba évanoui. On l'emmena : l'intérêt et l'admiration redoublèrent; c'étaient des cris et des trépignemens; les regards se fixaient sur la petite porte du fond , ou suivaient les artistes qui allaient et venaient de la scène à la salle voisine; on les interrogeait tout haut : L'auteur ! l'auteur ! Après quelques secondes, il reparut, il reparut presque porté sur les bras, essayant de sourire, mais égaré, défait, et pour ainsi dire foudroyé par ce triomphe.

Edith, en le voyant, s'avança sur le devant de la loge, et le regarda avec anxiété ; mais lui , il ne jeta les yeux sur elle que quelques secondes après, et comme par réflexion : venait-il donc d'apprendre des sensations plus violentes encore que celles de l'amour ?

xn

Le prisonnier de Venise qui , enseveli dans les cachots du palais ducal , n'avait pas vu le jour depuis seize ans, et que l'on porta sans transition à la lumière du soleil, ne fut pas pris d'un plus éblouissant vertige qu'AIoys, ravi tout à coup à son obscurité, et jeté violemment au milieu du triomphe : la veille à peine un homme, le lendemain presqu'un grand homme! La passion dévorante qui dormait au fond de son ame s'éveille : la vanité fait irruption dans sa vie; l'art, l'existence, l'amour, tout lui apparaît sous un nouvel aspect.

Quand il avait écrit la symphonie , il l'avait écrite naïvement, pour qu'elle fiit belle, et non pour qu'elle fût admirée , heureux près de sa muse comme on l'est auprès de la femme aimée, sans avoir besoin de témoins pour écouter vos paroles

(l'amour : mainlenant il lui hwn des admirateurs, la foule; il a goûté le fruit défendu, il en a soif, il en a faim. Aloys n'avait pas une de ces ambitions faciles à contenter qui se nourrissent d'un triomphe pendant des années entières, et ne trouvent dans un premier succès que le droit de ne pas en chercher d'autres; pour lui, insatiable, il n'y a point de passé , point de présent, il n'y a que l'avenir. Que lui importe la symphonie de la veille ? Elle est faite, à une seconde! Dès lors, et sans qu'il s'en aperçoive , une révolution se fait dans son cœur; l'intérêt de sa vie se déplace : avant ce jour, Edith et la musique ne formaient pour lui qu'une même chose; la musique traduisait sa tendresse, elle lui servait de langage auprès de la jeune fille; ce n'était qu'une autre manière d'aimer : maintenant sa passion d'artiste se détache de son amour, et prend une vie personnelle; l'art n'est plus un consolateur, c'est un maître , un maître qui demande à son esclave la moitié de son existence , et la vanité , pour soutenir l'esclave, lui crie : Un nouvel ouvrage , un nouveau succès ! Penché sur sa table, des journées entières s'écoulent pour Aloys dans cet ardent travail de l'intelligence dont le besoin s'accroît à mesure qu'on le satisfait, et la nuit, en descendant sur son papier, lui apprend seule qu'il compose depuis dix heures, et qu'il n'a pas été chez Edith ce jour-là; son art , (|ui jadis l'aidait à attendre le moment de voir la jeune fille, maintenant la lui fait oublier : peutêtre ne l'aime-t-il pas moins, mais il ne l'aime plus seule; pour la première fois, il y a en lui (pielque chose qui n'est pas elle, qui est autant qu'elle. S'il se rencontre dans la vie de l'artiste un mo-

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mont d'extase et dViiivrement , c'est celui où, nprcs un \oivj^ cl iiirriicluciix labeur, il s'<''crie euiiii counne Arcliimèdc : Je l'ai trouvé! Aloys , depuis dix jours, était arrête dans sa nouvelle composition par un obstacle infranchissable; il avait ridée, il la sentait, elle était là, mais un voile l'eu séparait, et tous ses elVorts pour le soulever n'aboutissaient qu'à une impuissante colère, quand un matin, au moment où il n'attendait plus rien : La voilà! dit-il tout à coup; le nuagie se dissipe, et la mélodie lui apparaît, pure, lumineuse, entière. 11 se met à l'œuvre ; la téie en feu , respirant à peine, il écrit; les feuilles se pressent sous ses doigts; encore quelques instans de ce travail inspiré, et l'œuvre sera complète; soudain on frappe à la porte. — Qui est là? dit-il avec une sorte de colère.

Un paysan entra , tenant une lettre ; elle était d'Edith:

« Aloys, je suis aujourd'hui, je ne sais pourc quoi, tourmentée d'une profonde tristesse, cela « me fait mal et m'cfti-aic : venez, j'ai besoin de « vous voir; mais tout de suite : venez, venez.

c Edith. »

— C'est bien , répondit Aloys ; je vous suis.

Demeuré seul, son premier mouvement ne fut pas de se lever et de partir; mais, immobile, silencieux , il regardait la page commencée avec douleur et les larmes dans les yeux. S'arracher à son idée chérie et la perdre pour toujours en la quittant! Une hésitation pleine d'angoisses se peignit sur ses traits , et déjà même il étendait la main vers

liiV» EDITH

sa plume, comme pour reprendre son travail; mais loulàcoiip, les molssuppliansde la lettre d'Edith revenant à sa mémoire, cette lueur, cet éclair d'inî^ratitude le remplit d'épouvante, et , indigné , honteux de lui-même , il courut précipitamment chez la jeune fdle. Jamais sa passion ne fut si expansive, jamais il ne trouva de paroles plus pénétrantes et plus émues : il avait besoin d'expier à force d'amour cette seconde d'apostasie où il avait mis en balance la doideur d'Edith et je ne sais quel misérable arlangement de sons ; il lui demandait pardon tout bas par ses caresses. Que de fois dans les plus tendres commerces y a-t-il ainsi des confessions muettes où le repentir seul parle sous la forme de la tendresse î

Cette faute si légère, et qui semblait si pleinement réparée, était irréparable : pour la première fois l'amour de l'art avait osé se mettre en parallèle avec son amour pour Edith; ce sentiment de préférence pour le travail avait existé, quelques instans à peine il est vrai , mais enfin il avait existé , et , une fois né , une fois tombé dans notre âme , un sentiment ne meurt que quand il a fait son temps. Or deux passions dans le même cœur sont deux ennemis irréconciliables , car toutes deux elles veulent tout. Quelque temps elles marchent cote à côte paisibles ou s'attaquant à demi; mais qu'il se présente une circonstance, et elle se présentera, dans laquelle leurs intérêts, déjà si dilférens, deviennent contraires, la lutte éclate, lutte acharnée où il faut que l'une des deux tue l'autre; et la plus jeune porte avec elle un droit terrible et souverain, le droit du dernier venu.

Une lettre qu'Aloys reçut de Paris amena celle ci'ise :

ni: lALSKN. mu

« Vous souvonoz-vous , mon clierAloys, d'avoii- « cil poiircîunaradodansvolreinnisondcconimcrcc; t un i^rand gairon aclif, coloré, blond, vii^ou- « F'cux, qu'on disait un peu personnel, et qui pro- « jetait toujours de vastes entrepiises? c'est moi. « Depuis ce moment nous avons tons deux ronipu € notre cliaîne, et tous deux nous devions la rom- « pre : vous aviez l'imagination créatrice et la tête « ardente, vous êtes devenu artiste; j'avais du «t romanesque dans le positif, je me suis fait spé- « culateur : à vous la gloire , à moi l'argent ; selon « le pied, la chaussure. Aujourd'hui le hasard « nous réunit encoïc, et cette fois, j'espèie, pour < notre bien : je puis vous être mile, vous m'êtes « nécessaire ; voici comment : la pensée m'est ve- « nue de créer un grand établissement musical , « dans des conditions tout à fait nouvelles; entrer « dans les détails serait trop long, et d'ailleurs le t prospectus que je joins à cette lettre vous les « dira. J'arrive donc sans préambule aux deux « seuls faits qui vous intéressent : les fonds sont « réunis, et je vous offre le titre de directeur ; je « serai l'homme d'affaires, et vous l'homme de ta- € lent. Comme vous vous étonnerez peut-être que «j'aille chercher si loin un associé, et que mon « empressement pourrait vous faire suspecter la « bonté de l'entreprise, je dois m'expliquer sans « détour : ce n'est pas par amitié pour vous que « j'ai pensé à vous, il y a ici dix hommes de mé- « lite avec qui je suis lié plus intimement : ce n'est « pas pour voire talent, je n'ai pas entendu votre « symphonie, et je n'entends rien en musique; * c'est donc, c'est..... en affaires il faut parler « net , c'est pour votre folie passée. Je ne vous de-

« mande pas pardon de ma franchise d'expression ; « vous ne pouvez croire que je veuille vous bles- « ser, puisque j'ai besoin de vous, ilcvenonsà no- « Ire affaire.

« Dans loule spéculation , il importe avant tout « de frapper le public au début par quelque chose « de nouveau, de singulier; le succès est là. Eli « bien ! votre nom mis à la tète de noti'e entreprise « en assure la réussite. Il y a des malheurs heureux, « et vous avez eu dans votre folie la plus admirable «infortune du monde; nous auti-es faiseurs de (c prospectus , je nous mets au déh d'en faire un « pareil. 11 n'est bruit que de vous dans Paris; tout «r le grand monde revenu des eaux parle avec cn- « thousiasme du jeune homme qui a passé par la « démence pour arriver au génie; on cite Gréiry , « Malebranche, qui avaient dans leur enfance un e voile sur le cerveau , et dont une fièvre cérébrale « a fait de grands hommes; on vous appelle, ou « vent entendre votre œuvre; pour réussir, vous « n'avez plus besoin que.... de talent. Venez donc : <r des appointemens honorables, l'exéculion de « votre symphonie confiée aux premiers artistes , € un opéia presque assuré, voilà ce que je vous « ollre : un engagement de trois années, voilà ce « que je vous demande. Si vous me refusez, c'est « (pi'on vous aura fait d'autre part des propositions « plus brillâmes; alors vous aurez raison <le me « lefusor, ei bonne chance. Encore un mot : pour « moi ou pour un autre, ne tardez pas à venir; « différer, ce serait tout perdre.

