L'artiste
-M. Rostand sait se renouveler, d'une pièce à l'autre, d'une façon inattendue : on dirait gageure. Les lieux et les époques se suivent chez lui avec une fantaisie capricieuse, non moins que les sujets et les genres ; on peut cependant constater quelques traits plus ou moins permanents; Winsi, il préfère le passé et la France, les exemples des grands efforts pleins de dcvouements^'La comédie héroïque est le genre qui lui convient le mieux : il y aboutit après une comédie banvillesque, une tragédie cornélienne, et un « évangile en tableaux, » exemple unique de drame chrétien chez cet auteur d'ailleurs peu religieux. Il en reste assez proche même avec son drame historique plus moderne sur V Aiglon^ et il y revient avec Chantecler, pièce fantaisiste, pièce à thèse, comme d'ailleurs déjà la Princesse lointaine.
La variété de ses figures est relativement moinihe. Sans doute, M. Rabizzaai a tort de prétendre qu'elles ne sont toutes que des répliques de Percinet et de Sylvotte ; néanmoins il y a deux types prédominants dans ce théâtre, le type Co-
210 EDMO>D ROSTAND
quelin et le type Sarah Bernhardt. C'est par la qualité qu'ils prédominent et non pas par le nombre, puisque la plupart des figures qui sont toujours très intéressantes, n'entrent point dans ces catégories, telles que Percinet, Rudel, Bertrand, Jésus, le duc de Reichstadt, Guiche, l'empereur. François, — Sylvette, Roxane, Marie-Louise, etc. Le type Coquelin est représenté par Straforel, /Cyrano, Flambeau et, dans une certaine mesure, / par Chantecler. Les traits les plus essentiels en ' sont : tempérament expansif jusqu'à l'exubérance, énergie agile et active, présence d'esprit inventive que ne déconcertent pas les moments les plus critiques, vaniteux amour de la pose théâtrale, qui ressemble à de la fanfaronnade, mais s'élève souvent à l'héroïsme. Ajoutons-y encore l'esprit, la fantaisie qui souvent déborde en un torrent de paroles à la verve étourdissante, et qui .parfois se hausse à un humour plus ou moins \ profond, tantôt amer, iantôt bon enfant, et parfois s'abandonne à de bouffonnes plaisanteries. 11 /s'entend bien que la qualité de tous ces traits va- / rie d'un individu à l'autre. C'est ce qu'on peut I dire aussi à propos du type Sarah représenté par Méiissinde, Photinc et la faisane. C'est un type
féminin à face de sphynx, incertain entre l'ange et le démon, capricieux, vain, égoïste, plein, le cas échéant, de scepticisme amer, et le plus souvent d'une frivolité inconsciente, mais qui se laisse cependant vite gagner à l'extase et finit par le dévouement le plus absolu.
Mais ce qui importe avant tout dans ces figures et ce qui est leur défaut le plus sensible, c'est leur peu de profondeur psychologique. Certes, elles sont de beaucoup plus en chair et en sang, plus vivantes que le grand nombre des héros des drames en vers antérieurs, à partir de Hugo jusqu'à Coppée ou Richepin. On doit même reconnaître que, trop rarement avant elles, les personnages se mouvaient dans une atmosphère, marchaient sur un sol aussi réels : de sorte quo la précision de ce milieu elle-même contribue assez à rendre les con!oursdes figures plus fermes et à accuser en elles l'imitation de la vie. Néanmoins, l'analyse détaillée de ces âmes offre bien moins qu'on ne l'aurait cru. Et, en faisant ce reproche, je ne pense pas à Rudel, ni à Jésus, qui représentent tous deux une seule altitude, non pas môme à Bertrand qui s'cfTace aussitôt devant Mélissinde jusqu'à lui donner des répliques, ni aux hésitations sans cesse
répétées du jeune duc, ni à Photine dont la transformation subite est, somme toute, un miracle^ encore moins à Roxane dont le revirement se fait dans l'entr'acte et n'amène rien.
