LE LIBELLUS
I. Publication du Libeîlvs, — II. Analyse. — III. Esprit du livre, IV. Critique. — V. Hétérodoxie du Richérisme.
Publication du Libellas.
II fut facile à Verdun de faire oublier sa rapide défaillance. Son zèle ne se démentit pas de quelque temps. Les services qu il rendit à la cour effacèrent bientôt les moindres traces de sa première infidélité. Mais l'excès de zèle gallican du premier président eut pour Richer des conséquences de la plus grande gravité, qui n'allèrent à rien moins qu'à engager la vie tout entière de notre docteur.
Verdun, chargé par le Chancelier d'apaiser l'émotion produite par la dispute des Jacobins, saisi par Richer luimême d'un acte d'opposition à la soutenance des thèses romaines, s'était laissé entraîner par les Parlementaires et les Richéristes. Il avait embrassé la cause du Gallicanisme avec chaleur. A ce moment, raconte Richer, il ne parlait que des maximes et libertés de l'Église gallicane. Il ne se contentait pas d'être le champion des doctrines, il se dé-
clarait hautement le protecteur des personnes. Il faisait offre de services à Richer, et le félicitait de sa fermeté et de son habileté. Dans son désintéressement hautain, Richer protestait qu'il ne poursuivait ni honneurs ni fortune ; il ne sollicitait la bienveillance du premier président qu'en faveur des maximes anciennes de la Sorbonne presque entièrement oubliées, mais qui, reparaissant peu à peu dans l'Université de Paris, étaient menacées avant même qu'elles eussent pu s'enraciner et s affermir. Dans son ardeur de néophyte, Verdun, stimulé par Servin et les parlementaires, convaincu que le Chancelier appuyerait ses efforts, promettait qu'il marcherait sur les traces de son prédécesseur Harlay, et qu'il ne laisserait pas détruire les traditions de la Sorbonne et de la France. Seulement, pour soutenir efficacement, dans les circonstances présentes, les desseins de Richer, il demandait deux documents. Le premier devait être un procès -verbal de ce qui s'était passé aux Jacobins. Le second, un exposé des sentiments de la Sorbonne. On ne peut en disconvenir : les demandes de Verdun étaient justes et sensées. Ayant à prononcer sur un point de fait, il était nécessaire de lui donner un récit exact et détaillé des circonstances. Pour maintenir les anciennes doctrines de Sorbonne, encore fallait-il savoir quelles elles étaient, Verdun n'était pas assez clerc pour approfondir un système théologique: il demandait à Richer de suppléer à son insuffisance par un exposé clair et rapide .
On est surpris de voir combien ces demandes si naturelles éveillèrent d'incertitudes et de craintes dans l'esprit du syndic.
Pourquoi tant d'hésitations à dresser le procès^verbal de la dispute des Jacobins? Richer mettait en avant Tindi*^ gnation qu'éprouverait le Nonce. L'indignation dUbaldinî était complète, et un procès-verbal de plus ou de moins n'y pouvait rien. C'était l'attitude de Richer dans la dispute qui, plus que l'exacte relation des faits, pouvait émouvoir le représentant du Saint -Si^e. Au surplus, les terreurs de Richer ne furent pas justifiées par l'événement. Le procès-verbal fut remis à Verdun : si le Nonce en a soupçonné l'existence, il ne paraît s'en être jamais inquiété.
La préoccupation de Richer devait être plus grande, à juste titre, quand il s'agissait de livrer au président un résumé des doctrines de la Sorbonne. Jusqu'alors, le Syndic s'était contenté d'un rôle négatif. Il s'était borné à mettre en vigueur d'anciens décrets et à proscrire les maximes qui lui paraissaient contraires à l'enseignement de la Faculté. Désormais on lui demandait d' affirmer ses propres idées et d'exprimer le sens qu'il trouvait aux anciennes traditions gallicanes. Richer aurait été bien peu pénétrant s'il n'avait aperçu tout le parti que ses adversaires pouvaient tirer de son travail. Dans la situation fausse où il s'était placé par son opposition à Rome et son alliance avec les Parlementaires, il n'avait à espérer aucune bienveillance de la part du clergé. Qui pourrait attribuer, parmi les ultramontains, un sens inoffensif aux élucubrations d'un théologien toujours d'accord dans sa conduite avec les ennemis de l'Eglise?
