‹ EdmondChapitre 2 sur 15 · LES 0TT013RATE · texte numérisé non relu

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veste jetée sur l'épaule sénestre et le bras droit tout prêt à frapper au besoin !

— Vous avez raison de dire, reprit Gianni, que tous ces gars-là endossent aujourd'hui le paletot de drap et le pantalon. On ne reconnaît plus le tiavailleur qu'à ses mains calleuses, à ses cheveux ras sur la nuque et son toupet à la mauvais garçon.

— Nous sommes sortis de la question, don Alessandro de mon cœur, dit Edmond. Je vous disais que dans ces Jeudis d'octobre, les femmes romaines deviennent des bacchantes et se démènent comme des forcenées dans leurs voitures. J'en ai vu, uu jeudi, plus de cinq cents qui, maigre leurs robes montantes, faisaient un esbrouf exterminé. Il y en avait au moins douze dans chyque voiture : trois sur le siège, six dedans et trois ou quatre sur les brancards, tapant sur des cirabales, couronnées de lierre et de roses. Jetez-leur la peau de léopard aux épaules, mettez-leur le thyrse à la main, et vous me direz si elles ne sont pas de véritables ménades antiques, suivantes de Bacchus. — Elles ont le visage enflammé; elles chantent à gorge déployée des chiinsons à boire, traînant quelquefois, assis sur la planchette de derrière et accrochés aux courroies des ressorts, trois hommes beaucoup plus qu'à moitié ivres qui, avec d'hurribies voix éraillées, font la basse à leurs chants, battant la mesure avec des castagnettes. Les rues de Rome, qu'elles traversent au grand galop, nous retracent les triomphes de Bromius. Ces femmes sortent de la ville et vont s'entasser dans les ignobles cabarets de la banlieue ; on leur dresse des tables sous la tonnelle, d'où pendent les noires grappes auxquelles elles ne touchent pas, préférant vider les fiasques ; elles sont grises avant le dîner. — Les tables sont jonchées de feuilles de vigne, de lierre et de corynibe. On sert le potage de tripe.-: de veau assaL-onuées au gras-double de porc ; quelques-Uues de ces créatures, pour donner plus de goût au bouillon, versent dans leur

assiette une demi-bouteille de vin aigrelet. Arrive le dindon farci de saucisses, de jambon et de mie de pain ; puis le bœuf aux clous de girollle ; enfm le gigot de mouton et les rognons. Au dessert, la tourte à l'huile, au poivre et aux anchois, pour boire le dernier coup qui vide les fiasques pour la dixième ou la douzième fois.

Repues et plus encore, abreuvées outre mesure, elles s'élancent sur le pré et saisissent les cimbales et les castagnettes ; elles commencent la ronde avec un bruit, un bacchanal, un tintamarre à étourdir les trépassés. Les mains sur les hanches, jetant les jambes à droite et à gauche, glissant, se démenant, faisant mille contorsions, elles font des sauts, des cabrioles et des ronds de jambes désordonnés. Les garçons s'en mêlent quelquefois, et on forme alors des rigodons, des mauresques, des gaillardes et des monférines. De là les jalousies, les colères et les haines des jeunes-gens, si leur nymphe a sauté plus longtemps avec celui-ci qu'avec celui-là. Dieu sait combien de coups d'épingle, d'oeillets rouges et de boutonnières sortiront ce soir-là de la pointe de ces stylets aux manches de cuivre ! — Et vous viendrez Foutenir, don Alessandro, ces vilains restes des mœurs du paganisme?

— Je ne les soutiens pas du tout, monsieur Edmond ; je dis seulement que chaque peuple a ses usages, et qu'il n'y a pas de ville qui, une ou plusieurs fois dans l'année, ne fasse ses folies, ne donne carrière à ses passions effrénées et ne s'amuse à sa manière. — Allez à Florence pour la Rihcolona ou pour la Befena, vous entendrez un beau tapage de voix et de trompettes à vous faire saigner les oreilles; tous les Florentins sont devenus fous ! — Trouvez-vous à Pise le jour de la Saint-Ranièri, au jeu du coup de pied; allez voir, à Sienne, le jeu des drapeaux, et vous me direz si ce peuple si calme et si bien élevé sait faire ses folies, et s'il ne lance pas des coups de pieJ à vous briser les os des jambes et des coups de poings à vous démantibuler la mâchoire. Chaque peu-

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pie veyt prenrire son plaisir et il le prend à sa euisp. — J'ajouterai : plus les nations sont en paix et plus bruyamment elles s'amusent; vous remarquerez, en effet, qu'aux époques des troubles politiques, il n'y a plus de fêtes populaires. De nos jours, où les vices et les complots ont le des^u?, les pcjples ne prennent plus autant de plaisir aux tètes nationales (pie par le passé.

-- Soit, soit; mais cela ne veut pas dire que les ottobrate romaines ne sont pas un beau reste de paganisme, fort peu convenable pour une ville comme la vôtre.

— D'iibord, répliqua don Alessandro, pour tout ce qui a rapport aux fêtes des vem'anges et du vin nouveau, vous autres septentrionaux, qui n'avez pas de vignes, vou.^ ne sauriez en être bons juges. Vous ne pouvez pas savoir quelle joie font naître les raisins mûrs dans les cœurs des vendangeurs. Vous ne savez pas que la mousse et le montant du vin nouveau semblent infuser une vie nouvelle, et que les peuples méridionaux la sentent courir dans leurs veines et dans leur cerveau qui, lui aussi, mousse et pétille, puis dans leurs jambes, où elle se met à danser et à cabrioler ; remonter dans leur gosier, où elle chante et braille ; glisser enfin dans leurs mains, qui se prennent à frapper sur les cimbales ou à gratter les cordes de la mandoline.

Lisez les prophètes : vous y verrez les réjouissances, la galté et les grandes fêtes de la saison du moust : vous y verrez que Dieu, pour afiliger son peuple pécheur et rebelle, le menace delà stérilité de la vigne et lui dit : Lugehit vindemia : — Il n'y aura plus de chants, il n'y aura plus de danses, le vin nouveau n'écumera plus sur les tables; les cuves et les tonneaux resteront vides, se disjoindront et seront décerclés 1 — Nous aussi, nous avons vu cela, pendant ces dernières années, où la maladie faisait moisir, pourrir et tomber en poussière nos raisins. Certes, depuis cinq ans, vous n'eussiez pas vu d^rns les rues de Rome, la joie de la dernière ottobrata qu'un

peu de raisin que Dieu a daigné nous donner, nous a ramenée.

Je ne nierai pourtant pas qu'il n'y ait quelque petit vestige des fêtes de Bacchus dans nos ottobrate, comme il y a dans le carnaval des restes des Saturnales ; mais je vous dirai que les peuples ne vont pas chercher si loin et qu'ils suivent les usages sans se préoccuper de Bacchus, pas plus que de Cérès. — D'autre part, Dieu a permis que certaines réminiscences du paganisme se perpétuassent parmi les populations chrétiennes pour leur rappeler de quelles infamies, de combien de stupidités et de quelles dépravations Ja Rédemption du fils de Dieu les a débarrassées :- ces réminiscences, quoique à mille heues de leur bestiale et affreuse origine idolâtrique, sont encore assez laides pour que les âmes timorées s'en écartent avec grand soin et pour que nous autres prêtres les défendions aux jeunes lilles ])udiques. Toutefois, à vrai dire, la majeure partie d'entr'elles va à ces fêtes dans l'unique but de s'amuser, de courir en voilure, de jouir du vert de la campagne, que les Romains aiment avec passion, et plus que tout cela, pour se trémousser en cadence, au bruit des cimbales. Vous aurez remarqué que les femmes dansent entr'elles et que les hommes ne s'y mêlent qu'à de bien rares exceptions et, alors, pour quelques instants seulement. Allez donc voir si en Allemagne, eu France, en Espagne et ailleurs, les femmes se contenteront de danser entr'elles, dans les fêtes populaires, comme le font nos Romaines ?

Celles qui n'ont pas assez d'argent pour se joindre à une joyeuse et bruyante comitive, savent se créer leurs jeux dans la rue ou dans l'allée de leurs habitations : les jeunes filles du quartier, âgées de quinze à seize ans, se réunissent dai. s l'endroit le plus favorable, enlèvent de ses gonds le battant d'une porto, y attachent quatre bouts de grosse corde qu'elles rassemblent en un seul, l'accrochent au fer de la.demi-lune du dessus de la porte et sept

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OU huit d'en.tr'elles s'asseyent sur cette balançoire, tandis que deux autres les balancent à tour de rôle : i\ Rome, on appelle ce jeu la canofiena. La jeune fille qui est le chef de la bande,— partout, dans tout et pour tout, il eut, il y a, il y aura toujours un chef!!. — Le chef, assise en tête, frappe les cimbales en mesure et les autres, couronnées de fleurs, chantent des chansons avec un goût, un entrain, un battement de mains, unejubilationinimaginables. On se rassemble pour les voir ; toutes les voisine? d'en face sont à leurs fenêtres, piaulant, riant, caquetant, tapageant, animant les balanceuses : il y en a qui descendent leurs petites tilles, les leur jettent sur les genoux et s'amusent à les voir aller et venir... —Les fillettes de huit à douze ans, aux sons des cimbales et des castagnettes de leurs aînées, jettent leurs chaussures et dansent à pieds de bas, faisant des cabrioles, se prenant par les mains et formant des rondes. — Les petits garçons sautent sur la carriole de leurs pères et, les uns sur les brancards, les autres sur la planche de derrière , jouent à la bascule montant, descendant, se jetant par terre, se relevant, 'se bousculant; mais s'amusant toujours comme des bienheureux et faisant rire toute la galerie. — Cela prouve, en somme, que pour les vendanges, la plèbe romaine est en joie et qu'elle se distrait et 's'amuse comme elle peut.

— Je n'ai jamais vu, dans aucun pays d'Europe, reprit Edmond, faire autant d'orgies que dans Rome. Dans les rues, il faut bien prendre garde à soi, si on ne veut pas être écrasé par les voitures, tant ces damnés cochers tiennent à se dépasser, alin d'arriver les premiers au cabaret ! — Un jeudi d'octobre dernier, deux voitures de ces cimbaliéres deaceuàineni des Zoccolette et roulaient comme la foudre vers ponte Sisto : les deux cochers luttaient à qui enfilerait le pont le premier ; ils criaient, ils fouellaient, ils juraient ; les chevaux brûlaient le pavé. Les piétons, voyant , dans cette rue étroite, deux voitures

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voler de front, se jeluient dans les boutique?, prenaient les enfants dans leurs bras pour les empêcher d'être broyés, envoyant des malédictions aux cochers et aux minenti. Tout à coup, la carriole de gauche, qui n'avait pas bien pris ses mesures, frappe avec un de ces moyeux, dans un des cippes qui entourent la foulaine de Paul V. A ce choc imprévu, le panneau de l'essieu s'écarte; la roue se brise ; le char se renverse ; la cheville ouvrière de l'avant-train s'échappe avec force : les chevaux prennent la fuite entraînant les deux roues de devant sur le pont ; le cocher est lancé à vingt pas ; les nymphes qui, assises sur le tablier, jouaient des cimbales, sautent en lair; deux d'entr'elles vont tomber dans le bassin de la fontaine : celles qui étaient dans la voiture, au nombre de six, avaient suivi la culbute du véhicule et s'étaient amoncelées sur le pavé, en tas inextricable : les cimbales roulaient par la rue ; les fiasques pleines qui garnissaient les poches des portières, s'étaient brisées et avaient arrosé de leur rouge contenu ce salmigondis féminin : les guirlandes jonchaient le sol ; les chevelures ondoyaient en désordre; les robes étaient déchirées :

— Oh là, là.... ma tète......

— Ahye!.... ma jambe . '.....

— Ah, oh! oh !. . mon bras!

—Accidente [)0\iï le cocher!...

— Au secours 1.... à l'aide!... mes bons chrétiens! !....

(.es deux naïades, tombées dans le bassin, étaient trempées en dessous ; les dragons, dont les gueules béantes vomissaient Teau avec violence, les inondaient par dessus, et la grande douche qui pleuvait d'en haut les étouffait. On accourt : on saute au bassin et on saisit les naufragées. D'autres gens charitables entreprennent le débrouillement de Técheveau des six femmes qui gigotaient el se démenaient sur le pavé peu moelleux et nullement élastique de la rue :

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— Courage ; allons, ce n'est rien. Ahi ' levez-vous !... secouez votre cotiilon tout blanc de poussière...

— J'ai perdu mon peigne....

— Je n'ai plus ma grosse épingle...

— La voici; allons, hisse !...

Le cocher qui, en tombant, avait été frapper delà tête une grande motte de terre durcie, était à demi évanoui. Le sang lui ruisselait du front : il avait une grosse entaille au sourcil ; une des femmes était tombée sur le nez et saignait comm.e un bœuf. Les chevaux, qui s'étaient enfuis avec l'avant train, mettaient le désordre parmi les passants effrayés, qui se jetaient péle-méle sur les trottoirs et grimpaient aux garde-fuus du pont, au risque de se précipiter dans le fleuve.

— Arrête !... arrête ! !....

On fuit en désarroi dans tous les sens ; on se heurte, on se culbute, on se renverse, on se foule aux pieds.

Quatre robustes Trasîevérins qui entraient sur le pont parle bout opposé, voyant cette bagarre, cet affreux sauve qui peut, ôtent leurs vestes, attendent de pied ferme et avec sang-froid les chevaux qui couraient sur eux à fond de train, et dès qu'ils les voient à portée, jettent leurs vestes sur les yeux des chevaux et les arrêtent d'emblée.

— Oui, dit don Alessandro, voilà quelquefois où finissent ces folies.

— Ce ne serait rien encore, ajouta le peintre Gianni ; mais il arrive aussi que lorsqu'il y a des hommes dans les voitures, ces luttes, pour se distancer, s'enveniment et finissent souvent par des coups de couteau. Les Romains ont la main leste et la colère prompte. On arrive au cabaret, les chevaux s'arrêtent, on met précipitamment pied à terre ; les adversaires s'adressent des invectives virulentes qui mènent promplement à ces deux phrases meurtrières :

— Toi ? a moi ?

— A moi ? toi ?

"ik EDMOxND.

Tirer les couteaux, se les' planter dans le bas-ventre et tomber à la renverse, c'est l'afluire d un quart de seconde. Dans tous les pays du monde, lorsque, dans ces rixes de bêtes féroces, on voit des forcenés en venir au couteau, les .assistants s'interposent pour éviter l'effusion du sang -, à Piome, non ; — à moins qu'il n'y ait là des mères, des épouses ou des sœurs des combattants, qui se jettent alors entr'eux comme des lionnes pour empêcher ou pour attraper les coups; mais quand l'une parvient à saisir le bras de celui qui menace son frère ou son mari, une autre femme, pour dégager ce bras retenu, saisit la première par les cheveux, s'arrache de la tête sa grande aiguille d'argent et lui -en laboure le visage : cette rixe, commencée entre hommes, se continue par les femmes, qui s'entre-déchirent commes des chiennes enragées I Comme Pinelh a admirablement dessiné ces profils ! Voyez-les, mes amis, dans les gravures des Mœurs romaines, où il a traité les Oltobrate en voiture, les danses et les batteries de Monte-Testaccio. — C'est magnifique !...