Je pense à Mélissinde qui montre une « évolution » réelle, commençant du plus loin possible. Il est vrai que son amour est un coup de foudre (non pas tout à fait inattendu, puisqu'elle prend pour Rudel ce Bertrand quand elle le voit la première fois vers la fin du II* acte), — que, malgré ses allures passionnées, cet amour est fait d'orgueil, et qu'au milieu des convulsions et des délires, Mélissinde garde toujours sa raison qui la rend capable, à la manière des héroïnes cornéliennes, de se diriger, de diriger son amant, et d'arriver finalement au grand sacrifice. Néanmoins quelqu'ilsoit cet amour, Vunitéde temps empêche son évolution de se révéler dans toute son étendue et toute sa profondeur, car elle ne peut durer qu'environ le tiers de vingt-quatre heures. — Et je pense à la faisane qui est une figure encore plus intéressante, puisqu'elle est plus complexe et qu'elle a plus de temps à sa disposition, donc plus d'occasion d'évoluer. Nous voyons poindre lentement son amour pour celui dont elle vient de faire
la connaissance et qu'elle rebute d'abord ; nous voyons ce premier germe d'amour croître de plus en plus, grâce à la sympathie, à l'admiration et surtout à la vanité flattée. La passion devenue grande, inspire à cette « amoureuse > un despotisme qui, après avoir failli se transformer en haine, s'élève finalement à l'abnégation complète. Mais le rôle de la faisane ne prédomine pas à la manière de celui de Mélissinde ; au contraire, elle est presque reléguée au second plan, pour donner la réplique à Chantecler, quoiqu'elle garde d'ailleurs une part beaucoup plus active que n'avait Bertrand. Si, somme toute, son rôle est plus varié, plus riche en nuances que celui de Mélissinde, ces nuances sont cependant moins étudiées, justement à cause de leur plus grand nombre. Et, ce que j'aurais dû avant tout relever, l'auteur, en créant ces deux héroïnes, n'a fait que broder sur des lieux communs ; de sorte qu'en tâchant de descendre plus avant dans le cœur humain, il a réussi surtout à devenir plus banal.
Parmi les figures d'hommes, y compris VAiglon sur lequel nous avons dit déjà notre opinion, ce sont Cyrano et Chantecler qui méritent d'être examinés de plus près. Naturellement, le plus
^ y ■ a' 214 EDMOND ROSTAND
vivant des deux est Cyrano; mais c'est justement chez lui que l'auteur a évité, absolument et de parti pris, ce qui eût été Tessentiel, la chose la plus intéressante pour un drame. 11 a passé pardessus ces luttes intérieures du héros qu^il avait assez heureusement peintes chez Bertrand pour quelques moments : elles ne durent ici pas même une minute. Entre la désillusion qui frappe Cyrano juste au moment où il ose enfin se croire aimé, et sa résignation douloureuse, il ne s'écoule qu'un instant et, tout de suite après, Cyrano sait déjà renchérir sur son abnégation avec le raffinement que l'on sait. L'auteur insiste ensuite, en les prenant pour son véritable sujet, sur les moyens par lesquels Cyrano exerce son dévouement, sans cependant nous laisser entrevoir sous le masque, si ce n'est que trop rarement et trop fugitivement, le visage torturé par les souiïrances dont ne se doutent ni Roxane, ni le rival heureux. Et la mort même de Christian n'y change rien. Quatorze ans le secret persiste ; cette longue période d'ailleurs s'écoule pendant l'entr'acte, et quand le rideau se relève sur l'agonie du héros, ce n'est plus un homme que nous voyons, c'est plutôt une figure symbolique.
CONCLUSION 2i5
Chantecler aurait une vie intérieure plus complexe, mais les traits personnels de son carac- ItTe sont encore plus souvent effacés que chez Cyrano. Chez ce dernier l'amoureux règne en maître presque toujours et se montre même derrière le champion de la vérité et de la justice, quand la nécessité d'un boau coup de théâtre amène celui-ci sur la scène. Il s'en faut que Chantecler soit uniquement amoureux ; il est d'abord et avant tout le chantre du soleil, le héros du devoir. Mais alors dans le premier moment critique pourquoi se montre-t-il avec une telle inconséquence ? J'entends lors du duel où, après avoir commencé par braver et provoquer vaillamment ses ennemis, il perd trop tôt courage et n'est sauvé que grâce au hasard. Plus tard, au contraire, il pèche par trop de fermeté, lorsque, dans cette scène du désenchantement où l'on attendait une profonde crise intérieure et de véhémentes luttes, tout s'expédie trop vite, en quelles phases ingénieuses, sans assez de vérité et ■motion. Par la suite, quand il s'agit de conciii.T l'amour avec la vocation, il y a déjà plus .l'hésitation humaine, mais c'est encore bien court ; on voudrait surtout voir s'exprimer plus
vivement la douleur dans l'âme de celui qui n'a pas cessé d'aimer, qui n'a pn persuader celle qu'il aime, et qui doit renoncer à elle. Si la lutte, cette fois, n'est pas évitée, elle se fait plutôt au nom des idées que du cœur, aussi abstraite que chez Corneille.
