‹ Edmond RostandChapitre 13 sur 17 · Ghantecler · texte numérisé non relu

Ghantecler

Pièce à thèse, drame moderne. Mais la création la plus fantaisiste de l'auteur, puisqu'elle se passe dans le monde des animaux.

Le titre est emprunté au roman de Renard avec lequel, d'ailleurs, la pièce a encore moins à faire qu'avec Aristophane et ses imitateurs. M. Rostand nous affirme que l'idée première lui en a été suggérée par une basse-cour méridionale où il vit un jour un coq imposer silence et respect par son apparition à tout son entourage. Il doit s'être également souvenu d'un adage bien connu des folkloristes sur le coq qui croit faire

lever Faurore *, mais il devait avant tout se réclamer de La Fontaine à qui il fait une allusion pour le chicaner *.

Il nous a averti que c'est ici un poème symbolique et on y a, en effet, découvert une foule de symboles « tragiques ou plaisants, sentimentaux ou philosophiques », à commencer par le paon et sa queue à cent yeux, et à finir par les chênes centenaires. On assiste ici, comme Fa dit M. Rostand lui-même, aux efforts de l'esprit créateur en lutte avec les angoisses de la création, efforts suivis de voluptés enivrantes, de douleurs atroces, de folles espérances et leurs désillusions. Serait-ce donc une confession de découragement de celui dont le Cyrano semblait destiné à faire lever l'aurore et qui, après V Aiglon^ dut avoir été ébranlé dans la conscience de son génie? Hypothèse chimérique que démentent le caractère de M. Rostand

1. Il se retrouve même chez le poète hongrois Madach, dans la Tragédie de l'Homme : « Ce n'est pas à cause du chant du coq que le jour point, mais c'est parce qu'il se fait jour que le coq fait entendre sa voix. »

2. Nous l'avons déjà citée. Une deuxième allusion se trouve au III» acte, où lors de l'entrée des deux pigeons transformés en « Tumblers, clowns anglais », Cliantecler s'écne : « Oh La Fontaine, où suis-je! »

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et les éloges prodigués à V Aiglon même en dépit de toutes les critiques. D'ailleurs, si le héros de la pièce est de nouveau un poète, le drame ne borne pas sa portée à la littérature ou à l'art : il s'adresse à tous ceux qui donnent leur vie à l'action et par conséquent partagent plus ou moins le sort de Ghantecler. Ivresse du génie due au succès du travail, attaques envieuses et acharnées des méchants et des sots, découragement de la confiance en soi, ambition détrompée : nous voyons ici tout cela, suivi de l'amour qui offre d'abord des inspirations et des consolations, mais ne tarde pas à parler en maître, à revendiquer ses droits tyranniques, à limiter et même à paralyser le travail de l'homme.

Regardons les choses de plus près, après avoir d'abord remarqué, que le choix d'un coq pour symbole comportait des difficultés et même des contradictions, dont l'auteur n'a pas toujours su se tirer.

Ghantecler nourrit une ambition démesurée, comparable aux rêves les plus hardis des romantiques. Il croit ](iouvoir, grâce à son chant, faire lever le soleil et par lui embellir l'univers en chassant l'ombre et inondant tout de lumière et

de couleur. (Le coq se trompe, mais un vrai poète n'a-t-il pas, toute proportion gardée, réellement cette puissance magique ?) « Obéis-moi, s'écrie-t-il, je suis la Terre et le Travail. » Epuisé par les efforts qu'il multiplie pour que son chant ait la vertu dont il rêve, il reprend force en se mettant « en contact » avec le sol de la patrie. (Allusion ingénieuse à l'habitude du coq de gratter la terre avant de chanter.) Il se sent alors < le porte-voix officiel du sol » par lequel « le cri du sol s'échappe vers le ciel ». 11 est presque effrayé à la vue de son étourdissant succès. Mais bientôt des angoisses le tourmentent. Aura-t-il toujours assez de force pour faire sortir le monde chaque jour de l'obscurité ? Ou si le soleil ne va pas se lever sans lui ? Avant d'éclaircir ces doutes, il a à lutter d'abord contre la cabale des impuissants, à défendre l'esprit national, le naturel, la vérité. Il doit même se combattre lui-même pour ne pas succomber aux adulations des vils crapauds qui ne l'exaltent cependant que pour s'en servir contre l'objet de leur haine, cet autre grand talent, le rossignol. lia la faiblesse de le mépriser d'abord lui aussi sans l'avoir jamais entendu. Mais le chant du rossignol retentit tout à coup et Ghan-