« Jules Favard. »

Celle lettre arrache Aloys à lui-même :cc qu'elbî

l)i: IALSE>. iî)|

a (lo pusiiil" eiinummc encore son iniapfinalion on r;iisanl (\o son talent (|nel(|no chose de iii;oni'en\ eoniine nn fait, d'exact connue nn cliillre; il pi'ononce lont bas le nom d'Iiomnie de génie , et i'orj^ueil Ini déconvrant nn avenir nonvean, le précipite en mille pensées do domination et de gloii'C. — Paris m'appelle! s'écrie-t-il : le voilà donc onvert devant moi ce théâtre cpic j'implorais si ardemment! 0 mes beaux rêves d'art, vous allez donc vous réaliser ! ô ma chère syniphonie, je vaist'entendre cnlin, t'cntendre reproduite par cent talens créateurs ; je vais te voir sortir de leurs mains dans tonte ta lorce, dans toute ta beauté, telle que tu m'apparaissais! Paris m'appelle! Paris! je ne sais par quel enchantement ces rues que je ti'ouvais si sondjres, celte ville qui me semblait si triste , renaissent dans ma pensée brillantes, pleines de Inmièie et d'éclat. Ah! c'est que je n'y étais rien alors, et maintenant, maintenant, il m'appelle! Quel tribunal! avoir poui* juges, non plus une assendjb'-e de feiîimes ou déjeunes gens frivoles, mais les maitres de l'art, les penseurs, les poètes ! Être admiré par tout ce que l'on admire ! arriver en lace de ce public qui a consacré les plus hautes renommées, devant lequel s'inclinent toutes les gloires , etqui, semblable au sénat de Ginéas, rappelle une assemblée de rois ! airiver en face (h; lui, seul, à vingt-deux ans, le trouver d'aboi-d froid comme un juge, presque hostile comme un adversaire, et alors, engageant avec lui une noble lutte, l'animer j>eu à peu, l'enirainer, le soumettre, et l'amener enfin a ses pieds, indocile et frémissant encore ! Oh! mon cœur, pourras-tu suilire à tant d'émotions? Adieu, montagnes et solitudes; adieu, ma-

^nificoncc sereine dos ij^rands spectacles de la nature ; ma vie n'est point avec vous ; Paris m'appelle , je pars !

Tout à coup, au milieu de cet impétueux essor d'espc'rances, il s'arrête; un souvenir vient de traverser sa pensée, ie souvenir d'Edith : jamais à un entraînement plus éperdu ne succéda une réaction plus puissante ; la crise est décisive ; voilà les deiiK ennemis en présence : lequel triomphera? l'orgueil ou l'amour? Edith ou la gloire? Car de songer à les concilier tous deux, et à ne s'éloigner qu'avec Edilh, avec sa femme, il ne le peut; son malheur encore récent, sa rechute, les habitudes de M. de Falsen, la tendresse d'Edith pour son père, tout est obstacle pour un tel projet : ainsi, nul moyen d'éviter la lutte , il faut choisir, il faut partir seul ou rester. — Partir! briser cet amour qui ne lui a pas fait défaut un seul jour dans ses souffrances ; mettre trois années entre elle et lui! trois années sans entendre cette voix, sans presser cette main, sans se reposer sur ce noble cœur! ne plus se dire chaque matin : Je la verrai ce soir: ne plus se dire chaque soir : Je l'ai vue aujourd'hui! être triste, être heureux, et ne plus l'avoir là pour lui confier peine ou joie! Oh ! comment pourrait-il supporter cette séparation, puisqu'il n'en peut supporter la pensée? D'ailleurs , en a-t-il le droit? est-illibre? ne l'a-t-elle pas enchaîné à elle en se donnant à lui? Le jour où il accepta le sacrifice de son honneur , ne fit-il pas le serment tacite de lui consacrer chaque instant de sa vie? Sa conscience et sa tendresse parlent le même langage , il doit rester, il veut rester.— Rester ! avoir dans le cœur et dans la tête une passion d'artiste qui vous dévore; être devenu fou

poui' l'avoir rrlouU'o, et I;i rcfoiilrr oiiroivî une fois î n'avoir qn'iiiKî idolo, l'art, ol vcnoncov à l'nrlî avoir voeu le plus beau don de Dieu, le i;(''nic , et élonffer son £;énie! avoir rcvé une i;ra!id(î renommée , et qnand elle est là , qu'elle vient audevant de vous, que vous n'avez qu'à étendre la main pour la saisir, la rejeter et pour toujours î Le soit n'offre pas deux fois à un homme de telles occasions de célébrité. Au moins, s'il ignorait la p;loire! mais il la connaît, il connaît l'enivrant sourire de la multitude, il a savouré tout un jour ces joies qui vous font vivre une heure en une seconde, et, après un jour de triomphe, il faut retomber pour tout le reste de sa vie dans un village, retomber misérable, obscur, inconnu!

— Eh bien! s'écria-t-il avec l'excitation fébrile mais courageuse d'un homme qui veut se cacher à lui-même sa propre pensée, eh bien! je serai inconnu; qu'importe? qu'importe qu'il y ait un musicien de plus ou de moins dans le monde ? Qu'est-ce que la gloire auprès de la conscience d'avoir bien fait? celte gloire même , sais-jc bien ce qu'elle est? n'empoisonne-t-olle pas plus d'années qu'elle n'embellit de jours? D'ailleurs ma part n'est-elle pas assez belle, mon existence assez remplie? Ce village n'est qu'un village, mais Edith y demeuie; je vivrai près d'elle , mon nom sera le sien, je lui paierai ma dette de bonheur, et je serai heureux!

11 put à peine achever ces paroles étouffées et <]émenties par ses larmes; l'orgueil était vaincu cependant, la passion désintéressée triomphait , quand l'égoïsme, dont la cause n'est jamais complètement perdue dans l'àme humaine, souilla au cœur du jeune homme un de ces sophismes infer-

lî)4 F.DITII

iiaux qui endorment les consciences f.jiblescivous précipitent dans le mal ([uc vous voulez commettre, en vous permettant de le commettre sans remords.

— Que dis-je , malheureux ! etqu'allais-je faire ? reprit-il tout à coup; renoncer à la gloire pour obtenir Ediili? mais c'est la perdre à jamais! Si je m'enfouis dans ce villai^e, je fais une tache éternelle de ma folie, je fais un abimc de Tintervalle qui nous sépare! Mon malheur est de ceux qui ne se prescrivent pas; il faut une réhabilitation , il faut conquérir Edith pour l'obtenir. Je pars! Soutenu par mou amoui', quels prodiges me seront impossibles ! Je travaillerai , je lutterai , et quand , après trois ans d'elToits infatigables, j'aurai enfin gagné un nom ; car, je le sens, l'avenir est à moi ; alors je r^^viendrai, je reviendrai digne d'elle, racheté, parla gloire, du péché démon infoitune, et courant chez son père, je lui dirai : — Voilà ce que j'étais, voilà ce que je suis : me la refuserezvous? Oh! je pars! >

Ainsi, rusant avec sa conscience, s'étourdissant par celte misérable argutie , couvrant son abandon d'un masque de dévouement, Aloys sacrifiait Edith, au nom de la reconnaissance même, lorsque lo ha~ sard mit à nu cette dernière et honteuse rosaourcc de la })ersonnaliié.

Depijis le jour où Edith était devenue plus que sa sœur, elle lui avait montré des trésoi'S de cœur qu'il ne soupçonnait i)as; mais, en yiéme temps aussi, il avait cru découvrir dans cette riche et belle nature une tache, un désiiccord, quelque chose enfin qu'il eût voulu ne pas y voir. Pieuse jusqu'à l'austérité, pure jus(]u'a la rigueur, Edith

DB ialsi:n. I01>

:n'aii deux amis toujours prêts à ravorlird'nndant;er, deux juives toujours prêts à la punir d'une faute : sa conscience et Dieu : et cependant Aloys ne surprenait jamais une expression de rcî^ret sur son Iront, une larme dans ses yeux, rien qui ressemblât au repentir : arrivait-il auprèsd'ellc, c'était un visage souriant qui raccueillait, c'était un regard joyeux qui allait au-devant de son i*egard ; elle semblait à l'aise dans son amour comme si son amour eût été légitime. Eh bien ! une acceptation si libre de sa faute déparait la jeune liile aux yeux d*Aloys; elle lui en paraissait moins noble et moins pure. La voir baignée de larmes lui eût déchiré le cœur, la voir calme et indiflercnte le blessait. JNo- Ire amour ou notre amour-propre a tellement besoin d'une auréole autoui- de la femme préférée , qu'à peine lui pardonnons-nous la faute même que nous lui avons fait commettre.

Un jour il disait à la jeune lille qu'il viendrait le lendemain exécuter avec elle une sonate deWeber; elle lui répondit :

— Ne venez pas demain, je serai absente.

— Où allez-vous?

— M. Riégo m'attend.

— M. Riégo ! répliqua-t-il assez vivement; pourquoi donc?

— M. Riégo, depuis que je me connais, veut bien diriger ma conscience.

Aloys ne put réprimer un mouvement de surprise : pressé d'une in({uiète curiosité , il reprit, non sans embarras :

— Je vais vous paraître bien hardi, peut-être , clière Edith; mais, dites-moi, est-ce la première; fois depuis depuis six mois que vous vous ren-

dez auprès de M. Riégo comme auprès d'un minislie de Dieu ?

— Je l'ai vu il y a quinze jours.

— Il y a quinze jours.

— Oui , et je lui ai tout dit.

— Tout?

— Tout.

