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INTRODUCTION

LES TENANTS DU GALLIGANISBftB AU COMMENCEMENT DU XV!!*" SIÈCLE.

I. UltraiDontanisme et gallicanisme. — II. La royauté. — III. Les parle» mentaires. — IV. — L'épiscopat. — V. La Sorbonne.

Peu à peu la vérité se fait jour dans l'histoire du gallicanisme. Les origines se découvrent; les causes se discernent ; les influences politiques et parlementaires accusent toute leur action. On sait aujourd'hui à quoi s'en tenir sur les délibérations de l'assemblée de 1 682 et sur les déclarations de la Sorbonne de 1663. Le sentiment du clergé français sur la faillibilité du Pape et sur la supériorité des conciles généraux souffre de nombreuses exceptions et comporte bien des nuances. 11 faut renoncer à la tradition qui veut nous faire accepter le dixseptième siècle tout entier comme gallican.

Nous voudrions, pour notre part, aider à l'enquête qui se poursuit avec tant de curiosité, en cherchant à déterminer, dans le travail que nous

présentons au lecteur, quelle était l'influence des

systèmes gallicans, au commencement du dixseptième siècle. Nous verrons qu'en France Tétat de l'opinion théologique, d'abord favorable aux doctrines romaines, se modifia sous l'action d'Edmond Richer. Nous essaierons de saisir à son point initial le mouvement de rénovation gallicane, qui s'étendit durant le dix-septième siècle et domina le dix-huitième siècle de là manière la plus absolue. Cette étude n'étant en quelque sorte que le résumé de rhistoire de la théologie française pendant le premier tiers du dix-septième siècle (toutes les controverses religieuses de cette époque viennent, en effet, aboutir aux points qui sont l'objet du gallicanisme) nous nous croyons autorisés à parler de ' l'organisation de l'enseignement théologique à Paris, de l'état de la Sorbonne, du caractère et des œuvres des docteurs les plus célèbres du temps.

Mais avant d'exposer le résultat de nos recherches nous croyons utile de présenter de courtes notions sur les doctrines romaines et gallicanes. Nous y joindrons quelques considérations sur les pouvoirs qui soutenaient . le gallicanisme, au commencement du dix-septième siècle.

Ultramontanisme et gallicanisme.

Entre les questions religieuses les plus agitées à notre époque, il n'en est point qui passionnent

davantage nos contemporains, que, celles .de la constitution de l'Eglise et des rapports de TEglise avec l'Etat. H suffit de considérer ce qui se passe de nos jours en Suisse et en Allemagne, pour être convaincu que les Etats et les particuliers, aujourd'hui, peut-être, moins que jamais, ne sauraient demeurer inattentifs, en présence des graves problèmes, dont la solution importe si fort à la prospérité de la religion et de la patrie.

Si la société moderne n'hésite pas quelquefois, à accepter des réponses hasardées, et à s'aventurer en des essais téméraires, de son côté, l'Eglise ne cesse de présenter, comme le seul moyen d'obtenir l'ordre et d'arriver à la régénération, le vieil ensemble de doctrines hiérarchiques et politiques, que nos pères appelaient avec dédain Vultramontanismej et qui n'en est pas moins un système complet, logique, puissant, de tout temps accepté par la saine théologie, quoique son triomphe définitif ne se soit étendu à l'école entière que pendant le pontifidat de Pie IX.

Personne n'ignore ce que sont les doctrines romaines, car s'il y a quelque reproche à faire aux ultramontains, ce n'est pas, du moins, d'avoir cherché à dissimuler leurs convictions.

Lisez leurs écrits : le système hiérarchique s'y accuse de lui-même, dans ses traits essentiels, avec franchise et précision. L'Eglise est une monarchie dont le Pape est le souverain. Sans doute, ce sou-

veraiD ne dispose pas d'une autorilé despotique. 11 doit respecter la distribution de Tautorité sacrée établie par le divin fondateur de TEglise. Mais dans ces limites, il dispose d'une puissance suprême. Il est vraiment le roi d'une monarchie pure, pour ne pas dire absolue. Aussi possède-t-il tous les attributs essentiels de la souveraineté. De lui découle la jurisdiction sacrée; à lui appartient l'infaillibilité ; il n'a pas de supérieur sur la terre, son gouvernement s'étend non pas seulement sur TEglise prise dans son ensemble, mais encore sur chaque église, en particulier.

Telle est la croyance que l'Eglise romaine a toujours professée ; par la parole de ses docteurs, par les décisions de ses pontifes, elle n'a cessé d'en répandre renseignement par toute la catholicité. Elle ne s'est pas contentée d'exposer sa doctrine et de réprouver les systèmes opposés. Lorsque les théoriciens discutaient avec trop de hardiesse sur Tétendue de sa puissance, comme le philosophe antique, elle se mettait à marcher, affirmant son pouvoir par des actes et leur donnant ainsi, aux yeux des fidèles et des pasteurs, une irréfragable autorité.

Ce n'est pas avec une moindre netteté que l'Eglise romaine a affirmé sa doctrine sur les rapports de TEglise et de l'Etat. On se trompe quand on ne veut reconnaître dans l'Eglise qu'une institution ayant pour but de pourvoir à quelques besoins principaux de l'homme. L'Eglise, pour obéir à la

mission qu'elle a reçue de son divin fondateur, ou même, si Ton ne veut se placer qu*à un point de vue rationaliste, pour être fidèle à la logique de son rôle, doit diriger l'homme tout entier. A la vérité, TEglise doit principalement enseigner le dogme, prêcher la morale, recommander le culte : mais

pourquoi resterait-elle étrangère à la politique? La politique est tout à la fois une science et un exercice de l'activité humaine. La science politique n*a-t-elle donc pas des rapports avec les principes du dogme et de la morale ? Taction du fidèle, dans les affaires politiques, comme dans toutes les autres, n'est-elle donc pas soumise à la direction et au contrôle du pouvoir ecclésiastique? L'Eglise le croit fermement. Elle entend conduire toute la vie humaine : elle a l'ambition d'atteindre tous les actes du fidèle, tantôt directement, tantôt par voie de conséquence. L'Eglise romaine a donc constitué un idéal de science et de conduite politique qui ne saurait varier et devant lequel tout fidèle est obligé de s'incliner avec soumission et respect. Déjà formulées et fortement établies par les Souverains-Pontifes et les auteurs sacrés, surtout au commencement du dixseptième siècle et à la fin du dix-huitième siècle, les maximes politiques de l'Eglise, mère et maîtresse de toutes les autres, ont été déterminées avec une plus grande précision dans l'Encyclique Quanta cura et dans le Syllabus qui en est Tappendice. Il n'est qu'exact de reconnaître que jamais les ensci-

gnements romains, relatifs au sujet dont il est ici question , n'ont été promulgués par les souverains pontifes avec plus d'éclat et affirmés avec plus d autorité.

Il faut bien le dire : les Français ont été généralement, sous l'ancienne monarchie, réfractaires à cet enseignement de l'Eglise romaine. Sous l'influence de passions nationales et de préjugés particularistes, ils en sont venus à se créer de toutes pièces un système spécial sur la hiérarchie sacrée et sur la politique religieuse.