— - Oui, bien magnifique, reprit ironiquement l'étranger, et sui tout trés-édifiant et très-catholique !.. De charmantes plaisanteries à la romanesca ! — Don Alessandro, nous causerons une autre lois, et tout à notre aise, de ces caresses tibérines : nous verrons si, avec votre éloquence socratique, vous parviendrez à y trouver un bon -ôté par lequel vous puissiez arriver à nous fabriquer un nouvel éloge du peuple romain.

— Vous généralisez par trop, monsieur, répliqua le prêtre ; et dans de semblables circonstances, les générahtés dépassent les limites et offensent la vérité. — J'ajouterai qu'à cet égard les choses ont bien changé depuis quelques années ; s'il y avait autrefois des hommes du peuple trop prompts à frapper du couteau, les tribulations ont rendu notre plèbe bien plus calme et beaucoup plus patiente que par le passé. — Au reste, monsieur Edmond, puisque les méchants trouvent de quoi mordre même aux

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choses les plus saintes, que l'on permette aux personnes charitables de trouver toujours, ne fût-ce qu'un tout petit rayon de lumière, là où les autres ne discernent rien que la nuit profonde.

En prononçant ces derniers mots, don Alessandro changea de couleur; Garluccio qui s'en aperçut, pour éviter tout désagrément et pour donner un autre tour à la conversation, leva la main et dit avec vivacité :

— Voyez-vous là, messieurs, ce. petit croquis de tête qui a'tant de chic du romain antique? C'est le portrait d'une Trastevérine de la rue de la Luce, que j'ai pris dans un petit verger près Sainte-Cécile, voici comment. Le deuxième jeudi d'octobre dernier, je m'en allais en causant avec le Père-Curé le long du chemin de Piscinula, pour tourner à Piipa-Grande et aller prendre le frais sur les bords du Tibre au-delà de la porte Poriese. Au bout de Piscinula, il y a un beau jardin potager dont la porte était ouverte. Le Père- Curé me dit :

— Ça vous dérangerait-il, Carluccio, si nous entrions un instant dans ce potager ? Je n'ai que deux mots de réponse à faire au maraîcher.

— A votre aise, Père.

Et nous entrâmes. Un peu au-delà de l'entrée, nous trouvâmes une treille au bout de laquelle, sur un petit pré, nous vîmes un groupe nombreux de jeunes filles, les amies de la fille du logis, partie causant assises, partie dansant au bruit des cimbales.

Les jeunes Piomaines, les Trastevérines surtout, ne sont pas timides, encore moins sauvages. En apercevant le Père-Curé, celles qui étaient assises sautèrent sur leurs pieds et coururent lui baiser la main ; les danseuses rompirent le rond, et vinrent gaiment en faire autant.

— Bien, mes petites, dit le curé ; cela me va ; jouez, chantez, sautez tant qu'il vous plaira, mais entre vous et sans sigisbés...

Les jeunes filles saluèrent le curé, et à peine avions-nous

passé outre, qu'on entendit de grands éclats de rire, et nous les vîmes reprendre lenr danse et leurs cimbales.

Nous étions à la recherche du maraîcher, lorsque nous aperçûmes, au bout du grand sentier, au milieu d'un massif de romarin, une charmante jeune personne assise, triste et esseulée, le coude appuyé sur son genou et la joue dans le creux d'une de ses mains.

— Eh 1 bien ? que fais tu là, Nunziatina ? dit le curé. Pourquoi restes-tu toute seule? Tu m'as pourtant dit, ces jours derniers, que lu devais aller aujourd'hui à Frascati avec ta marraine de San-Giovanni, avec Tuta, Céleste, Agnesina et ses filles. Pourquoi as-lu cet air triste? Est-il arrivé quelque malheur ?

— Eh ! mon bon Père-Curé, répondit la belle enfant en essuyant deux grosses larmes, celui qui est né sous une mauvaise étoile n'aura jamais de bonheur. Vous allez me dire vous-même s'il n'en est pas anisi : moi, pauvre fille, qui portais tous les samedis du bon Dieu un demi-paul sur mon ouvrage chez marraine, en me lôtant de la bouche, et qui, même, pour les étrennes de Noël et de la mi-aoùt, lui ai remis jusqu'à trois pauls pour jouir de Fottobrata d'aujourd'hui avec mes amies. Pour me faire bien brave, je me suis endettée avec le petit marchand de la rue du Maure, qui m'a fourni un petit tablier en nobiltà vert-clair fait en éventail, que je lui paierai à raison d'un carlin par semaine ; j'y ai ajouté une paire de bas, de manches en dentelle et un foulard en soie jaune safran parsemé de petits cerceaux blancs et garni d'une frange couleur de rose la plus mignonne du monde. — Pensez donc, mon Père-Curé, que j'étais cimbalière et que je devais justement avoir la place du milieu sur le tablier de la cariole. Tuta et Céleste me disaient, — oui, vraiment! — qu'à nous trois nous ferions la plus belle voiturée du Trastevère, depuis Sainte-Ruffine jusqu'à PoLterotto.

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— Eh ! bien, Nunzialina, interrompit le curé,- pourquoi n'y es-tu pas allée?

— Que voulez-vous !!... — Toto, mon frère, jouait au palet, dimanche dernier, avec Cencio, le fils à la Balbina, qui est mon tiancé ; ils avaient bu quelques fiasques e^ ils étaient un peu chauds tous les deux. Beaucoup de monde entourait leur partie ; mon frère disait que son palet était plus près du cochonnet que celui de Ceucio ; on prend des pailles pour mesurer ;

— C'est moi qui ai gagné.... *

— Non, c'est moi....

— Des juges, des juges !

Tout le monde se tait. — Cencio s'impatiente et lance un coup de pied dans le palet de mon frère : Toto devient furieux, tire son petit couteau et lui pousse un revers droit au cœur ; Cencio fait un écart et la pointe l'effleure entre deux côtes. Us étaient l'un et l'autre en manches de chemise. A la vue du sang, mon frère s'élance en deux bonds dans le cloître de Sau-Cosimato, qui est lieu d'asile. On ramena Cencio chez lui, où, en arrivant, il tomba en faiblesse. Avertie aussitôt, j'ai cru que j'en mourrais ; mais je ne perdis pas la tête et je courus chez maître Girolamo, le suppliant de passer tout de suite chez Cencio, pour savoir si la blessure était mortelle et pour engager le père du garçon à ne pas porter plainte, en lui disant que nous paierions les visites du chirurgien et les journées de travail perdues. La plus animée, la plus rétive, ce fut Marguerite, sœur du blessé et mon amie. Enfin, j'ai mis en jeu Nastasia et Angiola; elles ont tant dit et tant fait, que Marguerite s'est rendue. On avait appelé le chirurgien de San-Gallicano qui dit que ce n'était qu'une égratignure; il lava la petite plaie, la pansa, la banda et aujourd'hui Cencio est déjà sur pied.

Je courus de suite chez marraine de San-Giovanni et je lui dis :

— Marraine, il faut que vous me donniez aujourd'hui

les cinq écus que j'ai eu tant de peine à ramasser pour l'ottobrata.

Elle ne voulait pas me les rendre et me disait :

— Tu es folle ! laisse les garçons s'arranger entre eux : est-ce que ça te regarde ?

— Que le bon Dieu vous bénisse ! lui répondis-je. — Voulez-vous donc que mon frère aille en prison pour quelques pauls rogneux? Cela ne sera jamais !!..

Elle me les donna. Je payai de suite les visites de chirurgien ; je donnai cinq pauls au portier de San-Cosimato, qui a gardé mon frère un jour et demi, et, avec le reste, nous ferons dimanche un petit goûter à la première auberge hors de la porte Portese. Il y'auraCencio, son père^ sa mère, Marguerite, moi, mes parents et Toto, puis encore Mastro Girolamo et les deux jeunes gens qui reconduisirent chez lui Cencio blessé.

Vous voyez, mon bon Père-Curé, si je suis malheureuse! continua la jeune fille. Mais, toute contrariée que je suis de ne pas aller à cette jolie fête, j-'ai été ce matin faire mes dévotions à la madone de Saint-Augustin, qui a guéri mon Cencio et sauvé mon frère de la prison, et je lui ai promis de jeûner pendant trois samedis au pain et à l'eau et de rester tout un mois sans jouer au loto.

Le curé était ému de ces preuves d'amour fraternel de Kunziata : il l'encouragea à la vertu et l'engagea à aller tous les dimanches au catéchisme. Les paroles dii bon curé la consolaient, et moi, qui admirais cette tête magnifique, je tachai d'en arrêter les contours par quelques traits de crayon, que je complétai par la suite au pinceau. — Voyez si ce n'fest pas là vraiment un beau type de l'antique physionomie latine?

Edmond, épris à son tour par la pieuse nature de celte enfant, dit, en serrant la main à don Alessandro :

— Je n'eusse jamais cru trouver tant de tendresse sous de si hardis dehors !!..

Il y avait déjà ,plus de vingt jours que, ni don A^essandro ni Garluccio n'avaient eu aucune nouvelle de l'ami Edmond. Garluccio avait été plusieurs fois le chercher à l'atelier de deux sculpteurs où il avait l'habitude d'aller très-souvent : il s'était rendu à son logement ; mais la concierge de la maison lui répondait toujours que M. Edmond n'é'ait pas encore rentré. «

— Savez-vous s'il est hors de Rome ?

—.Je ne saurais vous dire, en vérité. Mais je suppose qu'il est à la chasse avec ses amis, dans ies marais et dans les fourrés d'Ostia ou de Fiumicino ; car une de ces nuits, il nous est rentré fort tard, avec une viiaine grosse veste de cotonnade croisée et un large panialon en toile à torchons, portant sur le côté gauche d'une capeline^à grands bords la plume de coq pendillante. — Faut-il vous le dire, mon cher monsieur ? Depuis quelque temps, je trouve M. Edmond tout changé ! ,— Vous, qui étiez si bien avec lui, vous savez qu'il était toujours luisant -et propre comme un papillon ; qu'il ne sortait que tiré à quatre épingles, parfumé, bichonné et sentant bon comme un bouquet. Il se rasait tous les jours ; il avait de certains petits peignes d'écaillé, pour s'arranger la moustache pendant une bonne demi-heure ; pour fane -sa raie, il passait bien une heure entière devant la glace, se

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pommadant, se lissant les cheveux avec le démêloir, avec le peigne fin, avec la brosse forte, avec la brosse aouce; tournant ses boucles dans ses doigts et les ïaisant passer sous l'oreille : il n'y avait pas de jeune lille pour avoir plus de soins de sa chevelure que M. Edmond!

— Quant à son linge, il n'y avait pas moyen de le contenter; demandez plutôt à Giulia, de la rue du Babouin, qui repasse pour tous les princes qui descendent à l'hôtel de Londres, à l'hôtel de Russie et à Thôtel de Serny : ils ne sont pas faciles à servir, ceux - là, allez. Pourtant, ils ne veulent que Giuha et lui font gagner de bons écus : eh bien ! M. Edmond avait toujours quelque chose à redire : — Ge^ fronces ne sont pas droites ; ces manchettes et ces cols ne sont pas bien empesés ; ces devants de chemise ne sont pas bien lisses ; ce recouvrement des boutonnières n'est pas bien détaché ; vous avez donc fait les petites pinces de ce col avec un manche de charrue?

— La pauvre Giulia s'en allait toute bouleversée. Un beau lour, elle lui jeta les chemises sur la table en lui disant : —Trouvez quelqu'un qui vous serve mieux !— Et elle s'en fut. — Avec son tailleur, c'était une autre rangaine ! — Ceci est trop court ; ceci est trop long : cette coupe n'est plus de mode; cane me prend pas bien la taille ; ça fait des plis ; ça grimace; ça dégueule : je veux les boutons à épi : non, monsieur, ceux-ci doivent être à rézeaux ; ceux-là doivent être bombés : — Le décrolleur, qui a sa sellette ici près, recevait infailliblement son galop quotidien : — Bêle ! qui t'a donc appris à cirer de la sorte ? Comment oses-tu me présenter de pareilles bottes? Va décrotter les souliers ferrés des gros paysans tes pareils.

— Le pauvre diable s'excusait en disant : — Mais monsieur, voyez! vos boites reluiseut comme des glaces : il y a tant de cire, tant de noir d'ivoire, tant d'huile de poisson, tant de sucre; j'ai frotté avec trois brosses et deux vergettes.

— Eh bien! cher monsieur, continua l'intarissab/e hô-

LES ^OLPÇONS. H\

tesse, un homme aussi délicat, aussi difficile comme était M. Edmond, est devenu rustique el grossier comme un portefaix de Ripagrande. Je l'ai vu, la nuit dont je vous parle, où il nous est arrivé en pourpoint de cotonnade; il portait une chemise d'étoupe écrue; ses clieveux étaient emmêlés comme un époussetoir et rasés par-derrière, comme les portent les charretiers du faubourg Saint- Ange; il portait une ceinture en filet bleu autour des reins; vous Toussiez pris pour uu'pêcheur de grenouilles de Porta-Angelica. — En voulez-vous davantage? Je vous avertis que je ne crois pas à ça, entendez-vous? Mais Paoïa, la blanchisseuse de l'auberge, m'a dit l'autre jour qu'elle l'avait vu à la Longaretta, au coin de la ruelle de la Luce, planté tout droit devant un panier de grenouilles et de petites écrevisses de mer, qu'il vendait aux Trastevérines. — Que le diantre te croie! je dis à Paola; et Paola de jurer que c'était bien lui, et que, s'étant mise à le regarder fixement, il avait baissé les yeux et détourné la tête. Maintenant, monsieur, jugez en! Quant à moi, je dis qu'il est devenu tout à fait fou 1

— Et il ne revient jamais dans son appartement ? 11 doit y avoir toutes ses affaires ?

— Toutes! Et quelles atraires! Quel beau linge de Hollande! quels beaux habits superflus! Des cristaux de Bohême! de la vaisselle d'or et d argeni!... Je vous affirme que pour riche, il l'est grandement !

Carluccio salua la verbeuse ménagère d'Edmond et courut tout abasourdi à la recherche de don Alessandro pour ui dire :

— J'en ai appris de belles sur le compte de notre

Et, lui racontant tout ce qu'on venait de lui dire, il ajouta.

— Vous le voyez, don Âlessam'ro, ce sont là des choses incroyables, mirobolantes, pynmidales et archisuperlifi' coquencieusement skohnosophes, comme disent les artistes parisiens!

— Pour ce qui est de cela, répondit le Mansionario, qu'y trouvez- vous donc de si merveilleux? Il nous arrive assez souvent, à Rome, venant des quatre points cardinaux, de si étranges cervelles, des originaux qui font des extravagances de l'autre monde. Bah! ajoutons Edmond à cette grande liste. Pour imiter les hauts faits de la jeunesse de Georges IV, ce gentleman peut bien se donner* le plaisir d'aller s'encanailler avec la plébaille, dans les tavernes de nos faubourgs.

Don Alessandro était à mille lieues de la véritable cause de cette excentrique folie ; il continua à dire au peintre :

— Mais toi, qui étais si familièrement hé avec lui, ne t'es-tu jamais aperçu de quelque nouvelle fantaisie d'Edmond? Je ne trouve pas naturel que l'homme donne tout à coup dans une grande extravagance sans avoir au préalable donné quelques indices d'altération; car enfin, à tout prendre, Edmond n'avait pas trop l'air d'être fou.

