Edmond
La villa Borglièse, iiors la purle Fiaiiiiiiia, est tout à la fois une grande pro|)riété et un merveilleux séjour de dt'lices. Elle est si grande que, partant de la porte que nous venons de nommer, elle côtoie le Monte-Pincio et monte presque jusqu'aux jardins de Salluste, se rejetant ensuite vers les monts Parioli, les atteignant sur divers points par de douces montées, se répandant de là, et dominant la vallée du Tibre et les belles pentes du Monte-Mario. Dans son immense étendue, la villa Borghèse réunit, nous pouvons l'affirmer, toutes les beautés des autres villas romaines : les monticules et les prairies de la villa Panfili, les champs de la villa Altieri, les jardins de la villa Albani, les jolis bosquets de la villa Torlonia; les rives fleuries de la villa Massimi, et l'ombrage profond des vieux arbres de la villa Lodovisi. Vous verrez dans la villa Borghèse des fontaines à source trés-copieuse , à jets capricieux, à gerbes, à cascatelles; de petits ruisseaux, des fleuves en miniature, des viviers, de petits étangs bordés de gazons et de fleurs , autour desquels surgissent les peupliers, les saules se mirent, les platanes s'épandent, les oiseaux chantent, les cygnes na-
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gent et les sarcelles rament. Vous y verrez de grandes tours menaçantes, des tourelles de guette, des castels moyen âge, des ponts, des aqueducs, des amphithéâtres, des volières, des parcs, des pâturages pour les chevaux, des clôtures pour les mérinos d'Espagne, des étables regorgeant de vaches, des beurreries, des demeures champêtres et de nobles palais renfermamt des trésors de fresques, d'ornements, d'anciennes tentures d'Arras, de tableaux des grands maîtres. C'est là, en somme, une villa digne d'être habitée par des empereurs et par des rois.
Toutefois, ce qui la rend plus magnifique et plus illustre, ce qui attire la curiosité des touristes, ce n'est pas seulement le nombre des voitures, l'éclat des cavalcades, la foule des citadins et des étrangers qui viennent y jouir du frais de ses ombrages, de l'égayante limpidité de ses fontaines, de l'immense étendue de ses allées, de la variété de ses perspectives, de la gaîlé de ses prairies, de ses jardins et de ses bosquets : c'est l'admirable musée qu'elle possède dans le somptueux palais qu'on appelle Palais du Cardinal. SL
Ce palais plane majestueux au milieu d'un pré vert entouré d'arbres, et où viennent aboutir plusieurs sentiers bordés de haies de cyprès et de buis, interrompues par intervalles de cippes et de socles surmontés de statues, de bustes, de vases antiques dus aux scalpels des Grecs et des Romains d'autrefois. Autour du pré s'otfrent des bancs de bois peint, des sièges de marbre posés entre ces gazons fleuris ; aux coins sourdenl de petites fontaines qui envoient leurs jets dans les airs et qui retombent en pluie de diamants. Ces dehors si beaux vous font de bien llatleuses promesses, et vous invitent irrésistiblement à entrer au sein de toutes les merveilles de l'intérieur.
Le palais est carré ; son architecture est riche et Délie. On entre tout d'abord dans une salle immense qui ouvre l'accès à ces nombreuses enfilades de chambres, chacune desquelles ruvil votre àûie et l'appelle aux bords de votre
œil émerveillé. Toutes ces pièces sont vastes, hautes et inondées de lumière ; toutes ces voûtes, toutes ces parois sont peintes à fresque et stuquées en or : toutes les corniches sont admirablement sculptées; les seuils et les dessus de porte sont du plus beau jaspe de Sicile, de brocatelle, de ponceau-vioîet, de blanc, de noir d'Afrique, si polis qu'on les dirait d'or bruni. Les pavés sont formés des marbres les plus riches, composant d'ingénieuses mosaïques, tellement brillantes et polies, que l'image du promeneur s'y reflète. L'œil, ébloui de toutes parts, ne sait où s'arrêter, et cherche en vain un endroit où il puisse suspendre son admiration et prendre un instant de repos.
Mais la somptuosité de ces chambres vraiment royales, est vaincue et surpassée par les trésors des arts anciens qu'elles renferment; car, outre les statues grecques et les bustes, on trouve là une collection des plus beaux marbres et des plus précieux que la cupidité et le goût romain aient pu arracher aux minières africaines et orientales pour en décorer leurs palais et leurs villas, où toutes les aises de la vie se trouvent réunies. H n'existe peutêtre pas de musée privé en Europe qui en contienne d'aussi variés, d'aussi rares et d'aussi nombreux que le palais de la villa Borghèse. Là, les tables qui s'adossent aux murailles et celles qui se trouvent au milieu des salles, sont recouvertes de larges plaques de granitelle, de serpentine, de porphyre, de brèche d'Egypte, d'ossidiane très-noire, d'agate boraciné rouge-brun, de bois agatisé bleu turquin, vert, roussâtre, à enfumure grisonnante ; de vert antique, couleur pêche et brun d'Afrique. Il y en a en mosaïque de cornaline, en prasme, en onyx de Sibérie, en calcédoines violets, marbrés, azurés, en sardoines rouges, jaunes et verdâtres, en améthystes gemmées, en spinelles, en agates jaspées, en lazuh azur-brun, striés d'or; en jaspes de toutes les veines, en talcs pointillés en vert-moucheron, vert de mer, vert de canne; en calmaçonnettes, en quarlzites, en pergmatites, en ophiolites, en
malachites, en vermeilles, en onyxile?, en nichilions dorés, en bérilles, en gariandres et en cent autres pierres Irès- ^ dures, aussi précieuses que les pierres fines dont on fait des joyaux. Tous ces marbres se joignent, se marient, se confondent avec une telle perfection de soudure que vous ne sauriez jamais en découvrir la connexion ; on les prendrait pour une seule plaque de marbre, merveilleusement tachetée de mille éclatantes et lumineuses nuances chatoyantes et cristallines.
Toutes sortes de vases anciens, placés sur les consoles, sont admirables et recherchés; vous en verrez en rouge antique, en forme d'amphores de pur canope ; vous en verrez à reliefs, gracieusement entourés de herres. Il y en a en porphyre granité, à petites plaques de minium, d'incarnat ou, — ce qui est plus rare, — de vert; il s'y trouve des coupes de jaune antique, de basalte et de fluorite antique ; il y a des aiguières d'albâtre fleuri,d'albâtre limace^ d'albâtre cerise^ d'albâtre pur, ou veiné, ou onde ; vous en découvrirez en coralline, en paros, en pentélique, en noir africain, en serpentin rubicond, bleu céleste, vert vif et vert sombre. Il y a de grandes tasses à bords carrés et à fond en conque, posées sur des socles délicats, fouillés à nœuds, à torsades, à petits amours, plus précieux encore par le travail que par la matière, si précieuse déjà, puisque tous les socles sont en rouge antique, jaune antique, noir antique, brèche coralline, brèche dorée, brèche polizonie, brèche sméraldine, agate, sardoine, calcédoine et jacinthe, toutes admirables à voir. Aux angles de ces chambres, et aux deux côtés des portes se dressent des colonnes d'autres marbres antiques, aussi fins, aussi rares que les premiers; et ces colonnes supportent les bustes des consuls et des empereurs romains. On voit là des châssis a bas-reliefs , des vasques de fontaines servant de baignoires, toutes en granitone, en porphyr.;, CQ basalte, en rossetto, à rebords bien évasés, sveltes et harmonieuses de formes, ayant de lelles têtes sculptées
de lions et de léopards pour robinets, et posées sur des griffes aiguës et hirsutes (1).
Nous n'avons pas nommé la millième partie de tout ce que ce palais renferme de remarquable, de majestueux, de gracieux, de superbe et d'excellent : tout ceci est animé par la foule incessante de Romains, et plus encore, d'étrangers qui viennent jouir de la vue de ce recueil inappréciable de toutes les beautés de l'art et de la nature. Toutefois, la chose la plus réjouissante, la plus désopilante à voir est, sans contredit, l'air de ces étrangers, tombés parmi nous de leurs pays ullramontains,nous arrivant par mer, jetés dans Rome à l'improviste^et aux regards étonnés desquels s'offrent tout à coup, dans les villas de nos Seigneurs, des choses dont à peine ont-ils pu voir une [aie et faible partie dans les palais de leurs monarques ! En entrant dans nos galeries, ils écarquillent leurs gros yeux et se mettent à courir tout effarés, comme si les statues, les bustes et les peintures allaient s'enfuir devant eux! — Vous pourriez rencontrer là certaines figures longues, roides, maigres, dégingandées, avec de gros favoris peignés à rebours, coiffées de larges chapeaux flasques, couleur café au lait, portant lunettes, ou braquant lorgnons d'or à ressorts, le menton en l'air, le nez pointu et rouge au bout, ou bien le trognon camard tourné vers l'étoile polaire, bouche béante et découvrant une terriliante bat-
(4) Qui le vouJra croire? Les marbres vrecieux qui font rornement de Rome et de ses villas, oui lellenienl blessé les yeux de M. Aniédée Achard, — qui a. sans doute, la vue faible, — que, iiou content de les tenir feru.és, il invile les étrangers visitant Rome à faire cou)me lui. 11 dit, dans son Fogage d'un mois en Italie :
« D'abord, un conseil en passant • nieûez-vous des marbres. Il y
» eu a 11 op. \oilalecipolin, le porto santo (il aurait dû dire : porta-santa) » la fleui de Perse, la brèche d'Eoypte. l.> porphyre, Talbàlre oriental, lal- » balre fleuri, le granit, le rouge anl que, le vert antique, le jaune auti-
>> que, le no.r antique, le jaspe de Sicile, le basalte J'étoulfe! et j'en
» oublie dix... ^''est-ce pas assez?-Voici la malachite, l'onyx, Tagale, le » lapis lazuli !. . . — Fermez les yeux et ne les ouvrez plus, aussi longtemps » que Ion vous pariera de marbres. Il v en a des montagnes! »
{Journal des Débats, 3 septembre 1838).
terie de longues dents, blanches comme de la nacre. La plupart de ces êtres sont enveloppés dans des surtouts qui pleurent sur leur échine, et qui leur tombent de dessus les épaules. Ils sont chaussés de gros souliers couverts, à double semelle, surmontés de guêtres noisette à boutons nacrés. Leurs femmes sont longues, sèches, emmanchées dans des étuis gris-de-fer, enterrées sous des chapeaux en forme de cuvette renversée, ou à bords retroussés, d'où pend un chiffon de voilette verte, brune, jaune ou bleue qui les défigure ; elles marchent en sautillant, plantant tout d'abord sur leur petit nez une jumelle d'ivoire, regardant autour d'elles, branlant et se secouant, heurtant et poussant les passants avec une brusquerie, une arrogance, une mauvaise grâce qui rendent leur contact tout à fait insupportable.
Vous verrez là aussi, en opposition, de gros petits hommes massifs, à trois ou quatre rangs de mentons, avec une tête en potiron, luisante et entourée d'une maigre couronne de petites boucles de cheveux rouges, crêpés à grand renfort de peigne et qui, au moindre mouvement du chapeau, se révoltent, ont l'air de faire les cornes au coiffeur qui les a mis à la torture, et voltigent en guise de petites couleuvres qui prennent le frais. Les tout petits cous de ces hommes sont étranglés par des carcans en crinoline, imitant les colliers de fer du moyen âge. Ces braves gens sont toujours précédés, lorsqu'ils entrent quelque part, d'une petite bedaine pointue qui vous a tout l'air d'une outre habillée de velours. Je ne sais pas pourquoi cette race de dignes gentlemen pygmées nous apparaissent presque toujours donnant le bras à des colosses de fem.mes, espèces de Junons, dont ils se pavanent en se rengorgeant, comme les dindons qui secouent leurs badigoinces tout en faisant la roue !
Mais qu'ils sont donc beaux à voir, ces jeunes peintres, sculpteurs, graveurs, dessinateurs qui entrent là comme chez eux, sans gêne, sans '"açou, chkar dément ^ avec leurs
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chapeaux crasseux à la brigande posés crânement sur l'oreille, d'où s'échappe avec rage une tignasse ébouriffée, à longs tire-bouchons tombant et dansant sur leurs épaules, au moindre de leurs pas! Qu'ils sont donc beaux avec leurs moustaches blondes ou noires, en pointe, en crocs menaçants ou en imposante cascade sur la lèvre, qui leur cache la bouche !
Celui-là porte la mouche comme Guido Reni-, celui-ci a une demi-barbe comme Gorrège ; mais l'autre, là- bas, quelle immense barbasse ! Est-ce Léonard da Vinci, ou le Titien ?... — L'un fronce le so ircil et fait la moue; l'autre prend de grands airs indolents et distraits ; en voilà un qui passe napoléoniqucrnent les statues en revue. — On va, on vient, on s'ancte. on reprend sa course. — Les Françaises s'écrient :
— C'est délicieux ! c'est charmant!...
Les Anglaises sifllent entre les dents :
— Ooh! beautifulU...
Les Allemands murmurent tranquillement:
— Oh, préchtiçj ! sehr schœn !
Les Po'onaises crient avec emphase :
— To bardzo pieknoU!
Et tout cela veut dire :
— Que c'est beau! que c'est magnifique! — C'est un prestige, une merveille !
Nous étions arrivés au dernier jeudi du mois d'octobre, et notre don Alessandro, le mansionario de Saint-Pierre, que vous savez, était venu, avec un de ses bons amis d'Amélia, visiter le musée de la villa Borghèse, où affluaieiit en ce moment beaucoup d'étrangers tombés à Rome pour y passer l'hiver/ Tout le monde connaît don Alessandro, gros homme déjà vieux, instruit et doué d'un jugement droit et sûr; demandez-le plutôt à tous les lecteurs du Juif de yeroTze/ — Pendant qu'il causait dans une salle, faisant remarquer à son ami un vase d'albâtre, vrai chef-d'œuvre d'art, sculpté avec une grâce exquise,
il vit un ultramontain qui s'approchait, donnant le bras à un jeune peintre lombard et qui se dandinait d'un air distrait au milieu de toutes ces raretés. C'était un protestant qui était déjà venu plusieurs fois à Rome, où il avait longtemps demeuré, mais qui ne savait de Rome, — et cela arrive à tous les étrangers qui ne fréquentent pas les citadins, — que ce qu'il avait oui dire aux dceroni de place, ce qu'il en avait lu dans les Guides écrits dans son pays ou dans les livres de certains voyageurs fantasques et de mauvaise humeur; que ce qu'il en avait vu par ses yeux, préoccupé par les idées de son éducation, qui ne lui permettaient pas de voir les choses sans prévention et sans un parti-pris d'opposition systématique.
Sans prendre garde à qui pouvait l'entendre, parlante tort et à travers, ce personnage se prit à dire au peintre :
— Il n'y a pas de danger que ces stupides Romains, qui ont pourtant une si grande quantité de choses rares à voir, se dérangent le moins du monde pour venir les admirer, ne fùl-ce qu'une pauvre petite fois ! Sans nous autres, étrangers, leurs galeries, leurs cabinets, leurs musées et leurs pinacothèques seraient déserts, remplis de toiles d'araignées et deviendraient bientôt des ruches à guêpes, des nids à souris !
Don Alessandro, les mains derrière le dos, leva les yeux et les planta sur le visage de nos interlocuteurs. Il reconnut le peintre à qui il avait plusieurs fois commandé quelque petit travail.
— Oh Garluccio, lui dit-il avec un sardonique sourire, quel est ce joli garçon ? Dis-lui donc que je suis Romain, et que je le prends en flagrant délit de mensonge.
