IV
Ediili avait perdu sa mère ayanl à peine quinze ans; à sa mère succéda dans le soin de son éducation une vieille tante, femme d'un vrai mérite, mais qu'une piété excessive tenait éloignée de tout commerce avec le monde. Quant à M. de Falsen , il était... propriétaire ; ses blés et sa fille, voilà tout ce qu'il aimait. Une seule fois dans sa vie il avait fait un voyage à Paris, un voyage de quinze jours; il serait mort s'il y fût resté un mois. A cinq heures du matin, il se levait et allait voir ses vignes ; revenu à neuf heures pour le déjeûner, il repartait à dix pour aller voir ses maïs ; à deux heures, après le dhier, il allait voir ses bois. Il avait soixanieans, etvivait ainsi depuis vingt-cinq, trouvant la vie très-courte, ne voulant pas qu'on prononçât le mot de mort en sa présence, et bien ré-
soin à ne donner sa fille qu'à un homme qui resterait près de lui, vivrait comme lui.
Edith, nous l'avons dit, avait un visage charmant: des yeux si brillans qu'en la voyant on ne voyait d'abord que ses yeux ; le front singulièrement blanc; grande , svelie , souple , quelque chose dans la physionomie de tranquillement radieux et d'un peu inspiré , comme la prière ; enfin sur toute sa personne était répandue la plus exquise de toutes les beautés, celle qui se trouve toujours dans les ouvrages de la nature et dans les chefs-d'œuvre des artistes, ce qui fait surtout le charme du Sposalizio de Raphaël, l'harmonie. Ce bon M. de Falsen était fier d'Edith comme un homme obscur d'un rang pour lequel il n'est pas né ; il entrait un peu de surprise dans sa fierté : aussi, quand il avait dit : Ma fille, ilavaittout dit. Durant lasaisondes eaux, si le hasard le conduisait avec elle à Bagnères, il s'arrêtait parfois , et disait à Edith : — Marche un peu en avant; puis, la contemplant, c'était une inelfable jouissance pour lui de voir chacun se retourner, et d'entendre les paroles louangeuses ; d'un esprit étroit, il n'avait rien de paternel que le cœur; l'étlucation d'Edith, le soin de son caractère, le développement de ses talens, il n'en avait souci : pas un de nous qui , aux jours de l'enfance, n'ait planté des graines de fleurs, et qui le lendemain n'ait cherché dans la terre si la graine avait poussé : quel délice est-ce donc de jeter un bon grain dans l'àmc de son enfant et de le voir chaque joui' germer, grandir, percer le sol et devenir épi ! nien de tout cela chez M. de Ealsen; ce qui l'occupait, c'est qu'Edith fut la mieux parée de toutes les jeunes filles, comme elle en était la
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plus l)ollo ; souvenu au reloui' d'une l'èlc, d'un bal, dont elle avait été la reine : — Viens près de moi, lui disait-il; et alors, la faisant asseoir sur un siège plus bas que le sien, il prenait cette tète ravissante dans ses deux mains, lui répétait avee ivresse toutes les louanges entendues, baisait ses cheveux, son front, et s'écriait: — Est-ce que tu n'es pas bien heureuse d'être belle ?
Comment Edith ne devint-elle pas la plus vaine de toutes les femmes ? c'est qu'il y a des cœurs incorruptibles. Toutes ces adulations paternelles la faisaient sourire comme des illusions de tendresse; elle les traduisait toutes ainsi : — Couimc il m'aime, ce pauvre père! Au lieu d'en faire de l'orgueil, elle en faisait du bonheur. De plus, cette affection déplorable était combatuie par deux contre-poisons puissans : la solitude et les moniagnes; car je crois que les grands spectacles de la naUire sont aussi sains pour l'àme que pour le corps, et les longs hivers passés à la campagne conservent les nobles semences du cœur, comme la neige les grains dans la terre.
Du 1er juillet au l^r septembre, Bagnères de Liichon, situé à trois lieues de la propriété de M. de Falsen, lui envoyait une foule de visiteurs (]ui faisaient de son château la succursale de la ville; puis, pendant le reste de l'année, silence et calme absolus. Mais au mois de janvier comme au mois d'août, dans les jours de pluie comme dans les jours de soleil, Edith était enjouée, vive, sereine. Une jeune tille belle et heureuse illumine toute une maison, si grande et si triste qu'elle soit, et il y avait toujours errant dans les escaliers quelque pan d'une robe blanche, ou quelque écho
C*i EDITH
tl'iine voix pure ; c'était Edith qui ne se sentait pas tl aise d'être au monde. La perte de sa mère l'avait pourtant frappée d'une peine réelle; mais Jjientôt, et les jours s'écoulant, le désespoir s'était change en mélancolie, et le souvenir amer en un culte pieux. M"* de Falsen, en mourant, avait laissé à Edith quelques pages qui portaient pour titre : Ce que je vciioc que tu sois. Edith les lisait souvent, quoiqu'elle eût pu les réciter par cœur depuis longtemps. Se comparer à ce modèle idéal était le dernier acte de chacune de ses journées; lui ressembler, l'ambition de chacun de ses instans ; elle devint pour ainsi dire le portrait de cette lettre.
Edith avait une piété profonde, complète, et qui était poétique par sa naïveté : les anges, les prières, les miracles, elle croyait à tout; elle était convaincue que sa mère la suivait des yeux; jamais un doute : les terribles problèmes de l'immortalité de l'àme, qui ont agité si profondément les plus sublimes esprits comme les intelligences les plus médiocres, ces problèmes ne lui semblaient pas des problèmes; à ses yeux, cela était comme le soleil; et quand elle entendait chez M. de Falsen de vieux disciples de Voltaire mettre en doute la religion chrétienne, elle ne s'indignait pas, mais se prenait seulement à sourire, comme si on fût venu lui dire : Cet arbre que vous voyez n'est pas un arbre. Voilà déjà une peinture bien détaillée d'Edith, et ce[)endanl nous n'avons pas dit encore ce qui la distinguait particulièrement; <hacun de nous a une qualité fondamentale, qui f.iit la base de son caractère; chez Edith, c'était lu syinpatliie pour ce qui soullïe, la pitié : la pitié dominait ou produisait tous ses autres senlimens.
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Il est bien peu de jouiics filles donl l'iinM^iiialion ne se soit préoecu|)ée au moins ini juin- de (|uelque beau jemie liomme qui passe; dans leurs songes et les lail. rouL;ii' eu dorniaul; ujais Edith n'avait l'ieu de ronianes(]ue , aucun de ces souveniis vagues qui rendent les jeunes cœuis un peu tristes le lendemain d'une fête. Revenue du bal, elle s'endormait aussitôt, se réveillait toute l'iante connue la veille, et ne reconnaissait pas, deux joni-s plus lard, ceux cpii l'avaient llattée. Jamais on n'eut pu la surprendre, un roman ouvert devant elle, lu tète posée sur son bras, et rêvant. — Consenliriez-vous à épouser un vieillard ? lui demandaiton un jour. — Si j'y consentirais? répondit-elle ; c'est peut-être ce que je préférerais. — Pourquoi donc? — Un vieillai'd me saurait si bon gré de l'aimer ! — Et ce n'était là ni un mot appris, ni un refrain de commande : non, sa candeui' ignoranK; ne devinait pas la répulsion qui éloigne une jeune femme d'un époux trop âgé (elle était si heureuse d'embrasser son vieux père !) , et un secret instinct lui faisait pressentir que son plus grand bonheur serait toujours celui qu'elle donnerait.
Edith s'est montrée à nous pour la première fois pansant de pauvres paysans malades : cette scène; la caractérise mieux qu'aucune parole ; toute son âme était là : cette jeune lille, qui n'avait pas achevé la Nouvelle llélo'ise , par ennui, ne pouvait entendre le récit d'une douleur sans verser des larmes : son cœur ne s'exaltait pas, ne s'éprenait pas : il plaignait; l'idée d'une peine à soulager l'enflammait d'enihousiasme comme la pensée d'une giainh; œuvre enflamme un poète, comme la pensée (l'un grand amour enflamme un jeune homme; ses rêves,
à elie, quand elle en formait, c'était de se faire sœur grise; à la place d'EsmeraUIa, elle eiit aimé Quasimodo plutôt que Piiœbus; elle avait le génie de la pitié.
Quelle impression dut produire sur un tel cœur l'entretien d'xVloys avec Etcliahon! Avoir ajouté, même involontairement, une peine à tant de peines , avoir fait une blessure de plus à cette àme blessée de toutes parts î Elle se sentait des remords, quoiqu'elle ne fût pas coupable. Que faire? Aller a Aloys , et lui dire : — Je ne me suis jamais raillée de vous; — sa réserve naturelle le lui défendait; elle voulait cependant réparer le mal; c'était plus qu'un désir, c'était un besoin. Dès le lendemain donc , elle proposa à son père d'aller voir M"'' Bœhmel, résolue de lui tout avouer sans détour, et de contier à la mère le soin de détromper le fils. Mais M"* Bœhmel n'était pas seule, et Aloys ne parut point. — Il souffre, il pleure peut-être à l'écart, se ilit la jeune fille; et elle revint tout attristée par cette pensée.
Quelque temps après, des révélations qui lui furent faites sur la famille Bœhmel augmentèrent sa compassion pour le destin d'Aloys : les deux grands mystères de douleur qui pesaient sur cette maison s'éclaireirent pour elle ; elle apprit pourquoi Aloys était devenu fou, et comment M. Bœhmel était tombé dans cette sombre fureur; car, si perverse que soit la race humaine, on ne naît pas aussi cruel, ou le devient.
Le caractère de M. Bœhmel pouvait se peindre en deux traits : orgueil et esprit de domination. INé au Havre, d'une famille obscure et pauvre, a dix-huit ans il se trouva dans la rue, n'ayant qu'un
i)lC FALSEN. an
seul protecteur , lui-même , qu'une seule propriété, son intellii^ence, qu'un seul bien, sa jeunesse; à quarante ans il était rielie de plusieurs millions! Aussi , Iors([ue mesurant l'espace parcouru , et se voyant le premier par le crédit, par la richesse, par la capacité, dans ces murs où il était né l'un des derniers , ce (ils de ses œuvres put dire tout haut: — Je suis le roi des négocians de celte ville qui sera la reine des villes maritimes de la France, — ce l'ut en lui un immense mouvement d'orgueil; orgueil calme cependant, orgueil maître de lui-même , sans vertige et sans surprise ; car cei homme était né pour être orgueilleux. Il aimait l'or, non pas en avare ou en prodigue, comme instrument de luxe, mais comme une puissance, comme un moyen d'action, comme le représentant matériel de sa valeur morale : du haut de ses millions il portait ses regards vers Paris , et voyant entrer dans le conseil du roi plus d'un plébéien qui ne s'était élevé que par l'or, et dont il se sentait l'égal en force intellectuelle, il se saluait tout bas ministre du roi de France. Du reste, il était déjà roi, si la royauté est dans un homme qui dit : Je veux ; et dans vingt autres qui répondent : Nous voulons. Tout tremblait en sa présence : ses enlans, il en avait trois aloi^ , ne lui parlaient jamais que la tête découverte; sa femme obéissait en esclave; hautain et violent avec ses subalternes, entrait-il dans ses vastes bureaux, tous les commis, depuis le premier jusqu'au dernier, devaient se lever et rester debout jusqu'à ce qu'il leur fît signe de s'asseoir: il aimait mieux une seconde de respectqu'un quart d'heure de travail. A la bourse du Havre, c'était loujoui's une foule de courtiers, de négocians de
second ordre, et même de jeunes banquiers, qui se rangeaient sur son passage , et s'inclinaient ; lui , il leur rendait ce salut en niasse , à droite et à gauche, marchant toujours, à la manière des souverains: son visage restait impassible et froid; mais derrière ce masque immobile son ame despotique tressaillait d'aise. Dans chaque action , dans chaque parole , dans chaque geste de cet homme , était écrit un seul mot : l'orgueil. Cependant, il faut le dire aussi , il avait au plus haut degré toutes les vertus que donne l'orgueil, le respect de soi-même et une probité religieuse. Aucune passion humaine ne s'arrête : la maison de M. Bœhmel devint celle d'un prince : on lui offrit des litres, des croix ; il refusa, trop fier pour vouloir être autre chose que hii-même; un seul rôle le séduisait, nousavonsdit lequel, et il avait fait le serment d'y parvenir. Le voilà donc qui se jette dans de gigantesques entreprises : mais les fortunes maritimes sont inconstantes comme l'onde; la mer finit toujours par reprendre ce qu'elle a donné : en quatre ans , M. Bœhmel vit se disperser navire à navire et million à million cette colossale opulence; toutefois, un espoir lui restait encore , un vaisseau; un vaisseau, dont le capitaine , parent de M""' Bœhmel , avait été choisi à sa prièi'e , un vaisseau qui portait un million; ce n'était qu'un débris, mais ce débris pouvait devenir une base, et M. Bœhmel se sentait assez énergique pour avoir le droit de dire encore : A moi l'avenii- î On signale le navire au port, M. Bœhmel court sur la jetée, son cœuir bat, son télescope tremble dans sa main, déjà il distingue les hommes de l'équipage, (piand soudain la mer, <|ui élait houleuse, devient terrible; le capitaine
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Wi'a une faiisso manœuvre ; un coup de vonljcUe le naviiT i)rrs du mole; il s'abimo !
M. l)(i'hmel lui écrasé, anéanli. (lommont ne so brùla-l-il pas la cervelle? ou p(;ul vraiment dire : c'est qu'il n'y pensa point. Mais bientôt l'ori^ueil qui l'avait perdu lui inspira une action virile : \in aulre se serait enfui ou caché; lui, il resta, il resta deux mois encore au Ilavie. Deux mois, quel siècle ! Deux mois, où il se letrouva en face de ceux qui l'adoraient la veille; deux mois, où il vit la haine si longtemps comprimée éclater dans les regards; deux niois, où il lut rorc(';, lui, de demander des délais, du temps, des services enfin î Il vendit tout, et paya tout ce qu'il put payer. Sa probité était la seule chose (|ui restât debout dans cette ruine immense, il voulait la conserver tout entière; puis enfin, au bout de deux mois, après cet effort surnaturel, il partit en rugissant de fureur et tendant ses défenses comme un sanglier.
C'est dans ce paroxisme de honte et de désespoir qu'il tomba pour ainsi dire dans le village de Barcus, blessé à mort et se débattant sous le trait. Le premier mois de son séjour fut pour lui un essai de l'enfer; il était toujoursau Havre! Celte affreuse puissance d'imagination que donne la douleur Ut transportait malgré lui dans la ville : ilenliait dans les maisons, il monlait, et, appuyé contre les portes, il écoutait en tremblant si son nom était prononcé ; on parlait de lui. Que de railleries amères sur sa chute ! quelle joie haineuse ou quelle insultante pitié ! Il m'a ruiné, disait l'un; il ne s'est pas ruiné, disait l'autre; et puis une troisième voix s'élevait et prononçait tout bas le mot de banqueroutier. Alors il se faisait au fond de l'àmc do
iui EDITH
M. Bœlimel une de ces commoiions terribles, un (le ces complets bouleversemens tels qu'il doit en éclater dans les entrailles de la terre lorsqu'un volcan va faire explosion; il ne se connaissait pins : c'était de la folie. Et comme il fallait un débouché à son désespoir, que sa rage sans issue l'aurait étouffé, il se jetait sur la seule victime qui lui fût oflérte, sa femme. On se souvient que son dernier vaisseau avait péii par la faute du capitaine, et que ce capitaine avait été choisi sur la recommandation de ^l""* Bœhmel. Eh bien î saisissant ce prétexte avec une joie féroce, M. Bœhmel faisait retomber sur cette malheureuse toute la responsabilité de leur ruine. Folle injustice, dirat-on, stupide et brutal prétexte, sans doute: mais la passion a-t-elle besoin d'autre chose? Il y a des hommes cruels qui éprouvent je ne sais quel amer soulagement à accuser quelqu'un de leur infortune, à faire pleurer quand ils pleurent. Maudire la Providence? blasphémer contre Dieu? Faible consolation; car la Providence est sourde et Dieu ne souffre pas; ce qu'il leur faut, c'est une victime vivante, qui gémisse et qui tremble quand ils lui disent : C'est par vous que je meurs!
On s'étonnera peut-être que M. Bœhmel n'eût pas songé à refaire l'édifice de sa fortune; mais il était de la nature des chênes qui, une fois brisés, ne se relèvent plus; recommencer c'eût été redescendre : il aima mieux rester foudroyé. D'ailleurs, les premiers mois écouh'S, il entrevit le moven de remonter aussi haut (ju'avant sa chute sans être forcé de repartir d'en bas. Tout un avenir nouveau se déroula pour lui dans son fils : frappi? <le l'inlelligence de cet enfant, il lui enseiij:na le cal-
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(•iil, los langues ol réconoinie poliliqno; les piofîi'rsd'Aloys lurent inpides; M. Ud'lnnol croyait so iclronvcr on Ini : mémo vivacité de; concoplion, môme ardeur au liavail; alors ce lut une adoralion pleine (rospérancos pour ce venp^our do son ori;ueil, pour ce soutien futur de son honneur; il le regardait grandir, il l'enlevait avec an\ié(('r et avec amour, comme don Dièguc eût élevé; Ilodrigue pour tuer le comte, si Rodrigue eût été un enfant. Lorsque Aloys eut atteint dix-sept ans, M. Bœhmel l'envoya à Paris, dans une maison de haut négoce où il avait encore qnehpies légers intérêts, et dont le chef était son ami; les trois premières années ne furent qu'un long présage de prospérité; mais alors le jeune homme devint fou. Aussitôt tout changea : avec la raison d'Aloys s'évanouirent les espérances de M. Bœhmel , avec ses espérances sa tendresse ; il aimait son fds comme un instrument; l'instrument brisé, il le rejeta, et lorsque le malheureux revint près de son père, tout dévasté par cette affreuse maladie, il ne trouva que reproches amers et que haine; ce ne fut pas pour M. Bœhmel un pauvre enfant à qui il devait consolation et pitié , ce fut son dernier vaisseau qui s'abîmait.
Le bourreau! il ne se rappelait donc jamais la cause de la démence d'Aloys !
Dès qu'Aloys était arrivé dans la maison de commerce de Paris, son intelligence, le nom do son père, une activité impatiente et résolue qu'il tenait de lui, un air de grâce un peu sauvage qu'il devait à son éducation montagnarde, cette ardeur d'imagination artistique qui avait caractérisé son enfance et qu'il portait dans toutes ses paroles,
une certaine décision brillante dans les affaires , lui attirèrent la faveur de ses patrons, et le portèrent assez haut dans leur confiance : adorateur de la considération, comme son père, cette première valeur qu'il ne devait qu'à lui seul sulïit d'abord à son ambition ; il oublia presque la musique ; mais peu à peu, et ce premier feu calmé , son enthousiasme d'artiste se réveilla plus ardent : quelquefois, en faisant ses écritures, il s'arrêtait sans s'en apercevoir, ses yeux devenaient fixes, sa plume demeurait en suspens, et un quart d'heure, une demi-heure s'écoulait sans qu'il soi'tit de cette immobile contemplation : c'était le souvenir de ses soirées avec son vieil ami qui l'avait saisi tout à coup, c'était Gluck, c'était l'orgue, c'étaient les délicieuses extases d'autrefois qui repassaient dans son àme. Bientôt la passion parla trop haut pour ne pas être écoutée; il reprit ses leçons d'harmonie et suivit avec ardeur un coui*s de contre-point, consacrant à celle étude toutes les heures que lui laissaient les affaires, tout l'argent qu'elles lui procuraient. L'amour du travail s'irrite par le travail même; ce qui était d'abord un plaisir devint une sorte de besoin ; il demanda à la nuit le temps que lui refusait le jour, et en deux années à peine il apprit de son art tout ce qui s'apprend.
Son talent (le création ne s'était cependant encore révélé que par quelques ébauches, lorsqu'un soir lehasai'd le conduisit auprès de l'Opéra : il regarda l'afiiche par une curiosité machinale, elle portait : Ipliifjcnie en Tanridc. Quel souvenir! IS'est-ce pas un morceau {Vlplii(jcviccn T^î/Wt/e, unaird'Oreste, rpie son vieil ami lui faisait chanter chaque soir, et (pii leur arrachait des larmes a tous deux? lm|)a-
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tient d'entendre l'œuvre de Gluck, il s'élance vers le bureau; mais hélas ! sa bourse était vide; pas d(^ montre; depuis longtemps il avait tout vendu pour payer ses leçons : courir chez lui chercherde l'arî^ent , c'cHait perdre une paitie du chef-d'œuvre : un marchand passe , Aloys l'appelle et lui jette son manteau pour un louis. H aura l'roid tout l'hiver, qu'importe? il aura vu Jpliigénie en TauridciW entre donc, il entre, sans savoir, le malheureux, où le conduirait le pas qu'il faisait là.
