‹ Edmond RostandChapitre 15 sur 17 · Le pensedr · texte numérisé non relu

Le pensedr

M. Rostand, qui est bien de son temps, a la juste ambition d'être penseur en môme temps que poète. Quelles sont donclesidées qui s'incarnent dans ses ouvrages?

Abstraction faite des premiers essais de sa jeunesse, il nous introduit d'abord dans un pays français idyllique, un peu Watteau, et nous présente un jeune couple d'amoureux follement romanesques qui finissent par devenir raisonnables, ayant acquis un sentiment de la vie plus proche du bon sens. Ce n'est pas qu'ils aient perdu la poésie du cœur ; au contraire celle-ci ne sera que plus profonde, car désormais elle sera fondée sur un )onheur plus réel, sur desémotions plus vivantes dont la f< ii.]ic<se n'est pas diiiiiniit'o. o\ .lont l'o^-

tase, désormais moins superficielle et non plu s étourdie, est plus délicieuse. C'est là un petit avis aux jeunes gens qui voudraient trop demander à la vie, une leçon sur la vanité des illusions trop ambitieuses ; leçon sérieuse au fond, mais enveloppée sous le manteau charmant de l'enjouement.

Puis, nous voilà tout à coup au milieu des choses les plus sublimes, toujours romanesques d'ailleurs.C'est le temps où les troubadours se lancenl dans des équipées mortellement dangereuses, pour contempler enfin l'idéal de leurs rêves: c'es1 le temps des croisades, et c'est l'Orient. Des exploits héroïques, des efforts d'une violence douloureuse et d'autant plus admirables qu'ils finissent par dompter la passion la plus rebelle et paj la sacrifier aux devoirs les plus saints... — Puii c'est l'Orient encore, mais au temps du Christ Nous entendons les premiers accords, solennel et dans leur tendresse majestueusement élégia ques, de l'œuvre divine qui se prépare pour ra cheter les humains. Les âmes, envahios pai l'enthousiasme du ciel, commencent à méritei d'écouter et de comprendre les doctrines de l'é vangile enseignées par le Sauveur, et à se lair

dignes d'une élévation où les joies et les douleurs passagères de cette terre s'évanouissent devant de célestes ivresses.

L'auteur revient enfin en France ; c'est le règne de Louis XIII, plein d'héroïsme, de préciosité, et en même temps burlesque. Au milieu des grands seigneurs également adonnés aux plaisirs frivoles et aux bravoures guerrières, — au milieu des ratés de la naissance et du talent, une âme brave et loyale accomplit un sacrifice douloureux, sur Tordre de son amour dévoué qui, dans l'ombre où il se dissimule, va jusqu'à faire abnégation absolue de soi-même. Entre temps, cette âme, s'affranchissant de tout compromis et de tout intérêt, fait sonner très haut la vérité et la justice, renouvelle les luttes sublimes et folles de Don Quichotte, s'expose à des périls qui éprouveraient les plus grands courages, non sans affecter çà et là des allures de bretteur et non sans vouloir étonner le monde par des bravades. — Puis c'est la cour de Vienne au temps de Metternich. U Aiglon, héritier d'une gloire sans pareille, croit être soumis à un double, pénible et sacro-saint devoir, envers son pays natal,la France de Napoléon,et envers l'idéal sublime représenté

