PREMIERE PARTIE
GAVESTON ET LES BARONS Une rue à Londres.
[Entre GAVESTON Usant une lettre.) Gaveston. — « Mon père est décédé. Viens, Gaveston, partager le trône avec ton meilleur ami. »
Ah mots qui m'enivrent de délices I Quelle plus grande félicité pour Gaveston que de vivre le favori d'un roi ! Doux prince, j'accours. Ces lignes, ces lignes de ta main, ces lignes amoureuses m'auraient déterminé à nager depuis la France jusqu'à cette grève, et comme Léandre, haletant sur la plage à
(i) Respectant autant que possible l'original, nous n'avons divisé la pièce ni en actes ni en scènes. Toutefois, il nous a semblé qu'elle présentait trois parties assez tranchées que nous intitulons : Gaveston et les Barons, La Guerre civile et Le Martyre d'Edouard.
Le texte anglais n'indique même pas le décor. Nous renseignons celui-ci d'après le révérend Alexandre Dyce, annotateur des œuvres de Marlowe. G. E.
l'approche de son amante, à naon arrivée radieuse tu m'eus pressé dans tes bras.
A mes yeux exilés la vue de Londres est comme l'Elysée pour une ombre nouvelle venue. Non point que j'aime cette ville ou ses habitants, mais parce qu'elle abrite celui qui m'est si cher, — le roi! Que m'importe la haine de l'univers entier pourvu que je puisse reposer sur son cœur! Pourquoi les peuples arctiques s'inquiéteraient-ils de la lueur des étoiles, eux que réjouit jour et nuit l'éclat du soleil? Assez de plates courbettes devant les pairs arrogants ! Je ne fléchirai plus le genou que pour le roi ! Et foin de la multitude, ce monceau de cendres où couvent quelques rares étincelles ! Rechercher la popularité? Autant retenir le souffle qui s'évanouit dans l'espace, à peine a-t-il frôlé ma lèvre?
{Entrent trois PAUVRES.)
Mais holà! Qui sont ces gens?
Les Pauvres. — De ceux qui désireraient servir Votre Excellence...
Gaveston. — Dis-moi tes talents?
Premier Pauvre. — Je sais monter à cheval.
Gaveston. — Mais je n'ai pas de cheval. — Et toi?
Deuxième Pauvre. — Un voyageur.
Gaveston. — Voyons. Tu me conviendrais bien en qualité de parasite. Tu me conterais ton odyssée durant le dîner. Et tes propos me feraient supporter ta personne. A un autre ?
Troisième Pauvre. — Moi je suis un soldat qui fit la guerre en Ecosse.
GavestoN. — Les hôpitaux ont été fondés pour ceux de ton espèce. La guerre n'est pas mon fait. Aussi fais-moi le plaisir de passer ton chemin.
Troisième Pauvre. — Adieu, et puisses-tu périr de la main d'un soldat, toi qui ne leur réserves que l'hôpital pour récompense!
Gaveston. — Lanlaire! Cette imprécation me touche autant que si une oie s'avisait de contrefaire le porc-épic et hérissait son plumage en se flattant de m'en percer la poitrine. Toutefois, il n'en coûte point de parler honnêtement au prochain; flattons ceux-ci afin qu'ils vivent d'espoir... — Vous saurez que je débarque à peine de France. Aussi n'ai-je pas encore salué mon seigneur, le roi. Si je prospère, je vous régalerai tous.
Tous. — Nous remercions Votre Seigneurie.
Gaveston. — Mais une affaire me réclame. Laissez-moi.
Tous. — Nous vous attendrons aux environs de la cour.
Gaveston. — A votre aise.
(Exeuntles PAUVRES.)
Ceux-là ne sont pas à ma convenance. Il me faut des poètes voluptueux, de beaux esprits, des musiciens, qui n'auront qu'à pincer une certaine fibre pour soumettre le roi à toutes mes fantaisies. La musique et la poésie font ses délices. Aussi le soir je lui offrirai des masques à l'italienne, de tendres
discours, des comédies, de vivants tableaux. Et le jour, lorsqu'il se perdra dans ses jardins, mes pages déguisés en nymphes et en sylphides viendront le lutiner, et mes hommes métamorphosés en satyres paissant le gazon des pelouses, accorderont leurs pieds fourchus en une ronde antique. D aventure un aimable enfant, sous les traits de Diane, dorant l'onde furtive aux reflets de sa blonde chevelure ; les bras nus adornés de bracelets de perles, des branches d'olivier à la main, exposera aux larmes discrètes d'une fontaine ses formes dont nul mortel n'est admis à se délecter les yeux ; tandis que non loin de là un autre éphèbe figurant Actéon, épiant la baigneuse à travers le feuillage, sera transformé en cerf par la déesse irritée et, livré à une meute de chiens dévorants, agonira lentement sous leurs morsures. Tels sont les délassements favoris de Sa Majesté. — Mais voici que mon seigneur et mon roi, accompagné des nobles, sort de la séance du Parlement. Je me tiendrai à l'écart. (// se retire.)
[Entrent le ROI EDOUARD, KENT, Lancastre, Mortimer l'aîné, Mortimer, le jeune, Warwick, Pembroke et leurs
SUIVANTS.) Le Roi. — Lancastre!
Lancastre. — Mylord!
Gaveston [sur le côté de la scène). — Ce comte de Lancastre, je l'abhorre...
Le Roi. — Ne m'accorderez-vous point ce que je vous demande? —
(A part.) Ah, en dépit de leur résistance, j'en ferai à ma volonté. Quant à ces deux Mortimer, ils sauront ce qu'il en coûte de me contrarier!
MORTIMER, l'aîné. — Si vous nous chérissez. Sire, haïssez Gaveston pour l'amour de nous.
Gaveston {à part). — Ce misérable Mortimer I J'aurai sa peau 1
Mortimer, le jeune. — Sire, mon oncle, ce noble comte et moi-même avons juré au lit de mort de votre père que Gaveston ne rentrerait jamais dans ce royaume. Apprenez, Sire, qu'avant de rompre mon serment, je condamnerais plutôt mon glaive, trempé pour la confusion de vos ennemis, à dormir dans son fourreau. Marche alors qui voudra sous vos bannières. Quant à Mortimer, il accrochera ses armes à la muraille !
GA.YESTON (à part), — Mort-Dieu!
^ Le Roi. — Vrai, Mortimer, tu te repentiras de ces paroles! Il te sied bien de contrecarrer ton roi! — Cela te fait sourciller, je crois, présomptueux Lancastre? Prends garde que le glaive n'aplanisse les plis de ton front et ne tranche ces genoux devenus trop raides pour fléchir devant moi! Je veux Gaveston; et vous apprendrez le danger que l'on court à s'opposer à mon royal vouloir.
Gaveston (à part). — a la bonne heure, mon Edouard mignon!