Le jeune homme se tut, mais alors il s'expliqua un fait qui l'avait souvent étonné comme un mystère et irrité comme une offense : dès que le hasard le réunissait avec le prêtre , il rencontrait toujours ses yeux attachés sur lui : le jour de l'exécution de la symphonie, Riégo était parmi les assistans, mais seul il n'adressa aucune parole d'éloi^es à l'artiste, se mêlant toutefois aux groupes (jui l'entouraient, scrutateur et silencieux. Dans une réunion chez le préfet où ils se retrouvèrent, même attention inquisitoriale ; et , pendant la soirée, Aloys, parlant à un ami de ses projets de départ, crut remarquer que le prêtre l'avait entendu, et le regardait d'une façon étrange. Cette conduite se justifie maintenant d'elle-même : Riégo sait tout. 11 sait tout î mais ne va-t-il pas s'interposer entre eux? N'accusera-t-il pas auprès de la jeune lille une détermination dont il ne connaît pas le motif? ne s'opposera-t-il pas à ce dépait ?

A l'idée de ne point partir, maintenant que sa résolution est prise, la tête de l'orgueilleux se perd , et, sa passion s'irritant par l'obstacle, il se (létern)ine à la démarche la plus singulière, la plus ingénument égoïste ; il va chez le prêtre lui demander son silence et sa neutralité: — M. Riégo compromettrait notre avenir en voulant l'assurer

DE lALSEN. 107

se (lil-il. — Et affermi par ce nouveau sopliisme, il se dirige vers le presbytère.

Huit heures du matin venaient de sonner, quand il arriva; mais à peine entré, à peine en laee du prêtre, il se sentit saisi d'un embarras invincible. Cette figure austère, devenue phis austère encore à sa vue, cetle physionomie solennelle qui était celle d'un juge, ce coup d'œil interrogateur qui semblait toujours fouiller au fond de l'àme, commencèrent à troubler la conscience du coupable, et firent tomber tous les brillans mensonges dont il se berçait depuis quelques jours : il lui sembla qu'il pénétrait dans le sanctuaire de la vérité.

Le prêtre se leva et lui olTrit nn siège, sans lui demander le but de sa visite, sans lui rien dire, le regardant fixement : ils s'assirent; même silence; Riégo paraissait attendre à dessein que la première parole vînt d'Aloys; mais Aloys était gêné , il hésitait, il attendait aussi. Enfin le prêlre lui dit de celte voix accentuée qui tirait une singulière puissance de sa lenteur même.

— Je vous écoute , Monsieur.

Aluys commença :

— Vous donnez des soins à M^ie de Falscn ?

— Oui , Monsieur.

— Vous êtes son ami , son guide , et elle ne vous cache rien?

— Je l'espère.

— 11 est un secret d'où dépend le bonheur de 31'i*î de Falsen , et trois personnes seulement sont dépositaires de ce secret , moi , elle et vous.

— Que voulez-vous dire, Monsieur? je ne vous comprends pas.

— Je vais donc parler sans détour ; M'i*^ de Fal-

son a une affection profonde dans le cœur, et elle vous l'a dit.

— Monsieur, répondit Riégo d'une voix sévère, vous êtes bien jeune, et votre jeunesse seule peut servir d'excuse aux paroles que vous venez de prononcer : il est possible que W^^ de Falsen se soit confiée à son conl'esseur; quant à moi, je ne sais rien.

— Ne nous irritons pas inutilement. Monsieur : cette affaire est trop grave pour que vous feigniez de ne pas m'en tendre.

— Eh bien! dit soudain le prêtre, comme un liomme qui vient de prendre une résolution, eh bien ! soit ! — Puis, se rapprochant d'Aloys, et avec une expression marquée : — Alors, Monsieur, qui vous amène ici ?

Là était le point difficile.

— Pardonnez -moi si j'hésite, dit-il à Riégo; mais... cet entretien est d'une nature si délicate....

— Je suis habitué à tout entendre, et, je crois, à tout comprendre; parlez....

— Vous étiez chez le préfet le jour où un de mes amis parla d'une place que l'on m'offre à Paris.

— J'y étais : mais cela ne me dit pas ce qui vous amène.

— J'ai craint que... trompé par votre affection pour M'ic Je Falsen , vous... vous....

— Achevez , Monsieur î

Et Riégo le pressait de la voix et du regard.

— Je venais....

— Vous veniez?...

— Je venais près de vous pour....

— Pour?... Vous gardez le silence? C'est donc à moi de linir votre pensée. Voici ce qui vous amène :

l)i: FALSEN. lOî)

VOUS nvcz su que W^^ do Talson m'avail l'ail l'avou (le sa faute; vous avez cru (|ue je m'armerais (U; cet aveu pour lui iuiposer ee mariai^'e, à elle, comme un devoir de chrrtienne, à M. de Falsen, comme un devoir de pcre ; et vous, Monsieur, qui ne voulez pas de cette union , vous êtes venu chez moi , prêtre, pour me prier de ne pas li*ahir le seci-et de la confession; en d'autres teimes, pour me dire : INe mentez pas à vos seruKMis, ne faites pas un sacrilège !.... Voilà pourquoi vous êtes venu.

— Que dites-vous?

— Je dis ce qui est. On ne peut pas faire une plus mortelle oll'ensc à un ecclésiastique ; et comme toute offense mérite une punition , vous aurez la vôtre, Monsieur. Il y a trois ans, étant à l3ayonne, en habit de laïc, je fus insulte gravement dans la rue par deux mililaiies; moins gravement que par vous cependant, car cette insulte n'atteignait que le corps; mais, cjnporté par une honteuse colci-e, oubliant mon caractère sacré, j'arrachai l'arme de l'un deux et... le sang coula sous ma main.

Apres une courte pause, il continua :

— Si mon crime était connu de l'archevêque, <lemain je serais dégradé de mes saintes fonctions, demain je serais ignominieusement chassé : eh bien î Monsieur, le jour où je trahirai votre secret, allez trahir le mien.

A mesure qu'il était arrivé aux points qui devaient l'émouvoir ou l'irriter le plus, le prêtre avait ralenti sa parole; mais une pâleur excessive trahissait malgré luises agitations. Aloys fut frappé» par cette scène imprévue : ce qu'une telle action

avait de chevaleresque saisit son imagination d'arlisic; cette douleur qui se dominait elle-même le loucha de regret, et avec un chaleureux abandon, avec une expression sentie de repentir: — M. Kiégo, dit-il, je vous demande pardon !

Mais soudain Riégo, qui s'était contenu jusqu'alors, changea de physionomie, de langage, et emporté par une force irrésistible et sainte :

— Que me parlez-vous, Monsieur, de pardon et d'oUense ! Croyez-vous donc que ce soit cette insulte qui m'agite ainsi? Qu'est-ce, pour un serviteur de Jésus-Christ, que la vaine injustice d'un homme? Ce n'est pas moi que vous avez offensé, ce n'est pas à moi qu'il faut demander pardon !.... Ah ! je ne puis plus contenir les mouvemens de mon cœur! Dieu lui-même m'ordonne de parler. Dieu , qui vous a donné le triste courage de venir me dévoiler vos honteuses craintes, pour que je pusse sauver la malheureuse Edith. Vous ne vous attendiez pas à trouver en ces lieux un tribunal ; mais c'est ainsi que le Seigneur confond le coupable; et puisque vous êtes venu me chercher, écoutezmoi, pécheur, écoutez!

Le prêtre devint si grand en prononçant ces paroles, que l'orgueilleux, vaincu, baissa la tête, et attendit.

— J'ai lu dans les histoires païennes qu'un homme ayant brûlé le temple d'Ephèse, ses biens furent confiscjués, sa tête chargée de malédictions, et son nom même proscrit : eh bien î le crime de cet homme, déclaré infâme par tout un peuple, n'est rien. Monsieur, auprès de votre crime. Ce que vousavez dcHruit, vous, ce n'est pas un édilice de pierre, un vain ouvrage de nos mains mi-

DE FALSEN. 201

sôrnblos; c'csl un siîlïlimc nioriuiiiont inonil, cVst lin chof-d'œiivrc de Dieu. Ah! certes, lout homme qui enseigne le mal à une créature humaine mrrite l'anathème; mais celle-là î celle-là î une àme qui, en montant au ciel, n'aurait rien eu à pui'ilier! Je suis prêtre, 3Ionsieur, je suis conlessenr ; bien des hommes se sont agenouillés devant moi, bien des cœurs se sont ouverts à moi, et, vous pouvez me croire , c'est un funeste lieu pour voir l'humanité que le trône du confessionnal: eh bien! une seule créature m'a réconcilié avec les douleurs de mon ministère; une seule m'a fait dire :

Dieu forma l'homme à son image Edith. Lu

première fois que je la vis, elle avait quatorze ans : cette figure si élevée, si candide, m'émut; et lorsqu'elle me pria de l'entendre au tribunal de la pénitence , je levai ardemment les mains au ciel pour lui demander que l'àme fût aussi belle que le visage. Elle parla : quel sanctuaire d'innocence et d'ingénuité s'ouvrit à mes yeux ! Il me semblait

lire la jeunesse de la vierge Marie Alors je

m'attachai à elle de cette alfection chaleureuse et sainte qu'inspire toujours ce qui est noble et beau ; la voir me rendait heureux, l'entendre me rendait meilleur; et je la regardais grandir avec un attendrissement mêlé d'effroi , comme un être qui n'était pas de la terre, et qui ne pouvait pas y rester.

La voix austère du prêtre s'attendrissait malgré lui ; il reprit :

— Je m'éloignai d'ici pendant quelques semaines: à mon retour, elle vous aimait. Oh ! je vous l'avoue , quand je vis toute cette sérénité virginale troublée, toute cette pureté ternie, quand je trouvai les pas-

sions humaines établies dans ce cœur jusque là sans tache, oh ! alors, quoique mon Dieu me dél'ende la haine, je vous ai haï, Monsieur, je vous ai haï comme l'esprit des ténèbres qui entra dans l'Eden et souilla par ses odieuses llatLcries l'innocence de la première femme. Vous, Monsieur, votre flatterie a été votre infortune; la séductrice d'Edith a été la pitié; car elle ne pouvait se perdre que par une vertu !