Charles baissa les yeux en rougissant et eut honte de son camarade mal élevé ; mais don Alessandro, qui était à la fois un liomme sévère et un plaisant homme, se tournant vers l'étranger, lui dit :
— Mon cher monsieur, les Romains, voyez-vous, viennent au monde au milieu de ces nrerveilles ; leur esprit
et leurs yeux s'en repaissent dès leur première enfance; cela leur donne ce tact délicat, ce sentiment du beau qui les distingue et qui leur permet de juger les objets d'art avec finesse, justice et vérité. Je suis venu dans ce château à'AIcine pas plus haut que votre botte, et mon père me faisait remarquer les beautés, les hardiesses, la grâce, les perfections de ces lignes, les formes de ces vases antiques ; il m'indiquait les admirables proportions, les airs, le mouvement, l'expression, la vie de ces statues, si parfaites de poses, de lignes, de physionomie, exprimant dans leurs regards les passions, les sentiments, la pensée ; si iières, si grandes, si tristes ou si gracieuses: m'enseignant ainsi tout ce que le statuaire devait faire et avait fait pour animer la pierre, lui donner le moelleux des étoffes, l'air des visages, la décence, la majesté, la douceur, l'élégance, l'harmonie des mouvements, et la faire mouvoir, penser et vivre selon le sujet qu'il a voulu représenter. Je suis venu cent fois ici, comme j'ai été cent fois à la villa Albani, pour habituer mon œil aux beautés grecques qu'elle possède avec tant d'abondance. Nous autres Romains, nous avons nos saisons : il y a celle où l'on va voir le musée Vatican, celle du musée GapitoUn; la villa des Médicis a la sienne ; la galerie Borghèse, dans son palais de ville, aussi; les galeriesDoria,Corsini etFarnesina sont visitées, chacune à son tour et à son époque fixe de l'année. Sachez aussi, monsieur, que les objets antiques les plus beaux, que le public ne voit pas, nous trouvons les moyens et le temps de les voir, grâce à la courtoisie, à la bienveillance de nos princes romains, qui les montrent volontiers à leurs concitoyens. Que de fois, quand j'étais tout petit, ai-je été voir les admirables toiles, les statues grecques, les fresques merveilleuses qui ornent les palais de nos patriciens, où sont renfermés d'incroyables trésors de chefs-d'œuvre des beaux-arts anciens et modernes? — Ce que j'ai fait, tous les autres citoyens romains l'ont fait. — Ces musées, ces pinacothèques et ces
galeries que plusieurs d'entre vous, dans vos s(^jonrs à Rome, venez voir une ou deux fois, tout au plus, souveiil en courant comme des chiens braques, nous les avons vues depuis Teufance; nos mères et nos nourrices nous y ont promenés dans leurs bras; plus grands, nous lesavons visitées accompagnas de nos pères et de nosm;!Îlres : ces premières impressions restent indélébiles dans nos âmes, nous les rafraîchissons dans notre adolescence et dans notre viriU té ; elles nous charment, nous réjouissent et nous consolent dans notre vieillesse.
A ces mots, l'étranger resta frappé, nous ne saurions dire si ce fut plus de la franchise et de la loynuté de don Alessandro, ou de l'évidence de ses raisons dont il se trouva convaincu et satisfait. L'une et l'autre de ces causes réveillèrent chez lui une subite et grande syuipalhie pour le Mansionario : il lui tendit la main, et serrant la sienne avec affection et respect, il lui dit :
— Je regrette et renie, monsieur, mes paroles inconvenantes et mal avisées; vous m'avez donné une leçon qui servira à me défaire de beaucoup d'opinions fausses et erronées, filles de l'ignorance des uns ou de la malveillance des autres.
— Cher monsieur, répondit gracieusement don Alessandro, le caractère, les mœurs et les habitudes du peuple romain ditfèrent grandement des habitudes, des mœurs et du caractère de tous les autres peuples de l'ilahe. Le Romain a un type tout particulier qui lui appartient en propre : si on le jugeait sur certaines apparences extérieures, on le méconnaîtrait complètement. Il y a en lui un mélange de grand et de mesquiu, de sublime et d'abject, de généreux et d'ignoble, de paresseux et d'actif, de féroce et de doux, de brouiHoii, de bizarre, d'indiscipliné et d'orgueilleux, qui en fait un tout tiè^singulier; mais, sous ces qualités indéfinissables, vous trouverez toujours le peuple catholique par excellence, qui conserve intacte et vivace cette foi romaine, que
saint Paul a reconnue en la préconisant si hautement. Malgré tous les moyens que l'on emploie, tous les eiîorts que Ton tente depuis vingt ans pour l'arracher de son cœur, je vous assure qu'ils y perdront leurs peines: ils feront bien du mal à plusieurs, mais le vrai peuple romain sera toujours îm et ne changera pas! — Garluccio, toi, qui depuis tant d'années, as fait de Rome ton séjour habituel, tu pourras l'affirmer. — Mais comment se nomme mousieur?
— Edmond, répondit le jeune peintre lombard. C'est un gentilhomme qui connaît et qui aime les arts : il les protège en faisant part de sa fortune aux artistes.
— Je veux bien vous accorder, ajouta l'étranger en s'adressant au Mansionario, tout ce que vous venez de me dire du peuple romain; mais je vous supplie de m'accorder, à votre tour, que, s'il a la foi dont vous parlez, il n'en fait guère parade : quoique je sois protestant, j'ai eu plus d'une fois occasion de me scandaliser de ses déportements à l'égard de l'observance des pratiques de l'Église romaine; par exemple, le jeûne et le maigre de votre carême, de vos vigiles et de vos jours de précepte. Dans toutes les maisons où j'ai logé, dans tous les hôtels où je vais prendre mes repas quotidiens, je vois qu'on fait gTas, ni plus ni moins qu'à Londres, a La Haye et à Berlin.
-— Quant à cela, je pourrais vous répondre, monsieur Edmond, que les ultramontains qui nous pleuvent à Rome tous les ans par plusieurs mille, en sont en grande partie la cause . leur exemple est contagieux; mais ne parlons pas de cela pour l'instant, il ne s'agit maintenant que de séparer le blé de la balle, au sujet du peuple romain, et l'or de l'aUiage, pour s'en former une idée juste et équitable.
— Mais , reprit Edmond, j'appelle Romains tous ceux qui ont leur domicile à Rome.
— Gela ne suffit pas. — 11 faut faire bien des distinc-
tions que je juge nécessaires et qui vous éclaireront beaucoup en diverses occurrences. Considérez tout d'abord que, de novembre à la fin d'avril, il vous faut compter de vingt-cinq à trente mille étrangers qui arrivent pour jouir de la douceur des hivers de Rome, de la sérénité de son ciel, de la délicieuse et perpétuelle verdure de ses villas, de l'aménité de ses collines , de la magnificence de ses tenaples et de ses palais, des grands souvenirs de son ancienne gloire, des ruines de ses forums et de ses théâtres, de l'inappréciable et si abondant recueil de tant de chefsd'œuvre des arts grecs, étrusques et latins que Rome seule au monde renferme; de ses merveilles du siècle de Léon X, l'architecture de Bramante, la sculpture de Bonarroti, la peinture de Rai^haël; des munificences de Jules II, de Paul m, de Sixte-Quint. Beaucoup de catholiques sont attirés ici par les augustes cérémonies de la Noël, du Garêoie et de Pâques; mais la majeure partie des étrangers viennent pour s'y amuser : les protestants de toutes les communions,— comme vous dites, — „sont en grandissime majorité. Un tiers au moins de ces étrangers, parmi lesquels il y a de très-nobles et très- riches familles, ont avec eux des gens de service et toute cette immense comitlve de maîtres et de serviteurs vivant à l'hôtel, veut y vivre grassement et délicatement : le maigre est relégué chez les Chartreux et banni des tables d'hôte. Ajoutez que tout ce monde veut s'amuser et satisfaire tous ses caprices ; on veut avoir la fleur de tous les plaisirs. Beaucoup de ces voyageurs sont garçon?, et voulant passer cinq ou six mois à Rome, ils se mettent en pension dans les maisons particulières, et exigent qu'on leur donne du gras le vendredi, le samedi et pendant les vigiles : ceux qui les hébergent, sont, pour la plupart, de petits bourgeois, des veuves de familiers des cardinaux, d'anciennes gens de maison des princes romains, qui continuent à toucher leurs gages; des domestiques de quelque piélut qui leur a laistù, en mourant, des meublea
INIRODLCTION. 13
et une petite rente viagère; de vieilles filles pensionnées, et semblable génie, qui, prenant des étrangers chez elle pour en tirer profit, n'a garde de faire deux cuisines et passe un mauvais compromis avec sa conscience, mangeant dans la même marmite. Si l'on jugeait Rome sur ces données, on se tromperait de la belle manière!
Il y a dans notre ville une autre classe nombreuse de personnes qui y demeurent depuis longtemps, et que les étrangers prennent pour des Romains, quoiqu'ils ne le soient ni d'Eve ni d'Adam. Nous les appelons artistes : ce sont des peintres, des sculpteurs, des graveurs, des mouleurs, des stuccaleurs, des plâtriers, qui viennent étudier ici leur art spécial et s'y consacrer ; ils sont presque tous étrangers : Suédois, Danois, Russes, Polonais, Allemands, Anglais, Suisses, Français, Espagnols, italiens et Grecs ; en vous disant qu'il y a dix mille de ces artistes a Rome, je ne dis pas assez ! Tout ce monde-là est jeune et célibataire : ils sont éveillés, intoUiiients, mutins, fantasques; l'imagination les domine et le chic artist que les tarabuste. Pensez la belle vie qu'ils mènent à Rome ! Loin de leurs familles, seuls, sans la moindre surveillance, contractant d'étranges liaisons, gâchant le plus ou moins d'argent qu'ils reçoivent de leurs parents, des aca'lémies ou des cours qui les envoient chez nous pour y étudier! Voudra- t-on juger Rome d'après les déportements de ces jeunes gens? Vous comprendrez sans peine l'équité d'un jugement pareil! Ces ètres-là, certes, n'engendrent pas la mélancolie; ça vit comme il plaît à Dieu, dans des mansardes à peu près garnies, dînant aujourd hui place d'Espagne, demain à Fontana di Trevi, un jour au Triton, un autre jour chez Spilmaon, chez Lepri et même au bourg Saint-Pierre, s'ils étudient au Vatican... — Suivezles si vous pouvez I...
Arrivons maintenant aux quelques milliers de valetaille qui fourmillent dans les salles d'auberge, dans les écuries et par les rues de Rome. Neuf et demi sur dix
sont des étrangers ou des fils d'étrangers nés à Rome; ceux-là non plus ne sauraient nous fournir des modèles sur lesquels il nous soit permis d'étudier le caractère du peuple romain, quoiqu'ils appartiennent à la classe populaire et qu'ils vivent au milieu du peuple. Ils nous arrivent dans Rome à la suite des prélats de toutes les régions, des ambassadeurs, des princes et des monarques qui choisissent le séjour de la métropole du monde chrétien. Vous y trouverez, en outre, plus de cinq ou six mille voitures dont les cochers sont presque tous régnicoles; il y a autant de palfreniers, la plupart natifs des Abruzzes ; les garçons des nombreux hôtels qui viennent chercher fortune dans notre pays; les garçons des traiteurs, des pâtissiers, des tavernes : vous ne trouverez pas un seul romain parmi eux.
Rome, qui n'a ni villages ni bourgs autour d'elle, est peut-être la seule ville où l'on dompte des chevaux et où les pourvoyeurs de selle et de carrosse soient si nombreux : ils forment une classe à part. Ils sont d'ordinaire grands, musculeux, robustes, athlétiques, habitués dès l'enfance à courir les champs romains et à vivre au milieu des troupeaux de cavales, toujours en lutte avec les étalons pur sang; toujours dans les maquis et dans les marais tibérins , à la chasse des poulains errants et sauvages qu'ils attrapent en leur lançant sur la tête, comme les gauchos du Brésil et les toreros péruviens, le laço ou lacet à nœud coulant avec une admirable adresse ; ces gens-là s'élancent au cou de ces bêtes endiablées et, pendant qu'elles mordent, ruent et trépignent d'une façon désordonnée, ils s'accrochent à leur crinière et sy cramponnent si bien que, leur serrant les narines et leur bouchant les yeux avec un morceau de grosse laine, ils les arrêtent court. Entrés dans Rome, eux et leurs poulains, ils s'accointent avec les Compteurs et avec les palfreniers qui ont le gouvernement des grands manèges de nos piiuces lomains ou des écuries du Q jirinal, de Gampo-
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Yaccino, du Cirque Massimo et d'autres lieux déterminés. Faites-veus une idée de cette espèce d'hommes-là; voyez si vous pouvez les compter au nombre des citadins romains : des gens toujours en guerre avec des animaux indomptés , ayant pour tout langage des imprécations, des hurlements, des blasphèmes; qui, après trois heures de bataille^, de combat acharné, sortent fatigués, moulus, brisés, trempés de sueur, des manèges et des «curies, pour entrer boire et faire des orgies dans les tavernes. C'est là une plèbe à part, qui n'est fréquentée que par des voiluriers, des postillons, des palfreniers, des barbereschi{l) et semblable engeance. — Je suis sûr que vous n'irez pas chercher là la piété, la bonne grâce, l'urbanité du peuple romain !
Mais il reste au voyageur d'autres triages à faire pour séparer ce qui est romain de ce qui ne l'est pas. Mettez d'abord de côté les charbonniers qui sont tous génois; puis les norcini (2), les marchands de salaisons, de chevreaux, de volaille et de gibier, qui forment toute une population d'étrangers : ajoutez-y les vendeurs de chiendent, les marchands de laitue, les vendeurs de chicorée qui nous fournissent une réunion de familles Erniques, de la Matrice et des bords du Léri ; les hommes envahissent la campagne romaine à la recherche du chiendent et de la chicorée ; les femmes vendent ces herbages sur les places et dans les rues de Rome : vous les reconnaîtrez portant sur la tête une espèce d'essuie-mains à grosses bandes; des sandales aux jambes, aux bandelettes et aux cordons gracieusement croisés autour du tibia, et la taille serrée dans des corsets verts, rouges ou bleu de ciel, filetés de ruban jaune. Les marchandes d'herbages, qui portent sur la tête le paiinistrato^ petit manteau en
(0 Los harher'-schi sont ceux qui s'occupent des chevaux barbes, qu'on dresse pour les courses, qui sont célèbres à Hume
2 jiarchands de cochons (Le traductuir.)
laine ou en cotonnade, ainsi nommé du latin, sont toutes des matricianes. — Ces familles ne se confondront jamais avec les transtevérins et avec les vrais montigiani; ceuxci ne le voudraient pas ; et si, par aventure, une de ces familles s'y faufilait, elle n'en resterait pas moins étrangère, conservant son nom à'Aquilana^ de Ciociara, de Marchegiana, etc., de génération en génération. — Enfin, séparez encore des Romains les marchandes de lait, les vendeuses de petits gâteaux et toutes les servantes quisont dans Rome ; tout cela nous vient de l'Ombrie, de la Sabine, des Eques et des territoires des monts du Latium, Arthémises et Cimins.
— Mais alors, que diantre reste-t-il de romain dans Rome ? s'écria l'étranger.
— 11 en reste encore beaucoup trop, reprit don Alessandro. Rome se compose du haut patriciat romain, de la bourgeoisie, des artisans, des commerçants, du clergé et du peuple de Trastevere et des Monts; ordres nombreux, qui forment la vraie Rome. Je tiens pour assuré que chez ceux-ci, — en dépit de tant de séductions et de beaucoup de séduits, surtout depuis quelques années, — la Foi est encore vive et florissante ; cette Foi, je vous l'ai dit, que saint Paul leur attribuait; et j'ajoute qu'ils savent la communiquer et la transfuser dans ceux des étrangers qui, vivant depuis longtemps parmi eux, ne veulent pas obstinément fermer les yeux à la lumière .
Rome conserve vivant le souvenir de son antique splendeur, dans le caractère fastueux et superbe de son peuple; mais à l'égard de la religion, Rome voit prospérer les fruits de la piété et de la foi pure, parce que les germes de ces fruits croissent et pullulent dans une terre arrosée par le sang de tant de millions de martyrs, parce qu'elle est assise et qu'elle se repose sur les voûtes sacrées de ses catacombes, parce qu'elle garde dans son sein le dépôt vénéré des sépulcres de Pierre et de Paul, ces princes des apôtres, et ceux des plus généreux champions de la
foi du Christ; parce qu'elle visite les prisons Mamerline et Tulliane où Pierre et Paul furent enterrés vivants pendant neuf mois et d'où ils ne sortirent que pour marcher à la mort, l'un ^ur la croix du Janicule, l'autre sous la hache du bourreau ; parce qu'elle se rend à là prison d'Apijius le décemvir, dans les épouvantables souterrains de laquelle ont gémi, enchaînés aux pierres verdâtres, tant de Confesseurs de Jésus; parce qu'elle parcourt journellement les forums où l'on brûlait les chrétiens sur les bûchers; parce qu'elle entre dans les amphithéâtres où on les jetait aux lions, aux tigres, aux léopards ; parce qu'elle peut voir les palais, convertis en temples, des saints martyrs patriciens Jean et Paul, de sainte Cécile, de sainte Balbine, de sainte Prisca, de sainte Bibiane, de sainte Praxède et de sainte Françoise Romaine ; parce qu'elle fréquente les maisons et les chambres où habitèrent, où se sanctiflèrent sous ses yeux sainte Brigitte, sainte Catherine de Sienne, saint Philippç de Néri, samt Camille de Lellis, saint Joseph Calasance, saint Ignace, saint Louis, saint Stanislas, saint Pie V, saint Félix capucin, le bienheureux Léonard de Purl-Maurice, le bienheureux Pau le la Croix, et qu'elle sort de ces chambres pleine de componction et de foi.