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tecler, sur le point denfler sa valeur outre mesure, perd toute sa confiance, il a même besoin de rencouragement de son rival. Tu es la force, lui dit le rossignol, si je suis la tendresse. (Parallèle bizarre qui ose comparer le chant du coq au chant du rossignol !) 11 le console en répétant ce que Ghantecler avait enseigné lui-même, mais qu'il semble oublier maintenant dans son découragement. « Ce qui vaut vivre uniquement », disait Ghantecler au merle, c'est « l'effort qui rend sacré l'être le plus infime » ; et au pintadeau : « Il faut faire tout ce qu'on peut sur la plus humble échelle. » -« Nul n'a tout à fait le chant qu'il rêverait d'avoir », lui dit maintenant le rossignol. Qu'importe I II faut chanter, « chanter même en sachant qu'il existe des chants qu'on préfère à son chant ». Le rossignol est tué par un coup de fusil, un autre élève aussitôt sa voix : car la poésie ne peut mourir ; non plus, ajoute Ghantecler, que la foi qui ressuscite dans l'âme après qu'on l'a tuée. Et ces paroles, ils les justifiera bientôt par sa propre conduite, car voici venir enfin le grand moment critique de la désillusion. Il aperçoit que, pendant son sommeil, le soleil s'est levé sans son chant. (Gomme Tobs-

curité est tout de même chassée, la grande joie des hiboux dans cette scène semble peu motivée.) Il en devient presque fou, mais ce n'est qu'un instant. Il reprend courage tout de suite, car, ditil avec plus de poésie que de vérité : « Celui qui voit son rêve mort, doit mourir tout de suite ou se dresser plus fort *. » Il lance donc des cocoricos puissants, étant déjà (trop vite !) éclairé sur sa véritable mission qui sera d'éveiller les dormants en leur annonçant le soleil, surtout à ces « pauvres bêtes », si nombreuses, qui « s'éveillant sans y voir, n'osent croire au réveil ». 11 est fermement convaincu de l'utilité de cette nouvelle tâche :

Mais si je chante, exact, sonore, et si, sonore, Exact, bien après moi, pendant longtemps encore. Chaque ferme a son Coq qui chante dans sa cour, Je crois qu'il n'y aura plus de nuit. . . Un jour.

(Métaphore noble et poétique, mais manquant de tout fond sérieux ; réellement la chose est absurde.)

1. Il se défend d'abord avec des paradoxes, et tombe même dans un très obscur symbolisme. Si le soleil est monté, explique-l-il, « c'est que dans l'air il avait dû rester de ma chanson d'hier >. Et ailleurs : « C'est que je suis le coq d'un soleil plus lointain. >

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En d'autres termes : contentons-nous de ce que nous pouvons faire, travaillons de notre mieux, fût-ce en renonçant à nos rêves d'ambition. Sagesse terre à terre, mais utile et qui d'ailleurs n'exclut pas de la pièce, tant s'en faut, toute élévation. Ce n'est pas en vain que, rendant compte de la première, l'éloquence de M. Brisson s'élevait à ce noble lyrisme : « Jamais ces choses fortes et saines, le goût du travail, l'attachement au terroir, l'allégresse du devoir noblement et gaiement rempli, jamais ces vertus essentielles n'avaient été plus virilement exaltées... 11 y eut là une minute où nous fûmes secoués par le grand frisson de l'art et par un large souffle d'émotion française... >

Mais Chantecier nous intéresse surtout comme œuvre littéraire, étant le témoignage d'un art singulièrement fantaisiste qui excite notre curiosité au plus haut point.

Comme on pouvait s'y attendre, la structure de la pièce n'est point un modèle. Cette fois il y a un véritable prologue : le directeur devant le rideau improvise une « scène dans la salle >, pour nous apprendre d'avance que le décor sera une basse-cour, mais surtout pour nous expliquer spirituellement que si nous allons voir exclusivement

des animaux, c'est que le dimanche après-midi, la famille sort (les voix nous arrivent à travers la toile), et que nous allons regarder tout à travers un verre grossissant. (Comprenez que les animaux étant joués presque tous par de grandes personnes, le décor sera à Téchelle '.)