A ces paroles d'un regret pieux, Aloys sentit le remords descendre en lui , et des larmes s'échappèrent de ses yeux.

— Pleurez, Monsieur, dit Riégo en le prenant solennellement par la main, pleurez, car votre crime est sans remède; on répare l'honneur d'une femme, maison ne refait pas un ange; pleurez, car vous aurez un compte bien rigoureux à rendre au ciel! — Puis tout à coup rejetant sa main, et avec une véhémence indignée : — Eh bien ! ce n'est encore là qu'un prélude pour vous ; et , sans le savoir peut-être, sans vous l'avouer du moins, vous courez non plus à une faute, mais à un forfait! Vous avez fait une action coupable, vous en méditez une infâme; vous étiez corrupteur, vous êtes traître; vous avez perdu Edith, vous voulez l'abandonner?

— 3Ioi ! moi ! s'écria le jeune homme.

— Vous! reprit Riégo. Loin d'ici les paradoxes et les sophismes ! Déchirons le voile !.... Je vous offenserai peut-être pur la rudesse de mes paroles, n'inq>orte; c'est mon devoir d'aller chercher la véiité au fond du cœur des coupables; je fouillerai dans le votre, j'en arracherai votre ingi-alitudt; qui se cache, et je la liainerai hideuse et trem-

I)L l'ALStN. '2({ô

I>l.inlo sons vos yeux.... Piogardcz-voits, Monsieur, cl rr(''niiss('zî

Lo jiîiiiie homme U'essaillit.

— Depuis le joui' où Edilli m'a i'év(''lé son faïuï sectel, ma vie n'a en qn'nn seni hnl, mon espiit qn'nne senle pensôe : vons eonnailre. ie vons ai snivi pas à pas le jonr de voire symphonie; ; j'ai émdié snr voire visaijfe les eiïeis de l'admiralion générale ; j'ai fait parler Edith ; j'ai interroi^é voire père; je vons connais : vons éles vain î Ce n'est pas l'orgneil (jiii me votre amonr, c'est la vanii(''; la vanité, la pins mescpiine, la pins misérahle de

nos misérables passions Vons vons croyez nn

i^rand homme , et, comme tel, vons vons respectez. Tn ne t'appartiens pins, vous dites-vons; m te dois an monde , à la i^loire î Et ce village vons pèse, et vous voila délivié de tons vos devoirs par le culte de votre géni(î! Quand votre conscience vons lourmenie : — Plus lard! lui dites-vous, je reviendrai! — Plus tard ! le mot des ingrats. Pins lard, c'est jamais !... Je vons le dis, vons voulez abandonner Edith!

Aloys fit un mouvement pour parler; le prêtre l'arrêta.

— Du moins vous ne le ferez pas sans savoir ce <]ue vous faites ! Mon Dieu ! prêtez toute votrcî force à mon langage! Qu'étiez-vous , Monsieur, quand vous êtes revenu ici? une pauvre créature proscrite, un déplorable débris humain; votre malheur, il faut tout vous dire aujourd'hui, voire malheur inspirait, sinon le mépris, du moins une sorte de terreur mêlée de répugnance, et faisait reculer comme la vue de la mort; c'était injuste, mais cela était! Un seul cœur ne s'éloigna point à

204 FDITII

votre approche, celui d'Edilh; elle vous choisit comme dans une troupe de malheureux on choisit le phis malheureux et. le plus pauvre; Edith n'avait pas un sujet de larmes, elle adopta votre infortune; Edith est femme, et la plus réservée des femmes, elle n'attendit pas que vous vinssiez à elle , elle courut à vous. Troublée par votre mahidie, vous vous épouvantiez de je ne sais quelle fatalité ; elle vous conduisit au temple et vous consacra au Seigneur; votre père était pauvre, elle fit donner une place à votre père ; votre mère pleurait, elle consola votre mère. Sans doute votre triomphe ne vous a pas ôté toute mémoire, et vous vous rappelez encore votre faiblesse désespérée après votre rechute : homme sans énergie, à qui on ne pouvait pardonner d'avoir si peu de courage que parce qu'il n'avait plus de raison, vous vouliez mourir! Pour vous sauver, Edith fit un effort surhumain, elle se perdit! A chacun de vos désespoirs elle vous abandonna comme consolation une de ses vertus... Ce n'est pas tout encore : ce talent même dont vous êtes si fier, qui l'a créé? cette gloire, pour laquelle vous la délaissez, qui vous Ta faite? c'est elle , toujours elle ! Tout ce que vous avez, tout ce que vous êtes, votre jeunesse , votre santé , votre vie , votre nom , elle vous a tout donné, à vous, qui n'aviez aucun droit à son dévouement; à vous, qui n'avez mêlé à son existence que des remords et des larmes; vous, qui deviez vivre agenouillé en demandant au ciel une occasion de reconnaissance, et qui, le jour enfin venu, vous empressez ardemment de la trahir et de l'assassiner avec ses propres bienfaits ; ingrat de la pire race des ingrats, à qui

DE l'ALSEN. 2();î

rinL;r.nini(l(' viciii [\\vc, lo boiiliour, coniiiKi I(î voiiiii ;m sorjKMit mvcc la chaleur du solci! î Aloys voulut oncoi't' l'interrompre.

— Auende/, î je n'ai pas tout dit. Vous voilà ei'uelleinent renversé de voire piédestal, j^rand lioninjc d'Iiier; vous voilà bien petit, et Edith Ijieu Jurande; pouitant vous ne savez pas encore toute la distance qui vous sépare d'elle : il est un mystère... je puis le révéler, ce n'est pas à son confesseur qu'elle a confié ce seciet; il est, depuis sa chute , un mystère sublime dans cette àme ; car elle est de celles qui font des vertus même avec leurs fautes.

— Parlez!

— Vous la voyez toujours heureuse et souriante, n'est-ce pas? jamais un reproche, jamais l'apparence d'un regret : eh bien! je ne connais pas d'àme humaine qui recèle d'aussi afl'reuses ani^oisses que la sienne; à peine étes-vous éloigné, ce sourire s'eft'ace, elle accourt ici, et baigne mes mains de larmes si amères, que, moi, son juge, je suis quelquefois près de la consoler au lieu de l'accabler! Et savez-vous pourquoi elle cache ses remords, pourquoi Edith, Edith! se condamne à paraître heureuse dans le mal? c'est de peur de jeter un nuage sur votre bonheur! entendez-vous, Monsieur? entendez -vous? Elle a lait deux parts de sa vie : l'une pleine d'amertume pour elle, l'autre pleine de douceur pour vous; pour vous la joie sans trouble et l'heureux oubli de tout ; pour elle les souvenirs dévorans ! pour vous tout ce que ce sentiment a d'exaltation et de tendresse; pour elle tout ce qu'il a de fiel et de honte ! et quelle honte que la sienne î car ce n'est

pas seulement la plus pure des femmes que vous avez souillée, c'est la plus fervente chrétienne que vous avez vaincue. Sa religion trahie, son Dieu offensé, sa vie de piété abjurée, ajoutent mille terreurs à ses tortures; n'importe, elle persiste dans son amour! Je lutte de toute ma puissance contre voire funeste image ; vaine lutte , vous êtes plus fort que sa conscience , plus fort que moi, plus fort que le ciel. Oh! quand celte pensée me vient, une sorte de désespoir me saisit; car, je le sens, c'est pour sa perte qu'elle vous aime; elle sera malheureuse ! Il est des êtres que Dieu a pris tant de plaisir à former, qu'il ne leur pardonne pas leur propre déchéance; elle sera malheureuse, elle mourra malheureuse!

Comme il achevait ces mots, une ombre passa devant la première fenêtre de la salle; Aloys, qui était en face du jour, regarda attentivement; l'ombre repassa devant la seconde fenêtre.

— C'est elle !

— Edith! déjà! dit Riégo.

— Je ne veux pas qu'elle me voie ! reprit vivement le jeune homme.

— Entrez dans cette chambre; elle ouvre sur le jardin, vous pourrez sortir.

Au môme instant on frappa un coup léger; Aloys se jeta dans la chambre ; mais la porte qui donnait sur le jardin se trouvait fermée en dehors; il fut contraint de rester.

La jeune fdle entra seule dans la salle; son pas était lent, son front baissé. Aloys écarta le rideau de la porte vitrée, et la vit : sa physionomie lui fit mal ; il ne lui connaissait pas ce visage morne. Cependant Riégo , encore tout ému de la scène

DE FALSEN. 207

qui venait de se passer, semblait ne point voir la jeune fille; ses traits exprimaient mille résolutions contraires, il se parlait à lui-même : — Non, je ne peux pas la laisser livrée à cette laute! c'est son malheur dans cette vie, c'est son malheur dans l'autre; je l'y arracherai, je le veux, je le dois !

Alors, s'avaneant vivement vers Edith qui le rci^ardait en silence, il lui dit:

— Edith, avant toute parole, écoutez-moi : j'ai vu M. Aloys...

— Vous l'avez vu!

— Il sort d'ici à l'instant même, et nous avons parlé de vous.

— Que vous a-t-il dit?

— Edith, croyez-vous que si maintenant M. Aloys demandait votre main à votre père, votre père la lui refuserait?

— J'en suis certaine , il faut attendre.

— Eh bien î reprit le prêtre d'une voix solennelle, vous allez me jurer ici même de ne plus le voir jusqu'au jour où il pouira vous nommer sa femme.

— Grand Dieu! est-ce qu'il ne m'aime plus?

— Qui vous l'a dit? répliqua Riégo épouvanté de la physionomie de la jeune fille.