Jpliigénic! Jpliigénie! gigantesque et inconcevable merveille, quelle fut ta puissance sur cette naïve et vigoureuse imagination? Que devint-il, ce jeune homme que les sons de l'orgue faisaientévanonir à douze ans, en voyant se développer devant lui ta splendide majesté? Cet air d'Oreste , profond et infini comme la mer; ce chœur des Euménides, qni vous fait dresser les cheveux sur la tète comme si vous étiez Oreste vous-même ; ce duo des deux amis , délicieux écho des vers de Psisus et d'Euriale , frint divin de la muse de Gluck et de la muse de Virgile; et le chant de Pylade , et les pressenlimens de Thoas, et l'air d'Iphigénie ! Ah ! ce ne fut pas pour Aloys de la surprise , de la stupéfaction, de l'enthousiasme, de l'attendrissement; ce fut, ce fut un réveil : il se sentait renaître, on le créait ! Il pleurait, il riait, il imprimait violemment ses mains sur son visage. Lorsque la toile fut baissée , il s'enfuit ainsi qu'un homme sans raison , monta en courant dans sa chambre, et se jetant sur un siège, y demeura toute la nuit, en proie à des impressions inconnues. Vous rappelez-vous l'admirable lettre de Jean-Jacques, où il raconte comment un jour, avant d'avoir jamais écrit, il fut
assailli par linspiralion , lout à coup , sans préparation, sur la voix publique? « Tout en mar- « chant, dit-il, je lisais un journal; la question « proposée par l' Académie de Dijon tombe sous « mes veux; soudain je me sens l'esprit ébloui do « mille lumières; des foules d'idées s'y présentent « avec une force et une confusion inexprimables ; « ma tête est prise par un étourdissement sembla- « ble à l'ivresse, une violente palpitation m'op- « presse, soulève ma poitrine, et ne pouvant plus f respirer en marchant, je me laisse tomber sous « un arbre de l'avenue , et j'y passe une demi-heure « dans une telle agitation, qu'en me relevant j'a- « perçus ma veste mouillée de mes larmes , sans « avoir senti que j'en répandais. »
Le génie était tombé sur lui comme la foudre. Eh bien! voilà ce que ressentit Aloys dans cette nuit féconde et terrible : mille harmonies, mille inspirations délicieuses traversèrent son imagination et passèrent sans lui donner le temps de les reproduire ; c'était un enfantement sans relâche. Oh î s'il avait pu écrire la moitié de ses idées, il eût été un grand homme î Mais la nuit s'écoula sans que la terrible force qui l'emportait se fût arrêtée une seconde, et le soleil en se levant trouva le malheureux Mazeppa , haletant, étendu à terre et anéanti j)ar cette course de cinq heures à perle d'haleine dans les mondes de l'imagination.
Avec le jour, un supplice inattendu commença pour lui : il demeurait chez ses patrons : à neuf heures du matin , il fallut descendre: les afl'aires, ces créancières inflexibles, l'appelaient : mais quand il entra dans le bureau , quand il se fut assis sur le siège accoutumé, que, prenant ses papiers,
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I;i |)lmn(» à la main vi son li'avail (levant lui , il so <lil : c Toiilo ma vio est là * , sou c<riir sn serra d'ani^oissc; rien n'avait change depuis la veille, et (M'pendaut quelle; nn-lamorpliosc! Les murs n'étaient plus les mêmes, il les re^i^ardait et ne; les reeounaissail |)as, et peu à |)eu se répand iient eu lui un invincible scuiiiment de dégoût et une mélancolie dont il chercliait eu vain la cause. Aloys ne croyait pas être nu Weber ou un Mozart; il est certains oigueils auxquels on n'arrive pas du premier bond : trop d'obstacles le séparaient tle la carrière musicale pour qu'il osât prononcer môme tout bas le mot solennel de vocation , et , sendjlable aux pâtres des Tables antiques, qui élevaient des (ils de roi sans les connaiti-e, c'était sans bî savoir qu'il portait dans son sein un demi-dieu, le Génie !
D'ailleurs il y avait en lui un juste et profond sentiment du devoii' : il était commerçant, il (allait qu'il lut commerçant ; l'honneur de sou père , la réhabilitation de sa famille étaient entre ses maiîis, il le savait, et il résolut de secouer énergiquemenl ce qu'il prenait pour une énervante tristesse. La lutte commence : des chants le poursuivent? il les chasse; le souvenir de la nuit d'inspiration pénètre dans sa pensée ? il se condamne à nn travail machinal, il copie des comptes : assis tout le jour derrière ce grillage de bureau qui ressemble a des barreaux de prison , il voit ses larmes tomber sur le papier? il elFace ses larmes, et continue à écrire : « Demain je serai moins abattu * , se dit-il; le lendemain arrive, même découragenîent, même ennui. D'abord il demanda (piehjue soulagement à la musique même, et le soir il cou-
raitau théâtre se nourrir du génie des maîtres. Mais il s'aperçut bientôt que ces soirées de bonheur avaient des lendemains trop amers; le souvenir des chefs-d'œuvre entendus lui rendait sa chaîne plus odieuse encore ; tliéàtres, concerts, il rompit avec tout; d'ailleurs, sans pouvoir se l'expliquer , il éprouvait une répugnance secrète à ne donner à son art que les restes de sa vie; les passions profondes sont jalouses, et veulent tout ou rien.
A ce moment la maison de ses patrons prit un essor immense ; il y a de ces coups de vent dans la vie qui vous font faire mille lieues en quelques jours; les entreprises se multiplièrent et s'agrandirent ; ce n'était plus un courant d'aft'aires , c'était un torrent. Aloys s'y précipita avec une sorte de transport; le malheureux croyait oublier. Vains efforts, il était atteint. Le talent germait, germait en silence ; longtemps contenue , et fortifiée par l'oppression même, sa passion musicale commença oniin à se révolter , à vouloir paraître au dehors , et de sourds ébranlemens annoncèrent une crise prochaine.
Aloys n'avait plus de force : usé par ces combats intérieurs, brisé par tout ce qu'il faisait et tout ce qu'il ne faisait pas , devinant confusément le désordre mental dans ce trouble fébrile , il écrivit à son père des lettres désespérées en suppliant qu'on le l'appelât à Barcus : — Travaille, lui répondit son père. — A genoux , à genoux, je vous en conjure , de l'air! des arbres ! nos montagnes î — Travaille! — J'étouffe dans Paris, je meurs. — M. Bœhmel fut inllexible : Aloys resta et se tut; son génie grandissait toujours! Bientôt ses camarades remarquèrent en lui de singulières préoccupations :
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soiivciil sa main se levait tout à coup ot semblait mai(iiKM'lamesuio, tandis (jiie lui il souriaitcommc a un ehant aérien qui passait sur sa lète : on trouva dans ses livres de compte des liij^nes entières de musique qu'il avait écrites sans le savoir, et que , semblable au somnambule après le réveil , il ne reconnaissait pas; son visage maigrit et s'anima d'un coloris plus vif, ses yeux devinrent plus ouverts et plus brillans; sa parole brève, saccadée ; plus de sommeil, une agitation perpétuelle et presque convulsive ; enfin , un jour, dans un cercle, au milieu d'un entretien général, il se leva, et se jetant à genoux , se mit à chanter à pleine voix un psaume de Marcello; le coup était porté, le malheureux était l'ouï
On cacha cette triste nouvelle à sa mère, et elle ne l'apprit que quand Aloys, la crise passée, revint auprès d'elle. Aussitôt elle écrivit au médecin pour lui demander la cause d'une si déplorable catastrophe; le médecin lui répondit :
« Nul doute pour moi , Madame , qu'une pro- « fonde passion d'artiste, irritée parla contrainte, « n'ait amené le désordre d'intelligence de votre « fds. Son talent a pu être contenu, mais non « étouffé, et quand il a fait éruption, il a brisé le « cerveau comme un arbuste fait éclater un vase « trop étroit pour ses racines. Les observa- « tions faites sur le malade, les renseignemens « demandés à ses amis, et surtout le caractère de « sa démence, m'ont confirmé dans mon opinion; « chaque fois que la folie s'emparait de lui, le dé- « mon ou le génie de la musique le saisissait en « même temps, et il composait. J'ai vu beaucoup « d'insensés peindre, chanter ou tiire des vers
* pondant leur délire; mais c'étaient des ébauches « incohérentes et monstrueuses : dans les œuvres ï de 31. Aloys, rien de pareil : pleines d'inspiraï tion,maisrégulières,eîlesélaientexaUées comme ff la démence et ordonnées comme la raison. C'est ï le seul exemple que j'aie rencontré de cette anoc malie, et j'ai gardé précieusement ses composi- « lions que je suis prêt à vous envoyer, en vous ( demandant toutefois , Madame , l'autorisatiou « d'en prendre une copie; c'est désormais un fait « acquis à la science, et dont vous ne voudrez pas « la déshériter. »
Edith apprit toute cette sombre histoire par M"' Eœhmel, et son intérêt pour les malheurs d'Aloys, son regret de les avoir envenimés, s'en accrurent encore. Avoir perdu la raison parce qu'on est un homme plus grand que les autres hommes,parce qu'on est un fils plus dévoué que les autres fds; avoir donné, pour sauver l'honneur paternel, avoir donné plus que sa vie, sa pensée ! Le cœur de M"" Bœhmel et le cœur d'Edith allèrent bien vite l'un vers l'autre, attirés par le besoin de se parler des mêmes secrets.
Il y avait dans le fond du jardin de M°* Bœhmel un pavillon isolé qui lui servait de retraite quand son mari lui permettaitd'ctre seule; un jour qu'elle y était assise avec Edith , la jeune lille lui dit :
• — Ces mélodies, composées [)ar M. Aloys pendant ses soulfrances , le médecin vous les a-t-il en (in envoyées?
— Oui, je les ai toutes.
— Sont-elles belles ?
. — Je ne sais pas.
— Comment?
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— Je ne les ni jamais lues; elles nie (ont mal et peur.
Puis la vi(MlI(^ (lame ajouta à voix hasse, en (!('sii^nant du doii;! un pupitre Terme : elles sont là dans ce pupitre; eh bien! depuis le jour où je les y ai renfermées , je n'ai pas eu la force de les vvgarder une seule fois.
— Et M. Aloys , qua-t-il dit quand vous les lui avez montrées?
— 11 ne les connaît pas.
— 11 ne vous les a jamais demandées ?
• — Il se souvient à j)eine de les avoir faites.
— Donnez-les lui.
— Je ne l'ose pas. Qui sait ce que la musique jetterait de trouble dans sa tête ? Quoique le médecin m'assure qu'elle lui est salutaire, je ne puis oublier, moi, que c'est elle qui lui a fait pei'dre la raison. A ce seul mot de musique , ses yeux brillent d'un éclat qui m'effraie; le maire du villai»e lui a laissé un piano en partant ; dès qu'il est seul, il court à ce piano , et plus d'une fois j'ai trouvé les touches tout humides de ses larmes. Il me dit bien que ce sont de douces larmes ; mais, hélas ! pour une mère, des pleurs sont toujours des pleurs.
Edith prit affectueusement la main de M^'^Bœhmel :
— Ne parlez pas de lui , si cela vous fait trop de mal.
— Ce n'est pas de parler de lui qui m'afilige : mais je vois! ma chère Edith ! je vois î mon pauvre enfant s'en va. Cette idée qu'il est avili, méprisé, le consume lentement : avez-vous remarqué comme il devient plus pâle chaque jour? Quand nous som-
mes seuls, il reste pensif des heures entières, immobile sur son siège, sans me parler; je vais à lui , je lui prends la main , je me jette à son cou, et je baigne son visage de mes larmes en le suppliant de vaincre cette mélancolie, s'il m'aime encore : « Je t'aime de toutes les forces de mon âme, me dit-il , mais je ne peux pas ! »
— Et moi , sa mère , ne pouvoir rien non plus ! Dire que mon fils est là devant moi, qu'il meurt, que je le vois mourir, et que, quand je donnerais tout mon sang gouiie à goutte, je n'abrégerais pas ses tourmens d'une seconde ! Quelle affreuse impuissance que celle de la tendresse ! Mon Dieu, est-ce que vous ne m'enverrez pas un ange bienfaisant qui le rende à la vie ?
A ces mots, M""' Bœhmel s'abandonna tout entière à son désespoir. Edith ne lui répondit rien; mais ces larmes saintes, ces larmes maternelles pénétrèrent jusqu'au fond de son cœur, et y firent naître une pieuse et enthousiaste résolution. Sauver cette mère en sauvant son fils, réconcilier ce malheureux avec la vie , quelle noble tâche ! Tout ce qu'elle avait de généreux et de dévoué s'enflamma à l'espoir de réaliser enfin son rêve de bonnes œuvres ; il lui sembla que la Providence même lui remettait le soin de cette infortune en la plaçant auprès d'elle; il lui sembla que les paroles de M-"* Bœhmel lui avaient confié Aloys ; et quand cette pauvre mère appela un ange au secours de son fils, Ediih s'écria tout bas : — Mon Dieu î faites que je sois cet ange bienfiiisant î
Cette pensée ne l'abandonna plus. La première douleur à éteindre chez Aloys était cette amère et injuste conviction (pi'Edilh se riait de lui. S'en
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justifier auprès de M'"' Bœlimcl? la jeune fille en forma vingt fols le projet, et n'osa pas l'accomplir; il est des paroles qui vieillissent pendant des mois entiers sur nos lèvres sans pouvoi s'en échapper. Elle employa un autre lani^age : M°" Bœlimel aimait les fleurs ; Edith lui envoyait des géraniums et des dahlias d'une espèce rare, pour qu'Aloys pensât que celle qui chérissait la mère ne devait pas se railler des maux du fils. Quand M""" Bœhmel parlait de lui avec quelques éloges , Edith y mêlait les siens, espérant confusément qu'ils lui seraient répétés et le convaincraient de l'injustice de ses soupçons. Cette jeune fille, qu'aucun hommage ne pouvait faire rêver, et qui , entourée de flatteries, sentait glisser sur elle toutes les adulations comme l'eau sur le marbre poli, Edith, la belle Edith se faisait toute flatteuse et toute prévenante pour calmer une pauvre àme farouche et aigrie, une douleur qui se cachait. Mais ces innocentes séductions échouaient toutes devant le ressentiment sauvage du jeune homme; il la fuyait avec une sorte de colère, et l'hiver s'écoula tout entier sans afl'aiblir ni la haine de l'un ni la persévérante pitié de l'autre ; elle s'y attachait comme à un devoir. Enfin, avec le printemps , c'est la saison des convalescences , elle crut voir poindre un léger changement dans l'ame de celui qui l'accusait ; quand elle venait visiter M"* Bœhmel, il restait, sans parler il est vrai, sans la regarder, mais enfin il restait; c'était beaucoup, car c'était un commencement. Jamais le printemps ne parut si beau à Edith. Un matin, aux premiers jours de mai, on se promenait dans le parc de M. de Falsen : tous les lilas étaient en
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Heur, la jeune fille marchait seule la première, en cueillant quelques Jjranclies pour les mêler avec des touffes d'ébénier et d'aubépine ; soudain elle entend derrière elle une voix tremblante qui disait : En voici une belle. Elle se retourne ; c'était Aloys tenant dans sa main et lui présentant un petit rameau d'aubépine rose. Non, jamais parole brûlante, serment passionné de tendresse ne pénétra plus avant que ce mot si simple et dit si bas. Malgré elle, la main de la jeune tille s'étendit vivement vers la fleur, et déjà sa bouche s'ouvrait pour répondre, quand M. et M°" Bœhmel les rejoignirent. Elle se tut; mais, jetant au loin les fleurs qu'elle avait cueillies, elle ne garda que la branche d'aubépine. Une larme brillait dans les yeux d' Aloys. Le soir il y avait par hasard une fête à Bagnères, et aussitôt qu'Edith parut, une foule de cavaliers vint assiéger sa main. Aloys était arrivé depuis long-temps, il l'attendait; mais en la voyant entrer si belle et si admirée, au lieu de s'approcher d'elle, une émotion crainiive et un peu jalouse le fit se retirer à l'écart. Assis tout seul dans un angle plus caché, il la regardait : est-ce une erreur ? est-ce un songe ? Non , il ne se trompe pas ! Edith fappelle, c'est à lui qu'elle fait signe... 11 accourt.
— Je vois bien, lui dit-elle tout bas, que vous êtes trop farouche pour me prier de danser avec vous. C'est donc moi qui vous invile. Aloys demeura interdit, et l'orchestre ayant donné le signal , il offrit sa main à la jeune fille, et la conduisit au quadrille sans avoir eu la force ni la pensée de lui répondre : debout et près d'elle, le cœur lui battait avec violence; il marchait, il souriait ,
mais sans conscicnco et par une aclion machinale. Dans un moment de repos , la jeune lille se pencha vers lui :
— Monsieur A'ioys, hii dit-elle avec bonté, me haïssez-vous toujours ?...
— Comment? qui vous aurait appris?...
— Vous rappelez-vous votre entretien avec Etchahon ? J'ai tout entendu.
— Oh î mademoiselle, que devez- vous penser de moi?
— Que vous êtes malheureux, que votre mallieur seul vous a rendu injuste, et que vous ne m'accuserez phis maintenant.
Tout cela fut dit irès-simplement et sans embarras. Le bal fini , Edith revint avec son père , tonte heureuse, toute fière d'avoir éteint une soullrance. De l'amour? sa candeur n'en avait pas même la pensée. Pour Aloys, quelle nuit (ut la sienne! Ah ! mon Dieu ! qu'il y a de choses que les langues humaines ne peuvent exprimer!
L'œuvre était commencée; mais là ne se bornait pas pour Edith sa tâche de sœur de charité ; réparer le mal qu'elle avait fait ne lui semblait pas tout le bien qu'elle pouvait l'aire ; il fallait maintenant relever Aloys à ses propres yeux , et le délivrer des appréhensions de mépris qui le dévoraient.
31. de Falsen avait une petite propriété trèspittoresque sur la route de la vallée du Lys, et depuis longtemps plusieurs amis lui demandaient d'aller la visiter dans une excursion de montagnes ; mais il répondait toujours, selon sa coutume: Cela ne me regarde pas, je ne suis rien ici , demandez à la châtelaine. La châtelaine, c'était sa fille; en etfet, Edith, depuis la mort de sa mère, dirigeait tout chez M. de Falsen ; il ne s'enquérait jamais de
8î . EDITH
ses actions ; et la jeune fille, ù dix-liuit ans, maîtresse de la niaisun et d'elle-même, avait le pouvoir d'une dame de château et la liberlé d'une femme mariée.
Un matin donc, dans l'été, Edith ayant tout préparé pour cette promenade, M. de Falsen, (jnelqucs-uns de ses anîis, ^î""" Bœhmel , Aloys et la jeune fille, se mireni en l'oute pour la vallée du I.ys; Etchahon servait de guide. Rien ne dispose deux jeunes cœurs à la tendresse comme la vue ])artagée des grands spectacles de la nature; un jour ()assé sur le Lord de la mer, ou sur une cime de montagne, mûrit plus l'amour (|ne de longues semaines dans les villes; en face de ces beautés sublimes les âmes se fondent dans un double sentiment d'enthousiasme etd'accahlemenl: on se sent ]>elit et l'on se rapproche; on se sent grandir, on se rapproche encore.
Tout en courant de cime en cime, Edith, Alovs et Etchahon arrivèrent avant le reste de la cavalcade sur une |)eiite plate-forme appelée le carrefour des Cinq-Ours, parce que, disait la tradition, cinq ours s'y étaient un jour rencontrés. L'aspect eu était sauvage et aride; pas un arbre, pas une touile d'herbe; à l'entour, des montagnes; audessus, le ciel; au-dessous, rien que des abîmes dont une brume fiottante ne laissait pas voir le fond; un grand aigle noir planait dans l'air, et ])arloul léguait un silence solennel (pn rcMulait silencieux : Aloys et Edith s'assirent a l'abri de deux rochers, Etchahon se coucha par terre à quelques pas d'eux ; les voilà seuls : Edith avait souvent appelé de ses vœux le moment où elhi pourrait ainsi parler sans témoins au jeune homme
(le son malhoiir ; c(^ mouuMil clnil vcmi, cl , irciii- I)l:uil(', clic se laisMîl. Pour la |)i'cmicic lois clic comj)rcnait lout ce (lu'il y avail de dclicat cl de dilïirile dans un tel entrelien ; hicnlùl eependanl elle commença :
— Depuis comliien de temps èles-vous levenu dans nos montai^ncs?
— Depuis pins de sept mois, 3ladcmoiselle.
— 11 y a sept mois, cji elVct, cpie j'ai entendu votre conversation avec Etchalioii.
Vous m'aviez promis de l'oublier.
J'en ai oublié un ujoI. Il me semble qu'anjourd'luii vous soulVrcz moins cpi'alors.
— Oui, (\uand je ne rei;ar^le ni derrière ni devant moi Mais
— Mais !
— ^Mademoiselle, ne me pailcz pas avec trop de bonté, car mon pauvre c(enr est comme les malades : il est faible; il s'ouvrirait ; et à quoi bon?
— A quoi bon! IN'avez-vous donc pas de peines
à confier?
, \[ est des malheurs Immi'ians qn'u l;;ul taire.
— Je croyais que rhnmiiiaUou était dans le mal et non dans le malheur.
— Si mou infortune n'est pas une honte, pourquoi fait-elle reculer avec mépris les autres hommes?
— Reculer! du mépris! Moi qui ne vous connaissais pas, au seul récit de vos maux, j'ai versé des larmes.
— Je vous ai arraclié des larmes !
— Oui. Pourquoi les autres cœurs n'éprouveraient-ils pas La même sympathie?
— Oh! c'est que vous!
ÎÎO EDITH
— Eli bien î moi, reprit Edith en souriant, vous m'avez accusée aussi?....