Mais Rome puissante vit et règne dans le Successeur de Pierre, qui siège sur la roche Vaticane, chef et maître infaillible de l'Eglise. La présence du Père des fidèles est pour Rome ce qu'est l'âme pour le corps; sans le Souverain Pontife, Rome serait, depuis bien des siècles déjà, ce que sont Babylone, Ninive, Ecbatane, Suse, Palmyre et Memphis : un monceau de ruines qui indiquerait à peine où fut jadis la conquérante, Tinipératrice de l'univers, La présence du grand Hiérarche en fait le centre du moiide catholique ; la source vive et inépuisable d'une umiérequi répand sur la terre les rayons fulgurants de la vraie foi, de la vj aie sagesse, de la véritable civihsation ! Les Ronidius se glorilient de cette lumière; ils vivent
d'elle, par elle et avec elle, et ils en alimentent )a foi incréée qui les anime et les gouverne !
— Les Romains, répondit l'ultramontain, préfèrent à la foi un bon repas et des amusements : panem et encenses sera toujours le proverbe, la devise de Rome.
— A cet égard, répliqua don Alessandro d'un petit air piqué, vous me permettrez de croire que tout le monde est romain : manger et s'amuser a toujours été la devise du genre humain.
— Oui ; mais les Romains aiment beaucoup à travailler peu, gagner gros, vivre gratis et en prendre à l'aise. Où voyez-vous, je vous prie, la plèbe des grandes villes de l'Europe se prélasser en voiture, se pavaner et batifoler comme la plèbe romaine ? Nous voilà au mois d'octobre : tous les jeudis et tous les dimanches de ce mois, vous voyez courir dans Rome et aux alentours, je ne sais com. bien de centaines de voitures pleines de gens du peuple qui vont vendanger avec un faste, une gaîté, un bruit joyeux que je n'ai jamais vu ailleurs, même chez les riches familles des opulents et notables membres de la bourgeoisie.
—Gela prouve, en définitive, interrompit vivement don Alessandro, que le peuple romain n'est pas si mendiante si couvert de haillons, si esclave, si rongé par les poux que veulent bien le dire, en le plaignant, les charitables journaux de ces nations qui se proclament les plus florissantes, les plus civilisées, les plus riches, les plus heureuses nations de l'univers !... — Dans un temps plus opportun, mon cher monsieur Edmond, j'éclaircirai, si vous voulez bien, quelques-uns de vos doutes concernant le peuple romain, et je vous peindrai quelques-unes de ses coutumes particulières. Je suis assuré que vous n'en serez pas trop fâché. Vous verrez, au moins, que c'est le peuple, peut-être le moins pauvre, le moins infortuné que vousayezjamiiis vu. En attendant, allons, nous aussi, prendre noire petite part de gailé romaine à ramphithéàtre.
L\TR0LUGT10N. 19
— Comment! Il y a donc un amphithéâtre ici près? '
— Et très-grand, et magnifique à voir; car il a les gradins gazonnés, ombragés et rafraîchis par les pavillons vivants et ondoyants des arbres séculaires. L'automne, on a l'habitude de donner, dans cette villa, quelques fêtes au peuple romain qui accourt en foule. Quelquefois c'est une course de barberi^ une tombola, l'élévation d'un aérostat, un cirque d'équitatjon et de tours d'adresse, des sauteurs de cordeT; aujourd'hui c'est un mât de
Cocagne. ^^^^^ ' ""d es ^'^^
En causant de la sorte, on^jp^f^^ftftmin oe rèi^} théâtre, qu'on appelle le Ch|rf[ip-de Sienne, parce qu'il ?»î\ dessiné dans le style de lA^^ande place dCtêlte ville. C'est une immense prairieJentourée cfe gradins couverts,^ d'herbe, en forme elliptidfce, sur lesquels sont plusieurs milliers de gens du^jeii9Ja,dans leiir« ^^Jk^e fête. Après avoir fait leur c(^ur^''iê«*J5fiJS^«wPc?ves de Ponte-Molle, de Monte-Mario et de Tor di Quinto, ces joyeux malheureux sont venus heurter aux grilles de la villa Borghèse où, mettant pied à terre, ils sont entrés pour aller se promener au frais, à l'ombre de ces bosquets et de ces massifs de chênes et de hêtres, jusqu'au moment où rheure des jeux les appellera dans l'amphithéâtre. Ce jour-là on avait planté au beau milieu de la prairie une antenne très-haute, lisse et gli- santé comme de rivoire et savonnée du haut en bas. Au sommet de ce mât était accrochée une bourse contenant trente écus romains, et tout à l'entour, étaient suspendus des saucissons, dis cervelas, des jambons , des canards et des dindons.
Il y avait bien, aux pieds du mât, une centaine de gamins en chemise qui, tous, le nez en l'air, contemplaient avec convoitise toutes ces richesses gastronomiques qu'ils brûlaient de conquérir. Clîacun d'eux compte déjà sur sa proie et la dévore en perspective. Les par^-nts et les amis se disent entre eux :
— Nous les croquerons à l'auberge du Garciofoletto (petit chou-ileur)...
— Nous à celle du Soleil...
— C'est nous qui les dégusterons à la guinguette de rOlmo (de l'Ormeau).
Les voilà ! — Un titi de la Suburra s'élance, embrasse le mât et commence à se hisser.
— Bravo!... Du courage!...
— Ah!!!
Schoooutt! Il dégringole bien plus vite qu'il ne montait, le pauvre gamin. La galerie rit aux éclats : le petit voyou secoue les oreilles.
— A mon tour, ohé!... hurle un petit gars de piazza Padella.
Il crache dans ses mains; il se hisse... mais arrivé à la hauteur de trois mètres, vlaou! la culbute est faite!... A un troisième... à un quatrième... à un cinquième!... — Les chutes sont rapides; les rires du peuple font un bruit d'ouragan. — Un lourdaud de la rue de l'Oie rrlléchit pendant une seconde; il médite une ruse : il avait enlevé, sur l'escabeau d'un savetier, un morceau de poix qu'il laissait fondre depuis quelque temps dans sa main fermée; il frotte sa main sur sa culotte, entre les cuisses, puis, après avoir saupoudré la place avec du sable qu'il tenait dans son autre poing fermé :
— A mène (1) ! braille-t-il à tue-tête ; et il empoigne le mât.
Il avait déjà exécuté la m.oitié de son ascension : tout le monde l'encourageait et l'applaudissait.
— Bien! bien!... ahi!... la bourse est à toi...
Le pendard s'accrochait, serrait, suait, soufflait, poussait, glissait, remontait, reglissait... Le sable avait dis-
(i) 4 mené: n me : a moi. — Le peuple romiin a l'habitude d'allonger tous les mots lerminés |>ar une voyolle accentuée, avec la syllabe ne ; ainsi <Ht-il en tri^innnl : é/ie, m^re, tene, sene, etc., pour é, mé, té, se, (est, moi, toi, soi, etc.) (Le traducteur.)
INTRODUCIION." '2i
paru; la poix ne prenait pas sur le savon... le pauvre diable retombe comme une masse au pied du mât, jette un regard piteux sur la proie qui lui échappe, et se dit in petto :
— Je ne te mangerai pas!...
Mais l'espérance ne meurt jamais. Malgré tant de malheureuses tentatives, voici venir un petit mousse du canal de Ripa-Grande; il embrasse le mât ; il croise les jambes; il se hisse. Arrivé à plusieurs mètres de hauteur, l'adroit moussaillon tire de sa poitrine, où il l'avait cachée, une longue et mince cordelette (ce qu'on appelle à bord un filin), terminée par une balle de plomb, et la lance, avec une prestesse merveilleuse, autour du mât, où elle s'enroule à plusieurs tours; s'accrochant à cette échelle improvisée, l'enfant continue à monter : l'antenne, qui s'amincissait vers le bout, se laissait mieux envelopper par le filin, et l'échelle devenait de plus en plus commode; de sorte que le mousse eut bientôt atteint le faite du mât et le but de tant d'efforts, il prit la bourse et la fourra dans son soin, à la place de sa cordelette ; puis, décrochant toute la boustifaille, il la fit pleuvoir sur les ceintures de ses matelots , dont ils" avaient fait une large nappe. — Alors la musique militaire sonna une bruyante fanfare : les cris, les trépignements, les applaudissements frénétiques de la multitude remplirent les airs avec l'éclat du tonnerre, et le petit mousse triomphant s'élant laissé glisser sur l'herbe, se présenta tout joyeux devant la loge du prince qui, entouré de nobles dames et de seigneurs, l'accueillit gracieusement et loua beaucoup son ingénieux stratagème.
Don Alessandro, Edmond et Carlo le peintre étaient convenus de se trouver réunis le jour de la Sainte-Cécile, pour aller entendre, dans son église, le fameux accompagnement de harpe et de flûte au chant de l'antienne : Cantantibus organis^ exécuté par le soprano et le ténor. Le soprano, avec sa voix argentine, douce et moelleuse, lançait des cadences si brillantes et si délicates qu'on les eût prises pour les traits, les trilles et les fioritures dé l'hirondelle; la harpe et la flûte, par leurs solos alternés et par leur ensemble parfait qui accompagnait admirablement les voix mélodieuses, formaient un tout harmonique qui plongeait les âmes dans une extase divine.
La basilique avait revêtu son costume de fête :de beaux voiles et de riches tentures d'Arras pendaient du hauf des voûtes et recouvraient les parois; la Confession était illuminée par ces nombreuses lampes dorées, à découpures, qui brûlent toute Tannée devant elle; la balustrade, qui entoure la niche de la sainte, était constellée de petites lumières et de bouquets de fleurs rares qui lui donnaieut l'air d'un jardin céleste, semé d'étoiles, au sein des péonies, des camélias, des géorgines, des hortensia?, des dalhias et des roses. La statue de la sainte, belle œavre de Maderno, doucement couchée dans sa niche, enveloppée de sn tuniuue de lin, tournant gracieusement
la tête sur son épaule, — posture dans laquelle le corps fut retrouvé dans son sépulcre antique, — nous cache son visage; mais, par l'inclinaison si harmonieuse de son col de cygne, elle vous lait rêver à la plus suave, à la plus angélique beauté du paradis !
Après avoir écouté la musique, les trois amis descendirent dans le souterrain où repose, depuis tant de siècles, la dépouille mortelle de la vierge musicienne; les deux catholiques adorèrent et le protestant admira la peinture de Vanni dans la petite coupole, qui représente Cécile agonisante, tombée sous la triple blessure faite à son cou par le bourreau, et deux vierges chrétiennes qui, la regardant avec une sainte envie, recueillent précieusement, avec une éponge et des linges, le sang de la martyre. Une foule de Romains, qui descendaient pour vénérer la sainte, arrivait devant sa tombe par un couloir qui partait de l'autel supérieur, in cornu epistûlœ, pour remonter du côté de l'évangile.
Dès qu'il eut tini de prier devant la châsse bénie, don Alessandro, effleurant Edmond du coude, lui dit tout bas :
— Voyez, mon ami, où les Romains viennent puiser les eaux limpides de la Foi ! Ces urnes des martyrs sont les sources pérennes qui arrosent et fécondent le sein immaculé de l'Eglise du Seigneur. Ces mêmes Romains qui, aux yeux de beaucoup de monde, ne semblent respirer et vivre que pour le plaisir, les fêtes et la dissipation, voyez avec quelle piété ils s'approchent des sépulcres des martyrs : il y en a beaucoup parmi eux qui, malgré l'énorme éloignement de leurs demeures, ne manqueraient pas un seul de ces pèlerinages pieux. Ce que vous voye^ faire aujourd'hui, les Romams le font depuis le premier siècle de notre rachat, sans la moindre interruption. Considérez donc corn.' len, en cela, les protestants se mentent à enx-mêmes. Entre autres choses, ils ont aboU le culte des saints et la vénération des images sacrées, en les traitaul de pratiques idolàtriques iolroduiles par
la superstition de l'Eglise catholique, laquelle, selon eux, se corrompit après le troisième siècle. Et nous Taisons voir chaque jour aux protestants nos catacombes ouvertes, dans lesquelles, dès les trois premiers siècles de l'EgUse, les urnes des martyrs furent exposées à la vénération des fidèles, servant d'autels aux premiejs prêtres chrétiens qui offraient dessus le saint sacrifice de la messe, et qui priaient, prosternés à leurs pieds. Ces chrétiens primitifs, ne pouvant emiiorter chez eux ces ossements sacrés, trempaient des Unges dans le sang des mariyrs et en faisaient des reliques, priant devant elles. On pratiquait une ouverture dans les couvercles de marbre de ces monuments, et, par cette ouverture, on introduisait des voiles qui allaient toucher les saintes dépouilles : ces voiles devenaient des talismans, des amulettes sacrées auxquelles le contact, pensait-on, avait comumniqué la puissance de guérir les inlirraités et de chasser les démons. Les peintures de ces mêmes catacombes nous montrent, avec la plus lumineuse évidence, qu'aux premiers siècles déjà on vénérait les images avec une grande dévotion ; en effet, nous y voyons représentés la vierge Marie, le visage de Jésus-Christ sous le symbole du bon pasteur, les images de saint Pierre et de saint Paul, et celles des plus ancien» martyrs de l'Eglise. Cette preuve si lucide de votre erreur protestante n'est pas la seule : voyez le^ verres sacrés des calices, entre le double fond desquels on glissait une légère feuille d'or portant gravée la figure de Marie, ou celle des saints. L'usage de ces vitres cessa aux premiers siècles après la naissance du Christ; donc, aux temps que les protestants admettent et acceptent comme légitimes, les chrétiens honoraient les martyrs dans leurs saintes images.
En parlant ainsi, nos personnages sortirent du souterrain et quittèrent l'église de Sainte-Cécile.
M. Edmond se taisait et pensait; tout à coup, se tournant vers le Mausionario d'un petit air triomphant :
LA FOI lAOMAINK. 25
— Vous m'avez tenu là des propos de conversation , dit-il, mais ils n'ont pas de fondement, puisque les catacombes ont été remaniées à tant de reprises, par la suite des siècles, qu'il ne reste qu'une tradition vague de ces urnes de martyrs, qui ne s'y trouvent plus maintenant.
— Oui, répondit don Alessandro ; beaucoup de ces sarcophages ont été enlevés pour être placés dans les basiliques érigées aux v% vi« et vii« sic clés, en l'honneur de ces martyrs; mais on voit encore, à certaines des places que ces monuments occupaient dans les catacombes, les pierres murées où sont gravés les vers de saint Damase, pape, et de Prudence. Il y a même des cryptes où les urnes des martyrs sont encore à leur place dans les édicules qu'on leur avait consacrés. Je vous conduirai un jour aux catacombes de sainte Agnès, de Pretestato, de Calyste et dans celles de saint Alexandre, qui n'ont été découvertes que depuis quelques années. Vous y verrez ces châsses vénérables, et vous verrez de vos yeux les peintures qui en ornent les voûtes, les ampoules dans lesquelles on conservait le sang, les trous dans la manse des autels, par lesquels on introduisait les linges pour toucher les os, et les petites consoles sur lesquelles on posait les burettes ; vous y verrez peint le symbole du poisson — qui figurait le Christ, — entouré des corbeilles du pain et des amphores du vin, qui sont la matière du sacrifice. Vous y verrez le symbole du baptême dans le Moïse qui, de sa verge, frappe le rocher et en fait jailhr l'eau vive ; vous y verrez l'apostolat divin figuré dans les pêcheurs qui, avec la seyne et le filet, prennent le poisson dans les Ilots du paganisme; le mariage, symbolisé par l'homme et la femme, réunissant leurs mains au-dessus de l'autel ; vous y verrez, enfin, la confession, représentée en Lazare ressuscité par le Sauveur, alors qu'un apôtre a brisé ses liens pour qu'il se lève par la grâce vivifiante et qu'il marche hardiment dans la vie des préceptes divins.