Richer fut perplexe pendant plusieurs jours. Il consulta
le docteur Gamache (1), le savant professeur royal à la Sorbonne, que ses contemporains estimaient le prince des théologiens de Paris : omnium œtatis suce doctorum facile princeps. L'avisé Gamache répondît que Verdun n'était pas sûr ; qu'il ne fallait pas se fier à sa discrétion ; que le mieux était de ne livrer aucun écrit et de garder le silence. Le conseil était bon : mais Richer avait en lui une inclination qui le portait à ne pas suivre les avis de Gamache. Depuis longtemps Richer s'était consacré à reconstituer les anciennes doctrines gallicanes. Le travail était terminé. L'occasion se présentait et de mettre au jour ce fruit de tant d'études, et de donner un protecteur à ces idées si chères. Richer était travaillé de la maladie de l'écrivain : la publicité. Ajoutons que dans ses patientes et spéciales études, Richer s'était pénétré de la pensée qu'il était seul è. posséder la vérité. L'orgueil était venu lui tenir compagnie dans son travail solitaire. Il prétendait que, parmi les théologiens de son époque, pas un seul n'avait comme lui étudié les sources et n'avait aussi bien saisi le secret de la constitution de l'Eglise. Ses longues méditations, ses
(1) Gamache est né à Paris en 1568. Il devint pensionnaire du collège de Sorbonne en 1593, sociétaire en i59/i. Il fut prieur de la compagnie en 1596. Il obtint le premier rang de sa licence en 1598. Il commença à professer la théologie en Sorbonne, dès là même année. En 1599, Henri IV le nomma, avec André Duval, professeur royal de théologie. — On a publié, après la mort de Gamache (1627, 3 vol. in-f), une Somme de Théologie due au travail du savant Sorbonniste. Bien que l'auteur n'ait pu mettre la dernière main à son œuvre, la Somme de Gamache ne nous en paraît pas moins l'œuvre la plus estimable de l'école de Paris.
efforts obstinés, le portaient à croire que nul, si ce n*est lui, n* était capable de trouver une solution qui demandait la plus grande énergie de travail et une science pénétrante. Pour tout dire, Richer était devenu vaniteux, et Ubaldini lui reproche, dans ses dépêches, de se montrer insupportable, tant il se croyait supérieur aux autres dans la connaissance des questions relatives à la hiérarchie ecclésiastique (1). Comment Richer eût-il écouté les sages conseils de Gamache? C'est pourquoi Richer consulta d'autres personnes qui furent mieux écoutées et dont les avis furent fidèlement suivis, parce qu'elles s'exprimèrent suivant les secrets désirs du syndic.
Ce n'est point dans le but de trouver Richer en faute et de surprendre les faiblesses d'une âme si rigide, que nous recherchons les mobiles qui déterminèrent la publication du Libellus de ecclesiastica et politica potestate. Richer
(1) Le fragment suivant d'une conversation entre Richer et Duval montre combien le sectaire traitait avec hauteur et mépris ses contradicteurs les plus savants et les plus vénérables :
« Adjunxi vere dictum a Spalatensi quod antiqua doctriaa Parisiensis scholae, bene intellecta, Papatum, id est, absokitam monarchiam funditus dirueret, atque regimen aristocratie um conformiter ad 4 et 5 sessiones synodi Constantîensis stabilisset; raeque valde dolere, quod Vallius suo prsecipiti nimiumque calido ingeuio efiecisset, ut schola nobilissima a viris doctis et nasutis ludibrio haberetur. At homo levis et temerarius mihi respondit se pro censura facultatis adversus Spalatensem et quoscumque alios scripturum. Quae cum audivi magno cum stomacho ropendi non ejus esse, qui prseter argutias scholasticas nihil quicquam aliud nosset, de hac re scribere : et Vallium paucos habere fidèles amicos, quando nullus ei referret quanto ejus scripta in pretio essent apud doctos : et si id certo teneret, omnes suas lucubrationes Vulcano nuncupaturum. » — (Defmsio^ t. 11, part. 2, p. /lO.)
en écrivaat son histoire, après tant de contradictions et d'épreuves que lui avait suscitées l'impression de son travail, aimerait à nous convaincre que Verdun a été la cause de tous ses malheurs. Mais la sincérité du narrateur nous laisse entrevoir ia vérité et ne nous permet pas de faire tomber sur d'autres une responsabilité qui incombe à Richer tout seul.
