‹ Edmond de Nevers, le penseur et l'artiste [microforme]Chapitre 3 sur 9 · M. LE GOUVERNEUR POTHIER · texte numérisé non relu

M. LE GOUVERNEUR POTHIER

Mesdames et Messieurs

La grande culture n’est pas l'apanage des peuples nouveaux.

Le colon ou le défricheur ne peut cultiver les arts. Ce n’est que lorsque la forêt a été abattue. que la charrue a creusé le sillon, et que, de ce sillon, est sorti le blé ou la fleur, —ce n'est que lorsque les colons se sont groupés en paroisses, et que plus tard la ville s'est élevée, —qu'un peuple commence à naître à la vie intellectuelle,

La musique du clocher paroissial frappe d’abord son oreille, et cette harmonie réveille dans son coeur des émotions nouvelles. Son âme se dilate alors : il

veut chanter, il veut admirer, il veut aimer, 1 veut connaître, et pour connaître il lui faut l'école. L'école, c'est le livre, —et lelivre fait éclore toutes les aptitudes, tous les dons de ces intelligences, restées Jusque À soumises à la fatigue physique.

L'artiste et le penseur apparaissent, et ce peuple prend sa place parmi les peuples policés et créateurs.

Le nôtre est entré depuis un demi siècle dans cette voie, —vigoureux et plein d'espoir. Nous avons des écrivains doués, des orateurs remarquables et des penseurs.

Ce soir j'ai l'honneur de vous présenter un artisteécrivain très distingué de notre race, Monsieur Henri d'Arles, qui nous parlera du penseur le plus illustre du Canada-français : Edmond de Nevers.

Monsieur le Président

Mesdames et Messieurs

I y a, dans l'évangile éternel, un mot que je ne puis me tenir de vous citer.—Aussi bien, l’évangile est toujours de mise sur les lèvres d’un prêtre, encore que ce prêtre parle du haut d'une tribune purement profane, et qu'il ne s'agisse aucunement pour lui de faire un sermon.—Il y a donc, dans l'évangile surnaturel, un mot profondément humain, empreint d'un scepticisme tout à fait ** nature.”

Un gaïiléen vient de rencontrer Jésus, qui l'a absolument séduit, enveloppé d'un de ces longs regards, dont on s'imagin® facilement le charme extraordinaire, invincible. Encore tout ébloui du rayonnement qui émanait de cette personnalité supérieure, cet homme fait part de ses impressions à l’un de ses compatriotes, et lui dit tout naivement : ‘‘ Enfin, nous avoñs trouvé Celui dont les prophètes ont parlé, Jésus de Nazaroth.”" Et l'autre de répondre : ‘ Mais, peut-il venir de Nazareth quelque chose de bon?"

Mesdames et messieurs, —le scepticisme qui vibre dans cette parole antique, se répercute à travers les âges. Par un phénomène psychologique, dont on ne sait s'il n’est pas plus étrange encore que déplorable, nous sommes naturellement portés à douter du mérite, de la valeur des nôtres, de ceux qui sont nés sur le même sol et sous le même ciel que nous, qui ont dans leurs veines le même sang, dans leur esprit la même mentalité.

Et, pour préciser davantage, pour en venir immédiatement à une application particulière, —nous, canadiens, ne sommes-nous pas un peu défiants à l'égard des productions intellectuelles de nos écrivains et de nos artistes? Ne doutons-nous pas que notre patrie d'origine ait jamais donné le jour à des penseurs, et à des poètes, dont le regard se soit ouvert sur la beauté et sur la vérité, pour la chanter et la faire resplendir? N'allons-nous pas murmurant plus ou moins ouvertement le mot du galiléen : ‘ Peut-il venir du Canada quelque chose de bon au point de vue artistique et littéraire?" —