— Et l'on voit toutes ces choses? s'écria Edmond avec surprise; le temps nous les a-t-il conservées ?
— Oui, certes! répondit don Alessandro; Dieu a permis qu'on en trouvât beaucoup dans les fouilles du xvie siècle, lorsque les protestants commencèrent à calomnier l'Eglise en l'accusant d'avoir introduit ses rites et ses sacrements pendant les siècles d'ignorance ; et, de nos jours, on en découvre plus que jamais, pour confondre le protestantisme qui croupit dans ses erreurs et persiste avec obstination dans ses mensonges, y ajoutant, par son rationalisme, que l'Incarnation du Fils de Dieu n'est qu'un mythe. — Vous verrez là-bas que c'est un fait réel ! Vous verrez si ces urnes et ces peintures ne sont pas des témoignages parlants de la venue du Christ sur la terre, de la puissance de sa grâce, de la valeur des sacrements, de l'antique usage des cérémonies que l'Eglise a pratiquées et conservées intactes pendant dix- huit siècles! — Ah! les rationalistes s'imaginent que tant de millions de mart}TS auront joyeusement exposé leurs corps à toutes les tortures, à l'atrocité des tourments homicides, pour une fable, pour un mythe?... Ah! la cruauté humaine, instiguée par l'enfer, n'aura inventé des supplices inouïs, incroyables, nouveaux contre les héros de la Foi, soutenus par les promesses de la vie éternelle, apportées par le Christ sur la terre, que pour un mythe, pour une fable?... Le peuple romain, qui a tous les jours sous les yeux les fondateurs, les champions de sa Foi, croit à ces témoignages et se confirme dans sa croyance.
— En concluez-vous, mon ami, dit Edmond, que tous les citoyens romains comprennent ces symboles et connaissent l'histoire de ces atroces martyres et l'inellabie constance de tel ou tel autre Saint qu'ils vont vénérer le jour de sa fête ?
— Indubitablement! reprit don Alessandro. Le 29 juin, vous verrez ia pente capitoline, du côté où elle descend dans leFoiuui lumuiu, couveii,e d'un peuple enlier qui
accourt pour s'engloutir sous terre, dans les latèbres de la prison Mamertine, pour y vénérer la mémoire des princes des apôtres, Pierre et Paul, que Néron y fit enchaîner pendant neuf mois, avant de les envoyer sceller de leur sang la Foi qu'ils prêchaient aux Romains. Les pères y descendent, tenant leurs enfants par la main : les aïeules, les mères, les tantes, avec leurs jeunes filles, admirent, le long de ces escaliers, qui semblent conduire aux enfers, les pierres énormes qui les côtoient; elles entrent dans la prison supérieure, elles indiquent la place où, selon la tradition populaire, aboutissaient les échelles gémonies par lesquelles on précipita ou traîna tant de martyrs; elles montrent à leurs enfants l'ouverture par laquelle on faisait glisser dans la tanière mamertine les prisonniers d'Etat, et leur racontent comment, au temps de la république, on y fit mourir de faim le roi Jugurtha. Ce ne sont pas seulement les citadins lettrés qui savent toutes ces choses-là; mais elles sont à la connaissance des ouvriers et du menu peuple.
Mais lorsque ce même peuple est parvenu, par l'escalier tournant qu'on a pratiqué pour les fidèles, dans le cachot profond, sans air et sans jour, les parents disent à leurs enfants elfrayés à l'aspect de cet affreux four souterrahi :
— Baisez la terre, mes petits : c'est une terre sainte que les pieds de saint Pierre et de saint Paul ont foulée pendant neuf mois ; voyez ces grosses pierres de taiUe si humides, si couvertes de moisi; voilà la place où les saints apôtres ont été enchaînés. Pauvres apôtres ! Dans les ténèbres, dans la pourriture, dans cet air empesté !
Presque sans nourriture !!... On les a descendus ici par ce trou que vous voyez là, mes petits. — Voici la fontaine que saint Pierre fit sourdre, par un signe de croix, pour baptiser ses geôliers Processus et Martinien, qui devinrent martyrs à leur tour. Buvez, mes m:gaons, de cette eau vive, et priez saint Pierre pour qu'il conserve intacte dans
VOS cœurs la Foi, comme est restée pure la source de cette eau miraculeuse.
Uû membre de la confrérie se tient près de la fontaine, et, avec une cruche, il y puise de l'eau dont il remplit des verres ; tout le monde en boit avec dévotion.
Vous verrez en faire autant dans le souterrain de sainte Marie in Fia Lata, où l'on croit que le docteur des gentils resta deux ans sous la garde du centurion. Là aussi surgit encore Teau avec laquelle tant de monde, converti par l'Apôtre, fut baptisé. Allez aussi, le 2 du mois d'août, à la basilique de Saint-Pierre-ès-liens, et vous verrez la foule des Romains accourir et se presser pour incliner la tête sous les chaînes qui attachèrent, à Jérusalem et à Rome, le prince des Apôtres, et qui se joignirent ensemble par un prodige. — Après avoir satisfait à sa piété envers saint Pierre, attiré par son goût inné pour les arts, le peuple romain va admirer le Moïse de Michel-Ange et faire remarquer à ses enfants la majesté de ce visage, la souplesse de cette barbe si longue, la vigueur de ces formes, la saillie de ces muscles, le large et beau style de ces draperies, ce bras si noblement et si gravement posé sur les tables de la loi, la pose subhme de cette tête rayonnaate, la grandeur qui émane de toute cette figure, ce regard inspiré, cet air divin ! Pus un de ces pères n'oubliera de faire poser les doigts de son enfant sur ce genou saillant et de lui dire :
— Sens-tu là cette petite fente? Là... tiens... tu y mettrais presque ton petit doigt ; eh bien ! c'est un coup de maillet que Michel-Ange, ravi de la beauté surhumaine de son colosse, fiappa là-dessus en s'écriant : Lèoe-toi et marche ! ....
Le même jour du cruciiiement de saint Pierre, le peuple romain monte au ianicule et visite le petit temple, œuvre admirable du Bramante, et se jette à genoux devant le creux dans lequel on planta la croix où l'apôtre voulut être altaché la tête en bas. — On sort par la porte d'Ostie
pour aller à la basilique de Saint-Paul y vénérer la confession et s'extasier devant cette forêt de colonnes, la richesse de ces marbres, l'auguste couronne de portraits en mosaï'iue de tous les papes, l'abondance de l'or qui resplendit dans cet immense plafond, le prodige de ces autels en malachite, les somptueuses chapelles, l'antique abside qui domine tout le temple. Les plus aisés vont en voiture jusqu'au lieu du martyre de saint Paul, la où la hache du licteur lui trancha la tête, là où cette tête coupée fit trois bonds qui firent sourdre trois fontaines dont les larges veines coulent toujours, et que les pontifes romains ont renfermées sous un temple de marbre pour en perpétuer le souvenir.
Vous le voyez, monsieur Edmond, vous voyez si la foi peut s'éteindre dans le cœur de ce peuple ; lorsque tous les ans il vient réveiller la mémoire de ses maîtres aux lieux mêmes qui furent les témoins de leurs souflrauce?, leurs prisons, leurs croix, leurs gibets et leurs tombes, et que la vue de ces lieux ranime leur croyance, épure leur vertu. Ils entendent la voix de leurs saints s'élever du fond de ces urnes et leur dire :
— Romains ! conservez pure et sans tache cette FOI que nous avons semée dans vos cœurs en l'arrosant de notre sang ! Nous qui sommes maintenant bienheureux daus le sein du Seigneur, nous prions pour vous avec un sentiment d'amour ineffable.
Le jeudi saint, les Romains vont voir, au Vatican, les fléaux plombés, les tenailles, les peignes en fer, les scorpions, les roues armées de faux, instruments de supplice avec lesquels on flagellait, on tenaillait, on arrachait, on écartelait les chairs des saints martyrs; les chaudières où on les faisait bouillir ; les entonnoirs au travers desquels on versait dans ces fortes poitrines le plomb fondu, l'huile bouillante ; les haches, les épées, les coutelas qui tranchèrent, percèrent, écorchèrent ces têtes sublimes, ces corps purs et courageux. — Le 10 août, Rume va vénérer,
à SainVLaurent in Lucina, le gril sur lequel on plaça le très-saint lévite. — Le 16 janvier, Rome visite le belluaire où le pontife saint Marcel fut condamné à soigner et à nourrir les lions, les léopards, les tigres, les panthères, les ours et les hyènes qu'on entretenait pour déchirer et dévorer les martyrs dans le cirque de Néron, dans celui de Flaminius et dans l'amphithéâtre du Cotisée.
Aux jours de leurs fêtes on descend prier devant les sépulcres des saints Gosme et Daraien, de sainte Sabine, de sainte Prisca, de sainte Balbine, de saint Grysogone, des quatre saints couronnés, de sainte Martine, de saint Clément, de saint Marc pape, de saint Pierre Marcelin, de sainte Praxède, de saint Martin et de sainte Bibiane. On prie sur la plaça où furent décapités, par Tordre de Julien l'apostat, les saints frères Jean et Paul ; on descend dans la prison de saint Nicolas où l'on jetait, d'en haut, tant de confesseurs du Christ dans un cloaque pour qu'ils y pourrissent. Cette prison est un des plus anciens monuments de Rome ; il fut édilié sous les décemvirs ; il est horrible outre mesure, et l'on voit encore dans la voûte les bouches par lesquelles on précipitait les malheureux dans cet enfer. Le souterrain de saint Nicolas est, pensonsnous, la plus vaste crypte de Rome : il s'étend sous la longueur de toute la basilique de Saint-Nicolas in carcere; il est divisé en deux cavernes dans chacune desquelles il y a deux rangs de cachots de la longueur d'un homme, partagés comme les stalles d'une écurie. Les murailles et lescompariiments sont en énormes pierres; dans quelquesunes de ces pierres on aperçoit encore l'empreinte de l'anneau de fer auquel étaient suspendus les colliers et les entraves dont on surchargeait les infortunés prisop- ' niers, les pauvres condamnés. — Le jour de la lôte, pour donner entrée au peuple et lui rendre visible cet horrible séjour, on suspend chacune des stalles une petite lumière : cette lugubre illumination découvre à l'œil terrilié toute riioireur de cet épouvautable abiuie ; les Ro.
mains y descendent silencieux et se regardent sans parler, les yeux remplis de larmes et le cœur gonflé de soupirs, devant ces terribles profondeurs. Ils conduiseot rarement là les enfanfs et les jeunes filles : ils y auraient trop peur ! Eu sortant de ces cavernes ils se disent entre eux :
— Mon Dieu ! comment est-il possible que dans cette nuit éternelle, dans cette humidité, dans cette étouffante atmosphère, dans cette atroce puanteur, des serviteurs du Christ aient pu vivre longtemps.... si on peut appeler vivre une pareille agonie ?
On jetait par les trous de la voûte un morceau de pain dur et moisi aux pauvres enterrés qui, chargés de chaînes et privés de tout mouvement, devaient croupir sur leurs excréments et sentaient tomber par lambeaux leurs vêtements dévorés par l'humidité. — Lorsque, vaincu cnlin par l'excès des soutîrances, un des martyrs venait à rendre le dernier souffle, son corps pourrissait là, et l'on ne venait enlever ses informes débris que pour donner sa place à un martyr nouveau. Excès de clémence ; car on eût pu enchaîner le vivant sur les restes putréfiés de son prédécesseur !!
Monsieur Edmond, continua don Alessandro, pouvezvous croire encore qu'ayant sous les yeux ces exemples de la force chrétienne de ses pères pour conserver inviolée la foi jurée au Christ, le peuple romain ne sente pas cette foi se ranimer à toute heure dans son sein et dans son esprit ? Je ne vous dirai pas qu'il n'y a point de Romain incrédule ; il y en a même qui font profession de leur incréduUté. Mais ce sont là de hideuses exceptions, je dirai presque d'informes avortons, des monstres de nature^ dont toutes les espèces créées offrent des exemples, et dont les grandes réunions d'hommes ne sont pas privées dans l'ordre moral, surtout depuis 1848, époque où les ennemis de Jésus-Christ et de son Vicaire sur la terre s'efforcent, à l'aide d'une doctiine émanée de l'enfer.
d'arracher, de déraciner des cœurs du peuple tout germe de vertu et d'y éteindre toute étincelle de foi. Les sectaires parcouraient, avec un flair de chiens courants, le Rione des Monts, la Regola et le Trastevere, en y répandant de l'argent, y semant des calomnies, y prêchant des sophismes, des doutes, des soupçons, des blasphèmes contre les sacrements de la confession, de la très-Sainte Eucharistie, de lOrdre; contre les récompenses et les peines de la vie future, contre les lois de la sainte Eglise; accusant le gouvernement sacerdotal, le zèle des curés, l'autorité des prélats. —• Malgré tout cela, croyez-le bien, ils n'ont pris dans leur^filels que quelques disso'us, quelques femmes de mauvaises mœurs, quelques ivrognes, quelques joueurs, quelques souteneurs de tripots, qui n'avaient pas besoin d'être poussés pour aller de travers. Les choses remises en place, ceux qui s'étaient laissé prendre s'en tirèrent bellement et reprirent leurs anciennes habitudes ; ils maudissent leurs séducteurs ; ils se repentent, et beaucoup d'entre eux vont confesser leurs excès.
— J'ai une preuve de tout ceci interrompit Garluccio, et de la foi vive du peuple romain, en dépit de tous les pièges que les impies ont voulu lui tendre, dans le vif désir qu'il conserve toujours, le pas peuple surtout, de faire baptiser ses enfants à Samt-Pierre. Lorsque je traverse le bourg pour aller à la pinacothèque vaticane copier quelque carton de Raphaël, je m'amuse beaucoup à voir porter les nouveau-nés au baptistère du Vatican. Il est évident que les pères, qui pourraient faire baptiser leurs enfants à leur paroisse, préfèrent en faire des chrétiens près du sépulcre du prince des apôtres, à qui le Seigneur a dit : Ego autem rogavi ut non deficiat fides tua (Saint Luc, xxii, 32). Ce sentiment d'amour et de respect pour saint Pierre me semble, chez les Romains, subhme au-delà de toute expression ; ils veulent inoculer dans le cœur de leur progéniture cette foi vive et ardente qui
faisait dire à Pierre : Tu es Christus, filius Dei vivi. — Je vous avouerai que je me rends souvent au baptistère, et qu'aux saintes paroles du prêtre, aux promesses du par rain et de ia marraine faites dans ce temple où reposent les ossements glorieux du grand maître de la foi romaine, je sens mon âme s'élever au-dessus de moi-même ; lorsque je vois le père du nouveau chrétien porter dans ses bras son enfant à la confession de Saint-Pierre, le déposer au pied de son tombeau et Toffrir a Dieu et à l'Eglise par les mains du prince des apôtres, je me dis : — C'est là une FOI qui ne s'écroulera pas. Dieu doit accepter une offrande des mains de saint Pierre en odeur de suavité. Et en réalité, il doit sortir de cette tombe tant de lumière pour inonder cette âme d'enfant, qu'il est impossible que les ténèbres des passions parviennent à l'effacer dans l'adolescence, dans la virilité et dans la vieil esse.
— Belle foi, vraiment! s'écria ironiquement Elmond; allez entendre ces Trastévérins qui, pour la moindre des choses, se prennent à hurler comme des damnés :
— Ah ! corps de saint Pierre \... Ah! per san Pietraccio I , Parlons-en donc, de cet aa.our, de ce respect, de cette dévotion-là !!!...
— Précisément, nous allons en ])ar!er, ajouta don Alessandro. Ils blasphèment saint Pierre dans leur colère, dans leur fureur bestiale, parce qu'ils n'ont rien de plus sacré que son nom ; les hommes dépravés ne blasphèment jamais que ce qu'ils adorent. Vous n'entendrez jamais un luthérien , un calviniste blasphémer saint Pierre ou l'Hostie consacrée.
En raisonnant ainsi, nos amis atteignirent l'ateUer de Carluccio; mais ils ne parlèrent pas de la cérémonie du compérage qui est, sans contredit à Piome,une singulière habitude. Pendant qu'ils sont en train de causer, je vais, cher lecteur, vous en toucher deux mots, avec votre permission.
