‹ Edition des œuvres de Blaise PascalChapitre 9 sur 34 · XVIII LES PROVINCIALES · texte numérisé non relu

XVIII LES PROVINCIALES

« Le même jour 30 ci-dessus, M. Daubrai, Lieutenant civil, partit à six heures du matin de Paris pour aller à l'Abbaye de Port-Royal de la part du Roi, voir si chacun de ceux de dehors étoient retirés.

« Il alla d'abord à la ferme d'en haut, où nous demeurions tous, et où il trouva tous les logemens vuides.

« Après il descendit à l'Abbaye, où il interrogea juridiquement la mère Angélique, sainte fille, sœur de M. Arnauld ; lui ayant fait lever la main, il insista surtout à savoir s'il y avoit une imprimerie, sur quoi il avoit aussi fort interrogé M. Charles ' ; et il parut par là que cela lui étoit bien recommandé, et qu'apparemment par les bons offices des Jésuites la Cour croyoit que c'étoit là qu'on avoit imprimé toutes les pièces du cardinal de Retz, comme le grand nombre des ouvrages de M. Arnauld et autres pour la défense de la vérité. Mais on a été trompé ; ce qui a fait trouver le moyen de tant imprimer ayant été le soin et la dépense qui n'y ont point été épargnés. »

1. Charles du Chemin, prêtre, qui s'était retiré à Port- Royal des Champs en 1649, et y mourut en 1687. Il y resta après la dispersion des solitaires, en vertu de l'exception qui avait été faite pour les gens de service; il s'était chargé de la culture des champs, et portait un costume de paysan quand il fut interrogé par M. Daubrai. « Ce magistrat ayant demandé où étoit l'imprimerie, le bonhomme répondit qu'il ne connoissoit point de sœur de ce nom-là dans la maison ; le lieutenant civil lui ayant dit : où sont les presses, il le mena tout doucement au pressoir. » (Recueil pour servir à V Histoire de Port-Royal, p. 233. — Utrecht, 1740, in-12.)

INTRODUCTION. xix

Ainsi que je l'ai dit plus haut, le Journal de Baudry de Saint-Gilles présente une lacune après la Ve Provinciale. On ne peut donc y chercher aucune indication pour ce qui concerne l'impression de la VIe Lettre. Mais Saint-Gilles nous apprend dans la suite de son Journal que c'est lui qui fit imprimer les VIP, VHP, IXe et Xe Provinciales. Voici ce qu'il écrit sous la date du 18 août 1656, c'est-à-dire peu de jours après la publication de la dixième.

« Depuis environ trois mois en ça, c'est moi qui immédiatement ai fait imprimer par moi-même les quatre dernières Lettres au Provincial, savoir : la 7, 8, 9 et 10e. D'abord il falloit fort se cacher, et il y avoit du péril; mais depuis deux mois, tout le monde et les magistrats eux-mêmes prenant grand plaisir à voir dans ces pièces d'esprit la morale des Jésuites naïvement traitée, il y a plus de liberté et moins de péril; ce qui n'a pourtant pas empêché que la dépense n'en ait été et n'en soit encore extraordinaire.

« Mais depuis M. Arnauld s'est avisé d'une chose que j'ai utilement pratiquée : c'est qu'au lieu de donner de ces Lettres à nos libraires Savreux et Desprez pour les vendre et nous en tenir compte, nous en faisons toujours tirer de chacune douze rames qui font 6000, dont nous gardons 3000 que nous donnons; et les autres 3000 nous les vendons aux deux libraires cidessus, à chacun 1500 pour un sol la pièce; ils les vendent eux, deux sols six deniers et plus. Par ce moyen, nous faisons cinquante écus qui nous payent

xx LES PROVINCIALES.

toute la dépense de l'impression et plus; et ainsi nos 3000 ne nous coûtent rien, et chacun se sauve1. »

« J'ai aussi fait imprimer depuis ce temps la 3e réponse à M. Chamillard 2, professeur moliniste en Sorbonne, aux frais de l'abbé de Pontchasteau ; et je fais imprimer présentement la 2e et la 3e Lettre apologétique de M. Arnauld 3, et un écrit latin de quatre parties et d'environ 14 feuilles d'impression, envoyé cy-devant manuscrit à Rome au P. Hilarion pour répondre à son écrit, mais depuis beaucoup augmenté 4.