Mesdames et Messieurs, —si tel était, par hasard, notre sentiment, j'espère que nous en changerons, au cours de cette conférence. Car, en vous présentant, ce soir, Edmond de Nevers, comme penseur et comme artiste, c'est-à-dire en considérant en lui, d'abord l’esprit original et vigoureux, qui a su projeter de nouvelles lumières sur des problèmes ethnologiques infiniment complexes, et ensuite l'artiste, ou l'écrivain, le styliste, en étudiant, pour me servir de ses propres expressions, ‘sa virtuosité, son habileté à manier les idées et à revêtir le rêve de formes ailées,”"—j'espère vous prouver, me prouver à moi-même, que de

notre Canada peut venir quelque chose de bon, de trés bon, d'excellent, —et que l'âme canadienne-française sait, aussi bien que les autres, s'éprendre d’idéal et le refléter en des oeuvres remarquables.

LE PENSEUR Mesdames et Messieurs

Un critique, je ne me souviens plus lequel, probablement Taine ou Sainte-Beuve, a parlé de ‘familles d’esprits,” a vu, dans le monde mystérieux des intelligences, toute une suite de catézories, à l’une ou l’autre desquelles chacune se rapporte nécessairement.

Trop évidemment, ces classifications ne peuvent avoir une rigueur géométrique. Car l'esprit est éminemment ductile, et ne saurait tenir en un cadre absolu. On l'a comparé à une flamme : il en a l’ardeur et l'éclat, et aussi les ondoiements, les sinuosités, les mobilités infiniment capricieuses, et toutefois exquises. On l'a comparé encore, et peut-être plus justement, à un souffle : or, qu’y a-t-il de plus imprécis qu’un souftle, de plus impondérable, de plus fluctuant?—Et donc, si larges, et flexibles, et flottantes, que soient ces catégories dans lesquelles on veut ranger les intelligences, elles sont d'une utilité incontestable pour ce qui regarde la critique littéraire, en particulier. Car elles nous aident à mieux définir l'essence d’un talent, et à ‘‘situer ” une œuvre à sa vraie place.

Cherchons alors à quelle ‘famille d’esprits ” appartient Edmond de Nevers.

Dès ses années de collège, il était facile de prévoir que de Nevers ne serait jamais homme à s'enfermer en uu cadre étroit d'idées et d'horizons.

C'est aux Trois-Rivières que j'entendis parler de lui pour la première fois. Et je me rappelle qu'on me le représenta comme un “excentrique. Or, les personnes qui le désignaient ainsi ne soupçonnaient sans doute pas combien elles disaient vrai, ni tout ce qu'il y avait dé psychologie profonde dans leur appréclation.

Prenons, en effet, le mot dans son sens éfymologique. Qu'est-ce que c'est qu'être excentrique? Cela veut dire fuir son centre, déborder son cadre naturel. Et un esprit excentrique, c'est un esprit qui n'accepte pas facilement les idées reçues, qui se sent mal à l'aise dans les sentiers battus, et qui s'en va de côté et d'autre, à travers le monde intellectuel, sans trop se soucier de tout ce que la sainte tradition, de tout ce que l'éternelle convention veulent vous imposer de pensées toutes faites.

En ce sens, de Nevers fut certainement vn excentrique, et dès ses années de collège. Ilaime à faire des fugues hors du programme de cours, vers d'autres langues, d'autres histoires, d’autres littératures. Ce n'est pas qu'il n'étudie les matières qui sont de règle, e qu'il n'arrive bon premier en tout, pour peu qu'il veuille s’en donner la peine. Mais cela ne suffit pas à son insatiable curiosité, toujours en éveil, et toujours en voyage de découvertes.

Plus tard, quand il aura opté pour une profession libérale et qu'il aura choisi le droit, vous devinez que les chinoiseries de la jurisprudence ne le retiendront guère.