Le drame lui-même comprend quatre actes dont les deux premiers forment l'exposition, selon la manière ordinaire de M. Rostand. Acte I", dans la basse-cour d'un végétarien méridional amateur d'animaux, où règne le célèbre Ghantecler dont le chant, d'après ce qu'on raconte, a un secret inconnu, une faisane poursuivie trouve asile grâce à Ghantecler et à son ami, le chien Patou, La faisane, après avoir éconduit le coq trop prompt à lui faire la cour, apprend pendant la nuit la conspiration qui se fait contre la vie de Ghantecler et commence àTaimer.Acte II, elle apprend des détails plus précis du complot. Ghantecler, sur ces entrefaites, vient lui révéler, pour obtenir sa faveur, le secret de son chant et fait lever

1. Cependant tout ne sera pas à l'échelle, vu l'étendue ordinaire d'une scène, et vu aussi, entre autres, la suppression de la différence entre la jjrandcurd'uii coq et d'un merle, etc.

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le soleil. Donc raction suivra deux chemins, il y mra deux, nœuds à dénouer l'un après l'autre : l'aboutissement de la conspiration et la désillusion du coq ; autrement dit : il y aura deux obstacles à vaincre, l'un venant de l'extérieur, l'autre de l'intérieur. Acte III, long et traînant, bruyant et vide, grâce à des hors-d'œuvre trop nombreux, nous assistons à l'échec de la cabale (épisode de mélodrame pur) : dans le duel (car dans cette pièce ne pouvait pas manquer un combat de coqs), Chantecler triomphe contre le spadassin engagé par ses ennemis, puis inflige son mépris à la foule qui voudrait le glorifier maintenant et, comme un autre Alceste, va se retirer dans le désert — c'est la forêt — mais suivi de sa Célimène fidèle. L'acte IV contient la scène principale : le désenchantement et la guérison (trop subite) de Chantecler, y compris la fin de son roman d'amour, la rupture : il s'éloigne de la faisane, celle-ci ayant repoussé la condition qu'il avait posée pour leur vie future. La scène finale est le sacrifice de la faisane repentie. Klle est prise au piège, on entend des pas d'hommes... Patou (dont le rôle était tenu par le directeur du théâtre, M.Coquelin fils) ordonne de baisser le rideau, par un dernier trait

d'ironie romantique, qui semble se moquer du public, et rappelle le théâtre de Clara Gazul ou le Spectacle dans un fauteuil...

Plus ou moins plaisante, l'ironie a ici, en général, une part démesurée. Car peut-on prendre au sérieux ces figures à la tête coiffée de tête d'oiseau, costumées en cuirasses de plumes, en chiens, en crapauds ? 11 est vrai que la manière de Tauteur rappelle souvent celle de La Fontaine. J'entends qu'il se montre tantôt artiste réaliste dans ses efforts pour copier la vie réelle et comme tel il est doublé d'un philosophe savant, qu'inspire une profonde sympathie pour les animaux ^, — tantôt poète ironique qui ne s'occupe des bêtes que pour se moquer des hommes d'une façon plus piquante. Mais ce qui domine le plus souvent, c'est une plaisanterie qui, aussi éloignée du monde féerique du chien et du chat de l'Oiseau bleu que du monde frivole d'Orphée aux enfers, reste trop voisine des épopées dites travesties, mises à la mode par Scarron et continuées par

1. C'est ce qui à valu à M. Rostand le di]ilôme d'honneur do la Société protectrice des animaux,— et c'est pourquoi il a dédié cet ouvrage à son fils, Jean, qui a l'étofle d'un bon naturaliste, paraît-il.