— Voyons, répondit Garluccio, maintenant que j'y pense, il me- semble que, depuis quelque temps, il était devenu plus taciturne que de coutume. En entrant à l'atelier, il me saluait à peine; puis il se mettait à passer la revue des portraits et des croquis qui garnissaient les murailles ; il se. plantait devant celui de la Trasteverina» que j'ai copiée, en octobre dernier, dans un jardin de Piscinula. H prenait quelquefois un tabouret et s'asseyait devant ce portrait des heures entières durant, sans souffler mot et sans faire un mouvement. Pendant ce temps, je travaillais, je causais avec les amis qui survenaient; lui, cloué sur son tabouret, ne bougeait pas plus qu'un sphynx et ne parlait pas davaiitage. Un jour, Gianni, le Napolitain, arjive. Vous savez, don Alessandro, qu'il esL gai à déri'ler les morts. Voyant Edmond plongé dans son extase, Gianni, qui en devine la cau>o, s'écrie, en se tournant vers moi, pour vexer l'autre :

— Eh! Garluccio! quelle drôle de caboche a^-tu profilée

là? quel étrange petit nez! et ce trou au menton... on dirait celui d'un dévidoir à coton!...

— Tu en as menti! s'écrie Edmond, en s' fiançant furieux de dessus son tripode comme un serpent foulé aux pieds, et s'en allant sans saluer personne.

Gianni resta tout ébahi à celte étrange sortie; puis, se tournant vers moi avec son air narq" Gisement bonhomme :

— Il est fou à lier, le pauvre gentleman, reprit-il; et j'en suis vraiment désolé, ajouta-t-il en riant, car, tout protestant qu'il tienne à être, c'est un bon diable. On m'a dit que le soir, chez quelques-uns de ses amis, il joue gros jeu au pharaon, et qu'il y perd de belles poignées d'or. Voilà pourquoi sans doute on l'a vu quelquefois errer, comme un Mathieu Laensberg, les youx aux étoiles, par les rues de Rome ; de façon que, surtout depuis quelque temps, on le prend pour un fou.

— Tu m'en diras tant! s'écria don Alessandro. Quoi de moins étonnant que de lui voir prendre en grippe le ciel de Rome, s'il y est malheureux au pharaon?

— Mais sou hôtesse m'a pourtant dit qu'il garde toujours son logement, qui est parfaitement meublé, et dont toutes les armoires, les commodes, les tiroirs, les placards et les secrétaires sont remplis de richesses !

— Mais tu m'as dit que la misère l'a réduit à se faire pêcheur de grenouilles...

— Allons donc ! ce sont des bêtises; Paola la blanchisseuse avait bu Dieu sait combien de petits verres de rum et d'eau-de-vie : elle'en avale assez, la brave femme! Ses yeux troubles lui ont fait voir Edmond dans un goujat de la Longaretta. Y pensez-vous? Je crois que la digne ivrognesse ne voit pas toujours les pierres du lavoir et qu'elle y noie les chemises de ses pratiques, qu'elle accuse ensuite le vent d'avoir enlevé de dessus les cordes du se* choir, pour les entraîner dans les jardins des voisins.

Pendant que les deux amis causaient ainsi, Gianni en-

tra en caressant son énorme moustache et sa longue barbiche.

— Don Alessandro, dit-il, c'est justement à vous que j'en ai; j'ai à vous apprendre la plus ébouriffante, la plus pharamineuse, la plus exorbitante de toutes les nouvelles; une nouvelle, savez- vous! plus grosse et plus ventrue que la coupole de Saint-Pierre!

— Accouche donc, mauvais plaisant! tu as toujours quelque nouvelle calambredaine, et tu vas vouloir nous planter une de tes carottes, qui sont de taille à ne pas pouvoir entrer dans le Golysée !

— Quant à des carottes, celle-ci pourra compter dans la botte, je vous en réponds ; écoutez plutôt : Hier soir, je me promenais sur le très- tard,' à Ripa-Grande, longeant Saint-Michel, en compagnie de Nicolelto le Calabrais, qui, ayant à peindre un beau clair de lune pour un tableau représentant l'Herminie du Tasse, voulait étudier les beaux jeux dombre et de lumière sur le Tibre et sur le mont Avenlin. Nous nous arrêtâmes longtemps à examiner les scintillements des eaux sous les moulins; les battements de Ponterotto, le lent brandillement des màtereaux des grandes tartanes et des felouques ; le déploiement des pavillons; la réfraction des rayons nocturnes dans les cordages des mâtures, les jets de lumière argentée et les sombres profondeurs de la roche de l'Aventin : les ombres des antiques murailles et la fuite noirâtre des lauriers qui flanquent la longue avenue des jardins du prieuré des chevaliers de Malte. La variété de ces scènes nocturnes, la beauté de ces perspectives, les reflets tremblottants des eaux courantes, le silence qui nous enveloppait, l'épais brouillard qui s'étendait sur la caverne de Gacus, nous avaient plongés dans une sorte de doux ravissement.

Mais le retentissement douze fois répété de la tour du Gapitole qui sonnait l'heure de minuit, vint nous réveiller. Prenant le Calabrais par le bras :

— Ami, lui dis-je , il est bien tard : tu as entendu le re/??c de minuit; allons-nous-en.

Nous nous acheminâmes pas à pas vers la grille de la douane, et, tournant vers Suinle-Cécile, nous entilâmes la petite rue Anicia, avançant vers l'arc des Ptolémées. Comme nous étions sous la voûte, je vis une sale taverne encore ouverte, avec des gens assis devant une grosse table de noyer. — Que voulez-vous? il me prend fantaisie de boire un verre de ce vin que je voyais rayonner, dans les fiasques, comme de l'or fondu, à la clarté de la lampe. Nous entrons.

— Holà ! beau garçon! deux feuillettes à six.

— Voilà!...

Nous nous asseyons sur un banc : posant mes deux coudes sur la table, je regarde à la ronde...

— C'est bien : tu as bu et tu l'as trouvé bon! interrompit don Alessandro impatienté. Que le diantre soit! Finisen donc une bonne fois!...

— La paix! la paix! don Alessandro de mon âme! reprit Gianni, Un tantinet de cette patience que vous prêchez si bien à San Giacomo aux blanchisseuses de Scossacavalli! — Je regarde donc à la ronde, en cercle, si vous j'aimez mieux, autour de moi; je me trouve à six marches sous terre, dans un antre enfumé, sale et crasseux, sur un sol de boue durcie et raboteuse, où se dandinaient trois tables couleur chocolat à l'eau. La porte qui ouvre sur la cuisine est surmontée d'une Mater pietatis avec sa petite lampe allumée et fichée dans une planchette à rebords, recouverte d'une petite nappe à franges qui fut blanche un jour peut-être, mais que la fumée épaisse et grasse sortant des poêles à frire avait rendue jaune-brun foncé. On voyait, collés aux murailles avec de la mie de pain mâchée, un Meo Patacca jouant du rebec, une danse échevelée exécutée par huit jeunes filles; une rixe de charretiers qui se lardent à coups de stylet, une mêlée de coureuses, tous profils à l'eau-forte, de PinelU...

86 lI'MnND.

— Gianni ! As-tu juré de nous faire mourir d'impatience, avec tes longueurs?.... — Allons au fait, pour l'amour de Dieu !

— Au fait soit, donc. — Les gens qui mangeaient, attablés en face de nous, étaient au nombre de quatre. Des figures, mes maîtres, qu'on ne rencontre pas la nuit sur son chemin sans leur jeter sa bourse et leur dire : ^lerci ! — Ils semblaient avoir rôdé en Trastevère avec une mandoline à sérénades, car le plus jeune avait posé l'instrument sur la table, à son côlé. Ils avalaient une soupe de tripes de veau, et avaient devant eux un dindon rôti ; trois d'entr'eux dévoraient avec une véritable fureur de chiens alTamés ; le quatrième, au contraire, mâchonnait du bout des uents, d'un air tout di'goûté; pendant que le trio parlait la bouche pleine,avec un grognement de cochons tout-à-fait gracieux, l'autre se taisait, s'amusait à faire des boulettes avec de la mie de pain et comptait de l'œil les [outres du plafond.

Je leur tournais le dos, et xXicolas, qui leur faisait vis-àvis, les regardait avec une grande attention et riait sous cape en voyant ces trois gars tordre et avaler avec une habileté au-dessus de tout éloge. Après avoir fait disparaître jusqu'au dernier os et à la dernière miette, ces intrépides s'attaquèrent aux fiasques, qui n'étaient pas encore vides, avec une émulalion des plus louables, et, n'ayant plus rien à mâcher, les mots commencèrent a sortir de leur bouche un peu plus intelligibles. L'un d'eux disait :

— Cecco, tu avais beau gratter ta mandoline, nous avions beau nous égosiller à chanter notre joli duo, la voleuse n'a pas daigné nous montrer ni le bout de son pied au seuil de sa porte, ni celui de son nez à la croisée!... Et nous y avons, pourtant, abordé par tous les bouts : par la rue Anicia, par l'arc des Plolémées, par la rue Bonosa, par celle du Merangolo, par les ruelles du Drago, de la Luce, du Piede et de ialorretta; en somme.

par tous les carrefours venant du pont aux Quatre Bouts, jusqu'au delà de Saint-Ghrysogone; tu jouais tout le long du chemin, et bien des jeunes filles se sont montrées, mais celle que voulait compère Peppe, il nous dit qu'il n'en a pas vu même l'ombre! C'est une beauté qu'il a tout bonnement rêvée, ou bien cette beauté-là est ticelée et cachetée sous mille enveloppes et sous cinq mille cachets de cire d'Espagne, et il tes défendu de l'admirer! — Voyons, compère Peppe, vous nous dites qu'elle est vivante, qu'elle habite le Trastevere, et qu'elle doit être paroissienne de Santa-Maria délia Luce? Vous ajoutez qu'elle est aimée par un individu que son frère, à elle, a blessé? Elle a changé de demeure, ou vous l'avez rêvé... et tenez, vous rêvez encore à l'heure qu'il est...

A ces mots, compère Peppe se leva comme un trait, frappa la table de son poing fermé, et dit, en poussant une espèce de rugissement :

— Elle est vivante! je ne rêve pas et tu n'es qu'un fainéant qui ne veut pas la trouver.

Crachant, avec un juron, à la face de cet homme, le compère Peppe appela l'aubergiste, jeta sur la table une demi-grégorine, et, sans attendre son reste, il sortit fièrement de la taverne en tirant la porte après lui, de façon à démolir tout l'établissement.

Au premier son de cette voix, je m'étais retourné promptement; faites le signe de la croix, don Alessandro! j'avais reconnu notre Edmond, déguisé en Tra^teverin.

— Dis donc que tu as cru le reconnaître, répondit le prêtre; dis : — Je l'ai pris pour Edmond, ce Trasteverin ressemblait à Edmond ; — autrement, je te prendrai pour un rêvasseur, comme Paola la blanchisseuse, qui jurait sur sa tête, — sans cervelle, — qu'Edmond s'était fait pêcheur de grenouilles...

— Il n'y a pas de Paola qui tienne, c'était Edmond : je l'ai parfaitement vu et reconnu à l'œuvre, comme vous allez le voir :

A peine avait-il quitté la taverne que le brigand au visage duquel il avait craché, devenant de toutes les couleurs, se mit à beugler à son tour :

— Ah! le pendu! Moi, un feignant'}... Un crachat à moi?... Ah! corps!... ah! sang!... ajouta-t-il en s'essuyant le museau à la hâte avec sa manche, qu'un accidente me prenne si je ne lui aplatis pas le grouin comme on aplatit un morceau de morue !

— Maestro Menico, lui dirent flegmatiquement les deux autres sans bouger de plaqe, tiens- toi tranquille et avale ce verre de vin ; nous allons licher cette demi-grégorine un peu propremcTit. — Ohé! l'hôtel apporte-nous trois autres fiasques!

— Gardez-moi ma part, reprit Menico; je vais lui donner son compte et je reviens !

Nous avions bu et payé nos feuillettes; voyant sortir ce vilain homme, nous le suivîmes. J'avais à la main un gourdin noueux, gros comme une massue; Nicolas portait une petite cravache anglaise en cuir, qui avait une âme en fer, terminée par un marteau d'acier à deux branches, qui laissait une bonne empreinte où il frappait, je vous jure ! Nous prîmes par la ruelle qui mène à la place Anicia, et nous vîmes mastro Peppe qui tournait le coin de la rue des Genovesi, et mastro Menico, qui courait sur lui au pas gymnastique et les poings fermés. Dès que le premier eut entendu la marche précipitée de son antagoniste, il fit volte-face, prompt comme un chevreuil, et, se mettant en arrêt, le pied droit en avant et le corps rejeté sur la hanche gauche, il l'attendit de pied ferme; le voyant à trois pas de lui, il lui cria :

— Que me veux-tu?...

Menico arrive lête baissée et s'élance pour l'investir; mais Edmond, — c'était bien Edmond, à la taille, aux traits, à l'accent, au sou de voix, — Edmond se jette de côté et lui assène un coup de poing qui retentit, ma foi, jusqu'à la Madone dell' Orto. Menico en lance un à son

LES SOL'PÇOKS. "80

tour; mais Edmond, faisant un moulinet prestigieux, étourdissant, évitait et parait lous les coups de son adversaire. L'atTaire était chaude, allez! Menico administrait des coups de poing d'un bon kilogramme; l'autre paraît, et, tout en parant, décochait des gourmades à défoncer une courtine de place forte, et il en pleuvait si dru, que Menico en eut bientôt reçu une double détrempe des mieux conditionnées.

Menico était grand et vigoureux, mais il ne put jamais parvenir à frapper en plein cette sardine d'Edmond, qui glissait de côté, et dont l'éblouissant moulinet ne laissait pas pénétrer le moindre coup de l'adversaire jusqu'à sa personne. Enfin, soufllant comme un phoque, Menico, se laissant tomber sur E'dmond, tâcha de le terrasser sous le poids de sa lourde masse; mais l'autre, le voyant venir, lui lance, en adroit tireur de savate, son pied entre les deux mollets, et, par un prompt croc- en-jambe, le couche sur le dos et lui tombe sur le ventre. — Oh ! don Alessandro du bon Dieu! quel groupe! si vous aviez vu! Edmond lui cloue son genou sur le creux de l'estomac, et la grêle des horions recommence plus épaisse, plus serrée, plus rapide que jamais! — Par saiut Janvier ! quel forgeron que cet endiablé-là ! Le marteau, tombant sur Teuclume, ne fait pas plus de bruit que son poing sur la carcasse du pauvre diabie. Lorsqu'il trouva que ce devait être assez comme cela, notre homme se releva frais et alerte et s'en alla sans se retourner. Edmond seul, le plus terrible des boxeurs, Edmond que j'ai vu plus d'une fois, à villa Borghèse, rosser gentiment ses amis dans leurs gracieux jeux de boxe, Edmond seul, dis-je, pouvait administrer une semblable dégelée à un mauvais drôle, et en sortir si complètement victorieux !

— Mais vous deviez le suivre de loin et voir, dit don Alessandro, s'il rentrait à son logis.

— C'est ce que nous fîmes d'abord ; mais vous allez voir, seigneur. Nous n avious pas fait quatre pas que

quatre hommes de patrouille, — la patrouille arrive toujours quand tout est fini! — voyant ce paquet gémissant qui encombrait la voie publique, s'arrêtent, le cernent.et lui demandent :

— Qui es-tu ?

— Je suismastro Menico, de la rue des Ghiavari.

— Que fais-tu là ?

— Je suis tombé sous les coups de bâton d'un assassin!

— Qui est-ce?

— C'est maestro Peppe...

— Quel maestro Peppe?

