CONCLUSION
Monsieur le Président
Mesdames et Messieurs
Voici que j'achève cette conférence, dont l'unique objet était de définir le "genre d'esprit" d'Edmond
de Ne ver s et de vous donner quelque idée de sa "manière" comme écrivain. Je vous ai seulement parlé de ses œuvres principales. Et vous en avez admiré, je pense, l'unité patriotique, l'acuité d'observation, la richesse suggestive, la bonne tenue littéraire. Il a laissé d'autres ouvrages, par exemple, une traduction des "Etudes sur les Etats-Unis," de Matthew Arnold, assez élégamment faite pour que l'on croie lire, plutôt une œuvre originale que la transposition en notre langue d'une pensée étrangère ; — aussi un roman inédit : "L. B. Z. Chamard, l'illustre tribun canadien ;" — où le psychologue exerce à nouveau ses rares qualités de perception au mouvement de notre vie nationale et à la notation de nos mœurs judiciaires et politiques. — L'analyse de ces dernières œuvres nous entraînerait trop loin, et ne ferait d'ailleurs que nous confirmer dans la haute idée que nous avons dû nous faire de ce penseur et de cet artiste.
Dans un petit poème italien, que de Nevers a luimême traduit, et inséré, d'une main tremblante, en son carnet intime, se trouve un vers bien mélancolique, et oîi notre ami devait voir un reflet de son propre état d'âme :
Quand je serai mort et que tu viendras
Chercher ma croix au cimetière, Dans un coin ignoré tu la trouveras peut-être,
Et mille fleurs seront nées autour d'elle. Cueille alors pour tes blonds cheveux
Les fleurs nées dans mon cœur, Ce sont les poésies inspirées que je n'ai pas écrites.
— "Les poésies inspirées que je n'ai pas écrites". —
Ah! que d'œuvres encore il avait conçues, il avait pensées, qu'il savait qu'il ne pourrait jamais écrire ! Que de rêves intellectuels il caressait, sans espoir de les réaliser jamais ! Il était à cet âge où l'on peut se promettre un long avenir de labeur et de joies fécondes, et déjà il se sentait irrésistiblement emporté vers les régions d'où l'on ne revient pas. Les anciens disaient : "Ceux qui meurent jeunes sont aimés des dieux." Peut-être est-ce, en effet, un privilège de s'en aller, quand on a l'âme encore pleine d'espoirs et de rêves, quand l'esprit entrevoit de riches moissons, avant le déclin des facultés, la déchéance de l'être — toutes choses qui sont comme le triste prélude de la désagrégation finale.
Mais ceux qui restent doivent verser des soupirs et des regrets en voyant partir prématurément ces frères, tout brillants de promesses, et de qui l'on pouvait tant attendre. Et ce n'est pas sans un attendrissement mélancolique que j'ai essayé d'évoquer devant vous ce soir, mesdames et messieurs, la douce figure de cet Edmond de Nevers, trop tôt ravi aux lettres canadiennes-françaises.
Des regrets ! Des soupirs ! Ah ! il en montait aussi de son âme, à lui, lorsqu'il entendait retentir, toujours plus près, non pas, cette fois, "les accords mineurs d'une musique perçue dans le lointain," mais son propre glas funèbre. Et sa tristesse s'est épanchée en ce chef-d'œuvre qu'il a intitulé :
— In via mortis — — Sur le chemiîi de la mort —
"O vous, foules nombreuses des morts qui donnez sous le vert manteau de la terre, je viens à vous avec un corps plein de chaleur et de vie, avec des yeux qui rient et qui pleurent, un cœur fait pour
l'amour, un cerveau sans cesse traversé de pensées dont le rayonnement rapide fait pour moi le jour. —
Le flot de ma vie s'en va vers vous, mon Dieu ; — bientôt je voyagerai entre les rives sans fin de l'immense éternité. —
"Morts, qui dormez sous mes pieds, avant longtemps, sans doute, j'arriverai au milieu de vous, nu, dépouillé de toutes les vanités de la vie, de sa lumière, de sa puissance, de ses désirs terrestres, de ses haines mesquines, dépouillé des trésors et de l'or que j'ai réunis pendant une heure, dépouillé même de cette demeure de chair.
Ames immortelles, dont les corps fragiles reposent sous ce gazon, bientôt je vous suivrai" , . . .
Comment ne pas admirer la sincérité d'accent et le rhythme de ce chant d'adieu? C'est une gemme sombre,— une fine et précieuse améthyste de deuil, — à sertir avec le ^'Souvenez-vous des morts" ou '■'■L'hymne des morts''' de Lamennais.
En vous le citant, les deux vers, si magnifiquement frappés, d'Alfred de Musset, me reviennent :
Les chants désespérés sont les chants les plus beaux Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots
Cet "m via mortis" est un "pur sanglot" — sanglot atténué, attendri par les surnaturelles intuitions, par tout ce que la croyance antique met dans l'âme de douce certitude, — et, à cause de cela précisément, d'autant plus "beau", d'autant plus "immortel."
La profondeur de ses regrets n'empêcha pas, en effet, de Nevers d'accepter son destin avec une résignation toute chrétienne. Et, c'est les traits empreints de cette sérénité majestueuse, que donne la soumission à la Providence divine, qu'il s'est acheminé à travers l'allée des tombeaux. La Providence, il en avait toujours reconnu l'action dans l'histoire, dans l'évolution des peuples, dont il avait fait l'objet de ses
méditations de penseur. Il n'eut aucune peine à subir celui de ses décrets qui vint l'atteindre personnellement, et l'arrêter tout net, et pour jamais, dans sa carrière d'écrivain. Aussi a-t-il mérité de voir ses dernières heures bercées au murmure de ces '■'■novissima verha^\ si poétiques, si suaves, et qui portent si facilement l'âme vers l'éternité.
