CHRISTOPHE MARLOWE
Le i^r juin iSgS, à Depford, alors un petit village situé à environ trois « miles )) de Londres, aujourd'hui un des quartiers les plus sordides de la métropole, une rixe de cabaret mettait fin à la vie d'un des contemporains de Shakespeare qui se rapprochèrent le plus du divin poète. J'ai dit déjà (i) quelle gent violente et irrégulière représentaient la plupart de ces dramaturges de la période élisabéthienne. Le bon Kit Marlowe, — Kind Kit Marianne, — comme l'appelaient ses amis, n'était point le plus rassis et le plus sobre de la bande. 11 courtisait une espèce de souillon, a drab, et, à la fin d'une orgie, voulant poignarder son rival, un nommé Francis Archer, un valet d'entremetteur [bajpdy serving man)^ qui l'avait irrité, il a le poignet retourné, en
i) Voir Au Siècle de Shakespeare. Paul Lacomblez, éditeur. Bruxelles.
sorte que sa propre lame lui entre dans l'œil et dans la cervelle. Il n'avait pas trente ans.
En effet, il avait vu le jour en février 1 564, à Canterbury, dans une simple échoppe de cordonnier, celle de son père. Il fut baptisé le 26 du même mois à l'église Saint-Georges le Martyr. A l'école du roi (Kings School) fondée par Henri VIII et où cinquante garçons de neuf à quinze ans recevaient l'instruction durant cinq années avec un subside de quatre livres par an, il dut se signaler par ses aptitudes et ses progrès rapides car il n'y resta pas le temps ordinaire et nous le trouvons déjà immatriculé, le 17 mars i58o, comme pensionnaire du Benêt Collège, aujourd'hui Corpus Christi, à l'Université de Cambridge. Deux ans après (i 583) il prit ses grades de bachelier et en J587 ceux de maître es arts (i). Dans l'intervalle qui s'écoula entre l'obtention de ces deux diplômes, il écrivit probablement la majeure partie de son Tamerîan.
Sur ses autres occupations durant ces quatre années on ne peut que se livrer à des conjectures. Le fils du savetier avait probablement dû son instruction supérieure à la munificence d'un des plus grands propriétaires du comté de Kent, Sir Roger Manv^ood, alors premier baron de l'Echiquier, qui avait sa mansion ou sa résidence à Saint-Stephen, près de Canterbury. A la mort de son bienfaiteur, Marlowe composa l'épitaphe latine qui fut gravée sur sa tombe.
(1) La plupart de ces détails biographiques sont empruntés à l'étude parle Rév. Alexandre Dyce, placée en tête de l'œuvre de Marlowe. (Routledge, éditeur.)
Il est probable qu'en envoyant le jeune Christophe à l'Université, Sir Roger le destinait à l'Église, mais à cette époque le poète entretenait déjà des convictions athéistes qui faillirent lui faire partager le sort d'un de ses camarades, Francis Ket, brûlé vif en iSSg à Norwich, pour hérésie. Ket était chrétien et non orthodoxe. On croit avec raison que cet hérésiarque exerça une grande influence sur l'esprit de Marlowe. Mais en voulant le détacher de la confession établie pour le convertir à une autre secte chrétienne il ne fit que flatter ses penchants païens et cette tendance à l'incrédulité et à l'athéisme si accusée dans le Faust et dans les autres œuvres de Marlowe.
N'oublions pas que la Renaissance fut un retour aux mœurs et à l'esprit d'avant le moyen-âge, cela en Angleterre aussi bien qu'en Italie. Un admirable pape comme Léon X peut à peine être considéré comme un pontife chrétien. C'est plutôt un César de la Rome antique. Les artistes et les poètes exprimèrent ces aspirations du renouveau de l'humanité. La Réforme éteignit cette aube nouvelle : sous prétexte de purifier le catholicisme elle remplaça une secte par une autre moins tolérante encore. Ce prétendu progrès fut aussi dérisoire que la fameuse révolution de 1792. La Réforme nous valut l'abominable protestantisme comme la Révolution nous mit sous le joug des bourgeois. Franchement, le luthérien est-il un progrès sur le catholique, et le jacobin sur le gentilhomme? Espérons qu'après ces deux faux départs, l'humanité fera enfin sa carrière suprême !
Quoi qu'il en soit de ses convictions philosophiques, l'esprit d'indépendance se conciliait chez Marlowe avec une irrésistible vocation d'artiste.
Quelques-uns de ses biographes veulent, qu'à l'exemple de Ben Jonson, il ait pris du service et soit allé guerroyer aux Pays-Bas, avec le comte d'Essex, contre les Espagnols. Cette conduite s'accorderait assez logiquement avec son ardent amour de la liberté de conscience. Mais j'incline à croire aussi que les persécutés et les martyrs protestants lui inspirèrent bientôt autant de dégoût que leurs bourreaux espagnols et que, trouvant autant de fanatisme et d'intolérance d'une part que de l'autre, il se hâta de rentrer en Angleterre et d'abandonner l'Action pour la Poésie.
Ce qui est à peu près établi, c'est qu'il fit partie à la fois comme acteur et comme auteur dramatique de la troupe du théâtre The Curtain (le Rideau), dans le quartier de Shoreditch. On infère aussi d'une curieuse complainte intitulée La Tragédie de V Athée (The Atheist Tragedjy), en la possession de M. Collier, que Marlowe se cassa la jambe dans une scène de débauche et que, boiteux, il ne put reparaître en scène :
He had also a player beene Upon the Curtain Stage But brake his leg in a lewd scène When in his early âge.
J'ai touché un mot de Robert Greene, dans mon volume d'introduction à l'étude de la pléiade shakespearienne (i). C'est le moment de nous arrêter à ce poète, non parce qu'il représente une figure d'avant-plan, mais parce que sa vie, une de celles sur lesquelles on possède le plus de détails biogra-
{i) Au Siècle de Shakespeare.
phiques, nous permettra, par reflets, d éclairer les points obscurs et mystérieux de celle de Christophe Marlowe, son inséparable partenaire et son compagnon intime.
Robert Greene était né à Norwich, vers i55o, « de parents estimés et connus de leurs voisins pour leur gravité et leur vie honnête » (i). Il prit ses grades de bacheher au collège Saint-Jean de Cambridge en iSyS et de maître es arts à Clarehall en i583; en i588 il fut incorporé à Oxford. En tête de plusieurs de ses ouvrages il s'intitule pompeusement Utriusque Academiae in artibus magister.
Dans l'intervalle qui s'écoula entre la collation de son premier grade et celle du second, il visita l'Espagne, l'Italie et d'autres pays du continent. Dans deux de ses romans autobiographiques, A Notable Coosnage paru en i58i et The Repentance of Robert Greene , un écrit posthume, il fait pour ainsi dire sa confession. Il ne s'y cache pas d'avoir mené une vie de débauche très précoce : « Étant à l'université de Cambridge, je compagnonnai avec des lurons aussi dissolus que moi-même, avec qui je flétris la fleur de ma jeunesse ; ceux-ci m'engagèrent à voyager en Italie et en Espagne où je vis et pratiquai des vilenies trop abominables pour être racontées. Ainsi, sur leurs conseils et au moyen d'adroites inventions, je soutirai force pécune à mon père et à mes amis; ma mère surtout me fournit si largement cette « huile des anges » que je devins enclin par là aux
(i) I need not make long discourse of my parents, who for their gravity and honest life is well known and esteemed amongst their neighbours. {The Repentance of Robert Greene.)
pires expédients et méfaits. M'étant acoquiné à de notables bravaches, des viveurs et des libertins avérés qui ne faisaient que des études superficielles, je contractai bientôt leurs habitudes, si bien qu'à mon retour en Angleterre je me plongeai dans la même vie de paresse et de dissipation, me prélassant dans des costumes de soie, n'éprouvant de goût pour aucun travail, ne me sentant aucune vocation, jusqu'à ce que je finis tout de même par subir mon examen de maître es arts. »
Il paraîtrait que malgré ses penchants dissolus et ses orageuses caravanes, à son retour en Angleterre, Robert Greene entra dans les ordres. D'après les manuscrits de la collection Lansdov^e, en lÔyô, notre poète était un des chapelains de la reine, et il obtint une cure à Walkington, dans le diocèse d'York. Octavius Gilchrist, un de ses biographes, veut qu'en 1584 il ait été vicaire à Tollesburg, en Essex. Il aurait donné sa démission l'an d'après. Un passage d'un autre livre, le Planetomachix, nous révèle que Greene étudia aussi la médecine.
Qu'il ait été prêtre ou carabin, qu'il ait tâté successivement des deux carrières, dans tous les cas il ne tarda pas à les abandonner l'une et l'autre pour se jeter dans le monde des acteurs et des écrivains, et, pour finir, par monter sur les planches et par composer lui-même des pièces de théâtre, des romans et des poèmes. Comment s'accomplit cet avatar, à la suite de quelles circonstances Greene renonça-t-il aux ordres ou à la faculté? Ses biographes restent muets sur ce point, et lui-même, qui s'est assez complaisamment mis en scène dans Never too late et dans A Groatsworth of Wit, ne nous parle point du temps qu'il fut ecclésiastique ou homme de l'art.
Il résulte de l'importante part d'autobiographie que contiennent les deux romans précités, que Greene se maria de fort bonne heure.