Lancastre. — Mylord, vous ne mécontenterez point vos pairs qui vous
aiment et vous honorent, pour plaire à cet obscur et vil Gaveston? Outre celui de Lancastre, je possède quatre comtés : Derby, Salisbury, Lincoln et Leicester; eh bien, je vendrai ces domaines pour lever une armée et payer mes soldats, avant que ce Gaveston ne mette le pied sur le territoire de ce royaume. Donc, s'il débarque ici, expulsez-le promptement.
Kent. — Barons et comtes, votre superbe m'a privé un moment de l'usage de la parole. Mais à présent je veux parler pour vous confondre! Je me souviens que sous le règne de mon père, il arriva que lord Percy de North, emporté par la colère, s'oublia jusqu'à provoquer son contradicteur Mowbray en la présence du roi. Cette atteinte à la majesté souveraine eût certes coûté la tête au téméraire, si le roi ne l'eut porté dans son cœur. D'ailleurs, il avait suffi d'un regard du roi pour dompter le courroux de Percy ; et lui et Mowbray furent réconciliés séance tenante. Or, plus effrontés encore, comment osez-vous braver le roi lui-même! — Vengez-vous, mon noble frère, et que leurs têtes plantées sur des piquets expient le sacrilège de leurs langues I
WARWICK. — Nos têtes I Comme vous y allez !
Le Rol — Oui, vos têtes! Aussi je vous conseille de céder...
Warwick. — Réfrène ta colère, mon gentil Mortimer.
MORTIMER, le cadet. — Je ne le puis ni ne le veux ; il me faut parler. — Mon beau cousin, nos mains garderont nos têtes et feront plutôt tomber
celle qui vous fait nous menacer! — Venez, mon oncle, abandonnons ce roi dont la raison s'égare, et désormais cédons la parole à nos épées nues...
MORTIMER, l'aîné. — La comté de Wilt possède assez d'hommes pour empêcher qu'on arrive jusqu'à nos têtes.
Warwick. — Toute la comté de Warwick abandonnera la cause du roi pour la mienne.
LaNCASTRE. — Au nord, Lancastre compte de nombreux amis. — Adieu, mylord; hâtez -vous d'entendre raison si vous ne voulez que le trône sur lequel vous êtes assis, chavire sur une mer de sang et que l'on vous jette au visage la tête infâme de votre mignon !
(Exeunt tous, excepté le Roi EDOUARD, Kent, Gaveston et Suivants.)
Le Roi. — J'en ai trop entendu. Suis-je le roi pour me laisser affronter ainsi? — Frère, que mes étendards se déploient dans la campagne. C'est une guerre à outrance que j'engage contre ces barons et ces comtes. Ou bien je mourrai ou bien je vivrai avec Gaveston.
Gaveston. — Je ne puis me dérober plus longtemps à mon maître. (// se porte vers le Roi.)
Le Roi. — Toi, Gaveston! O sois le bienvenu! Ne me baise point la main; embrasse-moi, Gaveston, comme je t'embrasse. Pourquoi t'agenouiller? Ne sais-tu pas qui je suis? Ton ami, toi-même, un autre Gaveston.
Hercule ne regretta pas plus cruellement la présence de Hylas que moi la tienne durant ton long exil.
Gaveston. — Et depuis que je m'éloignai d'ici, aucune âme damnée n'endura tortures comparables à celles du pauvre Gaveston.
Le Roi. — Comment te décrire les miennes? — Frère, souhaite donc la bienvenue à mon ami. — Que ces traîtres Mortimer et ce violent Lancastre conspirent à leur aise ; j'ai retrouvé tout ce que je souhaite, je te vois, je te tiens. Et la mer submergera plutôt mon royaume que de porter un navire qui t'éloignerait de moi ! Je te crée d'emblée Lord grand chancelier, secrétaire général de l'État et de ma personne, comte de Cornouailles, seigneur et roi de l'île de Man.
Gaveston. — Mylord, ces titres dépassent de beaucoup mes mérites.
Kent. — Frère, le moindre de ces titres suffirait à un titulaire d'une bien plus noble naissance que Gaveston.
Le Roi. — Paix, mon frère. Je ne puis tolérer ces paroles. — Ton mérite, doux ami, dépasse au contraire, et de loin, mes présents. Aussi je jette encore mon cœur dans la balance. Prends-le tout entier. Si les dignités dont je te revêts excitent les envieux, je te conférerai d'autres honneurs encore; je te prodiguerai toutes les faveurs royales. Car Edouard ne consent à régner que pour t'exalter au-dessus des autres mortels. Si tu crains d'être attaqué, je te donnerai une garde. As-tu besoin d'or? Puise dans mes coffres. Désires-tu inspirer la gratitude ou la crainte? Dispose de mon sceau
royal. Absous ou condamne à ta guise. Ordonne en mon nom tout ce qu'il te plaira d'ordonner et n'obéis toi-même qu'à ta propre fantaisie.
GavestON. — Il me suffira de jouir de votre amour. Tant que je posséderai mon Edouard je me croirai aussi grand que César parcourant les rues de Rome, des rois captifs attelés à son char triomphal.
{Entre /'ÉVÊQUE DE GOVENTRY.)
Le Roi. — Où se rend en telle hâte Mgr de Coventry ?
L'ÉVÊQUE. — Je vais célébrer les obsèques de votre père. Mais ce Gaveston néfaste est-il donc de retour?
Le Roi. — Comme tu le vois, prêtre. Il va même pouvoir se venger de toi qui fus la seule cause de son exil.
Gaveston. — En effet; et n'était le respect que je dois à ta robe, tes pieds cesseraient de fouler ce pavé.
L'ÉVÊQUE. — Je ne fis que remplir mon devoir. Et sache, Gaveston, que si tu ne changes de conduite et ne t'amendes, je t'accuserai devant le Parlement comme je le fis autrefois pour te faire renvoyer en France.
Gaveston. — Que Votre Révérence me pardonne la liberté grande... {Il porte brutalement la main sur /'ÉvÊQUE.)
Le Roi. — Jette bas sa mitre d'or, déchire son étole, et qu'on le baptise à nouveau dans le ruisseau.
Kent. — Ah, frère, ne mettez pas une main violente sur lui, car il ira se plaindre au saint-siège de Rome.
Gaveston. — Il irait même se plaindre au saint-siège de l'enfer que je me vengerais sur lui de mon exil...
Le Roi. — Non, épargne sa vie; mais empare-toi de ses biens. Sois évêque à sa place. A toi de toucher ses rentes. A lui de te servir de chapelain. Je te le livre ; voici, fais-en ce que tu voudras.
Gaveston. — Il ira en prison pour y pourrir dans les fers.
Le Roi. — C'est entendu. A la Tour, à la Flotte, où tu voudras.
L'ÉVÊQUE. — Dieu te maudisse pour cet attentat...
Le Roi. — Holà! Quelqu'un!
{Utî Garde se présente.) Conduisez ce prêtre à la Tour !
L'ÉVÊQUE. — Tremblez, sacrilèges. Dieu me vengerai
{On remmène,)
Le Roi. — Ne tarde pas, Gaveston, cours et prends possession de son palais et de ses biens. Viens, suis-moi; ma garde te prêtera main forte et te ramènera ensuite sain et sauf au palais.
