LE MARTYRE D'EDOUARD
Le cloître de l'abbaye de Neath.
{Entrent r Abbé, des MOINES, le Roi EDOUARD, Spenser, le jeune f et Bald0CK(c6'5 trois derniers déguisés.)
L'Abbé. — Ne craignez rien, Mylord, n'entretenez aucune inquiétude. Nous serons aussi discrets, aussi vigilants que le comporte votre sécurité et celle de ces seigneurs, vos compagnons, victimes de ces temps agités. Cet asile où personne du dehors ne soupçonnera votre présence est, d'ailleurs, à l'abri de toute invasion.
Le Roi. — J'ai confiance en toi, mon père, car ton visage respire la
loyauté. 0 ! si toi-même avais été roi, ton cœur ressentirait encore plus vivement combien est profonde ma détresse et tu compatirais avec plus d'empressement encore à mon état. Ah ! celui-là ne connaîtra jamais toute rétendue des infortunes humaines qui ne se réveilla subitement pauvre, misérable et honni, après avoir vécu dans l'opulence, au faîte du pouvoir absolu, entouré d'une pompe éblouissante et d'une nuée de courtisans. Viens, Spenser, et toi, Baldock, asseyez-vous près de moi. C'est le moment de récapituler et d'appliquer à notre propre cas ces préceptes de philosophie que tu puisas chez Platon et Aristote au temps où tu fréquentais nos fameuses universités. Mon père, cette vie contemplative donne un avant-goût du ciel même! O que ne puis-je mener cette existence en toute sécurité! Mais, hélas ! nous sommes poursuivis et traqués comme des bêtes fauves. Ils en veulent aux jours de mes amis et à ma couronne. Je t'en supplie, gentil moine, ne nous livre à aucun prix à nos persécuteurs !
Premier Moine. — Que Votre Grâce se rassure. Nul autre que nous ne connaît votre cachette.
Spenser. — Nul dans ces environs peut-être. Mais, Mylord, je ne puis dissiper un sinistre pressentiment qui m'étreint le cœur depuis l'apparition, là-bas, dans la campagne, de cet homme farouche en train de faucher son pré et qui nous lança un long regard équivoque et soupçonneux. N'est-ce pas depuis cette rencontre que le tocsin sonne et que d-es appels de gens armés troublent le silence de cette contrée? Soyez sûr que des ennemis cherchent notre piste et grillent de nous arracher de notre gîte!
Baldock. — Nous nous étions embarqués pour l'Irlande où nous attendait le salut. Pauvres nous, les vents contraires et les tempêtes hostiles nous ont jetés sur ce rivage où nous nous consumons d'angoisse à l'idée de Mortimer et de ses confédérés !
Le Roi. — Mortimer! Qui parle de Mortimer! Qui me blesse en proférant ce nom régicide, Mortimer, le rebelle sanguinaire ! Bon père, laissezmoi reposer dans votre giron cette tête accablée de funèbres soucis. O puissé-je ne jamais rouvrir ces yeux; ne jamais relever cette tête défaillante, ne jamais réveiller ce cœur expirant !
Spenser. — Revenez à vous, Mylord. — Baldock, cette prostration subite ne présage rien de bon. La trahison aurait-elle pénétré dans la maison de Dieu !
{Entrent^ armés de houlettes galloises^ RiCE AP HOWELL, un Faucheur et Leicester.)
Le Faucheur. — Sur mon salut, voici les hommes que vous cherchez.
RiCE. — Silence, maraud ! — Je vous en prie, Mylord, dépêchons. Un ordre en due forme nous amène...
Leicester. — L'ordre même de la reine, — un ordre inspiré par Mortimer, — car la reine n'a rien à refuser au brillant Mortimer. Hélas ! voyez. C'est lui, Edouard, qui est assis là-bas; espérant échapper, invisible, aux mains avides de lui ravir la vie I Ah ! le poète eut raison de dire : Quem
dies vidit veniens superbum, hune dies vidit fugiens jacentem. Mais, Leicester, ce n'est pas le moment de t'abandonner à la commisération. Spenser et Baldock, quels que soient vos autres titres et qualités, j'ai reçu ordre de ne pas m'en inquiéter et de vous arrêter pour crime de haute trahison. Inutile de protester ou de nous opposer de la résistance. C'est au nom de la reine Isabelle que je vous arrête. — Mylord, pourquoi vous affliger ainsi ?
Le Roi. — O jour, le tout dernier de ma félicité sur terre ! O période culminant de mon infortune ! O mes étoiles de malheur, pourquoi vous êtes-vous jouées cruellement d'un roi! Leicester, tu viens donc, au nom d'Isabelle, m'enlever la vie en m'arrachant mes amis? Ici, bourreau ; déchire plutôt cette poitrine pantelante, la mienne, et prends mon cœur pour la rançon de mes aimés !
RiCE. — Allons, en route!
Spenser. — Laisse-nous au moins dire adieu à Sa Grâce.
L'Abbé. — Mon cœur se gonfle de pitié à ce spectacle. Un roi subir pareil traitement !
Le Roi. — Spenser, ah ! mon doux Spenser, nous devons donc nous séparer?
Spenser. — Il le faut, Mylord. C'est la volonté du ciel jaloux !
Le Roi. — Non, c'est la volonté de l'enfer et du cruel Mortimer. Les cieux secourables n'interviennent point en cette méchante action.
Baldock. — Mylord, inutile de pleurer et de regimber. Nous prenons affectueusement congé de Votre Grâce. Notre arrêt est prononcé. Et, je le crams, le votre aussi.
