‹ Edmond de PuryChapitre 6 sur 6 · W. RITTER · texte numérisé non relu

W. RITTER

A la Suisse Libérale de Neuchâtel

H ! s’il s’était agi de toute cette brochure, mais non !

Un très court fragment de l’étude qu’on vient

de lire, a été accepté et publié par la Suisse Libérale, dont MM. Maret et Bonhôte étaient alors les principaux rédacteurs ; je les imagine donc, au moins en partie, responsables de la petite vilenie dont je veux enchâsser ici le folichon résultat.

Je croyais n’avoir offensé personne par la célébration en une cinquantaine de lignes très insuffisantes, il est vrai, des mérites de M. de Pury; néanmoins un anonyme , — (c’est toujours le courage habituel de ces Messieurs de la Suisse Libérale ; mon père l’a expérimenté combien de fois, lui qui à chaque attaque de ce valeureux journal n’a jamais trouvé que des moulins à vent auxquels s'en prendre), — se mit en tête d’essayer un éreintement de ma prose à la place même où /’ avant -veille elle avait paru.

Gela ne manquait pas de drôlerie. Toutefois n’est-ce pas une pure et simple saleté de recevoir de la copie, qu'il fallait refuser si elle était mauvaise, pour la faire ensuite ridiculiser par un anonyme. Mais la refuser, allons donc ! Bien mieux ! Comme l’impression de mon pauvre diable d’article durait depuis huit jours, — le temps d’élucubrer en secret le document qu’on va#lire, — je demandai à retirer ledit article. Pour lors M. Maret se hâta très courtoisement de de me rassurer, de s’excuser du retard... et de me féliciter ! !

Eh bien ! j’en suis très fier de l’amusant factum anonyme, qui avec la conviction d’être excessivement spirituel et de me piquer au vif, manqua le but si lourdement; mais je tiens à ne pas le laisser se perdre dans l’oubli et à le citer comme exemple d’à-propos et de ce qu’on peut appeler le meilleur esprit neuchâtelois, (il n’a pas besoin de signature), — et surtout comme échantillon de l’honnêteté professionnelle de la chevaleresque Suisse Libérale, le journal de tout ce qui à Neuchâtel se croit de bon ton, d’absolue probité, et s’imagine savoir vivre.

Voici sans aucuns commentaires, l’élégant persiflage de la Suisse Libérale :

Neuchâtel, 23 janvier 1891

J’ai lu, Monsieur le rédacteur, — et avec quel ravissement — l’étonnant, l’inimitable article qu’a inspiré à votre collaborateur, M. Rr., la contemplation des tableaux exposés à Lausanne par M. de Pury.

Est-ce une plume, dont se sert M. Rr. pour charmer ainsi ses lecteurs, est-ce un pinceau... estce une flûte? Ces trois instruments vraiment semblent être à la portée de ses doigts habiles, et l’on ne sait,

à le lire, lequel de l’œil, de l’oreille ou de la pensée est le plus ému!

Telles étaient. Monsieur le rédacteur, mes réflexions en ployant le N° i5 de votre excellent journal en lequel gît l’article en question... Un cliquetis de mots étranges et de couleurs éblouissantes, l’incandescence des choses et des idées, la nitidité des expressions, le wagnérianisme des intentions... provoquaient dans mon cerveau un bourdonnement délicieux, un entremêlement vague d’impressions musicales, picturaires et poétiques qui me transportèrent pendant quelques instants bénis en des régions supraterrestres! ! ! Mais, pardonnez, Monsieur le rédacteur, me voilà moi, chétif, pris en flagrant délit d’imitation de l’inimitable. Je n’ai certainement pas pris la plume pour vous donner à vous et à vos lecteurs un pastiche de l'article de M. R.; ce serait ridicule. Non, j’ai d'autres intentions, que le récit suivant va, j'espère, rendre claires à vos yeux.

Je possède un ami des plus excellents, horloger de son métier. Actif, intelligent, plein de bon sens, il dirige avec une prudente hardiesse un établissement industriel qu’il a fondé non loin de Neuchâtel et auquel son habileté a assuré une prospérité solide. Il est artiste à ses heures et porte surtout un vif intérêt à tout ce qui touche de près ou de loin à nos peintres neuchâtelois ; il est un grand admirateur, entre autres, des toiles de M. de Pury, aussi m’empressai-je, après l’avoir savouré moi-même, d’aller lui faire part de l’article de M. Rr.