— C'est vrai cependant, dit-il avec un naïf et tendre ctonnement.
Puis, par un retour d'amère réflexion :
— Eh bien ! je me suis trompé une fois.
— Une seule?
— Une senle! croyez-moi. Mademoiselle, on ledoute et on fuit ceux qui soullVent.
— Oh ! ce mot-là me fait mal dans votre bouche. Le malheur inspirer de la haine , quel blasphème î Mais vous, quand vous étiez heureux , est-ce que vous fuyiez ceux qui ne l'étaient pas? Est-ce qu'à la vue d'un malheureux vous ne vous sentiez pas comme forcé d'aller à lui , même sans le connaître, de lui ouvrir voire bourse , s'il avait besoin de secours; de lui tendre la main, s'il avait besoin de pitié? ÎNe me dites pas que vous n'étiez puini ainsi, je ne vous plaindrais plus.... Le maliieur? c'est lui qui attire, qui attache! Est-ce «pion aime les heureux? Ceux que le cœur choisit, ceux que l'on demanderait pour fières, ce sont les infortunés.
— Que je voudrais vous croire! répondit le jeune homme avec émotion ; parlez toujours, dites, dites-moi que je suis un ingrat, que l'on peut m'aimer encore.
— IN'est-ce pas à cause de vos malheurs que j'ai de l'amitié pour vous?
— Oh! Dieu, vous avez de l'amitié pour moi î
— Vous ne le saviez pas?
Ce mot s'échappa des lèvres d'Edith avec un divin accent de naïveté ; ch bien ! c'est ce qui navra le cœur d'Aloys. H s'attendait à de l'embarras,
fn: rALSE\. «7
à (Je la roujj^cur. car il croyait presqu'à de l'amour; mais la jeune fille était calme et souriante. Comme tous les hommes qui ont beaucoup souflert, Aloys avait le c(v\\v sceptique, il était de ceux qui doutent toujours de l'attachement qu'ils inspii'cnt, et, se hâtant bien vite de détruire ses propres espérances : — Pauvre insensé que je suis ! se dit-il, d'avoir cru qu'elle m'aimait; c'est de la compassion. Et cette pensée, au lieu d'être une consolation pour son chagrin, fut une blessure pour son orgueil.
— Voyons, lui dit la jeune fille remarquant qu'il gardait le silence , voyons , quelles sombres i(lées vous saisissent encore ? Mon amitié est une bien faible compensation , je le sais; mais si elle pouvait vous aider à chasser vos funestes déliances!...
— Je fais peur, Mademoiselle , reprit-il avec amertume; je fais peur. Quelle est la mère qui laisserait son enfant seul avec moi? les yeux me suivent toujours avec inquiétude , comme si un accès de démence allait me reprendre.
— Les yeux suivent ceux que l'on plaint comme ceux que l'on craint.
— Je ne veux pas être plaint! Dieu m'a maudit! Je resterai maudit : je vivrai seul , sans affection , sans lien; pas de femme, jamais d'enfant.
— Pourquoi ce bonheur vous serait-il refusé ?
— Pourquoi, Mademoiselle? parce que les fds d'Adam furent punis à cause de leur père, parce que les enfans de Gain furent souillés du crime de leur père , parce que je veux bien accepter la honte et la douleur pour moi , mais que je ne veux pas la léguer. J'ai vu le portrait de votre mère , 3Iademoiselle, et vous lui ressemblez; votre mère
VOUS a transmis la beauté do son visni^o; r\\ bien ! le Dieu souverainement bon a créé aussi des hérédités d*inror!u[ie.
— Pas de blasplième I monsieur Aîovs , reprit la jeune ill'.eavec une i^ravité religieuse, c'cstDieuqui vous a sauvé.
— Poui" me frapper pins cruellement, T.a démence revient, elle revient à jour (ixe , à heure marquée; oh I j'ai j)eui' du îer août!
— Le 1er août?
— C'est le jour fatal où le fléau m'atteignit pour la première fois !
— N'avez-vous donc de mémoire que pour la soulFrance? Vous vous rappelez le jour de votre chute, et vous ne savez peut-être pas celui de votre gu<Mnson.
— Je le sais , je le sais.' reprit-il vivement; le bonheur de la résurrection a été trop grand pour que je l'oublie jamais.
— Racontez-moi ce bonheur, lui dit-elle avec empressement, heureuse de tourner la pensée du malheureux vers un souvenir plus doux.
C'(''iait une lutte charmante que celle de la tendresse de cettejeune fille contre les noires défiances d'Aloys.
— Je le veux bien. Il y a dix mois, un samedi , vous voyez que j'ai noté le jour, j'ai même noté l'instant; c'était la nuit : debout sur une fenêtre , j'avais le front appuy(^ contre des barreaux , car j'étais entouré de barreaux; les étoiles brillaient , le ciel était pur et clair, un jardin s'étendait devant moi, et pour la première fois depuis bien k)ngtemps, nui tète me send)lait moins brûlante ; soudain un souille d'air frais passe sur mon vi-
ih: ialsi:\. «î)
sngo , et , pai' je ne snis {\\\o\ prosiip^c , (oui ;m loiid (le mon ccrur, se lùv(^ rail)l(; , faible cl liuniiKiiix comme l'aube, un premier seiiilmeiii de cotiseieneo; je repiarde autour (le moi, eije sens que je regarde; je vois la lune qui arL;enle la cime des arbres, et je comprends que c'est la lune; je nomme pai' leur nom les étoiles, le i^azon , les lleui's, alors....
— Alors? dit la jeune lilh^ en essuyant ses yeux.
— Une fenêtre s'ouvre à une maison voisine , une femme vêtue de blanc y paraît, repjarde h; ciel et se retii'e; puis, un instant après, j'entends un son , une voix, de la musique ; elle chantait î elle chantait l'air de Rezia dans Obèvon. Oh! que vous dire? Comment vous peindie ce qu'elle fut pour moi , celte harmonie enchanleresse ? Chacun des sons, après s'être épanoui dans l'air, descendait sur ma tête , se répandait dans mon sang, dans tout mon être , et me régénérait. Je sentais ma pensée renaître sous cette mélodie comme une piaule sous la pluie du ciel. Coml)ien de lenq:>s dura cette extase? je ne sais ; une vive douleur me l'appela à moi , car je m'étais endormi sur cette fenêtre, j'étais toml)é, et je m'étais blessé; mais que m'importaient ma blessure et mon sang qui coulait? J'étais homme , j'avais ma raison î
— Cette femme est bien heureuse ! dit tout bas Edith.
— Le lendemain je me levai dès le premier point du jour, et je courus vers une terrasse qui dominait tout le paysage. Ah! Mademoiselle, que le monde est beau ! Vous ne savez pas cela , vous, pauvres heureux qui n'avez jamais été exilés de la vie; mais pendant un mois, avoir erré dans cet horrible enfer qui s'appelle la folie , et puis revenir
à rexislcncc, revoir la lerro , les hommes, le soleil! Connaissez-vous le soleil? Reprendre la possession de soi, de sa pensée, il y a là des joies ineirahles! Combien de fois je me jetai à genoux, en m'écriant : 3Ion Dieu! que vous êtes bon! J'aimais tous les liommes; c'est la première fois que j'aie ardemment désiré la richesse : j'aurais voulu enrichir tous ceux qui sont pauvres.
— Vous êtes bon , monsieur Aloys.
— Non, j'étais heureux. A partir de ce jour , ma convalescence marcha rapidement. Dès que je souifrais, on m'ordonnait, oui, on m'ordonnait de la musique, comme on ordonne un breuvage salutaire à un malade, et tout se rassérénait en moi : la musique m'a guéri.
— rs'est-ce pas elle qui vous avait perdu?
— Oui , c'est elle ; mais je le lui pardonne , s'écria-t-il avec enthousiasme, et je l'aime comme personne ne l'a jamais aimée ! C'est la bienfaitrice de mon enfance, c'est l'appui de ma déplorable jeunesse : aujourd'hui que la première ivresse de la guérison est passée, et que la mélancolie est revenue, qui me soutient? la musique. Quelquefois, le croiriez-vous? je me console de ne plus être un homme et de me voir* condamné , pour toujours peut-êtie, à une vie oisive et stérile , parce qu'ainsi je puis me livrer tout entier à mon art. Je vous l'apprendrai si vous y consentez. J'ai un
piano ^lais comme je me laisse entraîner!
Mademoiselle , vous ne savez pas ce que vous avez fait en prononçant le mot de musique devant moi.
— Dites! dites!
— J'ai un piano (|ui esl pour moi plus qu'un
DK lALSEN. 01
iiistriimont, il mo rn])p('llo à la l'ois mon nicillour ami (H mes jours les mciiloiirs; aussi, (juaud j(i m'iMilormc dans nia ])elito chambre solitaiie, avec lui et Gluck, j'oublie.
— Ne irouveriez-Yous pas des consolations plus puissantes encore dans la composition?
— Je ne peux plus composer; vini^'t fois je l'ai tenté, mais en vain. Dès que j'essaie de réunir qucl(|ues idées musicales , mon intelligence se trouble, mon cerveau s'appesantit; je n'ai pas la tête assez forte pour la création, et pourtant il y a une nuit où j'ai été.... On ne devrait faire de tels aveux qu'à sa mère.
— Parlez comme à la fdle de votre mère.
— Il y a une nuit où j'ai été pendant six heures un musicien de génie, peut-être.
— Je le savais , et je le crois!
— Ce n'est pas tout, reprit-il en s'animant à cette parole d'Edith ; j'ai un souvenir encore plus étrange, un souvenir à la fois confus comme un rêve et saisissant comme une réalité : il me semble que dans un lieu que je ne saurais décrire, dans un temps que je ne puis pas fixer, dans un état que je me rappelle, et qui toutefois m'échappe, j'ai écrit des chants dignes d'être retenus.
— Et si cela était vrai? s'écria la jeune (ille , emportée malgré elle par le souvenir de ce que lui avait dit M"" Bœhmel.
— Si cela était vrai! oh! ma vie changerait alors! Mais, hélas! il en resterait des traces. IVabord, plein de cette foi, et celte foi me gonllant d'espérance , je crus avoir composé pendant mon délire.
— Eh bien ?
— Je priai mn mère (récrire nu médecin qui m'a donné ses soins : rien! je me trompais. Et cependant , ajouta-l-il avec éiîcrgic^ je vois encore le papier, la plume; je vois les notes, pour ainsi dire, naître sous mes doigls. Oh! ce souvenir me poui-suit et me consume ; car , je le sens , ces mélodies élaienl belles, el si je les retrouvais, le voile qui pèse sur ma pensée se lèverait, je pourrais créer encore î
Edith brûlait de lui dire : — Vous avez raison , ces chants existent, ils sont dans le pavillon du jardin ; — mais elle avait promis à M"* Bœbmel de i^arder le seci'et, et elle se lut. Aloys reprit avec un découragement piofond : — Mais à quoi bon écrire ? à quoi bon s'elForcei" ? à quoi bon avoir même du talent? îVons arrivons au l^r juin; dans un mois le l^f juillet; dans denx mois le l^r août, cl le 1er août.... je.... ah !
Sans achever la phrase commencée, le jeune lîonmie pousse un cri de douleur, s'élance hors de la plate-lorme, laisse Edith avec Etchahon, el retourne seul chez son père.
Bientôt le reste des promeneurs arriva, et l'on se remit en route. Edith, rêveuse, marchait seule en arrière, quand une vieille dame qui l'aimait tendrement s'approcha d'elle et lui dit :
— K'étiez-vous pas avec M. Alovs sur ce rocher?
— Oui.
— J'admire; votre courage.
— Mon courage! pour gravir un roc? Oh !*j'ai le pied montagnard.
— Ce ne sont pas les rocs qui m'auraient elFrayée, c'est voti'C compagnon.
— Pour(pioi donc ?
— Pourquoi ? reprit la vieille dame avee uno sorte de mystère ; j'ai ap|)i'is , il y a trois jours , (juc ce jeune liomme avr.it étélou.
— Je le savais.
— Vous le saviez ! ^lais savioz-vous aussi que ces malheureux peuvent èti'C rcpi'is pai' la démence en une seconde, et qu'il sullisait d'un rayon de soleil trop ardent, poui' que, saisi d'uîie sorte d»; fureur, il vous précipitât du haut de ce rocher?
— Quand on est au chevet d'un malade en délire, on sait qu'il pourrait s'élancer sur vous et vous blesser; et cependant, malgré celle crainte, on reste et on le soii^ne.
— Entre un malade et un insensé la dista.nceest infinie : la folie est plus qu'une souffrance, et la vue de l'insensé répugne à notre cœur, comme le spectacle de la dégradation.
— Oui, reprit Edith avec tristesse, et l'on eutreprend de longs voyages pour aller admirer des ruinesd'édifices,etlespectacle d'un temple écroulé fait naître une sorte de pitié ; la destrnciion d'une ame humaine n'est-elle donc pas mille fois plus touchante? Une pierre ne sait pas qu'elle se dégrade, et n'en souifre pas; un homme insensé est une ruine qui se sent.
— Votre cœur a raison, mon enfant; mais Dieu lui-même a désigné ces malheureux au n^épris, en écrivant sur leur physionomie , dans leurs yeux égarés, le mot : Réprobation !
On était arrivé chez M. de Falsen, l'ealrelien se rompit.
La vanité est pour quelque chose dans tous les sentimens humains, et surtout dans l'amour; on aime celui qui est beau , celui qui est noble , celui
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qui est intelligent; on aime un mallieureiix , quand son infortune a de la grandeur et de l'éclat; on peut même aimer un criminel, si son crime est marqnc d'un cachet d'audace ou d'étrangeté; mais l'être avili et méprisé, jamais. Eh bien! ce fut le mépris même dont on accablait Aloys qui grava son image dans le cœnr de la jeune fdle; sonaOeclion pour lui se forma de ce qui aurait tué la tendresse chez toutes les autres femmes ; il était dans la destinée de cette belle àme de devoir tous ses sentimens à la piiié. Quant à lui, sa passion éiait à la fois un délice et une torture : il n'osait pas aimer.
Connaissez -vous le V'uigl- quaire février, de Werner? C'est un dnnne terrible, c'est la peinture d'une famille où le 24 février a trois fois été sig^nalé par un crime domestique. Un frère y a (ué sa sœur, lin fils y a tué son père , et toujours le vhicji-muarc février. Il ne reste de cette race maudite ((ue deux époux déjà vieux, qui se sont réfugiés dans une cabane, sur une cime des Alpes; le poète nous y introduit la veille du sanglant anniversaire. Entrez, regardez celte mèie assise sur un escabeau, ce père en cheveux gris, tous deux muets, et attendant l'heure, l'heure fatale, minuit, première seconde de ce jour (|ui doit peut-être souiller encore leur nom d'un parricide. Tous leurs parens sont morts cependant, et ils croient leur famille détruite; mais c'est le 24 février, mais
î)6 EDîTÏI
le ciel esl sombre , les avalaiîcbes tombent du haut (le la iiioi.tagiie, et ils IVémissciU. Ah! c'est que l'homme a beau lutter, il y a des momens où la terreur est un manteau de Nessus qui lait partie de sa chair eî qu'il ue peut arracher. Quand un événem.ent passé nous a donné le (h'oit de dire : Telle chose arrivera leljoiir, (jue sur ce jour nous avons j)lacé toute notre existence, comme un joueur louie sa ibi'Luiie sur une cai'te , et (jue l'époque fatale arrive, nous avons peur.
Le 1er août appiochait, Aloys treiublait; la souffrance est superstitieuse; il semblait à ce mallieuleux que le i'*'" août était le moment décisif de sa vie ; ce jour avait amené sa folie , ce jour devait la voir renaître, c'était l'épocpie marcjué par la laïalité pour une sorte de duel enire la démence et la l'aisoij, duel terrible dont son cerveau serait le llK'alre et dont il serait la victime. Sans doute c'était une faiblesse de croire que Dieu eût ainsi lixé un mois, un jour, une heure, poui* le retour de cette crise luneste ; oui , mais enlin l'infortuné le croijaii. Avec cette déplorable puissance d'alchimie (ja'oi.tles imaginations malades, il changeait tout en sombre présage : c'était dans le mois d'août que son pèie avait fait faillite, c'était le 1er août ([u'ou l'avait envoyé a Paris; toas les événemens ujalheureux de son enlaiice l'avaient frappé un mercredi, et le l^r août était un merci'edi. En lallait-il davantage? Tel (ju un objet longtemps contemplé grossit, pour ainsi dire, sous le regard, cette idée nouirie par la préoccupation, fermentant dans cette tète ardente, avait grandi et pris un corps, le rêve était devenu une realiU', le fanlùnie un être vivant, le l^'* août était une
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sorlo (le monstre inconnu et terrible ((ni l'attendait pour r(''tonll'er. AllVenses toitures ! (;ar ce n'était plus seulement son intelligence, sa dignité, sa jeunesse, qu'il avait à perdre, c'était le pins magnifupie don de la Providence, l'amour; c'était la vie parée de sa pins belle et de sa plus pure lumière, l'amour (pii se lève. Mon Dieu ! avoir tout soufl'ert, avoir tout perdu! s'être cru avili , ravalé au dessous de l'homme, puis retrouver un bonheur i\u\ n'appartient pas à la terre, et, au moment où on le touche, mourir! mourir comme Roméo, quand Juliette descend de sa couche funèbre, et, passant ses bras autour du cou de son liancé, lui dit avec un baiser : Je vous aime ! Oh ! à cette pensée, les larmes d'Aloys éclataient avec violence, sa doulenr allait jusqu'au blasphème, et il maudissait comme un bourreau ce Dieu qui ne lui avait fait entrevoir le ciel que pour lui rendre l'enfer plus horrible encore; que dis-je? sa douleur même, il ne lui était pas permis de la savourer à loisir : comme tout ébranlement pouvait être mortel à son intelligence, il s'interdisait jusqu'au désespoir. L'image d'Edith s'ofl'rait-elle à lui? Éloigne-toi! lui criait-il; et il couvrait ses yeux pour s'empêcher de la voir, il mettait sa main sur son cœur pour l'empêcher de bondir, il comprimait, il étouffait, il refoulait tout ce qui était sensation, tendresse, et, tapi dans son immobile et silencieuse terreur, il avait suspendu toutes les fonctions de sa vie, il attendait !
Le 31 juillet arriva; le soleil se leva rouge , sans rayons, et dans toute l'atmosphère se répandit une chaleur tropicale funeste aux malheureux privés de la raison. Quand Aloys, à son réveil, se
ne EDiTIl
(lit : C'est dcmnin ; qiuind il vit ce ciel si pur, si ('Iir.ii(! , quand il sentit cet air embrasé, il ne douta j)lus de son arrêt : d'abord il voulut courir chez Edith, mais le courage lui manqua; les condamnés a mort se refusent souvent à voir une dernière fois ceux qu'ils aiment. Puis, par ce besoin inexplicable et pervers qui porte souvent l'homme à se jiuire à lui-même, il alla s'enfermer seul dans la <'ham!)re la plus reculée de la maison pour voir venir le fléau. La nuit descend; quelles ténèbres, (juel silence autour de lui! Pas de flambeau; à la lueur inégale de la lune chargée de nuages , on aperçoit dans un angle obscur une masse plus noire et immobile : c'est lui, c'est Aloys. Il est assis , le front dans ses deux mains , les coudes sur les genoux : tel qu'un savant qui se penche sur un corps pour l'observer , il étudie son àme; le microscope en main, il épie avec terreur chaque mouvement de son intelligence, pour voir si elle se désordonné; pas une sensation dont il n'ait conscience, pas une pensée qu'il n'interroge et ne soumette à l'analyse. Ses idées se troublent-elles un moment? aussitôt, avec une énergie pleine de crainte, et pour lutter contre ce désordre, il astreint son imagination vagabonde à une opération mathématique : il compte jusqu'à mille, et puis il reconnnence. Vains elForis ! Sa ])ensée, irrilée par ce travail même, et enflammée par l'ardeur orageuse de l'atmosphère, s'égare en rêves délirans : mille hallucinations fantastiques parcourent son cerveau : il lui semble que sa tête est comme un(î vaste chandji-e, (pie dans un coin de celle chambre il va voir s'ouvrir une porte, cl que de celte porte soitira, pale et terrible
conimc un faiilomo, la (Irniciico.... \.r uiitllnMiloiix osl |)roS(|iio iusoiisépar la peur do 1(; devenir. Tandis (ju'il se déballait ainsi dans ce coin sulilaire, un autre cfeur, à deux lieues de lui, soulirait de la même souH'rance : VArAi n'avait pas ou- ])lié non plus le jour fatal : ce mut si amèrement prononcé devanl elle, la démence revient, était entré jusqu'au foufl do son cœur; depuis un mois elle vivait l'œil fixé sur le Iront d'Aloys , coninn; Aloys l'œil fixé sur lui-même, et depuis un mois elle (Vernissait en voyant s'oHacer un à un des lèvres du ujalheurouK les souiires mélancoliques qu'elle y avait ramenés. Le 31 juillet la trouva donc pleine de craintes comme lui, et, quoiqu'il ne vint jamais avant !e milieu «lu jour, elle l'attendait déjà dès le matin, pensant qu'il aurait hâte et besoin de lui apporter sa tristesse. La matinée, la journée, l'après-midi s'écoulent, personne; l'inquiéUsde d'Edith devient de i'anxieté : car cette absence même est un présap:e funeste; le soir arrive, personne encore : agitée, elle monte sur une terrasse d'où l'on découvrait la campap,ne, ses re^^anls interrogent tour à tour avec avidité le cliemin (pii conduit ciioz M. Bœhmel , et l'horloge de l'église ; sept heures sonnent. Dans les crises importantes de la vie, quand nous faisons dépendi-o noire bonheur de la réalisation d'un événem^ur, nous donnons pour ainsi dire au sort un certain nombre; de jours et d'heures pour l'accomplir, et , ce terme passé, notre espoir s'enfuii. Si telle chose n'est pas arrivée à lel instant, disons-nous, c'estqu'elle n'asTlvera jamais; sept heures étaient la limite qu'Edith avait fixée à son atleiUe; aussi, (juand le dernier coup eut retenti , le silence qui suivit lui
JOO EDITH
sembla un silence de mort; Aloys était perdu,
puisqu'il ne venait pas! Elle assistait à toules
ses douleurs; elle le voyait seul, désespéré, luttant contre le fléau , et pas une consolation à lui envoyer! Son ardente piîié s'indignait de son impuissance : elle s'épuisait à chercher mille soulagemens : elle invoquait Dieu , la mère de Dieu , les anges ; elle suppliait tout le ciel de lui inspirer une pensée, un secours, quelque chose enfin qui put le sauver, quand le hasard lui iudiqua un remède bien simple , mais efficace pourtant sur une ûmc pure et jeune.
x\u-dessous de la terrasse, elle entendit un bruit de pas et vit Etchahon tenant par les pattes deux perdrix rouges vivantes qu'il lui montrait :
— Not' demoiselle, je sais que vous aimez les oiseaux, lui dit-il, et je vous en apporte.