— Vous!... vous ne me demanderiez pas de l'abandonner si vous ne saviez qu'il ne m'aime plus.

— Qu'il vous aime ou ne vous aime pas , le crime n'est-il point le même? dit le prêtre avec sévérité.

— S'il m'aime, il a besoin de moi, et je ne l'abandonnerai pas.

— Il le faut cependant, et je vous ordonne au nom de Dieu de m'en faire le serment.

— Je vous le ferais, mon père , que je violerais ma promesse; un jour tout entier, obéissant à vos

ordres, je l'ai évité; mais quand, le lendemain, j'ai vu ses yeux tristes et pleins de larmes, j'ai couru à lui, et je lui ai <!emandé pardon; il me semblait que j'avais commis un crime; ma destinée est d'essuyer ses pleurs.

— Eh bien ! puisque vous n'avez pas de repentir, je n'aurai pas de clémence ! si vous ne vous séparez pas de lui, je vous interdis la présence de Dieu, je vous exile du sein de l'église î

— Grâce! grâce î mon pèreî s'écria la jeune fdle avec terreur.

— Renoncez à lui, ou je vous excommunie! reprit Riégo avec plus de force encore.

— Mon père! mon père! votre voix monte jusqu'à Dieu, n'appelez pas sa malédiction sur ma tête !

— Votre pardon est dans votre main; il en est temps encore.

— Il serait trop malheureux, je ne le peux pas î

— Ce n'est pas moi seul qui vous le demande, c'est votre mère , votre mère qui vous regarde de là-haut, et rougit de vous.

— Par pitié, ne me parlez pas de ma mère! Quand je pense que mon crime la trouble dans son céleste bonheur, et me sépare d'elle pour toujours, ma tète s'égare de désespoir! jp me sens si avilie! Et mon père, le soir, lorscpie je l'embrasse dans son lit, me paraît-il plus pâle que de coutume , souffre-t-il , je me dis : C'est ta faute ! et il me semble que Dieu va le faire mourir dans la nuit pour me punir. Eh bien! malgré toutes ces tortures, si l'on me disait: Voudriez-vous ne pas avoir connu Aloys, voudriez-vous ne pas l'aimer? je refuserais! Cela vous fait frémir, mon père; oui, je refuserais! Est-ce que vous croyez qu'un

ni: rALSi:>'. 2(»?)

(cl imunw juiissc v(Miir sans que Die» le veuille? Ui(''f;i) seiilil (les liirnies rouler djins ses yeux, e( i^arda un inslanl le silence; il rej)ril ensuite (l'une voix résolue .

— Edith, puisque celle passion esl invincihh» , il ne vous resle (ju'un moyen de salul : allez trouver votre père et avouez-lui tout!

— Oh î mon père en mourrait !

— J'irai donc, moi, et je lui parlerai!

— Mon père savoir que sa fille s'est déshonorée ! Mieux vaut souifrir et attendre. D'ailh'urs c'est Aloys qui doit m'obtenir de mon père; c'est a lui de pailcr quand il en sera temps.

— Est-ce que vous n'êtes pas certaine qu'il vous nommera sa femme?

— Je l'espère, mais je ne le sais pas.

— Vous ne le lui avez pas fait promettre?

— Je ne lui en ai jamais parlé.

— Mais s'il cessait de vous aimer ?

— Je bénirais le Ciel qu'il ne fût pas enchaîné à moi !

— Quoi! vous ne demandez pas chaque malin à Dieu que M. Bœhmel vous épouse ?

— Je lui demande qu' Aloys soit toujours heureux.

— Ah! que de plus coiirac^eux te condamnent, admirable enfant! s'écria le prêtre; je t'absous, je t'absous à haute voix , à la face du ciel!... Mais non, non! reprit-il tout à coup , je ne le peux pas ; ce serait un sacrilège. Edith! Edith! — Et lui prenant la main avec une affectueuse terreur: — Pensez donc , malheureuse enfant , que , si vous mouriez soudainement, vous seriez perdue à jamais !

iS.

— Je le crois, mon père , répondit-elle d'une voix entrecoupée ; mais, du moins, je ne l'aurai jamais fait souffrir.

A ce mot, le prêtre abandonna ia main de la jeune fdle, puis, d'une voix austère, mais qui tremblait légèrement, il lui dit :

— Allez donc î et que Dieu ait plus de pitié pour vous que vous n'avez de respect pour lui!

La jeune fille , en se voyant ainsi rejetée , tomba soudain à genoux devant le prêtre. Lui, assis, immobile , il la regardait en silence : son visage , qui voulait être impassible, trahissait une émotion profonde ; ses lèvres étaient serrées avec une sorte de contraction , comme celles d'un homme qui craint de parler : il ne lui parla pas. Edith, après quelques instans, se releva, et , les yeux égarés, la démarche incertaine , enveloppant sa figure dans son voile, elle sortit muette, et pleurant pendant qu'elle marchait.

A peine était-elle dehors, que la porte du cabinet s'ouvrit, et Aloys s'en élança.

— Vous étiez là?... dit Riégo avec surprise; eh bien î tant mieux !

Alors, le prenant par la main , et l'amenant à la place où était Edith :

— A genoux , Monsieur ! lui dit-il ; car il y avait ici une femme qui, bien que déchue, est encore plus (ju'une femme !

— Oh! oui, à genoux! s'écria le jeune homme avec ivresse ; je ne la connaissais pas î

— Vous l'avez entendue ; elle part chargée de Tanathème, elle part en disant : Je suis condamnée, — et pour vous elle accepte la condamnalion. 3Ionsiour, l'abandonnerez-vous ?

l)i: lALSEN. 211

— l/alKindoiiiierî rahandonncrî

— Que snis-jc? Certes, vous avez une ànie ([ui vaut dix fois moins cjue la sienne....... Deux êtres

pareils qui se rencontieraient sur la terre, ce serait le ciel. Votre amour aiïaibli ne résistera ])as à l'attente, et, quand vous pourrez obtenir Kditli , vous vous direz peut-être qu'une femme qui a été votre maîtresse ne peut pas être la mère de vos enfans; et, après avoir fait de la moralité là-dessus, vous l'oublierez , et elle, elle mourra!

— Accablez-moi ; chacune de vos paroles est une offense; mais si maintenant on me frappait au visage, je ne le sentirais pas !

— Vous allez me promettre

— Si elle n'est pas ma femme, dit Aloys en l'interrompant, c'est qu'elle me refusera.

— C'est bien. Monsieur, reprit Riégo; le jour de votre mariage, vous aurez un ami de plus.

Il se séparèrent ; Aloys était hors de lui ; il marchait à grands pas dans la campagne : musique , gloire, ambition, il avait tout oublié; une seule image restait dans son cœur : Edith ! son Edith î

Une des soiiiïranccs les plus vives pour les amcs élevées , c'est la conscience de leur faiblesse et de leur imperfection. L'homme peut ressentir des remords pour les vertus qu'il n'a pas comme pour les vices qu'il a. Combien d'enfans, autour du lit de leur père mourant, ont cherché dans leur cœur un désespoir qu'ils ne pouvaient trouver, et, à leur profonde et douloureuse honte, ont vu leurs larmes tarir en quelques jours! Qui de nous, même dans la peine la plus sentie et la plus sincère, n'a p.Ms eu trop tôt des momens d'oubli et de distraction , et ne se les est pas reprochés amèrement? Nous n'avons pas de douleur, si entière qu'elle soit, sans quelque repentir de n'en avoir pas assez.

Cet infirmilé de notre nature qui, dans les

plus légitimes regrets, se sent défaillir et ne peut ce (pi'elle veut, cette infirmité se révèle bien plus souvent encore dans les sentimens de tendresse. Notre cœur est un vaste tombeau tout jonché des restes de mille affections mortes; nous avons dit. Je vous aime, à bien des êtres encore vivans , qui sont pour nous comme s'ils n'étaient plus. Or, quand ces êtres étaient bons et dévoués , et que notre attachement n'est pas tué par une faute de leur part, mais qu'il est chassé par une autre passion , ou qu'il meurt de sa mort naturelle comme un fruit qui se fane , comme un beau visage qui s'altère , nous éprouvons une réelle douleur à le sentir s'éteindre en nous : cette aflection qui agonise dans notre sein nous déchire en se débattant au milieu des convulsions dernières. Qu'est-ce donc si cette fatale loi de décrépitude vient frapper un noble amour, un amour qui pour nous est un devoir, qui pour l'autre nousmème est la vie? Ah! il manque dans la langue française un mot qui résume plus de regrets que bien des termes d'infortune, c'est le mot dés aimer !

Adolphe , cet admirable livre, si plein à la fois de profondeur et de finesse , qu'il semble écrit par un Français et conçu par un Allemand, Adolphe ne peint pas ses soutfrances; Adolphe ne desaime pas, car il n'a jamais aimé Elléonore; sa vanité voulait une maîtresse, et il a entraîné cette jeune femme. Mais bientôt, à la place d'un plaisir, il trouve un devoir, à la place d'une liaison une chaîne ; et voilà sa vie rivée à la vie d'une pauvre crc'îalure qu'il ne sait plus que plaindre : ce n'est |)as le triste adieu fait à un noble senlimenl qui

DE FALSEN. 2ïi>

fuit, à un Dieu qui s'en va, c'est la punition de la léi^èretc dans les engagemens.

Un mois s'était écoulé depuis l'entretien que le prêtre avait eu avec le jeune homme , quand un matin, à cinq heures, et le jour n'étant pas encore arrive, Riégo entendit frapper à sa porte : il alla ouvrir; sa surprise fut extrême en voyant entrer Aloys agité, défait, les vétemens en désordre comme un homme qui ne s'est pas couché.

— Vous ici!

— Oui, moi!

— A cette heure! d'où venez-vous donc?

— Je viens... je viens.... Monsieur Riégo, j'attends un service de vous.