Le futur papa a, depuis quelques mois drjà, choisi !e
parrain et la marraine de l 'enfant qui va naître : il 1rs prend habituellement parmi les gens aisés du quartier, comme qui dirait le boucher, l'épicier ou le charcutier, la maîtresse tisseuse, la marchande de faïence, la cabaretière. Dès que l'enfant est né, si c'est une tille, la fête sera calme et presque à huis-clos ; mais, si c'est un garçon, oh! alors, c'est une autre alîaire! Le citoyen de Rome fête la naissance de son fils comme aux temps des Scipion et des Marcellus. En avant les pronostics des commères du voisinage, qui passent pour voyantes et qui font métier de devineresses! A peine a-t-on appris que le poupon a poussé son premier en, les voilà dans la chambre de l'accouchée :
— Dieu vous garde, sora (dame) Betta ! C'est un petit gars, n'est-ce pas? Je l'avais prédit! L'autre soir encore, à l'auberge de VEcrevisse^ je me suis chamaillée avec Assunta et avec Anaslhasie, qui voulaient à toute force que ce ne fût qu'une fillette. — Petite fille? des figues ! que je leux y disais, moi : Vous semble-t-il, à vous aut\ que la Bettina aie une frimousse à vous faire des pisseuses? (Bienveillante lectrice, je vous en prie, pardonnez le mot à la commère du Trastévère, qui n'y regarde pas de si près, je vous l'assure ! ) Sora Betta a l'haleine longue et facile, l'œil clair, la fossette du menton rouge comme une fraise, le pas ferme, la racine des ongles blanche comme la moitié d'une perle... — Pensez donc, une petite fiile? il faut être aveugle!!... Donc, salut à vous, sora Betta!.. . Voudrez-vous bien nous le montrer, le chérubiu?...
La sage-femme va au berceau et enlève le voile qui couvre l'enlant. Tous les yeux sont braqués sur la petite créature et toutes les voix s'écrient à la fois :
— C'est tout son grand'père : c'est maître Carlone tout cra':'hé! Vois ce front! voi.-^ celte petite lèvre inférieure! C'est lui ! c'est niastro Carlone ressuscité !... liequiescat!... Ah! s'il vivait encore!... que de liasques on viderait!... quelle fumeuse tripe de veau il nous donnerait à déjeu-
LA FOI HOMAiNh. 35
ner!... En avait-il des écus, le vieux bonhomme?... Il les avait accrochés aux Français qui étaieut venus voler Pie VI du temps de la république de 98, et quand les Trastévérins leur tombaient dessus et les.,, flanquaient à l'eau, Carlone était bonasse, il les traînait chez lui, les arrachant aux mains des cordiers de San Cosimato, qui voulaient les égorger : il leur disait :
— Voyons, lâchez-les-moi, ces gueusards de francsmaçons ; je les jetterai par mes croisées, qui donnent sur le Tibre !
La nuit venue, il les renvoyait, déguisés en charretiers, au palais Corsini, et ces officiers lui donnaient des doubles d'or à pleines poignées.
Puis, se tournant vers l'accouchée, les dignes commères ajoutent :
— Comment le nommerez-vous?
— Du nom de son grand'père; c'est entendu.
— Que tu sois béni! dit lune en signant l'enfant au front.
— Ne fais pas ça, reprend l'autre, il n'est pas encore chrétien I Mais regarde, Félicita, quelle mine délurée il a déjà, le petit gueux ! Oh ! il ne se laissera pas marcher sur le pied, je t'en réponds bien : il sera comme son père : un bon lapin, allez! que maître Peppe , mais malheur à qui le touche quand il a un peu bu !...
ici elles passent en revue, l'un après l'autre, les membres de l'enfant, en ajoutant :
Peste! quels gros bras ronds!... quelle carrure!.. Voyez cette poitrine bombée, ces petits mollets !... Ce sera un petit taureau !
Pendant qu'on bavarde autour du berceau, maître Peppe a appris au compère Checco et à la commère Angiola, comme guoùlemain on fera le baptême à Saint-Pierre, vers l'heure de vêpres. Ils préparent la gratification pour la sagL-femme, pour le sacristain, le sonneur, les cochers et l'auuiône au diacre et au curé. Maître Peppe achtle les
36 EDMONl».
dragées, les tourtes aux pistaches, les fruits candis et les giiTiblettes; il commande à l'auberge du Faucon une bonne pièce froide à la gelée de vanille; au friteur de la Longaretla les seiches et les calemards frils; il achète un dindon place de la Rotonde et des oran;-es pour le ragoût; le bouclier lui fournit une superbe U>wge de bœui' pour le pot-au-feu. 11 retient chez Bianconi une bonne voiture aux portières fermées à glaces, et une autre ouverte, doublée en cuir jaune-paille rembourré.
Le lendemain, la sage-femme arrange l'enfant dans ses langes de cérémonie et le couvre avec la belle couverture en moire cramoisie, à filets d'or, qui voltigera en dehors de la portière. Angiola, la commère, a mis son corsage de satin, avec les manchettes eu dentelle, son tablier de nobiltà (soie de Florence) chamarré de cordonnets d'or; elle a surchargé ses dix doigts de douze bagues, son cou d'un lourd collier émaillé, à découpures et à jours variés, sa tête de grosses et longues flècbes d'aigent et d'une lourde rose d'argent tremblottante : on la dirait une Ilitie couronnée. Elle est assise en voiture, à la gauche de la sage-femme; en face, trônent les ?œurs ou les bellessœurs de maître Peppe, en grandissime gala.
Dans la seconde voiture, le compère est à droite; à gauche, le frère et beau-frère; de l'autre côté, mastro Peppe et son premier garçon de boutique, lis sont tous en grande tenue : che*r,ise à jabot et à manchettes crêpées, chapeau à longs poils, bruissant au vent comme des feuilles de peuplier. I s sont tous les quatre renversés sur les banquettes, les jambes étendues, les huit mains dans les poches de la culotte, roulant vers Saint-Pierre, avec une gravité digne, qui veut dire net et clair :
— Voici quatre maîtres du monde! saluez!!...
Dès que l'enfant a été haplis^^ et olLirt à la tombe de Saint-Pierre, on remonte en voilure, on fait un long détour dans les rues les plus populeuses de Rome; on rentre, on croque des dragées; l'heure du dîner arrive, oq
se met à table : on dévore, on trinque avec un appétit, une gaîté, un entrain qu'on n'avait pas aux soupers d'Apicius et de LucuUus. Souvent on voit arriver le ménétrier et le poëte improvisateur. On quitte la table au milieu des toasts et des arpèges; ia nuit est très-avancée, les jambes flageolent et les cerveaux pétillent.
Ceux dp nos lecteurs qui ne prendront garde qu'au côté humain des choses, riront sans doute un peu de ce mélange de la piété et de la foi, avec l'orgueil, la vanité et la gourmandise qui dominent souvent le peuple romain; mais 1 homme sage et discret sait démêler et séparer l'or de l'alliage et il dit :
— Ici, la Foi est vive : ceci est l'épanouissement de la nature qui se faufile toujours au milieu de tout ce qui est noble et sublime pour en ternir l'éclat. — En attendant, le chrétien applaudira toujours à ce désir du père romain de faire baf)tiser son enfant dans le temple où s'élève la chaire de Pierre, école de vérité, d'où sortent les oracles de la foi émanés dans toute l'Eglise de Dieu par ses successeurs.^
Beaucoup de Romains aiment aussi à faire baptiser leurs enfants à Saint-Jean-de-Latran, qui est la première église du monde : Caput et magistra omnium eccîesiarum urbisetorbis.Lk^ à côté du baptistaire de l'empereur Constantin, on régénère en Jésus-Christ les enfants des Romains; là, ils puisent aux pieds du Sauveur cette foi indiscutable qui est la gloire de Rome. Lorsque l'enfant est baptisé, le père le dépose devant les têtes des apôtres Pierre et Paul; il l'approche de la table sacro-sainte sur laquelle, dans la Gène dernière, Jésus-Christ institua le très-auguste Sacrement de son Corps et de son Sang précieux, table que Ion conserve dans le sanctuaire de Latran; puis il leporleà la Scala-Sanla, l'escalier sacré, tant de fois gravi parle Rédempteurallant à l'interrogatoire du président romain, y revenant flagullé, couronné d'épii:es, et le redescendant condamné au supplice de la croix. ^
c3 EDMOND.
Ces mêmes enfants bapMsés là, y sont ramenés par leurs parents, dans leur enfance, pour y renouveler ces saints souvenirs : à l'époque des fêtes des martyrs, il est bien rare qu'ils manquent d'y revenirel de se propterner devant les tombes souterraines qui leur inspirent tant de vénération. — Les jeunes Romains rapi)ellent donc les souvenirs de la foi, commençant en janvier par les riches et majestueuses catacombes de Sainte-Martine au pied du CapiloIe,conlinuantpend.;nt toute l'année, jusqu'au 25 décembre, teiminant par celles de Sainte-Anasiasie, au pied du palais des Césars, au bout ;du cirque Massimo. — Les protestants et les incrédules peuvent bien brailler, calomnier, injurier et maudire dans Rome; mais Rome sera toujours le centre de la Foi et le peuple romain la gardera toujours vivace dans son cœur.
LES PBATIQUES RELIGTEUSES DB ROME
La tour des Ancnillara est l'un des quelques monuments du moyen-âge qui, à Rome, ont survécu à la destruction des tours des Colonna, des Orsiui, des Frangipani, des Save li, des Genci, des Crescenzi et de tant d'autres seigneurs; tours qui nous rappelaient les conspirations, les séditions et les révoltes du peuple romain lorsqu'il prenait les armes soit pour les papes, soit pour les anti-papes, pour les Bauderesi ou pour les sectes de ses plus puissants citoyens.
La tour des Anguillara se dresse, brune et sévère, dans le Trastevère, à côté de la i»lace Saint-Clirysogone, et on y monte en traversant bon nombre de passages souterrains et décarrelés, et par une quantité de méchants petits escaliers délabrés et disjoints qui vous conduisent jusqu'à l'antique galerie ou bretèche qui, avec ses conduits et ses plo.iibs, en faisait entièrement le tour sous les créneaux. M. Forti, citoyen romain, qui a établi dans les murs de l'ancienne enceinte du chàieau une vitrerie, a formé sur la plate-forme de ladite tour une Crèche de l'Enfant-Jésus à Timitation de la grotte de Bethléem, et, tons les ans, il invite les Romains à aller la voir. Le peuple y afflue autant par dévotion que pour admirer l'ingénieuse construction de cette Crèche. Outre la grotte où est né le Sauveur du monde, M. Forti a formé, avec du liège, des souchettes, des muscs et des claies, couvrant le tout avec des feuilles de laurier, du buis et des tamarins, les plus belles perspectives qu'un peintre de paysage ait jamais su imaginer. On y voit des monts abrupts et sourcilleux percés d'antres et de cavernes, et au sein d'un amoncellement de rochers arrachés et bouleversés par les tourmentes, des gorges, des fentes et des échappées au travers desquelles on découvre, dans un incommensurable lointain, une chaîne de montagnes bleuâtres qui se fondent dans l'immensité des cieux. Sur un autre point s'ouvrent de petits vallons ombreux remplis de pâturages et de bosquets : là s'étendent des prairies parsemées de fermes, animées par des troupeaux de vaches, de brebis et de petits agneaux. Tout en haut on voit des monticules, des bois de cornouillers, de mélèzes et de lentisques, parmi lesquels grimpent des chevreuils et coulent des ruisseaux qui, à travers les rochers, retombent en jets, en gerbes, en cascades, brillaut de mille feux, et qui, réunis dans la plaine, forment de petits lacs, des nappes transparentes du sein desquelles s'élancent de trèshautes et resplendissantes fusées. La scène étant diurne.
M. Forti a su saisir toutes les dégradations, profiter de toutes les nuances de la lumière solaire ; de sorte qu'on y Toir, vers Tivoli et Palestrina, lever l'aurore, prendre des teintes rosée, orangée ; puis un rayon furlif du soleil naissant vient éclairer les monts et les vallées de la Crèche par des jeux de lumière prestigieux. Le soleil devenu d'aplomb jette des torrents de clarté, mais au moyen d'ingénieux réfracteurs qui reflètent dans les profondeurs des cavernes, on en voit tout l'intérieur, toutes les anfractuosités. — Au couchant M. Forti a ménagé, sur le haut de cette tour, à travers les diverses chaînes de monts qu'il a dirigées sous celte aire, certaines échappées qui laissent apercevoir le coucher du soleil, brisé quelquefois par de petits nuages dorés et par de longues bandes empourprées qui lui donnent cette grâce inefifabie si admirée dans notre ciel romain par les étrangers d'outre-monts. Par une de ces belles soirées d'hiver où le ciel est plus limpide, où la mer est calme, tout éclairée de soleil qui la dore, don Alessandro, Edmond et Garluccio gravissaient les escaliers casse-cou de la tour des Anguillara. Parvenus au sommet, pas mal essoufflés tous trois, au premier aspect, Edmond, qui ne s'attendait pas à cette vue mirifique, resta stupéfait et plein d'admiration. — Le petit Enfant-Jésus est couché au milieu de la grotte, dans une Crèche posée sur une grosse botte de paille, réchaufifé par le soulfle du bœuf et du baudet, entouré de Marie et (le Joseph qui le regardent avec tristesse en le voyant si humblement, si pauvrement abrité. On voit, suspendus dans les airs, de petits groupes d'anges du ciel qui chantent : Gloria in excelsis Deo, et in terra pax hominibus honœ volwtatis. — Déjà les plus vigilants parmi les bergers sont arrivés ; ils offrent à l'Enfant divin des agneaux, du lait et du fromage, présents champêtres et purs. On voit les retardataires qui descendent des collines environnantes en allongeant le pas pour venir adorer le Rédempteur nouveau-né.
LES PKATiQUES RLLIGIEUSLS DE ROME. kl
A cette vue, l'âme du protestant s'émut ; il baissa la tête avec respect, sans articuler un seul mot. Alors don Alessandro lui montra, au fur et à mesure, Ja variété des points de vue, l'art avec lequel on avait ménagé des échappées pour que l'œil, du haut de cette tour, pût s'élancer dans des espaces de ciel très éloignés, en embrassant d'immenses étendues de terre et de mer : en etTet, d'un côté, la vue s'étendait du Soracte aux montagnes de la Sabine, mettant en évidence Tivoli et le montCatillo ; de l'autre côté on voyait les sommets du Latium avec les jardins de Frascati, les cimes de Tusculum, les vignes de , Marino et les pointes du Jupiter-Latin qui baigne ses racines dans le lac d'Albane ; au fond se développent les marines de Porto-d'Anzio, de Neptune et d'Ostie, et plus prés, les vastes plaines du Latium, depuis Ardée jusqu'aux monts Cimins.
Don Alessandro lisait sur le visage d'Edmond la surprise, mêlée de respect, que réveillait dans son cœur la vue de cette scène religieuse qui l'environnait. Quand on eut tout vu on redescendit de la tour. Prenant alors le chemin de San-Gallicano :
— Que vous en semble ? demanda don Alessandro à l'étranger. — Voyez comme on renouvelle tous les ans, à Rome, la souvenance de la venue du Verbe fait homme pour l'amour de nous. — Celui-là aussi est un doux moyen de raviver la foi de notre rachat dans l'âme des Romains. Ne croyez pas que la jolie Crèche de la tour Anguillara soit unique dans Rome. 11 y en a beaucoup d'autres, publiques et privées, parmi lesquelles la Crèche de Saint-François, a Ripa, est magnifique et superbe, ainsi que celle d'Ara-Cœli, où l'on expose l'Enfant miraculeux, pour lequel le peuple romain a une si grande dévotion, qu'il ne meurt pas content s'il ne le voit à sou chevet d'agonie, et si ie prêtre ne lui donne pas, tenant ce divin Eîifant dans ses bras, la bénédiction dernière.
Demain je vous conduirai au Capitole et nous entrerons
4*2 EOMONl).
voir la Crèche in Ara-Cœli; je suis assuré que ces beautés d'art vous y ferout plaisir et que la majesté souveraine qui rayonne dans ce Bambin divin vous inspirera de la tendresse et du respect. Vous verrez aussi de nouveaux moyens de raviver la foi clans ce doux mystère, que Rome sait mettre en œuvre. Après avoir posé devant l'antre lumineux où repose Téternel Enfant, nous nous retournerons, et vous aimerez à voir les mères qui, conduisant leurs petites filles de sept à huit ans, habillées tout en blanc et couronnées de fleurs, et les faisant monter à une petite estrade, leur font réciter un petit discours à la louange et à la gloire de l'Enfant-Jésus. Vous en entendrez qui chantent, de leurs voix argentines, justes et perlées, un petit couplet ; d'autrcï^ qui représentent ensemble une scène pastorale , et d'autres encore qui entonnent en chœur des cantiques et des hymnes dont 1 harmonie pure et céleste inonde les voûtes du saint lieu.