— Entre dans le salon, j'y descends.
Quand elle lut près de lui et qu'elle l'eut remercié :
— Not' demoiselle, dit Etchahon en riant à sa manière, sans la regarder, il ne faut pas tant me remercier; car j'ai aussi un peu quelque chose a vous demander.
— Qu'est-ce donc?
— Ma femme est accouchée ce matin , et je venais vous prier de me dire un nom pour le petit.
Edith, souriant malgré sa tristesse, lui répondit :
— Et lu m'apportes ces belles perdrix seulement pour que je t'indique un nom?
— Ma foi, not' demoiselle, l'cprit-il de son air narquois, le votre vaut IVien cela.
— Ah ! eh bien!... j'accepte, je serai la marraine (le ton fils.
DE FALSEN. 101
— iMorci , noi' domoiscllc; et quand voulez-vous que nous I(^ baptisions?
— Quand lu le voudras , rôpondil-olle d'un air rêveur.
— Not' demoiselle, je vais être demandeur jusqu'au bout; c'est demain la Tête du vieux père, le 1er août, et si ce n'était pas trop vous presser...
— Demain?... \^^ août?... s'écria-t-elle comme éclairée par une inspiration soudaine, demain?
— ]Not' demoiselle, si ce jour-là ne vous va pas?
— Tais-toi , tais-toi î
Le paysan se tut, et la regarda avec étonnement. L'œil animé, elle se parlait tout bas à ellemême.
— Oui, oui, le salut est là : c'est Dieu luimême qui m'envoie cette pensée ! demain ! l^r août!
Puis, se retournant vers Etcliahon :
— Ecoute, tu iras dès ce soir chez M. le curé , et tu lui demanderas... Non , je me trompe , tu le
supplieras Entends-moi bien, tu le supplieras
de fixer la cérémonie à demain ; que ce soit à midi , à deux heures, il n'importe, mais il faut qu'elle ait lieu demain.
— C'est bien not' demoiselle; allons, allons, mes perdrix, dit-il tout bas en s'éloignant et en caressant les plumes de ses deux oiseaux, vous m'avez pondu là un joli œuf.
— Attends , Etchahon , j'ai encore quelque chose à te remettre.
Et, se plaçant à sa table, elle écrivit à Aloys : <r Etchahon a un fils; on le baptise demain. Il
m'a demandé de nommer son enfant, et j'ai dit
que vous le nommeriez avec moi. »
Elle ne signa pas , ne plia point le Ijillel en forme de lellre (savait-elle poiirfjuoi?), et le remettant à Etclialion :
— Porte a l'insiant ee papier chez M. Aloys; il sera le parrain de ton fils avec moi.
Quelle pensée attachait-elle donc à ce baptême? Pour ceux qui n'ont pas de Coi religieuse, un baptême n'est rien; mais, à vingt ans, toute croyance est sainte. Etre jeune, c'est croire; darissa douce superstition, il semblait à Edith qu'en appelant le jeune homme à tenir ce nouveau-né avec elle sur les fonts du baptême , elle le mettait sous la garde d'un sacrement, sous la gartle du ciel. Cette journée si terrible, si redoutée, se passerait en présence de Dieu, serait consacrée par un bienfait, sanctifiée par une cérémonie pieuse , et l'esprit du mal n'oserait pas s'approcher. Puis, c'était une parenté avec elle, et tout bas une voix secrète lui murmurait que le jeune homme serait heureux de lui être associé pour une sainte protection, et qu'il oublierait peut-être de soulfrir le jour où ils seraient comme père et comme mère ensemble.
Elchahon arriva bientôt chez Aloys; il monta; l'oLscurilé le fit d'abord reculer d'un pas.
— Qui est là? dit vivement le jeune homme.
— C'est moi, Etchahon.
— Que me veux-tu ?
— Voici un papier que vous envoie M"' Edith; elle m'a bien recommandé de vous le remettre ce soir même.
La seule présence d'Etchahon avait été un bienfait poui' Aloys, c'était un être vivant; le nom d'Edilh, jeté au milieu de ses tortures, acheva d'en adoucir ramerluuie.
Di: FALSi:x. icr»
Poiulnul (ju'il prenaillc papier, le paysisn ajouta : — La ccrcnionie aura lieu a dix lieuies ; M. le euré, que je viens de renconlrer, ma l'a promis. El. il s'éloigna.
Aloys lut : il lut ces simples mots, et ne les comprit pas d'abord dans toute leur angélique pitié. Presser dans ses mains une lettre tracée par Edith , voir son écriture, celte sorte de poi'trait de ce (|u'on aime, lui était une joie trop vive pour ne pas être sa seule joie. Mais bientôt, et cette parole (J'Etchahon : EllcDi'a dit de vous le donnei- ce soir ■même, lui revenant à la pensée, tout ce qu'il y avait de consolateur et d'inexprimé dans ces lignes se dévoila peu à peu; la maladie lui avait donné la finesse de cœur d'une femme; il relut le billet, un mot y était souligné : « On baptise son fils demain. » Demain était donc devenu pour elle aussi un anniversaire; cette lettre disait donc: Quelqu'un souffre avec vous; c'était, si l'on peut parler ainsi, c'était comme un serrement de maiu qu'elle lui envoyait, ne pouvant le lui donner. A mesure que le sens caché de ces lignes pénétrait dans l'àme du jeune homme, il sentait tout se détendre en lui ; sa poitrine , délivrée d'un poids affreux, se soulevait plus librement; prenant d'une main tremblante ce papier qu'il appuie sur son visage : — Vous ! encore vous! dit-il tout bas, avec un ineffable accent de reconnaissance ; ah î il faut que je la voie , il faut que je lui dise tout ce que j'ai dans le cœur ! Que faisais-je à atîendre ici mon arrêt ? C'est près d'elle qu'est ma force; si je puis échapper au mauvais esprit, c'est |)rès d'elh^; il n'osera pas me poursuivre sous cet abri sacré, et s'il doit venir, eh bien, qu'il me frappe a ses
i()\ EDITH
yeux, que mon dernier instant de raison soit pour le dire que je l'aime , que ma dernière parole sentie soit un élan vers toi !
A ces mots, il sort avec impétuosité et court à travers la campagne jusqu'à la propriété de M. de Falsen; les ténèbres étaient profondes quand il arriva, et toutes les portes closes. Il franchit le mur d'appui, monta sur une terrasse garnie d'arbres, d'où l'on apercevait la chambre d'Edith , et s'assit au pied d'un tilleul, l'œil fixé sur la fenêtre fermée. Deux grands rideaux de mousseline blanche tombaient immobiles; à travers les rideaux ou voyait la clarté faible et rougeatre d'une lampe; la lune qui brillait, les lucioles qui volaient, la rosée qui tombait, tous les mystères d'une belle nuit se mêlaient dans son âme avec l'image d'Edith, et, rempli d'une sorte d'extase, il entrait dans la chambre de la jeune fdle, il la voyait dormir, rêver; il se penchait sur son front, lui disait tout bas : Je vous aime; et elle, sans ouvrir les yeux , elle souriait.
Au milieu de ces hallucinations , la nuit s'écoula : bientôt le ciel, se peignant d'une légère bande rose à l'horizon, commença peu à peu à blanchir; une fraîcheur piquante vint avec la lumière , et descendit sur la tête brûlante du jeune homme , dont les yeux ne quittaient point cette fenêtre ; alors il vit les rideaux se mouvoir, une main se glisser entre eux et ouvrir à demi la croisée; puis la main disparut, les rideaux se rejoignirent, et pendant quelques instans se ballonnèrent au souille du vent du malin. C'était Edith qui s'éveillait. Aloys pensait tant à elle, qu'il ne pensait plus a lui-même ; il allait la voir î la voir î
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Quclquos inimitos écoulées, la l'onétre s'ouvrit en ol lot; Edith parut. Aloys , caché derrière les tilleuls, plonp^ea du rei^ard dans la chambre. Le voilà ouvert devant lui, ce sanctuaire où sa pensée pénétrait si souvent : tout était simple, pur, pjracieux comme Edith; un lit à peine loulé, un peiit crucifix d'ivoire, un bénitier avec une branche do buis; quelques livres épars sur un seul rayon ; nn petit secrétaire en marqueterie, comme on en faisait il y a cent ans , et venu sans doute de quelque aïeule. Bientôt la jeune (ille s'avança sur le balcon, enveloppée d'un long vêtement blanc. Jamais Aloys ne l'avait vue si belle. Elle s'accouda sur la rampe, et, le corps penché, regarda longtemps le jour qui montait; sa bouche entr'ouverte aspirait l'air; son visage était rose comme l'Orient, mais ses yeux semblaient chargés d'une vague inquiétude; à quoi donc pensait-elle? Bientôt, enlevant le petit bonnet blanc attaché sur son front, elle secoue la tête ; ses tresses noires tombent et se déroulent sur ses épaules ; puis, penchée en arrière, elle les rassemble d'une main à la naissance du cou, tandis que de l'autre elle promène le peigne dans leurs mèches flottantes : le soleil qui montait à l'horizon faisait jaillir mille étincelles de sa chevelure , et l'environnait tout entière d'un fluide d'or; on eût dit qu'il s'était levé pour voir le réveil de cette belle créature. Aloys regardait, bénissait et ne se souvenait plus. Mais bientôt la fenêtre se ferma , et la lumineuse apparition s'évanouit. En se retrouvant seul, le jeune homme crut qu'il sortait d'un rêve , d'un rêve bienfaisant comme ces longs sommeils qui nous régénèrent ; son âme était faible , mais calme, ses
!06 EDITIÎ
agitations apaisées, et sa douleur n'était pins que la langueur d'une convalescence.
La cérémonie du baplème, coniuie nous l'avons dit, était (ixée pour dix heures; Aloys partit pour revenir. Il revint tout enivré d'amour, et cependant il n'avait compris que la moitié de la lettre d'Edith, il n'y avait lu que de la tendresse. Mais à peine entré dans le salon, eut-il jeté les yeux sur la jeune fille qui l'attendaitàcôié de son père, à peine lui apparut-elle, blanche, semblable a une sainte des vieux tableaux , revêtue, pour ainsi dire, d'une physionomie pieuse, quand elle s'approcha et lui dit : — Vous êtes sons la garde (ie Bien î Alors ses yeux s'ouvrirent : tout ce qu'Edilh avait rêvé de saint dans ce baptême, cette protection divine appelée par elle sur sa tête, s'offrit à sa pensée pour la piemière fois; et comme rien n'est si contagieux que les sentimens élevés, il marcha vers l'église plein de recueillement et sentant s'épurer jusqu'à sa tendresse même.
Les prêtres, il faut l'avouer, profanent les cérémonies les pins belles par leur indilférence à les accomplir; ce sont presque toujours des hommes à surplis qui baptisent et qui ensevelissent, comme (les ouvriers font des bières, comme des ouvrières font des langes. Qui de nous n'a pas souffert, en suivant à l'église le corps d'un être ainu', d(i voir ces l'eprésentans de l'humanité devant Dieu , ces introducteursdesàmesau ciel, réciter leurs divines prières d'une voix distraite, sans songer (ju'ils sont la en face d'un père (jui pleure et d'un Dieu (pii juge ? La mission est devenue UK'lier.
Riégo n'était pas de ces hommes chez qui l'Iial)itu(le use la solennih' du devoir. Austère, vivant
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dans la solitude , ('levé au iidli(ni des inontai^nos, la religion avait i^^^rdé pour lui sa sainte poésie : jamais une parole sacj'anientellc ne s'échappait de su bouche sans (pi'il la |)i'ononçàt avec toute sa vah'ui'. Quand il disait Dieu, c'était toujours Dieu (ju'il disait ; sa pieuse exaltation pendant les cérém(*nies l'eût fait prendre poiii* un des premiers ministi'es du christianisme ofliciant au l'ond des cataconibes. De plus, il s'était imposé la loi de pai-er son corps ainsi (pie son àme pour se présenter devant le Seigneur, regardant comme une irrévérence l'incurie de ces prêtres (pii, sous leur robe de soie et d'or, laissent entrevoir des vétemens souillés.
Le parrain, la marraine, l'enfant et les deux familles arrivèrent au seuil de l'église ; Edith et Aloys se tenaient debout à côté l'un de l'autre; c'était elle qui semblait le conduire, qui semblait le présenter a Dieu; et le jeune homme, agité d'émotions inconnues, regardait autour de lui avec une sorte d'étonnement mêlé de respect • il croyait entrer dans un temple pour la première fois.
Le prêtre, selon qu'il est dit dans le rituel, s'avança vers eux jusqu'à la porte, précédé d'un clei'c qui poi'tait un cier'ge; il était calme, noble, grandi pai- l'étole; ses cheveux noirs, partagés sur son front, desceiidaieiit le long de son cou :
— Qui êtes-vous? leur dit-il avec sa belle voix grave.
— INous sommes le parrain et la mari'aiiie.
— Etes vous chrétiens et catholiques?
— INous le sommes.
— Que demande cet enfant ?
— 11 demande le baptême.
— Quel nom voulez-vous lui donner !
— Celui d'Aloys, répondit la jeune fdlc. L'Ei;lise a peu de cérémonies aussi belles, et,
disons-le , aussi dramatiques que la cérémonie du l)aptème : tout y est personnification, figure, lyrisme ardent comme les psaumes de David. Conçue dans les premiers temps de la foi, c'est une sorte d'action théâtrale à trois personnages, le prêtre, le catéchumène, le démon; et pendant toute la solennité on voit Satan voltiger sous les voûtes, planer sur l'enfant et le disputer aux prières. Mais dans cette circonstance, et grâce aux acteurs de cette scène, le symbole se changeait en réalité; il y avait vraiment un combat, une âme a ravir au mauvais espiit. Edith, appelant le ciel à son aide, cacha son visage dans son livre d'église, et s'absorba dans ses prières; ses prières étaient ses armes. Aloys suivait avec superstition le développement de la cérémonie, et s'appropriait chacune des paroles sacrées; Riégo ajoutait à cette exaltation par sou enthousiasme. La lutte commence : le prêtre écarte d'abord les voiles qui couvrent le nouveau -né, et soufflant trois fois sur son visage :
« — Esprit immonde, dit-il, retire-toi de cette « image de Dieu pour faire place au Saint-Esprit ; « et toi, enfant, reçois sur ton front et ta poitrine <f ce signe de la croix, et sois tel par tes mœurs t que tu puisses être un temple du Seigneur ! »
Ensuite , prenant le sel :
< — Sel , création de Dieu , je t'exorcise par le «f Dieu vivant qui t'a créé pour purifier les peu- « pies. »
Di: 1AJ,SL\. lu')
El il mot sur les lôvros du raU'clujnjciK; quelques i^raius do co sol do la sagesse, emblèuio proioud , qui ouseigiio (juc tout ce qui osl scionco osi d'abord auier.
Après avoir purifié l'enfant, après l'avoir pour ainsi dire oint et armé pour le combat, le prêtre , comme pour mettre entre lui et son ennemi , qui rôde à Tenlour, le ])ou('lior de Dieu , le i)réir<3 (l('^couvre sa tète avec noblesse, et, la main élonduo sur le front du nouveau-né, les yeux levés au ciel, prononce ces belles paroles :
• — « Dieu de nos pères, toi qui relèves par ce t merveilleux bienfait riiomme tombé par la haine « du démon, de sorte que celui que la faute d'A- « dam a fait naitre iils de la colère, renaît par « Jésus-Christ fils de l'adopiion , épure, épure cet « enfant ))loRgé dans les eaux de ta miséricorde, « et qu'en grandissant il devienne héritier selon « les espérances étei'nclles. »
— Qu'est-ce que j'éprouve, mon Dieu? qu'esl-co que j'éprouve? se disait Aloys.
Edith pliait avec ardeur.
Après cette oraison, où sa voix avait été pleine et gravement suppliante (c'était à Dieu qu'il parlait), le prêtre couvrit soudain sa tête avec un(3 sorte de fierté : et s'écria :
— « Démon , je t'exorcise au nom du Dieu # vivant; retire-toi loin de ce serviteur de Dieu! « celui qui te le commande par moi, c'oht le « roi de la gloire immortelle , qui a renversé « ton empire. Laisse la victoiie à ton iriompha- « tour. »
Puis, faisant le signe de la croix sur renfan! , mais sans le regarder, sans le toucher, et Vœii
JIO EDITH
allaché profondément sur ia voûte, comme s'il voyait le mauvais esprit:
— « Et ce signe sacré que nous imposons sur « Aloys (Aloys tressaillit à son nom) , toi , maudit, c n'ose jamais le souiller. »
Le talileau était vivant : Satan était là, dans cet angle obscur; et le jeune homme, arraché à luimême par l'accent inspiré de ce Joad des montagnes, suivait, éperdu, le geste et le regard excommunicateurs, quand tout à coup le prêtre, ia voix vibrante, l'œil ardent, ajoute avec une magnifique puissance de malédiction :
« Va-t'en , démon ! voici Dieu î il s'approche î « voici le Dieu grand, le Dieu l'oit, le Dieu qui te « prend ta proie va-t'en ! va-t'en ! »
A cet analhème, Aloys répondit par un cri de joie et de triomphe. C'était lui (pu était l'exorcisé; c'était son mauvais génie que l'on venait de bannir î et au moment où, après l'exorcisme, Riégo, regardant avec douceur la jeune créature endormie, lui dit à voix basse : Entre dans le temple , entre, cher enfant ! Aloys s'y précipita comme les condamnés du moyen-àge qui cherchaient un asile au pied des autels. A peine dans le sanctuaire, une joie immense se répandit dans tous ses traits; ses regards se portèrent avec une inell'able émotion sur la jeune lille qui priait toujours la léte baissée, et il s'avança confiant, calme, renouvelé, pensant avec ivresse qu'il avait pour lui Dieu la haut et Edith ici-bas.
La seconde partie de la cérémonie, celle qui a lieu dans l'église, lut pleine de douceur et se passa comme en famille; l'ennemi avait disparu. Riégo toujours grave, mais heuieux, avait pour ainsi
l)i: lALSEN. III
(liic ('liani;é de voix et de visnge on rcMiiplarant son (Uole violette par une étole blanche. Il laissait place à son aiïeclion pour Edith; c'était avec (unies sortes de délicatesse et d'onc'tion qu'il loucha le nonveau-nc, qu'il lui in)posa le saintchi'éme pour le sacrer (car ai)rès le baptême l'enfant est prèlre et roi), (;t que, couvrant toutes les parties de son cor|)s de sii^nies de croix |U)ur le revélir du sang de Jésus-Christ, il lui lit tenir un cierge, il l'enveloppa d'un voile blanc, symbole divin d'innocence et de vérité.
Enfin le moment est venu de verser l'eau sur le front. Avant celle consécration , le prêtre se retourna vers le parrain et la marraine, et leur dit :
« Croyez-vous en Dieu, le Père Tout-Puissant, « créateur du ciel et de la terre? »
— J'y crois! j'y crois! répondit Aloys.
Et ce cri s'échappa de sa poili ine avec une telle énergie, avec un tel élan de conviction, qu'il arracha Édilh à sa méditation sainte ! Elle relève vivement la télé , elle jette les yeux du côté d'Aloys , tourné au même instant vers elle... Oh ! quel regard s'échangea entre eux! La libératrice devant le racheté!... Edith, immobile, ne pouvait se lasser de le contempler : oui, le salut est écrit sur ce visage rayonnant d'extase.
— 3îcrci, mon Dieu, dil-elle tout bas; et des larmes vinrent mouiller le bord de ses paupières.