Nous aurons trop souvent occasion de revenir sur la doctrine gallicane dans le cours de notre travail, pour que nous ayions la pensée d'en faire ici un long exposé. 11 nous suffira de dire que l'Eglise de France soutenait, que le pouvoir ecclésiastique n'avait aucune autorité sur le temporel des rois et que le Souverain-Pontife n'avait dans l'Eglise qu'une puissance restreinte et subordonnée. En d'autres termes, on voulait, parmi nous, que l'Etat chrétien fût non-seulement distinct, mais encore complètement indépendant de TEglise : on affirmait que la monarchie ecclésiastique était, non pas une monarchie pure, mais une monarchie aristocratique. Cette conception fut désignée du nom de Gallicanisme, parce que l'Eglise gallicane s'y attacha avec une particulière passion. Le Gallicanisme fut dit eeclésiaslique ou politique suivant qu'il était question de la constitution ecclésiastique ou des

rapports politiques : épiscopal ou parlementaire, suivant que la doctrine était exposée d'une manière outrée, par les légistes, d'une manière modérée, par les gens d'église. A notre sens, il serait bon de caractériser la doctrine gallicane d'une manière plus précise, par les deux mots derégalisme et d' épiscopà- Usme, car le propre du système consiste à exagérer le pouvoir des souverains, dans la société temporelle; des évoques, dans la société spirituelle.

Il importe de ne pas confondre, ainsi qu'on le fait trop souvent, le gallicanisme avec le césarisme et le libéralisme (1).

Le césarisme ne reconnaît qu'une seule loi, la volonté de César. C'est le système des religions d'Etat.

Le libéralisme ne veut reconnaître aucune loi religieuse comme loi de l'Etat. C'est le système de l'Etat sans religion.

Le gallicanisme acceptait la loi de l'Eglise, mais

(1) Le césarisme pourrait prendre poar axiome, la vieille maxime alllemande : Ejus est religio cujus est regio.

Le libéralisme se résume dans la célèbre parole de Royer-Collard : « Est-ce qu'on croit, par hasard, que les Etats ont une religion comme les personnes, qu'ils ont une àme et une autre vie, où ils seront jugés selon leur foi et leurs œuvres? Ce serait une absurdité. Toute l'immortalité de Rome et d'Athènes est dans l'histoire. »

Les gallicans reconnaissent l'autorité spirituelle de l'Eglise; mais ils prétendent que l'exercice du pouvoir temporel n'est dans aucun cas subordonné et dépendant de l'autorité spirituelle.

La doctrine romaine peut se formuler dans la proposition suivante : l'exercice de la puissance spirituelle peut avoir (juelques effets sur le temporel.

avec cette réserve qu'elle ne serait rendue exécutoire par le roi que s*il la jugeait utile au bien de l'Etat. Le roi, comme exécuteur des canons, avait donc quelque autorité sur la religion et aucune puissance ecclésiastique n*avait droit de violenter soli indépendance. C'est un système intermédiaire, qui accepte la religion catholique comme culte national mais en réservant au souverain le droit de contrôle sur les décisions et la conduite des ministrjgjs de TEglise.

Nos pères étaient jaloux de justifier à leurs propres yeux et au regard des nations étrangères, la situation anormale qu'ils avaient prise dans l'Eglise et qu'ils entendaient conserver malgré les avertissements et les protestations du Souverain-Pontife. Mais par malheur, ils ne faisaient pas seulement reposer leur indépendance sur des traditions primitives auxquelles l'Eglise de France aurait été plus fidèle que toutes les autres églises : ils ne se contentaient pas de mettre en avant des privilèges concédés par les Souverains-Pontifes eux-mêmes et qui auraient établi en faveur des Français un droit particulier. S'il n'eût été que cela, le système gallican, reposant sur des usages séculaires et des prérogatives émanées d'un pouvoir légitime, aurait eu peu de chose qui pût blesser le sentiment catholique. Car il n'est point étrange qu'entre les églises régionales, il s'en trouve qui aient des usages et des lois particulières.

Ce qui a rendu le gallicanisme intolérable à Tautorîté suprême qui gouverne l'Eglise, c'est l'ambition doctrinale. Nous avons l'habitude, en France, de créer des théories pour justifier les actes, quels qu'ils soient. Nos pères ne manquèrent pas de mettre en avant des systèmes, qui affichaient la prétention de fixer les rapports véritables des pouvoirs hiérarchiques entr'eux et de l'Eglise avec l'Etat. Ces systèmes étaient opposés à la doctrine romaine, que l'on accusait de n'être qu'une corruption ^e la vérité. Il en résultait que la France, seule, dans l'univers catholique, aurait détenu la foi antique sur un des points essentiels de la religion, car il n'est rien de plus essentiel à une institution, que l'idée qu'elle se fait de sa nature, de son organisation, de l'étendue de ses pouvoirs.

Les prétentions gallicanes finirent par réaliser à l'égard de Rome une sorte d'indépendance tolérée, qui ne constitue pas l'une des moindres anomalies de notre histoire nationale, oh. abondent cependant les étrangetés et les contradictions. On se demande sans cesse : Comment la France, en temps de conflit avec la Papauté, a-t-elle échappé au schisme définitif? Comment a-t-elle pu venir à bout des hérésies, que la liberté de la spéculation théologique enfante et entretient sans cesse ? On ne parvient pas à en trouver une raison purement logique. Par une bénédiction spéciale de la Providence, la France qui aurait dû succomber au mal qu'elle se

plaisait à entretenir, échappait aux suites de sa demi-séparation et se relevait plus catholique de chacune des crises chroniques qui menaçaient son existence religieuse. Etonnant le monde par Timprévu de ses évolutions, elle attestait avec éclat que plus l'esprit de révolte trouvait en elle d'éléments complaisants, plufi elle sentait, dans les graves circonstances, le besoin de se rattacher au centre de l'Eglise, de réagir contre des tendances invétérées, dé n'apercevoir que les bienfaits dé l'unité religieuse.

Toutefois, lé triomphe final de l'esprit catholique, dans notre France, ne doit pas faire illusion sur le caractère véritable du gallicanisme. En réalité, la doctrine dé notre pays, le régalisme et l'épiscopalisme, créait aux catholiques français une situation à part dans TEglise, presque toujours fâcheuse à tous les intérêts, souvent pernicieuse à la patrie, ordinairement blessante pour le Pontife romain. Ni le patriotisme, ni le respect pour de grandes mémoires, ne sauraient aujourd'hui nous dissimuler l'attitude de demi-insubordination qui fut celle de l'Eglise de France, sous l'influence du gallicanisme. La plus haute de toutes les autorités a pris le soin de nous indiquer le jugement qu'il convient de porter snr cet épisode de notre histoire. S. S. Pie IX faisait écrire en 1850, à Mgr Clausel de Montais, une lettre célèbre, de laquelle nous détachons le passage suivant : «La Sacrée (Congrégation

de rindex juge répréhensibles, comme excessives et trop générales, les louanges que vous donnez, Monseigneur, à l'Eglise gallicane. Elle est grande, sans doute, à bien des titres, la gloire de cette portion de TÊglîse universelle; toutefois, il faut en convenir, cette gloire a été ternie par son attachement opiniâtre à des doctrines particulières, formulées dans tes quatre articles de l'Assemblée de 1682... Quand une église particulière résiste aux bons procédés, aux avertissements et aux volontés connues de l'Eglise mère et maîtresse, et semble ne lui laisser d'autre moyen que Tanathème pour la détacher d'une opinion réprouvée : ni cette opinion, ni cette église ne peuvent être glorifiées qu'avec réserve et restriction (1 ). »

La royauté.

Nous n'essaierons môme pas de tracer une esquisse de l'histoire et des progrès du gallicanisme.

(1) Ce sévère jugement semble s'appliquer davantage à l'Eglise gallicane du dix-huitième siècle, qu'à celle de notre grand siècle. Le temps des encyclopédistes fut aussi le temps du gallicanisme immodéré. Au dix-septième siècle, si le gallicanisme parvint a s'établir et à se formuler, ce ne fut pas sans se heurter à de fortes et nombreuses résistances. Nulle époque, en France, n'a produit de plus grands et de plus remarquables témoignages en faveur des privilèges inaliénables du Pontife romain. Il importe donc aux droits de la vérité et à l'honneur du plus beau siècle de notre hitrtoire de faire la part de l'erreur et de la fidélité, afin de pouvoir départir dans une juste mesure le blâme ou la louange.