par la mémoire de son père. L'idée de sa mission le remplit tantôt d'enivrements divins où il connaît toutes les extases dont un grand cœui soit capable, tantôt de découragements profonds propres à lui ôter toute confiance. C'est un être supérieur qui, cependant, ne finit pas par une chute tragique, violente et saisissante, mais en victime, par un échec misérable, dû au moins autant aux circonstances ennemies qu'à son manque d'énergie, à ses hésitations et surtout à sa maladie mortelle qui le guettait dès le commencement. — Enfin, Chantecler est la satire des hypermodernités littéraires, contraires au bon goût, au bon sens à l'esprit national chaleureusement défendus. C'est surtout un exemple enseignant que celui à qui incombe la tâche d'un grand travail quel qu'il soit (car il ne s'agit pas exclusivement des ouvrages de l'esprit, voire de la création poétique), celui-là doit tenir compte de la réalité, et proportionner son ambition à ses forces, dût-il renoncer aux grands rêves trompeurs qui lui étaient si chers. Nous y apprenons encore que s'il ne faut pas renier les droits du cœur, il leur faut mesurer leur juste place, par crainte que, d'inspirateur et de sauveur, l'amour

ne se métamorphose en un tyran et ne mette obstacle à l'accomplissement de nos devoirs.

M. Rostand est donc arrivé, presque dès le début, aux grandes ligaes du programme qu'il a plus tard si éloquemment exposé dans son Discours de réception. Il a de bonne heure cessé de regarder le théâtre comme un jeu de société, un amusement de dilettantes. La besogne de l'auteur dramatique s'élève pour lui au rang des grandes tâches ; c'est un acte sérieux, solennel même et qu'il proclamera d'autant plus sacré que « ce n'est plus guère qu'au théâtre que les âmes, côte à côte, peuvent se sentir les ailes ». (M. Rostand a oublié les églises qui restent toujours ouvertes, même en France.) « Il y a des paroles qui, prononcées devant des hommes réunis, ont la vertu d'une prière ; il y a des frissons éprouvés en commun qui équivalent à une victoire. » Paroles belles et vraies ; mais si l'autour i entendu ici une victoire patriotique, il faut éten- Ire sa pensée à la victoire delà vertu, de l'idéal, 3n général. Car c'est un théâtre idéaliste qui a Hé inauguré par M. Rostand, et il ne fut jamais nfidèle à ce principe, pas même là où sa gaieté 'oncière Ta fait descendre un peu trop bas.

M. Rostand est profondément moraliste, sinon moraliste profond. Aussi ses peintures de mœurs ont-elles leur signification au point de vue de Thistoire contemporaine. Sans doute, ce ne sera pas dans ses ouvrages à lui que la postérité pourra étudier de plus près les problèmes qui agitent fiévreusement notre société actuelle, mais plutôt dans les pièces de M. Gurel ou chez MM. Hervieu, Brieux, etc., bien autrement actuels et importants à cet égard, puisque M. Rostand s'occupe de questions plus générales qui, si plus généralement humaines, sont par contre assez vagues. Néanmoins, ses pièces vaudront la peine d'être étudiées elles aussi par l'historien futur, car pour vivre à des époques plus ou moins reculées (sauf Chantecler), ses personnages n'en sont pas moins des hommes (y compris Chantecler) qui représentent les idées elles sentiments de nos jours. Et comme tels, ils attesteront, contre les témoignages des Donnay et des Porto-Riche, des Abel Hermant et des Bernstein, que notre société n*a pas été aussi exclusivement tourmentée par la fièvre des plaisirs et que, à côté de ceux qui — milliardaires ou simples ouvriers — ne se souciaient que de leurs prétendus droits et, sans vouloir croire à

leurs devoirs, demandaient le plus en donnant le moins, il se trouvait d'autres pour garder le culte de l'idéal et pour connaître, à l'accomplissement de leur tâche, une profonde ivresse achetée souvent par de lourds travaux et de grands efforts désintéressés, quelquefois par de durs sacrifices. Le théâtre de M. Rostand rendra témoignage que notre société n'était pas sans exception adonnée à la fureur de l'argent et au démon de la volupté ; qu'il y avait parmi nous des hommes et des femmes à l'âme assez noble pour ne pas fouler au pied tout ce que nos surhommes déclarent aujourd'hui vieux jeu et ce qui, malgré eux, restera à jamais inébranlable. Car la morale a beau être condamnée à mort par les esprits aussi hardis que troublés, elle vivra éternellement au fond des cœurs.