Gaveston. — Un prêtre qu'a-t-il besoin d'une si opulente demeure! Une prison, oui, voilà qui convient à son humilité chrétienne!
[Exeunt.)
Un autre coin de Londres.
[Entrent d'un côté les deux MORTIMER, de l'autre Warwigk et Lancastre.)
Warwigk. — C'est la vérité. L evêque est à la Tour et ses biens et sa personne ont été donnés à Gaveston.
Lancastre. —Quoi! Leur tyrannie s'en prendra-t-elle à l'Eglise! Ah, mauvais roi, maudit Gaveston I Ce sol, corrompu par leurs pas, deviendra leur sépulcre ou le mien.
MORTlMER, le jeune. — Cet odieux Français fera bien de se garder avec précaution. A moins que sa poitrine ne soit invulnérable, il mourra.
MORTlMER, l'aîné. — Eh bien? Pourquoi cet abattement, comte de Lancastre?
MORTlMER, le jeune. — Pourquoi Guy de Warv^ick montre-t-il ce visage allongé?
Lancastre. — Ce vil Gaveston a été créé comte.
MORTlMER, le jeune. — Comte, dites-vous?
Warwick. — Oui et, de plus, Lord chancelier du royaume et secrétaire général, et encore seigneur de l'île de Man.
MORTIMER, l'aîné. — Souffrirons-nous cette indignité?
MORTIMER, le jeune. — Pourquoi ne nous rendrions-nous pas sur-lechamp dans nos comtés pour y lever des troupes?
Langastre. — « Mylord de Cornouailles », des mylords long comme le bras, des mylords à chaque parole. Heureux le passant qui le salue jusqu'à terre et auquel il daigne accorder un regard protecteur. Le roi et lui se promènent bras-dessus bras-dessous. Non, pour comble, la garde même du roi n'escorte plus que le favori. Et déjà la cour entière se confond en adulations devant le nouveau Lord chancelier.
Warwick. — D'autres fois, appuyé mollement sur l'épaule du roi, il se pavane et minaude, il sourit à ses complaisants et nargue ouvertement les plus nobles pairs de ce royaume.
MORTIMER, le jeune. — Quoi, personne ne tient tête à cet esclave?
Langastre. — Tous l'ont en abomination, mais aucun n'ose protester.
MORTIMER, le jeune. — Ah, voilà qui atteste leur couardise, Lancastre! Si tous les comtes et barons étaient de mon avis, nous l'arracherions des bras du roi et nous pendrions haut et court, à la porte même du palais, ce paysan, ce maraud qui, gonflé du venin de l'ambition, causera la ruine de ce royaume et la nôtre.
Warwigk. — Voici Sa Grâce Mgr de Canterbury...
LanCASTRE. — Sa contenance trahit son indignation.
(Entre /'ARCHEVÊQUE DE CANTERBURY avec un SUIVANT.)
L'ARCHEVÊQUE (au SUIVANT). — Prends bien note de ceci. D'abord les ornements sacrés furent déchirés et arrachés de son corps. Ensuite on porta des mains violentes sur lui. Puis il fut emprisonné. Enfin on confisqua ses biens. Dis au pape que c'est là l'exacte vérité. Et à présent, vite, à cheval !
(Exit le Suivant.)
Langastre. — Mylord, seriez-vous disposé à prendre les armes contre le roi?
L'Archevêque. — A quoi bon? Puisque Dieu lui-même se soulève quand on attaque son Eglise?
Mortimer, le jeune. — Joignez-vous donc à nous, qui nous armons pour lui, et qui voulons exiler ou décapiter ce Ga veston !
L'Archevêque. — De grand cœur, mylords; car la chose me touche de près. Le misérable ne détient-il pas déjà l'évêché de Coventry? Dieu sait qui de nous l'enrichira encore de ses dépouilles I
(Entre la REINE ISABELLE.)
Mortimer, le jeune. — Madame, oià Votre Majesté se rend-elle de ce pas si hâtif?
La Reine. — Vers la forêt, mon gentil Mortimer, afin d'y vivre dans les larmes et la solitude. Car mon seigneur le roi a cessé de m'aimer
pour s'engouer éperdument de Gaveston ; il lui tapote les joues et se suspend à son cou, il lui prodigue les sourires et les œillades et lui chuchote constamment de tendres propos aux oreilles. A mon approche il fronce les sourcils et toute sa physionomie semble me dire : « Débarrasse-moi de ta présence, maintenant que je possède mon Gaveston! »
MORTIMER, l'aîné. — Comment le roi a-t-il pu être ensorcelé à ce point?
MORTlMER, le jeune. — Madame, retournez à la cour et prenez confiance. Ou bien nous exilerons ce Français cauteleux et insinuant, ou bien le roi perdra sa couronne, car nous sommes assez forts et assez courageux pour faire triompher notre bon droit.
L'Archevêque. — Toutefois, ne tournez pas vos armes contre le roi...
LanGASTRE. — Il le faudra, si le roi refuse de se détourner de Gaveston,
Warwick. — Vous verrez qu'il faudra l'y contraindre par la guerre. Il n'entend plus raison.
La Reine. — Alors que ce Gaveston demeure auprès de lui. Plutôt que d'exposer mon seigneur aux horreurs de la guerre civile, j'endurerai une vie mélancolique et le laisserai se divertir avec son mignon.
L'Archevêque. — Mylords, pour mettre fin à ce scandale, voici ce que je propose : Nous et ses autres conseillers, les pairs du royaume, réunissons-nous en assemblée et confirmons solennellement en le scellant de nos armes, le décret de bannissement du favori.
LANCASTRE. — Le roi cassera nos décrets.
MORTIMER, le jeune. — Alors, en toute justice, nous pouvons nous révolter contre lui.
WarWICK. — Mylord, où tiendrons-nous cette assemblée?
L'ARCHEVÊQUE. — Au Nouveau Temple.
MORTlMER, le jeune. — C'est convenu.
L'ARCHEVÊQUE. — Entre-temps je vous conseillerai de passera vec moi à Lambeth, de l'autre côté de la rivière.
LANCASTRE. — Partons alors.
La Reine. — Adieu, doux Mortimer, et pour l'amour de moi abstienstoi de tourner tes armes contre le roi.
Mortimer, le jeune. — Oui, s'il consent à nous écouter; sinon, je devrai m'insurger avec les autres. (Exeunt.)
Une salle dans le Nouveau Temple.
{Entrent LANCASTRE, Warwick, Pembroke, les deux Mortimer, /'Archevêque de Canterbury et Suivants.)
LANCASTRE — Voici l'arrêt d'exil de Gaveston. Plairait-il à Vos Seigneuries d'y apposer vos signatures ?
L'Archevêque. — Passez-moi cette pièce. {Il signe; les autres en font autant après lui.)
LANCASTRE. — Vite, vite, mylord ; il me tarde d'écrire mon nom.
Warwick. — Mais il me tarde encore plus de le savoir banni.