Aussi bien une semblable entreprise demanderaitelle un trop long exposé et ne servirait-elle pas immédiatement à notre but. Il nous vaut mieux faire connaître les éléments nationaux qui, au commen-* cément du dix-septième siècle, avaient adopté la doctrine gallicane et lui donnaient force et autorité dans le pays.

Si le gallicanisme ne vient pas tout entier de la royauté,' il faut bien reconnaître cependant, que la royauté lui a donné accroissement et vie. Mais la royauté n'a été pour le gallicanisme qu'une mère nourricière capricieuse et sans amour.

Mosheim disait en 1 743 que « la cour de France versatile dans sa marche parcourait sans cesse les extrêmes. Aujourd'hui, disait-il, timide et superstitieuse, demain audacieuse et impie; aujourd'hui amie, demain ennemie du pape. »

Il faut en convenir : ce jugement sévère est mérité en grande partie, car il est vrai que la royauté a vacillé sans cesse dans sa politique religieuse. Depuis François I", sauf de bien courtes exceptions qui n'ont presque pas eu de conséquences sérieuses, nos rois ont agi, dans leurs rapports avec l'Eglise, de la manière la plus inconstante et ont adopté, successivement, les maximes les plus opposées.

L'explication de cette conduite se trouve dans la connaissance du mobile unique qui a donné l'impulsion à la politique royale, surtout depuis Henri IV.

Le caractère général de la politique de nos rois : c'est l'égoïsme. La politique française s*était désintéressée de toute préoccupation, religieuse ou autre, qui ne répondait pas à Tintérêt le plus particulier et le plus immédiat. Mais vous oubliez, me dira-t-on, que l'intérêt de nos rois se confondait avec l'intérêt du pays, et que ce que vous appelez une politique égoïste n'était pas autre chose qu'une politique nationale. Nous l'admettrons jusqu'à un certain point seulement, car il ne serait pas difficile de signaler de nombreuses occasions où la politique des souverains français fut trop personnelle pour être nationale. D'ailleurs, ce qui nous paraît répréhensible dans la politique monarchique, c'est précisément d'avoir placé l'intérêt français sur un terrain tellement élroit qu'il n'ait pas été possible d'y enfermer de quelque manière l'intérêt catholique.

On ne comprendrait pas l'histoire des deux derniers siècles, si on ne tenait compte de cette politique d'égoisme qui a dominé dans les conseils de nos rois, on peut le dire, presque exclusivement.

Voyez la conduite de la cour de France avec les nations étrangères. Tantôt alliés aux catholiques, tantôt amis des protestants, les Français agissent toujours en vue de leur intérêt propre, le plus direct et le plus privé, sans être jamais arrêtés par des considérations religieuses.

Voyez la conduite de la cour de France, dans la politique intérieure, surtout en ce qui concerne les

discussions relatives aux droits du Pape. En temps ordinaire quand il s'agit de vivre en paix avec le suprême pontificat, ni les théologiens, ni les parlementaires ne peuvent aborder la question hiérarchique, à moins de se résoudre à imprimer et à vendre subrepticement leurs ouvrages (1). Tant

(1) « Lectorem monitum cupio Ecclesiae regimen ad eam miserabilem formam quam intuemur redactum partim indulgentia et pio quodam affeetu, partim imperitia atque negligentia, partim etiam ambitione Episcoporum, necnon imbecillitate Principum et magistratuum politicorum, quos Deus vicarios suos, jurisque divini naturalis et canonum vindices constituit. Indulgentias et pii affectus Principum exempla multa quidem ia historiis, sed multo plura insicitiae, ncgligentiae, ambitionis et imbecillitatis occurunt; qiias omnia si studiosus lector historiam Ecclesiastîcam cum fructu légère velit, diligenter notare débet. » (Richer, Defemio^ lib. V, cap. IV, n. 20.)

« Nous faisons en France beaucoup de bruit de nos libertés et nous sommes à Rome les moins ménagés. La raison en est facile : nous avons des droits et des usages anciens et indubitables, et nous y donnons tous les jours atteinte ; il est vrai que ce n'est gflère que depuis un siècle. S'il m'était permis de parler sans déguisement, je dirais que nous ne suivons point de maximes certaines avec la cour de Rome ; et c'est ce qui fait, comme je viens de le dire, qu'elle nous ménage moins que les autres puissances... Pourquoi donnons-nous souvent d'une main, ce que dans d'autres occasions nous retirons d'une autre? Rome flattée quand nous voulons croire qu'elle nous est nécessaire, sait fort mépriser nos efforts, quand nous ne sommes pas également contents. » [Maximes £t Libertés gallicanes, in-12. La Haye, 1755, p. 89 et suiv. )

« Malgré l'intérêt sensible que nous avons d'instruire les peuples sur ce qui regarde nos libertés, non-seulement on néglige de leur donner sur ce point les lumières nécessaires, mais on évite et il semble même que l'on défende d'en parler. Un catéchiste ou un prédicateur qui exposerait aux fidèles la doctrine de la Sorbonne et du Parlement sur ce point ne le ferait pas impunément; les livres mômes qifi traitent de ces matières intéressantes avec

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que les rapports sont amicaux entre les deux puissances, les systèmes défavorables au Souverain-Pontife sont suspects et les ministres du roi veillent avec soin à ce que des sujets irritants ne soient pas traités en public. Survient un différent ! Tout change : on favorise les déclarations, on pèse sur les consciences, on charge Bossuet d'écrire une apologie des doctrines gallicanes. Mais avant que le grand homme ait eu le temps de terminer son ingrat labeur, la face de la politique a changé. L'ouvrage de Bossuet est alors dissimulé comme un secret d'Etat dont la divulgation est dangereuse. Il est réservé à cette illustre mémoire une dernière injure : la main d'un sectaire copiera furtivement la Défense de la Déclaration^ la fera imprimer en Hollande; et un livre du controversiste qui a dominé la théologie de son temps, du fidèle sujet qui a été le précepteur du fils de Louis XIV, du conseiller dévoué qui a eu un culte pour la patrie et la monarchie, en sera réduit à circuler péniblement à travers la France, comme un libelle équivoque, suspect à l'Eglise, à l'Etat et au prince.

exactitude et qui n'en donnent que les connaissances les plus communes, n'ont pas Tavantage d'être revêtus du sceau de l'autorité publique : privilège qu'on jieeorde aux romans, et à tant d'autres livres inutiles ou pernicieux; au lieu qu'en Italie, en fiispagne, etc., tout parle et tout parle publiquement et avec autorité en faveur de ce que nous disons ici, sourdement et en cachette, n'être que des usurpations. » (Du Marsais, Exposition de la Doctrine de l'Eglise gallicane, 1757, in-12, 1»* partie, p. 53.)

Pourquoi hésiter à le dire? avec des instincts, une éducation, des mœurs catholiques, nos rois ont agi, en politique, comme des princes sans religion.

Ce n'étaient pas les avertissements qui faisaient défaut. Depuis le commencement du dix-septième siècle la diplomatie pontificale s'épuisait à faire comprendre à la France, qu'il était de son intérêt et de son devoir d'adopter une politique moins indifférente à l'égard des intérêts religieux. Mais rien ne pouvait réagir contre les tendances égoïstes de nos hommes d'État. Henri IV, et Richelieu, et surtout les successeurs de ces deux grands hommes, s'obstinent à enfermer notre politique extérieure dans un type trop exclusivement particulariste. A l'intérieur, les légistes et les ministres de Louis XIV, jouent avec les sentiments et les intérêts de la conscience dont ils se font des moyens de gouvernement. Les réclamations pontificales n'étaient pas accueillies ou ne l'étaient qu'avec des réserves et des précautions injurieuses. On ne donnait d'une main que pour reprendre de l'autre. Ami aujourd'hui, on était demain adversaire acharné.