La plupart des aventures de Francesco dans Never too late étant les siennes, nous apprenons que, devenu très amoureux d'une jeune fille, il l'enlève et l'épouse contre le gré des parents de celle-ci. Mais il ne tarde pas à l'abandonner pour Infida, une courtisane rencontrée en voyage, et qui le retient loin de ses foyers. Sa femme ayant appris la vérité lui écrivit une longue et touchante lettre pour le rappeler auprès d'elle et du fils qu'elle lui avait donné. Cette tendre épître fut sur le point de le ramener au bercail, mais les séductions de la courtisane prévalurent contre le sentiment du devoir. Lorsque, après des prodigalités, il s'est ruiné pour sa maîtresse, loin de lui en garder quelque reconnaissance et de l'aimer en raison de ces sacrifices et de ces folles preuves d'attachement, comme la plupart de ses pareilles, elle lui battit froid et finit par le mettre à la porte, par le rejeter loin d'elle. Dénué, à bout de ressources, trop honteux, se croyant trop avili pour retourner auprès de sa compagne, le hasard le fait tomber sur une bande de comédiens qui le persuadent d'écrire des comédies, des drames et des pastorales en lui promettant de larges profits. Sa première comédie réussit et après ce début il écrit d'autres pièces qui lui rapportent de plus en plus d'honneur et de guinées. Avertie de l'opulence nouvelle de Francesco, sa cupide maîtresse essaie de se remettre avec lui, mais il ne se laisse plus prendre à ses avances et à ses coquetteries. Entre-temps Isabella, sa femme, est exposée, nouvelle Pénélope, aux poursuites de nombreux séducteurs. L'un, un personnage notable et despotique, une sorte de shérif ou d'alder-
man, spécule sur la misère dans laquelle l'a plongée l'abandon de son époux, pour l'obliger de se prostituer à lui. Mais la pire détresse ne parvient à la réduire à cette ignominie, et lorsque, furieux, il veut la prendre de force, elle lui résiste victorieusement. Il la menace de sa vengeance ; il publiera partout qu'il l'a possédée. Pour toute réponse elle lui crache au visage. Arrêtée à la suite d'une plainte déposée par le séducteur, elle va être condamnée à la prison, sur le faux témoignage d'un jeune homme suborné par le misérable, lorsque, pris de remords, le parjure revient sur sa déposition et s'accuse d'avoir calomnié l'innocente.
Francesco, apprenant les malheurs, les vertus et la sublime constance de sa femme, s'empresse de retourner auprès d'elle et d'implorer un pardon qu'elle n'est que trop heureuse de lui accorder.
Il y a sans doute beaucoup de fiction dans ce récit, mais les caractères de Robert Greene et de sa femme correspondent parfaitement à ceux de Francesco et d'Isabelle.
Dans le Groatsworth of Wit l'auteur se peint sous un jour plus défavorable encore : Roberto, le personnage principal, déshérité en partie au profit de son frère Luciano que son père lui préférait, a pris ce frère en haine et pour le perdre il abandonne momentanément ses études, il se fait son mauvais conseiller, son compagnon de débauches, il l'entraîne dans une vie d'oisiveté et de dissipation. Il le livre à une courtisane Lamilia dont il se flatte d'être aimé lui-même, et qui deviendra sa complice, l'instrument de sa vengeance, qui achèvera de ruiner et de déshonorer le faible Luciano. Mais Lamilia, au lieu de dépouiller Luciano au profit
de Roberto, lui révèle la conjuration tramée par son frère. Luciano, chasse le fourbe. Comme leFrancesco deNever too late, privé de ressources, Roberto s'abouche avec des comédiens qui l'engagent à se faire auteur dramatique. Luciano n'a pas tardé à se faire ruiner par Lamilia. Roberto, que ses succès dramatiques ont remis à flot, affecte une certaine magnanimité et recueille ostensiblement le viveur décavé, mais c'est pour s'en moquer, pour en faire son souffre-douleur, une sorte de pierre sur laquelle il aiguise son esprit.
Si Roberto et Francesco sont des portraits de Robert Greene, ce sont des portraits poussés fortement au noir, où les faiblesses et les frasques s'exagèrent en scélératesses et en crimes. Toutefois il serait difficile de dire où s'arrête la confession et où commence la fantaisie. Est-il arrivé à Robert Greene, l'auteur dramatique, comme à son Roberto, de ne pas remplir ses engagements vis-à-vis des entrepreneurs de spectacles ou de dépenser des avances qu'on lui faisait sur ses ouvrages? On sait qu'ayant vendu sa tragédie History of Orlando furioso, il en toucha deux fois le prix. Il composait aussi des poésies graveleuses pour l'amusement des libertins. Ses ennemis, à commencer par Gabriel Harvey, dont je parlerai plus longuement par la suite, n'ont pas manqué de dénoncer ces indélicatesses ou ces tares dans leurs virulents pamphlets.
Ainsi, comme Roberto, il fit longtemps sa compagnie habituelle de tricheurs, d'aigrefins, de pipeurs de dés, de filous, d'escrocs, de malandrins de toute espèce qui lui apprennent leurs trucs, leurs ruses, leurs tours de gobelet, leurs impostures. On peut douter qu'il ait profité de leurs leçons.
Peut-être a-t-il uniquement frayé avec cette engeance par curiosité d'artiste, par besoin d'observation, histoire de se livrer à des études de mœurs. Plus tard, dans un de ces accès de repentir, de conversion et d'amendement que nous rencontrons chez d'autres irréguliers de la poésie, Villon par exemple, et plus près de nous, Paul Verlaine, il divulguera toutes les recettes de ses anciens camarades dans des livres pittoresques et argotiques, véritables traités de vol et de filouterie. Son érudition en ces matières est telle qu'il ne lui faut pas moins de six volumes pour les traiter à fond. Les connycatchers et cross-biters, comme il les appelle, menacèrent plusieurs fois de lui faire expier ses indiscrétions.
Il eut encore un commerce plus compromettant, auquel il est fait allusion très transparente dans le Groatsworth of Wit : « La fin ignominieuse de ses compagnons, justement châtiés pour leurs méfaits, n'éveilla aucune contrition dans l'âme de Roberto. Un de ces vauriens, le frère d'une prostituée qu'il entretenait, fut pendu à un arbre, aussi rond qu'une balle [as round as a hall], »
L'image un peu forcée par laquelle finit cette phrase cache un calembour sur le nom d'un personnage authentique. Bail désigne le célèbre Cutting- Ball, ribaud, tape-dur et coupe-jarret, qui commandait à une bande de ruffians apostés pour défendre le poète lorsqu'il était menacé par les sbires. Ce Cutting-Ball fut en effet accroché au gibier de Tyburn. Greene avait fait sa concubine de la sœur de ce drôle. Nous voilà loin de la belle Infida ou de la glorieuse Lamilia ! De cette gueuse le poète eut un fils, baptisé Fortunatus Greene, mais que Gabriel Harvey appelle plus juste-
ment Infortunatus Greene, et qui ne vécut qu'un an après son père.
La femme légitime de Greene apparaît dans ces autobiographies sous des traits délicieux, et comme un de ces modèles d'abnégation qui ont sans doute inspiré les personnages d'Imogène et d'Hermione à Shakespeare, d'Ordella, d'Euphrasie et Aspatia à Beaumont et Fletcher, de Penthea et de Catherine à Ford. Son dévouement, sa constance, sa résignation, sa tendresse poussée jusqu'au sacrifice rendent vraisemblables ces créatures du rêve.
Le portrait suave que l'auteur trace de cette compagne délaissée, les vertus dont il la revêt, trahissent chez lui une vénération, un attachement respectueux pour un être dont il se sentait indigne, et vers lequel il ne cessait sans doute de se reporter au sein même de l'ignominie comme vers une créature céleste avec laquelle on ne communique plus que parla prière.
Dans les romans où Greene la met en scène, il raconte qu'elle tenta différentes fois de l'arracher à ce monde de larrons, de truands et d'artistes agités dans lequel il se débattait comme dans un volontaire purgatoire. Mais ainsi qu'il l'avoue dans son GroatSTPorth, il poussa la lâcheté et la félonie jusqu'à livrer les épîtres affligées et pourtant balsamiques et absolvantes de sa femme à la risée et aux lazzis de ses indignes compagnons. Sans doute ne commettait-il ces profanations que lorsque l'ivresse dénaturait et calomniait son être, et adressait-il au réveil de ces orgies abominables le plus brûlant des actes de contrition à l'image de cette sœur des anges.
Il mourut des suites d'une indigestion de harengs salés et de vin du Rhin, dans la boutique d'un savetier près de Dow-Gate. A cette débauche
suprême avaient participé Thomas Nash, le pamphlétaire, et aussi un certain William Monox, dont Nash nous apprend qu'il traînait toujours au côté une imposante rapière. Sans doute s'agissait-il d'un drôle de l'espèce de Cutting-Ball ou de ce Francis Archer mêlé à la fin tragique de Marlowe.
Greene languit encore un mois. L'hydropisie lui gonflait le ventre. A ceux qui l'approchaient il mendiait un penny pour s'acheter un pot de malvoisie. Ses amis, même Nash, son convive de la dernière et fatale bamboche, l'avaient abandonné, effarouchés, quelque peu timorés qu'ils fussent cependant, par cette crevaison sordide. Il est probable que Marlow^e, jeté par les imprévus et les remous d'une ribote perpétuelle dans un autre quartier de la ville, en train déjà de courtiser cette drab de Deptford dont il devait disputer les faveurs au digne Archer, apprit à la fois la maladie et le trépas de son absolu camarade.
Tel que nous nous le représentons et qu'il ressort de son œuvre et aussi des allusions furtives faites à son caractère, des quatre effrénés viveurs, Marlov^e fut le vrai caractère, le penseur, le révolté tout d'une pièce, un farouche mais un convaincu, un passionné sans calculs, le cœur loyal et affectif, qui n'aurait eu garde d'abandonner dans la détresse l'ami le plus déchu. Malgré ses excès et sa conduite orageuse il préserve sa belle et généreuse allure, tandis que Greene présente des côtés pusillanimes, des alternatives de bravache et de moraliste, des accès de repentir qui n'aboutit pas, de contrition prêtreuse et geignarde, et que George Peele, lui, professe un déplaisant cynisme.