MORTIMER, le jeune. — Le nom de Mortimer effrayera le roi ou mes armes le détacheront de ce vil paysan.
(Entrent le Roi EDOUARD, Gaveston et KENT.)
Le Roi. — Quoi, il vous déplaît que Gaveston siège ici? Tel est pourtant notre bon plaisir; notre formel vouloir...
Lancastre. — Votre Grâce a raison de le placer à sa droite, nulle part ailleurs le comte ne se trouverait en sécurité. Quant maie convenicentl — Voyez donc, de quel œil dédaigneux nous toise ce paysan !
Pembroke. — Comment le lion royal peut-il s'amouracher d'une fourmi rampante !
Warwick. — L'infime vassal ! N'aspire-t-il point, nouveau Phaéton, à conduire le char du soleil I
Mortimer, le jeune. — Leur chute est imminente, leurs forces les trahiront. Nous ne tolérerons pas qu'on nous nargue et qu'on nous supplante ainsi.
Le Roi, — Qu'on arrête ce traître Mortimer !
MORTIMER, l'aîné. — Qu'on arrête ce traître Gaveston!
Kent. — Est-ce là le respect que vous devez à votre roi?
Warwick. — Nous connaissons nos devoirs. Qu'il apprenne aussi à connaître ses pairs.
[Des Suivants, des Seigneurs font mine dentramer Gaveston.)
Le Roi. — Où le conduisez- vous ? Demeurez, si vous tenez à la vie.
MORTlMER, laîné. — Nous ne sommes point des traîtres. Cesse donc de menacer.
Gaveston. — Non, ne menacez point, Mylord, mais frappez-les sur-lechamp. Si j'étais le roi...
MORTlMER, le jeune. — Toi, vilain! Que nous parles-tu de roi, toi qui es à peine un gentilhomme de naissance !
Le Roi. — Fût-il même un paysan, mon amour en a fait mon égal, je forcerai les plus orgueilleux à se courber devant lui.
Langastre. — C'est mal à vous, Mylord, de nous ravaler ainsi. Holà, vous autres, m'avez-vous entendu? Qu'on chasse cet odieux Gaveston I
MORTlMER, le jeune. — Et, avec lui, le comte de Kent qui le protège.
[On entraîne GAVESTON et KENT.)
Le Roi. — Ah, c'est ainsi! Alors autant frapper votre roi. Viens ici,
Mortimer, assieds-toi sur le trône d'Edouard ; Warwick et Lancastre, partagez-vous ma couronne. A votre aise... Me faudra-t-il crier merci?
Lancastre. — Apprends donc à nous gouverner plus dignement, nous et ce royaume.
Mortimer, le jeune. — Ce que nous venons de faire, le sang de nos cœurs le maintiendra.
Warwick. — T'imagines-tu que nous endurerons l'arrogance de ce parvenu ?
Le Roi. — Ah la fureur me suffoque!
L'Archevêque. — Pourquoi vous exciter ainsi, Mylord? Soyez calme. Vous plairait-il de prendre connaissance de ce que nous, vos conseillers, avons décidé en votre nom?
Mortimer, le jeune. — Mylords, c'est le moment de tenir bon. Ou bien nous lui imposerons notre volonté, ou bien nous y laisserons la vie.
Le Roi. — C'est donc pour de pareils exploits que vous vous êtes conjurés, vassaux présomptueux et téméraires? Avant que mon doux Gaveston se détachera de moi, cette île aura rongé les entraves qui la condamnent à l'immobilité, et flottera à la dérive sur l'océan jusqu'aux rivages déserts de l'Inde.
L'Archevêque. — N'oubliez pas que je suis légat du pape et que vous
avez juré obéissance au saint-siège. Souscrivez donc, ainsi que nous l'avons fait, à l'exil de cet homme.
MORTIMER, le jeune. — Excommuniez-le, s'il refuse! Nous aurons le droit de le déposer et d'élire un autre roi.
Le Roi. — Ah, je vois où vous voulez en venir. Mais tout beau, je ne céderai jamais. Mettez-moi au ban de l'Eglise, déposez-moi, faites-moi tout le mal possible !
Lancastre. — N'hésitez pas, Mylord. Lancez-lui l'anathème !
L'ARCHEVÊQUE. — Rappelle-toi le traitement que tu fis subir à l'évêque. Si tu ne bannis la cause de ce crime, je relèverai tes pairs et tes vassaux ici présents de leur serment d'allégeance.
Le Roi {à part). — Toutes menaces seraient vaines. Essayons plutôt de les amadouer. Le légat du pape veut être obéi. — Mylord, vous serez chevalier de ce royaume; toi, Lancastre, grand amiral de notre flotte, le jeune Mortimer et son oncle seront faits comtes ; à vous, lord Warwick, la présidence de North, à toi celle de Galles... Et si cela ne vous suffit pas, divisez mon empire en autant de royaumes qu'il vous plaira ; partagez-vous ce territoire, j'y consens ; pourvu que vous me laissiez quelque coin pour m'y réjouir avec mon bien-aimé Gaveston.
L'Archevêque. — Rien ne nous fera changer d'avis. Notre résolution est arrêtée.
Lancastre. — Allons, allons, signez!
MORTIMER, le jeune. — Pourquoi aimeriez-vous celui que l'univers entier exècre à ce point ?
Le Roi. — Parce qu'il me chéHt'plus que tout l'univers. Je comprends que des brutes grossières et sauvages poursuivent la ruine de mon Gaveston, mais vous, des hommes de noble naissance, vous devriez avoir pitié de lui l
Warwick. — Non, vous-même, vous qui êtes de naissance royale, vous devriez le rejeter loin de vous. Fi donc! Signez, et que ce drôle aille au diable !
MORTlMER, le jeune. — Insistez, Mylord.
L'Archevêque. — Consentez-vous à le bannir de ce royaume?
Le Roi. — Il me faut bien y consentir. Au lieu d'encre j'écrirai avec mes larmes. (// signe.)
Mortimer, le jeune. — Le roi se meurt d'amour pour son mignon !
Le Roi. — C'est fait. Ah, main maudite, que je voudrais t'amputer !
Lancastre. — Donnez-moi le décret. Je le ferai publier dans les rues.
[Exit.)
Mortimer, le jeune. — Je cours présider à l'embarquement du proscrit.
(Exit.) L'Archevêque. — Mon cœur est soulagé d'un grand poids.
Warwick. — Le mien aussi 1
Pembroke. — Voilà une bonne nouvelle pour le populaire.
MORTIMER, l'aîné. — Qu'il prenne la chose en bien ou en mal I Gaveston ne fera plus un long séjour ici 1
[Exeunt tous, excepté le Roi EDOUARD.)
Le Roi. — Comme ils s'empressent de bannir celui que j'aime! Ils ne
bougeraient pas s'il s'agissait de m'être agréable! Faut il qu'un roi soit le
vassal d'un prêtre? Orgueilleuse Rome à qui les empereurs servent de valets,
je convertirai les cierges illuminant tes basiliques en autant de torches
incendiaires que je promènerai à travers tes splendeurs. Je forcerai tes tours
papales à baiser le sol impur. Je ferai un tel massacre de tes prêtres, que
le Tibre ensanglanté sortira de son lit et que des monceaux de cadavres
exhausseront ses digues impuissantes ! Et quant à ces barons qui se liguent
avec le clergé, si je suis roi, aucun d'eux ne portera plus la tête sur ses
épaules !