— Celui qui donne des sérénades en Longaretta et quia force écus. Je crois qu'il les vole...

— Où est-il allé?

— Par là-bas... que sais-je ! Par là... Peut-être en Piscinula...

Deux de ces hommes prennent la direction indiquée : ils nous rencontrent, et, nous plantant leurs vingt griil'es au collet, ils nous crient :

— Holà! qui êtes-vous? où allez-vous?

— Nous allons à nos affaires, répondis-je.

— Avez-vous rencontré un assassin qui vient de tuer un homme sur la place Anicia ?

— Nous n'avons rencontré aucun assassin. Nous sommes deux peintres qui avons été nous promener au clair de luue pour étudier les effets de lumière qui conviennent à notre art.

— Vous n'avez donc pas vu non plus un pauvre homme étendu sur la place ?

— Nous l'avons très-bien vu ; il n'a eu que ce qu'il a mérité ; il était ivre, probablement • mais c'est lui qui a attaqué un homme du peuple qui passait tout seul, en se jetant sur lui. L'autre s'est; retourné, prompt comme la foudre, et se défendant courageusement, il a frappé sur le museau de son agresseur de manière à lui ôter pour

longtemp?, je pense, l'envie de chercher noise aux passants inoffensifs.

— Ah ! c'est bon, dirent les deux carabiniers en nous lâchant.

Ils rebroussèrent chemin et, rejoignant leurs camarades, ils leur répétèrent sans doute ce que je venais de leur apprendre, car nous les vîmes relever ensemble Menico et, le plaçant au milieu d'eux, l'emmener sans autre cérémoni<3. Curieux de voir la fin de l'odyssée du malheureux, nous les devançâmes vers Ponte-Sisto, nous les vîmes descendre la via Giulia et s'arrêter devant le portail des prisons neuves.

— Grand bien lui fasse ! s'écria don Ale-sandro. Mais en attendant, votre Edmond prétendu vous a échappé et vous avez perdu ses traces ?

— Mes amis, dit alors Carluccio en se frottant le front, cette affaire n'est pas plaisante. — Je me souviens que le jour où nous parlions des ottobrate, j'en vins à vous raconter ma rencontre en Pisciuula avec la fille du maraîcher, qui, vous devez vous le rappeler, pour sauver son frère, s'était privée du plaisir du jeudi ; je me souviens aussi que quelques jours après, Edmond, tout pensif, m'adressa mille questions sur cette jeune fille : qui estelle? où demeure-t-elle? ... Moi, qui ne la conuaissais nullement, je lui répondis que je n'en savais rien, et que j'en avais pris le croquis tout simplement parce qu'elle avait la physionomie latine et que c'était un type tenant le milieu entre la majesté et la venusté, ayant un air, un galbe, une grâce, plutôt appartenant au beau idéal qu'au beau vulgaire, et parce que ce visage faisait mon alTaire pour une Virginie romaine dont je voulais faire le tableau ; mais je ne m'en étais pas autrement occupé.

— Tâche de savoir, Carluccio, reprit don Alessandro, auprès du Père-Curé de Santa-Maria délia Luce, quelle est cette fille : si elle est honnête; si elie est tisseuse ouourdis&euse \ si elie doit épouser bientôt le jeune homme

que son frère a blessé ; quelle est sa famille. Tu connais les Trastevérins: ils sont bons, généreux tant que tu voudras, mais ils sont colères et prompts à lever la maio. — Si Edmond a eu l'étrange fantaisie de poursuivre la jeune fille, il court la chance d'avoir plus d'une boutonnière entre deux côtes, et il sera bien houreux s'il n'en revient pas la tête fendue. Mais est-ce possible qu'il ait eu la folle pensée de se déguiser en Trastevérin pour apercevoir la donzelle ? Je dis : l'apercevoir... et de loin, encore ; car pour lui parler, il aura beau faire, il n'y arrivera point; dabord, parce que la plupart des jeunes filles de Trastevere ont bien Tair hardi et déluré, mais elles sont si fières de leur honnêteté que, ~ cela soit dit à la gloire du peuple romain, — il faut se tenir à une distance respectueuse ; ensuite, si celle-là a son fiancé, essayez donc d'aller sous sa fenêtre ou de rôder autour de sa porte, et jious verrons voir ! Enfin, s'il parvenait à lui parler, on reconnaîtrait au iiremier mot son accent étranger : on lui ferait un charivari d'enfer ; les polissons et les petites filles lui jetteraient au nez un nuage de pelures d'oranges. Si l'on découvrait que c'est un genlilhomme, un paîno déguisé, — comme disent les Trastevérins, — on le porterait en triomphe, sur un brancard, tout le long de la Longaretta, et, au-delà du pont des quattro capl, on lui donnerait la fessée pour cacheter sa promesse de ne jamais remettre les pieds en Trastevere. Serait-il le premier auquel cela soit arrivé? Demandez-le à plusieurs étrangers qui se sont avisés d'aller faire les jolis cœurs rue de la Luce et sous l'arcade de la î>unziata, comme s'ils étaient sur le Corso ou place d'Espagne. Je vous donne ma parole qu'ils n'y sont pas revenus la deuxième fois \ ils ont eu bien assez de la première....

Ces raisonnnements de don Alessandro étaient fort justos, pleins de bon sens et de vérité. Mais tout vieux et expérimenté qu'il était à l'égard des caprices humains, don Alessaudro faisait des calculs auxauels l'addition ne

LES SOUPÇOÎ^S. 93

répondait guère, parce qu'il manquait plus d'un article au Doit ou à V Avoir. — Le fait est qu'Edmond, pour sa Trasteverina inconnue, se jeta pieds joints dans un dédale d'où je ne vous promets pas de le voir se tirer à bon marché.

Lorsque le peintre Carluccio avait raconté Thistoire de cette bonne Nunziatina en disant comme quoi elle se tenait triste et seule dans un coin reculé du jardin potager, tandis que ses compa^mes dansaient et chantaient au son des cymbales, Edmond en eut pitié et sentit naître dans son âme, pour cette (ille, un sentiment d'affection et de respect. Il admira cet acte généreux d'amour fraternel ; il eût voulu, lui aussi, avoir une sœur qui l'aimât autant ; il lui sembla qu'un cœur comme celui-là devait être noble, élevé, capable des plus belles, des plus vertueuses actions. 11 pénétrait souvent dans ce jardin par la pensée, au milieu de ce buisson de romarin dans lequel la belle enfant était assise, le coude sur le genou, le menton dans la main, les yeux tournés vers la terre, triste, pensive, laissant tomber sur son sein une larme silencieuse. Il eût voulu l'essuyer, cette larme, et dire à la pauvre désolée :

— Ta tristesse est plus enviable que la joie, puisqu'elle part d'une bonne conscience qui sait qu'elle vient de faire une belle et noble action. — Tu n'as pas été t'amuser avec tes compagnes ; tu ne t es pas rendue au sein des champêtres plaisirs ; tu n'as pas fait montre de ta superbe chevelure couronnée de fleurs, de tes beaux atours, de tes joyaux ; tu n'as pa? frappé sur tes cymbales ; tu n'as pas conduit la danse sur le pré ; mais tu as empêché ton frère d'aller en prison ; tu as tiré de peine tes parents ; tu as amené ton fiancé à pardonner ta douce nature a ramené vers toi lamie que roifense de to;i frère t'avait fait perdre ; tu t'es tournée vers Dieu, et Dieu t'a donné une consolation que tes compagnes, dans les plaisirs do la fête, ne goûteront pas. — Jouis, ô bénie, jouis de ton triomphe !

î)4 EDMOND.

Edmond s'enivrait de ces douces chimères, où il trouvait un mélange d'admiration, de tendresse et de placide affection qui l'absorbait tout entier. Edmond était mondain, était poëte : c'était un grand liseur de livres d'imagination, brûlants, animés, qui entraînent le cœur vers les passions violentes , vers les entreprises audacieuses, téméraires, exorbitantes ; il était bon au fond, mais lorsque la bonté du cœur n'est pas dirigée par la modération, elle passe souvent d'une douce affection à une mélancolie profonde, à des agitations pleines d'orages, à des partis fous et dangereux. Le lendemain du jour où le peintre avait parlé de Nunziatina, Edmond revint à l'atelier de Charles, et, après avoir parlé de choses indifférentes, il lui dit tout-à-coup :

— Montre-moi le portrait de ta Trasteverina.

— Appelle-le le croquis : en rentrant je l'ai badigeonné en quatre coups de pinceau ; les traits y sont : vois le beau front ouvert, candide, entouré de cette chevelure noire comme l'aile du corbeau ; les deux boucles et ces petites tresses sont celles de la Niobé. C'est une tête grecque aux lignes du type latin, qui est plus mâle et plus accentué que les traits hellènes. N'y vois-tu pas l'air de cette femme qui domine dans la Transfiguration de Raphaël ?

— C'est bien; mais ta tête réunit la beauté du dessin et un sentiment de fierté pudique, un je ne sais quoi d'esprit élevé, d'affections douces et pures, d'àine forte, candide et sincère qui ravit.

— Eh ! tu es philosophe et tu lis ce que je n'ai pas écrit ! Toutefois, c'est là une tête romaine d'une beauté peu commune : je l'ai croquée avec plaisir.

La conversation on re?ta là ; mais un tumulte nouveau se réveilla dans Tâme d'Edmond qui perdit son repos. Une autre fois il demanda d'un air nonchalant :

— Vraiment, tu ne sais pas qui elle est, où elle demeure, comment on la nomme ?

— Ma foi, non, répondit Carluccio. Léonard de Vinci entrait place du Marché, voyait un protil qui lui allait, le croquait et suivait son chemin.

Edmond ne dit rien et garda le secret de ses pensées. 11 quitta l'atelier pour courir à Trastevere, espérant la rencontrer et la reconnaître. Ce fut d'aburd une curiosité capricieuse; puis cela devint une passion cruelle qui avait troublé son esprit et qui avait fait naitre les déterminations les plus étranges.

Rome toute entière assistait, il y a quelques mois, au plus merveilleux spectacle de force, d'énergie, d'audace et de courageux sang-lroid qu'il ait été donné de voir, peut-être, dans les temps antiques et dans les temps modernes. — Un Français, M. Charles, y arriva un beau jour avec une grande ménagerie de bêtes féroces, au nombre desquelles se trouvaient : un ours blanc, un jaguar ou tigre du Brésil, une panthère, un léopard, le plus beau tigre du Bengale qu'on ait jamais vu, cinq lions de l'Atlas à longue et épaisse crinière, deux lionnes et huit hyènes du Gap de Bonne-Espérance.

Charles, le dompteur d'animaux , est un grand bel homme, aux traits fortement accusés^ à la physionomie franche et fière ; son œil est noir, brillant et impérieux ; sa voix est ferme et sonore ; ses formes sont belles, ro-

9fi EDMOND.

bustes, élancées et vigoureuses. Le pouvoir de son regard, de son geste et de sa voix était iuimense sur ces bêtes effrayantes et terribles, si immense que, leur faisant oublier leur féroce nature, il les lui rendait caressantes et soumises comme de petits chiens de salon. On allait en foule voir cet homme audacieux entrer dans chaque loge et s'y faire obéir par ces êtres indomptables et cruels ; les cœurs battaient avec trépidation dans toutes les poitrines lorsqu'on voyait Charles dans ses terribles tête-à-tête ; plus d'un visage se décolorait, bien des genoux tremblaient et se dérobaient sous les assistants épouvantés.

Charles entre d'abord dans la cage du tigre. Cet animal si cruel tourne rapidement autour de ses barreaux, lançant de terribles regards, flairant, semblant boire par les narines l'haleine des assistants ; il ouvre souvent la gueule et laisse apparaître celte etiroyable rangée de dents et cette langue flamboyante. Charles, avant d'entrer dans le repaire, entrebaille la porte et observe les dispositions du féroce locataire : s'il le voit tranquille il attend, pour lui faire sa visite, que dans sa promenade le tigre vienne à sa rencontre ; alors, en bras de chemise, l'homme entre d'un pas ferme et assuré, tenant en main un longue épée enfermée dans son flexible fourreau. Il lui plante en face son regard fixe et brillant et lui crie d'un ton bref et impérieux :

— Eh ! bien !... Ici .'... Viens ici (1)1...

Le tigre s'arrête et pousse un cri de peur. — Alors Charles le frappe doucement sur la tête, le gratte derrière l'oreille et lui caresse le dos. Le tigre le regarde et pousse de petits cris joyeux ; Charles lui ordonne :

— A terre !

Et la bêle se couche. L'homme la palpe, la caresse ;

(1 Les mot- l>Ion"ncé^ par Charles, le sont en français, dit l'auteur; uoub les iuipiinioas eu caractères ilaliiiues. (i^ truUUcluur.).

LE rÊr.HtUR DE GRENOUILLES. 97

puis il lui pose un pied sur la tête et l'autre sur le flanc en la regardant très- attentivement. Il s'éloigne un instant et lui commande de se relever. Le t^re se secoue, saute sur ses pieds et regarde. Charles ^saisit les mâchoires et lui ouvre la gueule toute grande; le tigre hurle furieusement. Le maître lui crie alors sur la tête :

■— Couche-toi là ! ♦»

Le tigre fait un tour pour se çoyclier en rond ; Charles saisit l'instant, fait deux pi» en arrière en le regardant et, d'un bond, il sort (]e la cage. Les assistants, soulagés, applaudissent à tout rompre.

La cage du plus beau et du plus grand des cinq lions est voisine de celle d'où Charles vient de sortir. Le dompteur y entre d'un pas pressé, appelle le lion par son nom, lui saisit la crinière et le secoue. Le roi des animaux le regarde les yeux embrasés, rugit fièrement et se pose sur son train de derrière, comme s'il voulait dire : Il n'y a que cette main-là qui puisse se permettre une pareille familiarité ! — Charles, de sa main libre, lui saisit la mâchoire inférieure, lui ouvre la bouche et introduit sa tête dans cette épouvilutabie caverne I — Il fait, ensuite, coucher le lion de toute sa longueur et il monte dessus \i'animal superbe ne bouge pas et ne semble point courroucé. Alors Charles le relève, le caresse, le salue et s'en va. Le lion le regarde faire d'un œil cakue et solennel.

Nous avons vu de semblables merveilles exécutées par d'autres dompteurs qui entraient chez le tigre, chez le lion, chez la panthère; mais tout cela, ainsi que ce que nous venons de décrire, n'est absolument rien en comparaison du spectacle terrible que l'intrépide Français donna à Rome étonnée.

Au milieu, au centre de cette ménagerie, il y avait une grande chambre garnie de barreaux de fer, qui servait de demeure à l'éléphant, qui, ce jour-là, fut mis à ia porte et casé ailleurs. Quatre hyènes, s'éîançant à la fois par quatre petites portes, prirent possession de la chambre

eii poussant d'affreux rugissements et en se livrant une Scrtî^lante bataille. La hyène est la bellue la plus cruelle, la plus odieusQUa plus furieuse, la plus implacable ennemite de rhomcj^'^ plus altérée du sang dont elle s'enivre : c'fcsl^ sans cofitredit, la plus féroce des bêtes féroces! — Elle déphire les hommes vivants et les cadavres sans la moindrè^ilié : dans les sombres et immenses forêts, dans les déserts *arvl^s et sablonneux de l'Afrique, la hyène sent de très-lom r<5fleur de la chair humaine : elle accourt, avide de carnage; éilp rugit, elle aboie et les rudes poils de son échine se dressent et ondulent comme une bande innombrable de serpents venimeux.

