‹ Edmond de PuryChapitre 5 sur 6 · POST SCRIPTUM · texte numérisé non relu

POST SCRIPTUM

A la Gazette de Lausanne

A Gazette de Lausanne publia sur l’Exposition lausannoise d’Edmond de Pury un article, je l’ai dit, d’un parti pris d’injustice flagrant, — chose d’autant plus anormale que la dite Gazette est le journal le plus parfaitement honnête et probe de la Suisse Romande. L’insertion de la lettre qui suit, répondant à l’article en question, ne m’en fut pas moins catégoriquement refusée. 11 est un peu tard pour rappeler ce petit fait, mais il n’est jamais trop tard pour essayer de redresser un tort ou tout au moins une erreur. Et puis, dans la vie, on fait ce qu’on peut plus souvent que ce qu'on veut. Si la Gazeite de Lausanne avait publié , cette lettre en 1891, elle m’eût évité cette peine aujourd’hui.

Janvier 1891

Monsieur

Rédacteur,

Lecteur quotidien de la Gazette de Lausanne depuis mon enfance, j’avais coutume d’accepter ses

jugements, surtout en matière artistique, comme à peu près infaillibles.

Aujourd’hui j’ai connaissance de votre article sur l’Exposition de M. Edmond de Pury... En vérité je crois rêver.

J’ai fait la course de Neuchâtel à Lausanne, exprès pour avoir une idée d’ensemble du travail de M. de Pury ces dernières années; car il s'agit là, n’en déplaise à votre correspondant, non pas simplement de ce « qui peut constituer la besogne journalière d’un artiste », c’est-à-dire d’études et de pochades, mais au contraire d’œuvres de longue haleine, dont quelques-unes sont de grandes œuvres longuement mûries et méditées, exécutées il est vrai, avec une verve qu’on n’a guère coutume de constater ailleurs qu’en de simples caprices journaliers... Mais où a-t-on jamais vu des études atteindre ce degré de perfection... et parfois de profondeur.

Tout Lausanne connaît ces tableaux et connaît l'article que la Gazette a publié... Je voudrais bien savoir si un seul de vos lecteurs souscrirait à l’observation sur « le ciel qui pèse et maçonne le fond » dans le Dolce far nientel. Je ne sais si j’ai la berlue, — • en tous cas je ne suis pas le seul, — mais au contraire j’y vois, « de la fluidité, de l’espace et de l’air » autant qu’on en peut souhaiter.

Si les pêcheurs de coquillages sont « d’exécution paradoxale », il faudrait dire pourquoi? Les reflets sur des loques colorées et des visages bronzés du soleil levant ou couchant, sont-ce là des paradoxes?

Et ainsi de suite tout du long dans cet article qui n’a pas le ton impartial et consciencieux coutumier de la Gazette. Pourquoi la vendeuse de fleurs « défaille-t-elle à tous points de vue » ? Et ce « maniérisme outré » et ailleurs « ce Midi qui veut ça »... j’en demeure interloqué; l’auteur de l’article est-il

de palette ainsi timorée, ou pour le blaguer ainsi ignore-t-il réellement le Midi? Régnault et Fortuny doivent alors lui sembler... quoi? Et Monet et Pissaro qui ne peignent pourtant pas le Midi eux?

Plus loin des « accessoires secs et précieux » (il s’agit de nasses); je continue à ne pas comprendre comment une nasse qu’on vient de sortir de l’eau, peut être... à la fois sèche et précieuse.

Portrait de M. B. — L’auteur l’estime « en parfait rapport avec l’apparence extérieure du modèle ».

• — Ligne suivante : « les autres portraits sont de valeur plus égale, sans défauts ni mérites très extraordinaires »... Voilà une façon bien discrète, quoique contradictoire, d’insinuer les mérites et les défauts extraordinaires du premier portrait... à moins que cela ne veuille insinuer les défauts du modèle.

Mais voyons, M. le Rédacteur, la Gazette de Lausanne nous a accoutumés à autrement de franchise..! On ne critique pas ou on critique, et si l’on critique on dit quoi et pourquoi.

J’avoue encore ne pas sentir que le portrait de Mrae de P. ait « la froideur de toute œuvre de longue haleine » — (ce qui infirme, entre parenthèses, la « besogne journalière » du début). Ce qu’il y a de mieux c’est que cette froideur « dégage un charme absorbant». Je ne comprends toujours pas.

Enfin l’auteur de l'article omet surtout le morceau essentiel, celui qui pour les gens du métier — puisque l’art pour certains devient un métier — prêterait le mieux à une discussion en règle des mérites du peintre : le pécheur au torse nu couché au travers de sa barque, bras plongés dans l’eau... Les artistes qui entraient à l’atelier de M. de Pury ne voyaient que cela, cela leur bouchait tout le reste... Comment votre correspondant a-t-il fait pour ne pas le voir?

Certes, Monsieur le Rédacteur, je respecte avec

vous la liberté de tous les goûts, de toutes les impressions et de toutes les opinions sincères. Et si je me permets de me plaindre à vous de cet article, encore une fois, ce n’est pas parce quil critique , mais parce qu'il ne critique pas franchement... Eh! qu’on ne se gêne pas, Monsieur de Pury pas plus qu'un autre n’en mourra... ou plutôt, moins que tout autre.

Dernièrement M. Burnand exposait quelques toiles à Neuchâtel. Le critique de la Feuille d’Avis ayant en toute franchise risqué une petite remarque, beaucoup trop timorée à mon gré, tous les journaux neuchâtelois, y compris la Feuille d’Avis, ont accueilli une courtoise protestation des admirateurs de M. Burnand.

J’ai la certitude, M. le Rédacteur, que vous voudrez bien aussi accueillir ces quelques lignes. Je crois en outre qu’en les publiant la Gazette ferait plaisir à beaucoup de monde à Lausanne et en Suisse.

Veuillez, Monsieur le Rédacteur, me pardonner mon intervention et agréer mes salutations respectueuses.

Page 1