‹ Edmond About, Carnot, ChangarnierChapitre 5 sur 10 · BOUT · texte numérisé non relu

BOUT

— se garde bien de reparaître à ïlome, où Findignité de ses écrits lui laisse peu d'admirateurs. Le Saint»Père et ses ministres, convaincus, même avant la publication de la Question romaine^ de la mauvaise foi de l'écrivain, le traiteraient, aujourd'hui comme alors, selon son mérite.

Un jour, ce fîls du vieil Arouet, qui suivait en tout l'exemple de son maître et ne reculait pas, au besoin, devant l'hypocrisie, se prosterne aux genoux de Pie IX, qui sortait do Vatican,

(c — Très-Saint-Père, loi dit-il, je suis envoyé par le gouvernement français. Voilà trois mois que je suis à Rome et que je sollicite vainement audience. y>

Pie IX se retourna vers ceux qui l'accompagnaient, demanda le nom du personnage agenouilé si humblement sur les

dalles; puis, étendant la main et faisant le signe de la croix au dessus de la tête de M. About, il lui dit avec un doux et ironique sourire :

(c — Dio la benedicaj è la sua mis-sione! »

FIN

Nous assistons, depuis quelques années, à des résurrections singulières. Les morts de 1848 sortent delà tombe. Des journaux atteints de yertige soufflent sur ces vieilles cendres, et nous ramènent des spectres politiques plus ou moins décharnés et plus ou moins lugubres.

La réflexion tombe aujourd'hui d'aplomb sur M. Raspail.

Mais, il y a six ans, elle s'appliquait le mieux du monde à M. Carnot,

Chez nous, quand on dégage une des mains de la Liberté, le premier soin des brouillons vaincus est de saisir cette main avec le plus vif empressement pour conduire la dame de leurs rêves à de nouvelles culbutes et à de nouveaux casse-cou.

M. Carnot, qui faisait partie de la dernière assemblée législative, est un de ces aveugles partisans du progrès moderne, qui repoussent avant tout Féléoient civilisateur par excellence et veulent donner à la société une autre base que celle du christianisme.

Il a fait partie de cette bande insensée d'apôtres qui établissaient jadis leur cénacle sur la colline de Ménilmontant.

Son Christ est Saint-Simon ; son Credo est celui du phalanstère.

Chaque livre signé de lui est un plaidoyer en faveur des coupables utopies sociales prêchées dans ce malheureux siècle. M, Carnot s'applique à enlever au pauvre ses croyances immortelles pour le préoccuper uniquement du bien-être de cette vie, et pour l'exhorter à acquérir ce bienêtre par toutes les voies possibles, — per fasetnefas.

Tristes prédications, que depuis longtemps la France demande à ne plus entendre, et dont on ne cesse de lui rebattre les oreilles !

Feu le père Havin, du Siècle^ et cet honnête M. Guéroult,de V Opinion nationale^ avaient en grande estime les théories carnotiennes ; ils présentaient leur auteur comme un homme d'un mérite inouï et

poussaient les masses inintelligentes à donner dans le piège de cette absurde logique.

A quoi servent, ô mon Dieu, les leçons dupasse?

Lazare-Hippolyte Carnot vint au monde à Saint-Omer, le 6 avril 1801.

Pendant toute son enfance et pendant une partie de sa jeunesse, il courut l'Europe avec Fancien membre du Comité de salut public, son illustre père, exilé par le Directoire, Vous devinez quelle fut Féducation de ce fi]s d'un conventionnel.

A coup sûr j FEvangile et la foi religieuse n'y réclament rien.

îl se bourra le cerveau des lourds paradoxes de la philosophie allemande, et se perdit tour à tour dans le dédale de mille systèmes^ prêt à se vouer à toutes les doc-

trines, — hormis à la doctrine chrétienne. A son retour en France, il se trouvait dans ces dispositions heureuses. Aussi le grandprêtre Enfantin le rangea-t-il sans beaucoup d'efforts au nombre de ses plus chaleureux lévites.

M. Garnot fils venait d'hériter de son père.

La succession était considérable. On puisa dans sa bourse afin de créer des journaux destinés à être les organes authentiques de la religion nouvelle. Ces journaux se chargeaient de répandre dans les populations les bienfaits du saintsimonisme et ses dogmes précieux. VOrganisateur^ le Producteur et le Globe vécurent alternativement et largement des deniers de M. Garnot fils.