Sarcey saluait dans M. Rostand l'auteur destiné à débarrasser la scène française des « brutalités voulues ». M. Doumic lui sait gré d'avoir paru après cette période de vingt ans pendant laquelle on avait « tenus penchés » les Français « sur toutes sortes de vilenies, de bassesses et de laideurs». En effet, le poète qui, dans les Miisar^ disesj s'était présenté comme l'apôtre français du

donquichottisme au sens le plus élevé da mot, incarne dans ses drames le culte de l'enthousiasme pour tout ce qui est noble et grand. C'est pourquoi il a protesté à l'Académie avec tant d'éloquence et d'ardeur contre l'indifférence et contre le frère de celle-ci, le cynisme, répétant ce qu'il avait autrefois fait dire au frère Trophime dans la Princesse lointaine : « La seule vertu, c'est l'enthousiasme. » Aussi veut-il réhabiliter la passion, mais dans un tout autre sens que ne le faisait jadis le romantisme. « Il faut réhabiliter la passion, s'écrie-t-il, et même l'émotion qui n'est pas ridicule. » Il n'entend pas défendre les droits de la sensualité, ni glorifier les instincts : nous avons vu qu'il exalte, au contraire, le triomphe des âmes généreuses sur les passions, au profit des devoirs. Et en même teinps il soutient le droit des sentiments issus d'un cœur profond et pur, contre ces Français qui, préférant l'esprit à la sincérité, les considèrent avec méfiance et même avec dédain. Il estime plus redoutable que tout, « l'égoisme narquois, la veulerie brillante, les abdications enjouées, » tout ce qui « endort la conviction et tue l'énergie ». Les Français, ajoute-t-il, doivent comprendre « qu'un certain

genre dironie » (celui qui sera attaqué dans la figure du merle) est la preuve du défaut de la maturité et que la blague n'est autre chose qu'une sorte d'esprit bourgeois. « Rien n*est plus lourd que les désinvoltures... Le véritable esprit est celui qui donne des ailes à l'enthousiasme. Ce qui est léger c'est l'àme. » Et écoutez ce véritable credo d'auteur dramati c|ue, la défense suprême et l'explication la plus profonde de toute son œuvre : « Et voilà pourquoi il faut un théâtre où, exaltant avec du lyrisme, moralisant avec de la beauté, consolant avec de la grâce, les poètes, sans le faire exprès, donnent des leçons d'âme. Voilà pourquoi il faut un théâtre poétique et même héroïque !... » Quel théâtre utilitaire ! diront quelques-uns. Mais est-ce donc ce pauvre Flaubert qui aurait eu raison en exaltant, comme le but dernier de notre vie terrestre, le culte de l'art pour l'art ?

Ces principes se trouvent réalisés dans le théâtre de M.Rostand, des Romanesques ù Chantecler. Il est curieux que, précisément, le premier et le dernier de ses ouvrages semblent les contredire, puisqu'ils nous montrent tous les deux la désillusion de l'enthousiasme et, le deuxième surtout.

un grand rêve confondu et anéanti par son choc avec la réalité. Mais cette déception n'est point suivie d'un découragement pusillanime, d'un effondrement ; au contraire, elle se corrige ellemême, elle guérit l'âme, elle rend l'enthousiasme plus fort et plus sain, donnant plus de consistance et plus d'intensité à ses rêveries. Pour les autres pièces, je ne voudrais pas répéter ici ce que j'en ai dit déjà; qu'il me soit, cependant, permis d'insister encore une fois sur la Princesse lointaine et sur Cyrano. Là l'enthousiasme finit par s'élever à des régions presque âpres et froides, puisque c'est déjà à l'abnégation ascétique des saints où aboutissent tous les efforts. Mais ce sacrifice n'est pas ici exempt de toute vanité terrestre, puisqu'il s'exécute aux yeux du monde, non sans certaines attitudes théâtrales, et au milieu de la plus grande pompe possible. Cyrano, par contre, se dévoue dans l'ombre ; avec un plaisir, aussi amer que raffiné, il est vrai, mais toujours à l'insu d'autrui, cachant ses sentiments avec une orgueilleuse pudeur où se mêle relativement très peu de la crainte du ridicule. D'ailleurs, s'il ne se refuse pas, lui non plus, à l'amour de « l'effet >, quand il se pose en champion de la vérité et de la jus-