— Votre physionomie m'efiraie.

— Monsieur Riégo, dit le jeune homme avec rapidité comme quelqu'un qui veut s'affermir, votre autorité sur M. de Falsen est grande; il respecte en vous votre titre et votre caractère : quanta moi, je me suis relevé peut-être, et mon succès a effacé la tache de ma démence; monsienr Riégo, allez demain chez M. de Falsen , et demandez-lui pour moi la main de sa fdle.

— Comme vous êtes pale. Monsieur! dit le prêtre en le regardant avec attention : qu'y a-t-il donc?

— Rien.

— Rien? et votre voix tremble, et des larmes roulent dans vos yeux !

— La crainte de ne pas obtenir Edith.

— rson , ce n'est pas cette crainte qui vous agite ainsi. Pourquoi être venu à cette heure? Pourquoi cette précipitation dans une action si grave ?

210 KDiTH

— Je vais élic forcé de m'éloigner pour qucl- (jiies jours, el je ne veux pas partir sans que mon bonheur soit assuré.

— Votre bonheur I et vous parlez comme s'il s'agissait de votre arrêt î 11 y a là quelque mystère.

— IN'e m'interrogez pas, car je n'ose m'interroger moi-même.

— C'est mon devoir et mon droit.

— Eh bien î oui, ma voix tremble; oui, des larmes roulent dans mes yeux; oui, j'ai peur! monsieur Riégo, je me délie de moi : depuis le jour fatal où vous m'avez fait lire dans mon àme, je ne me reconnais plus moi-même ; cet infernal amour de la gloire grandit , grandit à chaque instant, il m obsède, il m'entraîne, il n'y a plus que lui en moi ; je suis encore son maître aujourd'hui, demain peut-être il serait le mien : il faut que j'cpouse Edith, il le faut.

— Vous voulez épouser Edith , ne l'aimant plus !

— Ne plus l'aimer î Gomment voulez-vous que l'on n'aime plus Edith? Donnez-moi une occasion de tout sacrifier pour elle, demandez-moi ma vie pour qu'elle soit heureuse, et je l'offre avec délices, avec enthousiasme! Ah! je l'aime encore! mais il se passe en moi des choses qui m'épouvantent; je ne rêve, je ne vois que Paiis ; même auprès d'Edith, je ne pense plus à Edith, je pense à l'art, à ce monde qui m'appelle, à ce que je serais et loi'sque, m'éveillant de ce songe, je me

dis que je suis enchaîné ici pour toujours, mon premier mouvement est de maudire l'instant où

j'y suis venu Puis alors le remords, l'horreur

de moi-même me saisissent, je me rappelle ce que vous m'avez dit , je prononce le nom d'Edith , et

I)i: TALSEN. 217

jo ni'arrusc, jo nraccnl)Io, ol jo plciiio Voilà

ma vir! voulant cl no voulant pas, torturé par

(l(Mix passions conirairos ici l'orguril là lo

devoir, partout la tlonlour'î Et mes nuits se passant, comme celle-ci, à eiTCr dans les t(Mièi)res pour m'échappcr à moi-même. Ah! il faut en Unir avec celte honteuse lutte, il l'ant éiouller lé monstre! Monsieur Riéiço, je vous le demande encore, allez chez ^I. de Falsen, et obtenez pour moi la main d'Edith.

— De quelle responsabilité terrible voulez-vous me charger?

— D'aucune. Ce qui soutient les mauvaises passions, c'est l'espoir. Si je meis entre Paris et moi une barrière infranchissable, mon cœur se soumettra.

— Et s'il ne se soumettait pas, j'aurais donc compromis le sort d'Edith?

— Je vous réponds de son bonheur.

— Savez-vous à quoi vous vous engagez?

— Je ne crois pas que vous m'appreniez rien.

■ — M. de FalseU ne donnera sa fdle qu'à un homme qui lui jurera de vivre auprès de lui.

— Je le sais.

— Ainsi, plus de gloire; cette union ne vous enchaîne pas seulement à la femme que vous n'aimez plus, elle vous sépare de ce que vous aimez.

— Je le sais.

— Elle vous en sépare pour toujours.

— C'est ce mot même qui me soutient.

— Ne vous dissimulez rien; on ne s'arrache pas une passion du cœur sans qu'il saigne.

— Eh bien î l'on soutire ; mais on laitcc (pion (loi( .

— Mais celte souffrance, il faudra la caciier?

— On peut toujours se taire.

— Mais ce n'est pas à votre bouche seule de se taire, c'est votre front , ce sont vos yeux , qui doivent tromper; vous voilà condamné à feindre le bonheur : songez-y, un regret échappé par hasard serait un crime, Edith en mourrait.

— Je le crois î... doutez-vous encore que je me dompte? Enfin, monsieur Riégo , cette démarche est un devoir pour vous : vous êtes prêtre , vous pensez , et Edith pense comme vous, qu'elle serait perdue si elle mourait soudainement; il ne s'agit plus de son bonheur, mais de son salut ; oserez- Yous le refuser ?

Le prêtre resta un instant sans répondre, puis :

— Jeune homme, donnez-moi votre main. Une telle volonté est noble; Edith a bien fait de vous aimer.

— Merci, monsieur Riégo; cette parole me donnerait du courage, si j'en avais besoin.

— Vous entreprenez une rude tâche; mais croyez-en un homme dont la vie n'a été qu'un long combat, il y a dans l'accomplissement d'un devoir plus de joie que le monde ne le pense, et vous compterez encore des jours heureux. Je vais chez M. de Falsen.

— A demain.

— A demain.

M, Riégo alla chez Edith lui porter les paroles et les projets d'Aloys; mais quel fut son étonneineiit ! Edith le pria de ne point faire la demande à son père. Inquiet , il l'interrogea :

— Vous me disiez, ma chère Edith, que c'était à lui de vous obtenir de M. de Falsen : eh bien î c'est lui qui m'envoie veis vous, c'est lui qui m'a supplié de parler à votre père; pourquoi donc vos refus ?

Elle garda le silence.

— Réponciez-moi, mon enfant : pourquoi vous opposez-vous à cette démarche ?

— Mon ami, répondit-elle enfin, j'ai besoin d'attendre....

Ces mots furent dits avec un accent qui frappa le prêtre et lui ùta la force de réi)ondre. Edith,

î>20 EDITH

en eflet, était une personne singulière: tous les sentimens légers de chngrin et toutes les émotions (Je bonheur, à peine nés dans son ûme, se montraient sur son visage, et l'animaient par de douces larmes ou par un brillant sourire; mais étaitelle saisie d'une douleur profonde, aussitôt cette figure si mobile devenait une figure de marbre; sur tous ses traits s'étendait un calme glacé, la vie se retirait an dedans. Riégo, qui connaissait Edith comme on connaît les gens que l'on aime, ne put se défendre d'une vive anxiété en voyant la physionomie de la jeune fille à ces paroles iJ'ai besoin d'uiicndre. 11 revint près d'Aloys, et lui communiqua cette réponse. — Elle a deviné la vérilé, s'écria le jeune homme.

Alors un réel chagrin s'empara de lui. Que faire? il implorait des conseils de Riégo, qui ne savait plus lui en donner. Tenter une nouvelle démarche? elle n'amènerait rien. Enfin, son premier trouble apaisé, il dit au prêtre:

— Ce n'est encore qu'un soupçon chez Edith, puisqu'elle a besoin d'attendre; il faut l'éteindni à tout prix. En ce moment, je ne serais pas maître (le moi-même; observé par elle, et sachant qu'elle m'observe, je ne pourrais lui cacher les combats de mon cœur; heureusement je dois m'éloigner pour quelques jours. Qui sait? la première explosion emportera peut-être tout le feu de cette ambition naissante, et je me sens au fond de Tàme une aniiiié si vraie pour Edith, ([ue mon amour se réveillera sans donte. Souvent l'habitude d'une vie ( ommunefane une tendresse qui ne demande qu'à renaître, et plus d'un sentiment, allaibli parla l)i'éseacc, se ravive par une courte absence.

I)i: FALSEN. 221

Aloys, (lopiiis le jour de son succès, était réconcilie avec son père; l'orgueil blessé les avait désunis, l'orgueil satisfait les rapprocha; et le propriétaire de l'usine de Bagnères ayant emmené 31. lîœhmcl à Paris pour jeter les premières bases d'une grande opération industrielle, Aloys fut chargé par son père d'aller faire quelques recouvi'emens de fonds dans les villes espagnoles de la frontière.

Cette circonstance légitimait son départ aux yeux d'Edith; il en causa avec elle, et partit. Il partit comme ces malheureux qui vont demander à la riche et puissante nature son soulUe généreux poui' leur sang appauvri, et qui, arrivés là où les conduit l'espérance, regardent chaque matin leur visage pour voir si la vie commence à y reparaître, si leurs joues jaunies se colorent. Après un mois d'absence il revient dans l'après-midi à Bagnères; il prend aussitôt un cheval de poste et court à toute bride vei'S la propriété de M. de Falsen ; mais, à mesure qu'il approche, son espoir s'évanouit et ses craintes recommencent. Qu'éprouvera-t-il près de celle qui, depuis trois ans, a été tout pour lui, et qu'il n'a pas vue depuis un mois ? IN'osant s'interroger, il précipite sa course; le haut de la maison et les peupliers d'Italie lui apparaissent; il découvre la petite tourelle, le voilà devant la grille du jardin, il remet son cheval au postillon , il sonne. Le moment d'attente et de silence ne dura pas au delà d'une minute, mais dans cette minute que de sensations! On lui ouvre la grille, il entre, il court, il bondit dans ces allées comme autrefois, plus (ju'antrefois peut-être ; comme autrefois, il s'élance après les arbres, et en arrache les feuilles

'l'2.^ EDITH

hassfs, tout en courant et en chantant. Enfin son pied touche le seuil de la maison, et les sons du piano, qui partent du petit salon de musique, dirigeant ses pas, il pousse la porte, il est devantEdith. A sa vue, la jeune fdle jeta un grand cri de joie, et sa figure s'illumina d'une éclatante expression d'amour. Aloys courut s'asseoir aiq)rès d'elle, ei les deux mains dans les siennes :

— Que vous êtes belle ! lui disait-il ! que je vous regarde î

Et alors des exclamations, des paroles pleines d'ivresse. Combien ces deux visages étaient dillérens! elle si radieuse, si doucement émue! lui si agité, si bruyant \ il se levait, il marchait, il riait. N'y avait-il pas quelque chose d'un peu convidsil' dans cette animation, dans ce changement perpétuel de discours ? ISe mettait-il pas le mouvement a la place de l'émotion ?