Le Roi. — Peut-être nous reverrons-nous au ciel; mais jamais sur la terre... Dis-moi, Leicester, que va-t-on faire de nous?
Leicester. — Votre Majesté doit se rendre à Killingworth.
Le Roi. — Doit! Il y a quelque chose de troublé dans l'ordre des choses quand les rois doivent aller où on le leur commande.
Leicester. — Une litière attend, à la porte, le bon plaisir de Votre Grâce. Or, le jour décline. Nous ferons bien de nous hâter.
RiCE. — Autant partir à présent que de nuiter ici.
Leicester. — Une litière, disais-tu.^ Étends-moi plutôt sur un char de deuil, et convoie-moi ainsi aux portes de l'enfer; que les cloches de Pluton sonnent mon glas funèbre et que les furies hurlent à ma mort sur les rivages de Caron, — car Edouard n'avait plus d'autres amis que ceux-ci, et ceux-ci vont mourir sous la hache d'un tyran.
RiCE. — Venez-vous, Mylord? Ne vous inquiétez plus de ces misérables. Nous veillerons à ce qu'ils soient raccourcis de la tête.
Le Roi. — Ce qui était écrit va s'accomplir. Il nous faut nous séparer. Doux Spenser, gentil Baldock, il nous faut nous séparer. Loin de moi ces
vêtements d'emprunt. Privé de mes amis je me dépouille de mon âme et tout mon corps n'est plus qu'un odieux déguisement ! (// rejette son déguisement.) Adieu, mon père! Leicester, c'est toi qui me commandes, A tes ordres. Adieu, mes aimés, adieu ma propre vie!
(Exeunt le Roi et LEICESTER.)
SpenSER. — O est-il parti? Le noble Edouard est-il parti? Parti d'ici, pour ne plus jamais nous revoir? Eclate en poussière, fallacieux soleil! La lumière abandonne les constellations! La terre retourne au néant! Il est parti, mon souverain; parti, parti, sans espoir de retour!...
BaldoCK. — Spenser, déjà nos âmes naviguent à la dérive; nous sommes privés du soleil de notre vie terrestre. Appareillons pour une vie nouvelle, ô mon frère ! Lève les mains, les yeux et le cœur vers le trône de l'Eternel ; et n'abandonne pas ta gracieuse contenance au moment de payer ta dette à la nature. La morale de notre destin se résume en ces mots : Tous nous ne vivons que pour mourir, mon doux Spenser; tous vivent pour mourir, mon Spenser, et tous s'élèvent pour tomber!
RiCE. — Allons, allons, rengainez ces sermons jusqu'au moment où nous toucherons à l'endroit fatidique. Vous et ceux de votre trempe pouvez vous vanter d'avoir fait de joli ouvrage en Angleterre. Quand vos seigneuries voudront se mettre en route?
Le Faucheur. — Votre seigneurie ne m'oubliera pas ?
RiCE. — Ne pas l'oublier, maraud ! Quoi encore? Tu m'accompagneras à la ville. [Exeunt.)
Une salle du Château de Killingworth.
[Entrent le ROI, LEICESTER, /'EvÊQUE DE WINCHESTER et
Trussel.)
LEICESTER. — Consolez-vous, mon cher seigneur; cessez de gémir ainsi. Imaginez que votre cour est établie pour un temps au château de Killingworth et que vous y résidez pour votre agrément et non par contrainte.
Le Roi. — Leicester, si de douces paroles pouvaient me consoler, depuis longtemps tes discours eussent allégé mes souffrances, car tu t'es toujours montré affectueux et pitoyable. Si les chagrins des simples mortels se calment promptement, il n'en est point ainsi de l'affliction des rois. Dans la forêt le cerf atteint par le chasseur a vite fait de paître une herbe qui cicatrise sa blessure. Mais si la chair du lion impérial a été entamée, il achève de la déchirer et de la réduire en lambeaux à l'aide de ses griffes formidables, et, afin d'épargner à son sang illustre la honte d'abreuver le sol ignoble, il se traîne jusqu'au faîte orageux de la montagne où il retient son dernier souffle pour ne l'exhaler qu'avec la foudre. Roi, j'agonise comme les lions. En vain l'ambitieux Mortimer et ma reine dénaturée, la perfide Isabelle, se flattent
de ravaler mon âme indomptable en m'enfermant dans une prison ; mon âme saturée de leur haine n'en devient que plus légère. Sur les ailes de l'orgueil et du mépris je prends mon essor vers le ciel pour accuser le couple adultère au tribunal des dieux, mais je me ravise en me rappelant que je suis roi et je ne veux plus charger du soin de ma vengeance une autre puissance que la mienne. Hélas! Et pourtant, que reste-t-il d'un roi dépouillé de son royaume! Il ne représente qu'un nuage fondu aux rayons du soleil! Mes nobles gouvernent à ma place; je porte le titre de roi, je ceins encore la couronne; mais je suis soumis à la volonté de Mortimer et de ma reine lascive dont l'adultère profane mon lit nuptial. Ils me relèguent ici dans cet antre de tribulation, où la douleur est ma vigilante geôlière et où le deuil me chante ses lugubres berceuses... Mais dites-moi, me faut-il sérieusement résigner ma couronne pour faire un roi de Mortimer, l'usurpateur ?
L'ÉVÊQUE DE Winchester. — Votre Grâce se trompe; c'est pour le bien de l'Angleterre et en faveur du prince Edouard que nous réclamons cette couronne.