On lui avait caché, comme à Pierre Leroux, le fin mot du système.

Déclarons, pour être juste, qu'il ferma le sac, le jour où il entendit les apôtres de Ménilmontant proclamer la femme libre et le dogme solennel de Fadultère.

11 ne renonça pas toutefois à Saint-Simon, à ses pompes et à ses œuvres. Nous en trouvons la preuve dans un in-octavo superbe, revêtu de sa signature et qui fut imprimé, à la lin de 1830, sous ce titre : Exposé de ladoetrinesamt-simonienne.

M. Garnot n'en était pas à ses débuts dans les lettres; il avait déjà publié deux traductions : les Chants helléniens de Millier, et un livre plus que médiocre de Van der Velde, ce romancier que l'orgueil prussien décore du titre de Walter Scott allemand^ et qui ressemble à son modèle, à peu près comme le prince royal de Prusse ressemble à Napoléon

Donnons tout de suite, pour ne plus y

revenir, le reste du bagage littéraire de M. Carnot. •

Il s'est fait l'éditeur ou l'auteur apocryphe, en 1837, des Mémoires édifiants de Tabbé Grégoire, ce transfuge de l'autel embourbé dans la fange révolutionnaire, et qui eut le triste courage de mourir apostat.

Quatre ou cinq ans plus tard, assisté de David d'Angers, il publia les Mémoires de Barrère.

Ces différents ouvrages ne sont que de malheureuses tentatives de réhabilitation, auxquelles la partie saine du public a fait triste accueil. Quelques autres volumes : Réflexions sur la domesticité^ — Bevoirs civiques des militaires^ — les Prisons^ — r Esclavage colonial, et plusieurs notices biographiques sur certains hommes de 89 sont également dus à sa plume.

Les mémoires de son père et ce fameux livre de V Allemagne pendant la guerre de la délivrance j dont les revues républicaines ont donné quelques extraits, il y a huit ou dix ans, viennent seulement de paraître chez Pagnerre, preuve que la librairie ne les réclamait pas avec beaucoup d'insistance.

Le Siècle les donne en prime, ™ il doit bien cela aux principes de 89.

Après sa rupture avec le père Enfantin, M. Carnot fils développa son système personnel dans la Revue encyclopédique et dans la Revue indépendante.

L'auteur n'est assurément ni un anarchiste quand même, ni un mangeur d'hommes.

C'est un esprit faussé, qui s'obstine à cheminera gauche dans la direction des ténèbres, quand le flambeau est à droite.

Engagé sur cette route dès Fenfance, et y marchant avec Fattirail de ses souvenirs de famille, M. Garnot ne s'est jamais demandé s'il y avait un chemin plus droit et s'il existait des principes plus sérieusement humanitaires.

a Je m'appelle Garnot, cela suffit : je donne à la Révolution mon coup de chapeau partout où je la rencontre. Ses ennemis sont les miens. Ou m'a taillé des langes dans un drapeau rouge, — je ne connais pas d'autre couleur ! »

Voilà l'homme, — honnête peut-être, mais dangereux par ses convictions originelles.

Promu au ministère de Finstroction publique, en 1848, il procéda sur Fheure aux tentatives d'application de sa doctrine.

On ne lui reproche ni brutalité ni violence.

Mais il allait droit au but sans tenir compte des obstacles, assisté merveilleusement, du reste, dans sa tâche par trois socialistes de premier choix : MM. Edouard Charton, Jean Reynaud et Charles Renouvier.

Nous ignorons si celui-ci rédigea les fameuses circulaires aux instituteurs qui faillirent mettre le feu aux quatre coins de la machine électorale, mais ce qu'il y a de positif, c'est qu'il publia, sous le patronage direct du ministre, un Manuel de rhomme et du citoyenj où le socialisme avait, pour ainsi dire, sa consécration gouvernementale.

La Chambre jeta les hauts cris.

M. Carnot, sévèrement interpellé par ses collègues, et trop franc pour nier la sympathie qu'il accordait à Fauteur du

Manuel^ fut immédiatement frappé d'im blâme unanime.

Après cette manifestation si[][nificative, le ministre n'avait plus qu'à déposer son portefeuille.