Le Journal de Saint-Gilles nous fait encore défaut

1. Sainte-Beuve, qui cite ce passage [Port-Royal, 3e édition, tome III, p. 59), le donne comme une note isolée recueillie par l'abbé de Beaubrun ; il fait partie, comme on voit, du Journal de Saint-Gilles.

2. Il s'agit probablement de l'écrit intitulé : Réponse d'un Docteur en Théologie à M. Chamillard, docteur et professeur de Sorbonne, qui porte la date du 16 janvier

1656. Il est attribué au P. Desmares, de l'Oratoire.

3. Seconde Lettre apologétique de M. Arnauld, docteur de Sorbonne, à un Êvêque, où il justifie sa conduite touchant la question de droit, et fait voir l'injustice du procédé de ses ennemis, 24 mars 1656. — Troisième Lettre, etc., dans laquelle il justifie la Proposition qui a été censurée par une partie de la Faculté de Théologie, 15 avril 1656. — La première Lettre d'Arnauld, où il justifie sa conduite depuis le commencement des assemblées de la Faculté de Théologie, jusqu'à la conclusion de la question de fait, était datée du 10 mars 1656.

4. Antonini Amaldi, doctoris Sorbonici, super Ma Propositione S . S. Chrysostomiet Augustini : Defuit Petro tentato gratia sine quâ nihil poterat, Dissertatio Theolugica, quadripartite, etc., avril 1656.

INTRODUCTION. xxi

après la Xe Provinciale. Mais il y a toute apparence qu'il fut également chargé de pourvoir à l'impression des autres jusqu'à la fin; et il n'y a aucun doute, comme on le verra plus loin, pour la Lettre d'un Avocat au Parlement touchant l'inquisition qu'on veut établir en France. Ce serait par son entremise que l'impression, devenue si difficile dans les ateliers des imprimeurs de Paris par suite de la surveillance de la police, aurait été continuée dans le Collège d'Harcourt avec l'assistance de M. Fortin, et transportée jusque dans la ville de Vendôme.

Cette dernière circonstance expliquerait plus que toute autre les dépenses considérables dont parle Saint-Gilles. Il se trouvait, comme cela résulte d'un passage de son Journal, en mesure d'entrer en rapports avec les gens de Vendôme1, et cette ville était d'ailleurs une de celles où Port-Royal comptait de

1. « On ne saurait croire les bons effets que fit cette Lettre de M. Arnauld (sur le refus du curé de Saint-Sulpice de donner l'absolution à M. de Liancourt) en toutes les provinces aussi bien que dans Paris, à l'avantage de ceux qu'on nomme Jansénistes. J'en envoyai plusieurs à Nantes, à Vendôme et ailleurs, dont on me manda merveille. » [Journal du 8 avril 1655.)

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nombreux partisans. Il est donc permis d'admettre comme véritable, sinon dans les détails, du moins pour le fait principal, la relation suivante, qui se trouve dans un manuscrit appartenant à la bibliothèque de Vendôme1.

« Au dix-septième siècle, Sébastien Hyp2, imprimeur libraire à Vendôme, possédait à Mont-Rieux une closerie qu'il affectionnait. C'est là que, réuni avec quelques amis savants, il composa ces vers, qui font si bien l'éloge du site :

Sum bene Mons Ridens, cingit mea tempora Bacchus ; In medio Ceres est; alluit ima Thelis3.

« La closerie de Mont-Rieux passa plus tard à Marc- Antoine Morard, libraire, par suite de son mariage avec Marie Hyp, fille de Henry Hyp, imprimeur, qui

1. Ce manuscrit, qui est intitulé Vendôme et ses environs, est de Nicolas Beaussieur, ancien oratorien, puis bibliothécaire de Vendôme. Né dans cette ville en 1745, il y est mort en 1827.

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