Pour agir en conformité avec une telle politique, la royauté accepta ou repoussa le gallicanisme selon les circonstances, le réservant comme une arme, à l'heure de la concorde; le maniant comme une épée à deux tranchants, aux jours des conflits avec Rome, mais jamais ne l'adoptant franchement comme une base de sa politique. Si nos monarques ont été plus

favorables aux doctrines du gallicanisme politique, c'est que, celui-ci, déclarant que le roi ne tenait que de Dieu et de son opée, permettait à la politique française de se maintenir dans ses préoccupations égoïstes, sans aucun souci des réclamations de Rome et de la conscience. Comme il y avait moindre intérêt à adopter le gallicanisme ecclésiastique, la cour de France Ta tour à tour soutenu et abandonné selon les besoins du moment, affichant ainsi son complet éloignement pour toute préoccupation étrangère à ses propres intérêts. La royauté n'a considéré l'épiscopalisme que comme un moyen de combattre Rome. Il est vrai qu'elle n'hésitait pas à recourir à Tultramontanisme, quand elle y voyait un avantage, et, surtout, quand elle avait besoin de faire échec à la puissance des évoques.

Est-il besoin de signaler le vice essentiel d'une semblable politique?

Non-seulement, cette absence de principes rend plus condamnables l'opiniâtreté et les violences de la cour de France, en certaines circonstances, puisqu'il n'est pas permis d'invoquer en sa faveur Tentraînement d'une forte conviction, mais encore on peut reprocher à la politique française d'avoir par son indifférence religieuse précipité, au dehors, la ruine du vieil état social qui constituait l'admirable système appelé par nos pères du nom de chrétienté. Que la royauté y eût consenti et l'Europe

n'eût pas été condamnée à l'émancipation, puis livrée à la domination des Etats protestants. Pour avoir tout subordonné à son intérêt égoïste, la France a prêté la main à des succès fâcheux. Ainsi que le dit Ranke, sa politique extérieure ne serait pas désavouée par le grand Turc lui-même.

C'est à peine si la politique religieuse de la royauté n'a pas eu de plus regrettables conséquences à l'intérieur. Par ses tergiversations et ses contradictions, la cour de France n'a pas réussi à détourner les bouleversements politiques qui se sont produits à la fin du dix-huitième siècle : et elle a certainement arrêté le mouvement religieux si intense qui aurait pu fixer la France dans un long repos.

Ces résultats sont déplorables : mais pouvaientils être difi'érents ?

Les rapports de l'Eglise et de l'Etat sont de telle nature qu'on ne peut sans péril ne pas avoir à leur sujet une politique arrêtée. Que l'on désire, comme les novateurs modernes, la séparation de l'Eglise et de l'Etat ; comme les monarques espagnols, la suprématie de l'Eglise sur l'Etat ; comme Napoléon 1", la surveillance de l'Eglise par l'Etat ; ces trois systèmes s'expliquent et peuvent, dans la pratique, produire des résultats plus ou moins satisfaisants. La seule chose funeste, c est de n'avoir pas des vues fixes, c'est de s'abandonner à l'intérêt ou au caprice du moment, c'est de détruire aujourd'hui ce qu'on a fait hier et de construire maintenant ce

que bientôt on s'empressera de ruiner. L'ancien régime n'a pas suivi une autre conduite relativement aux afiPaires religieuses, et par là il a compromis tout à la fois et les intérêts de l'Etat et les intérêts de la religion. Il a souvent fait à l'Eglise autant de mal qu'il lui a fait de bien en quelques circonstances. 11 s'est montré aussi souvent hostile que favorable aux besoins du catholicisme.

Néanmoins, s'il faut être sévère pour les fluctuations de la politique religieuse de la monarchie, il faut savoir tenir compte à la personne de nos rois de leur volonté constante ; nos monarques ont toujours entendu rester fidèles à l'Eglise. Les tendances de la doctrine, les troubles religieux de certaines époques, les passions surexcitées, l'inébranlable fermeté des papes ont poussé plusieurs fois à l'établisement d'une Eglise nationale. Grâce à Dieu toutes les impulsions vinrent se briser contre le sentiment religieux et le respect de l'unité catholique qui distinguent la race de Bourbon . L'éducation pre-r mière et l'influence de tant d'admirables reines venues d'Espagne et d'Italie, réagissaient en toutes circonstances contre les sollicitations hostiles à l'Eglise. C'est pourquoi, s'il faut déplorer l'instabilité de la politique française et les brusques soubresauts qui la portaient tout d'un coup d'une extrémité à l'autre, il faut savoir aussi conserver sa gratitude aux princes qui n'ont jamais consenti à consommer une rupture avec l'Eglise, qui ont su se défendre contre

les incitations des parlementaires et se rejeter, au moment décisif, du côté des évêques, pour faire contrepoids aux efforts, par lesquels on cherchait à précipiter la France dans le schisme.

Les parlementaires.

Il n'y a aucune exagération à dire que le triomphe du gallicanisme, soit politique, soit ecclésiastique a été déterminé, en France, par Taction des parlementaires.

Le nombre des parlementaires était grand. Les magistrats, les hommes de loi, les officiers du gouvernement, en général, tous ceux qui participaient à l'autorité publique, étaient imbus des opinions parlementaires. Les Etats généraux de 1614 montrèrent quels ravages elles avaient exercé dans les rangs du Tiers- Etat.

Les parlementaires étaient puissants, car ils avaient en mains l'administration et la justice. On sait que les Parlements n'hésitaient pas à condamner au feu les livres qui répandaient des doctrines contraires aux traditions gallicanes. A côté de la Sorbonne, le Parlement de Paris établissait des principes de théologie par voie d'arrêts judiciaires. Il mandait à sa barre les docteurs de Sorbonne, leur imposait des rétractations, leur marquait la bonne doctrine.

Au besoin, il frappait les récalcitrants avec une sévère hauteur. Le Parlement était une puissance redoutable et qui aimait à s'exercer. Le clergé supportait impatiemment des entjfeprises qui réussissaient, à la longue, à imposer à la nation des sentiments et des pratiques funestes au libre développement 'de l'Eglise. Sur les plaintes des prélats, le roi était souvent occupé à arrêter les mouvemients des magistrats et à modérer leur intervention. Sans la prudente réserve de la cour, les Parlements se fussent laissés aller à pénétrer dans les moindres causes religieuses. Le sanctuaire eût été bientôt envahi par les légistes et la religion aurait été à la merci des gens de robe. Sous le ministère de Richelieu et sous celui de Mazarin, les Parlements furent soigneusement retenus dans les bornes de la juridiction séculière. Hommes d'Eglise, malgré tout, les deux grands cardinaux n'étaient pas disposés à livrer aux cours de justice la décision des graves intérêts de la conscience. Toujours arrêté dans son élan, mais toujours prêt à saisir les moindres occasions de se jetter dans les questions doctrinales, le Parlement de Paris, et à son exemple les autres assemblées judiciaires du royaume n'en étaient pas moins de redoutables adversaires pour les opinions contraires au gallicanisme. Que les démêlés politiques inclinent la cour à moins serrer le frein ! On verrq. les parlementaires agiter les questions des rapports des deux puissances, les décider selon la

passion et Tîntérêt, et de concert avec les officiers du roi, administrateurs ou diplomates, poursuivre avec rigueur ce qui ne convient pas à leur humeur. Il y a lieu de faire un reproche à la mémoire de Louis XIV de ses entreprises doctrinales : néanmoins il est juste de ne pas oublier les services signalés que sa piété a rendus à l'Eglise. Il a eu tort sans doute, à certaines époques de trouble, de laisser agir le principe schismatique déposé dans le sein des Parlements. Mais pourquoi ne pas se souvenir de la vigueur avec laquelle il a contenu pendant si longtemps des impatiences redoutables ; de la réserve qu'il a imposée à une magistrature entreprenante et obstinée, à des serviteurs aussi zélés pour les intérêts du maître que passionnés contre les doctrines ultramontaines ?