Cependant Edith sembla devenir pensive, et d'un ton marqué :

— Avez-vous vu de belles choses? lui dit-elle.

— Des merveilles! s'i^cria-t-il eu saisissant avec ai'deur ce sujet d'entretien. Et il commença le ré- «it de son voyage. Quels tableaux! cpiels sites! J)(djout devant la causeuse où elle était assise , il disait des airs de montagne qu'il avait retenus, il racontait les légendes du pays, décrivait les cou- 1 unies, et tout cela en un langage vif, coloi'é, avec une physionomie pleine de l'eu et des yeux étincelans; mais, je ne sais pourquoi, cet enthousiasme paraissaitlaclice, ces paroles brillantes sonnaient le Taux et le creux; on sentait un mensonge là-dessous.

Après uiupiart d'heure, il s'arrêta comme épuisé. I>a jeune lille, (|ui d'aboid récoulait avec allculiou,

l>i: FALSEN. 22r»

avait peu à peu abaissé la tôle et laissé tomber ses bras lo long de son corps; quand il eut fini, elbr ne releva pas les yeux , et sans faire un mouvement, resta muette devant lui : le silence commença. Aloys sentait sa vainc chaleur se dissiper, et, seuiblable aux voyageurs surpris par la neige, le froid le gagnait. EIFrayé, il veut rompre à tout prix ce cruel silence, il cherche autour de lui, il aperçoit le piano. — Comme il y a longtemps que je n'ai entendu votre voix , dit-il à Edith, voulez-vous ((ue nous chanlions? — Elle le regarda un instant sans lui r(»pondre; puis, avec un accent qui inquiéta le jeune homme : — Je le veux bien, ditelle; et elle s'approcha de l'instrument. Un livre de musique était ouvert devant eux à un des morceaux les plus passionnés du théâtre, le duo do Cépliale et Ptocris. 11 y a un plaisir pénétrant à chanter un chef-d'œuvre avec la femme qu'on aime; c'est un moment de divine fusion (jue celui où vous entendez votre voix vibrer avec la sienne, où vos sons vont chercher les siens pour s'y enlacer; c'est une sorte d'union de plus. Edith et Aloys avaient souvent dit ensemble ce duo; et quand ils arrivaient à la dernière phrase , saisis d'un même besoin de se regarder, ils chantaient toujours, Edith les yeux levés vers Aloys, Aloys les yeux abaissés sur Edilh ; mais ce jour-la leurs regards ne se cherchèrent point, et leurs voix ne se confondirent pas un seul instant ; ce fut toujours deux sons.

Ce désaccorxl redoubla l'anxiété du jeune homme, et il retomba presque anéanti sur son siège. La vé^ rite lui apparaissait enfin, la vérité implacable et terrible : son cœur était sec, sa tète était vide; rien , rien ! et cependant elle était là , elle l'ob^

servait; il fallait la tromper, il voulait se tromper encore lui-même î Ah î cette position était alfreuse ! Enfin, n'en pouvant plus, torturé par cette conscience de son insensibilité, le front tout ruisselant d'une sueur froide : J'échapperai à cette angoisse, s'écrie-t-il tout bas avec rage, j'y échapperai.

Edith était devant lui, il se souvient qu'elle est belle; il s'approche, lui prend la main, et ose la baiser, le sacrilège! la main s'abandonne à ses lèvres , froides et comme sans vie ; il passe ses doigts dans ses cheveux doux et brillans, et déjà il se penchait vers ce front baissé, quand tout à coup la jeune fille , qui , depuis quelques minutes , semblait une statue, se levant avec violence et poussant un cri affreux :

— Ohî non! pas cette profanation! — Et elle fondit en larmes.

— Edith! Edith!

— J'étouffe ! c'est horrible!

— Edith ! qu'avez-vous?

— Ohî mon Dieu ! disait-elle avec une voix déchirante.

Aloys était à ses pieds, cherchant à lui écarter les mains du visage.

— Ah! s'écria-t-elle enfin, le regardant en face, ne voyez -vous donc pas que je sais tout, que depuis que vous êtes là je lis dans votre ame comme si elle était la mienne , que je puis vous dire toutes vos sensations une à une? IN'èles-vous pas arrivé ici en tremblant? Ps'avez-vous pas frémi de me trouver seule? votre cœur n'était-il pas glacé quand vos paroles étaient brûlantes? n'est-ce pas pour vous animer que vous sautiez de joie, que vous vous

DE lALSEN. 22i;

efforciez (le rire, que vous éclatiez en transports?

— Kdilh , ('coulez-uioi.

— Que pounicz-vous nie diie? Oh ! je vous ai connu trop heureux, vous ne sauriez me tromper. Autrefois, quand je vous demandais de me raconter ce que vous aviez vu , vous n'acheviez jamais, vous me disiez que ce n'était pas nous aimer, vous me disiez : Parlons de nous! Aujourd'iuii de quoi m'avez-vous parlé? de légendes, de paysages, de montagnes, que sais-je? et il y a un mois que nous ne nous sommes vus ! 11 y a un inois que nous ne nous sommes vus, et vous êtes resié une heure près de moi sans pouvoir trouver un sentiment dans votre cœur î H y a un mois que nous ne nous sommes vus, et vous avez voulu chanter ! chanter!

— Grâce ! disait le jeune homme.

— Et votre voix, feignant une émotion que vous n'éprouviez pas

— Jamais ! je vous le jure.

— Malheureux ! repiit-elle alors avec une énergie qu'il ne lui avait jamais vue, faut-il donc tout vous dire? Faut-il vous dire pourquoi vous avez pris ma main , pourquoi vous avez caressé mes cheveux , |)Our(|uoi vous avez approché vos lèvres de mon iront? Le faul-il?... C'est... ah! je n'oserai jamais! Mon Dieu, ajouta-t-elle, je suis bien coupable, et sans doute de grands chàtimens m'attendent; mais jamais votre justice, si rigoureuse qu'elle soit, ne in'inlligera un supplice aussi terrible que celui que je viens de F^ibir ! Oui, ces divines paroles d'adection qui sont la religion de l'amour, ces paroles que l'entraînement justifie peut-être, mais qui me coûtent à moi tant de remords, et que je ne lui

permets qu'an prix de ma vie cleriiellc, il me les a dites sans que son cœur y lût pour rien, pour se distraire de lui-même î et, si je ne l'eusse arrêté , il allait flétrir en un instant tout notre passé, il allait trouver l'art de faire une insulte avec sa tendresse et de déshonorer une femme déjà déshonorée !.... Oh ! ma mère î ma mère ! >

A ces mots, suffoquée par sa douleur, la malheureuse enfant se renversa sur son siège , le visage caché dans ses deux mains. Quand elle releva la tête, Aloys était étendu à ses pieds sans mouvement, presque évanoui : aussitôt, indignation, désespoir, amour blessé, elle oublie tout, tout, excepté ce tendre et divin sentiment qui jamais ne s'éteignait en elle ; son âme se remplit bien vile de pitié; elle se précipite vers Aloys, le relève, et, plaçant sur ses genoux cette tête pâlie, elle appelle le jeune homme par son nom avec les plus douces paroles. Peu à peu il recouvre ses sens, et d'abord regarde autour de lui d'un air égaré; ses yeux sont secs, ses traits contractés; elle, épiant ce premier regard :

— Pardon ! pardon !

— Que dites-vous , répond le jeune homme d'une voix faible.

— Pauvre ami î — Et elle caressait de la main ce front sur lequel ses pleurs tombaient goutte à goutte. — Ce n'est pas votre faute ; vous avez fait tout ce que vous avez pu pour m'aimer encore ; c'est Dieu qui ne l'a pas voulu; nous étions trop heureux; cela ne pouvait pas durer.

Aloys, qui n'avait pu pleurer depuis le commencement de cette scène cruelle , sentit ses yeux arides se mouiller.

DE FALSEN. 227

— Pas (le larmes, mon ami; ne joiç'nez pas à ma peiiKi la vue de la volrc. Pauvr(i enlanl! je suis sûre que cela vous lail bien du mal ! Votre (ii^ure si bonne est toute bouleversée ! Que voulez-vous? Il Tant du courage.

En disant cela, sa voix se troubla un peu et se perdit dans les larmes; Aloys se soulevait et la regardait avec admiration. — Elle continua :

— On ne doit pas trop demander : vous m'avez rendue bien heureuse ! vous m'avez aimée d'un amour bien entier, vous m'avez aimée trois.ans ; c'est déjà beaucoup, dit-on. Et elle s'ell'orça de sourire.