Il est pourtant difficile d'en tenir tant rigueur à un dramaturge, attendu les analyses à la mode de nos jours, si microscopiques, si pleines de hardiesses perverses et de toutes sortes de trouvailles destinées à épater le public. Ajoutons qu'au surplus, M. Rostand possède, malgré tout et au suprême degré, le talent de pénétrer le cœur plus ou moins blasé des spectateurs et des lecteurs, par la peinture des états d'âme. Les passions atteignent ici une concentration très forte et capable d'évoquer en nous leur écho puissamment, de contraindre notre cœur à vibrer et à résonner avec elles dans toute l'étendue de leur gamme. Si M. Rostand ne sait pas peindre des personnages vivant une vie aussi complexe, aussi logique et aussi profonde que ceux du « grand Will »,il ne lui est pas trop inférieur pour l'intensité des sentiments qu'il sait éveiller en nous à l'occasion de telle ou telle situation dramatique. Et il le
doit à sa sincérité qui lui communique le talent de s'identifier avec ses personnages et nous oblige à nous identifier nous-mêmes avec eux, en dépit de tout ce qu'il y a d'exceptionnel dans leur cas et qui les éloigne de nous d'ailleurs...
... Il y a encore un autre défaut qui, plus grave et plus fâcheux, nous empêche de sentir ici l'harmonie souveraine des chefs-d'œuvre : c'est la structure de ces pièces. Sans doute, elles sont fortement charpentées, un peu grossièrement même : la clarté des lignes ne laisse pas beaucoup à désirer ; tout est très calculé, mais avec plus d'artifice que d'art. Ces pièces ne s'étendent qu'à trois actes {Romanesques, Samaritaine) ou ;i quatre {Princesse lointaine y Chantecier), de sorte (]ue Cyrano est déjà une exception avec ses cinq actes, sans parler de VAiglon qui en compte jusqu'à six : néanmoins, la composition est le côté le plus faible de notre auteur. Les Romanesques finissent avec le premier acte : au deuxième, ils recommencent et n'aboutissent au dénouement, (Tailleurs bien prévu, qu'après s'être traînés pendant tout le troisième. — La Princesse lointaine^ nec son languissant début, ne laisse pas même • tupçonner ce qui formera le nœud véritable du
drame dont l'intérêt se déplace au II* acte, comme il s'était fait déjà dans Cinna. Le nœud se dénoue avec Tacte III et l'acte final n'est qu'un épilogue sous forme d'apothéose. — Pour la Samaritaine, l'auteur lui-même nous avertit que c'est une suite de trois tableaux : après le premier, interminable, il faut sauter au troisième pour trouver la suite logique, en une manière, cette fois encore, d'apothéose. Le deuxième, où se trouve cependant le seul intérêt dramatique de la pièce, n'est guère qu'un intermède, un épisode à tout le moins. — Cyrano est bourré de horsd'œuvre. L'acte I" ne laisse point entrevoir ce qui sera le sujet. Au II" où l'exposition continue, on le voit enfin poindre et même entièrement paraître dans toute sa passivité : car si l'on attendait une lutte, tout s'arrange déjà. A l'acte III on est rassuré de ce qu'il n'y aura point de lutte, puisque l'exercice du sacrifice, chez Cyrano, n'est pas suivi d'efforts assez violents pour qu'on puisse craindre que tout n'aille sombrer d'un moment à l'autre. Si, au IV% une lutte semble se dessiner, ce n'est que pour^un moment. L'acte V n'est qu'un appendice qui suit après quinze ans et contient l'apothéose du héros. — V Aiglon se traîne.
à travers la longue série des incidents plus ou moins épisodiques, jusqu'à la fin du IV^ acte, où enfin les hésitations finissent par une résolution énergique. Au V'tout languit de nouveau jusqu'à ce que le hasard, tant provoqué, tranche brutalement le nœud à peine serré. Au VP acte c'est de nouveau un appendice avec l'apothéose du héros. — Dans Chantecler, deux actes d'exposition nous mènent à deux nœuds dont l'un ne tient pas essentiellement à l'autre. D'abord la conspiration contre le héros, aboutissant à un échec ; puis le désenchantement et l'amour du héros : à chacun d'eux est consacré séparément un acte auquel s'entremêlent des hors-d'œuvre...
D'ailleurs, en dépit de toutes ces faiblesses dans la structure, M. Rostand appartient à la génération qui, venue après Sardou, a profilé des leçons de cet admirable ouvrier. Il sait, sinon augmenter, du moins tenir en éveil l'intérêt .
'acte en acte, en nous rendant curieux de ce qui va suivre, même quand il n'excite pas cette curiosité jusqu'à la fièvre. Il excelle surtout à la
cène mouvementée, à la situation saisissante. Il ne recule pas devant les calculs les plus raffinés ; tous moyens lui sont bons, tantôt simples et no-
bles, tantôt artificiels et même grossiers ; il a des trouvailles ingénieuses, et il remet en œuvre avec bonheur les trucs les plus usés, par exemple Tantithèse si chère au romantisme. Aucun vaudevili liste, si inventif qu'il fût, n'a montré plus de sûreté à terminer une scène par une pointe savamment aiguisée. Aucun auteur de mélodrames, même parmi les maîtres les plus autorisés, n'a mieux compris, ni mieux employé, les secrets des effets scéniques, les coups de théâtre foudroyants. Il rivalise avec le meilleur metteur en scène dans tels tableaux où la foule a le grand rôle. 11 ne craint pas de toucher par deux fois au fantastique. (Wagram ; la forêt dans Chantecler.)