Le Roi. — Non, c'est pour Mortimer; non pas pour Edouard, car celui-ci est un agneau circonvenu par les loups qui guettent le moment de le dévorer. Mais si l'exécrable Mortimer s'empare de cette couronne, fasse le ciel qu'elle se change en un nimbe de feu dévorant, ou que, comme au front de Tisiphon, elle ne représente plus sur sa tête qu'une guirlande de serpents venimeux. Mort l'usurpateur, peut-être l'Angleterre rétablira-t-elle
sur le trône le fils de son roi légitime et le nom d'Edouard survivra-t-il à l'Edouard qui va mourir.
LeiCESTER. — Mylord, pourquoi vous répandre en ces doléances superflues 1 Les barons exigent une réponse. Abandonnez-vous la couronne ?
Le Roi. — Ah Leicester, considère combien il m'est pénible de me séparer sans motif de ma couronne et de mon royaume ! Toi aussi, tu veux que j'éteigne au profit de l'usurpateur ce droit divin qui continue à me dispenser son lumineux prestige! Ah tu ne sais en quelles affres se débat mon âme! Mais depuis longtemps les cieux ont effacé de mon front le signe mystérieux qui me désignait pour commander aux hommes ! Sans lui cette couronne ne représente qu'une vaine parure. — Tiens, prends-la donc, cette couronne; avec la vie d'Edouard. (// ôte la couronne.) Deux rois ne peuvent régner simultanément en Angleterre. Mais arrête, un instant : que je sois encore roi jusqu'au soir. Laisse-moi contempler la couronne étincelante ! Accorde cette dernière fête à mes yeux, ce dernier honneur à ma tête... Prolonge ta carrière, ô céleste soleil; empêche la nuit de posséder cette contrée; arrêtez-vous, horloges des cieux; temps et saisons, reposez-vous, afin qu'Edouard demeure encore le roi de la radieuse Angleterre! Mais l'éclat du jour s'évanouit rapidement et m'avertit que je dois déposer ma précieuse couronne! Créatures inhumaines, allaitées aux mamelles des tigres, pourquoi aspirez-vous à la chute de votre souverain? Pourquoi convoitez-vous mon diadème et ma vie innocente ! Voyez, monstres, voyez! Je porterai de nouveau ma couronne! (// replace la
couronne sur sa tête.) Quoi, ne craignez vous pas la fureur de votre roi! O déplorable Edouard, ils se moquent bien de toi ; tu as beau sourciller, ils n'y prennent garde et ne songent qu'à servir un maître nouveau ! Cette idée cause mon martyre et je ne trouve de soulagement à cette torture qu'en sentant encore la couronne sur ma tête. O laissez-moi la porter quelque temps encore.
Trussel. — Mylord, le Parlement exige une prompte réponse. Ditesnous donc, voulez-vous abdiquer, oui ou non?
Le Roi [en rage). — Je n'abdiquerai pas. Je veux rester roi tant que je vivrai. Traître, videz la place; joignez-vous à ces Mortimer ; élisez un nouveau monarque, intronisez-le, conspirez contre moi ; faites ce que vous voulez, leur sang et le votre scellera ces trahisons.
L'EvÊQUE DE Winchester. — Nous rapporterons cette réponse; adieu.
(// s'éloigne avec TRUSSEL.)
LeicESTER. — Rappelez-les, Mylord, et parlez leur en bonté, car s'ils s'éloignent, le prince, votre fils, perdra ses droits.
Le Rol — Eh bien, rappelle-les toi-même; je n'ai pas la force de parler.
LeicESTER. — Mylord, le roi est prêt à abdiauer.
L'EvÊQUE. — S'il n'abdique; qu'il choisisse une autre issue.
Le Roi. — O s'il me restait une autre alternative! Mais le ciel et la terre conspirent pour me rendre misérable. Voilà, recevez cette couronne de mes mains. Que dis-je? De mes mains? Non, les innocentes ne se rendront pas coupables d'un crime si noir. Que celui des vôtres, qui est le plus altéré de mon sang et qui prétend à la gloire du régicide, s'en empare. Quoi, vous êtes émus, à présent? Vous me prenez en pitié. Appelez alors Mortimer et Isabelle dont les yeux de métal fondu lanceront des flammes au lieu de verser des larmes. Mais non, plutôt que de les voir, voici, prenez, vite! (// leur donne la couronne.) — Et à présent, doux roi des cieux, inspire-moi le mépris de cette pompe transitoire et accueille-moi pour l'éternité dans ton ciel! Viens, mort, et, de tes doigts, ferme mes yeux, ou si je vis, que ce soit pour m'oublier moi-même !
L'EvÊQUE. — Mylord!...
Le Roi. — Ne m'appelez plus ainsi; arrière, hors de ma vue! Ah pardonnez-moi! La douleur me rend fou! Une grâce seulement : ne tolérez point que ce Mortimer se charge de mon fils. Il y a plus de sécurité dans les grifTes des tigres que dans les caresses de cet homme. Et portez ceci à la reine, mouillé de mes pleurs et 'étanché ensuite à mes sanglots. (// leur remet un mouchoir.) Si la vue de cet objet ne l'émeut point, renvoyez-lemoi pour le tremper dans mon sang. Recommandez-moi au souvenir de mon fils, et conseillez-lui de mieux gouverner que je ne l'ai fait. Mais pourtant, comment ai-je péché, si ce n'est par trop de tendresse?
Trussel. — Ainsi, nous prenons humblement congé de vous...
Le Roi. — Adieu...