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Blumauer. Un comique grossier se rattache inséparablement à la vocation naturelle du coq, pacha d'un harem très nombreux et qui, au milieu des poules jalouses, fait parfois le Don Juan. (Je pense au héros de Molière, scène des paysannes jalouses.) 11 courtise le plus promptement possible la faisane à peine arrivée, en proférant le son guttural câ. (Le chien grogne en le voyant s'éprendre d'un travesti : car elle porte l'uniforme brillant du mâle, et ce déguisement est assez longuement expliqué.) Il lance des cocoricos en déclamant les plus magnifiques tirades. Il oCfre son aile à la faisane pour faire le tour de la basse-cour, ne pouvant lui offrir son bras. (La faisane elle-même se plaindra de n'avoir que des ailes et non pas des bras !) Il lui dit que c'est de l'admiration passionnée de la nature que son € œil reste rond ». Il téléphone (à l'aide du liseron) et s'écrie : « Ne coupez donc pas, mesdemoiselles 1... » Faut-il rappeler ce passage où il joue avec la poule grise une scène de drame d'adultère, parodie ' soulignée encore par les instruc-

1. La parodie littéraire se montre aussi ailleurs dans les instructions scéniques ; ainsi les hiboux s'écrient «dans un gémis» sèment de chœur antique ».

tions de l'auteur ? Ou les poussins piochant l'histoire des animaux célèbres, — la faisane citant la « loi de Quarante-Quatre », — le five o'clock du matin où l'on sert des limaçons, — le pivert portant l'habit vert d'un académicien et jouant le rôle du pédant de la vieille comédie, — les deux pigeons de La Fontaine devenus des clowns ? Et les jeux de mots exécrables : Bûche au bois dormant, Prince Sarment, Été de Sainte-Lamartine, Chantre de M. Poirier, etc., etc. On nage en pleine parodie...

Elle en est teintée aussi cette satire littéraire, qui renouvelle la tentative juvénile des Deux Pierrots et qui rend si traînant le IIP acte avec une bonne partie du IV'. L'objet le plus constant de la colère de M. Rostand c'est le merle, symbole de l'esprit français sceptique et moqueur, dans ce qu'il a de moins élevé et de plus contraire à l'enthousiasme auquel le merle ne croit pas, de peur d'être dupe, puisque la crainte exagérée du ridicule prime tout chez lui: c'est Gavroche se contentant de rester gamin *. Ensuite sont mis au

1. Les critiques n'ont pas manqué cependant de défendre presque unanimement le merle. M. Rabizzani croit, lui aussi, que le merle remplit c une fonction sociale éminente > en nous

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pilori les ennemis du talent, ceux qui haïssent la lumière et salissent tout avec leur bave, puisqu'ils ne peuvent pas faire autrement. Puis il y a les rivaux rendus envieux par le sentiment plus ou moins obscur de leur impuissance. C'est tout un salon de précieux et de précieuses ridicules, de femmes savantes, autrement nouveau jeu que celui du Monde où l'on s'ennuie. C'est un cabinet de curiosités où fait les honneurs la pintade et trône en maître adulé le paon, ce nouveau Trissotin, — on y fête tout ce qui est contraire au naturel, au vrai, à la raison et au bon goût, et qui est associé à la sottise, à la fatuité et à la morgue, empiré par le culte d'un esprit étranger propre à rendre touteschoseSjSi possible, encore plus déraisonnables. L'air en est si contagieux que Chantecler lui-même en reste confus jusqu'à perdre pour un moment 8on talent au milieu de ce chaos d'artifices fous

avertissant contre les dangers des aspirations exagérées et les imaginations folles, — c'est à notre Anae une soupape de sûreté, clc. Il va même jusqu'à défendre le paon et l'importation de l'&me slave. — Remarquons ici que Chantecler se réconcilie bientôt avec le merle, c Tout s'arrange avec l'esprit merlenoiresquc»,dit dédaigneusement Chantecler; cependant, s'il accepte les services d'une personne tant méprisée par lui, il s'en rabaisse toujours quelque peu.

et délirants. (Symbole des audaces exagérées de la versification actuelle.) Somme toute, même les* critiques français, et des plus bienveillants, admettent que l'objet de la satire n'est pas ici assez précisé et qu'elle est faite plutôt < de chic »...

Ghantecler n'est secondé, dans ces luttes à la Cyrano que par une seule personne, car on ne peut compter cette vieille poule dont les siestes s'interrompent par des adages qui sentent souvent l'auteur plutôt que le peuple, dans leur forme lapidaire tropcondensée.G estle chien, ce Boileau champêtre etNisard paysan, comme l'a surnommé M. Doumic, ce défenseur des traditions et des règles, de l'honnêteté et de la raison. D'ailleurs, cette figure symbolique n'est pas tout à fait claire. Je comprends qu'il adore, lui aussi, le soleil et la liberté, mais je comprends moins la raison de ce qu'il est le mélange de toutes les races canines. Et cet ami fidèle et secourable, ce raisonneur qui a dans son passé des souvenirs amers, d'un amour malheureux, est une figure bien effacée, d'autant plus que tout grognon qu'il est, il ne mord personne et en reste toujours aux menaces. Mais du moins ce n'est plus une charge pure et simple.