A peine entrées dans cette lice, les quatre hyènes se jetèrent donc les unes sur les autres avec des regards féroces et des gueules sanglantes ; tout à coup, l'intrépide Charles s'élance au milieu d'elles, les menaçant à grands cris et faisant claquer dans les airs un long fouet. Aussitôt, ces quatre furies s'arrêtent craintives, se séparent et vont se rencogner dans les quatre angles de la pièce pendant que M. Charles, les grondant et les foudroyant du regard, les tient en arrêt. — 11 tire un morceau de sucre de sa poche, les appelle, l'une après l'autre, par leur nom; et la hyène appelée s'approche pour avoir le morceau de sucre : — les hyèues sont très-gourmandes de sucre I — Il lève la main contre les barreaux ; la bête saute, attrappe le sucre et veut se sauver; mais Charles se précipite à sa gueule, l'ouvre de force, y plonge le bras et reprend le sucre. La bellue pousse un cri épouvantable et ne s'apaise que lorsqu'il le lui rend : Charles prend le sucre entre ses lèvres et appelle la hyène : celle-ci se lève, lui pose une patte sur la poitrine, l'autre sur l'épaule et tend son mutile affreux vers la bouche du maître, à la grande terreur de l'assistance abasourdie !

Ce n'est pas tout encore! — M. Charles approche une table, y pose à côté un tabouret ; il va vers un petit guichet et prend des mains d'un domestique qui oie à peiae

avancer la moitié de son bras, uq grand vase rempli de chair crue, coupée par tranches, qu'il pose sur la table devant laquelle il s'assied. Les hyènes accourent, deux de chaque côté et, frémissantes de gloutonnerie, elles se démènent, aboient et s'élancent vers cette nourriture qu'elles dévorent du regard. Le maître crie, menace, mais ces monstres rebelles, oubliant toute crainte, toute retenue, ouvrent leurs gueules écumantes et, les yeux flamboyants s'apprêtent à tout dévorer. Alors, il jette une tranche à la plus rapprochée ; une autre saisit la tranche par l'autre bout et la dispute avec fureur au premier possesseur. Une troisième, voleuse autant que gourmande, saute sur la table, plonge son museau dans le vase, enlève un gros lopin, mais les trois autres se jettent sur elle pour le lui arracher de la gueule, et en un clin d'oeil tout a disparu !

M. Charles ouvre une porte ; un léopard agile et léger vole au milieu des hyènes, faisant des bonds prodigieux ; mais au moment où il est le plus animé, Théroïque dompteur l'arrête, au milieu de son élan, d'un seul regard foudroyant et lui crie :

— A la niche !

La plus bondissante des bêtes fauves saute, à ces mots, sur une escabelle très-élevée où elle reste immobile et comme pétrifiée ; une autre porte s'ouvre, et une lionne s'avance d'un pas majestueux; à sa vue, les hyènes rentrent dans leurs quatre coins, tremblantes devant leur souveraine. Charles va à sa rencontre, la palpe, la fait se coucher, se couche à côté d'elle, s'en fait un oreiller pour sa tête; prend une de ses pattes griffues et s'en entoure le cou; puis, il étend sa main et lui gratte le front. La lionne n'ose pas respirer, tant est grande la puissance que cet homme exerce sur elle! — Il la fait se relever et lui ordonne d'aller se poser tranquillement sur une escabelle, vis-à-vis celle où le léopard se tient immoDile. La lionne obéit, croise ses pattes, rejoloie sa

100 Er>MO>'D.

queue contre ses flancs et regarde les assistants avec dignité, comme les deux lionnes égyptiennes de basalte qui posent sur les fontaines de la pente capitoline.

Vous admirez cet homme, au milieu de ces bêtes féroces qu'il dompte sous les foudres de son terrible regard ; mais M. Charles ouvre un guichet : un Uon s'avance gravement, secoue sa longue crinière, rugit et s'arrête au miheu de la lice. — Charles fait claquer son fouet ; appelle d'une voix profonde tous les autres animaux et les mettons en mouvement : il est au centre d'eux tous : les lions et les hyènes courent, sautent une barrière, le serrent, le pressent, l'enveloppent avec un effroyable mélange de souffles et de sons étoufl'és :

— Halte!!!

A ce seul mot, tout s'arrête : le lion reprend le premier le chemin de sa cage; la lionne le suit : les hyènes rentrent dans leurs tanières, chacune par son guichet ; la place est libre : le léopard n'a fait qu'un saut jusque chez lui ; l'homme victorieux reste seul et impassible maître du terrain !

La constance, la patience et l'industrie d'uue volonté ferme et tenace savent toujours vaincre les plus rudes obstacles de la nature. Rien ne résiste à l'homme qui veut, si ce n'est fhoinme lui-même. — Celui qui parvient à changer les bêles féroces en agneaux, n'est pas, la plupart du temps, capable de dompter la plus petite de ses passions qui est pourtant, tout d'abord, douce et calme; mais qui, non combattue, devient féroce et sauvage, résistant indomptable à tous les efforts humains. — Y a-til, en effet, d'affection plus douce et plus noble que la compassion? Eh bien, laissez-lui la bride sur le cou; elle devient une tendresse qui touche à l'amour; et l'amour, pénétrant ainsi dans le cœur d'un homme, le pousse souvent si loin, que la raison fait place à la folie qui, de degré en degré, dégénère en fuieur.

Telle fut rhistoire d'Edmond à l'égard de la ieune ïras-

LE PÊGlli.UU LE GKLNOL'ILLES. tOJ

tevérine. Douce et pure compassion d'abord, pour la tristesse de la g^^néreuse enfant privée du plaisir qu'elle se promettait depuis si longtemps et pour la jouissance duquel elle avait fait tant et de si longs sacrifices. — A la compassion succéda bientôt l'admiration pour une aussi belle action : cette admiration était tendre, inspirée qu'elle était au jeune homme par l'image d'une jeune et très-jolie fille ! mais cette tendresse était encore vertueuse. — Ici commence le dangereux empire de l'imagination qui anime, colore, augmente, enflamme ces atfections successives ; le cœur est entrainé sans s'en douter vers l'amour qui le prend si bien dans ses liens, que notre héros ne sait plus s'en défaire ; il s'y démène si bien qu'ils se rer-serrent autour de lui, le pressent, s'apesantissent et deviennent de lourdes chaînes de fer!

Oh ! rimagination, si bien nommée la folle du logis! la voilà à l' œuvre, la fougueuse débrid;''e!.... La voilà galopant dans les régions de la tête et du cœur; tout y est bouleversé, tout y change de face. L'œil de l'esprit ne perçoit plus la lumière sereine et naturelle : elle revêt toutes les teintes que l'imagination lui donne : ce peintrelà sait rendre lumineuses les ténèbres les plus profondes et a le talent d'obscurcir la plus pure, la plus vive lumière. C'est ainsi que le malheureux, dominé par l'imagination, se peint le suicide, cette lâche et abominable action, de couleurs douces et rosées, et s'en fait une action noble et sublime ; il se tue lâchement et il se prend, en mourant, pour un grand et héroïque triomphateur de la vie l — C'est ainsi que la plus haute, que la plus magnanime action de l'homme, le pardon d'une ofi'ense, est souvent travestie par l'imagination en petitesse, en pauvreté de cœur, en bassesse, en lâcheté ! — Donc, l'homme qui se laisse guider par la folle du logis n'a plus le sens commun, et se croit un grand homme!

Edmond aussi se laissa conduire, par son ima^-ination échautlee, aux pensées les plus fohes qu'une cervelle

humaine puisse créer; et si, dans ces moments-là, on avait pu raisonner avec lui, on l'eût entendu se proclamer un modèle de sagesse ! 11 se fourra si bien dans la tête la résolution de connaître la Trasteverina, qu'il commença par se promener dans ces rues plusieurs fois par jour, pour tâcher de la rencontrer ; il se chagrina grandement de ne pouvoir y parvenir. S'étant, un matin, réveillé plus agité que jamais, il se lève à la hâte, s'habille et s'en va tout droit rue des Giupponari. Cette rue, qui part de Saint-Charles à Catinari et aboutit à Campo dl Fiore, est remplie, des deux côtés, de boutiques de fripiers, tenant toutes sortes d'habillements pour les gens du peuple, depuis les bonnets de laine tricotée des bateliers du Tibre et des portefaix de Ripa, jusqu'aux brodequins de cuir à boucles des cavallari de Maremma, qui sont les deux seules choses qui aient été conservées de l'antique costume latin de ces classes du peuple : le bonnet, en effet, c'est le bonnet phrygien, et les brodequins rappellent les anciens Stinim des Pélasges primitifs, que nous voyons encore peints, dans les vases thyrréniens, sur la tête et aux jambes de ces peuples très-reculés.

Edmond, se disant chargé par quelques amis absents de leur procurer des habillements pour la chasse, entra dans un de ces magasins, se fit essayer une grosse casaque avec des poches à carnassière, et, ayant lorgné une culotte en treillis et un gilet en cotonnade, il acheta toute la défroque. Passant chez une chaussetière, il fit emplette de quatre paires de bas de coton mélangé bleu et blanc ; chez la hngère, à côté, il prit six chemises de chanvre écru, à petits boutons d'os. Entré chez un cordonnier, il quitta ses bottines vernies en peau de Genève, et fourra ses pieds dans une paire de gros et hauts souliers de basane, aux talons garnis d'une triple rangée de gros clous, fit faire du tout un paquet qu'il donna à porter à un enfant jusqu'à son logis, en y ajoutant un chapeau de charretier, qu'il acheta rue des Cappellari. Ga-

LIS PÊCnEUR DE GRENOUILLES. 103

chant ses hardes grossières dans le bas d'une armoire^ i attendit la nuit avec impatience : il s'en couvrit, sortit en cachette, et commença son excursion dans les cabarets de Trastevere, espérant y prendre langue et en venir à ses fins.

Chaque pays a ses usages : ce qui serait étonnant dans une contrée n'est qu'ordinaire et habituel dans l'autre. A Turin, à Rome, à Naples, les cafés sont remplis d'une foule d'hommes qui passent là leur soirée à raisonner, à bavarder, à lire les journaux; vous n'y rencontrerez jamais une femme respectable ; dans les villes de la Vénétie, au contraire, les nobles liâmes et les bourgeoises s'y réunissent avec leurs maris et leurs tilles, et y forment des cercles où les élégantes mettent en montre leurs beaux atours, ni plus ni moins que dans les loges des théâtres. Dans la Vénétie, les honnêtes femmes ne vont pas au cabaret, qui n'est hanté que par les ivrognes et les débauchés; à Piome, les femmes entrent boire, avec leurs maris, leurs frères et leurs enfants, à la taverne, et cela librement, ouvertement, devant tout le monde, qui ne saurait blâmer cet usage populaire. Vous pourrez voir, dans une guinguette romaine, vingt hommes et trente femmes attablés; les mères y mènent leurs jeunes fillettes et jusqu'à leurs poupons au maillot, qui quittent souvent le sein maternel pour sucer une gouttelette de vin; cela dégoûte grandement messieurs les étrangers.

Edmond, qui connaissait les usages romains, pensait trouver l'Annunziata assise à quelque table d'auberge avec sa famille et ses amies. Il y vit bien des femmes et bien des jeunes filles ; il regarda, il observa, il examina; mais le visage qui devait servir de modèle pour la Virginie de Carluccio, il ne le rencontra point ; il en fut grandement contrarié. Partout où il entra ce fut le même insuccès. Des auberges, il passa aux tavernes où l'on vend à boire et à manger; il y trouva beaucoup de goulus, pas mal de gourmandes qui engloutissaient dans une

104 edmon:.

soirée le pain de toute une semaine, et qui, le lendemain envoient leurs petites filles, qui leur demandent du pain, frapper chez les sœurs de San Cosimato, de Santa Ruffina et de Santo Egidio, où on leur donne une soupe et une tranche de pain; et les petits garçons chez les Frères de Saint-François, à Ripa, des Saints-Quarante ou de Saint- Pierre In Montorio, et qui préfèrent quelquefois aller gueuser ou voler des mouchoirs sur le Corso et dans les églises.

Edmond, qui, dans sa folie, avait encore assez de bon sens pour juger certaines choses, quoiqu'irrité de ne pas rencontrer son infante, en fut très-heureux, et trouva qu'avec un noble cœur elle avait des mœurs sages et honnêtes. Ce fut alors que, voyant un jour les marchands de poissons criant, avec leurs paniers, par les rues de Traslevere, il forma l'incroyable dessein de se placer au coin de la ruelle de la Luce, dans l'espoir que la jeune fille viendrait acheter, avec les autres femmes, du poisson pour le diner ou pour le souper. A cet effet, il s'entendit avec des pêcheurs de grenouilles de Borgo Pio, il 66 procura des lots de ce testacé, des seiches, des calemards et des araignées de mer, nourriture agréable pour les gens du commun et peu coûteuse. Mais ce fut lui qui prit une grenouille, et de taille à ne pas entrer dans son chapeau. Cela prouve que l'adage : Ne sutor ultra crepidam peut servir, non-seulement pour les beaux-arts, mais aussi pour tout ce qui sort de sa sphère. Les revendeurs de poisson, qui courent les rues en criant, sont, dans tous les pays, la lie la plus impure, la plus corrompue de la populace, des gens sans état qui se ruent dans les marchés, où ils ramassent les rebuts et les restes des denrées pour les revendre, dans les quartiers perdus, au menu peuple pour quelques îiards. Ces gens-là, qui fréquentent toujours les mauvais lieux et les mauvais garnements, ne parlent pas la langue de tout le monde; ils ont un argot malhonnête, qui n'est intelligible que pour

leurs pareils ; ils ne pensent qu'à tromper les niais. Pour un gros sou, ils prêtent, la main à toute espèce de contrebande, de vengeances, de sales amours et à n'importe quelle détestable action, pourvu que ça leur rapporte quelque petit profit. Ils ont, pour la plupart, des figures patibulaires, des voix rauques et éraillées; ils march: nt nu-pieds, ébourifTés, sales et en guenilles.

Pensez un peu si Edmond était fait pour porter convenablement ce vilain masque devant un peuple aussi sagace, aussi éveillé que le peuple romain ? Un homme né et élevé noblement ne pouvait pas si bien déguiser son essence qu'il ne devînt pour tous les yeux un assemblage étrange, ridicule. Il se tenait devant son panier, — qu'il avait posé sur une vieille chaise renversée au lieu de le placer sur la petite table d'usage, — sans savoir qu'il aurait dû hurler d'une voix enrouée :

— Qui veut des grenouilles! qui veut des crabes!... — Frais comm' Vœill C'est tout vivant... ça boiig'! ça boug'!.., — Feyezl à deux bayoques le lot' d'guernouiJV ! huit crâb' pour deux sous! Veyez! aclitezl... Ça se mang' à l'ail, au persil et à la sauge! C'est ça qu'est bon! — Veyez! achetez!

Au lieu de cela, Edmond ne disait mot; il faisait la moue, croisait les bras et baissait la tète.

La première femme qui l'accosta fut une virago de si.i pieds, en savates, aux cheveux couverts de poussière, toute décoiffée et avec une tresse qui lui pendait sur la joue. C'était une ourdisseuse, aux mains toutes bleues de la couleur que son coton lui en avait laissée. Elle saisit un paquet de douze grenouilles :

— Combien çà, beau garçon ?

— Deux bayoques, madame.