La fenêtre de son étude d'avoué donne sur une rue paisible et ombreuse : c'est par là que son regard

s'échappe, et que son rêve s'envole bien loin des bou- L

quins jaunis, où les docteurs subtils enseignent com ment, sous couleur de légalité, le bon avocat doit toujours se tirer d'affaire, si ce n'est pour le plus grand bien de son client, du moins à sen propre profit. Cette intelligence si libre, si fantaisiste, si aventureuse, cherche pourtant à se spéciuliser, se demande quel emploi elle fera de ses facultés rares. Elle se sent des puissances, mais ignore de quel côté les orienter, à quoi les employer pour leur faire rendre tout ce qu'elles peuvent donner. Ce fut, pour elle, la période “critique.” Et voici comment, dans une lettre à un ami, de Nevers dépeignait son état d'âme, à ce moment si incertain de sa vie : “Tl me faudrait une vie agitée, n'importe de quelle manière ; il faudrait un but cher à ma volonté, mais je suis indifférent à tout, je n'ai plus rien à désirer, et je m'ennuie, Je n'ai pas assez d'énergie pour rien écrire... je n'ai pas rimé un seul vers depuis l'année dernière. Je me sens quelquefois inspiré ; mes pensées me semblent originales. Mais, si je prends la plume, quelque chose me dit: ‘ Pourquoi faire? Dieu n’a-t-il pas donné à chacun un coeur pour chanter ses émotions, ses plaisirs? qui te charge de te faire l'interprète de tes frères? Pourquoi te fatiguer pendant ton court chemin?"’—Et alors,dès que je veux les confier au papier, les douces pensées s'envolent, et ne laissent plus qu'une ombre, que je cherche inutilement à fixer ?"— Enfin, lorsqu'après avoir assez longtemps erré au hasard des caprices et des rêves, son intelligence se décide pour l'ethnographie, — assurément elle a trouvé la seule voie qui put lui convenir et pour laquelle elle fut faite. Par toutes les tendances de sa nature et par tous les penchants de son esprit, de

Nevers était, en effet, prédestiné à lire ouvertement dans le grand livre des peuples, et ne devait rencontrer que là la satisfaction de ses instincts intellectuels, si éminemment eXcentriques, comme nous l'avons vu, si compréhensifs, si curieux de tout, amoureux d'excursions lointaines et souvent périlleuses,

Quelle science est pius étendue que lethnologie?—Laquelle embrasse davantage, touche à plus de questions, permet de rayonner vers plus de continents ?—Origine des peuples, leur évolution, leurs langues, leurs littératures, leur politique, leur dévelop}. ment économique, leur histoire, leur avenir : voilà la sphère où elle se meut. Un esprit comme de Nevers devait s'y sentir bien chez lui, et y déployer tout son jeu.—

Or, dans ce domaine incommensurable, où notre auteur ne voulut rester étranger à rien de ce qui con- -ernait les peuples anciens et modernes, son esprit st porta de préférence vers un peuple tout petit, mais dont les destins lui paraissaient grands, entrevus dans la lamière de l'avenir.

Du jour où Edmond de Nevers se voua à ce genre d'études, l'évolution du peuple canadien-français absorba son activité littéraire. Sans doute, sa pensée se promena à travers les formes de vie si variées qu'offrent en particulier les races européennes ; mais c'était pour revenir vers nous, vers son ‘‘berceau,” chargée de faits, nourrie d'expérience, et pour nous faire profiter de ce qu'elle avait acquise dans ses voyages de découvertes.

S'il alla s'initier, dans les Universités du vieux monde, aux dernières méthodes scientifiques de recherches et de déductions, ce ne fut, en vérité, que

pour mieux s'appliquer à scruter les problèmes touchant notre rôle à jouer sur le continent américain. Toute l'œuvre qu'il a laissée nous frappe d'abord par ce que j'appellerai son unité patriotique : l'amour, le souci du pays natal l'anime d'un bout à l’autre. Ce grand **excentrique” devait, en fin de compte, faire, de sa patrie et de ses compatriotes, l'objet de presque toutes ses préoccupations intellectuelles, et consacrer aux siens le meilleur de son esprit et de son cœur.

En effet, le premier —en date—de ses grands ouvrages à pour titre : L'Avenir du Peuple Canadien- Français. Cela à paru à Paris, en 1896, et forme un volume de 441 pages.