Sans doute, l'invention dans ces pièces n'est pas toujours assez forte ni assez heureuse. Si M. Rostand, tout en créant rarement de toutes pièces son sujet, sait montrer une indépendance d'imagination remarquable vis-à-vis de ses sources, (qu'on se rappelle son sonnet sur les documents historiques 1) : en revanche, ses effets scé- ! niques trahissent une imagination peu abondante, en dépit des quelques situations ingénieuses et très saisissantes où l'invention réussit à être bien plus qu'un semblant d'originalité. On peut
dire qu'après avoir réussi à imaginer quelque chose, fût-ce une simple saillie, un mot, il ne peut pas ne pas y revenir au moins une fois ; il se répète '...
1. Le manque — relatif — d'invention fut relevé le lendemain du succès énorme de Cyrano,eloa ne peut plus injustemeat, par M. Ferdinand Hérold (Mercure de France, février 1898) qui, en dépit de Sarcey, de MM. Faguet et Lemaître, (celui-ci, cependant, assez sévère cette fois pour M. Rostand), en dépit de Fextase générale de l'opinion française, trempait sa plume dans le fiel le plus amer en écrivant ce qui suit : < De Cyrano de Bergerac, pièce en cinq actes et en vers, de M. Edmond Rostand, on ne peut dire grand'chose. A la représentation de cette œuvre, eût été préférable une reprise du Bossa ou de quelque autre mélodrame conçu dans la même poétique que la pièce de M. Rostand, mais plus ingénieusement imaginé et moins déplorablement écrit. Dans Cyrano de Bergerac une intrigue quelconque (elle ne commence d'ailleurs qu'au second acte) relie entre eux les épisodes nécessaires aux pièces de cape et d'épée: duel, escalade de balcon, mariage secret, bataille, etc. 11 y a aussi l'aventure du mari qui doit partir pour la guerre la nuit même de ses noces. Un personnage providentiel est là pour intervenir sans cesse en faveur des amants ; ainsi qu'il sied, d'ailleurs, il est lui-même amoureux de l'héroïne... Ce personnage s'appelle Cyrano de Bergerac ; M. Rostand aurait pu lui donner aussi bien un autre nom. Lagardère ou d'.\rtagnan... > En vérité, la pièce no pèche pas par la nouveauté.
Voici une petite liste dos combinaisons de M. Rostand, qui prouve assez ce que nous venons de dire des répétitions perpétuelles, des emprunts que l'auteur no cesse de se faire A lut* même. On verra que, s'il sait merveilleusement se renouveler
Mais, tout compte fait, ce qui importe le plus c'est ce que ce faiseur ingénieux est en même temps un poète tragique qui nous fait envoler avec
d'une pièce à l'autre quant au sujet en général, il est moins neuf et moins varié au fond et pour les détails:
Marchand comme agent secret ou agent secret comme marchand. {Princesse lointaine. Aiglon.} — La famine d'une foule apaisée par des vers et des airs. {Princesse lointaine. Cyrano.) L'ami intercédant, amoureux lui-même de la dame qui serait capable de le détourner de son devoir. (Ibid.) Chant triomphal après le coup de fusil manqué.(Aigrion.C/ia?i<ec/er.) L'adversaire finissant par rendre hommage aux mérites du héros (Cyrano. Aiglon.) Au milieu d'une foule qui l'a caché jusqu'alors des spectateurs, la première apparition du personnage redoutable cju'on attendait. {Cyrano : le héros bretteur, Chantecler : Pile- Blanc spadassin.) L'achèvement de la pièce par l'agonie prolongée et par l'apothéose du héros. (Princesse lointaine. Cyrano. Aiglon.) Bertrand, tout couvert de sang, en proie encore à la fièvre delabataille, fait son entrée en déclamant des vers: Cyrano sort de même du champ de bataille en se battant contre l'ennemi. — Sylvette aime dans Shakespeare la voix de Percinet qui le lit et elle le lui dit ; Mélissinde dit à Bertrand, qui lui loue les vers de Rudel : < Vous deviez bien les dire avec votre voix chaude ! » — Dans la Princesse lointaine tout dépend de ceci : Bertrand réussit-il à amener Mélissinde ou non, — dans la Samaritaine : Photine réussit-elle à amener la ville ou non ? — La postérité évoquera ensemble le couple des amants. {Romanesques. Princesse lointaine. Mémo dans la Samaritaine, .Tésus et Photine.) — Rudel dit à Mélissinde : « Parlez, parlez!» Roxane, scène du balcon; « Brodez ! » — Photine à son amant:
lui dans les régions d'un pathétique sublime, et il t tout ensemble un auteur comique des plus amusants, soit qu'il évoque le sourire par son esprit délicatement spirituel où entre quelquefois un peu d'amertume et même de piquante satire, soit qu'il déchaîne le rire sonore, par l'humeur la plus fantaisiste, quelquefois par des plaisar.teries naïves ou enfantines. Et, sublime ou plaisant, il déborde en tirades d'une verve intarissable, avec un furieux (^ torrent d'invention verbale : c'est peut-être le côté le plus original et le plus riche de l'invention de M, Rostand. Quel dommage qu'ayant un goût généralement si distingué, il ne possède pas le goût suprême, l'art de savoir se modérer !...