Je trouvai mon vieil ami plongé dans ses livres de comptes, mais aussitôt qu’il m’aperçut, il vint à ma rencontre le sourire aux lèvres. J’appris qu’il venait de terminer son inventaire, et devinai que le résultat favorable de l’année 1890 était pour une grande part dans l’accueil joyeux et avenant qu’il me

faisait. — Bravo, lui dis-je, je suis heureux de voir que vos affaires continuent à prospérer. — Oui, cela ne va pas trop mal, grâce au Ciel, mais il faut avoir l’œil ouvert, la moindre négligence peut compromettre une position péniblement acquise. Il me mit en quelques mots au courant des difficultés avec lesquelles il avait à lutter, de ses craintes et de ses espérances pour l’année 1891; puis, dès que je lui eus fait connaître le but de ma visite : Allons, dit-il de sa bonne voix de basse-taille, allons déboucher une bouteille de petit blanc, allumer une bonne pipe, et tu me liras ton article sur Pury. Ainsi fut fait.

Je commençai ma lecture du ton d’un maître de de conférences, et soulignai consciencieusement de la voix et du geste, les passages qui me paraissaient particulièrement remarquables. Mon ami aussi se mit à les souligner, mais d’une façon toute différente : un coude sur la table, le fourneau de sa pipe dans la main, il fit apparaître peu à peu sur sa figure rasée et dans ses petits yeux gris, une telle expression de malice et de gaieté contenue, que moi, qui ne m’en aperçus qu’après avoir terminé ma lecture, j’en demeurai tout interdit. Il vit mon ébahissement, et cela le fit éclater :

« C’est unique, ce que tu viens de me lire là, * et Pury doit être ravi ! Le ciel me pardonne, je « crois que les Neuchâtelois perdent la tête ! Et tu « prends cela au sérieux, toi; tu ne vois pas que « c'est du pur pathos et qu’il n’est pas permis, « quand on a la chance de disposer d’une langue « comme celle de Pascal, de Voltaire et de Paul-Louis « Courier, d'écrire de ce style-là ! »

Puis changeant tont à coup d’expression :

« Mais il n’y a pas seulement matière à rire ; « il faut s’attristrer et beaucoup, de l’état d’esprit « dont une pareille littérature est le symptôme. Eh

ai quoi î voilà donc les résultats de cette atmosphère intellectuelle surchauffée dans laquelle on plonge « comme à plaisir, la plupart de nos jeunes Neuchâ- « telois ! c’est là, l’instrument qu’on leur a mis en « main pour le combat de la vie ! c’est cela qu’ils « veulent vendre pour avoir de quoi se mettre du « pain sous la dent !... Oh ! je sais bien que l’homme « ne vit pas seulement de pain, que l’intelligence a « droit, elle aussi, à sa nourriture quotidienne; mais, « croit-on qu’il n’y a rien pour développer l’esprit et ai le cœur dans l’exercice de ces professions manuelles « tant dédaignées par nos jeunes gens? ne sait-on « pas, au contraire, qu'elles offrent à leur besoin « d’activité un champ plus varié peut-être que celui « des lettres et de la musique, qu’elles ont, elles « aussi, leurs triomphes, leurs succès d’autant plus

« beaux qu’il a fallu pour les obtenir déployer plus

« d’énergie, de sagacité, de connaissance des hommes « et des choses ?

« Loin de moi la pensée de dénigrer certains ,« domaines de l'activité humaine au profit des autres. ,« Je suis de ceux qui aiment la vérité, le beau et .« l’utile sous quelque forme qu’ils se présentent. Ce « que je demande qu’on rétablisse à Neuchâtel, c’est « un certain équilibre qui me paraît près d être rompu « et qui doit exister entre les forces consacrées aux

.« plaisirs et aux arts et celles consacrées au travail

« productif et rémunérateur; car les premières ne sont ai qu’une occasion de dépenser ce qu’ont péniblement « amassé les secondes, et nous ne vivons pas à une ai époque où le robinet de sortie de la richesse « collective puisse débiter longtemps beaucoup plus « que le robinet d’entrée. Or je crois qu’à Neuchâtel ai nous en sommes là malheureusement. Oui, voilà « le danger; comment l’éviter? Précisément, en cherj« chant à tourner les idées et les aspirations de notre