Il semble qu’il ne devait manquer à de Nevers aucune des élégances ‘‘fin-de-siècle”, comme on disait alors. Car il a eu ce désintéressement, cette espèce d'indifférence, qu'affectent nos dilettantes modernes, à l'égard de leurs propres conceptions. Faisant allusion dans une chronique, qu'il écrivait, je pense, en 1902, à ce premier essai, il le donne comme une ‘‘œuvre de jeunesse”. Et, dans une lettre intime, il va jusqu’à dire que c’est une ‘‘b1lançoire””.

Ah ! je sais qu'il est du dernier “chic”, en certains milieux, de le prendre ainsi de haut avec ses propres réalisations. Mais je sais aussi qu’il ne faut pas accepter au pied de la lettre ces appréciations sommaires, de mode parmi les raffinés, quand il leur arrive de se ‘peindre eux-mêmes, ”—pour rappeler le roman célèbre de M. Paul Hervieu.

Je le veux bien, ‘“‘L’Avenir du Peuple Canadien- Français” est une œuvre de jeunesse. L'auteur

Ë Ë ñ re

n'est pas encore en possession de tous ses moyens : il

n'a pas cette matûrité de jugement qui distingue ses derniers écrits ; il émet des opinions risquées qu'il sera le premier, plus tard, à désavouer, Ainsi, les pages sur l'émigration canadienne aux Etats-Unis ont évidemment été écrites avant que l'auteur eût suflisamment pris connaissance de la portée, de l'étendue de ce mouvement, de sa haute signification sociale. Et, dans l'ensemble, la trame de cet ouvrage n’a pas cette consistance, cette rigueur que l'on est en droit d'attendre d'un produit scientifique. Le tissu en est un peu lâche. Si l'ordonnance générale en est assez bonne, il y a des amplifications d'un tour plutôt déclamatoire, des enthousiasmes poncifs.

Et pourtant, combien, malgré ces défauts inhérents au jeune âge, ce livre est plein de choses ! Comme il fourmille de vues originales !

Il y avait d'abord quelque mérite et quelque audace, à cette époque déjà lointaine, à affirmer ouvertement notre existence comme peuple. Depuis, nous avons pris conscience de nous-mêmes, de notre force, de notre cohésion. Notre littérature même semble vouloir s’empreindre d'un cachet plus personnel et revendiquer son autonomie. Il n'y a pas si longtemps qu’un critique avisé, M. l'abbé Camille Roy, devinait cette tendance, et l'accentuait } 1 une belle conférencesur la ‘‘r :tionalisation de notre littérature”. Mais alors, voici quinze ou vingt ans, comme l’idée coloniale, l'idée de dépendance à l'égard de la Mère-Patrie, avait encore, avait autrement d’empire parmi nous !

Or, l’un de nos écrivains proclame franchement notre existence comme peuple. Noble geste, mesda-

mes et messienrs ! Et, je ne puis assez dire tout ce

qu'il a contribué à dégager, chez les nôtres, de puissances latentes, à secouer de facultés endormies.

Ce peuple, de Nevers établit, sur des données solides, qu'il est dans un état de transition, et il se demande quel sera son avenir. Pour trouver une s0lution à ce problème délicat, qui n'avait jamais été posé avec tant de netteté, l'auteur étudie son passé et son présent, il cherche, dans ses antécédents et dans sa condition actuelle, les éléments de sa réponse.

Comme il évoque, en une large fresque, l'histoire de la domination française ! Ces chapitres sur l'établissement des premiers colons dans les vieilles forêts profondes, leurs alliances où leurs luttes avec l'Indien, sont d'une saveur extrême, imprégnés des parfums vierges des grands bois, et rendent un son tout vibrant d'héroïsme. L'on a dit, des ‘‘Trophées” de Hérédia, que c'était la ‘Légende des Siècles”, en miniature. Or, les pages de de Nevers sur les premiers temps de la colonie, sont comme la transposition, en prose entraiînante et pleine de souffle, de la ‘‘Légena. d'un Peuple,” de notre poète national. —Et des aperçus neufs, suggestifs, émaillent cette peinture de nos origines.