Et cet auteur dramatique est au moins autant artiste de la forme. Ce n'est à son vers, ni à ses rimes banvillesques que je fais ici allusion, (on en a rele vé les libertés et les licences), mais à son style.
« C'est dans un baiser toiile l'âme qu'on frôle. > Cyrano à Itoxane : c Un baiser... une façon... de goûter au bord des lèvres l'ûme. > — Les exclamations répétées, exprimant des ■ices dilTértintes de l'âme, abondent. Photine répète quatre à Jésus: < J'écoute! > Cyrano de même à Roxane: «Ah! » «l € Oui, oui Roxane ». puis Roxane à Cyrano: « Comme vous la lisez ! » Comparez aussi l'exclamation réitérée do la faisano {Acte II) : < Chantecler ! » Elc , etc.
Car M. Rostand, que quelques-uns de ses compatriotes tiennent pour « le plus excellent cacographe dont puissent s'enorgueillir les lettres françaises » et qui n'aurait perfectionné que « Fart de mal écrire ' », a un style qui, pour s'adapter fort bien à la scène, n'en est pas moins d'un artiste héritier de toutes les conquêtes romantiques, parnassiennes, et verlainiennes, et dont la sensibilité a la fraîcheur des impressions de l'enfance.
Ce style^ commun à tous les personnages de ce théâtre, qui deviennent par là des artistes délicats et raffinés, possède d'abord les qualités d'un art amateur de contours et d'attitudes. Jésus, en voyant approcher Photine, l'amphore sur la tête, décrit sa silhouette comme une énorme amphore se dessinant sur le fond du ciel. De cette amphore,
l.M. Ferdinand Hérold, — M. Jean Lorrain affirme àsontour {Journal, 1901) que « chaque stroplie > des poésies de M. Rostand « contient au moins quatre fautes de français » ; de plus: qu'il écrit du basque espagnol. Parce qu'il emploie inceste comme adjectif, dans le sens d^ incestueux . M. Jean Lorraii oublie que l'emploi de ce motestun archaïsme ; on le retrouve chez Corneille aussi bien que chez Voltaire, etc. De toute façon M. Rostand peut se consoler. N'a-t-on pas reproché en son temps au style de Racine de fourmiller d'exemples notoires de cacologie ?
Photine dira à son tour que l'eau y est « si limpide que lorsqu'il en est plein, le vase semble vide ». Jésus, en parlant des pensées qui, pendant la prière s'aventurent ailleurs, emploie cette comparaison : elles « s'endorment bientôt au rythme des formules, comme les cavaliers au pas de leurs mules >. Cyrano, sentant la mort s'appesantir sur lui, dit avec des métaptiores qui rappellent le avive de pierre : « Je me sens déjà botté de marbre, ganté de plomb. » Les doigts sur le fifre dansent, à l'entendre, un menuet d'oiseaux; les feuilles tombantes tâchent d'avoir la grâce d'un vol. Les images par lesquelles Guiche exprime la vanité des grandeurs d'ici-bas, resteront à jamais dans toutes les mémoires :
Et les manteaux du duc traînant dans leur fourrure Pendant que des grandeurs on monte les degrés. Un bruit d'illusions sèches et de regrets, Comme, quand vous montez lentement vers ces portes, Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes...