(Entre GAVESTON.)
Gaveston. — Mylord, en croirai- je la rumeur publique? Je serais exilé et forcé de quitter le pays ce jour même.
Le Roi. — C'est la vérité, mon doux Gaveston. Ah que n'est-elle fausse, cette atroce nouvelle!... Le légat du pape l'exige. Tu dois partir ou je serai déposé. Mais je veux régner pour la vengeance. C'est pourquoi, doux aimé, ne désespère point. Choisis le séjour le plus hospitalier, je t'y
enverrai tout l'or que tu souhaiteras. D'ailleurs, ton absence ne sera pas longue ou, si notre séparation se prolongeait, j'irais te retrouver là-bas. Mon amour ne tarira jamais.
Gaveston. — Mon espoir a sombré dans un enfer de détresse!
Le Roi. — Tes paroles trop navrantes me déchirent le cœur. Si tu es banni de ce pays, ne suis-je pas exilé de moi-même?
Gaveston. — S'en aller d'ici n'afflige point le pauvre Gaveston, mais ce qui le désespère, c'est de vous abandonner. Tout le bonheur de Gaveston rayonnait dans tes gracieux regards. Nulle part ailleurs il ne rencontrera la félicité.
Le Roi. — O rage impuissante! Que je le veuille ou non, il te faut partir... Sois gouverneur de l'Irlande ; ou mieux, règne à ma place sur ce pays en attendant que la fortune secourable te rappelle auprès de moi. Voici, prends mon portrait et donne-moi le tien. [Ils échangent leurs portraits.) O que ne puis-je te garder toujours ainsi, sur mon cœur ! Je serais aussi heureux que je suis misérable à présent.
Gaveston. — L'amour d'un roi compense bien des épreuves !
Le Roi. — Non, tu ne partiras pas. Je te cacherai quelque part, Gaveston.
Gaveston. — Ils me trouveront et ma peine sera plus grande encore.
Le Roi. — Ces paroles aimantes, ces mutuelles protestations d'amour aggravent notre détresse. Mieux vaut nous séparer après une dernière et muette étreinte... Demeure, Gaveston. Je ne puis te quitter ainsi...
Gaveston. — Chacun de tes regards m'arrache une larme de sang. Puisqu'il me faut partir ; ne ravive point ma douleur.
Le Roi. — Rapides sont les instants que tu passeras encore ici. Voilà pourquoi, permets à mes yeux de se repaître avidement de ta vue. Viens, mon doux ami, je ferai un bout de chemin avec toi.
Gaveston. — Ne crains-tu point d'augmenter le ressentiment des factieux.
Le Rol — Je me moque bien de leur humeur. Viens, partons I... Que
ne puis-je déjà célébrer ton retour 1
(Entre la REINE ISABELLE.)
La Reine. — Pourquoi mon seigneur se dérobe-t-il ainsi à ma sollicitude?
Le Roi. — Pas de cajoleries, catin française, va-t'en d'ici!
La Reine. — A qui réserverai-je mes caresses, sinon à mon époux?...
Gaveston. — A Mortimer ; pour qui, reine volage... — je n'ajoute pas un mot, — Mylord, à vous de conclure...
La Reine. — En parlant ainsi tu me calomnies, Gaveston... Ne te
suffit-il pas de débaucher mon seigneur et de te faire son proxénète, mais te faut-il encore mettre mon honneur en question?
GavèSTON. — Loin de moi cette intention. Votre Grâce me pardonnera.
Le Roi. — Tu es trop familière avec ce Mortimer. Et c'est par toi que Gaveston est exilé. Mais si tu m'en crois, tu t'efforceras de réconcilier les barons avec Gaveston, ou je ne me réconcilierai jamais avec toi.
La Reine. — Votre Grâce sait bien que cela n'est pas en mon pouvoir...
Le Roi. — Va-t'en alors ! Ne me touche pas. — Viens, Gaveston !
La Reine. — Misérable qui m'a ravi mon seigneur!
Gaveston. — Madame, c'est vous qui m'arrachez mon seigneur.
Le Roi. — Gaveston, ne lui parle pas; qu'elle sèche et crève.
La Reine. — Seigneur, ai-je mérité ces injures? Vois ces larmes, vois ce cœur qui soupire et qui bat à se briser; tout cela ne prouve-t-il pas combien mon seigneur est cher à la pauvre Isabelle !
Le Roi. — Tiens, voilà le cas que je fais de ton amour ! Oui pleure, tu
fais bien. Car avant que mon Gaveston ne soit rappelé, je te défends de
reparaître en ma présence.
(Exeunt le Roi et GAVESTON.)
La Reine. — O reine misérable que je suis. Pourquoi, lorque je
m'embarquai pour quitter le joli pays de France, la mer miséricordieuse ne m'a-t-elle pas englouti dans son sein. Ou le jour de mes noces, pourquoi la coupe d'hyménée n'était-elle pas remplie d'un poison mortel. Ah je regrette que ces bras qui m'entouraient si amoureusement le cou ne m'ont pas étranglé alors, pour m'épargner la douleur d'être abandonnée par mon seigneur le roi ! A l'exemple de la véhémente Junon, je remplirai le monde des funèbres échos de mes plaintes et de mes soupirs, car jamais Jupiter ne s'amouracha aussi passionnément de Ganymède que mon époux de ce dépravé Gascon. Hélas, mes lamentations exaspéreraient encore sa fureur. Il faut que je me résigne, au contraire; et pour lui prouver ma tendresse, j'userai de mon influence afin de faire rappeler Gaveston. Mais ce sacrifice le détachera-t-il de cet infâme? Et ne suis-je pas condamnée pour toujours au désespoir !
(Entrent Lancastre, Warwick, Pembroke et les deux MORTIMER.)
Lancastre. — Regardez, dans quelle affliction est plongée la sœur du roi de France. Elle se tord les mains et se frappe la poitrine !
Warwick. — Je crains que le roi ne l'ait maltraitée.
Pembroke. — Il faut avoir un cœur de pierre pour offenser pareille sainte.
MORTlMER, le jeune. — Gageons qu'elle pleure à cause de Gaveston.
MORTIMER, l'aîné. — Pourquoi? Puisqu'il est parti.
MORTIMER, le jeune. — Madame, comment se porte Votre Grâce. . .
La Reine. — Ah! Mortimer, l'aversion du roi éclate au grand jour. Il vient de me confesser qu'il ne m'aime plus.
Mortimer, le jeune. — Imitez-le alors, Madame, et cessez de l'aimer à votre tour.
La Reine. — Non, plutôt endurer mille morts. Et pourtant je l'aime en vain, il ne m'aimera jamais.