Trois femmes assistèrent « Poor Robin », c'est ainsi que les contempo-
rains appelaient familièrement Greene, dans ses derniers moments : sa maîtresse, la sœur de Cutting-Ball; une mistress Appleby, sur laquelle nous manquons de détails, et la cordonnière mistress Isam. A la vérité cette dernière fut seule à le soigner. Les deux autres se rencontraient plutôt au chevet du malade pour se chamailler, ou, affriandées par cette curiosité des mouches charbonneuses, bourdonnantes berceuses des prochaines charognes. Je ne sais pourquoi, mais je suis tenté de me représenter ces deux infirmières sous les traits de ces macabres veilleuses de v^ork-houses et d'asiles, ivrognesses cupides, tenant de la Parque et de la Furie, et que Dickens évoque dans plusieurs de ses romans.
Au témoignage de mistress Isam, la fille Bail était aussi couverte de vermine que son pitoyable amant et elle aurait été infectée par une « nuisance » moins appétissante encore. Pendant ses derniers jours, Greene, n'ayant plus de chemises de rechange, empruntait celle du savetier, tandis que son hôtesse lessivait la sienne. Il avait engagé sa défroque, son pourpoint, sa culotte et jusqu'à son épée. Les derniers jours il s'abstenait de jurer et récitait force prières et litanies.
Sa femme, qu'il n'avait plus vue depuis six ans, s'étant informée avec sollicitude de lui, il témoigna le désir de lui dire adieu, mais ses moments terrestres étaient comptés et il n'eut que le temps de lui écrire une touchante lettre de repentir et de contrition. Il remit aussi, pour elle, le billet suivant aux Isam : a Chère épouse, si jamais il régna quelque sympathie ou amitié entre toi et moi, veuille bien payer au porteur (mon hôte) le montant de ma créance : je lui dois dix livres et sans lui j'aurais péri
dans la ruel Oublie et pardonne les torts que j'ai eus envers toi. Et que le Dieu tout-puissant prenne pitié de notre âme! Adieu jusqu'à notre rencontre au ciel; car tu ne me verras plus jamais sur la terre. Ce 2 septembre 1592. Ecrit par ton mari expirant. ROBERT GreeNE. »
Le lendemain l'auteur de Pandosto était mort. En attendant que sa veuve les désintéressât, les Isam prirent à leur charge les frais de ses funérailles, 4 shillings pour son linceul, 6 shillings et 4 pence pour son inhumation au nouveau cimetière près de Bedlam.
A en croire un de ses contemporains, Greene avait un physique agréable, le visage et le corps bien proportionnés. Il portait les cheveux longs. Vêtu d'un costume un peu sévère et de coupe cléricale, il marchait, en s'appuyant sur une longue canne c pointue comme un clocher », dit le contemporain en question.
Comédien, il avait eu pour maître le célèbre Tarleton, aussi remarquable dans la tragédie que dans la comédie. Harvey reproche même à Greene de tarletoniser à outrance, et d'improviser d'une nasillarde voix de cornemuse [his piperly extempori:{ing).
Les excès de Greene, je le répète, ont été partagés par ses amis Nash, Peele et Marlowe. Lodge seul, un autre auteur dramatique de leur clan, paraît s'être abstenu de cette vie de ripaille et de beuverie perpétuelle. On se les représente tantôt vêtus de soie, l'escarcelle pleine ; tantôt loqueteux, dépenaillés comme les pauvres de Bedlam. L'argent que leur rapportaient leurs pièces ou les pageants composés pour célébrer tel événement de la cour ou de la Cité, ils le dépensaient en sack, en posset et en chapons gras
dans les tavernes et rôtisseries, en compagnie de ribaudes de l'espèce de Mary Ambrée, Long Meg of Westminster ou Roaring Girl Heureux encore lorsqu'ils ne recouraient point, comme nous l'avons vu par les autobiographies de Greene, au vol et à l'escroquerie, pour se remettre à flot. Sous ce rapport, George Peele dépassa peut-être les autres en gredinerie effrontée. A telle enseigne qu'un livre entier, les Merry Jests of Geoi^ge Peele, est consacré au récit de ses prouesses et mystifications. De son temps, il était même plus populaire comme voleur que comme poète. Il défraie non seulement la chronique et les complaintes des ballad mongers, mais même le théâtre. Auteur dramatique, il fut mis à la scène en sa qualité de larron, sous le nom de George Pie Board, dans une pièce intitulée The Widow of Watîing Street. La légende, dont il est le héros, fourmille d'anecdotes ou il le dispute en verve et en humour à notre Uilenspiegel, mais aussi en cynisme et en corruption à un Mandrin. Ainsi on raconte qu'étant à Bristol, il profite du passage d'une troupe de comédiens pour obtenir du magistrat la permission de donner une représentation extraordinaire. Le soir venu, après avoir dit le prologue, il se retire derrière le rideau, gagne la rue, saute à cheval et file à bride abattue vers Londres, lesté de tout l'argent des spectateurs qui attendaient avec impatience la suite de la pièce.
Peele gîtait sur le Bankside près de Blackfriars et tenait ses principales assises bachiques à l'hôtellerie du Cheval blanCy un endroit fréquenté par la racaille la plus excentrique. Il était marié et ses biographes rapportent que sa fille, une enfant de dix ans, l'aidait dans ses équipées de détrousseur.
Le Gt^oatsworth of Wit de Greene finit par une sorte de testament dans lequel, à la veille de sa mort, l'auteur adjure ses amis de changer de vie. Mais ni ses conseils ni l'exemple de sa mort lamentable ne les corrigèrent. Marlowe périssait l'année suivante de la façon que l'on sait. On ignore la date et les circonstances du décès de George Peele : « Ce personnage, écrit Antony Wood, avait atteint l'âge mûr à la fin du règne d'Elisabeth, mais quant à dire à quelle époque et à quel endroit il mourut, je ne le pourrais, car de nos jours comme de tout temps la plupart des poètes meurent pauvres et par conséquent obscurément, de sorte qu'il est fort difficile de les accompagner jusqu'à leur tombe. »
Le grand ennemi de ces poètes débridés, de ces bohèmes, comme on dit aujourd'hui, fut le grave et compassé Gabriel Harvey, auquel j'ai déjà plusieurs fois fait allusion dans le cours de cette étude. La différence des conditions et surtout l'antithèse des existences avait évidemment engendré une antipathie entre cet académique et ces irréguliers.
Gabriel Harvey, d'extraction très infime, fils d'un pauvre cordier de Saffron-Walden, était parvenu à force d'entregent plutôt que de mérite à une position considérée. Il s'était même faufilé dans l'intimité des poètes appartenant à la caste aristocratique, notamment dans celle d'Edmond Spenser. Il paraît avoir ajouté à beaucoup d'autres faiblesses et ridicules celui de rougir de son humble origine. Il aurait donc été de ces parvenus d'autant plus arrogants et despotiques qu'ils sont partis de très bas. Poète médiocre, ses seuls titres à une immortalité relative seront l'amitié — assez mal placée — de Spenser et ses violents démêlés avec Nash, le défenseur de Greene. Mais
de son temps il jouissait d'une grande célébrité. Il passait pour un helléniste accompli et un rimeur assez élégant. Somme toute, il aura représenté un de ces rhétoriciens à esprit de censeur et de pion, dont chaque époque littéraire présente des spécimens plus ou moins influents et qui, inventeurs et créateurs poussifs, artistes très contestables, tout au plus adroits pasticheurs, régentent ce qu'ils continuent à appeler le Parnasse (avec la plus majuscule des majuscules), éblouissent les cancres et les amateurs timorés, flattent les routines sous prétexte de perfection, exaltent la médiocrité, et distribuent tour à tour du nanan ou de la férule aux scribaillons assez naïfs pour reconnaître leur suprématie et leur pontificat. Engeance à cabales malfaisantes mais qui, heureusement, concourt plutôt à hâter la glorification et l'avènement des vrais poètes qu'elle prétend éclipser et étouffer.
Gabriel Harvey se distinguait par des vêtements d'une grande magnificence, des manteaux drapés à la vénitienne, qu'il portait avec la superbe d'un (( magnifico » des bords du Grand Canal. Il avait deux frères, aussi rusés et intrigants que lui, dont l'un, Richard, était devenu prêtre, et l'autre, John, médecin.
A trois ils s'occupèrent d'astrologie. Se croyant arrivés à une science infaillible, ils s'aventurèrent à prédire avec grand éclat, en indiquant le jour et même l'heure, l'apparition de terribles tremblements de terre. A l'heure même du jour fixé, même à tous les jours qui suivirent, il n'y eut pas l'ombre d'oscillations de la croûte terrestre. Aussi le théâtre, la cour et la ville de se gausser prodigalement des trois prétendus sorciers.
Antérieurement à cette déconvenue Gabriel s'était permis d egratigner le
petit groupe de poètes dont faisaient partie Marlowe, Peele, Lodgeet Greene; aussi nos amis s'empressèrent-iis de profiter de l'occasion pour régler son compte au solennel pédant, leur bête noire, et en huit lignes caustiques de son Quipfor att upstart Courtier Robert Greene se gaussa delà progéniture du cordier de SafFron-Walden.
Gabriel Harvey ne bougea plus, mais couvant sa rancune, il attendit pour se venger la mort misérable de son exécuteur. Mais alors il débonda sa poche à fiel avec une véhémence, un acharnement extrême. Dans Four Letters and certain sonnets il se complut avec une cruauté d'hyène profanant une sépulture à rapporter les circonstances déplorables et les causes du trépas de Greene, enchérissant sur les confessions assez explicites et suffisamment édifiantes du poète, rappelant ses vices, ses liaisons scandaleuses, ses escales prolongées dans les quartiers mal famés du Bankside, de Shoreditch et de Southvv^ark. Dans ce pamphlet il l'appelle tour à tour jouet de Londres, singe d'Euphuès, prince des gueux, roi du théâtre de carton.