^ Cet art tâche de se faire valoir même dans les instructions scéniques. (Surtout dans l'Aiglon,)
Rien de surprenant si l'auteur rappelle quelquefois pour modèle des tableaux, par exemple ceux de Watteau. {Romanesques,)
Par trop aimer les couleurs, il frise déjà Fabus ; son ingéniosité est souvent trop spirituelle. On dirait que cet autre Théophile Gautier veut se dédommager par sa plume de ne pas manier le pinceau. Les ombres des patriarches en train de disparaître disent que « bientôt il ne restera (de leur ombre) que trois blancheurs diminuées, trois grandes barbes voltigeant, puis trois petits flocons d'argent qui fondent comme trois buées ». On dirait de Fironie romantique. La blancheur de la robe de Jésus suggère à Photine des images intarissables : « Comme une plume de colombe qui, blanche, quand Foiseau penche sur du lait (?), d'une blancheur dans l'autre tombe. — Ses gestes font des ombres blanches sur les âmes. — Il fera nuit après la blancheur de ton geste...» (Cf. aussi les paroles du centurion : « D'en haut j'avais suivi des yeux la blancheur ample d'une robe de lin errante... Douze robes suivaient sombres la robe blanche. ») La blancheur est plusieurs fois rehaussée par un contraste de rouge. Les apôtres décrivent ainsi la venue des habitants de Sichem : « On
croit voir là, sous le ciel rouge, les champs blanchir pour la moisson. Leur blancheur bouge... » La ville entoure Jésus comme le « muffle énorme et TOUX qu'une lionne penche sur un agneau dont la blancheur Tétonno.On peut se rappeler aussi TAiglon portant l'uniforme blanc autrichien, ce « Hamlet blanc » qui s'écrie à Wagram : « Elèvemoi tout blanc, Wagram, daas tes mains rouges, mon costume est blanc comme une hostie. » M. Rostand préfère encore les adjectifs blondit bleu, < Blondes avelines, île blonde*; « si brun, il a parfois la voix si blonde ». (Princesse loinlaine.) Jésus, ce « charpentier à la tête blonde », désigne le miel par cotte paraphrase à la Delille : < Des pleurs blonds de ruche. » Cyrano fait ce compliment à Roxane qui est Tîlonde : partout où se tournent mes yeux éblouis, posent « des taches blondes ». Le duc désespéré veut être « le reflet blond d'un héros brun ». Devant un beau soir, il sent avec effroi ce quelque chose de blond qui s'attendrit en lui. « (Par allusion à sa mère, qui a le blond des Habsbourg.) Lo bleu sert surtout à marquer l'ombre. La feuille du figuier sous lequel le centurion lit son Horace est une « large et tremblante main qui sur le livre passe, souli-
gne d'un doigt bleu » les vers '. « Spectres aux habits bleus. » (Aiglon.) Le bleu du jardin, le soir. [Romanesques. Cf. « Les reflets d'arbres bleus. » Souvenir vague.) « L'ombre était du bleu qu'affectent les lessives. » [Chantecler. Cf. « Dans la cuve où trempe unsavoa bleu. » « Le gouffre bleu de la vallée >, indication scénique, ibid.)... Quant aux ...couleurs chaudes et chatoyantes, je renvoie à la peinture du coucher et du lever du soleil attestant le sentiment de la nature le plus vif, dans la Princesse lointaine et dans Chantecler.0\x, plutôt, je rappelle simplement les métaphores que fait sur la Légion d'honneur l'ancien grenadier sous-officier, disciple d'Heredia... Mais je dois avouer, pour finir, que j'admire plus que toutes ces virtuosités la simplicité tranquille et noble par laquelle est célébré le soleil qui « change en émail le vernis de la cruche, » « fait les grandes lignes et les petits détails », donne
1. Cf. les vers de la Passion de M. Haraucourt sur les c jeunes feuilles » du € vieux figuier ».
Où la brise en chantant secoue un reflet bleu. Notez aussi ces autres vers du même auteur : L'onde d'argent qui court sur l'or des blés penchants... Levez les yeux! Le monde est blanc pour la moisson.
« à chaque objet une ombre souvent plus charmante que lui, » met « dans l'air des roses, des flammes dans la source » et transfigure les objets les plus modestes.
Je n'insisterai pas aussi longuement sur la virtuosité déployée parles sons, quoiqu'elle ne laisse pas d'être aussi très instructive. Je ne relève que quelques passages. D'abord la métaphore, chère " à M. Rostand, qui marque la fraîcheur de la voix à l'aide de l'eau. Rudel et Bertraml se l'empruntent l'un à l'autre en pariant de Mélissinde : « La voix où l'on entend un tumulte de sources, se boit comme une eau fraîche. — Ses attitudes sont des fleurs, ses intonations des sources. » Elle sera répétée par le duc de Reichstadt mourant qui en fait un compliment à la petite lectrice : « Petite source, elle m'a rafraîchi bien des fois l'eau qui dort dans vos yeux et court dans votre voix. » Gomment ne pas rappeler ici la peinture admirable des hommes se ré /cillant pour prier, travailler et s'égayer, ou des petits oiseaux qui, l'aube venue, prient, chantent, rient 1 Voici cependant les deux passages que je préfère à tout, comme relativement rares dans leur simplicité tranquille chez cet artiste, d'ordinaire si raffiné et
si inquiet. Us expriment le charme tranquille de la nature en entremêlant au pittoresque exquis un enthousiasme sincère et profond pour la musique. L'un est la tirade de Cyrano sur les mélodies « en patois » gascon et qui évoquent le souvenir du pays lointain : « Ces airs dont la lenteur est celle des fumées — Que le hameau natal exhale de ses toits. » (Emploi ingénieux de la charmante image tant répétée depuis Homère, Ovide et Du Bellay.) L'autre c'est la tirade du duc sur la musique lointaine qui entre par les fenêtres ouvertes avec tous les parfums des bois et du soir M Faut-il relever que la meilleure partie de ces nombreuses tirades, avec leur éloquence entraînante, de même que les plus belles des poésies intercalées avec leur lyrisme très senti, sont de la musique transcrite en paroles, le rythme exquis aidant ?