Lancastre. — Consolez-vous, Madame. A présent que son mignon est parti, il ne tardera pas à revenir de son erreur.
La Reine. — O, jamais, Lancastre 1 Savez-vous ce que mon seigneur attend de moi, sous peine d'être à jamais bannie de sa présence? Il exige que moi-même je vous supplie de rappeler Gaveston.
Lancastre. — Rappeler Gaveston, Madame! Jamais il ne remettra le pied en Angleterre, à moins que la mer ne nous le rejette à l'état de cadavre.
Warwick. — Et pour jouir du spectacle de sa charogne naufragée il n'est pas un de nous qui ne crève son cheval.
Mortimer, le jeune. — Madame, est-ce sérieusement que vous voudriez nous le faire rappeler?
La Reine. — Oui, Mortimer; car jusqu'à ce que son Gaveston lui ait été rendu, le roi m'a bannie de la cour. Voilà pourquoi, si je vous suis chère, soyez mon avocat auprès de vos féaux.
MORTIMER, le jeune. — Comment? Vous voudriez me voir plaider pour Gaveston?
MORTIMER, l'aîné. — Plaide qui voudra pour ce misérable! Je suis bien résolu à ne rien entendre.
Lancastre, — Et moi de même, Mylord. Dissuadez donc la reine de ce projet.
La Reine. — O Lancastre, vos amis et vous, entreprenez plutôt d'en dissuader le roi. Car c'est contre mon gré que Gaveston reviendrait ici.
Warwick. — Alors, pourquoi servir sa cause? Ne nous occupons plus de ce vilain.
La Reine. — Ce n'est pas pour lui que j'intercède; c'est pour moimême.
PembroKE. — Aucun discours ne prévaudra contre notre résolution. N'insistez donc plus.
MORTIMER, le jeune. — Gracieuse reine, gardez-vous de vouloir retirer de l'eau un poisson maudit qui foudroie celui qui le pêche. Je veux parler de cette immonde torpille de Gaveston. En ce moment il cingle vers l'Irlande. Tant mieux pour nous tous.
La Reine. — Mon gentil Mortimer, assieds-toi un instant près de moi et je t'exposerai des raisons d'une telle éloquence que tu souscriras aussitôt à son rappel...
MORTIMER, le jeune. — Impossible! Toutefois, je consens à vous écouter.
La Reine. — Rapproche-toi alors; ainsi. Nul autre ne doit nous entendre. {Elle V entretient à voix basse.)
Lancastre. — Mylord, si la reine circonvenait Mortimer, persisteriezvous dans votre résolution et tiendriez -vous avec moi?
Mortimer, l'aîné. — Moi, je nepourrais prendre parti contre mon neveu.
Pembroke. — Ne craignez rien. La reine en sera pour ses frais de séduction.
Warwick. — Heu heu ! Voyez avec quelle chaleur elle l'entreprend!
Lancastre. — Et voyez avec quelle mollesse il repousse ses instances !
Warwick. — Elle sourit. Ma parole, je gage qu'elle arrive à ses fins.
Lancastre. — Plutôt perdre sa faveur que de revenir sur le fait accompli.
Mortimer, le jeune. — Eh bien, qu'il soit fait selon votre désir. — Mylord, vous ne doutez pas de ma haine pour Gaveston. Donc, si je vous propose de le rappeler, ce n'est pas dans son intérêt, mais bien dans le nôtre, dans celui du royaume et du roi.
Lancastre. — Fi, Mortimer! Ne te déshonore pas! Parles-tu sincèrement ? Tout à l'heure le bien public exigeait son exil ? A présent le même
bien public veut qu'il soit rappelé? Autant prétendre que blanc et noir sont la même couleur et que la nuit et le jour ne font qu'un.
MORTIMER, le jeune. — Mylord de Lancastre, prenez en considération...
Lancastre. — Il n'est pas de considération qui me fasse confondre le mensonge et la vérité 1
La Reine. — Je vous en prie, mon bon seigneur, permettez qu'il s'explique...
Warwick. — Ce seraient propos superflus. Nous nous en tenons à notre première décision.
MORTlMER, le jeune. — Ne souhaiteriez- vous pas que Gaveston fût mort?
Pembroke. — Parbleu, si je le souhaite I
MORTlMER, le jeune. — Eh bien, en ce cas, laissez-moi parler.
MORTlMER, l'aîné. — Surtout, mon neveu, ne faites pas le sophiste!
MORTlMER, le jeune. — Ce que je vous propose m'est inspiré par mon ardent désir de guérir le roi et de servir notre pays. Vous n'ignorez pas que Gaveston possède d'énormes richesses à l'aide desquelles il pourra recruter des partisans et lever une armée capable de tenir en échec toutes nos forces réunies ? Et là-bas où il vivra entouré d'amis nous aurons de la peine à consommer sa ruine.
Warwick. — Notez cela, Mylord de Lancastre.
MORTIMER, le jeune. — Tandis que si nous le tenions ici, détesté comme il Test, nous trouverions facilement quelque ruffian qui consente à expédier sa seigneurie d'un bon coup de poignard. Personne ne s'aviserait même de blâmer le meurtrier, mais tous, au contraire, le loueraient pour son courageux attentat et les chroniques enregistreraient son nom comme celui d'un paladin ayant purgé sa patrie d'un abominable fléau I
Pembroke. — Il dit la vérité î
Lancastre. — Oui, mais pourquoi ne pas avoir agi tout d'abord en ce sens?
Mortimer, le jeune. — L'idée ne nous en est venue que plus tard. — Ecoutez encore, Mylord. S'il constate que nous avons le pouvoir de l'exiler et de le rappeler, peut-être se montrera-t-il plus humble et plus circonspect et y regardera-t-il à deux fois avant d'offenser le moindre des nôtres.
Mortimer, l'aîné. — Mais s'il ne se corrige pas, neveu?
Mortimer, le jeune. — Alors il sera toujours temps de recourir aux armes. Les communes sont fidèles au roi par reconnaissance envers son père; toutefois, elles ne supporteront pas qu'un insolent parvenu, qu'un étranger, une sorte de gros champignon poussé dans une nuit, comme ce LorddeCornouailles, supplante l'ancienne noblesse anglaisedansles conseils de la couronne et le gouvernement de ce royaume ! Et si les communes et
la noblesse se liguent contre le favori, le roi lui-même ne pourrait lui servir d'égide. Oui, nous délogerions le traître de son plus redoutable bastion. Mylords, si je ne fais pas comme je le dis, je consens à passer pour un drôle aussi méprisable que Gaveston.
Lancastre. — Dans ces conditions, Lancastre consent à ce que tu lui demandes.
Warwick. — Pembroke et moi, nous y consentons aussi.
MORTIMER, l'aîné. — Et moi, de même.
MORTIMER, le jeune. — Je me réjouis de votre adhésion à mes projets. Aussi disposez de moi en toute occasion ; je vous suis entièrement acquis.