— Vive l'abondance! ricana cette femme; deux bayoques, vraiment? Eh! dites donc, monsieur... chose, est-ce que vous les avez péchées sur la coupole de Saint-Pierre, pour les vendre si cher?

100 LDMONI).

— Je VOUS en donnerai une douzaine et demie.

— Grand merci ! je me contenterai de vingt pour l'amour de vous.

— Prenez-les.

L'ourdisseuse prend vingt grenouilles, donne deux ayoques, et se sauve en courant vers la grande chambre de la fabrique en criant :

— Eh! les autres! Eh! les filles!... Voyez-vous ces deux paquets de grenouilles fraîches et grasses comme des loches? Devinez- voir combien je les ai payées?

— Connu! trois bayoques le paquet; ça fait six bayoques; et c'est bon marché; on les vend même trois bayoques et demie.

— Nàni! nâni! Deux bayoques le tout!

— Alors, elles sont tout fin pourries, quoi! Je les sens d'ici; ça empoisonne!... Commère Agostina, sentez-vous cette odeur d'égoùt ?

— Mais oui ; mais oui ; je trouve ça, moi aussi.

— Vous trouvez... des œufs! dit Facheteuse : c'est vous qui puez, mes morues! Ne voyez-vous pas qu'elles sauteut encore ?

— Mais alors, comment les avez- vous eues si bon marché?

— Vas-y-voir ! je n'en sais rien ! Il y a là-bas un revendeur tout battant neuf, qui n'est pas romain, pour sur : il parle de la gorge comme un Calabrais, et ses paroles sifflent dans ses dents.

— Que viennent faire les Calabrais en Trastevere? Mais s'ils vendent à ces prix-là, fussent-ils des Turcs, je m'en fiche.' Je veux que mon frère, qui adore les grenouilles, s'en donne une ventrée ; mon père les aime aussi, à la sauce; quant à l'oncle Baptiste, n'en parlons pas : il en est fou !

Celle qui disait cela était un petit bout de jeune fille, mince comme uue allumette, presque diaphane, vive comme une bergeronnette, toujours tournoyant comme

une toupie. Elle prend la corbeille aux bobines et descend à pieds de bas, toute débraillée comme elle était devant sou métier, saute devant Edmond comme un diable-joujou s'élançant de sa boîle, et lui dit :

— Je veux six paquets de grenouilles, à vingt-quatre pour deux bayoques ; c'est bien entendu?

— C'est trop peu, par ma foi ! répond le digne homme.

— Quelle est votre foi, sor accidente? Vous les avez données à la commère Brigitte, qui ne sait pas mentir. Elle a trois ans de plus que moi, qui en ai dix-huit à votre service ; et c'est une fille sage ; dans la ruelle du Drago il n'y en a qu'une, de Brigitte, que je vous dis! Elle n'avait pas encore quinze ans que Michelagnolo, le garçon de café qui est au bas de Ponte-Sisto, la voulait sans dot; mais parce qu'il était un peu paîno (mirliflor), la Brigitte lui fit la grimace et n'en voulut pas. En a-t-elle refusé, des partis!... En a-t-elle refusé !... jusqu'à trois à la fois qui se la disputaient et qui, un beau soir, en vinrent au sérieux : il y eut du sang, dà! même que le vanneur du four à Quattro Capi alla à l'hôpital de la Consolazione, où il resta un mois avant qu" d'éV guéri, quoi! Ben m'sieu.., machin... comment qu'on vous appeile-^y donc?

— Mastro Felice.

— Ben, mastro Felice , allez-vous me les donuer, les six paquets pour trois bayoques?

— Prenez-les.

La petite bavarde mit ses grenouilles dans le panier, et, toisant Edmond de la tête aux pieds, elle lui dit :

— Sor Felice, de quel pays êtes-vous?

— Je suis de loin.

— Oh! comme on parle drôlement dans vos cantons. Et pourquoi donc que vous êtes endimanché? allez- vous vous marier ?

— Non.

-- Bastraccone, qui vient souvent nous vendre des sardines et qui crie si fort, eit toujours pieds-nus, et il perd

i08 EDMOND.

sa chemise brin par brin ; et vous, vous êtes beau comme un astre!... Voyons, voyons; si vous prenez femme, dites-le-moi, je suis secrète; et lorsqu'on me dit : — Ceccarella, chût! — il n'y a pas de danger : j'ai la bouche cousue. Dites-le moi, sorFelice; si je la connais, j'irai lui faire ses tresses le jour de ses noces. Qui est-elle donc?

Edmond crut avoir saisi la pie au nid et pensa qu'il fallait prendre la balle au bond. 11 s'imagina que cette petite cigale allait le mettre sur la voie des noms, prénoms, famille et demeure de celle qu'il mourait d'envie de connaînaître ; il lui dit la seule chose dont il se souvint :

— C'est la sœur de Toto.

— Prrrrut ! Il en manque bien, des Toto, en Trastevere ! 11 y a Toto le lainier, Toto le maréchal, Toto le boulanger, Toto le garçon d'auberge, Toto le charretier, Toto le fils de la faiseuse de cigares; si vous voulez des Toti, il y en a à revendre ! Mon amoureux aussi, s'appelle Toto, et il demeure là, au-dessus des moulins de Saint-Pierre in Montorio ; il est leste comme un daim et fort comme un lion. Les gabeloux de la Meunerie ont tâché plus d'une fois de l'empoigner, le sac sur les épaules, quand il veut frauder le tarif de la douane; mais, tâches-y voir! tu l'auras demain sur Vheure du frais! Toto s'évapore comme un éclair !... Mais, adieu, sor Felice!

Edmond resta là avec un pan de nez, maudissant de bon cœur les grenouilles, les Brigitte et les Ceccarelle ; pourtant, dans la douce espérance de voir son inconnue déboucher sur le marché, il prit patience et attendit. Planté devant sa chaise renversée, il regardait sous le nez toutes les passantes. Notre petite allumette frétillante, remontée à la fabrique en courant, se mit à faire un bruit d'enfer de son bon marché, et en dégoisa si long sur mastro Felice, que toutes les autres, suspendant leur travail, l'entouraient et l'écoutaient bouche béante. Lorsqu'elle eut tini de bavarder et de faire un tas de suppositions et de commentaires sur cette sœur de Toto, qui

devait épouser raastro Felice, presque toutes les ouvriè res quittèrent leurs petits bancs et descendirent pour acheter de quoi diner chez le ranocchiaro.

Elles trouvèrent la marchandise si fraîche, les prix si doux et le marchand si accommodant, qu'il eût vraiment été dommage de ne pas acheter ; dès qu'il n'y eut plus de grenouilles, on acheta les crabes, les seiches, les calmars, et le panier fut épuisé en un clin d'œil. Mais les propos, les cancans, les commérages, les bavardages ne s'épuisaient pas si aisément : chaque commère avait sa question à adresser à mastro Felice :

— D'où étes-vous?

— Gomment êtes-vous venu à Rome?

— Où demeurez-vous?

— Quel âge avez-vous?

— Etes-vous maître, ou domestique?

— Quand vous mariez-vous ?

— Prenez-vous une fille de pêcheur?

— Est-elle blanche? est-elle rouge? est-elle brune?

— Est-elle Romaine ou étrangère?

— Des Monts, ou de Trastevere ?

Puis ces femmes se réunissaient par petits groupes séparés: on taillait des bavettes; on épluchait le pauvre Edmond; il ne savait plus que répondre. Celle-ci se moquait de son accent ; cette autre disait à ses compagnes :

— 11 parle comme les juifs, il mâche les mois entre ses dents, il grasseyé : on dirait le gargouillement d'une marmite de haricots qui bouillent.

— Croyez-vous vraiment qu'il soit juif? ajouta la première; pourtant, il n'a pas cette face de cambouis rance de tous les juifs; il est bien mis, pour un revendeur de poisson... Voyez ces belles mains blanches!... Eh! dis donc, Sabina? Vois donc, Luciai... Est-ce la des mains à être tachées par l'encre qui jaillit des seiches? Ce sont là des mains qui portent des gants!

Durant le bavardage de toutes ces femmes autour

d'Edmond, beaucoup de monde était survenu pour acheter; on entendit bientôt le bruit d'une voiture qui descendait de la Longaretta pour tourner vers le pont des Quattro-Capi. G était une grande berline brune, fermée ; un parement rouge voltigeait en dehors de la portière de droite. Deux frères Minimes étaient assis dans la voiture; l'un d'eux était revêtu de l'étole; l'autre portait un petit cierge allumé.

— Ohé! cria Sabine; voici le Bambino (Enfant-Jésus) d'Aracœli.

— Vraiment?

— Oui! oui! c'est bien lui (1)!

Tout le monde accourait au seuil des maisons, aux portes des boutiques et des magasins : on s'agenouille, on fait le signe de la croix, on s'écrie :

— 0 saint Bambiuo l bénissez-nous 1...

— Soyez béni, saint Bambino 1 Conservez-nous la santé, donnez-nous du travail...

— Guéris ma fille!...

— Fais descendre le Tibre, qui est si gonflé aujourd'hui ! H est au moment de déborder et de nous inonder tous nos rez-de-chaussée!.,.

Toutes les tisseuses s'agenouillèrent autour du panier d'Edmond. Les femmes du peuple romain, qui sortent toujours nu-tête, n'entrent jamais à l'église sans voiler leurs cheveux ; aussi, à la vue du saint Bambino, chacune d'elles se couvrit la tête avec son tablier ou avec son mouchoir. Chacune d'elles avait sa grâce à demander ; toutes se signèrent.

Celles d'entre ces femmes qui se trouvaient placées près d'Edmond, voyant qu'il ne ployait pas le genou, poussaient leur coude contre ses jambes, lui faisant signe

(l) Le saint Bambino d'Aracœli est en très grande vénération chez le peuple de Rome; les moribonds demandent à eu être béuis à leur chevet d'agonie ponr jouir des indulgentes.

LE PÎCHECR DK GRENOUILLES. Hi

de s'agenouiller; l'une d'elles le tira par le pan de sa casaque; mais le fier protestant ne bougea pas et resta droit comme un piquet. Dès que la voiture eut tourné vers l'île, toutes ces femmes se levèrent, et, passant de la dévotion à la plus terrible colère sans la moindre transition, elles s'élancèrent au visage d'Edmond, les poings fermés, les griffes ouvertes en lui criant aux oreilles :

— Ah! maudit juif de l'enfer! qu'un accidente (mort subite) te frappe!... Ah! c'est donc ainsi?... Tu ne salue même pas le saint Bambino? Tu as eu peur de te crotter les genoux? Vilain mal au cœur (anticore)!

— Ne te l'avais-je pas dit, s'écria la Rosalba, que c'était un juif? Parle pour que je te connaisse, dit le proverbe; son langage puait le Ghetto (quartier des juifs).

— Je ne suis pas juif, dit Edmond à une femme qui, dressée sur ses pointes, lui arrivait sous le menton.

— Tu n'es pas juif et tu prononces les r comme si tu avais la bouche pleine de manne? oh! que si, oh! que si, que tu l'es, juif! et enragé, encore ! Je ne sais qui m'empêche, avec l'aide de toutes ces bonnes chrétiennes que voici, de te prendre dans mes bras et de te flanquer à l'eau, la tête la première, pour te baptiser proprement!

Pendant que la petite mégère criait ces mots, un trognon de chou arrive droit au front d'Edmond, puis vient une tomate pourrie, puis des peaux d'oranges, projectiles des gamins.

Edmond ne demande pas qui l'a frappé; mais, voyant que la bourrasque tourne à la tempête, il se baisse, et, rompant à coups de coude le cercle féminin, il prend sa course à toutes jambes à travers ces ruelles, jusqu'à ce qu'il soit arrivé là-bas, à Ponte-Rotto. 11 passa le pont, et, prenant la rue de la Bufala, il se réfugia dans les alentours de Campo-Vaccino. Les quelques crabes et le peu de calmars restés dans le panier, qu'on avait renversé dans la bagarre, devinrent la proie des petits polissons qui avaient commencé l'assaut avec des écorces d'oranges,

et qui l'auraient bei et bien terminé à coups de pierres et de pavés. Les vociférations des femmes, les hurlements des enfants, les allées et venues des curieux formaient un vacarme, un charivari, un remue-ménage, un brouhaha, un bacchanal de tous les diables.

— Qu'est-ce? qu'est ce qu'il y a?

— Un juif déguisé!...

— Comment! un juif?...

— Oui; habillé en pêcheur de grenouilles... et le coquin! le scélérat! le filou!... nous les vendait pour rien!...

— Elles sont sans doute empoisonnées...

~ Vous croyez? Ah! ma foi! je n'en mangerai certes pas!...

Au milieu de ce bavardage survient mastro Egidio, le Salomon de la Longaretta; après en avoir entendu assez pour y comprendre quelque chose, il tâche de renvoyer les femmes à leurs métiers; il administre quatre calottes aux gamms, puis, groupant les hommes autour de lui, on se rend dans la boutique de l'épicier, où il se met à raisonner. Maître Egidio est un homme âgé, qui a été, pendant plus de quarante années, le fontainier de TAcqua- Paola sur Samt-Pierre in Montorio; il porte encore la culotte courte, la veste sans basques, la ceinture bleue et les boucles aux souliers et aux jarretières. Il a deux longs favoris blancs comme neige, qui lui descendent jusqu'au menton, et se coitîe presque toujours d'un bonnet à houppe violette ; il laisse pendre, de ses deux goussets de culotte, deux chaînes de montre. Il se souvient toujours de la captivité de Pie VI; il s'est battu souvent contre les Jacobins, aux temps de Pie Vil, et aux affaires de 1831, à l'élection du pape Grégoire XVI, Egidio conduisait les escadres des Trasteverins pour faire le coup de fusil avec les carbonari séditieux qui commencèrent les mouvements de Rome. Il avait tant de foi dans le pape que, l'ayant escorté, un jour qu'il sortait en voilure, il courut avec sa

bande pour lui dire de ne rien craindre, que Traslevere était pour lui; montant sur le marche-pied et se présentant à la portière, il dit :

— Saint Père, n'ayez pas peur; nous sommes là.

— Trastevere est toujours fidèle ! répondit le pape, en lui tapant sur la joue du buut de son doigt.

— Saint Père, reprit Egidio, je ne laverai qu'à Pâques la place de mon visage que votre main bénie a touchée.

Le pape sourit en le congédiant. En 1848, Egidio se chamailla souvent avec les républicains qui tâchaient de corrompre les Trasteverins, les animant contre le pape et contre le clergé, et, plus d'une fois, il leur arracha des griffes quelque malavisé qu'ils voulaient séduire.

Mastro Egidio, donc, dit au groupe, réuni à la porte de l'épicier :

— Mes frères, ne croyez pas que cet homme, déguisé en ranocchiaro soit un juif; pas un des enfants du Ghetto ne ferait, de nos jours, de ces plaisanteries-là! Ce doit être un mazzinien masqué, qui cherche à se faufiler en Trastevere, pour entraîoer dans leurs traquenards maudits quelques-uns de ces imbéciles qui, au lieu de gaguer honnêtement leur pain en travaillant, voudraient passer leur vie de taverne en taverne, et de débauche en débauche, perdant leur âme avec leur corps...

— Les mazziniens ont eu leur compte à San-Pancrazio, dit un charretier; il n'en est plus question...

— Et moi je te dis, mastro Pompilio, qu'il y en a plus que tu ne crois, et je te le prouverai. Te souviens-tu d'un soir, à l'auberge du Soleil, quand ce faux fournaisier... avec mastro Luciano...