tice,ille corrige, le cas échéant, par son humour^ lequel n'est autre qu'une manifestation détournée du culte du panache.

Ce culte très curieux donne son allure spéciale à l'enthousiasme chez M. Rostand. Le mot panache est la dernière parole de Cyrano mourant. Que signifie-t-il donc ? Ecoutons l'explication de l'auteur. « Le panache n'est plus la grandeur, ^ mais quelque chose qui s'ajoute à la grandeur et qui bouge au-dessus d'elle. C'est quelque chose de voltigeant, d'excessif et d'un peu frisé. Le panache c'est l'esprit de la bravoure. Oui, c'est le courage dominant à ce point la situation qu'il en trouve le mot. Toutes les répliques du Cid oui du panache ; beaucoup de traits du grand Corneille sont d'énormes mots d'esprit. (M. Rostand aurait pu citer Don Sanche, et ajouter Hemani, Don César de Bazan, parler môme de quelques héros de Dumas père.) Le vent d'Espagne nous apporta cette plume; mais elle a pris dans l'air de France une légèreté de meilleur goût. Plaisanter en face du danger, c'est... un délicat refus de se prendre au tragique ; le panache est alors la pudeur de l'héroïsme, comme un sourire par lequel on s'excuse d'être sublime... Le panache, c'est souvent

dans un sacrifice qu'on fait, une consolation d'attitude qu'on se donne. Un peu frivole peut-être, un peu théâtral, sans doute, le panache n'est qu'une grâce; mais cette grâce est si difficile à conserver jusque devant la mort, cette grâce suppose tant de force que... c'est une grâce que je vous souhaite... »

Si j'ai bien compris ce style un peu panaché, il s'agit ici d'une espèce d'humour charmant, mélange d'idéalisme exalté, de sentiment profond, et d'ironie inspirée par la vue des misères du monde aussi bien que par le sentiment de nos faiblesses qui empêchent la valeur la plus certaine d'atteindre l'idéal rêvé, mais non pas d'avoir une digne confiance dans la noblesse de ses tentatives et d'être assez forte pour narguer tout le monde, y compris soi-même. Cette sorte (Vàumoitr, dans sa forme rostandesque, a été quelque chose de nouveau, non seulement après la Princesse lointaine, mais sur toute la scène française de nos jours. Rappelons ici, pour être plus clair, les vers panachés, mêlés de plaisanterie et de pathétique, qu'avait adressés M. Rostand à la jeunesse du collège Stanislas lors de la représentation de gala de Cyrano :

Et c'est pourquoi je vous demande du panache ! Cambrez-vous, poitrinez, marchez, marquez le pas; Tout ce que vous pensez, soyez fiers qu'on le sache

Et retroussez votre moustache,

Même si vous n'en avez pas.

Ne connaissez jamais la peur d'être risibles. On peut faire sonner les talons des aïeux Même sur les trottoirs modernes si paisibles Et les éperons invisibles Sont ceux-là qui tintent le mieux '.

Ce qu'ils enseignent, ces vers, cala jeunesse française et à toute jeunesse, ce sont les aspirations vers l'idéal, les grands efforts du cœur plein de foi et d'ardeur, bravant coUe crainte du ridicule qui n'est plus la fière pudeur de l'âme, mais bien la crainte pusillanime dss sottises de la foule, — et toute cette leçon est revêtue d'une certaine

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