La Reine. — Et si j'oublie jamais l'immense service que vous me rendez, puissé-je vivre abandonnée de tout le monde ! Mais voyez, mon seigneur, le roi qui a conduit le comte de Cornouailles jusqu'à son navire, revient juste au bon moment. Cette nouvelle le transportera de joie I Ah peut-être me rend-elle aussi heureuse que lui ! Car je l'aime encore plus qu'il ne peut aimer ce Gaveston. S'il ne m'accordait que la moitié de l'affection qu'il porte à son favori, je m'estimerais déjà béatifiée sur la terre!
{Entre le Roi vêtu de deuil.)
Le Roi. — Il est parti et je porte le deuil de l'absent. Ah jamais chagrin ne me rongea si profondément le cœur que le désir, le besoin de mon doux Gaveston ! Avec quel bonheur j'abandonnerais tous les trésors de la cou-
ronne à nos ennemis pour abréger notre séparation et payer la rançon de nos amours !
La Reine. — Ecoutez, comme il divague à propos de son mignon.
Le Roi. — Mon cœur est comme une enclume sous le chagrin qui le frappe aussi lourdement que les marteaux du Cyclope. Le vacarme m'étourdit, et mon amour pour Gaveston s'exalte jusqu'à la frénésie. Ahl pourquoi quelque pâle Furie n'a- t-elle point surgi du fond de l'enfer pour m'assommer avec mon propre sceptre, au moment où je me détachais de mon .Gaveston.
LancASTRE. — Diable ! Quel nom donner à semblables passions !
La Reine. — Mon gracieux seigneur, je vous apporte des nouvelles...
Le Roi — Tu conféras sans doute avec ton Mortimer...
La Reine. — Gaveston sera rappelé, Mylord!
Le Roi. — Rappelé I Non, la nouvelle est trop douce pour être exacte.
La Reine. — M 'aimerez- vous un peu si je dis vrai?
Le Roi. — Si tu as dit vrai I II n'est rien qu'Edouard ne fasse pour toi !
La Reine. — Pour Gaveston, mais non pour Isabelle.
Le Roi. — Pour toi, charmante reine, s'il est vrai que tu m'aies rendu
Gaveston. Et pour commencer, je suspendrai à ton collier royal une langue d'or, emblème de ton éloquence.
La Reine. — Non, Isabelle ne désire plus d'autres bijoux, plus d'autre collier que l'étreinte affectueuse de vos bras, mon seigneur. Impossible de lui prodiguer joyaux plus enviables que ceux qu'elle puise ainsi dans cet écrin. O combien un baiser ravive la pauvre Isabelle !
Le Roi. — Accepte une seconde fois ma main, et célébrons un nouveau mariage.
La Reine. — Puisse-t-il être plus heureux que le premier! Mon gentil seigneur, ne parlerez-vous pas à ces nobles barons et comtes qui guettent un gracieux regard de vos yeux et qui brûlent de vous témoigner leur dévouement.
Le Roi. — Courageux Lancastre, embrasse ton roi. Ainsi que les vapeurs épaisses se dissipent au soleil, toute inimitié s'évanouit au sourire de ton souverain. Vis avec moi comme mon compagnon.
Lancastre. — Cet accueil me comble de joie.
Le Roi. — Warwick, tu seras mon principal conseiller. Ces cheveux d'argent orneront mieux ma cour que des soieries somptueuses et d'éblouissantes tentures. Gronde-moi, mon digne Warwick, si je marche de travers.
Warwick. — Immolez-moi, Mylord, si jamais j'offense Votre Grâce.
Le Roi. — Dans les triomphes et les assemblées solennelles, c'est Pembroke qui portera le glaive devant le roi.
Pembroke. — Et avec ce glaive Pembroke prévaudra contre tous vos ennemis.
Le Roi. — Mais pourquoi le jeune Mortimer se tient-il à l'écart? A toi le commandement de notre flotte royale; ou, si ce poste te semble trop infime, je te crée Lord maréchal de toutes nos armées de terre et de mer.
Mortimer, le jeune. — Mylord, je commanderai vos armées de manière à vous assurer la paix et la gloire, à vous et à l'Angleterre.
Le Roi. — Et quant à toi, lord Mortimer de Chirke, dont les éclatantes prouesses durant notre guerre sur le continent méritent mieux qu'un éloge banal et une récompense ordinaire, sois le général des troupes destinées à pacifier l'Ecosse.
Mortimer, l'aîné. — Votre Grâce ne pouvait mieux m'honorer, car la guerre est ma seconde nature.
La Reine. — A présent le roi d'Angleterre est plus riche et plus puissant que jamais, grâce à l'amour de ses preux.
Le Roi. — Oui, Isabelle, jamais je ne me sentis le cœur plus léger. Clerc de la couronne, envoie sitôt son ordre de rappel à Gaveston, en Irlande !
[Entre Beau MONT avec la pièce demandée.) Beaumont, vole aussi rapidement qu'Isis ou que Mercure.
Beaumont. — Je ferai diligence, mon gracieux maître.
Le Roi. — Lord Mortimer, nous vous invitons à inaugurer royalement votre nouvelle dignité. Lorsque notre ami le comte de Cornouailles fera son entrée dans notre bonne ville de Londres, nous convoquerons la fleur de notre chevalerie en tournoi solennel. Ensuite nous célébrerons le mariage du comte de Cornouailles. Car vous saurez que je l'ai fiancé à notre belle cousine, l'héritière du comte de Gloucester.
Lancastre. — C'est le premier mot que nous en apprenons, Mylord.
Le Roi. — Pour l'amour de lui autant que pour m'être agréable, ne regardez pas à la dépense et célébrez avec largesse le vainqueur du tournoi et les noces du comte de Cornouailles.
Warwick. — En ceci et en toutes choses, il sera fait selon le vœu de Votre Majesté.
Le Roi. — Merci, mon digne Warwick. Viens, entrons et prenons place à la table du festin.
{Exeunt tous^ à texception des deux Mortimer.)
Mortimer, l'aîné. — Neveu, je me rends en Ecosse. Toi tu demeures ici. Cesse à présent de regimber contre le roi. Comme tu le vois, il est doux et affable. Et puisque son cœur est épris à ce point de ce Gaveston, qu'il s'abandonne sans contrôle à sa passion. Les plus puissants rois ont eu leurs mignons. Le grand Alexandre chérissait Héphaestion, Hercule l'in-
domptable pleura amoureusement son Hylas et le farouche Achille subissait le joug voluptueux de Patrocle. Et il n'y eut pas que des rois épris de cette façon; des sages leur donnèrent l'exemple. Le Romain TuUius adorait Octave, le grave Socrate, le volage Alcibiade. Edouard est jeune, de caractère flexible; il nous promet tout ce que nous souhaitons. Qu'il s'amuse donc à sa guise avec cet efféminé. L'âge mûr le détournera de si frivoles jouets !