Il n'y a à la rigueur dans toute la pièce que

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deux figures qui méritent d'être analysées comme représentants de Tàme humaine, les deux principaux personnages...

Le caractère de Chantecler serait le plus intéressant, mais' contient trop de disparates.

Il débute en ardent adorateur du soleil, en idéaliste absolu. Mais lui qui jouera plus tard à l'AIceste, cette fois se comporte plutôt en Philinte, puisqu'il rend les compliments à tous ceux qui le flattent, — sans en excepter le merle. — Nous a von s dit que, même après sa grande scène à la Misanthrope, retiré dans la forêt, il est près de succomber aux adulations des crapauds et de se moquer avec eux d'un génie d'ailleurs inconnu à lui. — Il aime la pose: « Je suis beau; je marche, j'esquisse une gambade ou de brusques écarts... » On le compare à« un Toulousain qui chante : 0 mounpais ! » C'est donc un méridional vaniteux, moins l'humour de Cyrano, car il se prend toujours au sérieux. (Sauf dans les moments de parodie signalés plus haut.) Et nous aussi nous devons le prendre pour tel quand il s'érige en représentant véritable de l'esprit national, s'appelant le coq tout court, le coq essentiellement gaulois au meilleur sens du mot.

Puis c'est un père de famille soigneux ; il aime

Tordre jusqu'à la manie ; il enseigne aux siens une sagesse humanitaire. Cependant ce bourgeois presque pédantesque vit entouré de ses maîtresses. (Ou disons : femmes, car c'est un coq.) Et lui qui vient déjouer le rôle du mari indigné (scène de la poule grise), il n'a plus que dégoût pour ses femmes ou maîtresses sitôt qu'il a aperçu une étrangère aux manières élégantes, représentant pour lui quelque chose d'inconnu. Il s'empresse de faire la conquête de cette belle et, rebuté, soupire en amoureux sentimental. Ensuite, après avoir obtenu les faveurs de la dame, le vainqueur devient vaincu, cède mollement aux caprices de sa nouvelle amie, n'ose agir contre elle qu'en secret et regrette déjà le milieu abandonné où il finira bientôt par retourner. Ce ne sera passansun bouleversement après lequel il faudra secouer toute sa torpeur, mais il en est capable comme il a été capable auparavant de l'héroïsme d'un Cyrano, provoquant et narguant le plus pressant péril. (S'il a consent à aller chez la pintade, c'était après avoir appris que sa vie y courrait un danger mortel.) La faisane est un caractère plus conventionnel mais plus un. On l'a comparée non seulement à la Sapho de Daudet, mais aussi à Dalila dont

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nous avons prononcé le nom déjà à propos de Mélissinde.De vrai, ce n'est pas un démon sans cœur, et sa méchanceté conduit du moins Chantecler, quoique au prix de terribles convulsions, vers une notion plus juste de ses devoirs. Elle finit même par vouloir se sacrifier pour son amant... Mais ne l'idéalisons pas. C'est une féministe qui, émancipée de l'homme, s'est acquis les avantages de celui-ci. (Représentés par le plumage brillant.) Elle aime la vie libre et se nomme ellemême aventurière et bohémienne ; elle se laisse appeler par le merle < zingara », « gitana >, noms qui ne vont pas sans quelque mépris. Son passé n'est pas tout à fait irréprochable : elle a eu une liaison avec le faisan ; néanmoins elle se vante maintenant d'être « très vertueuse ». Toute féministe qu'elle est, elle a les qualités les plus essentiellement féminines : la coquetterie, le goût du jeu avec le danger ; elle aime attirer l'homme au bord du précipice et s'y avancer elle-même, pour le plaisir des sensations inconnues. Elle prétend ne vouloir aimer qu'un homme qui la préfère à toute gloire ; néanmoins, c'est la curiosité, la vanité, puis l'admiration qui lui inspirent tout son amour. Et c'est par orgueil au moius autant