Après, vient le récit de notre évolution depuis la conquête anglaise. Cette partie se recommande surtout par de fines satires de nos défauts, de nos mœurs politiques en particulier, le clair signalement des dangers qui nous menacent, et les moyens à prendre pour y échapper. L'auteur ne dissimule aucun des travers qui nous sont particuliers, et que les conditions, au milieu desquelles nous nous sommes développés, ont contribué à accentuer. Par exemple, cette ‘‘comba-

1 RE Labs ve: M ae Par

tivité”, qui, ne trouvant plus à se dépenser dans di luttes contre l'Indien ou contre l'Anglais, demande à la politique son aliment. Tout ce que la politique fait, chez nous, de ravages, ce qu'elle engendre de discussions oiseuses et de haines atroces, ce qu'elle absorbe inutilement de forces vives, ce qu'elle détour: ne d'intelligences, d'études scientifiques ou littéraires, qui leur seraient infiniment plus profitables, ce qu'elle inspire de speeches ronflants et vides, ce qu'elle sacre de grands hommes,—tout cela est finement analysé, exprimé avec une verve absolument délicieuse, —Je voudrais pouvoir citer les admirables pages sur le système éducationnel à renouveler, les considérations sur la langue, sur la musique, les hautes études à cul tiver par les sciences et les arts. Que de commentaires précieux de la parole devenue célèbre chez nous : ‘“Emparons-nous du sol !”

Et enfin, ce peuple, dont il a retracé la genèse et l'adolescence, dont il a étudié la crise de jeunesse, l'auteur veut le situer dans l'avenir. Or, pour lui, l'avenir du peuple canadien-français est tout marqué, et le voici : L'indépendance est une utopie ; la fédération impériale est une sottise. ‘Il ne reste, pour le Canada, qu'une solution plus ou moins lointaine, l'annexion aux Etats-Unis”.

Non pas la disparition, l’enfouissement dans cette fournaise, dont un homme d'Etat canadien a dit qu'était l'union américaine. Une annexion par laquelle nous deviendrions partie intégrante de ce grand pays et obéirions à son hégémonie politique, mais en gardant, certes, notre foi, et aussi notre langue, le meilleur de nos traditions ancestrales, en continuant à nous y développer conformément à notre mentalité

latine, et en y constituant un group ment ethnique distinct.

Voilà, en quelques mots, la conclision de l'ouvrage. Ne laisse-t-elle pas d'être plausible ? Les événements ont-ils dit leur secret ? A ceux qui verraient dans cette solution une impossibilité métaphysique, ou un malheur qu'il faut à tout prix écarter, je me contenterai de citer ces paroles que me disait, en 1897, au retour d'un voyage dans l'Est américain, un de nos plus éminents Prélats canadiens : ‘Je ne suis pas prophète, mais tout ce que j'ai vu là-bas, —les progrès accomplis par les nôtres, leur force d'expansion, —me confirme dans l'idée que la jour viendra où la Province de Québec et les états Timitrophes de la Nouvelle- Angleterre, unis par les mêmes liens politiques, formeront comme une confédération dans la grande, où l'élément français sera prédominant'’.—Je n'ai fait que vous ex' er brièvement le thème sur lequel de Nevers a! dé. Et si sa thèse n'est pas absolument inédite, 11 l’a, du moins, rajeunie de fond en comble, envisagée sous des aspects nouveaux, semée de réflexions dont la justesse psychologique est indiscutable. Je ne connais pas d'ouvrage où l’analyse de nos qualités, de nos défauts, soit plus aigüe et pénétrante, où nos aspirations se reflètent mieux.

