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Je quittai ainsi le journal que j'avais créé et que j’aimais jusqu’à la passion, parce qu’il avait grandi au milieu de la misère et de la calomnie, parce qu'il avait dirigé vers l’intervention les groupements les plus divers du peuple italien, parce que, pendant la guerre — spécialement après octobre 1917 — il avait été la flamme de l'espoir pour des millions de combattants et d'Italiens.
Mon héritage était — je puis l’affirmer sans les fausses pudeurs de la fausse modestie — bien lourd pour n’importe qui, même pour un journaliste ayant déjà fait ses preuves et cela pour deux motifs principaux. En premier lieu, j'avais donné au journal, par des milliers d'articles, de titres, d’entrefilets, de dessins inspirés par moi, un caractère de polémique agressive et de bataille continuelle. J'avoue que c’est là un des traits fondamentaux de mon tempérament, qui se traduit aujourd’hui dans d’autres domaines, par des polémiques et des luttes de plus grande envergure. J’avais habitué quelques centaines de milliers d’Italiens — pendant neuf ans —— à ma prose, qui est la fille naturelle et légitime de mon tempérament ; par conséquent, mon style est très personnel et je n’ai jamais pu le dissimuler ni sous des pseudonymes, ni par d’autres expédients. Ma manière d'écrire était d’ailleurs le fruit de dix années au moins de batailles de presse. Partout et toujours j’ai lutté, en Suisse, en Autriche, à Forli, à Oneglia, à Milan, — dans des quotidiens, des hebdomadaires, dans des revues —— lorsque j'étais «quelqu'un > dans ces mouvements du socialisme italien dont la guerre a vu le crépuscule.
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En deuxième lieu, à la fin d’octobre 1922, une nouvelle phase de l'Histoire de l'Italie commençait : le Popolo d'Italia était devenu un organe — on peut même dire — l’organe du régime, la voix la plus autorisée du gouvernement. Les attitudes d'hier — les polémiques agressives — n'avaient plus aucune raison d’être, maintenant que la Révolution triomphait. Il y eut jusqu’en 1926 des partis et des journaux d’opposition, mais le tout se bornait à des récriminations isolées et aussi, en 1924, à une énorme dépense de paroles inutiles. Arnaldo se trouva placé entre deux voies aussi dangereuses pour lui lune que l’autre : celle qui consistait à vouloir m'imiter — ce qui d’abord aurait été très difficile et, en outre, après le changement de régime, eût été un véritable anachronisme. L’autre danger, non moins grave, c’eût été de donner au Popolo d'Italia un caractère terne, un <« caractère » officieux qui l’auraït peutêtre fait rechercher par une élite, maïs qui aurait éloigné de lui les foules qui ont fait la révolution. Arnaldo avait compris, dès le commencement, qu’il devait faire un journal qui fût la continuation logique et historique de l’ancien, mais avec un accent différent, en harmonie avec le nouveau «climat» national. Les malins, qui tournent toujours autour de toute espèce d’entreprise, pronostiquerent l’échec. Pendant les premiers mois, ils répandirent le bruit que j’écrivais les articles d’un style volontairement modéré, mais ces rumeurs n’eurent aucun succès. Alors on supposa que je donnais les idées, tout en laissant à Arnaldo le soin de rédiger le texte. Voici la vérité : pendant les premières semaines, je donnai à Arnaldo des conseils d’un caractère plus tech-
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