MORTIMER, le jeune. — Ce n'est point le dévergondage du roi qui me gêne. Mais ce qui m'exaspère, c'est de voir un individu de si basse extraction que ce Gaveston devenir, grâce à la faveur souveraine, le plus puissant et le plus arrogant des satrapes, nous écraser de son luxe, gaspiller en débauches et en orgies les trésors de ce royaume, alors que les soldats se mutinent pour réclamer les arriérés de leur paie. Les habits qu'il porte sur le dos représentent les revenus du plus riche des nôtres. Et, semblable à Midas, il se pavane en cet équipage, traînant à ses talons une bande de vils ribauds étrangers dont les livrées prétentieusement fantastiques arborent un tel carnaval de couleurs qu'on s'imaginerait l'escorte de Protée, le dieu multiforme. Il n'existe point barbillon plus frétillant. Il porte un court manteau capuchonné à l'italienne, tout parsemé de perles fines, et dans son bonnet toscan scintille un joyau plus précieux que la couronne. Tandis que d'autres se morfondent dans la cour, d'une fenêtre du palais, le roi et lui se gobergent de ceux de notre espèce, et raillent notre suite, et ridiculisent notre accoutrement. Voilà, mon oncle, ce qui m'enrage.
MORTIMER, l'aîné. — Mais tu l'as constaté toi-même, un changement s'est produit chez le Roi.
MORTIMER, le jeune. — Alors, je changerai aussi, et vivrai pour le servir loyalement ; ce qui n'empêche que tant que je posséderai une poigne, une épée et un cœur, jamais je ne me soumettrai à semblable parvenu. Voilà ma pensée nette. Venez, rejoignons le roi! [Exeunt.)
Un hall dans le manoir du duc de Gloucester.
[Entrent Spenser, le jeune, et Baldogk.)
Baldock. — spenser, notre maître, le comte de Gloucester, étant décédé, au service de quel noble te proposes-tu d'entrer?
Spenser, le jeune. — Pas à celui de Mortimer ni à celui de n'importe quel seigneur de son bord. Car le roi et lui sont ennemis. Apprends ceci de moi, Baldock ; un lord factieux fera difficilement sa fortune; ses partisans plus péniblement encore. Mais celui qui jouit de la faveur d'un roi peut, d'un seul mot, nous porter au faîte des grandeurs. Le généreux comte de Cornouailles, voilà l'homme sur qui Spenser fonde ses espérances.
Baldock. — Quoi, vous consentiriez à n'être que son suivant?
Spenser, le jeune. — Mieux que ça, mon bon Baldock. Son compagnon intime. Car il m'aime bien! Il m'aurait même préféré au roi î
BALDOCK. — Mais il est exilé. Son étoile pâlit I
Spenser, le jeune. — Oui, pour l'instant, mais attendons la fin. Baldock. D'après les confidences d'un mien ami il serait déjà rappelé et le roi l'aurait même envoyé chercher. Et pour confirmer cette nouvelle, un messager de la cour vient d'apporter des lettres du roi à notre gracieuse maîtresse. En les lisant, son visage s'illuminait; ce qui me donne à supposer qu'il y était question de son amant Gaveston.
Baldock. — Probablement. Car depuis l'exil du comte de Cornouailles, elle ne sortit plus de ses appartements et elle bouda la lumière du jour. Toutefois, je supposais que le projet d'hymen eût été rompu et que la disgrâce de son fiancé eût donné un autre cours aux sentiments de la comtesse.
Spenser, le jeune. — Tu la calomnies. Notre maîtresse est restée fidèle à son premier amour. Je parie ma vie contre la tienne qu'elle ne veut pas d'autre époux que Gaveston.
Baldock. — Alors, par son entremise, j'espère arriver aussi à la cour. Je fus le lecteur et le précepteur de la comtesse depuis son enfance.
Spenser, le jeune. — En ce cas, mon bon Baldock, il faudra t'émanciper, dépouiller ta timidité de clerc, apprendre à piaffer comme un gentilhomme. Ce n'est pas ton habit noir à petit collet, ton caban de velours doublé de serge; cette façon de respirer tout le jour le parfum d'un bouquet ou de te promener un grimoire sous le bras, ou de réciter les grâces au
bout de la table, ou de faire mille courbettes aux gens titrés, ou de pencher la tête vers le sol, et de murmurer, les paupières mi-closes : « En vérité, s'il plaît à Votre Honneur » ; ce n'est pas tout cela, camarade, qui t'assurera la faveur des grands. Non, il s'agit de se montrer orgueilleux, hardi, animé et résolu. Et, flamberge au vent, ferrailler si l'occasion se présente.
BaldoCK. — Spenser, apprends que ces dehors cuistreux me répugnent ; j'y recourus par pure hypocrisie. Mon ancien maître était l'austérité et le formalisme mêmes. Il s'inquiétait des moindres détails de ma personne; allant jusqu'à m'imposer la forme des boutons de mon pourpoint. S'ils dépassaient la grosseur d'une tête d'épingle, il criait à l'abomination de la désolation ! Voilà comment, par les dehors, je ressemblai à un curé, alors qu'au fond je suis licencieux à l'excès et propre à toute espèce de paillardise. Détrompe-toi, je ne suis pas de ces pédants vulgaires, moi, qui ne parlent pas S3ins propterea quod.
Spenser, le jeune. — Mais plutôt un de ceux qui disent quando quidem.,.,
Baldock. — Trêve de plaisanteries. Voici notre maîtresse.
{Entre la NiÈCE DU Roi, une letti'e à la main.)
La Nièce. — Ma douleur, à la nouvelle de son exil, fut à peine plus intense que ma joie à son retour. Cette lettre vient de mon doux Gaveston. Tu n'avais pas besoin de t'excuser, mon amour. Je sais bien que tu ne pou-
vais retarder ton débarquement à Londres en passant par ici. (Elle lit.) « Dût-il m'en coûter la vie, je ne pourrais me résigner à demeurer loin de toi. » Tout l'amour de mon seigneur brûle dans cette phrase. {Elle lit,) « Et si jamais je t'abandonne, que la mort glace mon cœur 1 » O lignes enivrantes, venez ici, à la place où reposera mon Gaveston. [Elle glisse la lettre dans son corsage,) Et, à présent, voyons la lettre de notre seigneur le roi. Il me mande sans retard à sa cour, afin que je m'y rencontre avec Gaveston. Pourquoi suis- je encore ici lorsque, là-bas, le roi s'occupe luimême des préparatifs de mon mariage! Holà, quelqu'un! Baldock ! veille à ce que mon carrosse soit prêt. Nous partons sur-le-champ.
Baldock. — Je cours exécuter vos ordres, Madame.
La Nièce. — Tu m'attendras ensuite à la sortie du parc.
[Exit Baldock.)
Toi, Spenser, demeure et tiens-moi compagnie, car j'ai de réjouissantes nouvelles à te commuuiquer. Mylord de Cornouailles navigue vers Londres et il arrivera à la cour en même temps que nous.
Spenser, le jeune. — Je savais bien que le roi le rappellerait. ,
La Nièce. — Si les événements tournent comme je l'espère, je songerai à toi, Spenser, dans ma situation nouvelle.
Spenser, le jeune. — Je remercie humblement Votre Seigneurie.
La Nièce. — Viens, conduis-moi; il me tarde d'arriver là-bas.