Dans cette ‘‘œuvre de jeunesse” percent déjà cet esprit synthétique, cette originalité de pensée, qui ont eu leur efflorescence la plus belle dans le livre que vous connaissez tous et qui s'appelle : ‘L'Ame Américaine. ””

Que ce titre ne nous fasse pas illusion ? Cet ourage est la reprise, sous une autre forme, et à un point de vue plus large et plus scientifique, du problème agité dans le précédent.

Vous vous rappelez que celui-ci se ferme sur la prédiction qu'un jour où Pautre nous ferions partie de L'Union américaine. L'annexion était, pour de Nevers, le terme nécessaire de notre évolution, Faboutissant normal le plus propre à favoriser l'épanouissement, la réalisation de nos idéaux.

Fort de cette donnée, il étudie maintenant cette erande âme collective qu'est là nation américaine, — ne qui s'augmentera fatalement de Fapport de notre race, et qui, de ce fait, revêtira une modalité nouvelle :-—il l'étudie dans sa formation, son évolution, ses tendances, ses formes à venir. Voulez-vous me permettre une comparaison familière ? IT fait un peu comime une fiancée, déjà promise en mariage, et qui s'applique, au préalable, à connaitre le caractère de son futur.

Voici, d'ailleurs, d'après l'auteur lui-même, la formule, et comme la elef de son travail : ‘La civilisation américaine représente un courant d'idées, d'aspirations, de sympathies, dont nous subissons fortement l'influence, ct dans lequel nous nous défendrons difficilement d'être entrainés. C’est pourquoi il nous importe de voir clair dans son orientation. Un rameau important de notre nationalité s'est déjà implanté au sein de l'Union américaine. Et il me paraît certain, quoiqu'il arrive, que, dans un avenir plus ou moins éloigné, la question suivante prendra la première place dans nos préoccupations patriotiques : Est-il de notre devoir de contribuer à lunifi

cation politique de tout le continent nord-américain, et nous sera-t-il possible, sous le drapeau étoilé, de grandir et de nous développer, sans rien abandonner de ce qui nous est cher, en restant fidèles à nos traditions francaises et catholiques * A cette question. nous ne pourrons répondre qu'en interrogeant le passé, et en lui demandant ce qu'il contient de promesses où de menaces pour l'avenir de notre race et de notre foi.” —

Ainsi, c'est bien encore le souci de nos intérêts qui guide de Nevers dans cette nouvelle œuvre, menée selon les méthodes les plus rigoureuses, et d'après les procédés de recherches et de déductions les plus perfectionnés.

Quelle différence avec son premier essai, je ne dis pas dans la noblesse de sentiment, qui est, au fond, la même, mais dans la manière de grouper les faits, dans la précision des données, dans la transcendance des aperçus, et dans la ferme sobriété du ton : L'auteur a vieilli. Mais, ce n'est pas tant l'âge qui lui a profité, que les cours très spéciaux qu'il à suivis, par exemple à Berlin, sous Mommsen, et qui lui ont appris comment il faut traiter l'histoire, de nos jours. et comme quoi, dans l'examen des probièmes ethnologiques, en particulier, ‘l'esprit géométrique doit passer bien avant l'esprit de finesse, ”—pour employer l'expression de Pascal.

Ainsi, dans la première partie, ‘Les origines— la vie historique”, Vanalyse des éléments essentiels qui ont constitué ‘l'âme américaine” est à base de documentation savante et fondue. Comme la caractéristique de chacun des groupements, de la fusion desquels devait sortir ce grand tout. est exprimée en

traits incisis! L'on ne surtrait trop lou x: tout ce qu'il y à d'érudition concentrés et Géfinitive, en méme iapitrs que Brune-

tière trouvait les ‘meilleurs de l'ouvrage." Car oui, le

temps que de sazncité, dans es crand critique consacra au travail de de Nevers une lans Ja ‘Revue des Deux

Mondes”, s'il vous plait, laqueïlo étude à été recueillie

longue ct minutieuse étude, «

depuis dans l'ouvrage intitulé : “Variéés littéraires” Certes, jamais auteur canadien n'avait été à pareil honneur. Ce seul fait prouve assez Îe mérite de ce

Page 1