Thomas Nash se chargea de la défense du mort, et il le fit avec d'autant plus de verve et de virulence, qu'il avait un peu négligé Robert Greene après la fameuse orgie qui eut pour conséquence le trépas de son ami. Les traits caustiques abondent dans cette diatribe. Ainsi, pour donner une idée de la vanité et de l'arrogance de Gabriel Harvey, Nash raconte qu'il publia un libelle contre le chien du collège qui s'était permis de relever sa queue en passant devant lui. Ailleurs le pamphlétaire raille la maigreur de son ennemi, en contant qu'un jour celui-ci était en train d'attiser son feu en soufflant dessus lorsque le tirant d'air l'emporta avec une bouffée de fumée
par la cheminée ; Harvey serait même resté suspendu parmi les nuages comme un grain de poussière ou une goutte de pluie, si le grillage fermant le capuchon de la cheminée ne l'avait arrêté dans son essor involontaire. Nash menace aussi Harvey, qui s'est permis de se moquer de l'hommage posthume rendu à Greene par mistress Isam, d'une maîtresse correction que lui infligera la savetière, une virago capable de ne faire qu'une bouchée du fétu que représente Harvey. Le style du pédant est plus lourd, plus massif que sa personne. Nash ayant voulu peser une de ses lettres dans la balance d'un revendeur de ferrailles, trouva qu'elle contre-balançait une caque de harengs et trois fromages de Hollande. Tel est le ton de Hâve jpîthyou to Saffron- Walden .
Harvey riposta mais pour s'attirer une dégelée plus meurtrière encore de la part de son redoutable adversaire. La querelle s'envenima au point que l'archevêque de Canterbury dut intervenir. Il fit saisir et brûler les livres des deux polémistes et en interdit la réimpression. Nash avait eu le dernier mot dans cette misérable querelle de plume.
Lorsqu'on s'attache aux particularités de leur vie, surtout en les comparant à l'existence de l'écrivain d'aujourd'hui, on s'étonne que des viveurs passionnés et orageux comme Greene, Peele et Marlowe aient trouvé le temps d'écrire. On est encore plus surpris et confondu par la splendeur idéale, l'essor suave et lumineux de leur poésie. Dans leurs poèmes, quand ils se piquent de noblesse et de spiritualité, ils rivalisent avec les plus lyriques des grands seigneurs, à la fois hommes d epée et de plume, tels que sir Philip Sidney, l'auteur de YArcadie et de la Défense de lapoésie, et de
ce chevaleresque et exalté Edmond Spenser, le poète de la Reine des Fées^ presque imprégné de mélancolie moderne, sylphe des humides frondaisons de l'Angleterre, frère jumeau à travers trois siècles de cet autre adorable visionnaire de toutes les grâces, Shelley. Et l'afféterie, la préciosité nerveuse de John Lily, l'auteur à'Euphuès, ce subtil intoxicateur de toute la poésie du grand siècle anglais, ce distillateur du philtre bizarre qui a grisé les damoiseaux, \qs fast yoiiths àt la cour d'Elisabeth, mais aussi corsé jusqu'au sublime, exacerbé jusqu'à l'inspiration divine, la fièvre verbale de Shakespeare, — s'exhalent chez eux en un flux, en un arôme d'une sensibilité à la fois aiguë et caressante, frénétique et morbide.
Robert Greene a beau composer des romans et des pièces de théâtre, c'est avant tout un chanteur, un lyrique. Le meilleur de son oeuvre consiste dans les déhcieux poèmes éparpillés et jetés dans ses récits : Never too late, The Groatsworth^ Menaphon, Melicertes.
« Ses lèvres sont des roses toutes trempées dans la rosée, ou pareilles à la pourpre de la fleur du narcisse; ses yeux, ses beaux yeux, ressemblent aux pures clartés qui animent le soleil ou égayent le jour ; ses joues sont comme des lis épanouis plongés dans le vin, ou comme des grains de belles grenades trempés dans le lait, ou comme des fils de vierge dans des réseaux de soie cramoisie, ou comme des nuages splendides au coucher du soleil... Quel besoin de comparer là où la beauté surpasse toute ressemblance? Celui qui va prendre dans les choses inanimées ses pensées d'amour dépare leur pompe et leur plus grande gloire et ne monte dans le ciel de l'amour qu'avec des ailes appesanties! »
Qui s'exprime ainsi? Greene le débauché à velléités sermonneuses, Greene le coquin, ami de Cutting-Ball et le dénonciateur des « outlaws » de sa trempe I
Peele, l'escroc, le mystificateur, le dispute en souffle et en éloquence extatique avec le protégé de mistress Isam. David et Bethsahé est une œuvre dramatique aussi maladroite que possible, dont le moindre cabotin ferait des gorges chaudes, mais on oublie les personnages flottants et comme embryonnaires et l'absurdité des situations pour n'écouter que le poète qui en fait l'âme et l'atmosphère. Ainsi, à la fin de ce drame, Absalon, suspendu par les cheveux à un arbre, profite de sa situation critique pour récriminer en une longue tirade. Vous riez. Ecoutez cette lamentation, vous oublierez le ridicule de la scène : « Quel ange courroucé, à l'affût dans ces ombrages, a pesé sa main cruelle sur ma chevelure, et tient mon corps suspendu ainsi entre ciel et terre ? Absalon ne compte-t-il plus un soldat fidèle qui puisse dénouer cette boucle de malheur ou blesser l'arbre qui captive son maître! O Dieu, contemple la gloire de ton oeuvre, le fruit le plus exquis produit par la nature, suspendu comme une branche pourrie à cet arbre, voué à la cognée et au feu ! Puisque tu me refuses tout secours ordinaire pour affranchir mon corps de ces entraves meurtrières, permets que ma beauté communique à ces plantes inanimées le pouvoir et la vertu de me dégager de ce fléau, et opère quelque prodige afin d'empêcher la mort de celui dont la vie fut ton plus merveilleux miracle! »
Le délicieux Passionate ShepJierd, une poésie fugitive de Marlowe, fut
longtemps attribué à Shakespeare. En lisant cette pastorale, le chef-d'œuvre d'un genre qui, depuis les anciens, n'est supportable qu'en anglais et que les bêleries des d'Urfe', des Racan et des Deshouillères ont calomnié, — on a peine à se représenter le ruffian aviné, aux prises avec Archer, le varlet de ribaude. Pour gagner sa maîtresse le berger lui parle des plaisirs et des spectacles qui les attendent. « Chaque matin chez moi les pâtres viendront danser autour de toi, et tous deux, assis sur une roche, nous contemplerons de loin les troupeaux qui broutent l'herbe et les rivières étroites qui tombent et bruissent parmi des chants d'oiseaux. »
Cette antithèse entre l'art et la vie des Renaissants n'existe qu'en apparence. L'œuvre éthérée se farcit de crudités et de gravelures, tout comme leur conduite licencieuse et farouche s'enlumine , s'irradie d'actions héroïques et de hautaines révoltes. Sous ses dehors de libertin, Marlowe cache une âme de libertaire. Ses blasphèmes ne sont pas des éructations d'ivrogne; son impiété est raisonnée, l'audacieux panthéisme, même le paganisme de ses plus belles compositions, Faust, Edouard II, Didon, s'accorde avec ses convictions philosophiques, son impatience de tout joug. Il ne se cache pas de son esprit subversif avec des personnages de plus haut rang social et de conduite moins débridée que les Nash et les Greene, qui l'honorent de leur amitié, tels que sir Thomas Walsingham de Chislehurst, le dédicataire de Hero et Léandre^ le comte de Nottingham, lord amiral d'Angleterre, qui l'attacha comme dramaturge à sa troupe de comédie et qui le présenta à sir Walter Raleigh.
Un très curieux document est parvenu jusqu'à nous. C'est la note conte-
nant une série d'articles formant la profession de foi athéiste du poète. Un certain Richard Bames ou Banes, ennemi personnel de Marlowe, la remit au lord-keeper, sir John Pickering. Le fait que le dénonciateur fut pendu peu de temps après àTyburn, le 6 décembre 1594, enlève beaucoup de valeur à ses allégations. Toutefois le fond devait en être vrai, et concorde avec tout ce qu'on sait des mœurs et de la conduite de Fauteur de Faust. Dans ce credo à rebours Marlowe se déclare incrédule, il renie Dieu et le Christ, il blasphème la Trinité, il prétend que Moïse est un imposteur, que le Christ est plus digne de mort que Barrabas. Toutefois, en Renaissant, en artiste ébloui par le catholicisme païen des pontifes de Rome, il proclame la supériorité du papisme sur la réforme Si lui, Marlowe, entreprenait de fonder une nouvelle religion, il la ferait meilleure. Sans doute cette religion serait-elle un retour — mais accommodé aux exigences et aux aspirations nouvelles — au culte du grand Pan et de la Nature infinie. Non seulement il se met au ban de toute Église, mais il se met encore hors la loi et hors la morale consacrée. S'il attente à la loi ce n'est point comme Greene et Peele pour satisfaire ses vices, c'est plutôt par protestation contre l'autorité, contre les restrictions apportées à la liberté individuelle. Ici encore il nous paraît un précurseur des anarchistes d'aujourd'hui qui justifient, dans certaines circonstances, le vol, l'assassinat, et tant d'autres écarts taxés de crimes.
Si l'on en croit Bames, le poète se serait même appliqué à faire de la fausse monnaie. Il avait été initié dans ces pratiques par un certain Poole, prisonnier de droit commun à Newgate, très adroit dans l'art d'allier les
métaux. A l'exemple de ce contrefacteur Marlowe se serait mis à fabriquer des couronnes, des pistoles et des shillings.
Dans l'édition de l'œuvre de Marlowe que j'ai consultée pour cette étude, un ou plusieurs des articles du catéchisme athéiste de Marlowe ont été remplacés par des astérisques, sans doute comme étant trop énormes pour le lecteur anglais tel que l'ont tartufe trois siècles de protestantisme.