Larroumet a dit que personne, sauf le seul Musset, n'a réussi à mieux accommoder dans ses pièces le caractère dramatique avec le caractère lyrique. Oserai-je affirmer que le drame y soufTre un peu trop de l'envahissement du lyrisme, de la rhé-
1. Cf. sur les parfums et l'ombre du crépuscule, les passages merveilleux qui se trouvent déjà dans les Romanesques.
torique, et surtout du pittoresque? Je me borne à finir par une confession. Les pièces de M. Rostand, quoique conçues avec un très vif sens du théâtre, me plaisent encore mieux à la lecture qu*à la scène, où les vers volent trop vite pour laisser k l'oreille le temps de les bien saisir. Lus de loisir, c'est alors que nous pouvons en savourer tout le charme et en apprécier tout l'art.
M. Rostand a débuté de bonne heure et cependant trop tard, pour se poser en jeune révolutionnaire prêt à bouleverser tout ce qui existait avant lui. Il s'est contenté de continuer les traditions, en y rapportant toujours quelque chose de personnel et, par conséquent, de nouveau. Par un esprit de retour, il a donc débuté en retardataire et il est resté un attardé.
C'est justement en cette qualité qu'il représente une réaction contre les tendances de son temps, <'t de là son importance historique ; il marque une période nouvelle dans l'évolution de la littérature dramatique en France. Rappelons ici les cris de
joie de Sarcey le lendemain de Cyrano : « Quel bonheur ! Quel bonheur ! Nous allons donc être enfin débarrassés et des brouillards Scandinaves, et des études psychologiques trop minutieuses et des brutalités voulues du drame réaliste. Voilà le joyeux soleil de la vieille Gaule qui, après une long-ue nuit remonte à Fhorizon. » M. Doumic, en le classant dans l'histoire de la littérature française, dira de M. Rostand dans Petit de Jidleville : « On a acclamé avec joie, avec reconnaissance, la rentrée en scène des qualités les plus précieuses de notre esprit national », retrempant la poésie dramatique française « à ses sources » et résumant 4C la tradition de trois siècles de culture latine », ou, pour parler avec M. Lemaître, « la fantaisie comique et la grâce morale de trois siècles », trop abandonnées, en partie sous l'influence des littératures étrangères, pour des symbolismes obscurs et des cas patho-psychologiques trop raffinés dans la forme, trop grossiers dans le fond.
Quelles sont les sources auxquelles M. Rostand a retrempé sa poésie ? Quels sont les vieux maîtres auxquels il est remonté et dont il s'est fait le disciple? J'ai tâché de répondre à ces questions par tout un chapitre de mon étude. 11 suffira d'in-
diquer ici brièvement que, comme l'a si ingénieu" sèment et si savamment exposé M. Faguet(^l a réalisé l'idéal rêvé, mais non atteint, de la'première moitié du xvii» siècle, la comédie héroïque délicatement précieuse et sentimentale, ensemble franchement comique et, par endroits, teintée de burlesque^.^Et ce qu'il a tenté avant tout, c'était de revenir au romantisme dont les traditions subsistaient toujours, plus ou moins latentes, en France aussi bien qu'ailleurs, et qui est en train de renaître à une vie nouvelle, avec une conception de la vie plus saine et plus optimiste, avec le culte de l'enthousiasme, de l'imagination et de l'art. Son théâtre poétique n'a encore rien perdu de son actualité. Au contraire. Il n'est que temps de se rappeler le feuilleton où M. Brisson, parlant de VAprès moi de M. Bernstein, signale une réaction de plus en plus forte contre l'abus du réalisme et du pessimisme, contre l'apologie systématique des appétits et des instincts, contre la proclamation dogmatique du droit au bonheur. Nous voilà revenus, à en croire M. Brisson, au même point qu'il y a une quinzaine d'années, à l'époque du Cf/rano. L'excellent feuilletoniste est convaincu que, s'il se trouve une pièce nouvelle,
qui soit idéaliste, et où il n'y ait ni de déclamation (hélas il n'y en a que trop chez M. Rostand!), ni de niaiserie, ni de fadeur, une pièce pathétique et vraiment belle, elle aura le triomphe de Cyrano « et un immense cri d'allégresse montera vers le ciel ».