Mesdames et messieurs, la figure d'Edmond de Nevers ne m'apparaît jamais seule. Son souvenir ne revit pour moi que mêlé à celui de sa sœur, de sa douce Evangéline, qui le comprenait si bien, qui devinait ses pensées, partageait ses rêves idéals.
Elle était artiste aussi, musicienne de génie. Quand la maladie eut terrassé son frère, elle s'en fit, plus que jamais, la compagne, la consolatrice. Elle veilla sur ses jours, tout comme un ange. Et lorsqu'il s'en fut allé, elle le suivit de bien près. On eût dit que l'âme du frère, en s'envolant, avait déraciné l'âme de la sœur. Ces deux esprits affinés n'ont pas tardé à se rejoindre par delà la vie.
Et désormais, — pour finir par un souvenir classique, bien permis en un sujet où nous avons traité littérature — désormais, tous deux inséparablement unis, se promènent et vont par les Champs Elysées, attentifs aux harmonies éternelles dont ils ne percevaient ici-bas que l'écho affaibli, — le regard ouvert sur la Beauté essentielle et sur le Principe Infini de tous les arts.
Nof\iles
De la "Tribune" de Woonsocket,— luudi 26 octobre 1908.
IvH conférence donnée hier soir au Cercle National Dramatique avait attiré une bonne partie de l'élite de notre population. On remarquait aussi la présence de M. et Mme Abraham de Nevers de Central Falls, de Mlle de Nevers, de MM. Ernest, Edouard, Wilfrid, Arsène, et Lorenzo de Nevers, de Madame Guillaume Boivin, de Montréal, et de sa jeune fille ; — de Madame C. J. Malloy et de Mademoiselle de Sales Laterrière, de Fall River ;— M. le Dr. et Mme A. Portier, de Pawtucket, le Dr. H. C. Boucher de Central Falls et Madame Boucher. MM. les abbés J. S. Fortin et H. DeFoy de Ste. Famille et H. J. Maillouxde Mapleville,— M. l'abbé Renaudet, Aumônier des Franciscaines Missionnaires de Marie, et M. l'abbé Emile Gauvreau, de Washington, D. C. rehaussaient aussi par leur présence l'éclat de cette soirée.
I/'hon. Aram J. Pothier, candidat au poste de gouverneur de l'Etat, présidait la soirée ; Madame Pothier-née Françoise de Charmigny, assistait. Un joli programme musical fut exécuté.
Mlle Christiana Caya exécuta au piano 1' "Alouette" de Balakirew et "Humoresque" de Baker Grondahl.
M. Lorenzo de Nevers, de sa voix sympathique, chanta "Marine" de Edouard Lalo, et eu rappel : "Vous aurez beau faire et beau dire".
Mlle Nativa Mandeville,' la jeune virtuose de Central Falls, chanta de façon ravissante "Sévillana" de Massenet et fut vivement rappelée ; Mme H. C. Boucher, de Central Falls, accompagnait au piano. Mlle Christiana Caya, accompagnée par Mme Boucher, rendit avec expression "Herodiade" — air de Salomé — de Massenet, et fut fort applaudie.
Un délicieux morceau de violon, la "légende de Vienawski", fut donné avec beaucoup d'art par Mlle Dora Boucher, avec accompagnement de piano par Mme H. C. Boucher.
M. Lorenzo de Nevers se fit encore entendre dans "Herodiade"— vision fugitive — de Massenet, et, pour terminer, Mlle Mandeville dit, avec ce charme qui lui est particulier, "Je veux vivre dans un rêve" — Roméo et Juliette — de Gounod.
Henri d'Arles a parlé de l'écrivain canadien, Edmond de Nevers. Il a fait surtout ressortir ses qualités de penseur et d'artiste. Nous sommes heureux de publier ce précieux travail.
De "l'Indépendant", de Fall River,— 26 octobre 1908. UNE BELI/E CONFERENCE SUR FEU EDM. DE NEVERS
Woonsocket, R.-I., 26.— Hier soir, dans les salles du Cercle National Dramatique, on a assisté à une conférence de Henri d'Arles, de Fall River, sur "Edmond de Nevers—L,e penseur et l'artiste".
Dans l'assistance, qui était nombreuse et distinguée, on remarquait des personnes venues de Providence, Central-Falls, Fall River, etc.
Le savant conférencier fut présenté â l'auditoire par l'honorable M. Aram J. Pothier, président de la soirée, dont le bijou de discours fut très applaudi.
La conférence de Henri d'Arles a été d'un puissant intérêt du commencement à la fin, et l'auditoire a appris à connaître Edmond de Nevers comme penseur et artiste, ce qu'il était à un haut degré.
Les membres de la famille de Nevers, de Central-Falls et de Woonsocket, assistaient à cette apothéose d'un des leurs que certaines médiocrités envieuses ont poursuivi de leur haine impuissante jusque dans la tombe.
La partie musicale du programme a été aussi des plus appréciées.
Bref, on a rarement passé à Woonsocket une aussi agréable
soirée.
— Note. — On trouvera dans une autre page de notre numéro de ce jour, la 3e, le texte de l'admirable conférence de Henri d'Arles.
De "l'Indépendant" du 28 octobre 1908