Il est facile de comprendre comment les parlemantaires se sont enflammés pour le triomphe du régalisme. Successeurs des légistes anciens, imbus des mômes préjugés, abreuvés aux mômes sources ils devaient, fatalement, pencher du côté de César et travailler à amoindrir l'influence politique du sacerdoce. Ils rie furent, d'ailleurs, que trop poussés à de tels desseins par l'habitude des conflits avec Rome, qui fut une des plaies de la politique française depuis Philippe le Bel. Mais comment ont-ils été entraînes à se faire les soutiens de Vépiscopalisme? Pourquoi n'ont-ils pas imité la réserve calculée des politiques, qui voulaient bien accepter la

doctrine régalienne, mais sans vouloir s*embarrasser du gallicanisme religieux, qui est une opinion purement théologique ? L'explication d'un tel phénomène mérite d'arrêter un instant notre attention.

N'oublions jamais, quand nous parlons de nos anciens parlementaires, que nous nous occupons d'esprits déjà imbus, pour la plupart, des préjugés de la Réforme. Il semble que notre magistrature aurait dû être plus sauvegardée que n'importe quelle autre classe de la société contre l'invasion des idées nouvelles. Ses habitudes religieuses, son rôle dans l'Etat, ses mœurs reposées, tout lui faisait un devoir de la fidélité à l'ancien culte. En réalité, si la magistrature française ne se sépara pas ouvertement de l'Eglise, elle se laissa du moins pénétrer par un esprit chagrin, esprit de dénigrement et de rébellion à l'égard des idées et des personnes saintes, en particulier du chef de l'Eglise. Dès le seizième siècle on signalait dans les Parlements un certain nombre de magistrats suspects dans la foi. Depuis lors, jamais la magistrature française ne recouvra la pureté des croyances religieuses. Elle donna de nombreux adhérents à toutes les erreurs qui se succédèrent en France au dix-septième et au dix-huitième siècles, surtout aux erreurs du richérisme et du jansénisme.

Cette première observation nous permettra de mieux suivre le travail qui s'opéra dans l'esprit des

parlementaires lorsqu'ils se virent en face des doctrines hiérarchiques de Tultramontanisme. Pithou, Marca, Thomassin, ont parfaitement établi que, l'infaillibilité, la juridiction immédiate et les autres attributs de la souveraineté pontificale ne touchaient en rien aux libertés de l'Eglise gallicane. Que le Pape soit supérieur ou non aux Conciles, disaientils, le parlementaire n a pas à s'en préoccuper. Il n'a qu'une seule chose à examiner : les actes du Concile ou du Pape sont-ils conformes aux lois et aux libertés du royaume? Si oui, il les laisse passer, si non, il les rejette. Il s'agit tout simplement pour lui d'une question de procédure. Il n'entre pas dans le fonds de la doctrine. Il se borne à une épreuve de constatation. C'est ce qui faisait dire à Marca que la supériorité du Concile sur le Pape était une opinion de la Sorbonne, mais que ce n'était pas une des libertés de l'Eglise gallicane. Il écartait ainsi l'un des litiges les plus irritants qui se soient élevés dans les écoles.

Ce n'est donc pas directement que la doctrine delà monarchie pure du Pape était exposée aux coups des parlementaires. Leurs traits ne l'atteignaient que par une sorte de ricochet. « La principale raison, di- « sait Nicole, que les Parlements ont eu de s'oppo- « ser fortement à l'établissement de cette doctrine, « est qu'ils ont bien jugé qu'elle entraînait néces- « sairement la supériorité du Pape sur les rois. » Voilà tout le secret, voilà toute la raison de Tanimo-

site que les Parlements ont toujours manifestée oôntré les pouvoirs suprêmes du Souverain-Pontife.^ L'opinion ultramontaine paraissait menaçante pour lé résultat de plusieurs siècles de luttes, Tindépendancé du pouvoir temporel. La société civile était parvenue à conquérii» sur la puissance ecclésiastique, ce principe auquel on s'attachait avec un intérêt passionné. Comment ne pas repousser tout ce qui semblait compromettre un triomphe si chèrement acheté et si longtemps attendu?

En effet, les parlementaires, au commencement du dix-septième siècle, réussissaient à faire triompher définitivement dans l'esprit de leurs contemporains la maxime de Tiridépendance absolue du pouvoir temporel. Qu'on lise l'histoire des controverses du temps : on ne pourra s'empêcher d'être frappé de la rigueur avec laquelle sont poursuivies les propositions ' contraires à l'indépendance souveraine des rois. Si la Sorbonne hésite à frapper rigoureusement les écrits qui défendent le pouvoir direct ou indirect des Papes, les Parlements, eux, s'empressent de les condamner avec passion. Le roi luimême doit intervenir pour qu'aux Etats-Généraux de 1614, le Tiers-Etat n'empiète pas sur les droits de l'Eglise et ne promulgue pas le dogme nouveau dans une sorte de décret politico-religieux. C'était la conquête du temps et il eût été bien difficile, pour ne pas dire impossible, d'y porter alors une atteinte même légère.

Or, les parlementaires croyaient que la doctrine ultramontaine touchait à ce prétendu droit de la couronne. Si le Pape est le souverain suprême de l'Eglise, disaient les auteurs régalistes, ses déci-^ sions sont infaillibles et par conséquent tout ce qu'il décide sur la conduite des rois et sur la supériorité temporelle qu'il prétend avoir sur eux.Jl a donc le droit de leur ôter leurs Etats et de les punir temporellement ?

Ces conclusions étaient combattues par les ultramontains français. La supériorité du Pape sur les rois, répondait Duval, n'est pas une conséquence nécessaire de son pouvoir spirituel qui n'atteint que les choses spirituelles ; ce qui n'a rien de commun avec le temporel des rois. Cette distinction n'était guère comprise. Les parlementaires se souvenaient des luttes du sacerdoce et de l'empire, des bulles de quelques papes, des prétentions ultramontaînes, et ils ne paraissaient pas disposés à reconnaître un privilège qui aurait établi le préjugé le plus puissant en faveur de leurs adversaires. Aussi, n'est-ce point par cette argumentation que les gallicans modérés, en particulier Marca, défendaient l'innocuité de la doctrine ultramontaine : se plaçant sur le terrain des parlementaires, ils disaient : « Le principe de l'indépendance temporelle des rois est incontestable; il faut le respecter. Mais, n'etes-vous donc pas suffisamment armés parce principe môme contre toutes les attaques dirigées contre la puissance tem-

porelle? » Néanmoins cette opinion des plus savants et avisés gallicans bien qu'acceptée jusqu'à un certain point par les parlementaires, qui ne pouvaient qu'être rassurés en examinant Tarsenal des lois françaises, ne put prévaloir complètement. Quelque plausibles que fussent les explications des Duval et des Marca, quelqu'efficaces que fussent les moyens de résistance, les parlementaires n'en persistèrent pas moins dans leurs défiances. Ils repoussèrent absolument la doctrine de la monarchie pure du Pape et ils adoptèrent l'opinion gallicane de la monarchie aristocratique, Vépiscopalisme. Le Parlement de Paris ne cessait de manifester ses préférences. Les présidents et les avocats du roi, de Thou et Servin, Harlay et Omer Talon ne manquaient pas de défendre, en toutes circonstances, les opinions de l'ancienne Sorbonne, toujours avec âpreté, souvent avec éloquence et érudition. Ils ne se bornaient pas à cela. Les Parlements continuaient leur ancienne pratique d'appeler en toutes causes litigieuses au jugement du Concile général : ils justifiaient par la seule doctrine de la faillibilité du Pape ces appellations condamnées par trois bulles de Papes. Le Parlement de Paris ne craignait pas de condamner et de brûler toutes les bulles qui lui paraissaient préjudiciables à Tautorité royale : or, tous ces arrêts ne pouvaient se justifier de sacrilège que parce que le Parlement ne tenait pas le Pape pour infaillible.