Mais si vous aviez l'accès dans les maisons particulières, vous verriez qu'à Rome il n'y a pas de famille où il y ait des enfants, qui ne fasse sa Crèche, Les petits garçons comiuencent, dès les premiers jours de décembre, à lutiner papa et maman pour qu'ils leur achètent, sur la place de Saint-Eustache, les héges, les souchettes, les vîmes et les buis pour former la grotte, pour créer les montagnes, pour amonceler les rochers, pour dresser les perspectives; et ils demandent des cabanes, des arbres, des brebis, des bergers pour en peupler la plaine et la montagne ; du talc pour figurer la lune et les étoiles. Vous ne sauriez croire combien les Ronmins sont adroits, intelligents et poétiques dans la construction de ces Crèches ; comme ils savent, dans un petit espace de quelques pouces, simuler une vaste étendue de plusieurs lieues ; comme ils savent faire jouer la lumière et produire des lointains, des raccourcis, des oppositions, desclair 'Obscurs vraiment merveilleux (1).
(I) Dans la petite église de Saint-Antoine des Minimes conventuels, située dans la via Santa-Maria Maggiore, les meilleurs artistes de Rome en
— Tous les soirs la Crèche s'illumine et toute la petite famille, groupée aux pieds de rEufant-Jésiis, y fait la neuvaine de Noël, y dit le rosaire, y chante les litanies. Les voisins arrivent, les parenis, les amis, les conoai-^sances se visitent mutuellement. 11 y a presque t^u^jurs un petit garçon ou une petite fillette qui déclame son discours, chante ses couplets, et souvent on joue une églogue gracieuse et ingénue.
Dites-moi un peu, cher Edmond : est-il resté parmi vous, protestants, la moindre de ces habitutJes chrétiennes qui contiibiienl si bien à entretenir vivaces toutes les croyances de notre sainte religion ? Non, aucune absolument. Et vos jeunes enfants, qui ont autant d'esprit, autant de cœur que les nôtres, n'ont pas ce puissant secours.
— Oh ! nos évoques et nos ministres ne manquent pas de raisonner, du haut de la tribune, sur les mystères de la Rédemption.
—A quoi sert tout cela? reprit don Alessandro. L'homme n'est pas une pure intelligence, comme les ano:es, dont on puisse nourrir l'esprit par des principes abstraits uniquement. L'homme, avec l'esprit, a aussi un cœur, une imagination ; il lui faut des all'ectious et des nuages ; plus vous émouvez son cœur, plus vous excitez son imagination, plus il reçoit l'impression des choses même purement spirituelles. Les chrétiens primitifs, sous la conduite des apôtres, ont reconnu cette grande vérité, et dès le premier siècle, ils ornèrent les chapelles souterraines de peintures allégoriques qui, n'étant pas comprises par les païens, représentaient , pour les chrétiens, tantôt le Christ, tantôt les apôtres, les Sacrements et les autres vérités de la vie éterneLe. Les cérémonies, les rites, les ornements, les parements, l'encens, les lumières, les chants, datent aussi du premier siècle dj i'i glise.
ont fait une cette année 'J858) où les jilus grande - pe lecliuns Je la perspective dominent d'«ine manière oxcrjsiiveinent icmariiuaJble. La moitié de Rome est accourue pour la voii' et pour 1 aduiiier.
4i EnMOND.
— Mais toutes ces Crèches et les antres reprf^sentations qui sont en usage chez vous, catholiques, peuvent être un acheminement à des coites superstitieux et vers des pratiques vaines, vous montrant l'ombre à la place de la réalité.
— Eh ! mon cher, n'ayez pas de craintes pareilles! Nos petits enfants ont une foi si nette qu'il n'y a pas de danger qu'ils prennent des vessies pour des lanternes. Le petit bambin de cire qu'ils posent de leurs propres mains sur des brins de paille est, ils le savent bien, l'image du vrai Dieu qui est au ciel; cette figure leur rappelle le précieux mystère, et, avec ce souvenir, la foi se réveille vive et pure dans leurs petits cœurs. — N'avez-vous pas remarqué, ces derniers soirs, sur la place Saint-Eustache, toute cette foule amassée devant les étalages des marchands de figurines ? Avez-vous ri aux joyeux sauts, aux bruyants éclats de gaîté de ces petites filles et de tous ces garçonnets qui en faisaient emplette ? On les entendait s'écrier, en tirant leurs parents par la main et par leurs habits :
— Oh papa ! je voudrais bien ce groupe de petits bergers.
— Maman ! voyez donc les rois Mages !... Oh ! les dromadaires !.... les chameaux !.... voilà les négrillons !.... Oh!.... acheiez-moi-îes, mémère! je les arrangerai dans ma Crèche, les uns en voyage, les autres tout près de là grotte. — Comme mes petites sœurs seront contentes ! Lisa et Norina réciteront l'églogue composée par don Agoslino; moi j'entonnerai, à genoux, les litanies de la Madone.
Et si vous saviez, mon cher Edmond, combien ces enfants, pour obtenir ces petits bonshommes, auront été sages et studieux plus de quinze jours à l'avance !
— Ces joies, dit Edmond, sont tout au plus à la portée des familles aisées ; la plèbe romaine ne les goûte pas...
— Ne les goûte pas, dites-vous? — Vous vous trompez
LES PRATTQURS RELIGIEUSES DE HOME. \r)
énormément. La plèbe romaine est très-avide de voir les Crèches qu'on fait dans les églises. La Noël et le jour de Pâques sont des t'êtes universelles. — Souvenez-vous que la veille du 25 décembre, je vous menai à la halle au Poisson, place Navona, place du Panthéon et de la Paix ; avez-vous, de votre vie, jamais vu un peuple plus triomphant ? Vous m'avouâtes vous-même qu'il n'y a, ni a Londres, ni à Vienne, ni à Berlin, de peuple aussi aisé que la plèbe de Rome. Il ny a pas de famille, si intime, si pauvre qu'elle puisse être, qui ne fasse son réveillon, -- le cenone (grand souper), comme l'appellent les Romains. — Il faut qu'ils aient leur poisson frit et leur poisson rôti; s'ils ne peuvent pas acheter le cabillot, il leur faut au moins deux tronçons d'anguille; et si l'anguille, aussi, est trop chère ce jour-là, ils se rabattent sur les murènes, les lasquos, les lamproies. Si la ViLtile il faut du poisson, il n'en faut pas moins, le jour de Noël, les chapons et le dindon ; et pour Pâques, le bœuf et le chevreau ; tant il y a qu'à tout prix, il faut que le peuple catholique festoie les principaux mystères de sa Rédemption, en faisant bombance.
•— Et par des orgies... interrompit Edmond, se soûlant et s'égorgeant parfois un tantinet.
— On le sait : l'homme abuse de tout, même des choses les plus saintes ; mais qu'est-ce que cela prouve? En sera-t-il moins vrai que si le peuple romain avait moins de foi, il ne se Uvrerait pas à tant de joie?
— Croyez-le bien, mon ami ; confirma alors Carluccio : don Alessandro a pris à tâche de vous prouver une chose que tout homme raisonnable qui habite cette admirable Rome depuis quelques années seulement ne saurait plus mettre en doute.
— Et je ne lui ai encore rien montré, pour ainsi dire, ajouta le bon prêtre, des manifestations de la foi romaine !.... — Mon cher Edmond, vous ne pouvez ni connaître, ni apprécier la dévotion et la confiance filiale des
Romains envers la Marlone, mèro de grâces et source de tout bien. Je voudrais vous avoir auprès de moi, dans un petit coin, à Sainte-Marie-Majeure, à la Madone du peuple, à la Madone de Saint-Marcel, de la Minerve, à Sainte- Marie in via lata, du Panthéon, de l'Archet, de la Pitié sur la place Co'onna, de Lorette au Forum de Trajan, du Pilier dans Saint-Pierre, du Garrael à Saint Martin aux Monts, du Bon-Conseil à Saint-Pan taléon, du Chemin au Jésus, de Campitelli, à Sainte-Marie libératrice in Campo vaccino, à Sainte-Marie del Piaiito et du Suffrage et dans cent autres églises de Rome : vous les verriez remplies de riches dons; vous verriez devant tous ces autels brûler continuellement des lampes ou des cierges votifs; vous y verriez agenouillée quelque mère de famille qui n'a pas de pain, ou qui a un enfant malade, soutien de ses vieux parents : quelque f.mme dont le mari est en prison pour rixe; qui a perdu son emploi; qui estau moment de faire faillite : une jeune épouse qui demande la joie d'un enfant : une autre mère qui voudrait un honnête époux pour sa fille. — Marie est la mère du Romain, qui lui confie toutes ses joies, toutes ses angoisses, toutes ses craintes, toutes ses espérances; il la porte toujours à son col, en médaille, en scapulaire; à la tête de son lit et pour pervers, querelleur ou débauché qu'il soit il ne s'endort jamais sans l'avoir saluée, au moins d'un Ave. Vous la voyez peinte aux coins des rues, sur les palais des grands et sur la pauvre demeure des gens du peuple • vous en rencontrez de renfpim<'cs dans des niclKS érliiirées par une lampe nocturne et qui reçoivent, à cejlaines fêtes de l'année, les hommages de tout le quartier avec des prières en conséquence et de brillantes illuminations. Le Romain a sa madone dans les magasins, les boulitiues, le.^ officines et même dans les tavernes. — De toutes les madones, celle que les Rom iins révèrent le plus est la vierge de Saint-Augustin. Entrez dans cette église à l'aube, à midi, avant dans la nuit, jusqu'au moment d'en fermer les
portes; VOUS trouverez toujours beaucoup de monde prosterné devant le céleste simulacre. Le soldat y est ageijpuillé àrôté du prélat; le boutiquier y coudoie le juge; le mendiant se serre contre Topulent patricien : là, la pauvre veuve demande du pain pour ses enfants : la puissante princesse redemande l'amour de son volage mari: là prient, la jeune fille que son amant a délaissée, la pieuse enfant qui se consacre à la Madone, l'étudiant qui désire sortir victorieux de ses examens de docteur. Il n'y a pas de douleur qui ne s'adouci<se à la vue de cette tendre mère, pas de chagrin qui ne se calme, pas de désir qui ne s'accomplisse, pas de malheur qui ne cesse 1 pas de grâce qui ne soit obtenue. Les ex-voto qui entourent sou autel vous le disent : il y en a tant et de si riches qu'on voit de combien de grâces quotidiennes cette divine mère comble les enfants qui ont recours à elle.
— Dans mon pays on croirait prendre à Dieu tout ce qu'on donnerait à Marie, dit Edmond.
— Pauvres aveugles! s'écria avec force don Alessandro. Je devrais dire peut-être : pauvres sots! Et ne font-ils pas tous les jours, envers les ministres et les courtisans des rois de la terre, ce que les cathoUques font envers la Mère de Dieu et envers ses Saints ?.. — De combien de dons et de combien d'hommages ne sont-ils pas prodigues pour les amis du monarque, atin de se les rendre favorables ? — Les courtisans des rois gardent pour eux les présents qu'on leur fait; Marie, au contraire, et les saints offrent tout à Dieu, de la toute-puissance et de la bonté de qui découle, comme d'une source intarissable, omne datum optimum et omne donum perfectum ; et les catholiques eux-même?, en honorant les Saints, entendent rendre grâce à Dieu, parce que justiu'à nos petits enfants savent que soli Deo honor et gloria !
Mais pour vous prouver la foi qui habite dans les poitriaes des Romains, je voudrais, cher Edmond, que vous pussiez croire au liés auguste iracremejt et vous verriez
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quelle autre source jaillissante s'élauce de l'hostie sacrosainte qu'on expose à Rome tous les jours, dans les quarante heures, et à laquelle les Romains vont s'abreuva avec tant de ferveur ! Vous verriez, pour celte Exposition de Jésus dans le très-saint Sacrement, non-seulement les grandes basiliques, mais les plus modestes petites églises, parées avec une merveilleuse profusion de damas, de velours, de franges, de glands d'or et d'argent, de lustres de cristal pendant des voûtes et garnis de bougies allumées; et les autels embrasés d'éblouissantes lumières, formant des gerbes et mille beaux dessins enflammés ; et le trône sur lequel repose le très-divin Sacrement, entouré d'anges dorés, de nuages transparents, de pavillons soyeux, qui descendent majestueusement du haut de l'abside jusque sur la manse de l'autel ! Ce ne sont là que les ornements matériels du temple ; mais la plus belle gloire, le triomphe le plus noble, le plus sublime, c'est la foule des romains qui accourt à cette exposition et qui, nuit et jour prosternée, adore Dieu son Seigneur sacramentel I A la fermeture de l'église, qui n'a lieu que très-tard dans la nuit, les membres de Vadoraton perpètueUe se présentent pour veiller jusqu'au jour devant l'autel, en chantant des hymnes et des psaumes : le peuple, réuni avant le jour, attend l'ouverture des portes, pour reprendre sa fervente adoration !
Un autre témoignage très-incontestable de la foi romaine nous est offert aussi par la piété que le peuple romain professe pour ses chers défunts. Depuis une vingtaine d'années, on enterre tous les morts de Rome hors la porte Tiburtine, près de la basilique Saint-Laurent, dans le camp Verano, où chaque motte de terre fut détrempée parle sang des martyrs. Eh bien, mon Edmond, vous pourriez voir, la nuit du mardi au mercredi de toutes les semâmes de l'année, une dévote phalange qui, récitant le rosaire, se rend à cette basilique si éloignée et si sohtaire pour assister aux trois messes qu'on y
chante, depuis minuit jusqu'à l'aube, pour le repos des âmes de tous les morts inhumés dans le camp. Pensez un peu, l'hiver, pendant ces nuits à loups, sous des pluies diluviennes, par les brouillards si épais de la campagne romaine, avec les rigoureux vents d'ouest qui souvent s'y élèvent et y font rage, pensez, dis-je, quelle ne doit pas être la force et la ferveur de la foi qui anime ces généreuses poitrines, pour affronter tout cela ? Et notez que bon nombre de ces pieux pèlerins accomplissent ce pénible devoir depuis bien des années avec une exactitude, une constance, une piété, une ferveur inaltérables ; à leur retour de ces nuits de fatigue et d'insomnie, ces romains, -- que l'on accuse pourtant, à l'étranger, d'une fainéantise, d'une mollesse proverbiales, — reprennent les rudes travaux de leur profession de maçon, de serrurier, ou de tout autre état. — Oh! diles-moi si l'oi trouve chez les protestants, ne fut-ce que l'ombre de cette charité envers les trépassés ? Les protestants se bornent à parer leurs tombes d'une profusion de fleurs plus ou moins rares : mais à quoi sert, pour les morts, cette stérile et unique marque d'affection? le soir, ces fleurs sont fanées.... — Mais la prière monte jusqu'aux régions célestes : elle se pose sainte et parfumée sur le giron de Dieu qui la reçoit en odeur de suavité et la place dans les trésors éternels de ses miséricordes.
Mais si j'entreprenais de vous parler de l'octave des morts, à Rome, je vous étonnerais grandement en vous énumérant la foule immense qui assaille toutes les paroisses bien avant l'aurore, pour entendre la messe et prier en commun pour le suffrage des âmes des proches trépassés et les soulager par des aumônes et des prières spéciales. Nous avons aussi le singulier usage de donner, dans quelques cimetières» des représentations sacrées, auxquelles les Romaios assistent avec avidité. Les tombes souterraines de la confrérie de la mort, in via Giulia, sont toutes tapissées d'os de morts chrétiens, formant des les-
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sins d'architecture, des arcades, des colonnes, des corniches, des frises, des frontons, le tout représentant l'intérieur d'un temple. Les lampes qui pendent à la voûte sont faites avec de petits os de phalanges de doigts, de vertèbres et de côtes d'enfants : au milieu du souterrain s'élève une pyramide composée d'ossements de jambes, de cuisses, de bras, et de crânes, entourée de candélabres formés d'épines dorsales. Dans le fond s'ouvre une scène de figures en cire, de grandeur naturelle : c'est David, brandissant la tête de Goliath ; c'est Judith tenant celle d'Holopherne par les cheveux, ou d'autres sujets sacrés de semblable nature.