[Exeunt /'ÉVÊQUE DE WINCHESTER et Trussel, avec la couronne.) La prochaine nouvelle qu'ils m'apporteront sera celle de ma mort, et celle-ci sera la bienvenue.
LeicESTER. — Un autre messager! Serait-ce déjà ce qu'il attend?
(Entre BERKELEY, qui remet un papier à LEICESTER.)
Le Roi. — La nouvelle de ma délivrance par la mort. Voyons, Berkeley, frappe, voici ma poitrine, loge ton message dans ma chair nue !
Berkeley. — Fi,^Mylord! Comment pouvez-vous attribuer une intention si abominable à un gentilhomme? Berkeley mourrait au contraire pour vous servir et vous défendre contre vos ennemis.
LEICESTER. — Mylord, le conseil de la reine m'ordonne de résigner ma charge.
Le Roi. — Et qui me gardera à présent? Vous, Mylord?
Berkeley. — En effet, mon très généreux seigneur, tel est l'ordre.
Le Roi {prenant le papier). — L'ordre de Mortimer dont le nom figure ici. Ah! laissez-moi déchirer au moins le nom de celui qui me déchire le cœur! (// déchire le papier.) Cette vengeance puérile m'a tout de même soulagé l'âme. Puissent, un jour, ses membres être arrachés comme ces lambeaux de papier. Exauce ce vœu, o maître immortel!
Berkeley. — Plaise à Votre Grâce de m'accompagner sur-le-champ à Berkeley.
Le Roi. — Partout où vous voudrez. Tous les endroits se valent. Et chaque terre convient à une sépulture.
Leicester. — O, Mylord, traitez-le avec autant de bonté que possible.
Berkeley. — Que mon âme soit traitée dans l'éternité comme je le traiterai sur la terre !
Le Roi. — Mes geôliers avaient pris pitié de moi! Et voilà pourquoi on me transfère ailleurs.
Berkeley. — Votre Grâce ne croit pas que Berkeley soit cruel, n'est-ce pas?
Le Roi. — Je n'en sais rien. Je suis certain d'une chose : la mort termine tous les maux et je ne puis mourir qu'une fois. — Leicester, adieu.
Leicester. — Pas encore, Mylord. Je vous donnerai la conduite.
A Londres. — Un appartement dans le palais.
[Entrent la REINE ISABELLE et MORTIMER.)
MORTIMER. — Gracieuse Isabelle, vos désirs se sont accomplis. Les impudents corrupteurs du faible roi ont payé leur tribut aux fourches
patibulaires. Lui-même est en captivité. Laissez-vous guider par moi et nous gouvernerons ce royaume. Dans tous les cas, bannissez toute crainte enfantine. Nous nous trouvons dans la situation de deux chasseurs qui tiennent un vieux loup vivant par les oreilles. Tenons-le ferme. Car s'il échappait il nous mordrait d'autant plus cruellement qu'il a été assez rudement malmené par nous. Pour ce motif aussi, Madame, il importe que votre fils soit couronné le plus tôt possible et que je lui sois donné comme tuteur. Revêtus de la sanction royale, nos décrets acquerront plus d'importance encore.
La Reine. — Mon cher Mortimer, la vie entière d'Isabelle te soit garante de l'ardeur de son amour. Et puisque tu travailles à assurer le règne prospère de mon fils bien-aimé, libre à toi de prendre contre son père les mesures que tu jugeras opportunes ; d'avance je souscris à tout ce que tu décideras à son égard.
Mortimer. — En tout premier lieu je voudrais le savoir déposé. Cela
fait, le reste ira tout seul.
[Entre un MESSAGER.)
Des lettres ! D'où cela ?
Le Messager. — De Killingworth, Mylord!
La Reine. — Comment se porte le roi mon époux?
Le Messager. — Au physique il se porte assez bien, mais il a le moral très affecté.
La Reine. — Hélas, pauvre âme! Que je voudrais lui remonter le tempérament.
(Entre /'ÉVÊQUE DE WINCHESTER avec la couronne.) Ah, merci, mon Winchester. — L'ami, tu peux te retirer.
(Exit le Messager.)
L'ÉvÊQUE. — Le roi a volontairement résigné la couronne.
La Reine. — L'excellente nouvelle ! Qu'on mande ici le prince, mon fils I
L'ÉvÊQUE. — Lord Berkeley a pris la charge de Leicester et le roi a quitté Killingworth. Nous avons entendu parler d'un complot que tramerait Edmond pour mettre son frère en liberté. Et comme Lord Berkeley se montre aussi compatissant à l'égard du prisonnier que son prédécesseur...
La Reine. — Nous lui donnerons un nouveau gardien...
L'ÉvÊQUE. — C'est ce que je me serais permis de vous conseiller.
MORTIMER. — A présent, qu'on nous laisse seuls. Voici le sceau privé.
(Exit /'ÉVÊQ.UE DE WINCHESTER.)
Holà! Qu'on m'envoie Gurney et Matrevis. (Aux gardes, dans Vantichambre.) Il nous faut parer la menace de ce téméraire comte de Kent, en enlevant la garde du roi à Berkeley et en changeant encore le captif de prison. Cette fois tous, sauf nous, ignoreront l'endroit où il sera enfermé.
La Reine. — Mais, Mortimer, tant qu'il vivra il n'existera pas de tranquillité pour nous ou pour mon fils !
MORTIMER. -- Décide. Voulons-nous l'expédier sans retard? Veux-tu qu'il meure...
La Reine. — J'y consens, pourvu que ce ne soit point par mes mains !
[Entrent Matrevis et GURNEY.)