Alors, Riégo ayant dit à Elchahon de pencher l'enfant sur les fonts baptismaux, Àloys et Edith s'avancèrent pour le soutenir; et pendant que le prêtre versait, en forme de croix, l'eau attiédie sur le front du nouveau-né, leurs mains se joignirent et restèrent unies. La cérémonie étant tcimi-
ÎÎ2 EDITH
née, le prèlre se retourna vers eux et leur dit de sa voix lernie :
« Vous m'avez présenté un être impur, et je vous « le donne pur; vous m'avez ofl'ert un homme, je « vous rends un ange : c'est une grande missiort. « Vous avez charge d'àme ; car au moment où vous « avez dit, Oni, je renonce; là-haut un ange a ré- « pété, Oui, et Dieu a entendu, Om : Dieu, me « comprenez-vous? Vos fautes maintenant pcse- « raient double; car cet enfant doit pouvoir S(; « mirer dans votre vie comme dans un miroir de « pureté. Si son père meurt, vous êtes son père ; «f si sa mère meurt, vous êtes sa mère : le motvul- X gaire le dit, vous êtes comme père et comme « mère ensemble. >
Edith et Aloys tressaillirent.
— A genoux donc ! dit Riégo.
Ils se mirent à genoux.
— Unissez vos mains.
Ils unirent leurs mains.
— Et jurez du fond de Tàme, à ce petit être (pri ne vous entend pas, « îSous serons toujours bons » pour que tu sois bon. >
Ils répétèrent tous deux ces paroles. On alla à la sacristie; ils signèrent; et (|uand ils virent leur^s noms à coté l'un de l'autre, ils se regardèrent et pâlirent.
Ee soir, il y avait réunion chez M. de Ealsen; Aloys oiïrit à Edith quehpies présens et resta interdit devant elle.
— Eh bien! dit la bonne madame Dœhmel avec une voix timide et comme tout ('tonnée d'oser parler : est-ce que tu n'eud>rass('s pas ta commère?
Alovs l'embrassa : ils étaient tous deux d'une
DE lALSEN. 113
gaucherie charmanle. Pardonnez à celle mère d'avoir appelé les lèvi-es de son iils snr hîs joues d(î celle belle jeune (illc, elle savait qu'Aloys sérail si heui'euxî l'amour malcrnel sancliiie loul.
Edith , remise de son premier embarras, s'avança vers Aloys, et avec une expression marquée :
— Voici mon présent à moi.
C'était un souvenir ; il l'ouvrit : sur la première leuille se trouvaient écrits ces mots : l^r août! direz-vous toujours que c'est un anniversaire de niallieur?
ÎO
Tcirc î ici'i'c î — Vous représentez-vous le visai^e, le regard, l'accent ihi matelot, quand, après un long désespoir, après avoir tour à tour failli mourir de froid et de faim , mourir noyé ou dévoré , il aperçoit tout à coup une ombre , une vapeur brune , et que , tombant à genoux , il s'écrie : Terre î terre ! Y a-t-il au monde une plus puissante expression de bonheur? y a-t-il un plus magnilique mouvement de reconnaissance et d'amour? Que de joie dans ce cri qui résume tant de douleurs! terre! terre ! Que lui importent maintenant ses angoisses? la terre est là; la terre, c'est-à-dire la maison natale , les amis , la femme , les enfans , la vie !... Telle fut la joie d'Aloys après le baptême : plus de péril; le détroit est franchi; il entre dans le port à pleines voiles! Ses presseniimens? oubliés; ses
l\(i EDITH
soudVances? bénies. Il se met à croire à son salut avec autant de superstition qu'il croyait la veille a sa rechute : quand on a vingt ans , et qu'on remonte a la vie, semblable au géant des contes de fées, on lait sept lieues d'un seul pas.
Cependant Aloys était sauvé , mais il n'était pas guéri. Comme toutes les imaginations exallées, il devait encore avoir bien des crises de découragement après cet élan d'espoir, bien des jours de faiblesse après cette heure de force : l'excès même de sa confiance était un reste de maladie. Edith le romprit, ou plutôt le devina; tout est instinct chez les femmes, et, sous sa protection céleste, commença l'œuvre douce et lente de cette convalescence.
Le lendemain du baptême, Aloys était accouru chez M. de Falsen , brûlant du désir et du besoin de voir Edith seule, ne fût-ce qu'un instant. Mais quand il se trouva devant elle, son émotion fut si profonde, qu'il ne sut que lui prendre la main et la serrer vivement contre sa poitrine , à la manière des hommes du pays , en disant tout bas : Oh î Mademoiselle !
— Vous croyez donc me devoir beaucoup, monsieur Aloys?
— Autant qu'à ma mère.
— Et vous voudriez me prouver votr-e reconnaissance?
— Dussé-je mourir pour cela , je le vaudrais
— Il en est un moyen.
— Lequel? lequel?
— Promettez-moi de ne jamais avoir une pcnsc'^c triste sans venir me la conlier.
— Oh î je vous le jure !... Mais c'est que j'en ai tous les jours.
DE FALSEN. JI7
— Venir tons los jonrs de Barciis ici , roprit-c!l<; on souriant, la distance est bien longue : faisons mieux; chaque soir vous écrirez sur un livre....
— Sur le souvenir que vous m'avez donné.
— Vous écrirez toutes vos actions, tous vos sentiniens de la journée; songez-y, c'est un examen de conscience. INe faites grâce à aucune faiblesse, notez tous les accès de mélancolie comme autant de fautes ; puis , le dimanche , en venant avec votr-e mère, vous me donnerez ce livre, et moi , après l'avoir lu, je vous le remettrai....
— Sans un mot? sans une ligne? Si ma conscience se tait, qui me guidera? ne m'accorderez-vous pas quel(]ues éloges pour m'encourager au bien?
— Pourquoi non , si je suis contente de vous? Ainsi s'établit entre eux une correspondance qui
devint le salut d'Aloys. Uien ne donne plus de force à l'âme que cet examen sévère et continuel d'ellemême, et nous vaudrions bien mieux si nous vivions toujours sous le regard de ceux que nous aimons. Aloys étouffait mille mouvemens d'injustice ou d'abandon avec cette seule pensée : Il faudrait le lui dire ce soir; et il fit plus d'une bonne action pour le seul bonheur de la confier à son livre. Quant à elle, ses consolations pouvaient se résumer ainsi : Travaillez , croyez, faites du bien. Mais sous combien de formes charmantes et variées elles les présentait! La raison, le cœur, tout lui servait pour le combattre, tout, même Pesprit. Elle avait un grain de raillerie dans sa bonté, et quelquefois elle faisait tomber tout un échaftMtdage de craintes avec une simple parole de bon sens doucement moqueur; ce n'était presque jamais qu'un mot, mais un mot qui à lui seul était
une règle ou une récompense. Un jour, clic lui sur le livre : « Que je vous raconte un grand cv(''-
ncnienl : hier, étant seul, j'ai j'ai clianlé !
D'abord, je me suis retourné pour m'assurer si c'était Lien moi ; il y a trois ans que je n'ai entendu ma voix ; puis une sorte de honte m'a saisi , et je me suis lu ; mais bientôt j'ai pensé à vous , et j'ai achevé. » Elle mit au bas de la page : « Donnezmoi voire main, mon frère!» 3Ion frère! tout était là ! Les mélancoliques sont habiles à se créer des douleurs inconnues, et souvent Aloys éprouvait et racontait des soutfrances dont Edith , si jeune encore, n'avait pas même l'idée. Eh bien! elle y trouvait soudain un remède; sa tendresse lui servait d'expérience. Quelquefois aussi le convalescent et le médecin disparaissaient, et alors venaient les échanges de sentimens affectueux et tendres; ce n'était plus là le but de la correspondance, et cependant il n'avait jamais été mieux atteint. Enlin Aloys déposait aussi sur le livre ses vœux secrets, comme on charge un ami de dire ce qu'on n'ose pas dire soi-même. — c Si je pouvais faire de la musique avec vous ! > écrivait-il un jour. Ce jour-là, Edith lui rendit le livre sans réponse, et ne lui parla pas môme de ce qu'il avait écrit. Déjà il craignait de l'avoir blessée, quand, le dimanche suivant, au moment où M. de Falsen et M. liœhmel se mirent à la table de >vhisi, elle se tourna de son côté, et lui dit :
— Monsieur Aloys, j'ai étudié une sonate de We- Jjcr, voulez-vous que nous l'exécutions?
Ils se mirent au piaiiu , et depuis ce jour chaque dimanche fut consacié à la musique : c'était un duo (['J/jliifléii'te (pi'ils disaient cnsendjle; c'étaient les
niôioclios (lo Sclmhcit qu'ils chnntaionl nllornniivomcnt : Aloys (loiniMit des conseils à ImIIiIi; iMliih le eoiiseillait à son tour; ils niellaienl leurs àin(.'s en commun pour comprendre, pour seiiiir ces pages sublimes. Bientôt le travail , ce gjrand consolateur des imaginations malades, remplaça, pai* une fatigue salutaire, l'activité inquiète de son cerveau; il était toujours en quête de chefs-d'œuvre pour pouvoir les apporter à Edith; il étudiait les l)lus vieux maîtres comme les plus nouveaux, la musique d'église , la musique de théâtre , la njusi- (pie d'instrument, nourrissant ainsi son génie en croyant ne satisfaire que son amour; et, quand il avait découvert quelque belle composition ignorée, sa récompense était d'accourir chez la jeune fille, et de lui dire : « Jouez-moi cela. » Car le piano ne lui était pas complètement familier, et la nature, en lui donnant à lui l'invention et à elle l'exécution, semblait leur dire qu'ils ne pouvaient vivre qu'à eux deux.
Ces entretiens de musique ayant accoutumé leurs parens à les voir et à les laisser ensemble , bientôt vinrent entre eux les longues et intimes causeries où l'on pénètre dans la vie l'un de l'autre : Aloys découvrit aux yeux d'Edith le secret de toutes ses douleurs domestiques, et la jeune fille y porta encore son influence bienfaisante.
M. Bœhmel était cruel , mais tout n'était pas méchanceté native dans sa cruauté; s'il faisait souffrir, c'est qu'il souffrait : il y avait de la victime dans ce bourreau. Une plaie vive et toujours saignante le rongeait, le souvenir de sa faillite. Atteint par ce coup dans sa seule vertu, la probité, et dans son plus grand vice, l'orgueil, c'était en lui un
mélange do honlc , de colère cl de douleur , qui pcrverlissail sa raison. Chacun connaît ces profondes et incurables maladies nerveuses qui promènent leurs ravages sur tout notre corps : elles sont partout et nulle part, et, revêtant mille formes étranges, déroulent les prévisions delà science ])ar leurs subites transfurmaiions : tantôt c'est le cerveau, tantôt le cœur, tantôt la poitrine qu'elles attaquent; on n'a qu'une seule maladie, et l'on en a mille.... Voilà l'image du désespoir de M. lîœhmel : fécond en douloureuses métamorphoses, il se montrait quelquefois sous la forme du spleen , le spleen sombre , concentré , le spleen qui vous Ole la force de porter votre corps, penche votre front vers la terre, et met pour ainsi dire sur vos lèvres un sceau de plomb. Pendant cette crise , M. Bœhmel ne parlait pas, n'agissait pas : s'était-il liainé à table, à peine assis, il tombait dans quelque noire lèverie, demeurait immobile, silencieux, cl après un quart d'heure se levait sans avoir apj)roché un seul mets de sa bouche. Le lendemain, tout changeait : à ce morne abattement succédait une déliance ombrageuse qui voyait partout des oiïenses ; chacpie |)arole, chaque geste était unsarcasmequi lui reprochait sa chute, et ses soupçons (inissaienl toujours par éclater en scènes décolère (pli usaient la vie de M"' Bœhmel. Après la violence venait l'ironie froide et amère; Aloys était alors sa victime. M. Bœhmel avait transmis son orgueil à son fils; seulement chez l'un l'orgueil était le besoin delà domination , chez l'autre l'amour de r<''loge : le père eût voulu vuii' tous les fronts courbé's devant lui , le lils tous les regards lourn(''S vers lui; mais tous deux avaient une même faiblesse.
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31. r>(rliniol rtail liumiluMle la lulici d'Aloys aiilaiil «^u'Aloys liii-inômo : in', pour un Ici homme, clrt^ limniliô , cVlail liaiV; iiaïr, (''(''tail so vciii^or ; il ]H)ui-suivai(. donc sans cesse son (ils par mille allusions onirai^eanles sur son malheur, et, avec une cruaulé sagace , choisissait l'instanl où quelques personnes étaient réunies chez lui poui* plaindi-ele sort (le ccrlahis pèies et s'étendre sur le malheur d'avoir des enfans dont on roui;it. Rien ne bless(; plus prolondément que d'entendie parler de soi devant soi à la troisième pei'sonue : il y a dans la lâcheté de celte attaque à mots couverts, qui se cache derrière l'allusion conime derrière un bouclier pour rra[)per plus sûrement, il y a (juel(|ue chose de vil et d'irritant qui arrache à lui-mènuî celui qui en est l'objet. Mieux vant mille fois une insulte en plein visai;e : les olTenses brutales sont comme la foudre, elles frappent et disparaissent ; mais ces attaques déloui'iiées tuiidjcnt sans cesse sur le cœur comme autant de petites llèches aiguës : oh! la plus infernale de toutes les haines est celle qui fait un coup de poignard avec mille coups d'aiguille.
Aloys, si honteux déjà de son abaissemeut, mourait de désespoir en se voyant ainsi ravaler aux yeux de tous sans pouvoir se défendre. Que dire à lin homme ([ui ne vous [)arle pas? Alors il s'enfuyait dans sa chambre , et se précipitait sur son lit eu versant des larmes de rage. Mais un jour , M.Bœhmel l'ayant attaqué imprudemment devant Edith, son amour blessé s'emporta jusqu'à l'indignation , et il répondit à l'offense par une si vive parole de colère, que M. Bochmel se tut et pâlit.
Le lendemain la jeune fdle dit à Aloys :
— Vous m'avez fait bien du mal liier soir.
— A vous, Mademoiselle?
— Oui!.... vous avez eu un lort. Parler ainsi à votre père !
— 11 est si difllcile quelquefois d'être son fds !
— Je le sais; mais il est votre père.
— Puis-je m'en souvenir toujours, quand il ne s'en souvient jamais?
— Ficgardez votre mère.
— Ah! c'est sa vue qui m'irrite le plus :s'il n'insultait que moi î mais ma mère, ma tendre mère !
— Eh bien! suppoitez tout ce qui ne blessera que vous, pour avoir le droit de la défendre.
— Ce di'oit est un devoir, je n'ai pas besoin de l'acheter.
— Eh bien! pour lui épargner une peine : elle était toute tiemblanie hier.
— M'iiîsuUer devant vous ! Je ne peux pas ! je ne peux pas !
— Eh bien !.... eh bien î pour moi,...
— Pour vous ?
— Oui , pour moi; chaque fois qu'à une parole ri'uelle de votre père vous n'opposerez que le silence, imaginez-vous qu'Ediih est à vos côtés, et vous dit tout bas : Je vous remercie.
Aloys promit avec ivresse : un sacrifice à faire à celle que l'on aime! Ainsi, dans ce noble commerce , son ètie tout entier se renouvelait : il était bon, parce qu'Edith le voulait; résigné, parce qu'elle le voulait. Eiait-il frappé par quelque chagrin plus vif, il accourait bien vite auprès d'elle , presque heureux de soullrir , pour être consolé; c'était tous les jours quelque qualité nouvrllc (ju'il lui a|)porlai( en présent; c'était sou
ni: lALSEN. 12."
iKniliour iiirmo qui lui scMvnit (!o scMlnolion. Pros- IcriH' à SOS pieds, iH)ur ainsi dire : « Voici ma vie, « s'écriait-il, prcncz-la; voici mon amc, iranslor- « mcz-la; elle est à vous, achevez votre oiivraij;c , « faites-la semblable avons! »
Cependant une cause de peine se mêlait à son bonheur, c'était le caractère de l'alVection d'Edith. Edith, radieuse, mais sereine, recevait cette àme qui s'offrait si ardemment à elle, avec une joie douce et paisible qui avait quelque chose de maternel : représentez-vous le sourire des vierges de Uaphaël, quand elles contemplent Jésus bercé sur leurs genoux. Edith plaignait Aloys, elle pleurait avec lui, mais rien d'orageux ni de troublé dans sa tendresse : les trouvait-on seuls ensemble, aucun embarras ne se montrait sur son visage, et elle conlinuaità lui parler devant tousavec la même aisance. Ne l'aimait-elle donc que d'une affection de sœur? N'y avait-il rien dans ce sentiment qui pût alarmer une conscience aussi sévère et aussi pure? Comment expliquer ce mystère ?
Nous sommes des créatures si imparfaites, que nos vertus mômes nous sont dangereuses. Edith avait dans la pitié une qualité funeste : la pitié seule l'avait d'abord attirée vers le malheureux , et , trompée pour ainsi dire par le point de départ, elle avait fait depuis bien des pas dans une voie qui n'était point la meilleure! C'est elle qui a été au-devant d'Aloys, elle lui a parlé la première , elle a recherché l'occasion de se trouver près de lui, elle l'a choisi pour le baptême.... elle lui a écrit. Bientôt elle est entrée dans sa vie de famille, l'a guidé comme (ils, l'a relevé comme homme , l'a éleclrisé comme artiste, et, de consolation en
12 i EDITH
consolation, entraînée du bien qu'elle a fait au bien qu'elle peut faire , sans le savoir , sans le vouloir, elle est tellement devenue l'arbitre unique de sa destinée, le centre de son existence, qu'elle ne vit plus que pour lui comme il ne vit plus que pour elle. Edith ! Edith ! est-ce donc toujours de la pitié ce sentiment qui vous entraîne toujours! Souvent, dans les combats d'Homère , un jeune Grec , parti sous l'égide de sa divinité protectrice, la pei'd dans la mêlée, et une déesse ennemie vient, sous une fausse apparence, se placera côté du jeune héros, afin de l'égarer : comnie le guerrier des fables antiques , Edilh , n'auriez-vous pas changé de guide? Elle ne le savait pas, elle ne le croyait pas, et, à l'abri de ce sentiment de compassion, elle marchait en pleine sécurité. Comment prendre pour une faute ce qui lui donnait les plaisirs de conscience d'une bonne action? Tout les livrait l'un à l'autre; c'était le baptême qui exaltait leur affection en y jetant une teinte religieuse : quand Dieu s'entremet entre deux âmes , il n'y a pas de plus dangereux conciliateur. C'était M"* Bœhmel qui les rapprochait toujours; sans doute elle aurait dû combattre une passion dont tant d'obstacles rendaient l'heureux succès impossible ; mais M™" Bœhmel était faible, elle était mère, et dites donc à une mère d'arracher des lèvres de son (ils la coupe salutaire où il boit la vie! Aloys renaissait, elle ne savait rien au-delà , rien , qu'adorer et bénir celhî (pii le faisait renaître.
— Vous rappelez-vous, disait-elle un jour à la jeune fille, que devant vous j'ai demandé à Dieu un ange (]ui sauvât Aloys? Eh bien! chère Edith, ajoulait-elle plus bas en lui prenant les mains et
DE FALSEIV. I2:>
PII la rognrdanl avec dos yeux pleins de larmes, eli hien! mon aniçe esl venu.
1/jrmes dani^ereusos , reconnaissance plus séductrice pour Edith que les paroles les plus passionnées, et qui gravaient inefTaçablement l'amour dans son cœur, en donnant à sa tendresse l'appul'cnce d'un devoir.
Une circonstance légère l'éclaira enfin sur la nature de ses senti mens.
Edith et M. de Ealsen étant allés visiier Biaritz, il l'ut convenu qu'au retour ils s'arrêteraient chez M. Bœhmel pour déjeuner avec quelques amis communs : quand Edith entra, le jeune homme, (jui craignait de montrer son émotion, s'approcha d'abord de M. de Falsen , et le questionna longtemps sur son excursion ; puis, une fois maître de lui-même , il s'avança vers un groupe qui entourait Edith : quel est son étonnement? Elle le voit, il est auprès d'elle , et elle ne semble pas le voir î Pourquoi cette dissimulation?... Pourquoi ne l'accueille-t-elle pas avec cet habituel sourire de bienveillance qui tout à la fois le charmait et le désespérait? Aurait-elle aussi quelque trouble à cacher?... l'aimerait-elle? Cette idée passa devant lui , rapide et éblouissante comme un éclair ; il avait deviné : elle l'aimait, et elle le savait! Cette absence lui avait révélé son propre secret à ellemême. Depuis le baptême, Aloys venant presque chaque jour chez M. de Falsen, Edith n'avait jamais pu s'interroger; l'attendre, le voir, l'avoir vu, remplissait trop bien son cœur pour laisser place à la réflexion; la présence étourdit et enivre; on ne rêve qu'aux absens. Mais pendant ces dix jours d'éloignement et de solitude, son ame, tou-
jours en l'ace d'elle-même, se recueillit, s'examina, et la jeune fille comprit ce qu'il était pour elle en ne le voyant pas. Aussi, quand après le déjeuner on monta dans la chambre de travail d'Aloys pour admirer un point de vue de montagne, Edith, en pénétrant dans ce lieu tout plein des traces de la vie du jeune homme, ne put se défendre d'une agitation secrète ; et Aloys, qui la suivait des yeux, la vit s'arrêter tremblante sur le seuil; il s'approcha d'elle ; le reste des convives regardait le paysage. La jeune lille , pour cacher son trouble et satisfaire son aflection, s'empressa de lui demander l'usage de tout ce qu'elle voyait autour d'elle : quels étaient ces lieux? à quelle place travaillait-il? où était son Beethoven? était-ce le soir qu'il composait? était-ce auprès de cette fenêtre, et en regardant les Pyrénées? Grâce à ces innocens subterfuges, elle parcourait chacun des coins de cette chambre, s'initiantaux habitudes d'Aloys, faisant récolte de souvenirs et prenant sa part dans les jours évanouis, pour pouvoir composer les jours à venir. Tout en se promenant ainsi d'objets en objets, ses regards s'arrêtèrent sur une sorte de table recouverte avec soin d'un grand tapis.