Il y aune autre représentation au cimetière de l'hôpital du Saint-Esprit , une autre aussi au cimetière de Sainte- Marie en Trastevère ; une autre à celui de Saint-Jean de Latran ainsi que dans plusieurs vieux champs de repos de Rome. Ces statues qui ont la tête, les mains et les pieds en cire, sont habillées de toile de lin, de soie et de velours : les Romains les arrangent et les ornent avec tant d'art, qu'on les prendrait pour vivantes et prêtes à vous parler. Le peuple s'y rend eu foule pendant l'octave et y prie bien dévotement pour ses morts.
La confrérie de la mort reçoit tant d'aumônes que ne pouvant pas faire célébrer toutes les messes à ses autels, elle les répand dans les autres églises de la ville. Cette confrérie fait rédification de Rome : la majeure partie des princes romains, des patriciens, des cardinaux, des évoques et des prélats y sont inscrits, ainsi qu'un grand nombre de bourgeois et de gens de peuple. A la moindre invitation, ils se rendent, couverts de leur longue robe à capuce, aux funérailles des confrères. Leur règlement prescrit que, s'ils apprennent que quelque cadavre d'assassiné ou de mort par accident, gît sans sépulture dans la campa^-n^î romaine, ils se rendront sur les lieux, n'im; orte à quelle dislance ils se trouvent, avec un brancard, pour y prendre le corps bur leurs épaules et le rap-
porter à Ronifi afin de l'y faire enterrer. Ils sont si empressés de remplir cette œuvre de miséricorde que le premier, le second et le troisième, avis qu'ils reçoivent du même accident, sont rémunérés d'un écu; les noyés dans le Tibre, ou dans l'Aiiiene, ceux que les buffles tuent d'un coup de corne, ceux qui se tuent en tombant d'une hauteur, les victimes d'un nieurtre à coups de stylet, ne restent pas longtemps dans ces solitudes sans sépulture et privés des suffrages de l'Eglise.
— Je ne nierai pas, répondit Edmond, et je dois l'avouer, que les protestants n'ont pas et ne peuvent avoir celte charité pour leurs morts, parce qu'ils ne croient point au purgatoire.
— De sorte que, dit Carluccio en riant, vous allez tous d'affilée et sans débrider, en paradis, vous autres protestants?.. - Mais, dites-moi, l'ami : si vous étiez invité à dîu'T par vo're roi et que, vous élant mis sur votre trenteet un pour vous y rendre, un ami qui passe dans la rue, vous avertissait qu'un maçon, en vous frôlant, a blanchi votre coude et tout uu pan de votre habit , que ferlezvous?... Vous vous mettriez, sans doute, en quête d'une brosse ou d'une vergétte et vous prieriez votre ami ou.... n'importe qui, de vous brosser et de vou? /'rofai7/er jusqu'à ce que tout le blanc eût disparu, n'est-ce pas? Car vous trouveriez inconvenant, indécent même, devons présenter à la table royale avec la moindre petite tache sur votre habit, ne fût-elle grande que comme le quart de la tête d'une épingle!— Et vous voulez que l'homme, fûtil parfait et plus que parfait, ne se sente pas quelquefois l'àme un peu ternie par la poussière du commerce humain et qu'il n'ait pas besoin d'un coup de brosse avant d'entrer dans la pureté des cieux ?...
— Le peuple romain, continua don Âlessandro, a un autre moyen encore de raviver sa foi, dans les Téunions qu'il fréquente tous los dimancht s et fêtes. Il n'y a pas d'art, de métier ou de profession à Rome qui n"ait son
église on son oratoire avec son association pieuse : les cochers, les laquais, les barbiers, les teinturiers, les menuisiers, les serruriers, les orfèvres, les maçons, les libraires, les forgerons, les boulangers, les vignerons, les maraîchers, les tanneurs, les tailleurs, les meunier?, les cordonniers, les charretiers, les porte-faix, les bouchers, les taverniers, les aubergistes, les mariniers, les fripiers, et cent autres classes de métiers, ont leurs sociétés : celleci a ses préfets, celle-là ses gardiens; cette autre ses recteurs; une autre ses économes; la cin(|uième ses conseillers,* la sixième ses massiers ; il y a des chantres, des chapelains, des maîtres. Chacun se glorifie de sa Congrégrégation, chacun Taime, la caresse, tâche de l'orner, de la peupler, de l'enrichir : on ne regarde pas à la dépense pour que la société prenne le premier rang. Les états et les professions les plus pauvres et les plus abjects aux yeux des citoyens, ont les associations les plus brillantes, les plus pompeuses, avec les ornements les plus beaux et les plus riches , et célèbrent le plus grand nombre de me?ses, précisément parce que, dans ces gens-là, la foi est plus vive et qu'ils se privent volontiers de l'obole qu'ils ôtent de leur bouche pour la donner au bon Dieu. Ajoutez à cela que quelques-unes de ces Confréries ont pour règles et pour statuts, de visiter les hôpitaux et les prisons ; de suivre les morts à leur dernière demeui-e ; d'assister les condamnés, de les accompagner jusqu'au lieu du supplice. D'autres sociétés dotent les jeunes filles des confrères, pensionnent les vieillards, les veuves et les orphelins, venant en aide aux infirmes par de l'argent, de la nourriture, des médicaments et payant les niédecins. Vous pouvez penser que si vous parcouriez Rome les jours de fête, vous entendriez partout les confrères r hanter des hymnes et des psaumes, réciter des prières, depuis l'aurore jusqu'après le soleil couché. Vous voy< z donc que les gens du peuple, par plut^ieurs milliers, of Irent à Dieu, les dimanches, de publics hommages et des
LES TRATIQUES KELl&lEUSES I)E ROME. 53
louanges privées. Dites-moi donc, maintenant si, mal^tré les excès dans lesquels tombent quelques infortunés Romains fourvoyés par suite de l'humaine fragilité, on pourra dire avec raison qu'au fond de son âme, ce peuple garde intacte l'antique foi kowaine par la vertu de laquelle il pourra toujours, dans une circonstance donnée, se raviser et avoir recours aux miséricordes divines ? Le malheur sansremède, c'est lorsqu'un peuple perd la foi, parce que, sans elle il ne saurait se repentir; car le Seigneur a dit : Impius cum in profundum venerit contemnet.
Si nous parlons des petits enfants du peuple, je vous dirai qu'outre le zèle des pasteurs, ils ont le puissant secours des écoles diurnes des frères de la doctrine chrétienne, qui les instruisent si bien dans le catéchisme et les élèvent bons et religieux : ils ont les écoles nocturnes pour les apprentis, dirigées avec tant de prudence et de sagesse par les vicaires des paroisses : ils ont les oratoires des pères Philippins; ils ont les soins de beaucoup d'autres ecclésiastiques pieux, des prélats eux-mêmes, qufles recueillent chez eux, les jours de fête, et leur procurent des amusements, pour les soustraire aux dangers; ils ont les missions urbaines; ils ont les exercices spirituels à Ponterot^o; ils ont les refuges où on les recueille pour les préparer à leur première communion : et les jeunes tilles, elles aussi, ont les leurs : de sorte que presque tous les enfants de la plèbe romaine, filles et garçons, sont préparés dans ces refuges spirituels, pour s'approcher dignement de la sainte table : je dirai même que beaucoup de jeunes gens et de jeunes lilles se retirent là, pendant quelques jours, pour se disposer à contracter chrétiennement leur mariage. — Qu'en pensezvous, Edmond? Quoique vous ne soyez pas catholique, vous êtes chrétien et vous devez convenir avec moi que Rome remporte sur tous les peuples de la chrétienté, pour les moyens d'enraciner la foi dans l'àme de ^es ciloyeus,
— Vous voudrez bien m'accorder, néanmoins, répondit Edmond, que ces moyens sont, pour la plupart, tout à fait matériels et que l'homme devrait se mettre au-dessus de toutes ces choses sensibles pour ne s'en tenir qu'à l'esprit, dans des intérêts d'une nature uniquement spirituelle?
— Nous y revoilà!... dit don Alessandro. Vous en revenez toujours à votre esprit, à votre nature spirituelle! Mais, dites-moi une bonne fois : lorsque vous vous marierez avec une jeune fille digne de vous et de votre naissance, vous l'aimerez bea.icoup, sans nul doute? Or, l'amour étant un sentimeut de l'àme tout à fait spirituel, vous suffira-t-il de l'aimer en esprit et d'une façon tout à fait immatérielle?... Mais non! Pour lui prouver votre bonne affection, vous lui achèterez des bijoux, des colliers, un diadème, des robes superbes et d'un très- grand prix; vous lui ferêz apprêter un appartement splendide, orné de tentures, de dorures, de peintures, de sculptures et de somptuosités de toutes les natures, u'est-il pas vrai? Or qu'a de commun l'amour avec les diamants, les riches chiffons, l'or, l'argent et les œuvres des tapissiers, des ébénistes, des peintres, des doreurs et des sculpteurs? — L'amour est un pur esprit, le reste n'est que matière] — Que votre temuu sache que vous l'aimoz; qu'avez-vous besoin d'autre chose?... — Ah! vous riez de ce que je dis là! 11 en est pourtant ainsi en fait de religion! Oui, messire : l'esprit est l'âme de la piété; mais cet esprit est uni à nos chairs, qui veulent voir, entendre et loucher. La Foi sans les œuvres est chose morte; la religion sans le culte n'est qu'une idée. Le culte est le réveil-matin de râne! Oh! cher Edmond, lorsque, dans ces jours saints, j'entends les sons de la pastorale qui chante Noél! Noél ! je redeviens jeune et je n'en aimo que mieux la chère Madone!
Il est dusage à Rome que le premier dimanche de l'Aveut, des montagnards des Abruzzes nous arrivent -«vec
leurs cornemuses et leurs musettes pour jouer devant les images de la Madone qui sont peiQtes aux carrefours, sur les maisons et dans les boutiques ;
Fà la nanna, o bel Bambin,
Fantolin; ta la nanna, o re divin!...
Pals dodo, divin Eiifaut,
Si charmant; Fais dodo, roi triomphant!...
Rome entière retentit de ces sons que, par parenthèse, les dilettanti di musica mondains trouvent bien criards bien aigres, bien discordants, bien étourdissants. Je trouve, moi, qu'il est beau de voir ces descendants des antiques Pelasges, par groupes de deux, de trois, avec leur chapeau jjointu, tout entouré de rubans multicolores, avec leurs longues chevelures bouclées tombant sur leurs épaules, les sandales nouées sur leurs jambes si bien faites et si nerveuses, avec leurs casaques a longs poils et leurs petits manteaux descendant à peine aux genoux, s'arrêter devant les niches et les petits autels de la vierge Marie, ôter leur chapeau et en mettre le large bord sous leur bras, s'incliner humblement devant la sainte image, puis gonfler et metlre en branle leurs rustiques instruments. Vous avez vu ces hommes aux formes mâles et bien accusées, au visage bronzé et à la barbe toutfue, modulant les accents de leur cornemuse, pendant que leurs compugnous font sortir de leurs fifres des sons excessivement aigus, nous donner ces Noëls si naïfs, si champêtres et si vieux, qui vous transportent en esprit et en pensée, à l'entrée de la grotte divine de Bethléem. En passant par le quartier des Monts, vers l'heure de la nuit, vous entendez, dans les jardins et le long des vallées des Esquilles et du Yiimnal, ces sons bien loin, bien loin, qui vous remuent l'àme et vous luvUent à jiioiilier le Seigneur,
5(5 EUMOND.
Les boutiquiers romains croiraient ne pas être bénis d toute l'année s'ils ne faisaient pas jouer les pifferari devant leurs Madones; ils les font venir tous les soirs, depuis le premier dimanr he de l'Avent jusque bien après la Noël ; ils leur donnent quelques pao/i et les montagnards en prenant congé, leur laissent, comme souvenir, une cuiller en bois de charme, qu'ils ont façonnée dans leurs montagnes.
Il m'arriva un jour, en 1849, pendant que Rome était aux mains des républicains, que, me trouvant chez un homme du peuple, sa femme, qui était une superbe matrone, en passant devant sa Madone, se mit à lui crier avec élan :
— Eh! très-sainte Madone, envoyez-ZeMo; un accidente (mort subite) à ces canailles-là!...
— Mais, sora Agnese, il n'est pas permis d'envoyer des imprécations môme contre ses ennemis, lui dis-je; si vous aimez la Madone, vous devez pardonner à tout le monde.
— Si je l'aime? reprit l'amazone; vous saurez, monsieur mon compère, que tous les ans je lui fais venir les pififerari, je lui fais! que Qf'vous en dites, hein?
Je me mis à rire d une telle preuve d'amour; mais Dieu n'en rit pas; je le tiens pour sûr! C'était de la Foi, celle-là?
— Je voudrais un peu moins de Foi et un peu plus de bonnes actions, dit Edmond.
— Et moi, je voudrais l'un et l'autre, répliqua don Alessandro; car, lorsque l'humaine fragilité jette l'homme ilans quelque mauvais pas, s'il n'a pas de foi, l'homme est perdu à tout jamais ; mais s'il a la foi, il se repent et il se sauve. La brutalité et la colère le font blasphémer, la Foi le rappelle à bénir. Vous verrez si je dis vrai le 17 janvier prochain. La fêle de saint Antoine, abbé, tombe ce jour-là ; ce saint a été choisi pour être le patron des troupeaux et du menu bétail, pour qu'il les garde des in-
fluences mauvaises, des accidents, de la main des larrons, et qu'il fasse prospérer les parcs des brebis, les étables des vaches, des buffles, des cavales en leur fournissant de gras pâturages, pour qu'elles deviennent laitières ou fécondes. Eli bien ; je vous conduirai, ce jour-là, au monastère des sœurs Camaldiiles, où est son église, et vous verrez un spectacle de religion et de foi, qui vous semblera aussi nouveau que curieux. Les charretiers trastevérins et montigiani, qui, à Rome, sont par milliers et qui ont ces gros vieux chevaux pour traîner le -sable, la chaux et les briques qu'on emploie à la bâtisse, pour enlever les gravats des ruines, pour remonter les bateaux sur la rivière, pour transporter la paille et les fourrages des granges aux écuries, pour décharger la boue dans le Tibre et principalement pour charroyer les vins de Velletri, de Genzano, de Civita-Lavinia et des pays des collines albanes à Rome. Ces charretiers forment la plèbe la plus grossière, la plus audacieuse, la plus brutale, la plus querelleuse de la ville; ce sont les véritables descendants des lutteurs, des pugilateurs, des gladiateurs, des licteurs de l'antique plèbe romaine. Leurs chevaux n'entendent et ne comprennent que les blasphèmes, les imprécations, les jurements, les injures et 1rs menaces les plus virulentes ; ils ne sont menés qu'à coups de nerfs et de gourdin; ils ne voient que des hgures menaçantes et féroces... Pourtant le charretier romain aime sa lourde rosse et il suspend la médaille de saint Antoine au milieu de son frontail et celui qui, à chaque minute, hurle aux oreilles de son cheval :
— Que saint Antoine te casse une jambe!...
— Que saint Antoine te crève les yeux!...
— Que saint Antoine t'envoie un accidentel... Celui-là même le mène, pour qu'il soit béni, le jour de
Saint-Antoine, à l'église du saint avec la plus grande dévotion. C'est un jour de grande fête pour les charretiers. Au point du jour, chacun d'eux étrille son cheval, le
brosse, lisse son poil, lui graisse et lui cire les sabots, débrouille et peigne sa crinière, natte sa queue; lui pose sur la tête le plumet rouge et les pompons sous les oreilles ; on sort le fourniment des grands jours, couvert de rubans, de petits glands, de sonnettes fourbies et retentissantes ; le coussinet est surmonté d'une belle et large rose en soie écarlate ; la rosse devient un vrai bride d'or^ l'héroïque cheval de Renault de Montauban. Le charretier se place à la droite de son cheval et l'on se promène par les rues de Rome, la plume de coq à l'aile du chapeau, bravement retroussé, la veste crânement jetée sur l'épaule gauche, la ceinture de soie cramoisie serrée à la taille, la barbe rasée jusqu'à la fossette du menton, remontant sur les joues jusqu'aux favoris, les souliers en marociin luisant, — qui n'ont plus les larges boucles à jours d'il y a quelques années, — avec de gros pendants aux oreilles, la chaîne en argent de sa montre se dandinant sous son ventre. Il marche roide et fier, la tête haute, l'œil majestueux ; il salue ses connaissances, il fait ses haltes aux tavernes où l'on tient du meilleur; il avale en chemin le verre que son compère lui paie ; il s'essuie la bouche du revers de la main et il continue sa route jusqu'à Saint-Antoine, où il prend la file en attendant son tour, le cierge à la main, pour l'offrande.