MORTIMER. — Motus! — Matrevis, mets-toi là; écris directement une lettre en mon nom au seigneur Berkeley, pour l'inviter à vous livrer le roi, à toi et à Gurney. Lorsque tu auras écrit cette lettre, je la signerai.
Matrevis. — A vos ordres, Mylord ! (// écrit.)
MORTIMER. — Gurney !
Gurney. -- Mylord?
/ MORTIMER. — Si tu comptes t'élever par la protection de Mortimer ■c;:^^iqui fait tourner actuellement la roue de la Fortune à son gré, use de tous les moyens en toiTpôûvoir pour réduire ton prisonnier au désespoir ; ne lui accorde jamais ni une bonne parole ni même un regard de pitié !
Gurney. — Je vous le promets, Mylord.
MORTIMER. — Nous avons appris que le comte de Kent prépare un coup de main pour mettre son frère en liberté. Afin de prévenir cette tentative, voici par quoi vous commencerez : Tous deux allez prendre le roi pendant la nuit à Berkeley et conduisez le par petites étapes à Killingw^orth, puis ramenez-le de la même façon à Berkeley. En route, afin de le
tourmenter, parlez lui d'un ton rogue ; sous aucun prétexte ne tolérez qu'un passant le console, et s'il se prenait à verser des pleurs, maltraitez-le pour lui arracher des larmes encore plus abondantes.
Matrevis. — Comptez sur nous, Mylord, nous ferons ainsi que vous l'ordonnez.
MORTIMER. — Et maintenant, en route ! Brûlez les postes !
La Reine. — A qui est destinée cette lettre? A mon seigneur le roi? Recommandez-moi respectueusement au souvenir de Sa Majesté, et dites lui que je remue ciel et terre pour obtenir la fin de ses peines et le faire mettre en liberté. Et présentez lui cette bague en témoignage de mon amour. (Elle remet une bague à Matrevis.)
Matrevis. — Il sera fait comme vous le désirez, Madame.
[Exit avec GURNEY.)
MORTIMER. — Délicieux ! Admirable I Continuez à jouer cette comédie, gracieuse reine. — Voici le jeune prince avec le comte de Kent.
La Reine. — Le vieux lui chuchote quelque chose à l'oreille.
MORTIMER — S'il exerce quelque influence sur le prince, attendonsnous à voir crouler tous nos complots et nos projets.
La Reine. -- Patience! Traitez amicalement Edmond, comme s'il était toujours dans nos bonnes grâces.
(Entrent le PRINCE EDOUARD et KENT qui lui parle.)
MORTIMER. — Comment se porte notre honorable lord de Kent?
Kent. — On ne peut mieux, excellent Mortimer. — Et Votre Grâce jouit-elle d'une bonne santé?
La Reine. — Elle serait meilleure encore si mon époux, votre frère, était délivré.
Kent. — J'ai appris récemment qu'il avait abdiqué.
La Reine Isabelle. — Tant pis!
Mortimer. — Vous m'en voyez tout désolé aussi.
Kent. — Ah, les fourbes, comme ils savent dissimuler!
La Reine. — Approche, mon doux enfant, j'ai à te parler.
Mortimer. — En votre qualité d'oncle et de plus proche parent du prince, c'est à vous que revient sa tutelle.
Kent. — Ce n'est pas à moi de protéger le prince; c'est à celle qui lui a donné le jour ; je veux parler de la reine.
Le Prince. — Mère, engage-moi à ne pas porter la couronne. Que mon père reste roi. Je suis trop jeune pour régner.
La Reine. — Il le faut pourtant, mon fils. Puisque tel est le désir de Sa Majesté.
Le Prince. — Permettez -moi d'abord de voir mon père. J'accepterai la couronne ensuite.
Kent. — Voilà une excellente idée, mon neveu.
La Reine. — Vous savez que c'est impossible, mon frère.
Le Prince. — Pourquoi? Mon père serait-il mort?
La Reine. — Non ! Plaise au ciel !
Kent. — Combien je voudrais que ces paroles vous sortissent du cœur.
MORTIMER. — Oublieux Edmond, comment peux-tu t'intercéder encore en sa faveur, toi qui fus cause de son emprisonnement.
Kent. — Raison de plus pour réparer mes torts aujourd'hui.
MORTIMER {à part à ISABELLE). — Je vous le répète, nous ne pouvons tolérer que ce faux chien soit attaché à la personne du prince. — Mylord, il a trahi le roi son frère ; ne vous fiez donc pas à lui.
Le Prince. — Mais il se repent de sa trahison et il en éprouve du remords à présent.
La Reine. — Venez, mon fils, avec ce gentil seigneur et avec moi.
Le Prince. — Volontiers avec vous, mais non avec Mortimer.
MORTIMER. — Eh quoi, petiot, on boude Mortimer à présent. En ce cas, je t'emporterai de force.
Le Prince. — Au secours, mon oncle Kent ! Mortimer me fait mal.. .
La Reine. — Edmond, n'essaie pas de nous disputer l'enfant. Nous sommes ses amis. Isabelle a le pas sur le comte de Kent.
Kent. — Sœur, Edouard est mon pupille ; lâchez-le.
La Reine. — Edouard est mon fils et je le garderai.
Kent. — Mortimer apprendra ce qu'il en coûte de m'offenser. De ce pas je cours au château de Killingworth et je libère le pauvre Edouard de ses geôliers pour me venger de Mortimer et de toi.
(Exeunt d'un côté la REINE ISABELLE, le PRINCE EDOUARD et MORTIMER, le jeune; de Vautre, KENT.)