La complainte en vingt-quatre couplets que l'audacieux révolutionnaire inspira après sa mort tragique à quelque ballad monger lui reproche principalement ses attaques contre la religion. Le rimeur populaire l'appelle un Tamerlan blasphémateur et rapproche sa fin, sa damnation de celle de son Faust.
Marlowe ne se contenta pas de se détacher avec éclat des conventions sociales et religieuses.
Il fit de la propagande antireligieuse et libertaire. Ainsi il convertit à ses idées un certain Cholmley. Dans son ardeur révolutionnaire il lut même une conférence athée devant sir Walter Raleigh.
Des poursuites allaient être dirigées contre Marlowe et ses amis, on le recherchait pour l'arrêter quand la tragédie de Deptford lui épargna sans doute le bûcher qui dévora son ami Ket.
Toutefois la mort du principal incriminé ne met point fin aux poursuites. Une commission spéciale est nommée pour examiner les charges pesant contre les autres accusés. Cholmley fut mis en prison, mais Raleigh parvint à se disculper.
Siècle étrange, siècle exubérant I Quelles que soient les convictions et
même les écarts, les faiblesses, ou ce que d'autres appelleront les crimes de Christophe Marlowe, ils n'entamèrent en rien la loyauté de son caractère, et à en juger par les témoignages écrits de ses plus illustres contemporains, ils ne lui aliénèrent ni l'admiration ni les sympathies des poètes, ses frères et ses rivaux.
Dans son ineffable comédie Comme il vous plaij'Uy Shakespeare commente un vers de la traduction d'Hero et Léandre par Marlowe, et achevée par Georges Chapman, avec une sorte de regret affectueux, de tribut payé à la mémoire de son précurseur :
Dead shepherd I Now I find thy saw of might, (c Who ever lov'd that lov'd not at first sights. » (Berger défunt! A présent je rends hommage à ta puissante clairvoyance : « Il n'a jamais aimé, celui qui n'aima dès le premier regard! »)
Georges Peele l'apostrophe en ces termes : « Malheureux dans ta fin... le favori des muses, digne de raconter les passions des âmes occultes » (unhappy in thjr end... the muses darling:., fit to jprite passions for the soûls below).
Drayton et Chapman expriment tout leur enthousiasme pour ses ouvrages ; et, bien des années après sa mort, Heywood trace ce distique empli de ferveur et de camaraderie :
Mario renowned for his rare art and wit Could ne'er attain beyond the name of Kit. (Marlowe renommé pour son art et son esprit d'élite, Ne se fit jamais un plus grand nom que celui de Kit.)
Le bon Kit Marlowe! Kind Kit Marlou^e! Ces trois mots le portraicturent à grands traits pour la postérité. Ils évoquent le poète fougueux mais sincère, mais sublime, l'homme paien et libre, le superbe révolté, l'impulsif d'une renaissance si brillante, mais si courte qui allait être suivie d'une révolution protestante et hypocrite et d'une restauration pourrie, contre lesquelles la Joyeuse Angleterre d'autrefois, Merry England, n'a point encore prévalu !
Tamerlan, la première pièce de Marlowe attribuée erronément à une collaboration avec Nash, fut représenté en i588 ou à la fin de 1587. Tout emphatique et boursouflée qu'elle était, à raison de son vrai souffle dramatique, de son élévation sincèrement poétique, de ce je ne sais quoi qui révélait un pur génie, cette tragédie révolutionna la scène anglaise. J'ai dit comment le populaire déserta les combats d'animaux des Parish Gardens[i) pour venir applaudir Tamerlan, le pâtre du pays des Scythes, devenu le conquérant de l'Asie et faisant traîner son char de triomphe par des rois enchaînés.
Cette œuvre jouée en deux journées, une bilogie qui ne comporte pas
(1) Voir Au Siècle de Shakespeare.
moins de dix actes, est la première composition dramatique vraiment digne de ce nom représentée en Angleterre. Vingt ans auparavant les comédiens de VInner Temple avaient joué à Whitehall, devant la reine, une tragédie intitulée Gorboduc, œuvre de Thomas Sackville qui fut plus tard comte de Dorset. Cet essai, en dépit d'une intrigue forcée et languissante, d'un dialogue passé à la filière, n'était point dépourvu de mérites. Le principal consistait dans l'adoption du vers blanc et la suppression des rimes. Jusqu'alors les entraves de la rime avaient paralysé les efforts de tous les prédécesseurs de Sackville, triviaux ou pédants rimeurs de mystères et de soties comme on en rencontre au seuil de toutes les littératures dramatiques, en Allemagne comme en Flandre, en France comme en Italie et en Espagne. Avec Gorboduc les liens qui captivaient le drame anglais s'étaient relâchés, mais ce n'est que lorsque Marlow^e eût montré le parti à tirer du mètre nouveau et eût prouvé la puissance, la variété, la vie qu'il apportait au dialogue scénique, que les dernières chaînes furent brisées et que le vers blanc fut définitivement adopté, tant par les contemporains que par les héritiers de l'initiateur, comme le plus noble véhicule de la composition dramatique.
Dans le prologue de Tamerlan, le jeune novateur s'exprime dédaigneusement sur la condition du théâtre tel qu'il existait avant lui, et surtout sur l'abus des scurrilités et des clowneries :
From jigging veine of rhyming mother wits And such conceits as clownage keeps in pay.
Tamerlan, nouvel Attila, ébloui par ses victoires, s'imagine être l'instrument des vengeances de Dieu. Ses discours ronflent, bourrés d'imprécations et de gageures titanesques ; c'est bien le lyrisme grandiloquent d'un soldat de fortune, d'un aventurier ébloui par la réalisation de son rêve, son triomphe s'arrondissant de victoire en victoire comme l'avalanche entassant les neiges éternelles et dévalant avec le fracas du tonnerre. En ses perspectives de carnage et de dévastation, Tamerlan évoque des lacs de sang qu'il traverse à la nage ou sur lesquels il jette des ponts qui sont d'immenses charniers. La mort hagarde qui étreint le cœur sanglant des rois de ses serres rapides et comme une harpie se gorge de leurs jours, n'est plus qu'un faucon docile à son geste et à son commandement.
Les beaux esprits, les aristarques de l'époque, le fameux Gabriel Harvey à leur tête, se gaussèrent longtemps de la pittoresque apostrophe du conquérant aux coursiers humains attelés à son char : « Holà, vous haridelles maquignonnées d'Asie î Comment ne pouvez-vous franchir que vingt milles par jour? »
A côté de force clinquant et déclamation, des passages admirables se rencontrent déjà dans cette œuvre de jeunesse. Q.ue de vers mélodieux, que d'images neuves et trouvées!
Sv^inburne admire beaucoup ce Tamerlan aux barbares opulences ; il vante « cette truculence titanesque qui chasse comme un simoun à travers l'arène sonore de ses dix actes féroces ».
En dépit du pathos et du phébus qui régnent trop souvent dans le style de l'œuvre, le tout accuse une telle virilité, une telle hardiesse de concep-
tion, la beauté de l'idée et de l'expression consomment de si harmonieux mariages, que Tamerlan annonce déjà le génie débordant de passion et de juvénile énergie qui signera Faust et Edouard IL
En feuilletant au hasard ce conquérant poème qui symbolise pour ainsi dire la prise de possession des tréteaux histrioniques d'un art caduc et béat par un Tamerlan de lettres, nous tombons sur des vers d'une concision évocatrice toute moderne; tel, cet adieu du roi de Perse à son général : « Va, fier Théridamas, tes paroles sont des épées! »
Et cette éblouissante déclaration d'amour du fruste Tamerlan à Zénocrate, dans laquelle il lui promet des chars d'ivoire traînés par des cerfs blancs comme le lait pur, pour lui faire traverser les étangs de glace et escalader les montagnes dont sa chaude beauté fera fondre les couronnes neigeuses !
Et encore cette parole si bellement fanfaronne, cette gasconnade poétique, serais-je tenté de dire, du conquérant au général ennemi qu'il veut rallier à sa cause : « Vois comme Jupiter fait s'écrouler les nuages en monceaux d'or, comme s'il entendait se charger désormais de la paie de mes soldats (ij ».
Tamerlan jouit d'une longue popularité. Le rôle principal était rempli par ce célèbre acteur Alleyn, qui incarna tous les personnages principaux de Marlowe. Et lorsqu'il apparaissait en sa tunique à galons dorés et en ses bragues de velours cramoisi, tenant les rênes de son attelage de rois captifs, les groundlings trémoussaient de jubilation.
(i) See how he (Jove) rains down heaps of gold in showers,
As if he meant to give my soldiers pay 1
Faust, écrit peu de temps après Tamerlan et inspiré à Marlowe par une légende déjà populaire à cette époque, présente comme arrangement beaucoup de ressemblance avec les mystères, surtout avec ceux racontant l'éternelle lutte du bien contre le mal. Le ton général tient aussi du poème épique. Les alternatives de repentir et de rechute qui s'emparent de l'âme de Faust sont décrites d'une façon poignante. Peut-être Marlowe s'est-il mis lui-même en scène et son héros ne fait-il que trahir cette fièvre d'indépendance et cette curiosité de la science défendue qui le tiraillaient et qui faillirent le conduire au bûcher. Faust est un type éternel, mais il personnifie particulièrement le conflit entre les croyances dogmatiques et la soif de science, de vérité et de justice, cette soif qui est la principale caractéristique de l'époque de Marlowe comme elle altère encore plus ardemment la nôtre.
La sombre mélancolie et le désespoir contenu du Méphistophélès de Marlowe sont peut-être plus impressionnants que la verve caustique et malicieuse de l'esprit du mal dans le Faust de Gœthe. Quel désespoir infini, quelle conception sublime et grandiose de l'enfer, du dam éternel dans cette plainte de l'ange déchu : « L'enfer, dis-tu ? L'enfer est ici même. Moi qui vis la face de Dieu et qui goûtai aux éternelles joies du Paradis, crois-tu que je ne sois point tourmenté par dix mille enfers, en étant dépouillé de la grâce éternelle (i). » Pareils accents sont bien au-dessus de la moyenne poétique
(i) Why this is hell, nor am I out of it.