U suffit, pour en être convaincu, de parcourir l'ouvrage intitulé Syndicat de Richer. Rien n'est plus curieux à aniJyser, au point de vue moral, que les textes vagues, embarrassés où l'austère syndic cherche à faire retomber sur les pressantes sollicitations de Verdun la faute de sa propre imprudence. On y voit la passion qui cherche à séduire la raison, les allées et les venues d'un esprit habituellement ferme qui veut se décevoir lui-même et s'étourdir par des semblants et des prétextes. Mais au fond, on le distingue aisément ; ce qui préoccupe Richer ce n'est pas tant de savoir, s'il a à communiquer son Libellus à Verdun, que de reconnaître si le moment est venu de mettre en lumière ses idées et ses travaux. La vérité échappe du milieu d'un grand nombre de plis et de re^ plis enlacés à plaisir, « Richer, dit-il, persuadé par ces raisons et ayant égard à plusieurs théologiens qui désiraient aussi alors d'avoir la connaissance de c«tte doctrine, et qui, par cette occasion et pour ce sujet, voyaient souvent ce syndic, composa le livre de la puissatice ecclé^ siastique et politique, seloti les règles de la théologie dogmatique, pour montrer la source dans laquelle on devait puiser cette doctrine. » Voilà le mot lâché; Le prétexte
apparent, Foccasion, si Ton veut, c'est ia demande de Verdun. Le vrai motif, c'est le besoin de communiquer ridée, et le désir de guider les disciples : c* est l'inclination de prosélytisme et de magistère.
Ayant pris la résolution de faire connaître son tibellus^ Richer ne veut pas cependant le livrer à la discussion sans appui, il le soumet au jugement de quelques personnes de science. Mais dans quel but? Ce qu'il a la sincérité de nous dire de sa conduite avec Gamache va nous le révéler.
Gamache est l'un des rares théologiens de son temps que Richer a respecté, malgré de pénibles dissidences. S*il n'a pas épargné à ce grand docteur les diffamations dont il couvrait la mémoire de tous ses adversaires, il n'a pas laissé de reconnaître que Gamache pouvait être comparé aux plus grands hommes. ( Syndicat^ page 65. ) Il trouvait en lui la probité et la science portées au plus haut degré (1) . Néanmoins la confiance de Richer en luimême était si grande qu'il ne déférait son livre à ce juge éminent que dans un but non de soumission, mais d'intérêt propre. « Philippe Gamache vit soigneusement le
(1) « nicherius utebatur opéra et consîlio magîstri Philîppî Gamachii professoris theologiae, viri undequaque laudandi propter suiumam morum integrîtatem, pietatem, conditionem in omni geaere scientiarum et linguarum : de que viro nullus tam multa dicere potest quin ei plura dîcenda restent »
f^s éditeurs de la Somme théologique de GamaChc, dans l*épiirc dédicatoire à Richelieu, faisaient en trois mots l'éloge du théologien Sorbonniste, et cet éloge était reconnu véridique par tous les contemporains : u [s est eu jus doctrina singularis ad omnium eruditionem, vlrtus ad exemplum, ardua vit» ratio ad omnium semper admirationem hominum pertinere visa est. »
livre et y nota quelques choses, lesquelles iUcher corrigea selon que Gamache l'avait désiré : non pas, ajoute-t-il iavec une naïve vanité, qu elles ne fussent véritables, mais d* autant que Richer estimait que ce traité serait mieux reçu, s'il était approuvé de ceux-là mêmes qui n'étaient pas si exactement versés dans cette très-ample et difTicile controverse, qui exige presque la connaissance de toute l'antiquité ecclésiastique, et dans laquelle Richer s'était particulièrement occupé depuis environ dix ans. d
Puisque Richer pensait ainsi du plus savant de ses censeurs, quelle déférence pouvait-il avoir pour les autres? Aussi ne voyons-nous pas que personne ait sincèrement donné à Richer des conseils qu'il ne paraissait ni demander sérieusement, ni être disposé à suivre. Filesac en lisant l'ouvrage se contentait de répondre : « Il ne plaira pas à Rome. » Que d'autres amis de Richer, rebutés par sa hauteur et son opiniâtreté, durent renoncer à lui exprimer des sentiments qui l'auraient irrité sans le fléchir!
Après ces apparentes délibérations et ces légères corrections, Richer se persuada que toutes les lois de la prudence avaient été observées et il s'empressa de porter un exemplaire manuscrit de sou livre au président Verdun (1).
(1) En remettant son ouvrage en manuscrit au président Verdun, Richer lui tint un discours dont l'analyse se trouve aux pages /|2 et suiv. du Syndicat, qui marque nettement l'attitude du célèbre sectaire. Ses préoccupations, ses desseins, son désintéressement se manifestent avec une sorte de grandeur. Nous avons devant nous un vrai type de sectaire, subordonnant tout au triomphe de son idée.