Il resta sur les bancs dePextrômegaucl^e jusqu\à la On de la Constituante.

Aux élections j^énérales pour l'Assemblée lé{5islative il succomba ; mais une élection partielle le renvoya, quelques mois plus tard, siéfjer avec ses amis de la Monta^rne.

Jusqu'au Deux Décembre, il s'associa trèS'énergiquement à leurs efforts, plus tumultueux qu'habiles, pour combattre les manœuvres de la réaction, d'une part, elles projets de l'Elysée, de l'autre.

Nous avons assisté, depuis lors, à un curieux spectacle, inintelligible pour les

âmes candides, et dont Favenir seul pourra donner Pexplication.

Une première fois élu député sous la Présidence, et réélu plus tard sous l'Empire, M. Carnot s'obstina dans un refus de serment, très-logique et très-honorable à coup sûr chez l'homme décidé à ne pas abdiquer ses principes. Mais voici qu'une troisième élection, celle de mars 1864, nous montre, — 6 singularité! — le même personnage acceptant le mandat qu'on lui offre et prêtant serment à Napoléon IIÎ, entre les mains de M. de Morny, président du Corps législatif.

Quel est le mot de cette énigme ?

Ayezdonc, s'il vousplaît, grandcitoyen, la franchise de nous le dire : aviez-vous raison hier, ou ayez-vous tort aujourd'hui ?

Le peuple de Paris trouve probablement que M. Carnot n'a pas raison, car cet ho-

norable démocrate ne fut pas réélu au mois de mai dernier. Vous me demanderez peut-être pourquoi les citoyens Bancel et Gambetta, qui ont prêté lesusdit serment, ont été plus heureux devant le scrutin.

Mystère !

Le suffrage universel nous en réserve bien d'aulres.

FIN

GHANGARNIER

GHANGARNIER

Les hommes qui joignent riionnêteté au courage ont une chance de succès médiocre en temps de révolution, ce qui explique pourquoi Nicolas-Anne-ïhéodule Changarnier, mêlé d'une façon directe aux événements de la seconde République, a fini par en être victime.

Il est né le 26 avril 1793, à Autun, département de Saône et Loire.

A râfje (le quinze ans, il suivit Fimpulsion exclusivement militaire que l'éducation des lycées donnait à toute la jeunesse française. Il se fit admettre à l'école de Saint-Cyr ; mais lorsqu'il en sortit avec le grade de sous-lieutenant, Napoléon vaincu partait pour Sainte-Hélène.

Le jeune oflicier, dont la famille était royaliste, trouva des protecteurs qui le firent entrer aux gardes du corps de sa Majesté Louis XVÎIL

Il resta six mois dans cette milice exceptionnelle, passa lieutenaut au 60® de ligne, conquit en Espagne, sous le généralatdu Dauphin, le grade de capitaine et fut incorporé de nouveau dans la garde royale, où la révolution de Juillet vint le surprendre.

Changarnier crut un iristant que cette révolution briserait son avenir militaire.

GHANGARNÎER. 5t

Agé de trente-sept ans et envoyé dans une garnison de province, où il s'indignait de rester inactif, il demanda de prendre part aux luttes de Tarmée africaine.

On fit droit à sa requête.

Il ne tarda pas à conquérir, le sabre à la main, un avancement rapide.

Nommé chef de bataillon sur la brèche sanglante de Mascara, — lieutenant-co-»

lonei, pour avoir contribué glorieusement à la défaite d'Achmet-Bey, — colonel, après le mouvement rétrograde de Constantine, où seul, à Farrière-garde, il repoussa vaillamment des nuées d'Arabes, il obtint, en 1840, Tépauleite de général de brigade : c'était la récompense d'une foule d'expéditions brillantes contre les Hadjoutes et les Kabyles, aux Portes de fer^ au col de Mouzaïa et du Chéliff, et surtout devant Médéah, où il fut blessé en se dis-

tinguant aux premières lignes de la bataille.

Chargé de réduire les tribus révoltées de Tennès, qu'Abd-el-Kader entraînait dans sa résistance, il accomplit ce fait d'armes avec autant de promptitude que d'héroïsme et fut nommé général de division.

Le duc d'Aumale, gouverneur de l'Aigérie, n'eut pas de soutien plus actif et plus intrépide.