Thinkst thou that I, who saw the face of God, And tasted the eternal joys of heaven, Am net tormented with ten thousand hells In being deprived of everlasting bless !
de l'époque et de l'idée chrétienne de la damnation. Milton devait se les rappeler en mettant ces paroles dans la bouche de Satan : « L'enfer est partout où me portent mes ailes, je suis moi-même l'enfer ! »
Gœthe lui-même entretenait une profonde admiration pour cette oeuvre. Les affres, les angoisses, l'agonie de Faust n'a jamais été rendue d'une façon si dramatique :
« O mon Dieu, je voudrais pleurer, mais le démon retient mes larmes; oui, ma vie et mon âme ! Oh ! il arrête ma langue ! Je voudrais bien lever les mains, mais voyez, ils les retiennent, Lucifer et Méphistophélès les retiennent... Plus qu'une heure, une pauvre heure à vivre. L'horloge va sonner, le démon va venir, Faust sera damné. Oh je veux sauter jusqu'à mon Dieu! Qui est-ce qui me tire en arrière? Regardez, regardez là-haut, où le sang du Christ coule à flots sur le firmament!... Une goutte sauverait mon âme, une demi-goutte. Ah! mon Christ! — Ah ne déchire pas mon cœur pour avoir nommé mon Christ! — Si, si, je l'appellerai. Oh, il y a une demi-heure de passée ; toute l'heure sera bientôt passée. Oh Dieu ! Que Faust vive en enfer, mille années, cent mille années, mais qu'à la fin il soit sauvé!... Oh, l'heure sonne, l'heure sonne. Ah! que mon âme n'est-elle changée en petites gouttes d'eau pour tomber dans l'océan, et qu'on ne la retrouve jamais ! »
Voilà, comme l'a remarqué Taine, l'homme vivant, agissant, naturel, personnel, non pas le symbole philosophique qu'a fait Goethe, mais l'homme primitif et vrai, l'homme emporté, enflammé, esclave de sa fougue et jouet de ses rêves, tout entier à l'instant présent, pétri de convoitises, de
contradictions et de folies, qui, avec des éclats et des tressaillements, avec des cris de volupté et d'angoisse, roule, le sachant, le voulant, sur la pente et les pointes de son précipice.
Ainsi que Gœthe, Marlow^e tira son drame de la légende populaire, en Allemagne, dont la version la plus célèbre, celle de Vidmann, fut traduite au XVF siècle en français par Palma Cayet. Mais combien il a passionné, magnifié, pathétisé la donnée primitive. Il faut lire encore, pour s'en convaincre, la déclaration d'amour du docteur à Hélène : « Est-ce là le visage qui fit appareiller des milliers de vaisseaux et consuma les incommensurables tours d'Ilion? — Douce Hélène, que ton baiser me rende immortel ! — Tes lèvres aspirent mon âme ; voyez-la s'envoler ! Viens Hélène, viens, rends-moi mon âme. Ici je veux demeurer, car le ciel réside en ces lèvres, et tout est vanité qui n'est pas Hélène. Je serai Paris et par amour pour toi, au lieu de Troie, sera saccagé Wittenberg, et je combattrai le faible Ménélas, et j'arborerai tes couleurs au panache de mon casque... Oui, je blesserai Achille au talon et reviendrai alors demander un baiser à Hélène... O tu es plus belle que l'air du soir paré de la beauté de mille étoiles ; plus radieuse es-tu que le flamboyant Jupiter lorsqu'il apparut à Sémélé sans défense, plus adorable que le monarque des cieux bercé dans les bras d'azur de la voluptueuse Aréthuse ; et toi seule seras ma bien-aimée ! »
Soit dit à l'honneur de la foule, malgré les beautés un peu austères et en quelque sorte philosophiques du poème, Faust n'obtint pas un succès moindre que Tamerlan. Il est vrai que, comme toutes les pièces de l'époque, Marlowe avait dû y sacrifier malgré lui aux scurrilités et aux
clowneries. Le spectacle devait aussi séduire la masse par ses diableries et ses prestiges fantastiques. Le protagoniste de cette œuvre était encore l'acteur Alleyn. Un couplet d'une chanson contemporaine, The Knave of Clubs, nous apprend même que son costume consistait en un surplis avec une croix sur la poitrine (i).
Le Juif de Malte, quoique inférieur à Faust et à Edouard II, contient toutefois des scènes remarquables, des passages d'une beauté sinistre et véhémente, atroces jusqu'à la frénésie, où hurle, écumant, épileptique, tout le préjugé populaire contre la race d'Israël. Il est même curieux que Marlow^e, l'athée et le païen, le blasphémateur de la Trinité, semble épouser dans cette œuvre l'instinctive et fatidique exécration des chrétiens pour les enfants des déicides. L'atmosphère de ce drame fait songer aux cuves d'huile bouillante, aux autodafés, aux caroches et aux san-benito soufrés ! La figure, la température grimaçante et bestialement convulsive du juif Barrabas est loin d'avoir la vérité, la puissance du Shylock de Shakespeare. Le Juif de Malte flatte les impulsions de la masse, il en caresse les penchants carnassiers, tandis que le juif du Marchand de Venise, s'il se montre odieux, cupide et implacable, demeure au moins imposant, logique dans son astuce, terrible mais jamais abominable. Comme je l'ai dit ailleurs, un siècle ou deux auparavant le Juif de Malte
The gull gets on a surplis With a cross upon his breast, Like Alleyn playing Faustus In that manner he was dreast.
aurait pu être représenté « par ordre » aux Londoniens pour les préparer au pillage et au massacre des juifs. « Malgré le dessein féroce qu'il poursuit, Shylock reste un homme », a dit Charles Lamb, « ses mobiles, ses sentiments, sa rancune conservent quelque chose d'humain. Sa vengeance semble légitime ou du moins explicable. »
Barrabas est une sorte de bête féroce, ensauvagée par les persécutions des chrétiens ; il ne vit plus que pour les représailles ; « il a purgé son cœur de la compassion et de l'amour » .
Sa fille Abigail a deux prétendants chrétiens et au moyen de lettres supposées il les fait tuer l'un par l'autre. De désespoir elle se fait religieuse et pour se venger il empoisonne sa fille et tout le moustier. Il finit par plonger dans une chaudière rougie où il espérait faire tomber ses ennemis et il meurt hurlant, blasphémant, son seul regret étant de n'avoir pas fait assez de mal.
Le vers du Juif de Malte se recommande par une énergie incendiaire, par une force d'expression presque corrosive. Parmi les très belles pages de ce drame, je recommanderai la scène de séduction d'Ithamore, le domestique de Barrabas, par la courtisane Bellarima. Il faudrait la traduire tout entière. Savourons ces lyriques protestations d'amour du mâle déjà conquis, déjà réduit à la merci de l'enchanteresse : « Oui, nous nous marierons; mais pour fuir alors ce pays sordide; nous nous embarquerons pour la Grèce, vers l'adorable Grèce, — je serai ton Jason, toi, ma toison d'or, — où des tapis bariolés sont jetés sur les prairies, et où les vignobles de Bacchus recouvrent toute la terre, où les forêts et les bois demeurent
toujours parés d'agréable verdure; — je serai ton Adonis, toi, la reine d'amour; — prairies, vergers et jardins de primevères, au lieu de roseaux et de joncs, produisent des cannes à sucre; par le maître des Dieux, tu vivras avec moi dans ces bocages et tu seras mes seules amours ! » Mais il faudrait la musique, le rythme, la cadence du vers anglais pour rendre tout le charme de cette citation.
Malgré ses défauts, peut-être même à cause de ceux-ci, l'outrance et l'accumulation de l'odieux et du grotesque n'étant point pour déplaire au rude public du Rideau, la pièce jouit d'une vogue sans pareille. Et l'acteur Alleyn mettait le comble à la jubilation, et à l'ébaudissement du parterre, en affublant Barrabas d'un accoutrement d'infamie et en l'affligeant d'un immense faux-nez rouge.
Après Edouard II, sa pièce la plus dramatique, Marlowe écrivit une adaptation à la scène d'un épisode de Y Enéide : Didon, reine de Carthage. Nous y retrouvons surtout le Marlow^e lyrique, au verbe imagé et exalté. Il semble que Marlowe et les trois ou quatre poètes Greene, Peele, Lodge et Nash, précurseurs, avec lui, du grand Will, éprouvent d'abord le ravissement d'une jeunesse géniale, souvent candide jusqu'à la maladresse. Ils se complaisent en une extase lyrique ; ils se soucient peu de créer et d'approfondir des caractères, de relier des événements ; tout leur est prétexte à poétiques métaphores, à épanchements, à enthousiasmes. Ils chantent, pour le plaisir de chanter. Eblouis, sur le seuil d'un éden paien ils aspirent la vie, leur poitrine se dilate et ils se préparent à l'action par des odes exaltées. Marlowe goûte aussi la joie de l'inventeur. Comme je l'ai dit déjà, le
premier il a introduit le vers blanc dans la poésie, et cette forme offre tant de ressources à un génie de sa nature, qu'il se livre à une véritable débauche d'amplifications inspirées et fougueuses ; qu'il s'enivre de la musique du merveilleux instrument sur lequel il ne cesse d'improviser ses chants.
Comme Tamerlan, et même comme Faust, la tragédie de Didon, reine de Carthage, est bien plutôt un poème épique, ou un mystère dialogué, qu'une véritable tragédie comme l'est son Edouard II ou Edouard /er de George Peele.
Ne prenons, par exemple, que la première scène, entre Jupiter et Ganymède :
Jupiter. Viens, gentil Ganymède, viens jouer avec moi; je t'aime à la folie, n'en déplaise à Junon.