Ici, mastro Egidio eut une terrible envie déternuer.

\\k EDMOM).

riFFETTO SQUARCIA

— Hatchem ! ! ! fit mastro Egidio, avec une étourdissante explosion de chaudière à vapeur qui saute en l'air.

— A vos souhaits! cria tout le monde; que Dieu vous assiste et qu'il vous bénisse.

— Merci. — Te souviens-tu, Pompilio, reprit mastro Egidio ; te rappelles-tu ce faux fournaisier qui discutait avec notre Luciano, et qui voulait lui faire dire tout en douceur que la république de 1849 valait dix fois mieux que notre étal actuel, parce que le peuple était beaucoup plus heureux? Luciano, qui est une espèce de mangetout, vivant au hasard, et qui avait attrapé, dans ces temps-là, quelques billets de cinq écus de la main de ces canailles, allait lui répondre que c'était wai^ lorsque je lui coupai la parole et je dis, en m'adressant au beau masque :

— Monsieur le melon, pour qui nous prenez-vous donc? pour des gonzes? Le gonze, c'est vous, qui croyez nous endormir avec aisance et facilité ! Vous vous faites passer pour un trasteverino, afin de mieux nous mettre dedans ; mais vous êtes de Trastevere comme je suis de Campo- Marzo. Votre prononciation n'est point celle d'en deçà du pont, et vous nous défilez trop de proverbes que vous avez appris dans Meo-Patacca, dans les chansons des al-

anachs et dans les tragédies de Pippo Tacconi, que l'on

rrrPETTO SOrAHCÏA. 115

joue au théâtre des Muses, in Via del Fico. — M'aTez-vous compris, monsieur vous? — Quant aux béatitudes de la république, jouissez-eu à votre aise, vous qui n'avez ni feu ni lieu, et qui vivez de vos cinq doigts!

Ici mastro Egidio tourna sa main en éventail d'une façon significative.

Ceux qui craignent Dieu, achevai-je, et qui ont un métier avec quoi gagner du pain pour leur famille, ne veulent pas vivre de choses volées.

— Choses volées? eut-il l'audace de me répondre. C'est bien notre sang!...

— Oui, interrompis-je, notre sang! Tu viens de dire là une sainte vérité! notre sang, pour sûr! Les républicains ont, en quelques mois, imprimé pour plusieurs millions de papiers qu'ils ont fait circuler pour de bons écus sonnant, et ayant cours. A présent tous ces millions sont restés à la charge de l'Etat, c'est-à-dire à notre charge, et il nous faut les payer par autant de gouttes de notre sang! Vous donniez du papier, il nous faut donner de l'argent!

— Si les prêtres, riposta Teffronté, avaient aimé le peuple, ils se seraient mis en état de failUte, et alors le peuple n'aurait pas été grevé.

— Cela s'appelle payer à la républicaine, repris-je, et à la manière de Polichinelle, qui paie ses créanciers à coups de bâton. Est-ce que tous ces millions de papier n'étaient pas répandus dans le peuple? Si le gouvernement s'était mis en failhte, est-ce que cette faiUite ne serait pas retombée sur le peuple?

— Non! cria l'autre. Elle retombait sur les riches.

— Est-ce que les riches ne sont pas du peuple ? Si tu n'entends par peuple que les artisans, qui aurait, alors, dû indemniser les riches de leurs pertes? Nous autres, pauvres diables, qui n'aurions plus eu de travaux, qui aurions payé notre nourriture le double, et les commerçants qui auraient fait banqueroute par milliers, dans toutes les villes de l'Etat, et le peuple en aurait subi tou-

116 hDMONl».

tes les conséquences. Il vaut donc mieux payer la dette petit à petit, que d'endurer des préjudices intolérables.

Tq le vois, seigneur imbécile, voilà la béatitude de ta république ! Plus elle eût duré, plus la dette se serait accrue et nous eussions eu plus à payer. Ajoute à cela le pillage des trésors des églises, de l'or et de l'argent des princes et des bourgeois; car les républicains en seraient venus là... et il y avait déjà un bon commencement! Puis arrivaient les confiscations, les incendies, les exils, les massacres... Dis donc, mon républicain, que de délices! quelles douceurs ! quelle cocagne ! Qu'en dis-tu?...

Le faux Trasteverin trouva prudent de prendre son sac et ses quilles et de nous montrer les talons. Mais la race de ces gueux-là n'est pas éteinte : les mazziniens espèrent toujours prendre le dessus et en venir à la boucherie, comme ils disent, et nous savons de qui! Ils ont besoin de bras qui les secondent et ils tâchent d'en trouver parmi le peuple par tous les moyens, toutes les ruses, tous les subterfuges qui sont en leur pouvoir. Ils envoient leurs limiers dans la Eego?a, dans les Monts, dans Trastevere, pour qu'ils entrent partout, déguisés en hommes du peuple, afin de mieux attraper les linottes... et il n'en tombe que trop dans leurs filets! Ils savent enprendreenles câlinant, leur payant une bouteille, un cigare, un déjeuner, en leur glissant dans le creux de la main quelques pauls. Et encore, si le mal s'arrêtait là ! Les chenapans visent à enrjueuser nos femmes en les agaçant contre les curés et les prêtres. Us se servent, pour cette action maudite, des laveurs de drap et des antres ouvrages féminins : lorsque nos femmes et nos filles vont chercher la trame et l'ourdissage, ils leur disent :

— Quel air de bigote! Vous empestez le confessionnal! La sotte ! Ne savez-vous pas que les prêtres et les moines disent toutes vos fautes à vos maris?

— Pauvre enfant! — que ces vermines-là disent à nos filles: — Pauvre enfant! ie vous plains! Mais qu'allez-

PIPPETTO SQUiiRClA. 117

VOUS donc faire à ces grilles noires'^ Les grilles sont une invention de ceux qui veulent savoir vos affaires pour les répéter à maman !

IJ est vrai que nos jeunes filles savent bien leur catécllîsme et n'écoutent guère toutes ces coquineries; elles sauraient même leur faire rentrer toutes leurs sottises dans la gorge ; mais ces pauvres enfants se taisent par prudence, car ces chiens de renégats seraient capables do les calomnier en les faisant passer pour voleuses auprès des maîtres et de les mettre dans le cas de ne plus trouver d'ouvrage. Ces damnés- là fréquentent les faiseuses de bonnets, les petites taiUeuses,el y dressent une chaire d'impiétés et d'erreurs, pour les induire à maudire les ecclésiastiques et à ne pas fréquenter les églises. Bref, je dirai en somme tinale : croyez-moi, mes compères , le faux ranocchiaro doit êlre un mazzinien maudit qui venait pour tendre le collet à quelques-unes de nos femmes ou à un de nos malavisés barabocheurs.

— Oh ! pour ce qui est de ça, dit alors Pippelto, ca m'est arrivé à moi aussi ; et si la iMadone de la petite porte de Sainte-Cécile n'était pas venue à mon aide, j'y étais pris tout d'mème un peu bien !

Pippetlo est un maçon, tout petit, sec, brun, aux yeux vifs et perçants, dont les muscles et les nerfs saillent aux jointures, aux bras et aux doigts des mains, comme au fameux Discobulus du palais Massimi. Bon, mais prompt et audacieux, Pippetto est craint pour sa bravoure. Il se trouvait, un dimanche d'octobre, à la chute du jour, dans une auberge, tout seul, et enfoncé dans ses pensées, parce que, la veille, sa fiancée lui avait fait la moue par jalousie. Tout à coup, voilà sept jeunes cozzoni (dompteurs de chevaux) qui font irruption dans l'auberge et vont s'asseoir à une table, en face de la sienne. Ils demandent du vin et, après avoir trinqué largement, ils se mettent à bavarder et à plaisanter. Pippetto buvait ?oii Velietri à petits coups et pensait aux moyens de faire sa

118 EuMOiND.

paix. Ëa levant les yeux au hasard, il lui sembla que ces gens-là le lorgnaient d'un air moqueur et goguenard, en marmottant quelques mots de dérision. Il avait la tête dans sa main et son coude gauche appuyé sur sa table ; sa main droite tenait son verre à quelques lignes de ses lèvres. Dès qu'ils s'aperçurent que Pippetto les regardait, l'un d'entre eux, qui était déjà pas mal aviné, lui tira la langue; un autre lui rit au nez; un troisième, réunissant ensemble son pouce et son index, se mit à le regarder comme à travers un lorgnon. Pippo pose son verre et leur dit tranquillement :

— Jeunes gens, nous n'avons pas maille à partir ensemble; restons amis.

Alors celui qui était assis au bout de la table se lève en colère et va droit à lui son couteau à la main. Pippetto saute sur ses pieds, et, appuyant sa main gauche à Tangle de la grande table, il sort de sa poche un petit poignard pointu, et, pendant que son adversaire fait un dernier pas, le lui enfonce dans les côtes, et le fait tomber à la renverse.

— Ah ! chien ! s'écrient tous les autres; et ils s'élancent pour lui tomber dessus.

Pippetto, se tenant toujours à l'angle de la table, frappe le premier et le second, qui tombent. Le troisième était un enfant de dix-sept ans; il veut sauter près de Pippo : celui-ci lui lance un revers et l'éventre; il donne un coup de pointe à un autre qui lui venait en face. Les deux derniers, trébuchant parmi les gisants, se précipitent pour le massacrer; mais Pippo, faisant vibrer son petit poignard comme la langue d'un basilic, les frappe tous deux dans l'aine. Chose inouïe! sept victimes tombées sous les coups d'un seul homme, sans que celui-ci ait reçu une seule égratignure{i) 1

(1) lis furenl portés lous les sept a I'h6|iital de la Consolizioiie, où l'auteur les visita l'un api es l'autre. Ou recousut le ventre au plus jeune, que

PIPPETTO SQUARGIA. 119

Voyant sept hommes étendus immobiles sur le sol, Pippetto ne fait qu'un saut jusqu'à la porte, et, prompt comme un lévrier, il s'enfuit à travers les ruelles et les passages détournés, jusqu'à ce qu'il fut arrivé, par le Macello de' Corvi (Boucherie des Corbeaux), sur la place Trajana. Il avait une sœur mariée, en Saint-Jean-de-Latran, près des aqueducs de la Scala-Santa : prenant le chemin du Cotisée, il parvint chez sa sœur à la nuit close. En lui voyant le visage alléré, elle s'écria :

— Mon Pippetto, que t'est-il arrivé? Qu'y a-t-il? Tu es pâle comme un mort !

— Ce n'est rien ; je te dis que ce n'est rien! Giacinta, donne-moi tes bardes...

— Qu'en veux-tu faire ? Mon Dieu ! il t'est arrivé quelque grand malheur !... Très-sainte Madone, venez a notre aide !...

— Pour l'amour de Dieu, Giacinta, tais-toi; sinon, nous sommes perdus 1 J'ai été assailli à coups de couteau, à l'auberge de la Crabe, sans motifs, sans provocation de ma part, sans rime ni raison, par sept ivrognes, et c'est par un miracle de îa bonne Vierge de Sainte-Cécile qu'avec cette aiguille à tricoter j'ai détendu ma vie, en les perçant tous les sept, sans en recevoir une seule petite blessure !

— Jésus de Nazareth ! sauvez mon frère ! s'écria Giacinta, en portant ses mains dans ses cheveux ; on va venir pour le mettre en prison 1

— Mais tais-toi donc! reprit Pippo, en lui posant une main sur la bouche. Donne-moi ta jupe et ton corsage : ce n'est pas le temps de larmoyer; dépêche-toi donc, liUlons !

Giacinta, sanglotant et pleurant, courut à son cùlTre, et,

'auteur confessa ; mais la gangrène s'étant mise dans la blessure, après avoir reçu l'exlrème-oncliou, le pauvre enfant, suicèremeul repoi-Ual et reiiii>ii d'une leudie pielé, expira dans ses bra>.

pendant que Pippetto se déshabillait, elle en tira un costume complet, qu'elle ajusta autour de lui, en lui faisant, avec deux chemises de son mari, roulées, une tournure pour soutenir son jupon et en lui arrangeant un petit châle sur ses épaules. Elle le coiffa d'un de ses serre -tête en soie qu'elle lui noua sous le menton, pour cacher son collier de barbe, et, s'étant coupé deux boucles de cheveux sous ses tresses, elle les frisa un peu et les lui attacha vers les tempes, avec des épingles doubles, sous sa marmotte.

Ainsi déguisé, il fit un paquet de ses habits d'homme, et, le donnant à porter à sa sœur, il la prit par le bras, et les voilà sortis par la porte San-Giovanni, tournant à droite, du côté des fossés. La nuit était noire; lorsqu'ils furent arrivés près la porte Latine, Pippetto quitta le costume féminin, et, reprenant ses habits, il remercia et embrassa sa sœur, qui ne pleura pas, craignant de compromettre son frère , mais rentra, triste et pensive, dans Rome, regagnant son logis.

Pippo se jeta dans les bois d'Ostia, et, se mêlant aux Norcini, qui vivent là-bas dans les- cabanons, chassant le sanglier, il fixa parmi eux sa demeure. Mais l'homme du peuple de la ville éternelle perd la tramontane en perdant de vue la coupole de Saint-Pierre : il devient triste, il est pris par une fièvre qui le pousse à tout risquer pour la revoir ; il est tellement enraciné dans les usages romaneschij qui sont pour, lui un cinquième élément, qu'il ne peut pas vivre sans y nager à plein bord. Gela explique pourquoi la Nunziatina était si désolée, dans le potager dePiscinula, de n'avoir pas pu faire l'Ottolrata. Elle était bonne, pourtant, et pieuse, elle était grandement heureuse d'avoir sauvé son frère; mais il faut être Romain pour bien comprendre et sentir tout ce que son sacrifice devait lui coûter !

11 arriva donc que le temps, à force de marcher, amenait les approches des fêtes de Noël. Pippetto sentit le dé-

PIPPETTO SQUARCIA. 121

sir d'y assister ; il avait bien surmonté l'envie de revoir sa promise, mais il ne put pas vaincre la très-ardente volonté d'aller faire le réveillon de la vigile de Isoël. Ses nouveaux camarades, qui le voyaient devenir sombre et taciturne, lui disaient :

— Pippetto, qu'as-tu ? Oui, notre vie est une rude vie ! toujours au milieu des fourrés, le long des fossés, dans les ajoncs des étangs, dans les vases des marais, exposés à la rosée, aux bruines, à la pluie et au soleil, chassant le sanglier, le chevreuil et la bécasse ; mais, rentrés à la cabane, nous nous séchons, nous nous réchauffons devant un bon feu ; nous mangeons les rognons de nos sangliers, cuits sur le gril, avec du xjoivre et de la sauge, et nous vidons de bonnes fiasques ; nous recevons de fréquentes visites des chasseurs romains, qui nous apportent quelque gros dindon, du Cacio-CavaUo (fromage très-dur), et des saucisses, que nous dégustons avec un magnifique appétit. -- En veux-tu davantage, ami? Que nous manque-t-iP

— Vous dites fort bien, répondit Pippetto ; mais quand je pense que dans six jours c'est la veille de Jioël, je n'y tiens plus ! Je sens en moi une frénésie qui me dévore tout vif ! Je faisais le réveillon avec ma sœur Giacinta et mon beau- frère; maman y venait, avec ma petite sœur et mon frère : il y avait toujours aussi le compère Angelo, le compère Silvestro, mastro Ermenegildo et sa femme. C'était moi qui achetais le poisson, et chacun payait son écot : six livres de capitone (anguille de mer) gros comme mon bras, huit de limandes, quatre de petits poulpes au court-bouillon, un plat de macaroni aux anchois frits avec du thym et du basilic, ouvraient le souper; Dieu sait combien de fiasques, le vin d'Orvieto au bout ; Garluccio, le cafetier de la place San-Giovanni, arrivait avec le café, le rhum et les petits gâteaux croquants. Lorsqu'on rentrait chez soi, en passant sous l'Obélisque, on le voyait branler comme la cloche de Monte- Citorio ; ça veut dire

que notre cervelle était un p-u gaie! — Et maintenant, je suis ici, sous ce vilain toit de fumier, sur ces bancs boiteux, devant ce feu entouré de cailloux, étouffé par

cette fumée qui m'étrangle! Qu'il me prenne un —

je l'ai presque dit! — si j'y tiens plus longtemps!...