que par passion qu^elle exige, nouvelle « Amoureuse », une adoration exclusive. Elle défend à Chantecler de chanter par jour plus d'une seule fois. (Etant coq, il anaturellement l'habitude de chanter plusieurs fois : pour s'exercer, nous dit M. Rostand.) Pourquoi prodiguer ses forces ? Ah, que deviendraient ces hommes sans nous 1 s'écrie-t-elle, en affectant des soins maternels. Son amant n'aimera qu'elle, et non plus aussi sa vocation à lui. (L'aurore évoquée par son chant.) Pour l'y contraindre, elle le tourmente par la jalousie. (Elle lui parle de son ancien amant, le faisan, qu'elle vient de rencontrer.) Elle entre en fureur en apprenant que Chantecler, à son insu, ne laisse pas de demander des nouvelles de sa famille ; elle l'accable d'une colère hautaine et lui parle comme ferait une princesse à son ténor ou à son tzigane, s'il refusait de rompre avec la scène ou l'orchestre :

Ce rustre, tenez, qu'on a pris sur sa meule... Et l'on ne pourrait pas dans son âme être seule !

Elle essaye tout pour faire son esclave de lui, pour le détourner de tout autre devoir : si ses

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larmes ne suffisent pas, elle imagine une rase cruelle, et prive l'homme de son rêve le plus cher, le plus noble. Elle prouve à Chanteclerque le soleil n'a pas besoin de son chant pour se lever. Elle voit cependant le désespéré se reprendre et lui échapper; furieuse, désemparée elle aussi, elle s'écrie en se cramponnant à lui et avec tout Tégoïsme de l'amour : Voyez, un cœur aimant vaut mieux qu'un rêve fallacieux I (Paroles qui ont raison au fond !) Et quand son amour est déjà sur le point de se croire changé en haine, — au moment où elle pense avoir perdu son amant à jamais, c'est alors que sa passion se révèle dans toute son ardeur, dans toute sa profondeur et la rend capable du plus grand dévouement.

Ce sont en fin de compte, les effets dramatiques qui ont occupé surtout l'auteur sous les formes les plus diverses : comme c'était tout naturel dans un poème dramatique aussi fantaisiste, où l'imagination tantôt se tient dans les limites de l'observation et de la réalité, tantôt s'aventure, avec une bonhomie qui sait rester aussi distinguée que gracieuse, dans un monde mi-féerique rappelant les contes d'enfant et le Songe a'une nuit d'été.

pour ne pas mentionner ici les pièces à spectacle du Châtelet.

A la vie prosaïque de la basse-cour ingénieusement présentée dans son réalisme, succèdent les scènes des conspirateurs dont l'allure mélodramatique se rachète heureusement par une fantaisie, pleine d'humour bon enfant, qui évoque un peu les contes de fées. (Les yeux qui s'allument et s'éteignent dans la nuit, etc.) Chez la pintade, au five o'clock du matin, les guêpes, les abeilles et les cigales (les T^îigales... il faut prononcer tzi !) font entendre leur chœur matinal et régalent les invités de chant et de musique tsigane. Idée jolie, et reprise deux fois encore et d'une façon de plus en plus charmante. Dans la forêt qui s'endort, nous écoutons l'acte de grâce des petits oiseaux, variante du Pater infiniment supérieure à la paraphase delà Samaritaine ; puis la litanie à leur grand protecteur, saint François d'Assise. Dans la forêt qui se réveille, quelle ravissante et gracieuse symphonie pastorale pour faire antithèse au désespoir suprême de la faisane, quand les oiseaux, joyeux de renaître à la vie, prient, se disent les uns aux autres le bonjour, volètent, rient, chantent, lancent leurs cou-

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cous et leurs cocoricos, tandis que les lapins font des culbutes dans la rosée des herbes. Mais la scène du clair de lune surpasse tout, alors que le chant du rossignol, devenu « romance sans paroles, une suite de notes éperdues », arrache au seiu de la forêt des soupirs d'extase (personnification admirable de la nature), et qu'aux paroles ravies de Chantecler, répondent de près et de loin les animaux (l'écureuil, le loup hurlant, la biche au fond du bois, etc.) et les arbres, la rosée sur la toile d'araignée, l'étoile d'en haut, tandis qu'ici-bas se rassemblent dans l'obscurité, sous le charme pacifique du chant, des yeux luisants...