« jeunesse vers quelque chose de plus pratique, de « moins nuageux que ces éternelles rengaines litté- « raires, musicales et autres dont Neuchâtel est véri- « tablement inondé. Quoi d’étonnant à ce que nos « jeunes gens se forment une idée exagérée du rôle « que doivent jouer dans la vie les lettres et les arts,

« lorsque nous-même, nous leur donnons l’exemple « de la dissipation en courant d’une conférence à « l’autre, d’un concert à une représentation théâtrale,

« lorsque nous n’avons pas assez de mains pour « applaudir la moindre de leurs élucubrations d’étu- « diant, lorsqu’enfin nos journaux sont pleins des « éloges qu’on distribue à tort et à travers à tous les « mendiants, petits et grands, de notoriété publique!...

« Et si tu penses que je charge le tableau, que « j’exagère la funeste influence qu’ont sur un grand « nombre de nos concitoyens, les débordements dont « je parle, va un peu demander aux éditeurs de notre « ville ce qu’ils reçoivent en une année de manus- « crits destinés a l’impression : romans, nouvelles,

« poésies, etc... dont le nombre à lui seul est fléau!...

« Il n’y a que neuf Muses, femmes hautaines et « raides comme des barres de fer, et ils sont quelque u cent à vouloir tous les épouser... Il n’y a qu’un « Pégase, et ils sont pendus par grappes à sa crinière, « à sa queue... hélas, à ses ailes, prêts à se faire « écraser sous les rudes sabots de cet animal rétif!...

« Ah, crois-moi, si nos concitoyens veulent « absolument faire de l’équitation, qu’ils persuadent « notre maire de faire venir bien vite les chevaux qui « caracolent là-haut dans les Gorges de l’Areuse; ils y « sont, dit-on, quelques milliers...; chaque petit Neu- « châtelois aura le sien qu’il conduira à sa guise et « qui au lieu de l’écraser, lui aidera à gagner som <( pain quotidien. Et s’ils veulent absolument faire la- « cour à quelqu’un, qu’ils la fassent aux petites Neu-'

« châteloises dont le nombre disponible dépasse sensi- « blement celui des Muses et qui sont d’un abord plus « gracieux! Et alors, vive Dieu, notre vieille race, « prête à s’éteindre, renaîtra plus nombreuse et plus « vigoureuse que jamais! »

Ainsi parla le vieil horloger... La vivacité de son discours m'avait ahuri, et je restais là devant lui ne sachant que répondre à tant d’attaques, dont plusieurs me parurent injustes. Je le quittai, lui, *tout vibrant encore d’indignation...

Et maintenant, Monsieur le rédacteur, lequel de M. Rr. ou du vieil horloger vous paraît avoir raison? Voilà la question que je prends la liberté de vous poser.

Pour moi, après avoir bien réfléchi, je me range du côté de M. Rr. ; le niiide m’enchante et rien au monde ne pourra me faire admettre qu’on puisse jamais faire trop de littérature, de musique et d’art à Neuchâtel.

Recevez, Monsieur le rédacteur, avec mes remerciements, l’assurance de ma considération distinguée.

Quand il n’y a pas à comprendre ou que de profonds moralistes vous parlent de la lune en plein midi, on ne discute pas, on collectionne le morceau, comme Flaubert les documents pour Bouvard et Pécuchet, on opine du bonnet, on répond « oui amen » à tout et l’on passe à d’autres occupations.

Ce que je fis dès le lendemain :

Monsieur le rédacteur,

Auriez-vous la bonté de m’envoyer, pour mes amis et moi, cinq numéros de la Suisse libérale d’hier lundi.

Je suis très content d’avoir provoqué l’article de

io

M. X., dont je partage toutes les opinions, d’autant plus que je n’ai jamais encombre' aucun éditeur de manuscrits, et que je gagne ma vie honnêtement, à la sueur de ma plume, hors du pays neuchâtelois.

Si vous vouliez être tout à fait aimable, vous donneriez, Monsieur le rédacteur, à cette carte postale la publicité à laquelle elle aurait peut-être droit.

Veuillez agréer, Monsieur le rédacteur, pour vous et pour le vieil horloger, mes compliments choisis.

William Ritter

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