Quelques temps après, il fit imprimer son travail à trois cents exemplaires qu'il distribua à ses amis. Il ne crut pas devoir mettre son nom en tête du volume, ni marquer la date et le lieu de l'impression. Dans Tanimosité de la discussion on lui en fit un amer reproche, comme s'il avait voulu ainsi dérober son œuvre à la censure ecclésiastique et à la surveillance de l'autorité civile. Le reproche, est immérité. Richer ne dissimula jamais la paternité de son livre, et il ne remplit pas les formalités ordinaires parce qu elles lui semblaient inutiles pour un volume qui n'était pas destiné à être mis dans le commerce.
Mais par l'impression de son livre, il déchargeait le président Verdun de toute responsabilité. A quoi bon tant d'hésitations si le travail de Richer devait être répandu à trois cents exemplaires? N'était-ce pas la preuve évidente que Richer, dès le commencement, n'hésitait que sur la question de savoir s'il était opportun ou non de divulguer son système? Et dès lors pourquoi se couvrir de la personne et des solUcitatiôns de Verdun? Quoiqu'il veuille nous persuader, c'est bien à lui, et à lui tout seul que Richer devra s'en prendre des conséquences de la divulgation de ses doctrines.
Analyse.
Le Libellus de Richer est un petit in A' de trente pages
à peine, écrit en latin et divisé en dix-huit chapitres. Le
p. Sirmond, dans une des plus vives réponses qui aient
été dirigées contre le livre de Richer, se moque de T exiguïté du travail et ne désigne Fauteur qu en l'appelant le Maître aux trente pages [Magistertrigintapaginarum). A la bonne heure : la raillerie est fine et ne rappelle pas le ion ordinaire des discussions entre érudits. Mais ces trente pages étaient un extrait de travaux considérables et un résumé admirablement présenté de F ancienne doctrine gallicane. Qu'importe la grosseur du volume? Le livre de Richer, malheureusement, dans ses dimensions restreintes , contenait tout un système, s' étendant aux moindres détails des controverses relatives à la hiérarchie sacrée et aux rapports de F Eglise et de F Etat.
Le système de Richer est exposé avec une parfaite lucidité. On ne saurait accuser le célèbre sectaire d'avoir cherché à dissimuler ses pensées. A la différence d'un si grand nombre de novateurs qui travaillent à envelopper leurs idées dans un langage indécis ou qui, dans leurs hésitations, mêlent les sujets dans la confusion, Richer, au contraire, affecte une clarté et un ordre qu'il a le droit d'appeler dogmatiques. Il procède par théorèmes s' enchaînant les uns les autres avec un rigoureuse logique. Le style est d'une limpidité irréprochable. Pas un mot de trop ; pas d'à peu près dans Fexpression. On dirait des formules juridiques.
Ce qui permettait à Richer de dessiner son système avec une si grande fermeté, c'est que ses idées étaient claires et arrêtées. Que de sectaires ne vont que peu à peu et avec inconscience, de conclusions en conclusions, n'apercevant que trop tard les suites fâcheuses de leurs principes ! Depuis longtemps Richer avait déterminé ses doctrines. Quand
il prit soin de les formuler, elles se montrèrent d'ensemble et, du premier coup, définitives. Richer n'a laissé à personne le soin de poser les principes et de tirer les conséquences. C'est lui qui a voulu organiser son système dans le tout et dans les parties. A ce point de vue, le Libellus de ecclesiastica et politica potestate est une œuvre magistrale. Richer n'a jamais eu besoin d'y faire une retouche. Jusqu'à la fin de sa vie, l'opiniâtre gallican prendra et reprendra son œuvre, la soumettra à des examens répétés, la considérera sous tous ses aspects, la réduira à la plus simple analyse, la développera en de compendieux travaux; mais maniée ou remaniée, abrégée ou commentée, la doctrine sera toujours la même, et pas une modification ne sera portée aux éléments essentiels.
Quelles sont les idées contenues dans l'ouvrage de Richer ?
Le résumé de la doctrine de Richer se trouve contenu dans l'énoncé des chapitres de son Libellus. Les propositions se suivent et s'enchaînent selon la méthode géométrique. Les deux premières propositions servant de principes premiers et fondamentaux, Richer en déduit sept conséquences. Nous allons reproduire les termes mêmes du Libellus de Richer. Une traduction française est impuissante à rendre le sens exact des propositions du Libellus^