— Ne souriez pas, s'écria-t-il enfin, ne souriez pas! je vous ai vue morne et muette, je vous ai vue au désespoir, je vous ai vue sangloter; mais vous voir sourire! — Et il s'arrêta, ne pouvant plus parler. Cette créature angélique, qui, au milieu de sa propre douleur, ne pensait qu'à lui; qui, suppliciée par lui , le justiliait , le consolait, et s'efforçait de sourire pour calmer ses souffrances ; oh î à cette vue toutes les larmes qui s'étaient amassées dans son cœur se firent passage, et des sanglots s'échappèrent de sa poitrine. Il s'accusait, il se maudissait; puis tout à coup, dans un mouvement d'agitation désordonnée :

— Mais non, non, Edith! c'est un songe, un songe affreux , un délire enfanté parla fièvre! Rien de tout ce qui s'est passé n'est vrai ; mon imagination malade a seule rêvé cet instant de douleui où Edith et moi nous étions deux ! Mais je m'é

veille Tiens, regarde: à mesure que mes larme

coulent, mon cœur s'ouvre et se détend, je re pire , la vie recommence , je vous aime , je t'aime !

Il disait vrai : le dévouement de la jeune li

l'avait éleclrisé; il l'aimait alors; agenouillé à ses pieds, sa voix en lui parlant avait cet accent vrai qui convainc à force d'être convaincu. Elle, amollie, épuisée, elle le regardait avec ce regard plein d'amour et de faiblesse attendrie que le génie de Rubens a prêté à Marie de 3Iédicis contemplant son fds qui vient de naître.

— Permets-moi, lui disait-il, permets-moi dé baiser tes mains pour effacer la trace des baisers sacrilèges de loiit-à-rheure.

Rien ne dispose le cœur à l'amour autant que les larmes , et les plus grandes joies de la passion sont celles qui naissent de la douleur : s'abandonnant tous deux à cette douce extase qui suit quelquefois les fortes secousses, ils s'aimèrent avec la pureté et Tenivremcnt des premiers jours; ils s'aimèrent de toute la force de leur désespoir passé.

Dans rcpanclîcmcut de ce tendre cl chasle entretien, Aloys avait supplié Edith de lui permettre de parler à M. de Falsen; elle le lui avait accordé.

Dès le matin , le jeune homme y courut. On lui dit que M. de Falsen et sa fdle étaient allés passer la journée chez un de leurs amis, à quelques lieues. 11 s'étonne qu'Edith ne l'en eût pas prévenu; le lendemain, il revint de bonne heure; le jardinier lui remit une lettre d'Edith; il l'ouvrit en tremblant, et lut :

« Il y a des cœurs, dit-on, qui ne cherchont « dans la vie que ce qui peut assurer leur bon- « heur, et qui sacrifient tout à eux-mêmes ; je no « veux pas être au nombre de ces cœurs-là. Aloys, « celle qui lut voire première amie, celle qui

<ï depuis deux ans n'a eu qu'une seule pensée... « vous , s'éloigne de vous pour toujours. Ne croyez 4 pas que j'aie douté un instant de votre sincérité; « c'est du fond de votre ame que vous m'avez juré <i d'unir votre vie à la mienne, et peut-être au « moment où moi j'accomplissais au milieu des « larmes notre séparation , vous formiez mille « projets pour me rendre heureuse ; mais un mot « terrible nous désunit: vous ne m'aimez plus!... « rse me répondez point par les joies de notre « dernier entretien; il m'a fait trop de bien et « trop de mal pour que je l'oublie; mais c'était « la dernière lueur de votre amour près de s'é- « teindre.

« Hélas! je vois tout depuis longtemps; les a éloges qu'on vous donnait m'ont enivrée et défi solée ; a mesure qu'on vous élevait, mon ami, <i on nous séparait. Maintenant je ne suis plus « assez pour vous ; vous n'êtes pas fait pour vivre « ici, seul avec une femme qui ne saurait que « vous aimer; il vous faut la gloire, l'éclat du

< monde; et moi... moi, je n'ai été placée sur votre « route que pour vous aider à monter plus haut.

« Pauvre anji, quelle existence je vous ferais, si «j'acceptais votre sacrifice! Emprisonné dans ce « triste devoir, forcé de feindre toujours une af- « fection que vous n'éprouveriez plus , comme vous <f soulfriiiez ! car je connais votre cœur : une fois « mon mari , vous voudriez à tout piix meconvain- « cre (1(; votre bonheur ; vous éloulferiez vos re- « grets ; mais moi , je lirais malgré vous dans votre « âme , j(î surf)reu(irais celle physionomie triste « (pie j<' connais, hélas! depuis ih'ux mois, cl je

< maudirais la vie.

DE FALSEN. 201

« IVuni ne vont pas que nous soyons l'un à rnn- < lie; soumetlons-nous. Je vais bien vous allli- « v^QV y j'en suis sure, en vous donnant voire « liberté; mais un jour viendra où vous mebénit rez... Vous pleurez, Aloys !... cette idée me dé- « chire; vous pleurez, et je ne puis essuyer vos (T larmes! Oh ! s'il m'était permis au prix de ma vie « d'apaiser votre chagrin, comme le sacrifice se- « rait bientôt fait! De la force, mon ami, je vous « le demande à genoux! Partez tout de suite pour « Paris! domptez votre peine, consolez-vous, et « ne soyez pas honteux de vous consoler. Oubliez- « moi; si vous ne croyez pas cpie ce soit pour votre « bonheur à venir , supposez que c'est pour le mien. « Aloys, c'est moi qui vous le jure, le jour où je « pourrai apprendre que vous avez réussi, je ren- « drai grâce au ciel, et ma conscience retrouvera « un peu de calme. N'ayez pas de remords, ne nous <r dites pas que vous deviez réparer mon honneur ; « vous ne me deviez rien : je me suis donnée à vous s librement, parce que je vous aimais, comme je « vous aime, de toutes les forces de mon âme; « ce n'est pas vous qui m'abandonnez , c'est moi « qui vous quitte pour que vous soyez heureux; « vous le serez! Alors vous comprendrez Edith, « et vous direz : Elle m'aimait pour moi; elle m'a f tout sacrifié ! Oh ! plus que tout !.. Soyez homme ; « apprenez de moi quel peut être le courage du « cœur le plus tendre et le plus aimant.... Que la « lutte serait douce si Ton pouvait y succomber ! « 3Iais, hélas! je vivrai

« Gela est juste! il faut que j'expie. Dieu a choisi •^ cette séparation pour mon châtiment; ah! su

« jusiice ne s'est pas pas ironipée! J'accepte et je « me tais; d'ailleurs il ne faut pas trop me plain- « dre : le ciel m'a donné un rôle selon mon cœur <f en m'assignant pour toute destinée d'être voff tre consolatrice. Avec une tendresse comme la « mienne, Aloys, l'idée que j'ai été tout pour vous « un moment, que je vous ai rendu plus facilecette « gloire que vous aimez bien profondément, puistf que vous l'avez aimée plus que moi, cette idée « est un adoucissement à bien des souffrances, et,

* dans ce monde brillant qui vous appelle, aucune <i femme ne pourra faire pour vous ce que j'ai fait ! « Maintenant ma tâche est achevée ; vous n'avez plus « besoin de moi: tout s'estaplani devant vous; votre

"ï passé est oublié, et votre avenir est riant je

<f me retire. Adieu, Aloys; allez remplir ce rôle

* éclatant pour lequel vous êtes créé; et moi, je « resterai avec votre souvenir, vous suivant encore <i par la pensée, et prêtant l'oreille à votre nom.

« Adieu! nous voilà désunis pour toujours!

« Celte séparation me comptera auprès de Dieu, « je l'espère... J'aurai du courage ; je vous le pro-

« mets; je suis calme Ah! je ne puis écrire

« ce mot! J'étouffe; je croyais vous cacher mes « larmes jusqu'au bout, mais elles coulent malgré «moi sur mes lignes qu'elles effacent! Aloys! « Aloys! je suis au désespoir! Je m'attache à ce « papier comme si c'était vous!... Allons! le mo- « ment est venu, il faut tout rompre ! C'est la der- « nière fois que j'écris votre nom; adieu, Aloys! « adieu ! adieu ! »

Aloys avait lu celte lettre debout devant le vieux jardinier, (jui restait muet de terreur en voyant le

DE FALSKN. 2,"ô

<léscspoir passer sur le fioul d\\ jomie lioniiue. Qmnid il eul (iiii de lire : — Où suiit-iUV s'écria-l-il avec égaronieiU.

— Ils soiil partis.

— Où?

— Je ne le sais.

— Vous le savez! Oh! dilcs-le moi! dilcs-lc moi , je vous en supplie I

— Je vous jure, dit le vieux serviteur attendri , que je ne le sais pas.

Aloys alla chez M. Riégo ; M. Riégo ignorait le départ. Pendant trois semaines, le jeune homme parcourut tout le pays, tous les villages, toutes les habitations environnautes : nulles traces d'Edith. M. de Falsen possédait à trente lieues de Barcus des propriétés qu'il voulait visiter depuis longtemps, et la jeune fdle avait profité de ce projet de voyage pour s'éloigner.

Cependant l'affaire entreprise par M. Bœhmel ayant pris un développement inespéré , il fut forcé de s'établir à Paris, et rappela sa femme et son fils. Aloys partit avec sa mère. Deux mois après, son sort était fixé : la symphonie avait été exécutée, il avait obtenu un opéra; il était enchaîné pour toujours à Paris, enchaîné par son passé, par son avenir, et par cette vie d'intelligence et d'ambition dont on ne se dégage plus dès qu'elle vous a saisie.

Le plus sûr moyen de déconcerter toutes les recherches , c'est de revenir au lieu d'où l'on est parti. Edith, après une courte absence, revint à la terre de Barcus avec son père, et sa vie recommença à s'écouler comme jadis. Aucun changement ne se fit remarquer en elle, sinon que son

2Ô4 EDITH DE lALSE?».

visage , qui était naturellement coloré , devint d'un Ijlanc tout à fait mat. Pour tout le monde, Aloys lut un jeune homme qui était venu passer trois ans dans les Pyrénées, et qui , reparti pour Paris, s'y était créé un grand nom d'artiste. Aucune parole ne fut prononcée entre le prêtre et Edith. Celui qui lit au fond des cœurs connut seul ce qui se passa dans l'ùme de la jeune fdle.

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