Devant le château de Killingworth.
[Entrent Matrevis, Gurney et <^e5 SOLDATS amenant le Roi Edouard.)
Matrevis. — Ne soyez point si morose, Mylord, nous sommes vos amis. La souffrance n'est-elle pas le lot commun à tous les hommes. Allons, venez ; tout retard peut nous coûter la vie.
Le Roi. — Amis, où l'infortuné Edouard doit-il aller? L'odieux Mortimer ne lui accordera-t-il aucun repos? Me fera-t-il longtemps tourmenter
comme l'oiseau nocturne en horreur à toute la gent ailée? Quand sa haine aura-t-elle désarmé? Quand son cœur sera-t-il suffisamment repu de sang? S'il a soif du mien, déchirez sur-le-champ cette poitrine et donnez-leur mon cœur, à Isabelle et à lui; c'est l'objet qu'ils convoitent le plus avidement...
GURNEY. — Pas le moins du monde, mon maître. La reine nous a donné ordre, au contraire, de veiller sur votre sécurité. Votre exaltation, vos révoltes ne tendent qu'à augmenter vos souffrances.
Le Roi. — C'est ce traitement qui augmente ma souffrance. Mon existence se prolongera-t-elle encore si tous mes sens sont outragés par cette ordure? Edouard d'Angleterre a été jeté au fond d'une tour où il se meurt d'inanition. Mon régime de chaque jour consiste en de continuels sanglots qui menacent de briser les parois de mon cœur. Ainsi agonise le roi déchu sans que nul ne songe à le délivrer; ainsi il lui faudra mourir, quoique beaucoup l'auraient pris en pitié! O de l'eau, mes bons amis, de l'eau pour calmer ma soif et pour débarrasser mon corps de ces excréments qui le déshonorent !
Matrevis. — Voici de l'eau de l'égout, réservée à votre usage. Asseyezvous; que nous remplissions l'office de barbiers...
Le Roi. — Traîtres, laissez-moi ! Vous voulez donc m'empoisonner ou asphyxier votre souverain dans de la bourbe I
GURNEY. — Non, nous voulons simplement vous laver le visage et raser
votre barbe, pour vous rendre méconnaissable et empêcher qu'on ne vous délivre en route...
Matrevis. — A quoi bon regimber? Vous vous débattez en vain.
Le Roi. — Hélas, j'en conviens, un roitelet résisterait tout aussi facilement à un lion...
[Ils le barbouillent de vase et lui rasent la barbe.)
Puissances immortelles qui savez les tortures qui accablent une pauvre âme en détresse, ô dirigez la foudre de vos regards sur ces hommes sacrilèges ! Voyez comme ils outragent leur seigneur et souverain, le roi d'Angleterre! O Gaveston, c'est pour toi que j'endure ce martyre! Mais n'avez-vous pas été tués pour moi, toi et les deux Spenser ! Aussi, pour votre salut, me voici prêt à subir mille tourments encore ! O fantômes bienaimés, quel que soit votre séjour, accueillez auprès de vous mon ombre aimante et fidèle! Laissez-moi les rejoindre! Faites diligence, bourreaux! Je veux mourir pour eux et les racheter 1
Matrevis. — Rien ne s'opposera bientôt à votre réunion. Allons, allons, en route ! A présent, éteignez les torches. Il nous faut entrer dans Killingv^orth à la faveur de l'obscurité,
Gurney. — Alerte! Qui vient là?
{Entre KENT.)
Matrevis. — Assurez-vous bien du roi. C'est le comte de Kent,
Le Roi. — A moi, mon bon frère! Au secours!
Matrevis. — Séparez-les ! Poussez vivement le roi dans le château !
Kent. — Soldats, laissez-moi seulement lui dire un mot.
GURNEY. — Le comte est un rebelle. Emparez-vous de lui!
Kent. — Déposez les armes, traîtres, et rendez-vous au roi 1
Matrevis. — Edmond, rends-toi toi-même, ou tu mourras.
Kent. — Vils coquins ! Quoi, vous osez mettre la main sur moi.
Gurney. — Attachez-lui les mains et les pieds, et conduisez-le ainsi à la cour.
Kent. — Où est la cour sinon ici ! Car ici est le roi ! Je veux le voir. Pourquoi m'en empêcher?
Matrevis. — La cour est où se trouve lord Mortimer. C'est là-bas que se rendra Votre Honneur. Donc, adieu I
(Exeunt MATREVIS et GURNEY avec le ROI EDOUARD.)
Kent. — Le misérable pays où les seigneurs tiennent cour et où les rois sont emprisonnés !
Premier Soldat. — Qu'attendons-nous encore? En route pour la cour!
Kent. — Peuh! Conduisez-moi où vous voudrez, fût-ce même à ma mort, puisque je n'ai pu délivrer mon frère!
(Exeunt.)
Un appartement dans le palais royal.