Le 23 décembre, Pippetto dit aux Norcini qu'il était mal en train, et qu'il allait se coucher ; les chasseurs sortirent avec les chiens pour chasser le sangher, le laissant étendu, comme s'il dormait, sur son grabat. Lorsqu'ils furent de retour, à la chute du soleil, ils ne le trouvèrent plus dans la cabane et pensèrent qu'il avait été à la mare, pour y attendre les bécasses qui descendaient y boire. La nuit arriva ; il n'était pas rentré.

— Qu'est-ce que cela veut dire? dit l'un d'entre eux.

— Vous souvient-il qu'il a été invité par les huffdlan de Fiumicino à manger des œufs de buffle? Il y aura été pour se distraire de la folle idée qui l'assiège depuis quelquelques jours, d'aller voir le pont Sixte. Que voulezvous! ces Romains sont tous ainsi! Roma capaînunni (1)!

La nuit du 24 décembre, pendant que Giacinta faisait cuire le macaroni et que sa mère, sa sœur Cecilia et deux autres amis étaient déjà arrivés, on frappa à la porte de la rue. Giacinta va à la fenêtre de la cuisine et demande :

— Qui est là?

— Ouvre, Giacinta, dit-on à demi-voix.

Le cœur de Giacinta saute dans sa poitrine : elle tire le cordon et éclaire, du haut de l'escalier; elle voit quelqu'un qui escalade les marches quatre à quatre : elle le regarde et s'écrie :

— Pippetto! monfrère!...

— Ghutl... tais- toi donc!

Giacinta suait à grosses gouttes. Pippo entre dans la

{i) Corruplioii romanesca des mots lalius . Homa caput mundi.

(Le traducteur.)

PIPPiiTTO SQUARCIA. 123

cuisine et se laisse tomber sur une chaise; sa sœur, la chandelle à la main, le regardait, immobile et ébahie:

— Qui est du réveillon, demande Pippo.

— Les ceux d'habitude.

— C'est bien ; dis-leur (mais le doigt sur les lèvres, entends-tu?) que je suis venu souper avec vous.

Giacinta passe dans la salle et apprend la chose aux autres, toute haletante. Gecilia était descendue chercher du vin à la cave; en remontant à la cuisine, elle voit Pippetto, fait un saut en arrière, et ce fut un miracle qu'elle ne laissât pas tomber la dame Jeanne. Elle la posa sur la table et sauta au cou de son frère sans pouvoir prononcer un seul mot, l'embrassant et le mouillant de larmes. La mère arrive et les serre tous les deux dans ses bras, en criant à l'oreille de Pippetto d'une voix éloulTée :

— Ah! mon enfant! mon fils chéri!,..

Voici les hommes qui surviennent et qui tâchent de le délivrer des étreintes frénétiques des deux femmes, en leur disant :

— Si vous criez, il y va de votre vie à tous ! calmezvous ; nous aurons le temps de nous livrer à nos transports!

En attendant, le mari de Giacinta va fermer hermétiquement les portes et les fenêtres : l'beure du réveillon a sonné, et tout le monde va se mettre à table.

On regardait Pippetto, on lui demandait de loutci parts :

— Mais comment t'es-tu sauvé?...

— Où as-tu été ?

— Quelle a été ton existence?...

— Comment nous es-tu revenu?...

— Bravo! très-bien!... Tu es un vrai Romain : tu n'as pas voulu manquer le réveillon.

— Ton beau-frère nous a acheté du poisson, si frais, si appétissant, que le prince Borghèse n'en mange pas de nareil ce soir, pour sûr !

124 LDMOND.

— Allons, mange, Pippetto ; car dans les forets d'Ostia il n'y a que des grenouilles.

Pippetto, tout fatigué, tout échauffé qu'il était, engouffrait le macaroni et répondait entre deux fourchettées: souvent même, ayant la bouche trop pleine, il ne répondait que par des signes de tête, par des œillades, par des mouvements de la main, en avalant toujours; arrivèrent les limande? panées, suivirent les poulpes au court bouillon ! apparut enfin le superbe capitone !

Pendant que Pippetto découpait son tronçon, le beaufrère lai apprenait que six des blessés étaient en voie de parfaite guérison ; mais que le plus jeune, celui qui perdait ses boyaux, était mort, deux jours après, des suites de la gangrène ; il lui racontait tout le bruit qu'avaient fait les parents des victimes ; les visites diurnes et nocturnes de la justice chez sa mère, où l'on espérait le surprendre une fois ou l'autre ; il parlait de l'affreuse peur dont Cécile, sa sœur, fut prise une nuit, et de la fièvre ardente que cette peur lui occasionna et qui la retint au lit, malade, un mois durant ; qu'enfin la justice avait suspendu ses visites parce que l'aubergiste de la Crabe et son garçon, qui avaient été appelés plusieurs fois chez le juge d'instruction, avaient toujours attesté par serment que Pippetto n'avait pas été l'agresseur et qu'il n'avait fait que défendre sa vie.

— Mon beau -frère , répondit Pippetto , va-t'en chez moDsignor Fiscale et demande-lui un sauf-conduit, pour que je puisse me défendre librement; avec l'aide de la Vierge-Marie de la petite porte de Santa-Gecilia et de ma bonne cause, j'espère me tirer de là libre et net.

— La pries-tu, la Madone ? demanda la mère.

— Oui, maman ; je dis tous les jours les trois Ave que vous m'avez appris quand j'étais petit; et je n'ai jamais négligé de les dire si ce n'est aujourd'hui, car j'avais la tête au réveillon et au plaisir de vous revoir. — Mais d'ici à ce que j'aie mou sauf-ci^nduit, je ne serai pas assez cor-

PIPPETTO SQUARCIA. 125

nichon pour me laisser pincer par les grippe-jésus ! Je connais le proverbe qui dit :

Ne per torto ne per ragione, l\lon ti lasciar porre in prigione.

Que vous ayez tort ou raison,

e vous laissez jamais mettre en prison.

Ne vous

et, dès cette nuit même, je file du câble et m'en retourne à ma niche !

— Qui veux-tu qui le sache? dit Giacinta; ne nous quitte pas sitôt ; repose-toi un jour ou deux ; tu reprendras ma jupe, nous filerons sans que l'air lui-même s'en doute.

— En attendant, mangeons ; nous verrons ensuite ce qu'il faudra faire. Sais-tu bien que cette anguille est tendre comme du beurre? Elle fond daus la bouche. Que c'est donc bon et délica:! C'est cuisiné comme un ange! — Bravo ! ma Giacinta ! tu es le premier cordon-bleu de toutes les minenti (faraudes) de Rome.

En disant ces mots, Pippetto brandissait sa fourchette et s'apprêtait à donner un nouvel et terrible assaut à son rôti.

— Pan! pan! pan!...

— Mon Dieu! qui peut frapper à cette heure? s'écrièrent les femmes.

— Pan pan! pan pan! pan pan pan!...

Martine court à la fenêtre et crie :

— Qai frappe là?...

— La justice : ouvrez sur Iheure!

Martino vit que la maison était cernée. Pippetto laisse retomber son tronçon dans son assiette, saute debout, prend son chapeau, s'élance dans la cuisine : il ouvre la fenêtre qui donne sur ies jardins, se précipite, tombe, se relève et prend sa course à travers les vigues aes i\lassimi. Arrivé à la muraille, il s'y accroche comme un chat

i*26 EDMOND.

et se laisse tomber dans la grande ruelle qui mène à Porta-Maggiore.

Un parent de l'un des blessés avait rencontré, par malheur, Pippetto, qui longeait les murs de Saint-Sébastien. Cet homme était dans sa petite carriole, et, quoiqu'il fit presque nuit, il le reconnut; il fit semblant de continuer sa route sans l'avoir aperçu ; mais, arrivé à la distance d'une centaine de pas, il fit rebrousser chemin à son cheval et se mit sur les traces de Pippetto pour tâcher de découvrir où il irait faire son réveillon. Il le vit entrer par la porte San-Giovanni, il pressa l'allure de son véhicule et ne le perdit pas de vue, jusqu'à ce qu'il le vit frapper à la porte de sa sœur ; alors il se dit :

— La souris est dans la souricière !

Se rendant au poste de carabiniers le plus rapproché, cet homme demanda à parler au brigadier, lui raconta ce qu'il venait de voir, lui indiquant la demeure de Giacinta, et s'en fut à ses affaires. Le sous-officier fit son rapport à Monte-Gitorio, obtint un mandat d'arrêt, et, suivi d'un renfort de soldats, se rendit sur les heux ; mais, connaissant Pippetto pour un gaillard des plus dégourdis, capable de lui glisser entre les doigts comme une anguille, il détacha un piquet qu'il fit placer aux aboutissants des vignes. A peine le pauvre diable avait -il touché terre dans la grande ruelle, qu'il se trouva enveloppé par les soldats, saisi et conduit aux Prisons-Neuves sans autre cérémonie. Il fut mis au secret, où il resta assez longtemps ; enfin, on le mena devant le tribunal. Il refusa de prendre un avocat, et il se défendit si adroitement, prouvant avec fermeté, mais avec la convenance la plus parfaite, qu'il n'avait frappé que pour sauver sa vie, menacée par sept assassins aussi stupides que féroces, que ses juges, le déclarant innocent, l'acquittèrent à l'unanimité. Il fut donc mis en hberté ; mais, avant de rentrer chez lui, Pippetto voulut accomphr une semaine d'exercices spirituels a SS. Jean et Paul, chez les pères Passionnistes ; car, au

PIPPETIO SQUARCIA. 127

fond, et malgré la violence de son caractère, c'était ce qu'on peut appeler un bon diable (1).

Voilà l'histoire de ce Pippetto, qui raisonnait avec mastro Egidio à la porte de l'épicier de la Longarctta, et qui faisait partie du groupe qui s'était formé après la fuite du raiiocchiaro.

—Eh bien ! dit un des assistants, que te voulaient donc, Pippo, ces sales mazziniens ?

— Je vais te le dire. L'histoire de l'auberge de la Crabe, où les sept Cozzoni... mais vous la connaissez, cette histoire, et vous savez tous que, depuis cette vilaine aflaire, on ne m'appelle plus Pippetto Squarcia.. L'histoire, donc, étant connue partout, les mazziniens pensèrent qu'ils pourraient acheter mes services. Un samedi soir, qu'il pleuvait à flots et que le monde ne roulait pas fort dans les rues, ayant reçu un peu de monnaie de mon travail, et, n'ayant pas goûté un seul verre de vin pendant toute la semaine, je voulus me rafraichir d'une demi-fiasque et j'entrai à la taverne, qui est sous Tare des Ptolémées. Je trouvai là deux hommes en tablier de cuir comme en portent les maréchaux-ferrants, que je pris pour deux garçons de la forge du Mascherone, derrière le palais Farnèse; mais ce n'était pas ça, vous allez voir !

En me voyant entrer, l'un d'eux me dit :

— Bonsoir, Squarcia, que Dieu te garde. — Garçon, une autre fiasque.

Je les remerciai ; ils s'approchèrent, et, me plaçant entre eux deux, ils reprirent :

— Comment ça te va-t-il ?

— Mal au gousset, répondis-je.

— Eh î qui donc n'a pas mal par là, Squarcia ? Les prêtres, les princes, les riches, les marchands de la campagne nagent dans l'or et font renchérir le pain chaque

(1; C'est dans le jardin des pères Passionnistes que l'auteur rencontra Pippo et que celui-ci lui raconta cette sanglants, odyssée.

i28 EDMOND.

jour. Et nous autres nous disputons notre dîner et notre souper, piochant, suant, nous esquintant toute la journée pour attraper quelques pauls rogneux ; le boulanger ne veut plus nous donner de pain parce que nous n'avons pas payé la dernière taille ; nous devons au cordonnier, au tailleur, au friteur ; les termes du loyer s'accumulent et le percepteur (esattore) nous menace continuellement de jeter nos pauvres chiffons dans la rue : il nous faut décamper, ou bien, mettre en gage notre dernier matelas, qui n'est plus qu'une galette, et les tréteaux de notre grabat ! — Trouves-tu que ce soit là une vie de chrétien, dis? Les riches se gaubergent, s'amusent, se câlinent tout le long du jour sans faire œuvre de leurs dix doigts ! Il est temps d'en finir, accidentel

— Four tant qu'à ça, j'ajoutai : les pauvres ne sortiront jamais de leurs chiffons !

— Je te dis, moi, que l'heure a sonné ! Nous serons dans leurs palais et eux dans nos masures ; nous en voiture, et eux trimeront à pied ; nous ferons de bons gueuletons et ils rongeront nos croûtes desséchées. — H ne nous faut, pour ça, qu'un bras ferme et un cœur de lion ! — Ecoute, mon ami : tu sais manier le couteau d'une jolie façon et tu n'es pas un capon, tu es Romain; ça dit toiitl

— Je ne vous comprends pas .

— Squarcia! tout est prêt! le 15 août, au matin, il y aura du graburje! Il nous est arrivé de Gênes huit braves bannis, qui se mettront à la tête de huit compagnies. Le chef qui nous conduira tous est déjà dans Rome. Nous leur tomberons dessus à l'improviste dans Sainte-Marie Majeure, au Pontifical. Le premier sang versé, nous nous abattrons sur les palais et sur les monastères... Oh! Squarcia! nous n'aurons plus de misère, va! Eu attendant, tiens : voici vingt pauls ; trouve-toi tous les soirs à l'escalier de la barcaccia, où tu rencontreras quelqu'un oui te donnera des instructions précises sur ce que tu

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auras à faire; ta recevras deux pauls par jour, jusquau moment de la boucherie.

Moi qui, avant d'entrer dans la taverne, avais été faire à la Madone de la petite porte de Santa-Cecilia le bout de prière que, grâce à Dieu, je ne manque pas d'y faire tous les soirs, après ma journée, depuis l'époque où j'étais petit manœuvre chez maître Settimio, en écoutant cette infernale proposition, je restai tout ébaubi ; mais, comme je ne suis pas trop bête, je répondis, sans changer de couloir, et avec un visage assuré :

— J'ai le bras solide et le cœur romain, ça c'est positif, contre tous ceux qui eh veulent à ma peau; mais, tout juste parce que je suis Romain, ça^joft^nfê' vâ"^fe"^u-t,out d'être un assassin. Il n'y a que^eféi J^hes qui peitveia^.atc taquer, sans leur crier Igapé^dès gens désarmés; et'fesX attaquer, par-dessus le m*Glïé, dans^u^e ^ge, devant » l'autel du bon Dieu ou de alainte Vierge', c'est bon pourj des renégats ou des sacrilé|e?. — Reprenez votre arggfitT

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