— Quel est ce meuble ? lui dit-elle.
rs'appelez pas cela un meuble , c'est mon piano, c'est un ami ! Sur quel instrument ai-je chanté pour la première fois ? sur lui; sur quel instrument le premier homme que j'aie aimé m'a-t-il appris les secrets de l'art que j'idolâtre? sur lui. U a pour moi tout l'attrait des souvenirs de l'enfance ; un vieux meuble , un vieux livre , dont nous ne pouvons plus nous servii', nous plaisent parce que nous les avons vus dans nos jjrcmières années, parce
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qu'à propos d'eux nous pouvons dire; : 7/ ?/ a (/m a;/.s; ot ce mot-là ne; tiaverso jamais notre cœui* sans y faiic vihrcr <|nel(|ue corde secrète. Jeune liomme, ([uand je levins ici, apiès mon mallieur, <|ui me consola? Encore lui! lui, qui me servait d'interprète auprès de Mozart et de Beethoven ; lui , devant cpii je venais me placer par instinct «lans les mauvais jours, laissant mes doii^ts s'éi^^arer pendant des heures entières en de vagues harmonies qui me berçaient au bruit du son, et (pii faisaient dériver ma pensée de rêves en rêves vers de plus douces plages. Je m'étais assis sombre, je me levais mélancolique; ce n'était qu'une nuance de moins; mais quand on soutire, un peu c'est beaucoup.
Edith était trop émue pour répondre; le jeune homme reprit avec une sorte d'embarras passionné :
— Enfin, depuis depuis que ma jeunesse
renaît, et que d'autres sentimens m'agitent, c'est lui qui est mon confident. Souvent, après quelques heures passées loin d'ici , je reviens, le cœur gonllé de mille souvenirs; tout plein de ce que j'ai dit et de ce que j'ai caché , à qui ouvrir mon àme ? Personne qui puisse m'entendre. Ma poitrine éclaterait cependant, si je ne répandais quelque part les émotions qui bouillonnent en moi ! Mais tu es là, mon cher piano , et je cause, je pleure avec toi î
Aloys, après ces paroles, s'arrêta en regardant Edith, mais elle ne répondit rien encore; elle craignait que le son même de sa voix ne la trahît : il ajouta :
— Ainsi mêlé à toute ma vie , en ayant marqué
les grandes phases , grandes pour moi , dépositaire de mes plus inlimes pensées, jugez s'il m'est précieux î je m'imagine que nous sommes unis l'un à l'autre par un lien sympathique, et mon attachement i^our lui n'est pas sans supersliiion; vous souririez de me voir le soigner, le couvrir, le regarder avec attendrissement; on n'aime pas autrement un être qui respire: vient-on par hasard à le heurter, et ce choc le fait-il vibrer, je frissonne malgré moi, il me semble qu'il a une àme, et que cette vibration est un gémissement; <^nfin , si un accident le brisait, je ne dirais pas : Il est détruit, je dirais : 11 est mort, et je le pleurerais ainsi qu'un ami perdu.
Aloys et Edith se séparèrent; mais de ce jour data une ère nouvelle pour leur affection; l'amour de la jeune lille devint plus grave , et celui qu'elle aimait lui apparut sous un nouvel aspect; jamais jusqu'alors elle n'avait pensé qu'à son malheur; elle commença de penser à son talent. Le feu de sa physionomie quand il parlait de musique, ce qu'il y avait de singulier dans sa destinée, ce qu'elle pressentait de grand dans son avenir, ce génie interrompu par la démence, ou plutôt se continuant au sein de la démence; ces mélodies écrites dans le délire, et qu'il rappelait sans cesse, lout l'environna aux yeux d'Edith d'une sorte d'auréole poétique dont le hasard vint bientôt redoubler l'éclat.
Une des choses qui irritaient le plus M. Bœhmel , et (jui lui arrachaient les plus brutales paroles, était la vue d'un mémoire inattendu à payer. Tne dette ! une dette ! c'est-à-dire sa faillite, c'csia-dire sa honte, c'esl-à-diie (ouïes les haineuses
DK lALSEN. 12λ
rovanclios qu'avait prises sur lui en un seul jour l'orgueil de ses couciloyens si longtemps écrasés par son orgueil. En arrivant dans le pays , M"" Bœlimel avait été forcée de tout acquérir, de tout acheter à la fois ; de là une foule de créances arriérées qui venaient la ressaisir au moment où elle s'y attendait le moins; et souvent la malheureuse femme avait consumé de longues nuits dans le travail pour satisfaire, avec l'ouvrage do ses mains, à de justes réclamations qu'elle n'osait présenter à son mari.
Un jour qu'elle se promenait avec Aloys dans la vigne qui leur servait de jardin, on lui apporta une lettre ; en la lisant elle sembla troublée.
— Qu'as-tu donc, ma mère? que renferme cette lettre ?
— Tiens , lis.
« Madame ,
« Il y a trois ans , j'ai eu Thonneur de vous foure nir divers meubles, dont le prix se monte à < 500 francs; je vous en envoie la facture. Ayant « vendu mon établissement, et me trouvant forcé « de réaliser mes valeurs, j'aurai l'honneur, Ma- € dame , de me présenter chez vous demain à « quatre heures.
« Recevez, etc.
— C'est aujourd'hui, s'écria M"' Bœhmel. Mon Dieu ! que me dira ton père ?
— Il ne te dira rien, car c'est moi qui lui porterai ce mémoire.
— Toi , Aloys ! tu te crois donc encore enfant , alors que la présence était une protection?
— Je le lui porterai , ma mère.
— Vous melire en face l'un de l'autre, lorsque l'éternel objet de mes craintes est de voir éclater cette scène toujours grondante entre vous deux?... Tu as trop de sang paternel dans les veines ; jamais!
— Je me con'iendrai , ma mère, dit-il en souriant, je te le promets... je l'ai promis.
— Promis ! Mais peux-tu savoir jusqu'où ira son emportement? Un mémoire de 500 francs !.. Aloys , j'ai peur.
— Calme-toi! il n'est pas midi; je vais aller à Bagnères , je verrai le marchand; calme-toi.
M"* Bœhmel s'établit sur une terrasse qui bordait le chemin , et attendit : deux heures , trois heures sonnèrent, Aloys ne revenait pas. A trois heures et demie, M. Bœhmel, absent depuis le matin , rentra , et M"" Bœhmel , entendant sa voix rude et sonore, tressailit malgré elle, et se cacha derrière un berceau de vigne. Son regard interrogeait la route avec anxiété; enfin, au détour d'une allée de tilleuls, elle aperçoit quelqu'un qui court ; c'est lui , c'est Aloys; il approche; une de ses mains s'agite en signe d'allégresse, l'autre semble pleine; il lui crie de loin : Sauvés ! il vole, il est près d'elle.
— Eh bien ? dit la mère.
Pour seule réponse , il lui donne un sac d'argent , et, se précipitant à son cou, il la couvre de ses larmes.
— Qu'as-tu donc, mon fds? D'où te vient cet argent?
— 'J'u peux le prendre, je ne le dois pas à une mauvaise action.
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•— 3I;iis coninioiu (\st-il onlrc tes mains?
— No nio lo (l(Mii:uule pas.
— 3lais pourquoi plouros-tu?
— Ne me le demaiule pas (Javaniage. Écoute, il iTy a pas de temps à perdre; quatre heures vont sonner ; le marchand sera chez Etchahon à quaire heures ; vas-y, que mon père ne te voie pas !
Et, de peur que sa mère ne voulut l'interroiçer, Aloys s'éloigna rapidement. Pourquoi son trouble? pourquoi ces larmes ? La joie d'avoir épargné une douleur à sa mère les faisait-elle seule couler? Comment a-t-il pu apporter cet aigeni? Le voici :
A peine arrivé à Bagiièrcs, Aloys avait couru chez le marchand pour lui demander un délai ; le marchand le refusa; une véritable angoisse saisit le cœur du jeune homnie ; car il savait tout ce que les violences de M. Bœhmel portaient de ravages dans l'organisation de sa pauvre mère; chacune de ses altercations était une maladie pour elle. Désespéré , maudissant son père, implorant de l'or avec l'ardeur d'un avare, Aloys errait dans les rues de Bagnères, quand le hasard l'amena devant la maison d'un vieux musicien , facteur d'instrumens, et qui venait chaquemois lui accorder son piano. Soudain il pousse un cri de joie : Dieu l'a entendu! Dieu l'a exaucé! Il est riche, il possède quelque chose , il peut sauver sa mère ! D'un seul bond , il est chez le facteur.
— Mon piano! achetez-moi mon piano !
Le musicien le regarda avec surprise et sans répondre.
— Ne m'entendez-vous donc pas ? Achetez-moi mon piano 500 francs !
Le facteur connaissait l'instrument , il valait le
iô2 EDITH
double de cette somme; le marché est conclu.
— A rinstaïUÎ à rinslanl! dit Aloys, donnezmoi l'argeni.
Quand il vit la somme étalée devant lui, quand il eut compté la dernière pièce de ces 500 francs, il embrassa le vieux musicien comme on em- ])rasse son père ! Oh î oui , son ivresse fut bien pure , bien inûnie, elle fut grande comme son dévouement; car, il ne se le cachait pas, c'était une ailreuse séparation qu'il avait accomplie; il s'arrachait violemment des bras d'un ami. Eh bien! ce déchirement même devint une sorte de plaisir: les douleurs du sacrifice ont des joies secrètes qui exaltent.
Aloys disposa tout pour que son piano pût être enlevé à l'insu de sa mère : elle n'aurait pu jouir <!e son bonheur, si elle eût connu le prix dont son (ils l'avait payé.
rsous avons parlé d'un pavillon réservé à M^^Bœhmel, et qui lui servaitsouventde retraite pendant ki journée; situé à l'angle du mur, ce pavillon donnait sur la campagne par une petite porte qui permettait d'entrer et de sortir sans pénétrer dans la maison. Aloys y fit transporter l'instrument, atin que le l'acteur qui devait venir le lendemain à septheuies, pût rem[)orter en secret; et, les ténèbres venues, cpiand le calme se fut étendu sur toute la maison, il sortit de sa chambre à pas assoupis pour aller passer cette dernière nuit avec le cher compagnon de sa jeunesse.
Une heure du malin sonnait lorsqu'il arriva devant le pavillon; la fenêtre était enir'ouverte; les rayons de la lune tondjaient sur l'instrument; Aloys s'en approcha avec lenteur; puis, sans l'on-
in«: TALSEN. inr,
vi'ir, sans nllmnei' de llainhoau, il s'assit et laissa tomber sa loto sur ce bois insensible et pourtant si cher. Quanti Girodet mourant se lit transporter dans son atelier pour dire adieu à ces murs, vieux conlidens de toutes ses i)ens(''es, à ces toiles a moitié couvertes, à celte paletlcî encore cliariçée de couleurs, à tout ce qui avait été sa vie enlin, et qui lui échappait, son ame ne fut pas plus douloureusement atteinte que celle d'Aloys dans ce triste et dernier embrassement. Les heures de son enfance, les transports inconnus dont la musique l'agitait alors, se })résentent à sa pensée avec une nouvelle force; il se rappelle les prédictions de son vieil ami; il se reporte à cette nuit de génie où il avait si longtemps composé sans pouvoir écrire; et, pour la première fois depuis sa démence, s'éveille en lui quelque chose de semblable à l'enthousiasme de ces heures fécondes : l'inspil'ation l'a saisi, il veut créer , il fiuit qu'il crée ! Le flambeau est allumé, l'instrument est ouvert; sous ses doigts ardens les touches s'animent et pleurent; l'exaltation de son dévouement filial, l'excitation de la veille, sa douleur, ses souvenirs, tout l'enflamme, et les mélodies qui jaillissent de son cœur ne lui paraissent pas indignes d'être écrites; ce sont bien les sœurs de ces chants dont il entretient sans cesse Edith, de ces chants qu'il craint d'avoir rêvés. Ah! que du moins ces nouvelles inspirations ne soient pas perdues ! une feuille pour fixer ces fugitives pensées ! 11 se lève, il patcourt le pavillon, il le fouille en tous sens : rien l Déjà il allait courir à sa chambre, quant ses yeux tombent sur le pupitre de sa mère , dont on n'avait pas ôlé la clef; il l'ouvre; le premier objet qui
iô4 EDITH
s'offre à lui est un cahier de papier à musique, un «allier déjà rempli ; à la clarté du jour qui se lève, il le prend et le lit.... Ciel î qu'a-t-il donc ? regardez-le! comme sa main tremble! comme il parcourt avidement ce papier ! c'est toute une révolution qui se fait dans ce jeune homme ! ses yeux se mouillent; sur son visage passent, rapides comme des nuages, mille sensations diverses; des paroles entrecoupées s'échappent de sa poitrine !
Oui, dit-il tout bas, ce sont bien eux! les
voilà, c'est mon écriture ! je le savais bien que je ne rêvais pas ! Oh mon Dieu! mon Dieu !
Que contenaient ces feuilles?... les mélodies qui effrayaient tant sa mère, et qu'elle avait ensevelies dans ce pavillon isolé, comme les funestes instrumens d'une explosion terrible. H n'est plus temps, pauvre mère! la flamme est tombée sur la poudre , la mine a éclaté.
Arrivé à la dernière page, Aloys plaça vivement la musique sur le piano; mais au même instant l'on frappa un coup à la porte; le facteur venait prendre l'instrument. — Pas encore, s'écria le jeune homme, pas encore; accordez-moi un quart d'heure, que je puisse les chanter une fois avec lui! —Mais soudain il ajouta en se parlant à lui-même :
Non! non! devant ces hommes, ah! ce serait
une profanation. — Puis, se retournant vers le facteur : — Emportez-le ! — Et il s'élança hors du pavillon, tenant son précieux trésor comme le Camoens sa Lusiadc ! Il court, il vole chez Edith ; elle était seule, H entre: — Je le savais bien! je le savais bien ! s'écrie-t-il. Et pendant que sa main agite ses papiers d'un air de triomphe , il se précipite vers le piano.
DE lALSi:X. loi»
— Qu'avcz-voiis donc? ô mon Dirii! dil la jcMino lillo avec lerrour.
— Ecoulez ! je vous l'avais bien dil ! c'csl beau. 11 prélude, il joue, il clianle.
— IN'esl-ce pas que ces mélodies sont belles? Elle veut l'inierrompre, l'interroger.
— Ecoulez ! écoulez !
Et il clianle : la voix vibrante, les yeux élincclans, il parcourt, il dévore toutes ces feuilles.
— Aloys !
— Oh ! c'est beau î c'est beau !
Et il clianle encore, il clianle toujours , jusqu'à ce qu'énervé, les lèvres violettes, le front glacé de sueur, il lombe à moitié évanoui sur l'instrument qui résonne encore.
Cette crise compléta l'œuvre d'Edith : l'homme était renouvelé; l'artiste supérieur commença à se manifester à son tour. Depuis plusieurs mois tout se préparait en lui pour une régénération intellectuelle : ses anciennes études musicales reprises , de nouvelles commencées, les théories de l'art examinées à la fois dans les œuvres et dans les livres, les compositions des maîtres relues avec cet esprit nouveau que donne une passion nouvelle, l'avaient initié aux plus intimes secrets de l'harmonie, et l'avaient fait artiste par la science, comme il l'était déjà par l'inspiration. Bientôt , avec la puissance d'apprendre, lui était revenue aussi la puissance de créer, et les idées reparaissant peu à peu dans son imagination , comme dans l'air les premiers oiseaux qui annoncent le printemps,
158 EDiTII
il avait écrit des scènes dramatiques, dos oiiverliires, des quatuors: il ne fallait plus qu'un élan , et tonl-à-coup il retrouve une œuvre , son rêve depuis deux ans, une œuvre toute poétique d'origine, toute neuve de formes : elle le frappe de surprise, comme si elle était d'un autre; elle le frappe de joie, car il sait qu'il en est le père; le mouvement est donné, et l'ambition d'entreprendre une vaste composition lui vient avec la force de l'exécuter.
Quelle était cette composition? — Il y a dans chaque art mille manières d'être un homme de génie; chez les uns les idées se condensent et se cristallisent en perles, pour ainsi dire; chez les autres, elles s'épandent en large torrent. La Fontaine l'ait des chefs-d'œuvre d'une demi-page; une conception de Shakspeare remplit un volume ; Benvenulo, avec deux onces d'argent, produit une merveille; et Michel-Ange, errant dans les montagnes granitiques de la Romagne, rêve un immense colosse de marbre qu'il jetera sur la cime des Apennins , et que l'on apercevra de la mer; il n'a pas trop de toute une carrière pour une statue. Aloys était de la famille de ces artistes qui ne voient l'art qu'en grand : à peine formée en lui, toute pensée, naturellement et sans efl'ort, s'étendait en lignes infinies : architecte, il aurait fait des temples; poète, des poèmes épiques. Pensait-il à quelque solennité musicale , c'était toujours une œuvre gigantesque et de proportions inconnues que l'on exécutait, comme en Grèce, sur une place immense, en plein air, avec le ciel pour cadre, la mer et les montagnes pour décolalions, avec mille musiciens et vingt mille spec-
\)E FALSEIV. I.'î)
(nlonrs. Aussi, à poino révélé à lui-mémo, il marclio droit à la plus hardie dos œuvres mélodiques : pour coup d'essai il preud l'épopée de la musique; pour point de départ le terme de l'ambition des plus vieux maîtres; et, du premier bond, sans crainte, tête baissée, il se précipite dans cette composition elIVayante qu'on appelle une symphonie! Les chants écrits dans son délire en sont l'idée première. Ces chants manquent de science ; leur énergie touche à la rudesse, et leur audace à la folie; mais ils ont une allure sauvage et naïve qui lui plaît. Une lois ce vaste sujet entrepris , comme il respire à l'aise î 11 se sent à sa place : ce n'est plus l'inspiration désordonnée de la démence, ni l'ardeur éperdue de cette nuit terrible où le génie l'avait enlevé tout palpitant dans l'espace pour le laisser retomber anéanti au bout de six heures ; non, rien de pareil; mais un libre et régulier développement : ses idées se succèdent sans tumulte, sans désordre, avec une impétuosité harmonieuse, pour ainsi dire; il est calme et ardent tout à la fois , comme sont les hommes supérieurs, qui ne se hâtent point, parce qu'il savent que le temps leur appartient. Et alors commencent pour lui les joies les plus infinies que Dieu ait réservées à ncrire cœur, les joies de la création solitaire avec l'amour pour témoin et pour récompense.
Un soir il arrive chez Edith , les yeux brillans , le visage animé.
— Dix pages, s'écrie-t-il, dix pages toutespleines î
— Vous avez donc bien travaillé?
— Oh! jlii ressenti des plaisirs inconnus. Hier, quand je vous entendais jouer une sonate de
Beethoven, j'étais si heureux, que je ne croyais pas qu'on pût l'être davantage , et je n'imaginais rien de plus pénétrant que le génie de Beethoven ainsi mêlé à l'àme d'Edith. Eh bien î je connais un bonheur plus grand encore, c'est de composer en pensant à vous!... à vous, à qui je dois tout, reprit-il vivement.
Candide jeune homme, qui croyait cacher son amour sous sa reconnaissance.
— Ce matin, je m'étais réveillé dans une de ces bonnes dispositions d'esprit où l'on est tout espoir; je partis pour la montagne dès le' point du jour ; j'avais le pied agile , le cœur léger, les idées musicales abondaient dans ma tête; tout ce qui Irappait mes yeux, un rocher, un nuage passant sous mes pieds , une forme étrange de sapin, tout se transformait pour moi en mélodies : Je voyais, des chants.
— C'est une chose singulière, dit la jeune fille, mais je la comprends.
— Tout à coup, au milieu de mon travail , du haut de ces pics chargés de brouillard, je me mets a regarder dans la plaine , à chercher votre maison, et je crois la voir! Oh! comme cette seule pensée que vous étiez là-bas, que je vous reverrais ce soir, agrandit, vivifia, renouvela mon imagination ! Votre souvenir se confondait avec mon travail, mon œuvre m'absorbait tout entier, et cependant il y avait quelque chose en moi qui n'était pas mon œuvre : tout en composant, je me disais : Voilà une idée qu'elle aimera peut-être. Enlin je ne sais comment cela s'est fait, mais je n'ai jamais si bien travaillé, et pourtant je n'ai jamais tant pensé à vous!
l)i: lALSEN. \M
Ainsi, dans sa naïve piiissanco, il aimait de loulc la CorcL' de son lalont, il avait dn talent (l(; tonte la force de son anionr. Ambition, triomphes, applandissemens, qne vons étiez loin de sa pensée! Orgueil! ori;çueil maudit, toi (pii nous lais vivre pour les autres , loi qui soumets notre bonheur et même notre conscience à l'opinion du vuli^airc, toi qui ne respires à l'aise que dans les méphitiques assemblées d'hommes, tu ne troublais pas encore ce cœur pur de tes insomnies brûlantes : pour lui, la foule, c'était Edith; la gloire , son serrement de main. Et cependant la symphonie avançait : Edith la voyait naître page a page, ligne à ligne; elle voyait grandir à la fois la création et le créateur , et , malgré elle , une sorte d'efl'roi la saisissait : elle avait relevé un enfant dans ses bras; elle trouvait un homme devant elle.