[Entre MORTIMER, le jeune )
MORTIMER. — Le roi doit mourir ou Mortimer tombera ! Les communes commencent à compatir à son sort... L'instrument de la mort d'Edouard pouvant être certain d'expier son crime, lorsque le fils aura atteint sa majorité, il nous faudra donc faire la chose le plus mystérieusement possible. Cette lettre, rédigée par un mien ami, contient à la fois son arrêt de mort et l'ordre de le sauver. Tout dépend de la façon dont on lit les termes ou dont on ponctue ceux-ci. (// lit.) Edipardum occidere nolite timere, bonum est. Ce qui veut dire : Ne craigne^ pas de tuer le Roi, il est bon qu'il meure. Tandis que si vous lisez la chose ainsi : Edwardum occidere nolite, timere bonum est, elle signifie au contraire : Ne tue^ pas le Roi, il est bon de craindre le pire. Grâce à cette équivoque, s'il se découvre que le roi a été assassiné, Matrevis et les autres auront seuls à répondre de ce crime; moi qui l'ordonnai, je ne serai pas inquiété le moins du monde. Ah, dans la chambre voisine est enfermé le messager qui portera cette lettre et qui se chargera de la besogne... De plus, un signe secret
adopté par Matrevis et moi, et que ce messager porte sur lui, le voue à la mort aussitôt qu'il aura expédié le roi. — Lightborn, montre-toi I
(Entre LiGHTBORN).
Eh bien, est on toujours aussi résolu qu'au premier moment?
Lightborn. — Pourquoi pas, Mylord ! Plus résolu encore si possible.
MORTIMER. — Et as-tu déjà combiné tes moyens d'exécution?
Lightborn. — Parfaitement. Personne ne pourra même dire comment il aura été escoffié.
MORTlMER. — Mais, crois-moi, Lightborn, tu te sentiras fléchir à sa vue.
Lightborn. — Fléchir! Quelle plaisanterie ! Ce que je suis flexible ! MORTIMER. — Eh bien, sois hardi et discret I
Lightborn. — Inutile de me faire ces recommandations. Ce n'est pas mon début dans l'art d'expédier un homme. A Naples j'appris à empoisonner les fleurs, à étouffer un gêneur sous un mouchoir de batiste, à lui percer le poumon au moyen d'une pointe d'aiguille. J'en ai supprimé d'autres, pen. dant qu'ils dormaient, en leur insufflant dans l'oreille un peu de poudre lénifère à travers un tuyau de plume. Ou bien je leur ouvrais la bouche et je leur faisais ingurgiter une dose de vif-argent. Mais j'ai encore trouvé mieux que cela.
MORTIMER. — Et quoi donc?
LïGHTBORN. — Non, vous m'excuserez, mais ceci est mon secret. Je ne divulgue pas mes recettes à tout le monde.
MORTIMER. — Peu m'importe comment la chose est exécutée; pourvu qu'elle ne laisse point de traces. Tu remettras ceci à Gurney et Matrevis. (// lui remet la lettre.) A chaque distance de dix milles tu changeras de cheval. Tiens, prends encore ceci. (// lui donne une bourse,) Va-t'en; tu ne me re verra s plus !
LïGHTBORN. — Non?
MORTlMER. — Non; à moins que tu ne m'apportes la nouvelle de la mort d'Edouard.
LïGHTBORN. — En ce cas je serai promptement de retour. Adieu,
Mylord.
(Exit.)
MORTlMER. — Je gouverne le prince; je commande à la reine. Les seigneurs les plus hautains me saluent au passage en se courbant jusqu'à terre. Je détiens le sceau du royaume; c'est moi qui punis ou qui absous; je fais tout ce que je veux. On me craint plus qu'on ne m'aime. Soit! Qu'on me craigne et que toute la cour pâlisse au seul froncement de mes sourcils. Je couve le prince sous des regards terribles, des regards de précepteur draconien, qui sont comme autant de fessées pour un écolier. Les barons même m'ont chargé de la tutelle du jeune roi ; ils m'ont supplié en grâce d'accepter ce que je convoitais du fond de l'âme. Affectant un maintien grave et
austère, un peu la mine d'un moine hypocrite, à la table du conseil je commençai par me récuser en prétextant de mon ignorance. Je bredouillai quelques bribes de latin telles que onus quam gravissimum ; jusqu'à ce que mes amis m'interrompirent par des suscepi et dts provinciam, et firent violence à ma modestie, si bien que je finis par céder. Et me voilà donc gouverneur, protecteur du jeune prince ; autant dire le maître absolu. La reine et Mortimer gouverneront le royaume et le roi. Personne ne nous gouvernera, nous! Ah! je proscrirai mes ennemis, j'élèverai mes partisans, et qui s'avisera seulement de contrôler la moindre de mes volontés? Major sum quam uri possit fortuna nocere. Il est arrivé enfin, le grand jour du couronnement, ce couronnement décidé par la reine et surtout par moi.
[Trompettes au dehors.) Les trompettes sonnent. C'est le moment de prendre ma place.
La salle du Trône.
(Entrent le Roi EDOUARD III, la REINE ISABELLE, MORTI-
MER, /'Archevêque de Canterbury, /e Champion et les
Nobles.)
L'Archevêque. — Vive le roi Edouard, par la grâce de Dieu roi d'Angleterre et maître de l'Irlande.
Le Champion. — Si quelque chrétien, païen, turc ou juif s'avise
d'affirmer qu'Edouard n'est pas le roi légitime, et de soutenir son dire par l'épée, je suis le champion prêt à le combattre !
MORTIMER. — Nul ne se présente; sonnez, trompettes.
{Trompettes .)
Le Roi Edouard III. — Champion, voici pour toi! (// lui donne une bourse )
La Reine. — Lord Mortimer, prenez -le sous votre patronage !
(Entrent des SOLDATS avec KENT prisonnier.)
Mortimer. — Mais quel traître nous amène-t-on là, escorté de haches et d'épées nues?
Premier Soldat. — Edmond, comte de Kent.
Edouard III. — Son crime?
Premier Soldat. — Il a voulu arracher de nos mains le roi déchu que nous transportions à Killingworth.