Pour revenir un moment encore au romantisme de M. Rostand, il est incontestable qu'il diffère du romantisme proprement dit, autant que sa préciosité et aussi son burlesque diffèrent de l'esprit du \|j règne de Louis XIII. Il est, répétons-le, plus sain et plus purement français que Lamartine ou Hugo. Tout en étant capable de ressentir une mélancolie tantôt douce, tantôt amère, il ignore cette source de tristesse que les Allemands appellent Weltschmerz et dont les plus violents représentants furent un Français et un Anglais, les apôtres de l'ejiniù et du byronisme. Il lui manque les convulsions provoquées par les problèmes cuisants de l'au-delà. Et si son esprit surabondant se souvient, par-dessus Musset, de Reaumarchais et de Regnard, par contre il lui manque le sens du gigantesque et du terrible, sauf dans la scène du champ de bataille do Wagram, qui demeure exceptionnelle. Point de ces ombres mystérieuses
dont est pleine la Légende des siècles. Aussi, ne saurait-on trouver, entre deux auteurs dramatiques, plus de contraste, qu'entre lui et M. Maeterlinck qui écrit français avec une imagination d'homme du Xord. Chez M. Rostand, rien de la frayeur et du frisson cultivés par M. Maeterlinck avec une rudesse irrésistible et une grâce énervée, maladive, plus troublante encore par ses symboles obscurs. Le grand poète belge a fait entrer dans la tragédie un mélodrame d'une fantaisie morbide, proclamant la vanité des efforts de l'énergie contre la fatalité, pour renouveler la terreur antique adaptée à nos nerfs modernes surexcités et avides de l'être davantage encore. Le poète fran-
;s a fait entrer un mélodrame sain et bon enfant dans la comédie spirituelle et gaie de Regnard et de Reaumarchais. D'ailleurs grâce à la comédie héroïque, il s'approche souvent de la grande tra- L-^édie cornélienne en glorifiant les efforts deTéner-
0. Imaginez-vous ce que l'auteur de l'Oiseau bleu . aurait fait du sujet de Chantecler où les hiboux mêmes sont plus amusants que terrifiants et où le véritable surnaturel fait défaut même dans la scène du clair de lune en forêt ? Chez M. Rostand, le ciel est presque toujours pur ; et ses nuits sont
plus sereines que les journées de M.Maeterlinck On voit que les qualités éminemment françaiseï des pièces que nous avons étudiées ne le sont pa: tout à fait impunément ; de plus, nous avons di constater des défauts inhérents au talent person nel de M. Rostand. Néanmoins, c'est aller un pei trop loin que de déclarer notre auteur, comme l'î fait M. Rabizzani, tout simplement superficiel e conventionnel, gonflé de rhétorique, pauvre d'imagination. Encore moins pourrions-nous souscrir* à Topinion de M. Haugmard qui refuse à M. Rostand la pensée et la vie du cœur, — et qui trouv( qu'en comparaison de la sensibilité de Bataille de \di psychologie déliée de Donnay, et naturellement aussi en comparaison du théâtre de Maeterlinck, « le théâtre deM.E. Rostand c'est du jeu; ses œuvres de théâtre ne sont que des Musardisa supérieures ». « Rostand n'a pas réalisé la Beauté si la Beauté est simple et sereine. Son artestcelu d'un costumier pour fantoches savants. Poète, oui mais, écrivain, non pas... M. Rostand ne deviendra point classique... » Et M. Faguet qui aval prédit dès le lendemain de Cyrano qu'il deviendrait bientôt classique t En Allemagne il l'estdéjà puisqu'on le fait lire dans les écoles et qu'on écrl
des études pédagogiques sur ses pièces considérées comme Schitllektiire...
Je ne puis finir l'étude de ces œuvres si belles quoique imparfaites, sans exprimer ma conviction que M. Rostand partagera le sort des plus grands auteurs dramatiques. Ses ouvrages, eux aussi, disparaîtrçnt delà scène tôt ou tard ; mais ils vivront comme des lectures que la postérité ne goûtera pas moins que nous. Et en les relisant à bâtons rompus, on y découvrira souvent des beautés jusqu'alors inaperçues. De plus, ces pièces retourneront sur la scène toutes les fois que les hommes, secoués par le dégoût de la bassesse, voudront quitter les vilenies et la prose pour le monde de l'idéal et de la poésie...