Ils ne s'étaient pas encore fait l'aveu de leur amour; à vingt ans, on s'aime si longtemps avant de se le dire ! Ce fut encore la musique qui leur arracha leur secret.
Un jour, l'entretien tomba chez M. de Falsen sur les harpes éoliennes. Il en est des harpes éoliennes comme de Pétrarque ou de Dante ; chacun en parle, et presque personne ne les connaît. Edith ayant témoigné le désir d'entendre cet instrument , Aloys lui proposa d'en faire un.
— Vous savez faire des harpes éoliennes?
— Non, mais je crois qu'avec le secours du menuisier j'y parviendrais.
Ils demandèrent l'ouvrier, et se mirent à l'ouvrage. Une occupation commune , encore une joie! Edith fournit les cordes de sa harpe, l'ouvrier le
bois, Aloys son talent : les voilà devenus huiliers. Ils prennent des planches de sapin de trois pieils de haut, ils les coupent, ils les amincissent, ils les disposent en un tiiangle long, de façon à ce que le vent frappe sur l'angle et s'y divise ; sur les parties latérales sont adaptées huit cordes montées à l'unisson : Edith elle-même tient quelquefois le marteau; et tout ce travail dura huit jours, qui furent huit jours d'enchantement.
Une fois le précieux instrument achevé, il fallut en faire l'essai, et M. de Falsen lassembla quelques amis pour cette grande solennité. L'heure choisie par Aloys fut onze heures du soir; le lieu, une longue galerie, située au premier étage, toute pleine d'orangers, de plantes rares, et sur laquelle s'ouvraient plusieurs appartemens. Onze heures sonnent, on monte dans la galerie, elle était complètement sombre, car elle regardait l'ouest, et la lune se levait à l'orient; un domestique apporte une lampe, Aloys l'éteint, et cette obscurité subite jette tous les spectateurs dans une sorte de recueillement craintif. On cherche une place en silence, on s'assied : les femmes.se groupent au hasard ; l'une reste immobile à la place qu'elle occupait lorsque la lampe fut éteinte, et, debout, s'aj)puie sur un vase antique où fleurit un cactus ; l'autre s'assied sur la caisse d'un oranger, et l'arbuste ébranlé la couvre de ses fleurs; d'autres se pressent ensemble comme un groupe de statues de marbre, pendant qu'Aloys, seul au milieu de la galerie , place la harpe auprès de la porle d'un des appartemens; il l'enlr'ouvre : soudain la clarté de la lune pénètre en large sillon, et avec la clarté, l'air : le silence redouble, on attend. Celle attente.
celle galerie obscure Iraversée par une vive traîiK'c (le lumière, ces robes de rcnimes llollant çà el là comme anlaiU de vapeurs blanches, ce jeun(; homme deboul, une haipe à la main, et \o visai;e éclairé par la lune d'une pâleur magique, lout cela ibrmail un spectacle qui n'était pas sans poésie et sans nouveauté. Edith s'était placée dans un angle sombre, loin d'Aloys, mais le voyant.
Tout à coup le vent se lève et souille : Aloys a étendu la main comme pour dire : ISe respirez pas!... Il n'est pas plus possible de préciser l'instant oii commence le son de la harpe éolienne que de peindre la première lueur de l'aube : le son est déjà né depuis plusieurs inslans, que vous ne le saisissez pas encore; mais peu à peu, à dix lieues de vous, voici que vous entendez un... un... comment nommer ce bruit? ce n'est pas une note, ce n'est pas un écho, c'est quelque clîose de lointain et de doux comme un souvenir d'enfance. Cependant le son grossit, il s'enlle , il s'ouvre pour ainsi dire , et la seconde note de l'accord sort de la première, ainsi qu'un nuage sort d'un nuage, puis la troisième, puis la quatrième, toutes s'épanouissant au sein l'une de l'autre. Le vent soulTle encore, et ces quatre voix aériennes et invisibles chantent ensemble avec force et font vibrer tout ce qui vibre. Bientôt elles commencent à s'all'aiblir, elles s'éloignent, s'éloignent ainsi qu'elles sont venues, lentement, une à une; ce n'est pas disparaître, c'est s'évanouir! L'oreille tendue, on suit, on retient les dernières vibrations; on écoutait avant que rien commençât , on écoute lorsque tout est fini, et voilà le silence, le silence profond, jusqu'à ce que le caprice du veut fasse, au
bout de quelques secondes , renaître la mélodie.
Aloys, toujours debout, et tenant la harpe, était plongé dans cette mélancolie sans bornes où vous jette la vue de la mer, quand M. Bœhmel se leva brusquement , et avec sa rudesse ordinaire dit que c'éiait toujours La même chose, 11 partit; M"' Bœhmel et M. de Falsen le suivirent, et bientôt une à une toutes ces femmes, lassées d'une rêverie de quelques minutes : Edith resta.
Dès que le jeune homme sentit qu'elle était seule, je dis sentit, car il n'eut pas besoin de regardei* autour de lui pour le savoir, il laissa l'instrument devant la porte, et alla s'asseoir auprès d'Edith sans lui rien dire : la mélodie céleste recommença.
Que se passa-t-il dans ces deux âmes , o mon Dieu !
La solitude, l'obscurité, cette extase d'une heure, cette musique étrange qui appelle les larmes, -tout amollissait leurs cœurs et les livrait sans défense à l'amour. Des souilles inespérés amenaient d'ineffables accords : c'étaient des soupirs, c'étaient des gcmissemcns; la harpe ne leur semblait plus une harpe, mais une voix vivante, un ange de l'air qui planait sur leurs letes, et leur disait : Aimez-vous ! aimez-vous ! Aloys ne put résister davantage; son cœur gonflé déborda; et, se précipitant a genoux devant Edith, il lui prit les deux mains, et y cacha, y plongea son visage.
— Oh! ma mère! murmura-t-clle dune voix étouffée.
— Votre mère vous dirait : Aime-le!
— Je vous aime comme un ami.
Aloys (juitta vivement la main de la jeune (illo.
— Comme un fièrc ! comme un frère ? — Et elh'
DE l-ALSEN. l'iil
clicrclia à ressaisir sa main. Il s'éloii^nait tonjoui'S.
— Eli bion !.,. je vous aime î s*écria-l-elle.
Oh! il n'y a qu'un Dieu, un père, un eréateur de lout ce qui esl bon et grand, qui ait pu inventer cet instant de délire où deux êtres jeunes et qui s'aiment se le disent pour la premièi'e lois !
— Edith î mon Edith î répétait sans cesse Aloys. La voix aérienne chantait toujours.
— Ahî mon ami, ne pleurez pas si fort; votre joie me fait peur!
— Ne craignez rien : le bonheur ne tue pas, puisque je vis! Oh î Edith , il faudrait, pour vous rendre ce qu'il y a là, un mot que personne n'ait jamais dit; car personne n'a jamais senti ce que je sens.
Alors, aux sons de la harpe éolienne, commença entre eux un entretien comme on en rcve, mais comme on n'en écrit pas. C'était cette harmonie qui avait ouvert leur cœur : ils la voulaient de moitié dans leur tendresse, et, tout près l'un de l'aulre, ils se parlaient à voix basse, pour ne pas réiouffer; leurs cheveux se touchaient, leurs souflles se mêlaient, leurs paroles étaient presque des baisers.
— Ainsi, lui disait-elle, plus de mélancolie?
— Jamais!
— Plus de découragement?
— Qu'est-ce que le découragement?
— Et quand vous regarderez l'avenir
— L'avenir? n'est-ce pas vous? Demain je cours chez votre père, et je lui demande
Tout a coup, et avant que le jeune homme ait pu achever la phrase commencée , un bruit plaintif et ^jcrçant traverse l'air; Aloys s'arrête avec
JiG EDITH
une sorte de terreur, car ce bruit ressemblait au dernier soupir d'un mourant. Edith était alarmée; comme lui : ils écoutent, ils regardent autour d'eux : c'était une des cordes de la harpe qui venait de se rompre, et la harpe elle-même gisait, renversée par un souffle plus l'ort. Était-ce donc un présage? Ce gémissement qui est venu arrêter Aloys quand il s'écriait : Je vous demande à voire père, était-ce le dernier avertissement d'un ami? Ils s'éloignèrent tous deux en silence et saisis d'un vague sentiment de tristesse.
Quel besoin de se revoir le lendemain du jour où l'on s'est dit que l'on s'aime! Le pressentiment qui les avait frappés se dissipa bien vite, et, dès le matin du jour suivant, Aloys volait auprès de la jeune HUe. En le voyant, elle s'avança vers lui, et sans rougeur, sans embarras :
— Mon ami, lui dit-elle, juscju'à la soirée d'hier, vous avez été un Irère pour moi, et j'ai quelquefois abandonné ma main aux lèvres de mon frère; alors ces caresses fraternelles m'étaient douces, et je les acceptais sans remords : aujourd'hui , je ne sais pourquoi , elles ne laisseraient pas ma conscience tranquille. Ainsi, mon ami, il faut vous contenter de me nommer votre sœur: vous me le promettez, n'est-ce pas?
— Je vous le jure! s'écria-t-il.
Pacte naïf, touchant abandon de cette jeune fdle qui se mettait sous la protection de celui même qu'elle craignait. Ils vécurent ainsi quelque temps, Edith pleine de foi, Aloys plein de soumission, tous deux satisfaits, mais ne prononçant pas le mot de mariage. Le malheur d'Aloys, trop
l)i: FALSKN. I'i7
rôccnt encore, leur défendait de se confier à M. de Falsen, el, la main dans la main, ils attendaient. N'y avait-il aucun danger dans cette attente? Tant qu'Kdilh n'avait pas dit à Aloys qu'elle l'aimait, l'espoir de cet aveu formait pour le jeune homme tout l'avenir de sa tendresse; il ne vivait que pour l'entendre, il ne voyait rien au-delà; nuds le terme des espérances humaines est mof)ile et recule sans cesse; et parfois à l'amour d'Aloys se mêlait je ne sais quoi d'inquiet et d'oiai»eux. Quant à Edith, elle n'aimait pas moins, (Mie aimait mieux : aussi troublée que lui, mais d'un trouble chaste, pour ainsi dire, la possession de cet amour virginal suflisait à nourrir délicieusement son cœur; elle ne savait, elle ne deman- <lait, elle ne pressentait rien au-delà; car, chez les femmes très-jeunes, la nature, par un heureux oubli, éveille souvent l'àme seule, leur laissant tout à apprendre et ne leur faisant rien deviner.
Un jour, assis près d'elle, et lui tenant la main, il se taisait de peur de trop parler.
— Pourquoi ces soupirs étoullés? lui dit-elle : est-ce que vous n'êtes pas heureux?
— Est-ce que vous êtes pleinement heureuse?
— Si je suis heureuse? Mon père est près de moi; vous êtes sauvé, nous avons l'avenir pour nous, et vous demandez si je suis heureuse! Mais non, je me trompe, mon bonheur n'est pas sans mélange , puisque le vôtre est incomplet. Qu'avez-vous , mon ami? dites-le moi. Que vous manque-t-il pour qu'il ne vous manque rien? Puis-je vous le donner?
— Oh! oui, vous le pourriez , s'écria-t-il tout à coup; et il s'enfuit.
Jours enchantés! espérances tic gloire, vie de musique et d'amour, pouviez-vous durer longtemps? Étiez-vous autre chose qu'un de ces momens de halte jetés çà et là dans l'existence pour donner à l'homme le courage de la supporter, le septième jour qui compense les six autres?
— Combien de temps encore votre (ils vivra-t-il ici les bras croisés? dit un jour M. Bœhmcl à sa lemmc.
loO EDITH
— 11 est toujours bien faible, mon ami.
— Il est assez fort pour parcourir les montagnes pendant des journées entières.
— Le soin de sa santé l'exige.
— Est-ce pour sa santé qu'il emploie sa vie à je ne sais quelle musique?
— Le médecin le lui ordonne.
— Que le médecin lui ordonne donc d'avoir dix mille livres de rente. Cela ne peut continuer ainsi : je suis pauvre, je deviens vieux : s'il veut avoir du pain, il faut qu'il le gagne; dans huit jours il leprendra ses anciennes occupations, j'ai une liquidation importante à faire, il la fera avec moi , et je vais m'occuper de lui trouver une place à Paris dans une maison de commerce.
M"' Bœhmel, effrayée de cette détermination, écrivit secrètement au médecin pour lui demander ses conseils et lui faire part de ses inquiétudes, mais toutefois sans lui cacher qu'Aloys avait recouvré presque toute la santé de son àme, et qu'il restait à peine quelques traces de son abattement passé.
Le médecin répondit :
« Madame, a Je m'empresse de vous écrire, de peur que ff ma lettre n'arrive trop lard et après une défi termination prise. Puisque vous me demandez « mon opinion intime et complète, puisque vous 4 déposez pour ainsi dire la vie de monsieur votre
m: lALSEîv. i;;i
f (ils oniro mos mains, je dois répondre selon ff ma conscience, et sans rei^^arder si mon avis <f renverse des projets de famille que je res- « pecterais plus que personne en toute autre « circonstance. Gardez - vous de jamais rejeter K M, Aloys dans la carrière du commerce et des
« affaires C'est contre cette pierre qu'a tré-
< buclic son intelligence; chaque l'ois qu'elle s'y «heurtera, elle tombera encore, elle tombera, « parce quelle est tombée. Le cerveau humain est « ainsi lait; les pfraves maladies ne sont presque « jamais mortes en nous; elles dorment, ne les ré- « veillons pas.
<t Que ramclioration morale, que l'état de bon- « heur de M. Aloys ne vous rassure pas complè- « tement; cette joie est venue trop rapidement c pour être naturelle et durable; elle tient sans « doute à quelque circonstance extérieure que <r j'ignore, mais que je devine, et qui a pu pal- « lier le mal, non le guérir.
« 11 faut vous le dire, Madame, l'àme, après « les terribles secousses de la démence , reste « ébranlée pendant des années entières; le corps « et même l'intelligence retrouvent leurs forces « longtemps avant le caractère; l'énergie morale « ne revient quelquefois jamais. Préparez-vous tf donc à voir encore à M. Aloys de ces tristesses « amcres, de ces abattemens sans consolation, « de ces dégoûts de l'existence qui font dou- « ter de tout. Plus d'une fois il viendra à vous et c vous dira que toute issue est fermée devant lui ; c se faire un fantôme terrible de ce qui sera , est « une faiblesse inévitable attachée à cette maladie
î:>2 EDITH
(t même; et sa jeunesse, qui n'a rien expérimenté « encore , doit augmenter ses terreurs. L'appren- « tissage de ia vie est dur pour tout le monde, « mais il effarouche surtout les âmes d'artistes; car « il est dans la nature des hommes d'imagination « de s'abattre aussi vile qu'ils s'exaltent, et de se « croire dans la même demi-heure des géans et « des nains.
« Et ici. Madame, permettez -moi quelques ré- « flexions nécessaires sur le caractère de M. Aloys.
« J'ai étudié attentivement votre fds dans sa ma- « ladie, je l'ai suivi pas à pas : il porte en lui une a passion profonde, une passion qui domine « toutes les autres, l'amour de la louange; l'es- « time ne lui suffit pas, et, sans qu'il le sache <i peut-être , l'admiration est pour lui plus qu'un « bonheur, c'est un besoin. Pendant sa démence, « que voyait-il? qu'entendait-il? Toujours des ap- « plaiidissemens, toujours des hommes assemblés « qui battaient des mains aux sons de sa musique, « toujours une foule qui le portait en triomphe. « La maladie ne crée rien; elle met au jour ou « exagère les défauts ; elle ne les fait pas. Dans la ï convalescence, même caractère : le sentiment « excessif de son abaissement, cette humiliation a devant le malheur, cette crainte perpétuelle du « mépris , qu'est-ce autre chose que ce même « amour de la louange sous une autre forme? Cette € passion veut être satisfaite ; heureusement elle « peut l'être. La nature a créé M. Aloys artiste , •f et, je le crois, grand artiste. Qu'il le soit donc, € qu'il écrive de la musique ; là est sa vocation et « son salut : avec le travail viendra le talent ; avec « le talent, la gloire; avec la gloire, la santé. Toui
I)K I ALSEN. lî;r,
« dans sa vie sera un dovra cire immole à cctlc, « passion.
« Je n'ajouterai plus qu'un mot , mais drcisil': « le projet <lont vous me parlez ne serait pas f seulement luneste à M. Aloys , il lui serait <f mortel.
« Recevez, etc. »
M°" Bœhmel montra cette lettre à M. Bœhmel ; il la lut, et la jetant à sa femme après l'avoii' froissée :
— Eh bien donc, qu'il reste! dit-il.
Mais la nécessité d'avoir toujours son fils à sa charge changea son animosité en aversion, et ces deux hommes demeurèrent en face l'un de l'autre, portant chacun dans le cœur une plaie et un vice, l'un sa faillite, l'autre sa folie, tous deux l'orcrueil.
Cependant le mois de novembre approchait, et avec lui une époque fatale pour 31. Bœhmel : elle ne le fut pas pour lui seul. En dehors de ses affaires commerciales, il avait contracté une obligation de 6,C'00 francs qui devait être acquittée le i^r novembre; le terme échu, M. Bœhmel ne put réunir les fonds , et il fut forcé d'écrire pour demander un délai : la réponse ne se fit pas attendre; elle était rédigée en ces termes enveloppc's et poignans, avec ces réticences insultantes qui font du style d'un créancier un style à part ; c'est un coup de couteau donné avec la gaine. Contraint de dévorer cet outrage en silence , M. Bœh-
lli'i EDITH
mcl Irouva un supplice dans celle lellrc; il ne put ni la dclruire ni l'oublier; mais, renfermé dans son apparlement, je ne sais quelle fnnesie rai^e le força pendant la nuil de la lire, de la relire encore, et de se nourrir de chacune de ses paroles anières; jamais fiel si empoisonné n'avait gonllé son cœur.
Le lendemain à midi, une heure avant le dîner, 31"^ Bœhmel entra chez lui.
— Que voulez-vous? s'écria-t-il.
— Monsieur, je venais...
— Qu'on me laisse !
La femme se retira, épouvantée de la figure de son maii; il était livide.
M""" Bœhmel ressemblait à la sœur de charité peinte par Philippe de Champaigne, et qui est si pâle qu'elle semble n'avoir plus de sang ; ses lèvres étaient de la même couleur que son linge; frêle et faible, elle avait le courage de la faiblesse, la résignation. Mais ce jour-là le pressentiment d'un orage terrible lui ôla jusqu'à cette patiente inertie que donne une longue habitude de souffrance , et quand , au moment du repas , elle entra dans la salle à manger , elle était toute tremblante encore.
Aune heure moins cinq minutes, 3L Bœhmel descendit; Aloys , absent depuis le matin, n'était pas revenu de chez M. de Falsen. Dès qu'une heure sonna :
— Où est votre fils? dit brusquement M. Bœhmel à sa femme.
— 11 va venir , mon ami ; je crois que cette pendule avance un peu.
— Elle va bien. D'ailleurs je veux que toutes les
in: lALSt.N. \ii-i
montres, clioz-mui, iiKiiuiuciU la même licurc (|uo in mioiino.
Dix minutes, un quart d'Iiourc s'écoulèrent; M. Bd'hmel se promenait à grands pas et les bras croisés.
Enlin, à une heure et demie, Aloys entra.
— Nous vous attendions, Monsieur! dit le pèie en allant a lui.
Le jeune homme ne répondit rien ; on se mit à table.
M. Bœhmel murmurait de sourdes paroles de colère.
Aloys ne l'entendait pas : rien ne rend inexact comme l'amour, et Aloys avait trouvé près d'Edith une de ces heures de joie qu'il goûtait si délicieusement; elle lui avait donné une bourse laile pour lui, et qu'elle avait portée deux jours avant de la lui donner; à ses oreilles bourdonnaienl encore les mots délicieux de la jeune fdle, et les menaces de son père se perdaient pour lui dans ce souvenir d'amour.
— *Vous savez combien je souiïre lorsque l'ordre de mes repas est troublé ; mais que vous importe ?
Aloys ne répondit rien; il tenait sa bourse chélie, il la pressait dans sa main, ou bien, se courbant comme pour ramasser quelque objet tombé , il la baisait avec transport.
— IN'entendez-vous pas que c'est à vous que je parle ? 3Ionsieur. Et me répondrez-vous ?
— Mon père, vous me faites des reproches, et non des questions.
— Eh bien ! je vous demande, non pas pourquoi vous m'avez fait attendre une demi-heure , je suis
lo6 EDITH
habitué à vous voir oublier que je suis votre père , mais comment vous vous êtes absenté depuis le matin, au lieu de faire le travail que je vous ai confié?