L'Episcopat.

Quelle est dans TEg-lise la forme du pouvoir? Est-ce une forme démocratique, aristocratique, ou simplement monarchique?

Les protestants ne reconnaissent pas la primauté du Saint-Siège et leur schisme n'a eu d'autre résultat que de les jeter dans une régime de démocratie informe, qui les a bientôt exposés aux désordres que nous savons.

Tous les catholiques, aujourd'hui, croient que le pouvoir de faire des lois, de régir l'Eglise, de lier et de délier, le pouvoir des clefs ainsi que s'exprime la théologie, a été donné à saint Pierre comme un privilège particulier à sa personne et comme une autorité attachée à sa primauté, autorité transmissîble à ses successeurs. Parmi les catholiques, il en est même qui pensent que Jésus-Christ a communiqué le pouvoir à Pierre seul (1), mais avec cette intention, que saint Pierre et ses successeurs fissent part, autant qu'ils le jugeraient à propos, de leur autorité aux autres pasteurs; de sorte que chacun de ces pasteurs et le corps môme dépend entièrement du Pape. C'est le régime de la monarchie pure.

Les gallicans se tenaient entre Tanarchie des pro-

(1) Non solum Peiro, sed soli Petro claves datx fuerunt : telle était la formule du système, en Sorbonne.

testants et le système de la monarchie pure. D'après eux, les clefs ont été données à l'Eglise, en ce sens que tous les évêques ont reçu immédiatement de Jésus-Christ leur pouvoir et leur juridiction; dès lors, ils possèdent par indivis avec le Pape, sans préjudice de sa primauté, le droit et le pouvoir de juger de la foi et de régir les Eglises : le Souverain- Pontife ne peut rien constituer d'essentiel sans le consentement des évêques exprimé ou tacite. C'est le régime de la monarchie aristocratique. . ' Or, il faut bien le constater, en France, avant la révolution de 1789, la doctrine de la monarchie aristocratique dans l'Eglise n a jamais été rejetée : elle a été, au contraire, toujours accueillie favorablement parTépiscopat. Il semble que cette doctrine était aussi bienvenue de nos évêques que la doctrine de l'indépendance des deux pouvoirs auprès des parlementaires. Nous ne connaissons pas de déclaration ou de jugement dogmatique de quelque importance qui y ait porté atteinte. Si nous nous en tenons à l'histoire du dix-septième siècle, nous voyons, an contraire, les assemblées du clergé favoriser ouvertement tout ce qui paraît attribuer aux évêques un pouvoir nécessairement associé à celui du Pape dans le gouvernement de l'Eglise universelle. Sans entrer ici dans de plus longs détails, ne nous suffit-il pas de rappeler l'accueil si flatteur qui fut fait aux écrits de Petrus Aurelim? Ils furent lus avec empressement et hautement

loués. L'assemblée du clergé de France ne crut pas moins devoir à l'intrépide champion des droits de répiscopat que de faire imprimer et de répandre avec libéralité ses vc^umineux et repréhensibles écrits. Les évêques prêtaient voloûtiers la main à la Sorbonne quand elle censurait les auteurs qui exagéraient, à son sens, les pouvoirs gouvernementaux du Pontife romain. D'où l'on voit clairement, qu'étant admis, les rapports entre la monarchie absolue et l'infaillibilité personnelle, entre la monarchie tempérée et composée et T infaillibilité conditionnelle et conjointe, Tépiscopat français devait être entièrement défavorable à la doctrine dite alors des ultramontains (1).

Ainsi répiscopat français était naturellement incliné vers le gallicanisme ecclésiastique. Et cela est logique. Qui peut avoir intérêt à maintenir répiscopalisme, si ce n'est les évêques? N'est-ce pas pour eux uû préjugé professionnel? Ajoutons que la naissance et l'éducation portaient nos évêques vers tout système aristocratique de gouvernement temporel ou spirituel. De là, un appui presque constant accordé au gallicanisme ecclésiastique .

Toutefois on rencontre une exception dans l'histoire de l'Eglise gallicane. Au commencement du

(i) Nous examinons dans la note I, à la fin de Tintroduction, page Ulk, Topinion de quelques écrivains qui croient voir dans les actes relatifs au jansénisme une preuve des sentiments ultramontains de répiscopat français.

dix-septième siècle, Tépiscopat, ou du moins une partie de l'épiscopat français, semble avoir renoncé aux traditions épiscopalistes pour se rallier aux doctrines romaines. Nous donnerons dans le cours de notre étude le récit et l'explication de ce fait unique. Il ne paraît pas que cet oubli momentané se soit longtemps prolongé dans l'épiscopat français. Au commencement du dixhuitième siècle, un spirituel annaliste disait avec ironie :

« Le conseil se donnerait bien de garde aujourd'hui de confirmer la censure du concile de Sens ; il donnerait un évêché à Richer, au lieu de le persécuter, et les cardinaux du Perron et de Bonzi, ses calomniateurs, seraient condamnés à lui faire amende honorable en Sorbonne. » (D'Avrigny, Mém. Chron. et Dogm. année 1611).

Pour être complet, d'Avrigny a manqué d ajouter qu'il aurait été difficile de rencontrer une réunion d'évêques français qui, à la fin du dix-septième siècle, eussent consenti à renouveler les condamnations du concile de Sens.

Ils n'étaient pas moins engagés par leurs rapports de famille et de situation, à soutenir le gallicanisme politique. Pendant la Ligue, un certain ^ nombre d'évêques soutinrent la politique pontificale. Un plus grand nombre se rangèrent du côté du roi et formèrent le groupe des prélats politiques. L'épiscopat se recrutait principalement dans la no-

blesse : la plupart des évêques étaient des cadets de famille dont les aînés occupaient les postes principaux de la cour : radministralian des diocèses était à cette époque une fonction aussi politique qu'ecclésiastique; le maniement des affaires générales du clergé rapprochait perpétuellement des ministres du roi les grands dignitaires du clergé. Pour toutes ces cauises, l'épiscopat français se sentait incliné vers la royauté par des liens multiples, que la reconnaissance et une longue habitude ne tendaient pas à relâcher. Déjà, au moment oh les évêques étaient le plus imbus des maximes de Tultramontanisme, le nonce Ubaldini se plaignait de 4eur mollesse à soutenir les droits de l'Eglise contre les prétentions régalistes. Les plaintes du nonce paraissent fondées. En 1614, tout le zèle de l'épiscopat s'épuisa à empêcher le Tiers-Etat d'ériger en dogme le gallicanisme politique. C'est la seule occasion oii l'épiscopat ait combattu, et d'une manière très-indirecte, les doctrines fondamentales du régalisme. Pendant tout le cours du dix-septième siècle, l'épiscopat reviendra souvent sur les questions des rapports de l'Eglise et de l'Etat et il les résoudra constamment en faveur du roi.

La Sorbonne (1).

Les théologiens français étaient-ils aussi unanimes que les évoques à rejeter les doctrines romaines? On peut répondre hardiment : Non.