Les coups de théâtre sont encadrés entre deux coups de fusil : au premier et au dernier acte. (Il y en a même un troisième '. M. Rostand aime beaucoup les détonations.) Acte !«', l'entrée en scène de Chantecler est aussi heureusement préparée que celle de Mélissinde, ou du moins de Cyrano, et rivalise d'art, sinon de procédé, avec

1. Dans cette pièce on ne se contente pas de faire la chasse à une faisane, on lire sur le rossignol et même sur le coq, ce qui est d'autant plus surprenant que le braconnier est le domestique de la ferme.

le Tartufe. L'apparition bruyante de la faisam sent le mélodrame. La pointe finale (« Je com mence à Taimer ! ») n'est guère neuve. Acte II nous voyons Ghantecler s'épuiser à faire lever L soleil et à donner des ordres au grand machiniste du théâtre de la Nature (et en même temp; à celui de la Porte-Saint-Martin) pour produir( tous les effets possibles de lumière et de couleur dans ces tirades, la descriplioti est tellement changée en action que Lessing lui-même n'enpourrail demander davantage. L'acte III est le moins dis tingué. Le défilé des coqs est aussi peu amusan que la pointe finale (l'arrivée trop tardive de la tor tue) est puérile, sans parler de la satire littéraire qui est bien ennuyeuse. Le duel lui-même n'intéresse guère, d'autant plus que Ghantecler, naguère si brave et provocant, se décourage trop tôt, se résigne trop tôt à mourir, et ne doit son salul qu'au pur hasard. L'intermède qui suspend un moment le duel est déjà plus digne du talent de M. Rostand : la scène du vautouroù tout ce monde, jusqu'alors lâchement insulteur, se réfugie sous les ailes de Ghantecler mourant qui en reprend courage et sent renaître ses forces. La scène finale où Ghantecler s'éloigne après avoir épan-

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ché sa colère contre ce monde, a de la vigueur, mais aussi -de l'emphase, somme toute, elle ne tire pas à conséquence, puisqu'il ne tardera pas à revenir parmi ces ingrats qui le réclameront... La grande scène à faire, au IV* acte, passe par toute une suite des crises d'amour bien connues du drame moderne. D'abord quelques accords où s'accusent déjà les dissentiments entre les amants ; ils finissent par éclater, mais ne tardent pas à se taire momentanément, étouffés dans l'ivresse des étreintes sauvages. Après la scène, trop, longue, des crapauds qui sert à amener de trop loin celle où expire le « petit André Chénier », nous voilà enfin arrivés à la scène principale de toute la pièce. La faisane invite Chantecler avec une fausse Jaonté de pleurer sous son aile, lui murmure traîtreusement de douces paroles de consolation, l'endort, puis le réveille brutalement en lui montrant l'aube déjà parue. Le désespoir de Chantecler et toutes ses luttes intérieures, de môme que sa reprise du courage, sont trop vite expédiés. Mais M. Rostand se rappelle de la Princesse lointaine^ et insiste sur la lutte de l'amour et du devoir en appuyant sur la rupture des amants dans un dialogue sublime.

quoique non entièrement exempt de toute rhétorique. Ciiantecler va retourner chez lui, sans la faisane s'il le faut. « Emmène-moi! — Veux-tu passer après l'aurore ? — Jamais ! — Alors, adieu ! — Je te hais ! — Je t'adore, mais mon devoir avant tout ! » Nouveau Polyeucte, il part. Sa Pauline, restée seule, se convertit sinon à la grande idée représentée par son mari ou ami, du moins à son amour. Elle se rétracte, renonce à tout et va se sacrifier pour celui qu'elle prétendait haïr. Elle est prise au piège qui, elle le sait, lui fut tendu pour la captiver vivante : elle sait qu^elle vivra désormais dans la basse-cour auprès du coq. Donc c'est une attitude plutôt théâtrale que justifiée, si elle attend l'homme, « le géant » dont les pas s'approchent, « les ailes ouvertes, la gorge haletante, écrasée par terre... »

Mais, enfin, oublions que c'est une pièce de théâtre, oublions ses défauts assez graves. Ce spectacle dans un fauteuil a des beautés où la valeur littéraire atteint à son comble dans tout le théâtre de M. Rostand. Ajoutons encore, à ce que nous venons de trouver dans cette pièce, les qualités du style. Elle est pleine de sentences profondes et charmantes, exprimées avec tant

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