— Mon père , je vous ai remis ce travail hier , en même temps qu'une lettre du Havre.
C'était la lettre du créancier.
M. Bœhmel, à ce mot, bondit sur son siège comme un blessé que l'on frappe sur sa blessure, et avec un emportement qui siupélia la mère et le fils :
— Il est vrai ! il est vrai ! je l'avais oublié , et j'avais oublié aussi que j'ai parcouru ce travail, qu'il est rempli d'erreurs , qu'il est inepte , qu'un enfant l'aurait mieux fait, et que vous êtes bien heureux d'avoir la maison de votre père , car vous ne sauriez pas gagner votre pain !
— Mon ami î dit tout bas M"* Bœhmel.
— Taisez-vous, Madame! — Ainsi , Monsieur , croyez-moi, soyez plus exact désormais; car la première fois que vous n'arriverez pas à l'heure fixée, vous trouverez la table desservie, et vous iiez dîner où vous pourrez.
Le jeune homme fit un geste d'indignation ; mais se rappelant ce qu'il avait promis à Edith , il se contint, et dit :
— Vous ferez bien, mon père.
— Ah! je ferai bien! répliqua M. Bœhmel, irrité du calme de son fils. Et de quoi donc vivrez-vous? De musi(iue , sans doute , et de harpes éoliennes !
— Mon père !
— Me croyez-vous donc aveugle? croyez-vous que je sois la dupe de votre musique avec voire mademoiselle Edith ?
DIl. lALSKN. |!{7
— Mon père, ne parlez pas ainsi do 31'i« doFalscn, je vous le demande.
— Qu'est-ce à dire? vous m'imposez silence, je crois?
— Je ne vous impose pas silence; mais un père peut recevoir un conseil de justice, même de son fds, et vous vous manquez à vous-même en parlant de M^e de Falscn comme vous venez de le faire.
— Vous voilà donc établi en vrai champion d'amour?
— Quels que soient mes sentimens , mon père , répondit le jeune homme avec quelque irritation , ils ne regardent que moi ; mais j'ai été reçu avec bonté par M. de Falsen et par sa fdle, et je serais un ingrat de souffrir que devant moi l'on prononçât leur nom autrement qu'avec respect.
— Vous ne souffrirez pas! s'écria M. Bœhmel la bouche tremblante.
La mère, épouvantée de la scène qui se préparait , se leva, et prenant la main de son mari : — Monamiî.... mon ami!
— Encore une fois, taisez-vous, Madame! — Et son poignet vigoureux la força de se rasseoir.
La mère retomba.
— Vous ne souffrirez pas! et si je veux dire ce que je pense, si je veux parler de voire ridicule passion ainsi qu'il me plaît , que ferez-vous donc , Monsieur ?
— Comme je suis chez vous , mon père, et que je ne puis pas commander à vos paroles, je partilai à l'instant.
— Vous partirez?
— Mon ami î répétait la mère.
— Laissez-nous , Madame!
La mère hésitait à s'éloigner.
— Laissez-nous donc! — Et il la saisit par la main pour la jeter dans la chambre voisine. Aloys , à cette vue, s'élança vers lui , et s'écria, non plus îîvec la violence d'un adolescent, mais avec l'énergie d'un homme : — Je vous défends de toucher ma mère! — M. Bœhmel, qui était près de la porte, avait déjà chassé la malheureuse femme : Aloys se précipita pour la suivre ; mais M. Bœhmel se plaçant devant lui : — Vous ne partirez pas sans rpie j'aie déchargé mon cœur, et vous m'entendrez !
Alors le jeune homme, blessé dans son amour filial, blessé dans son amour, blessé dans son orgueil , exaspéré par celte insulte brutale faite à sa nièi'e , s'écria à son tour : — Eh bien! vous m'enle mirez aussi !
Ils étaient tous deux en face l'un de l'auti-e , paies et debout; c'étaient bien le père et le (ils.
Le père commença : — Qu'avez-vous été pour moi toute voire vie? un fardeau!
— Et vous, qu'avez-vous été pour moi? un bourreau.
— Un bourreau! Qui vous a nourri? qui vous a élevé ?
— Vous m'avez donné du pain, cela est vrai ; mais un père ne doit-il que du pain à son fils? Ai-jo jamais reçu de vous une marque de tendresse ? M'aimez-vous?
— Pourquoi vous aimerais-je? quelles jouissances vous ai-je dues? poui' qui ai-je épuisé mes ressources? qui a complété ma ruine? vous!
— Qui m'a l'ail perdie la laison ? vous!
l)i: FALSK\. Jiîî)
— Dilos donc voln» ori;uoiI!
— Vous lie le croyez jkis! (Vost vous î c'est vous (jui, lorsque le travail me tuait, urécriviez : Travaille î.... Vous qui, lorsque mon cerveau éclatait,
me disiez : Travaille! Vous avez été mauvais
jDère !
— Quel fdsétes-vous donc? Un (ils à vingt-deux ans est l'orgueil de son père!
— Un père , quand son fils succombe , est le soulien de son fds î
— Vous, vous n'êtes rien ! vous ne serez rien î votre vue m'humilie et me pèse!
— Elle ne vous pèsera pas longtemps!
Et Aloys essaya encore de sortir ; mais le père , le retenant avec barbarie, lui criait à l'oreille : — J'ai honte de vous!
— Laissez-moi donc partir ! disait le jeune homme en se débattant.
— Oui , honte î car tout le monde s'éloigne de vous avec mépris.
— Oh ! c'est une lâcheté !
— Et vous croyez, reprit le père avec la joie cruelle d'un homme qui a trouvé la plaie vive , et vous croyez que M''© de Falsen vous aime?
— Mon père, pas d'insulie là-dessus !
— Vous vous voyez déjà son mai'i ?
— Taisez-vous, croyez-moi, taisez-vous !
— Vous ne savez donc pas qu'on peut s'amuser d'un homme comme vous, mais qu'on ne l'épouse pas?
— Mon Dieu! me faudra-t-il supporter tout cela?
— Et quand vous irez demandera M. de Falsen la main de sa lille, il vous répondra par un éclat de rire , et vous renverra d'où vous venez.
— Eh bien! s'écria le jeune homme, si M. de Falsen me refuse , ce ne sera pas seulement parce (pie j'ai été fou, et ma démence n'est pas la plus grande tache de la fnmilleî
A ce mot, 31. Bœhniel , tout écumant de rage : — Achève, misérable, achève! reproche-moi d'avoir fait faillite ! reproche-moi d'avoir déshonoré notre nom ! Tiens , voici ma réponse!....
Et le père frappa son fils.
— Aloys bondit sous le coup, sa main se leva ; mais l'abaissant soudain , et saisissant avec une contraction convulsive le dos d'un fauteuil, il s'écria : — Ma mère! ma mère!
— Voilà le châtiment que lu méritais! lui disait M. Bœhmel.
— Ma mère! répétait le jeune homme en se cramponnant au fauteuil qu'il semblait pétrir dans ses mains, ma mère!
— Tu appelles ta mère à ton secours!
— Non! répondit Aloys avec un accent terrible , c'est au votre !
En ce moment la porte s'ouvrit; la mère parut : on eût dit la statue du Festin de Pierre.... elle était si blanche! c'était une morte!
— Aloys s'élança vers elle : — Ma mère, dites à cet homme de vous rendre grâces ; car si vous n'aviez pas été là, je lui aurais rendu insulte pour insulte !
— Et moi, je l'aurais tué! dit M. Bœhmel en saisissant un couteau.
La mère tomba évanouie entre eux deux.
— C'est assez d'une victime, lui dit Aloys en lui montrant M"' Bœhmel étendue à terre; et, la prc-
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liant dans ses bras, il Toniporla connnc pour la protéger contre son j^ère : celte |)roleclion était encore une ollense.
Aloys avait quitté la maison de son père, et, quoiqu'il y eût en lui plus d'élan que de fermeté, il ne reparut pas. M. Bœhmel était plus amer encore dans ses paroles, comme les hommes durs quand ils se sentent coupables. La mère veilla toute la nuit pour attendre son fds : ce fut en vain.
Le lendemain, M. Bœhmel arriva chez M. de Falsenà l'heure ordinaire, mais seul; Edith chercha Aloys derrière lui ; éton-néc de ne le pas voir, elle s'approcha du père, et avec un détour ingénu :
— Est-ce que M""" Bœhmel ne viendra pas?
— Non, répondit-il brusquement, elle est souffrante.
— Et M. Aloys est resté auprès d'elle? dit 3L de Falsen.
— Non.
— Est-ce qu'il est malade aussi? reprit Edith.
— Non.
— Le verrons-nous ce soir?
— Je ne crois pas.
La brusquerie taciturne de M. Bœhmel ne surprit pas M. de Falsen , mais elle éveilla quelques craintes chez Edith.
— Après tout, pourquoi m'inquiéter? se ditelle, je le verrai demain matin.
Le matin se passe, et le jour; il ne paraît pas. M. et M-"* Bœhmel viennent le soir, toujours sans lui. Les craintes d'Edith redoublent. Elle remarque que M""* Bœhmel semble agitée; elle s'approche d'elle :
— L'avez-vous vu ? lui dit la vieille dame à voix basse.
— Non.
— O mon Dieu !
— M"'" Bœhmel, venez donc me donner un conseil pour mon jeu, dit M. Bœhmel, ([ui craignait les confidences.
La pauvre mère se leva vivement et laissa l'inquiétude au cœur d'Edith.
Le lendemain, la jeune fille court chez elle.
— Qu'y a-t-il donc? que s'est-il passé?
— Comment ! vous ne l'avez pas vu?
— Non.
— 11 est parti! parti depuis trois jours, et je ne sais pas où il est î
— Grand Dieu! que dites-vous! Et pourquoi est-il parti ?
— Une altercation avec son père, à cause, fautil vous le dire, ma chère Edith? à cause de
vous.
i)i: iALSi:\. !(>;;
— A caiiso (le moi ?
— Oui! Pore inL;r;il, <iui no comprend pasquellc osl la libéralrice de son enlanl!
— Cette querelle? cette querelle?.... reprit la jeune fille troublée.
— Eh bien! après quelques mots un peu durs, Aloys a défendu à son père de prononcer volic nom; M. Bœhmel s'est emporté, il a reproché à son fils le pain qu'il lui donne, il a maudit le jour où il est né, il lui a fait honte de sa démence; enfin il l'a frappé î
— Frappé ! frappé Aloys !
— Oui , reprit la vieille dame avec des sanglots; oui, je l'ai vu; ei Dieu m'a faite si débile, que je n'ai pu le défendre, que je suis tombée évanouie à leurs pieds; et quand j'ai repi-is mes sens, mou pauvre enfant était parti, parti pour ne plu* revenir peut-être !
— Oh î mon Dieu ! il me semble que je vais mourir! dit tout bas la jeune fille, et les angoisses de la mère passant dans son cœur, ces deux malheureuses femmes demeurèrent un moment debout, sans se parler, sans se donner la main, comme perdues dans le seniiment de leur douleur; mais bientôt, eliVayées de Icuis crainies qui grandissaient par le silence, elles se rapprochèrent spontanément, et alors commença entre elles une de ces scènes d'hypociisic louchante, où le désespoir se ment à lui-même, cherche un soutien dans les consolations qu'il donne, et lâche de se rassurer en rassurant les autres.
Edith commença d'une voix entrecoupée :
— Je crois.... je crois, ma chère M'"" Bœhmel, que vos alarmes sont trop vives.
ÎG« EDITH
■ — C'est VOUS, mon enfant, reprit la vieille clame toute tremblante, que je trouve plusinquièle qu'il ne faut.
— L'idée que j'ai été la cause de ce débat m'a un peu émue d'abord ; mais maintenant... et quand j'y pense...
— N'est-ce pas?... quand on y pense...
— Qu'il soit parti, rien de plus naturel...», un mouvement d'indignation si léiçitime... Ne pleurez j)as ainsi, ma chère madame Bœhmel.
— Ohî je ne pleure pasî... Il s'est souvent absenté pendant plus de trois jours... calmez-vous, )na chère Edith.
— Que pourrait-il lui arriver?... rien.
— Vous avez raison , rien.
— D'ailleurs, il reviendra sans doute demain.
— Peut-être ce soir.
— Mon Dieu, pendant que vous vous livrez à l'inquiétude , qui sait s'il ne se met pas en route?...
— Ou bien il est allé d'abord chez votre père, et il vous attend.
— Oh ! je n'y avais pas son£:féî Je suis heureuse de vous avoir vue, ma chère madame Bœhmel; me voilà rassurée.
— Et moi, je reprends confiance..,., comme vous... je ne crains... plus rien...
A ces mots, les deux pauvres femmes, étouffées par leurs sanglots, tombèrent tout éplorécs dans les bias l'une de l'autre en s'écriant: Qu'estil devenu? qu'est-il devenu?
— Trois jours! reprend Edith, et pas un mot de lui î
— Fier et emporté comme il l'est , un tel outrage !
I)K FALSEN. j(î7
— Avec sa kHc oxalléc et f'aihlo cnroro , un iv\ (Irscspuirî
— C'est que vous ne le eominissez pas, ma chère Edith : il y a un an, pour un (h''eouraj;elîienl, il a voulu s(» (uci'î
— Et Dieu a mis tant d'oceasions de mort dans nos montagnes l
— Alil quelle allrensc pensée!
— Avcz-vous envoyé à Bagnères?
— Personne ne l'y a vu.
— Et il n'a pas laissé une lettre, un mot?
— Ivien!
— Ohî mon Dieu! l'angoisse!...
< — Edilii, Edith, je suis sa mère!
— Et moi, Madame, je suis sa sœur! A ce moment arrivait 31. i>ujhmel.
— Je ne veux pas voir cet homme! s'écrie Edilh ; adieu. Dès que votre fils reviendra, un exprès , n'est-ce pas ?
Edith partit précipitamment. Rien ne peut rendre ses affreuses inquiétudes : la nuit tout entière se passa en rêves épouvantables. C'était Aloys qui f^ntrait dans sa chambre un pistolet à la main, et qui s'appuyait l'arme sur le front; ou bien elle l'apercevait sur le bord d'un précipice; déjà il s'élançait , et elle , elle était de l'autre côté de l'abîme, elle voulait l'appeler, elle voulait lui crier : Arrêtez ! Mais sa bouche s'ouvrait sans qu'elle pût proférer un son, et elle se réveillait tremblante de terreur : ou bien encore c'était au milieu d'une plaine immense, pendant un orage terrible, au bruit de la foudre, à la lueur des éclairs, qu'elle le voyait tête nue, errant comme le roi Léar; il avait perdu de nouveau la raison,
iG8 EDITH
et sur son visage ruisselant de pluie éclatait le l'ire de la démence!
— Et c'est moi, disail-clle , moi qui suis cause de tout ! C'est pour me défendre qu'il est peutêtre mort maintenant! Car elle ne le voyait que mort; elle ne se disait pas que jamais un fds ne se tue pour une insulte de son pore, que ses ciainles étaient folles , qu'il reviendrait : est-ce que l'angoisse se dit tout cela? La malheureuse enfant ne savait qu'errer dans sa chambre , appelant Aloys! Aloys ! Et dix jours se passèrent dans ces mortelles alarmes, et ces dix jours firent une passion exallée de cet amour déjà si profond.
Le dixième Jour, vers quatre heures , après le dîner, M. de Eaiscn était parti à cheval pour Bagiières ; Edith avait permis aux domestiques d'aller a une fête voisine; elle, elle était remontée dans sa chambre, dans celte chambre où les yeux d'Aloys avaient pénétré la veille du baptême; er, assise sur le balcon, elle regardait avec consternation ces montagnes qui peut-être lui avaient servi de tombeau. Tout à coup elle entend un léger bruit elle se retourne Qui voit-elle entrer? Aloys !... pâle et les bras pendans ; il se laisse tomber dans un fauteuil.
— Vous! dil-elle, vous enfin! Ah! je vais
écrire à votre mère! Et elle écrivit à 31"°*= Bœhmel : Il est ici.
Puis courant à lui :
— Oh! que faisiez-vous , où étiez-vous pendant ces dix jours? Vous ne pensiez donc pas à toutes... — Mais soudain elle s'arrête, et pousse un grand cri en le regardant; elle le reconnaissait à peine! 11 avait les yeux caves et brillans; il portait sur le
Di: lALStN. KJÎ)
iVoiU co sroau de niaU'Mliclioii (jui avait lani <''poiivanlc la jouiu^ lillc la première lois (nr('I[(; l'avail vu : liuit jours en avaient lait un speclie.
— Mon Dieu! s'éeria-t-cUe , vous avez donc, bien souflert?
— Malheur à vous! reprit le jeune homme avec une sorte d'égarement iébrile ; malheur à vous, qui m'avez rappelé à la vie! à vous, qui m'avez dit : Vous serez heureux! à vous, qui m'avez fait croire à une Providence! Sans vous, je me serais tué il y a un an ! Malheur à vous î
— Accablez-moi, maudissez-moi, qu'importe? vous vivez !
— Je vis!... je vis ! dites-vous !
— Aloys, qu'y a-t-il donc?
— Ce qu'il y a? c'est que je n'ai plus qu'à
mourir de rage , de honte et de faim ; ce qu'il y a? c'est que ceux qui croient à Dieu et qui m'aiment doivent le prier de me rendre ma folie !
Ses lèvres étaient sèches, et la sueur mouillait son front; Edith eut presque peur.
— Oui, la folie , je la redemande! Au moins un fou ne sait pas, un fou ne sent pas, un fou est heureux !
— Ah ! par pitié, expliquez-vous !
— Edith î mon Ediih î s'écria le jeune homme en passant tout à coup de la rage à une explosion de larmes , Edith , à mon secours ! Tenez , voici mon cœur, voyez et lisez : vous savez que mon père....
— Oui, je sais que votre père vous a insulté, vous a frappé , et je sais aussi que vous ne lui avez pas rendu insulte pour insulte, et que je suis lière de vous, et que je vous aime!
— Eh bien! ce n'est rien d avoir été chassé
comme un misérable et batlu comme un esclave !.... Exaspéré par cet outrage, je m'étais enfui de la maison paternelle en jurant (Je n'y jamais rentrer; je cours à Bagnères, je vais chez un banquier que je connais, et, me jetant presqu'à ses pieds, tout hors de moi : — De quoi vivre!... m'écriai-je, une place!... ce que vous voudrez ! mais que je travaille ; de quoi vivre !.... Savez-vous ce qu'il m'a répondu ?
— Quoi donc?
— 11 m'a répondu à mots couverts, et avec le faux langage de la compassion , qu'il ne pouvait accepter mes services.... parce que j'avais été fou.
— Que les hommes sont cruels!
— Oh! il y a quelqu'un déplus cruel encore fpie les hommes! Mon premier sentiment fut de la fureur et du désespoir; mais je pensai à vous, et je repris courage; j'allai chez un négociant qui m'a vu dès mon enfance; je lui racontai tout, même le refus que je venais d'essuyer; mon malheur le toucha , il m'accueillit, il me donna un emploi!... Oh! ma joie fut immense un moment... Mon travail me nourrira, m'écriai-je, et je voulus commencer à l'instant môme; je descendis dans les bureaux , j'entrai... Dieu ! Dieu! quelle impression ! Quand je vis ces murs nus et sombres , ces registres posés sur des pupitres, ces grillages, ces hommes penchés sur des livres et écrivant, quand je pénétrai dans cette atmosphère lourde et chaude, un souvenir allVeux , le souvenir de Paris, vint m'assaillir comme un coup mortel!... C'est là que j'avais souflért; c'est là que j'avais perdu la raison! Honteux de ma faiblesse, je me réfugiai dans le travail pour ne pas penser, mais ce travail
mC'mo. ('inil un soiivoiiir cl un supplice; cliaqucî <l('«tail, ('Inique occupation, à mesure (pi'clle se reprcseniail à moi , me Irappail de lerreur comme un ranlônic qui se fût levé devant mes yeux; je reconnaissais un à un tous les témoins, tous les auteurs de mes maux ; chaque pas m'enfonçait dans cet antre de douleurs, de désespoir, de folie... Le passé î... que dis-je? le passé!... Dans le passé, je ne vous connaissais pas!... mais maintenant!... mainienant!... Oh! c'était affreux!... je luttai cependant; ce n'était que du désespoir, et j'aurais triompl.é, je crois, quand tout à coup, il y a trois jours, en écrivant, je poussai un cri perçant qui lit tressaillir ceux qui m'entouraient; j'avais senti là , là, sur le sommet de la tête, une de ces atroces douleurs, aiguës et subites comme un coup de poignard , et qui semblent le cri d'alarme de toute notre organisation prête à se détruire; c'en était fait... j'étais frappé! Je voulus achever ma lâche; mais le point douloureux s'étendit; bientôt , et peu à peu, descendit sur tout mon cerveau ce poids affreux qui a la lourdeur du plomb;... mes idées se troublèrent, ma tête fléchit, et ce matin j'ai été forcé de dire à mon bienfaiteur que je le quittais, parce que je ne pouvais pas remplir cette place.... Je ne le peux pas, entendez-vous, je ne le peux pas!
Le jeune homme prononça ces derniers mots avec une si affreuse amertume, qu'Edith resta un moment accablée comme lui : mais bientôt, avec cette exquise réserve de la tendresse qui ne s'approche de l'àme blessée qu'avec précaution , elle s'assied près de lui , et d'une voix toute pénétrante :