En même temps, les cochers des princes romains font, eux aussi, leur apparition. Le premier cocher de la noble maison, pour faire preuve de son savoir dans son art, conduit seul tous les chevaux de carrosse des écuries de son maître, accouplés. Tous les couples sont dans leurs beaux atours des dimanches, caparaçonnés, empanachés, dorés, fleuris, embridés de soie. Le cocher en chef trône sur le siège du plus beau char de chasse qui porte le maître des écuries et les autres cochers, et il lient dans sa main les rênes de dix-huit, vingt et vingt-cinq chevaux : ii touche et les voilà lancés I C'est un grand plaisir pour les Ro-
mains que celui de voir tant et de si nobles coursiers attelés à un seul véhicule, marchant calmes et superbes, tournant habilement les coins des rues, levant en arc leurs pieds de devant tous à la fois, avec un merveilleux ensemble, pointant leurs petites oreilles et faisant majestueusement ondoyer leurs chatoyants panaches, pendant que le cocher, le cigare aux lèvres, brandissant tant de guides, le manche de son fouet appuyé sur sa cuisse, se tient nonchalamment renversé, comme s'il n'avait à conduire que deux pacifiques chevaux surannés qui traînent au pas la berline caduque de la plus vieille des douairières. Les chevaux des écuries du Saint-Père, eux-mêmes, avec leurs riches harnais des cérémonies, sont conduits, par les cavalcadours et les palefreniers, à Saint-Antoine, et, à ceux-ci comme aux autres, le prêtre, du seuil de l'église donne la bénédiction. Le pape envoie un cierge colossal et les princes et les seigneurs romains offrent, eux aussi, leurs cierges; mais les plus riches gens du peuple, les gros voituriers, les marcliands de chevaux, offrent des cierges peints, dorés, ornés de beaux rubans de toutes les couleurs.
Mon ami, ajouta don Alessandro en regardant fixement Edmond, ne trouvez- vous pas qu'il est beau de voir le chrétien rapporter tout à Dieu et le prier de le bénir, lui et tout ce qui est à lui? Il me semble que le peuple protestant manque de beaucoup de grandes consolations. Il sent tout le poids de sa pauvreté, de ses fatigues, de ses tribulations sans jouir des allégements qu'offre la religion catholique aux calamités et aux misères de la vie. Le Romain, croyez-le, même dans ses plus grandes douleurs, au sein de ses plus mortelles angoisses, trouve dans sa foi un baume qui le ranime. — Je voudrais vous me • ner dans certaines maisons où l'on pleure ! Vous y verriez, ami, qu'un seul regard jeté sur la Madone, sèche des larmes dont la source semblait intarissable !
Edmond lui serra la main et répondit :
ou EDMOÎÎD.
— Vous avez changé mes idées sur le peuple de Rome : je suis ravi d'avoir rencontré eu vous un si chaud défenseur de vos concitoyens 1 — Nous nous reverrons.
LES OTTOBRATE on LES JEUDIS DU MOIS DES VENDANGES Â ROME
Peu de jours après celui pendant lequel eut lieu le long entretien que nous venons de rapporter dans le chapitre précédent, où don Alessandro avait pris contre Edmond la défense du peuple romain, le bon Mansionario de Saint-Pierre s'acheminait vers l'atelier du peintre Carluccio, situé rue Felice. Cet atelier, placé sous les combles d'une très-haute maison, était à une incommensurable distance au-dessus du niveau de la mer : ses fenêtres s'ouvraient tout en face du penchant du Monte Pincio exposé au couchant, et de là on avait sous les yeux la perspective de la ville entière, de Monte Mario et du Janicule. La coupole de Saiut-Pierre nageait dans une mer d'or dont le soleil, en se couchant derrière elle, l'inondait avec profusion ; mais cette fulgurante lumière commençant à s'elïacer, se fondait dans le bleu foncé transparent de la voûte céleste.
Carluccio était enveloppé dans une ample simarre persane en cachemire rouge sombre, semée de petites étoiles, de pois blancs et de couleur d'orange et serrée par une grosse cordelière rouge gainie de deux glands tombant
LES OTTOBRATE. 61
jusqu'au genou. Il était coiffé d'un bonnet grec en velours amarante, du haut duquel retombait une très-longue et très- large houppe. Sa mouche et ses moustaches étaient soigneusement peignées et il était chaussé de pantoufles jaunes à hauts talons. Vous l'eussiez pris pour Van Dyck, ou pour Guido Pieni !
Son atelier était propre et bien arrangé : de sa grande fenêtre tombait une lumière égale et tranquille qui donnait aux teintes, sans les confondre, de la grâce et de la vie. Les murailles rouges de l'atelier étaient garnies de rondesbosses, de croquis de têtes, de bras, de mains, de raccourcis : on y voyait une sainte Cécile en extase de Raphaël ; le profil de la Vierge à la chaise : un saint Barthélémy de Michel-Ange, tiré de son tableau du jugement, qui est à la chapelle Sixtine : la Psyché de la galerie Farnesina : un petit enfant de Giambelhni : le saint Marc de Titien; le Rédempteur de Léonard de Vinci. 11 y avait des charges, des caricatures, des têtes et des rauffles d'animaux ; des massifs d'arbres; des essais de perspective; des levers de soleil, des fuites aériennes de montagues.
Charles était grand amateur de monuments du moyen âge et aimait beaucoup l'histoire. ^ cet effet, la paroi qui faisait face à l'entrée de son atelier était entièrement cachée derrière un arsenal de cuirasses, de hautberts, de ventrières, des jacs de maille, de cathafractes, de surcots, de cottes d'armes bien drapées; il y avait des heaumes crèlés, des morions, des barbuttes, des cervelières, des bacinets à gouttière, des visières, des nazières, des gourmettes de toutes les formes : on pouvait y voir des cuissards, des jambières, des genouillières, des brassards, des épauhères,.des gorgières, des gantelets à lame et à écaille : puis des écus, des pavois, des rondaches, des demi-lunes, des parmesanes, des broquiers : pendaient à la muraille des épées, des espadons, des cimeterres, des dagues, des poignards, des espontons, des coutelas, des p.sti)r>;. des pertuisanes à côtes, des haches d'armes, des
massues, des hallebardes, des lances, des javelines, des javelots, des arcs, des arbalètes, des traits, des lléches et des carreaux.
— Oh, oh î s'écria don Alcssandro en entrant; Seignenr Carluccio, tu as ici toutes les armes, armures et engins réunis des paladins de France et des chevaliers de la Table Ronde du roi Arlhus !!... — Voilà Burandall...— Ne vois-je pas là-bas la roniache d'Arlhus lui-même et le haubert de Lancelot du Lac?... — Mal peste, où diantre as-tu déterré toutes ces antiquailles ? — L'arsenal d'armes des Vénitiens peut aller se cacher, par ma foi !
— C'est un prince romaiu qui a eu la bonté de me les octroyer en fouillant tous les coins et recoins de ses châteaux qui appartinrent jadis aux Frungipani, puis après auK Savelli. — Je veux peindre quelques traits des anciennes gloires italiennes. Voyez-vous, là, à droite, cette belle petite armure damasquinée d'or ? J'en veux revêtir la jeune Mathi'da comtesse ditalie lorsque, âgée de quinze ans, elle descendit sur le Tibre,avecGodefroy de Lorraine, son beau-père, pour combattre l'armée allemande qui soutenait le parti de l'anti-pape Cadolaus, qu'elle défit et mit en déroute. — Je mettrai cette autre armure-là, un peu plus grande et à clous dorés, sur le corps de la fameuse Ubaluina, qui soutint le choc des Bourguignons sous Cesena. — Ces armes-ci me serviront pour la bataille des Lombards contre Barberousse à Legnano, et ces autres, pour les Pisans qui attaquèrent et vainquirent les Sarrasins de Sardaigne.
~ Tu fais très-bien, Carluccio, de te mettre à peindre DOS gloires passées; car les présentes ne te donneraient guère de besogne! Les italiens d'autrefois combattaient pour la Foi et pour la patrie : ils battaient l'ennemi un contre dix; les It» liens d'aujourd'hui combattent contre la patrie et contre la Fui : le sage les mé|)rise et s'en moque i»our navoir pas à les détet^ier et à les maudire.
Duu Alessuudro et Cailuccio eu étaient là de leur en-
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tretien, lorsqii'en s'ouvrant, la porte de l'atelier donna passage à Edmond suivi de Gianni, peintre napolitain de beaucoup de taleiit et homme d'un esprit prompt, joyeux et bizarre.
— Bonjour, messieurs, cria Gianni, en entrant, avec une superbe voix de Lablache et faisant claquer ses doigts comme des castagnettes, bonjour et puis bonjour. Je viens fumer avec toi, Garluccio, un des excellents cigares dont est large envers toi la main généreuse de notre Edmond.
— Voilà. Veux-tu du Havane ou du Virginie?
— Le Havane est plus doux! Mais, pardon, don Alessandro, vous craignez peut-être la fumée de tabac?
— Du tout. Lorsqu'on fréquente les peintres et qu'on craint le cigare, c'est conime si, craignant le bruit et le caquetage féminin, on choisissait, les jours sur semaine, la Longara pour but de promenade.
— Excepté pourtant, interrom.pit Edmond, les jeudis d'octobre. Ces jours-là, les disciples d'Harpocrate euxmêmes peuvent impunément parcourir la Longara, la Longaretta, la grande rue de San Francesco à Ripa, les ruelles du Maure et du Cinq, où l'on entendrait une mouche voler, tant les métiers des tisserands sont muets et immobiles ! Ces jours là, les femmes du peuple du Trastevère et des Monts deviennent des ladies, des princesses du Grand-Mogol ou, pour mieux dire encore, des prêtresses de Cybèle, des Ménades et des Bacchantes, caracolant et batifolant avec des sat^Tes et des choribantes, à la grande honte de Rome et du christianisme. Vous avez beau me vanter, don Alessandro, la foi de votre peuple, vous ne diminuerez pasd'un milligramme le scandale qu'il donne à l'univers.
— n y a plusieurs sortes de scandales, mon cher, répondit le prêtre romain. Il y a le scandale raisonnable, le scandale des méchants, le scanda'e des sots. Avez-vous remarqué, dans ces mille voitures regorgeant de femmes
du peuple, une seule femm'3 ou fille décolletée ou seulement avec les bras nus? Vous les aurez toutes vues en robes montantes, enveloppées dans leurs grands mouchoirs rouge-feu, croisés sur la poitrine et noués à la taille, avec leurs manches boutonnées aux poignets, et maintenant que celles qui suivent les modes d'outremonts, les ^OTieni pagodes, à cloche ou à V imbécile, vous ne verrez jamais ces manches dépasser la moitié de l'avant-bras. Allez un peu à Mabille, au Ghâteau-Rouge, au Pré-Catelan de Paris, au Vmter de Vienne, aux Redoutes de Londres, aux boulevards de Berlin, et vous saurez me dire si, aux réjouissances populaires, vous verrez les femmes en col montant et en mouchoir croisé, comme nos Romaines !
— Je ne le nie pas et j'en loue grandement les femmes romaines. J'en ai vu dans les autres provinces d'Italie qu'on peut leur comparer, et les Napolitaines sont encore plus emmitouflées que vos Romaines ; mais il y a un petit hic qui les rend peut-être plus agaçantes, plus attrayantes que les femmes des autres nations : je veux parler de leur habitude de sortir nu-tête; elles ont des manières d'arranger leurs admirables chevelures noires et brillantes comme l'ébène, qui leur donnent un air provoquant et hardi.
— Nous autres, peintres, dit alors Garluccio en riant, ne disons pas cela, et nous leur savons un gré infini de cette coutume qui nous fournit les plus beaux modèles que nous n'avons pas besoin de payer ! Voyez-vous là toutes ces têtes? Je les ai copiées toutes, il y a une année, sur la route de Monte-Mario, sur le pré d'une redoute, où un cercle immense de femmes assistait à un petit bal de jeunes filles. Il y a, vous le voyez, do riches coiffures ; mais elles portent, presque toules, la raie sur le milieu de la tête, et les cheveux nattés tournant sous l'oreille, arrêtés derrière les tempes par des épingles doubles. Cette coiffure est tout à fait moJesle. Il y en a qui ont
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des bandeaux bouffants; mais les vraies fenaraes du peuple laissent cette mode aux brodeuses, aux petites couturières et aux modistes qui se font des tètes grosses comme des potirons et qui, avec leurs crinolines et leurs cages à poules, ont tout à fait l'air de ballons renversés.
— Cadeaux de 1848 ! ajouta don Alessandro en se mouchant. Avant cette époque, les femmes du peuple romain s'habillaient autrement ; elles se coiffaient en peigne trèshaut, à jours, et enfilaient dans leurs chignons de grandes épingles d argent, qui entouraient, comme une auréole, comme un nimbe, leurs têtes dune guirlande serrée, et les grosses épingles du haut de la tête étaient surmontées par de petites boules brunies; celles des deux côtés étaient en forme de petites épées avec la garde et la poignée ; quelques femmes avaient la garde de leurs petites épées terminée en forme de main serrant une pomme ou un sceptre; les jeunes mariées y ajoutaient la rose d'or tremblottante. Les femmes âgées enfermaient leurs cheveux sous une rizille de soie verte, d'où pendait un petit cordon terminé par un gland qui descendait se jouer jusqu'au bas de leur jupe. Maintenant elles sont toutes chaussées en brodequins de soie verte et rosée, qui leur serrent la jambe au-dessus de la cheville, tandis que nos mères portaient de petits souliers décolletés, avec de grosses boucles d'argent débordantes, qui résonnaient contre terre à chacun de leurs pas. A présent nos minenti^ — comme on appelle chez nous les femmes du peuple qui s'habillent avec un grand luxe et se couvrent de bijoux, — nos mi' nenti donc, portent le costume des bourgeoises, dont on ne saurait les distinguer que par la coiffure et les quatre ou cinq bagues qu'elles portent à chaque doigt, par les pendants d'oreilles à sonnettes et par les trois ou quatre colhers d'or à plaques émaillées et à petits grains qui pendillent en carillonnant.
— Elles ont cependant un bien joh costume, dit Ed-
mond, et il n'y a pas dans toute l'Italie une plèbe plus richement et pins élégamment habillée.
— Soit bien, cher Edmond. Cela prouve que notre peuple n'est pas tout à fait la sordide canaille déguenillée que les aimable? journaux piémontais ont la bonté de trouver en nous, canaille vexée, dépouillée et malmenée fjar les prêtres, qui, on le voit pourtant, veulent bien lui laisser quelques laïoques pour acheter des colliers d'or, des tabliers et des fichu? de soie, des robes des dimanches, et pour aller faire des ottobrate en voiture, se régaler de bons goûters et danser le rigodon sur la prairie» au son des ciuibales et du rebec
— Les femmes d'il y a trente ans, ajouta le peintre Gianni, et que vous venez de nous décrire, don Âlessandro, voyez-les ici, dans ces profils de Pinelli, que notre Carluccio a placés dans l'entrée. Voyez les grosses boucles des souhers et les anneaux aux oreilles, larges comme des cercles de barrique -, les colliers à plaques étaient alors en forme de casse-museaux, d'olives, de baies de cormier. Y avait-il de l'or, là-dedans, y en avait-il?...
— Mais le costume des hommes est encore plus changé, continua le mansionario. — Voyez dans ces mêmes tableaux de Pinelli, comme les romaneschi étaient des types originaux. Aujourd'hui ils s'habillent presque à la paina, — nous voulons dire, comme les bourgeois. — On ne voit plus ces petites vestes de velours noir avec ces innombrables rangées de petits boutons à pistache, ni ces petits gilets écarlates au rouge-vermillon qui ne joignaient pas le haut de la culotte, pour laisser la place à la ceinture de soie multicolore qui avait de belles franges pendantes. Ils portaient alors la culotte courte, serrée sous le genou par des boucles en filigrane ; les bas bleus et les souliers bas et à larges boucles ouvragées. — Voyez ces colosses, avec leurs chapeaux pointus, la plume de chapon sur l'oreille gauche I Ils portaient presque tous la