Ganymède. Votre amour si précieux ne parvient pourtant pas à me défendre contre ses emportements. Aujourd'hui encore, tandis que je remplissais vos coupes, ayant eu le malheur de répandre du nectar sur la nappe sacrée, elle me porta un tel coup que le sang coula de mes oreilles.
Jupiter. Comment? Ose- t-elle frapper le favori de mes pensées? Par l'âme de Saturne et cette chevelure, épouvante de la terre, qu'il me suffit de secouer trois fois pour ébranler les monuments de la nature, s'il lui arrive encore de t'affliger, ne fût-ce que par un regard sourcilleux, je jure de la suspendre comme un météore entre le ciel et la terre et de lui attacher les pieds et les mains avec des entraves d'or comme elle fut punie autrefois pour le mal fait à Hercule !
Ganymède. Ah s'il m'était donné d'assister à ce joli spectacle ! Combien
je rirais avec le frère d'Hélcne, et exciterais aussi les autres dieux à prendre leur part de ce divertissement! Tendre Jupiter, si jamais je plus à tes regards, ou si je te parus beau, emmuré dans tes ailes d'aigle (i), accorde cette faveur à ma beauté immortelle et je veux passer toute ma vie dans tes bras divins!
Jupiter. Que pourrais-je refuser à ta jeunesse, ô mon doux lutin dont le visage procure tant de plaisir à mes yeux que souvent, exalté par les ardents rayons de ta beauté, j'ai fait reculer les chevaux de la nuit qui s'avisaient de te soustraire à mes regards. Assieds-toi sur mes genoux, et commande, prononce sur toute chose, je soumets l'orgueilleux Destin à ton contrôle; à toi de couper même le fil des temps : car tous les dieux ne sont-ils pas à tes ordres, et la terre et les cieux, les esclaves de tes délices? Vulcain dansera, pour exciter ton rire; et mes neuf filles chanteront quand tu seras triste; je veux ravir à l'oiseau de Junon son plumage ocellé pour t'en faire des éventails qui rafraîchiront ton visage, et les cygnes de Vénus répandront leur duvet argenté sur ta couche pour en adoucir encore les songes; Hermès ne portera plus son vol aux quatre coins du monde, si ta fantaisie convoite ses ailes agiles, et tu n'aurais qu'à dire « Leur couleur me plaît » pour que je lui arrache toutes ses plumes, comme je lui arrache celle-ci. (// enlève une plume aux ailes d'Hermès.) Regarde ceci, mon petit amour, ces joyaux étincelants que ma Junon portait le jour de son mariage, accroche-les à
(i) « Wall'd in thine eagle's wings I » Quelle image énergique et saisissante. Se rappeler le Titien de la National Gallery : L'Enlèvement de Ganymcde.
ton col, mon doux amant, et pare tes bras et tes épaules des trésors dérobés pour toi. »
Il paraîtrait que Thomas Nash acheva la pièce interrompue par la mort tragique de Marlowe. Des critiques se sont ingéniés à faire dans cette œuvre la part de ce qui revient à Marlowe et à son collaborateur, mais la communion du génie, la similitude du talent est grande en ces esprits fougueux, débridés et parfois si délicieusement extatiques, si grande même qu'il est difficile de démêler dans leurs écrits ce qui leur appartient en propre et ce qui leur fut fourni par collaboration. Ainsi la trilogie de Henri F/, qui, avec la série antérieure composée de Richard II, Henri I F, Henri V et avec Richard III, fait partie de l'œuvre de Shakespeare, aurait été écrite par Robert Greene et Christophe Marlowe.
Swinburne estime comme presque certain que la majeure partie des scènes capitales appartient à Marlowe et qu'il est le principal auteur des deuxième et troisième parties pubUées d'abord sous ce titre : « La Querelle entre les deux fameuses maisons d'York et de Lancaster. »
Plus nous lisons Edouard II, plus nous inclinons à partager la conviction de Swinburne et à nous expUquer les récriminations de Robert Greene, à la fin du Groatsjporth of Wit, bought with a million of repentance, dans une sorte de confession et de testament Httéraire qu'il adresse à ses amis Marlowe, Lodge et Peele et où il appelle Shakespeare « une corneille parée des plumes du paon, un factotum, un accapareur de la scène ». A Shake Scène, écrit-il en commettant ce que nous appellerions aujourd'hui un calembour par à peu près. Et, dans le même ouvrage, il parodie, pour le 4P
tourner contre Shakespeare, un vers de la troisième partie de Henri VI (scène I V):
O tiger's heart wrapped in a players hyde.
(O cœur de tigre enveloppé dans la peau d'un comédien.)
De toutes les pièces de Marlowe Edouard II est peut-être la plus parfaite. Elle soutient même brillamment la comparaison avec les chefs-d'œuvre de Shakespeare. L'abdication forcée d'Edouard II est bien plus pathétique que celle de Richard II, dans le drame shakespearien de ce nom. Et dans tout le théâtre il n'y a rien d'analogue à la poignante agonie d'Edouard. D'ailleurs, la pièce est construite et ordonnée avec un art remarquable. L'action, très intéressante, progresse de scène en scène depuis l'insubordination des feudataires du roi au retour de Gaveston, son favori, jusqu'aux conflits de la fin et jusqu'à la mort d'Edouard qui, je le répète, l'emporte en pathétisme, en émotion terrifiante sur n'importe quelle scène de toute la littérature dramatique.
Analysons rapidement cette tragédie : « Mon père est mort. Viens, Gaveston, et partage le royaume avec ton plus cher ami. » Gaveston exulte en lisant le billet d'Edouard II qui le rappelle à la cour d'où l'ont exilé les intrigues et les pudeurs des hauts barons : « Oh ! s'écrie-t-il, paroles qui me font succomber de délices ! Quelle bénédiction plus grande peut échoir à Gaveston que de vivre le favori d'un roi ! Doux prince, j'accours, ces lignes, ces lignes de ta main, ces lignes amoureuses m'auraient déterminé à nager depuis la France jusqu'ici... A mes yeux exilés la vue de Londres
sera l'Elysée pour une ombre nouvellement venue. Non point que j'aime cette ville ou ses habitants, mais parce qu'elle abrite celui qui m'est si cher. Pourvu que le roi m'ouvre son giron, je puis braver l'inimitié de l'univers entier. Pourquoi les peuples arctiques chériraient-ils la clarté des étoiles, eux que le soleil éclaire jour et nuit ? Barons ou manants, je ne me soucie pas plus de leurs personnes que du souffle qui passe sur mes lèvres et se dissipe! » Et voici les plaisirs, les distractions qu'il rêve pour captiver et détenir la faveur royale : « J'aurai de voluptueux poètes, d'aimables esprits, des musiciens qui n'auront qu'à toucher une certaine corde pour faire passer le roi docile par toutes mes volontés ; la musique et la poésie font ses délices. Aussi le soir j'organiserai des masques à l'italienne, de tendres discours, des comédies et de vivants tableaux; et le jour, lorsqu'il se perdra dans ses jardins, mes pages déguisés en nymphes et en sylphides, mes hommes en satyres paissant l'herbe des pelouses, danseront avec leurs pieds fourchus quelque ronde antique; parfois un aimable enfant sous les traits de Diane, aux cheveux dorant les ondes dans lesquels ils se reflètent (i), ses bras nus adornés de bracelets de perles, des branches d'olivier à la main, baignera dans l'eau d'une fontaine ses formes dont les mortels se délectent les yeux; et non loin de là, un autre, figurant Actéon, dissimulé derrière les ombrages, sera transformé en cerf par la déesse irritée et, chassé par une meute de chiens aboyants, semblera mourir sous leurs morsures. »
(i) Comment traduire en français ces vers exquis :
Sometime a lovely boy in Dian's shape With hair tiiat gilds the water as it glides.
A la scène suivante nous assistons à la rentrée de Gaveston chez son roi entouré des farouches et bouillants feudataires. C'est Kent, Lancastre, les deux Mortimer, Warwick et Pembroke. A l'apparition du favori, le jeune Mortimer reproche amèrement au souverain d'avoir manqué à sa promesse solennelle : « En présence de mon oncle, de ce comte ici présent et de moimême, vous avez juré et nous avons juré à votre père agonisant que celui-ci ne rentrerait jamais dans ce royaume; et apprenez, Mylord, qu'avant de rompre mon serment, je condamnerais plutôt mon glaive trempé pour la confusion de vos ennemis, à dormir dan.s son fourreau et cela malgré votre détresse; marche alors qui voudra sous vos bannières; quant à Mortimer, il accrochera ses armes à la muraille ! » Le roi menace le récalcitrant et s'opiniâtre dans son attachement pour le favori. Il bravera, il mettra au défi tous les seigneurs de son royaume, il tiendra tête à son peuple, à son Église, à sa reine. Il n'a d'attachement que pour celui que tous abhorrent et méprisent, il verse devant lui son trésor, jette à ses pieds les dignités, lui donne son sceau, se donne lui-même; et sur une menace de l'évêque de Coventry, crie tout d'un coup : « Jetez bas sa mitre d'or, déchirez son étole, baptisez-le à nouveau dans le ruisseau. » — Arrête, mon frère, intervient le comte de Kent, ne porte pas une main violente sur lui, il se plaindra au saint-siège ! — Et il irait même se plaindre au siège de l'Enfer, que je serais vengé sur lui de mon exil ! s'exclame Gaveston pour attiser la fureur du roi. Edouard livre le prélat à sa merci. On le dépouille de tous ses biens et dignités au profit de Gaveston et on l'enferme à la Tour. Puis, quand la reine négligée et délaissée par son époux, le supplie de se rendre
à la raison, aux sages conseils, et de répudier l'ennemi public, son mauvais génie : « Pas de cajoleries, catin française, va-l'en d'ici ; Gaveston, ne lui parle pas, qu'elle sèche et crève! » La conjuration des mécontents est plus puissante que le roi. Malgré ses protestations, on arrête sous ses yeux, on lui arrache le spoliateur. Il lui faut même signer, la main forcée, son ordre de bannissement. Éperdu d'amour, désespéré, il éclate en imprécations contre l'archevêque de Canterbury, le représentant du pape et, avec Mortimer, l'âme de cette opposition victorieuse à son royal vouloir. Et les adieux déchirants qu'il fait à sa créature : a Toi, loin de ce pays, moi-même en suis exilé! » Inconsolable de son absence, il endort les défiances des lords, il les cajole, il les apprivoise, tout cela pour qu'ils consentent au rappel de leur ennemi. Le pays est menacé, les possessions anglaises sur le continent sont envahies, le roi de France conquiert la Normandie : « Bagatelles, s'écrie Edouard, nous l'en délogerons quand il nous plaira! » Il ne se préoccupe que de l'arrivée de son favori. Comment se passera la traversée? A-t-il eu un vent favorable ?