Ici surtout, il est besoin de faire intervenir des distinctions et de marquer les nuances. Quand il s'agît des savants et des docteurs du dix-septième siècle, on se trouve en présence d'esprits très-personnels et très-cultivés, par conséquent très-libres et très-divers. La communauté des mœurs et des intérêts maintenait bien, en quelque manière, les évêques dans une même pensée : d'autant mieux, que Tépiscopat de cette époque, si remarquable par d'autres qualités, ne Tétait pas par la science et n'en

(1) Si nous avions à parler du gallicanisme au moyen-âge, nous serions impardonnables de ne pas mentionner TUniversité, qui se signala toiyours par sa ferveur pour les doctrines nationales. Mais on peut dire de TUniversité au dix-septième siècle, ce .qu*on disait. d'elle au dix-huitième :

« L'Université, corps autrefois si formidable par le nombre de ses écoliers et par leur audace, est aujourd'hui un corps sans &me;ce n'est plus qu'un nom et l'ombre de ce qu'elle a été. Néanmoins, parce qu'on la garde, comme pouvant aider à maintenir nos libertés contre les entreprises de Rome, le Parlement, et nommément les gens du roi, affectent de la protéger. » {Mémoires de Vahhé Legendre^ année i69/(.)

Au commencement du dix-septième siècle, il n'y avait guère, dans l'Université, que la Faculté de théologie qui eût une nfluenca digne d'être signalée.

suivait que plus docilement les préjugés de situation. Il en était autrement des théologiens de profession dont Tintelligence ouverte à toutes les dicussions, dont le savoir stimulé par une incomparable manifestation des écrits de l'antiquité chrétienne, se prêtait à tous les systèmes, surtout à ceux qui, s appuyant le mieux sur les précédents historiques, permettaient de constituer avec le plus de succès la science en vogue, je veux dire, la théologie positive.

Aussi y a-t-il loin des doctrines de Richer à celles de Bossuet, des sentiments de Launoi à ceux de Thomassin. On trouve parmi les sorbonnistes, des ultramontains comme Maucler et Du val. On risque de se méprendre du tout au tout si on ne prend soin de distinguer les nuances et de préciser les caractères. S'il est permis d'attribuer à l'épiscopat français une doctrine traditionnelle et en quelque manière professionnelle, on ^ne saurait d'aucune façon invoquer le sentiment constant de nos docteurs.

Aux temps des Conciles de Constance et de Bâle, la division était entretenue dans l'Eglise par la querelle des papes et des antipapes : pour briser un tel scandale on avait dû employer des moyens exceptionnels qu'on avait cherché à légitimer par des théories, comme si tout acte nécessaire ne se justifiait pas par sa nécessité même. Les systèmes maginés par les théologiens de Paris s'inspiraiejit

trop des ciroonstances pour être vrais (1). La royauté sniYant son habitude, eut le tort de se servir de la Sorbonne pûur appuyer contre Rome quelques-unes de ses prétentions politiques. Par suite du jeu des intérêts, des amours-propres et des habitudes, la doctrine exceptionnel^ subsista au sein de la Sorbonne, bien que les choses de l'Eglise eussent repris leur ordre. Au seizième siècle, il y eut cependant un affaiblissement progressif de l'enseignement traditionnel. La réforme

(t) «Si nous exceptons Almain, tous ces autres docteurs (Gerson, d'Ailly, etc.), ont vécu dans des temps de schisme; temps auxquels tout le gouvernement ecclésiastique était interverti et comme bouleversé ; où personne ne pouvant dire avec certitude qui était le chef légitime de TEglise, chaque parti croyait avoir la raison pour soi, et se répandait en doléances, en invectives et en d*injurieuses accusations contre le parti contraire; où ne trouvant point d'autre remède qu'un Concile général à un mal aussi grand, les esprits ardents se croyaient permis d'en exagérer la dignité aussi bien que Timportance, et regardaient comme ennemis du bien public ceux qui, au contraire, faisaient valoir Tautorité du Pape. Devons- nous après cela nous étonner, si quelques auteurs, vivant dans ces temps de troubles, ont teau un langage peu convenable au sujet des Pontifes romains? n {Ariti- Febrùmui, trad. de Pelletier, I, 322.)

«Vous nous opposez, (disait Jansénius aux ministres de Hollande), Gerson et Panorme, comme si nous étions obligés de suivre les sentiments et les erreurs de tous les auteurs modernes. Je défends la doctrine apostolique, puisée dans TEcriture, et non dans Gerson et Panorme; doctrine que TEglise de Jésus-Christ a toufours soutenue et que personne ne peut nier sans erreur. Si Gerson et Panorme, ou quelque autre moderne ont enseigné quelque chose de contraire, il ne doit point être écouté, mais plutôt corrigé et réformé. » (Jansénius, De missione ministrorum, p,73.)

était là pour jforoer les catholiques à se grouper autour. du chef de l'Eglise. Ce n'était pas le moment d'affaiblir l'autorité suprême. Aussi renseignement des réguliers, toujours favorable aux privilèges pontificaux, surtout l'enseignement nouveau et ardent des Jésuites (1), put-il librement se riépandre en France et autour de la Sorbonne. Parfois, les vénérables docteurs se réveillaient en entendant quelques assertions trop ultramontaines et s'efforçaient de rétablir les anciennes traditions. Mais ce qui montre combien les vieilles doctrines avaient perdu de terrain, c'est la Ligue elle-même. Une telle explosion n'a été possible que parce que la France était, en majeure partie, gagnée aux opinions dites alors ultramontaines.

Le Richérisme naquit de la réaction contre les doctrines de la Ligue. A la fin du seizième siècle l'esprit catholique surexcité, en France, par les malheurs de l'Eglise et de l'Etat, trahi par la royauté, menacé du règne prochain d'un hérétique, s'emporta avec une extrême violence et, ainsi qu'il arrive toujours, en cas semblable, s'abandonna sans réserve aux excès de paroles et d'actions. Il faut rendre hommage à l'élan national qui sauva l'intégrité religieuse de notre pays : il ne faut pas aller jusqu'à amnistier les excès qui trouvèrent dans les Souverains-Pontifes d'inflexibles censeurs. En France, ces

(1) Voir la note lï à la fin de Tintroduction, page Î|7.

excès rejetèrent à Textrémité opposée un grand nombre de ceux qui en avaient été témoins. La crainte et le dégoût les envahirent et ils préférèrent abandonner la doctrine plutôt que d'en corriger les abus.

C'est le moment où les politiques prennent définitivement le dessus. « Or, d'après le cardinal Duperron, les froids et irréligieux catholiques, qui n'ont d'autre loi, comme dit saint Grégoire de Nazianze, que la volonté de l'empereur, c'est la définition des politiques. » (Perroniana ^ p. 245.)

Richer parut à cette heure menaçante pour l'EglisCé Il donna la main aux politiques et leur assura le concours d'une autorité et d'une science qui n'étaient pas à dédaigner. Il fit davantage : il procura aux gallicans une doctrine qui, jusqu'à lui, se cherchait et n'avait pas réussi à coordonner ses éléments essentiels. On peut dire sans exagération qu'il donna le signal et facilita le triomphe de la rénovation gallicane.

Richer est l'exemple le plus célèbre du mouvement qui se fit alors dans certains esprits.. Au commencement de la Ligue, il était disciple de Bellarmin : l'ouvrage magistral du vénérable cardinal sur le Pontife romain, lui était, selon sa propre expression, un cinquième évangile. Il prit part à quelques excès de la Ligue. Bientôt la lassitude et le mépris envahirent cette âme hautaine. Richer ne comprit plus le sens du mouvement populaire; il eut honte des moyens

employés; il s'indigi^a des conséquences monstraeQsçs que les logiciens à outri^nce étaient loin de rejetter avec horreur. La rigidité de son esprit et de son caractère le portaient aux résolutions violentes et aux partis absolus. Il recula d'un coup jusqu^'auz conception^ les plus exagérées des docteurs gallicans.