Revenu en France à Favénement de la seconde République, Changarnier offre ses services au gouvernement provisoire, qui, le soupçonnant de faire cause commune avec les légitimistes, ne semble pas très-empressé de Taccueillir. Cependant M. de Lamartine propose au général de l'envoyer à Berlin en qualité d'ambassadeur.

Changariîier refuse.

De quel poids eût été son épée sur ies plateaux incertains de la balance diplomatique?

11 préfère ne pas s^éloigner de la capitale et se décide à attendre les événements.

Bientôt il trouve Toccasion de donner des gages au parti de Tordre. Dans la journée du 16 avril, sans avoir reçu ni mission ni mandat, il monte à cheval et se met à la tête des gardes nationaux pour disperser les émeutiers. On n'hésite plus alors à lui donner des marques de confiance. Il succède dans le gouvernement de l'Algérie au général Cavaignac, appelé à siéger au palais Bourbon.

Mais à peine Changarnier est-il à son poste, que les suffrages de Paris le nomment lui-même député à la Constituante.

Il est élu aux élections partielles de juin 1848.

Cavaignac, appelé à la dictature, éleva son ami et son glorieux collègue d'Afrique au commandement suprême de la garde nationale. Ce commandement impliquait, en certaines circonstances, l'autorité sur les corps de troupes casernés à Paris et dans la banlieue.

La présidence de Louis Bonaparte ne changea rien à cette haute position de Changarnier.

Pendant toute la période qui s'écoula depuis la victoire de Juin jusqu'aux préliminaires du Coup d'Etat, la popularité bourgeoise du général, si nous pouvons nous exprimer ainsi, parut s'accroître de jour en jour. 11 ne déguisait pas le moins du monde ses tendances monarchiques et

CHANGARNIER. 6 i

se montrait en toute occasion l'ennemi déclaré des démajjogues.

Ledru-Rollin Faltaqua violemment à diverses reprises.

Mais Clianfjarnier resta debout assez longtemps pour empêcher le chef de la Monla[;ne de réussir dans son absurde tentative de contre-révolution au Conservatoire des Arts et Métiers.

A qui le commandant en chef de la garde nationale espérait-il offrir son influence et

le secours de son épée ?

Etait-ce à la dynastie d'Orléans?

Etait-ce à Henri V?

On ne l'a jamais gfo d'une façon positive, îl attendait sans doute qu'un prétendant sérieux, — un prétendant officiel — au trône que la majorité du pays voulait re-

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lever, fît acte de franchise et payât de sa personne.

Mais avant que Bourbons aînés ou Bourbons cadets eussent fini de réfléchir, survint un troisièofîe prétendant, qui saisit le pouvoir et ne le lâcha plus.

Bien certainement, si Changarnier refusa d'agir, ce fut par un autre motif que celui de Fimpuissance.

-Il tenait entre ses mai os la force et pouvait efficacement, mieux que personne, tenter quelque coup hardi. Ce fut un Charles II qui manqua, selon toute évidence, à ce Monk moderne.

On le laissa dans l'incertitude, — et, en bon citoyen qui ne veut pas inutilement fomenler le trouble, il abandonna la partie.

Depuis le deux décembre i il n'a pris aucune part à la politique active, et n'a plus donné signe d'existence que le jour où ce facétieux docteur Yéron s'avisa de le mettre en cause dans ses Mémoires d'un bourgeois de Paris,

Le général publia dans tous les journaux une lettre énergique où il accusait nettement le docteur de mensonge.

Qu'avait dit M. Véron ?

11 avait afOrmé que Changarnier s'était offert, en janvier 1849, h prendre d'un seul coup de filet et à conduire à Mazas tous les généraux républicains sans ou-

1. Arrêté avec beaucoup de ses collègues de la Chambre, Changarnier ne resta que trois jours à Mazas et partit pour la Belgique. L'P]mpereur lui euvoya, le 5 avril 1859, le cordon de grand officier de la Légion d'honneur.

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blier ses plus chers camarades d'Afrique, Cavaignac et Lamoricière.

Ce bon docteur avait assurément pris un de ses rêves pour un point d'histoire.

FIN

783, — Paris, — In) pr, B. Uarion, r. Bonaparte, 6i.

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