Les dissentiments qui couvent toujours éclatent à nouveau avec une recrudescence terrible, à peine le puissant protégé du roi a-t-il remis le pied sur le sol anglais. Les haines s'entre-choquent comme des cavaliers dans une bataille. Le duc de Lancastre tire son épée devant le roi pour tuer Gaveston, Mortimer blesse le mignon exécré. La reine, longtemps fidèle à la foi conjugale malgré la froideur et les dédains de son époux, s'est rendue à l'amour de Mortimer.
La guerre civile se déchaîne. Jamais les barons ne souffriront qu'un chien
accapare leur prince et les dépossède de leur rang : « Pour voir sa charogne naufragée sur la côte il n'y a pas un de nous qui ne crevât son cheval. » « Nous le traînerons par les oreilles jusqu'au billot ! »
Les partisans de Mortimer et de la reine triomphent. Gaveston est tombé en leur pouvoir ; ils l'ont saisi, ils vont le pendre à une branche, ils refusent de le laisser parler une seule minute au roi qui a dépêché vers eux, pour le réclamer, le comte d'Arundel. En vain le prisonnier les supplie ; quand à la fin ils ont consenti ils se repentent; on dirait de félins jouant avec leur proie et ne la laissant échapper que pour la rejoindre d'un bond et la vautrer sous leurs pattes. Quand le jeu a suffisamment duré, Warw^ick le reprend de force à ceux qui allaient le conduire au roi et lui tranche la tête dans un fossé.
Il faut lire ces alternatives de feinte soumission et de révolte manifeste, il faut entendre hurler et gémir la passion du roi, il faut assister à ces efforts des impulsives et fougueuses natures pour se contraindre, il faut les voir s'effréner, se débrider l'instant d'après. Ah quel théâtre d'art pur, échappé au contrôle des politiques et des moralistes, nous restituerait cette œuvre prodigieuse !
Ecoutez les serments et les imprécations du roi apprenant le massacre de son favori. D'abord il s'agenouille : « Par la terre, notre mère commune, par le ciel et les orbes qui l'animent, par ma dextre et le glaive de mon père, et tous les honneurs attachés à la couronne, il me faut pour venger sa tête autant de têtes et de vies que je possède de manoirs, de châteaux, de villes et de tours! » Puis, se relevant : « Traître, Warwick! O traître Mor-
timer, si je suis roi d'Angleterre je tramerai vos troncs mutilés dans des lacs de sang afin que vous puissiez désaltérer votre soif; j'y tremperai aussi mon étendard royal pour que sa couleur cruelle proclame à jamais la vengeance que j'ai tirée des assassins de mon Gaveston. »
Après une courte victoire sur les factieux qui lui permet d'immoler quelques-uns des assassins, le roi est battu et fait prisonnier avec les Spenser, par Mortimer et la reine. Ils le forcent d'abdiquer au profit de son fils.
Les scènes de la captivité du roi au château de Berkeley, nous montrant l'infortuné souillé de boue et d'immondices, ce calvaire, finissant par l'horrible spectacle du trop voluptueux monarque, écrasé, étouffé sous une table par les sup*pôts de Mortimer, ont été écrites, dirait-on, par le généreux poète pour que la victime se magnifie et s'auréole des sublimes lumières du martyre. Les situations analogues dans Shakespeare n'offrent point semblable crescendo de torture physique et de détresse morale. Remarquons encore que jusqu'à la fin Edouard confesse glorieusement ses amours subversives.
Mortimer, assassin d'Edouard II, de complicité avec Isabelle, mené au billot par ordre du jeune Edouard III, dit avec un sourire :
« Il y a un point dans la roue de la fortune, où les hommes n'atteignent que pour rouler la tête en bas la première. Ce point je l'ai touché. Et maintenant qu'il n'y a plus d'échelon pour monter plus haut, pourquoi est-ce que je m'affligerais de ma chute? Adieu, noble reine, ne pleure pas Mortimer, qui méprise le monde, et comme un voyageur s'en va pour découvrir des contrées inconnues. »
Pesez bien ces douloureuses paroles, c'est le cri du cœur et la confession intime de Marlowe, comme aussi celle de Byron et on pourrait dire de toute la poésie anglaise, cette déesse païenne, sortie des océans du Nord comme une Vénus tragique formée par l'écume des tempêtes et des rafales !
Le personnage d'Edouard II a été traité par le poète avec une élévation et une charité admirables, sans déclamation, sans sermonnage, prouvant encore combien était tolérant, généreux et large ce souffle de renouveau païen au XVF siècle, combien, tout particulièrement, Tesprit de Marlowe s'impatientait des entraves et des préjugés de la masse ; combien ce hardi et vibrant poète parvenait à magnifier les transgressions et les écarts condamnés par les morales religieuses et les règles générales ! La passion anormale d'Edouard II est si sincère et si impérieuse, tellement dévorante que nous en arrivons à l'excuser et à prendre même son parti et celui de Gaveston contre la reine et les barons, surtout que le coupable expie ses faiblesses par une longue agonie d'humiliations suivie d'un supplice épouvantable. On songe, tant cet amour le consume et l'empoisonne, à la tunique de Nessus enveloppant Hercule.
La Fatalité, l'inéluctable Loi, celle qui se rit des lois, plane, comme dans le théâtre antique, au-dessus de ce drame généreux, le plus hardi sorti de la plume de Marlowe et que ce rebelle, cet outrancier piétineur de dogmes et de veules conformités devait nécessairement écrire.
Gaveston mort, Edouard II fidèle à son instinct reporte son affection défendue sur le jeune Spenser, ou plutôt il ne donne un successeur à l'assassiné que pour jeter un défi à la meute de ses ennemis. Sommé par
les barons de répudier ce nouveau favori, il les brave, il les nargue : « Partez! Partez au plus vite... Mais non, voyez d'abord comment je divorce avec Spenser. » Et il l'embrasse orgueilleusement.
Et quand celui-ci a été massacré comme l'autre, le roi n'aspire qu'à le rejoindre. La mort le frappe, horrible mais logique, mais expiatoire, et, quoique atrocement prolongée, sans doute plus bénigne que le supplice que lui firent endurer ses amours interdites?
N'était-il point, au sein des cruelles voluptés, son propre justicier et son propre bourreau? Alors, à quoi bon les censeurs, les juges, les exécuteurs, les vertueux professionnels?
Noble et tragique théâtre que n'apprécieront jamais les consciences pharisiennes! Théâtre de vie, théâtre de révolte, théâtre de Prométhées rompant toutes les entraves et ravissant tous les Feux, préférant peut-être les caresses lacérantes du vautour aux lècheries des amours domestiques et contrôlées! La soif de disposer complètement de soi-même!
Et après ces aspirations, ces essors, ces apothéoses, quelles humiliantes rentrées dans le monde et dans la vie! Et aussi après les gestes épiques, les funèbres repliements de l'être. Après des exploits splendides comme des rêves vécus, les ascétiques rentrées en soi-même, les auscultations morales, les cœurs qui scrutent leurs propres battements, les âmes qui se contractent, — ô combien compatissantes pour l'homme, combien éplorées sur lui ! — dans presque toutes ces pièces d'une époque qui faillit nous arracher aux moisissures, à la crasse et aux asphyxies du moyen-âge couard et cagot.
On put croire, un moment, possible la rentrée au paradis terrestre! Mais la tristesse, la peur sont invétérées : l'habitude de l'effroi gothique. Déjà le sombre protestantisme guette les mortels émancipés pour les replonger dans des géhennes plus étroites, plus déprimantes encore. Les prostrations succèdent aux frénésies, aux vertiges et aux orgiastiques assouvissements.
Jamais on ne vécut si largement et si profondément qu'à ce déclin du christianisme, mais aussi, jamais dramaturges ne poussèrent plus loin la sonde dans la détresse humaine, jamais on ne chérit, on n'exalta l'homme dans sa chair plastique et dans son âme indomptable, avec une telle intensité et une telle nostalgie de la jeunesse du monde.
Georges Eekhoud
Tragédie de CHRISTOPHE MARLOWE
Adaptation de GEORGES EEKHOUD
(Le règne troublé et la mort lamentable d'Edouard II, roi d'Angleterre, avec la chute tragique du superbe Mortimer, et aussi la vie et la mort de Peirs Gaveston, le grand comte de Cornouailles et puissant favori du roi Edouard II, tels que furent représentés publiquement par les serviteurs du très honorable comte de Pembroke, écrits par Christophe Marlowe et imprimés à Londres par Richard Bradocke, pour William Jones, établi près de « Holbourne Conduit » à l'enseigne du Canon, 1598.)
Les deux éditions suivantes datent de 1612 et de 1622,
Edouard II fut représenté aussi par les serviteurs de Sa Majesté la feue Reine, au théâtre du Taureau-Rouge, dans la rue Saint-Jean.