Ifi. Frfince avait été imbue de gallicanisme pendant plusieurs siècles. L'esprit national, les tradî-r tions de corps, les intérêts privés maintenaient l'inclination au particularisme. La réaction du seizième siècle avait porté atteinte au préjugé national sans le faire complètement disparaître. On tendait à oublier les doctrines du passé. On commençait à se pénétrer des théories romaines. Mais il eût fallu encore beaucoup de temps et d'eflfbrts pour refondre l'esprit français. La couche nouvelle était légère, tandis que les préjugés et les dispositions de race et d'histoire constituaient un fond épais. Il suffit à Richer de rappeler, au commeùcement du dix-septième siècle, les traditions oubliées pour qu'un grand noixibre de Français revinssent aux anciennes tendances.

Pour comble de malheur, Richer était un esprit extrême. Dans son ardeur gallicane il n'hésita pas à adopter des opinions qui confinaient au calvinisme et qui renversaient les principes mêmes de la hiérarchie. Telles étaient les dispositions des esprits, après la mort du roi Henri IV, qu'un système aussi manifestement schismatîque exerça une redoutable in-

flaence sar une pa;*tie de ropinion publique de notre pays. La réaction contre la Ligue était dans toute sa force ; l'assassinat du roi Henri IV avait surexcité les passions contre les doctrines ultra*» montaines; Tanimosité contre les Jésuites réunissait dans un même sentiment l'Université, les Parlements et la Bourgeoisie ; les discussions sur l'interdit de Venise avaient amoindri l'autorité du Pape ; Henri IV avait prêté les mains à la résurrection des anciennes doctrines; l'esprit monarchique s'exaltait de jour en jour; Richer avait habilement imposé silence aux partisans des droits pontificaux ; sa science et son autorité lui avaient créé de nombreux partisans ; la régence de Marie de Médicis se prêtait à toutes les tentatives de désordres ; les protestants parlaient haut et agissaient audacieusement : jamais la France ne fut plus rapprochée d'un cataclysme religieux. Le docteur Duval n'hésitait pas à s'écrier dans sa réfutation du Libellus de Richer : <« En notre malheureux temps, je vois « beaucoup de catholiques qui pensent à un schisme « et à la séparation d'avec le Saint-Siège apostoli- « que. » (Eknchus. Paris, 1612 in-8% pag. 5.) Il constatait que la doctrine de Richer avait de nombreux partisans dans la Sorbonne. « Sorbona nostra libello illo miserrime discissa est. » (Ibid. pag. 2.) Il ajoutait avec tristesse : « Je ne pense pas que l'auteur en soit arrivé à ce point de rébellion qu'il passe en transfuge dans le camp des hérétiques;

je ne croîs même pas gn*il en arrive jamais là; mais je ne puis dissimuler que par son écrit il n*ait préparé une ouverture, pour ne pas dire une large et directe route, par laquelle passera le schisme. » (Ibid. pag. 2.) Le mot de schisme revient à chaque page de cette œuvre remarquable de polémique à l'occasion de laquelle le nonce du Pape écrivait : a Que depuis cent ans il ne s'était rien écrit de préférable en France. »

Il nous a semblé utile de montrer, dans le présent travail, en quoi l'entreprise de Richer avorta, et ce qu'elle infiltra de gallicanisme dans la société du dix-septième siècle. Le meilleur moyen pour discerner la vérité nous a paru de suivre de près la vie du théologien qui a été le principal artisan de cette révolution religieuse.

Dans cette étude biographique nous aurons à nous garer de dangers d'une nature toute particulière. Richer est un exemple de ce que peut sur la postérité, l'homme qui parle à la postérité. Nul n'a été plus persécuté et plus calomnié. Personne ne s'exposa plus que lui aux jugements implacables qu'encourent ceux qui heurtent les sentiments de l'ordre auquel ils appartiennent. Le cardinal de Retz dit avec grande raison que « toutes les puissances ne peuvent rien contre la réputation d'un homme qui la conserve dans son corps. y> C'est dire qu'on peut tout contre celui qui n'est pas soutenu par les siens. Or Richer se plut à braver l'animad-

version du clergé et des orthodoxes. Prêtre et docteur en théologie, il s'appuya toujours sur les parlementaires que l'Eglise regardait comme ses pires ennemis. Il enseigna des opinions contraires à la foi et à la discipline, et il fut frappé des anathèmes de l'épiscopat et de la papauté. Est-il une situation plus fâcheuse pour un homme d'Eglise ? Néanmoins, si la mémoire de Richer est réprouvée dans l'Eglise, il se trouve que la plupart des historiens du dehors lui sacrifient volontiers la renommée d'un grand nombre de ses contemporains et l'entourent d'une sympathie imméritée? D'oiipeut venir une telle prévention ?

Il semble que Richer sentant sa cause perdue auprès de son siècle ait voulu la regagner au tribunal de l'histoire. Inflexible et dédaigneux pour les adversaires qu'il rencontrait à chaque pas, incapable de dire une parole ou de faire une démarche pour atténuer la répulsion qu'il inspirait à ses contemporains, il est plein de ressources et intarissable dans les explications qu'il donne à la postérité. Pendant de longues années, il travaille dans la solitude à la défense de ses écrits et de ses actes. 11 sait bien que ses apologies ne pourront être publiées de son vivant : qu'elles ne pourront paraître après sa mort qu'à la dérobée. Il n'en est pas moins appliqué à prendre et à reprendre sans discontinuité le panégyrique de sa vie. Dans ses œuvres il mêle habilement la controverse et la narration. Il interrompt

une discussion théorique pour raconter un événement de sa vie. Il entasse volumes sur volumes sans que rien puisse le distraire de sa préoccupation constante. Richer a été récompensé de ses veilles. L'historien des idées et l'annaliste de l'Université sont obligés de recourir à ses écrits pour reconstituer l'histoire des discussions religieuses et la raison des réformes entreprises, au commencement du dix-septième siècle, dans l'éducation nationale. On n'est que trop porté à être de l'avis de celui qui tient la parole et se défend artificieusement, surtout, lorsque les adversaires ne peuvent se faire entendre à leur tour. Les explications de Richer ont été acceptées par la plupart des écrivains qui ont raconté l'histoire de son temps. M. Perrens luimême (1) qui avait sous les yeux, dans la correspondance diplomatique d'Ubaldini, l'une des rares contreparties des récits de Richer, a été beaucoup trop influencé, nous n'hésitons pas à le dire, par les plaidoyers de l'intéressé. Il est nécessaire de réagir contre ces détournements d'opinion. Une justice doit être cependant rendue à Richer. S'il est violent, passionné et rancuneux, il n'est pas inexact. On peut s'en rapporter à son témoignage, quand il s'agit des faits. C'est déjà trop qu'on ne doive accepter qu'avec défiance ses jugements et ses interprétations.

(1) L'Eglise et l'Etat en France sous le règne de Henri ÏV et la l'égence de Marie de Médicis. 2 vol. in-8'. Paris, 1873.

Heureusement que l'histoire a son critérium infaillible. Lorsgu'ayant à prononcer son arrêt, elle se trouve en présence d'un homme considérable par ses talents et son activité, elle ne doit départir le blâme ou là louange qu'après avoir répondu à cette importante question : A-t-il rempli son devoir?

Dans notre étude sur la vie de Richer, nous essaierons de ne jamais perdre de vue cet indispensable critérium, sans lequel l'histoire ne saurait avoir ni lumière, ni moralité.

NOTES

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