Mortimer. — Parlez, Edmond? Est-il vrai que vous ayez tenté de le délivrer?
Kent. — Rien n'est plus vrai, Mortimer. N'est-il pas notre roi? Et tu obliges ce prince à ceindre la couronne !
Mortimer. — Qu'on lui coupe la tête! Il sera jugé par une cour martiale.
Kent. — Me couper la tête, à moi, vil félon! Je t'en mets bien au de'fi.
Edouard III. — Mylord, il est mon oncle et il vivra.
MORTIMER. — Mylord, il est votre ennemi et il mourra.
Kent. — Arrière, vilains!
Edouard III. — Chère mère, si je n'ai pas le droit de lui pardonner, suppliez Mylord Protecteur d'épargner sa vie.
La Reine. — Calmez-vous, mon fils. Je n'ose point parler.
Edouard III. — Moi non plus; et pourtant il me semble que je devrais commander. Je veux tout au moins intercéder en sa faveur. Mylord, accordez la vie à mon oncle et je vous en récompenserai jusqu'à mon dernier jour.
MORTlMER. — J'agis pour le bien du royaume et celui de Votre Majesté. Combien de fois devrai-je vous répéter de l'emmener?
Kent. — Es-tu donc le roi? Me faudra-t-il mourir à ton commandement?
Mortimer. — A notre commandement. Encore une fois, emmenez-le 1
Kent. — Un moment. Laissez-moi prononcer une parole encore. Ou bien mon frère ou bien son fils est le roi. Or, aucun des deux n'est altéré du sang d'Edmond. Pourquoi me conduire au supplice alors?
{Les Soldats entraînent KENT pow^ le décapiter.)
Edouard III. — Quelle sécurité trouverai-je auprès de lui si mon oncle est massacré ainsi par ses ordres !
La Reine. — Ne crains rien, cher enfant, je te protégerai contre tes ennemis. Si Edmond avait vécu, il aurait conspiré contre tes jours. Viens, mon fils, nous ferons un tour de parc à cheval !
Edouard III. — Et mon oncle Edmond nous accompagnera- 1- il?
La Reine. — C'est un traître. Ne songe plus à lui. Viens.
[Exeunt,]
Une salle dans le château de Berkeley.
(Entrent Matrevis et GURNEY.)
Matrevis. — Gurney, je ne comprends point comment le roi n'a pas encore succombé, plongé qu'il est dans une basse-fosse où se déversent tous les cloaques du château. Les exhalaisons qui s'en dégagentcontinuellement suffiraient pour empoisonner l'homme le mieux trempé ! Et dire qu'un roi, un être élevé si délicatement, parvient à respirer dans ce pourrissoir !
Gurney. — Tu m'en vois aussi surpris que toi-même, Matrevis. Hier soir, en entr'ouvrant seulement la porte de son cachot, pour lui jeter sa pitance, je pensai suffoquer à cause de la peste qui s'en échappait !
Matrevis. — Puisque son corps offre une résistance inattendue aux
vexations que nous ne cessons de lui infliger, essayons à nouveau de lui entamer le moral.
GURNEY. — Ordonne de l'extraire quelque temps de sa fosse, et je m'en vais l'entreprendre.
Matrevis. — Mais, attends; qui vient là?
[Entre LiGHTBORN.)
LiGHTBORN. — Mylord Protecteur vous salue... (// leur remet la lettre )
GURNEY. — Que signifie ceci? Je ne sais quelle interprétation donner à ces lignes.
Matrevis. — C'est à dessein sans doute qu'il y a mis cette équivoque:
Ed)pardum occidere nolite timere.
Toutefois, c'est bien à ce sens là que je m'arrêterai.
LiGHTBORN. — Connaissez- VOUS ce gage? Il me faut le roi. {// remet le gage.)
Matrevis. — Oui, je le connais. Un instant. Vous l'aurez tout de suite. — Ce drôle nous est envoyé pour occire le roi.
GURNEY. — Je m'en doutais.
Matrevis. — Et le meurtre accompli, voici quel sera son salaire. Pereat iste! Il n'y a donc qu'à lui livrer le roi. — Voici les clefs du cachot. L'étang est près d'ici. Faites comme mylord vous la ordonné.
LiGHTBORN. — Je sais ce que j'ai à faire. Laissez moi seul ; toutefois, ne vous éloignez pas trop. J'aurai besoin de votre aide. Ah, qu'on allume un feu dans la chambre voisine. Il me faudra aussi une broche que vous ferez rougir...
MATREVIS. — A vos ordres...
GURNEY. — Auriez-vous encore besoin d'autre chose?
LiGHTBORN. — Peut-être bien. Ah ! une table et un lit de plumes.
GURNEY. — C'est là tout?
LiGHTBORN. — Oui, oui. Ainsi, vous m'apporterez ces objets quand j'appellerai.
MATREVIS. — Comptez sur nous.
GURNEY. — Voici de la lumière pour descendre dans le donjon.
(// donne la lanterne à LiGHTBORN. Exit avec Matrevis.)
Une basse fosse dans laquelle est emprisonné le roi.
LiGHTBORN. — A l'œuvre! Jamais mortel n'aura été dépêché plus proprement que le sera cet excellent roi. Pouah ! Un endroit peu ragoûtant. Le cœur me lève.
Le Roi Edouard II. — Qui va là?^Q.ue signifie cette lumière? Pourquoi viens-tu, toi?
LiGHTBORN. — Afin de vous réconforter et de vous apporter de bonnes nouvelles.
Le Roi. — Edouard ne puise que peu de consolation dans tes regards, méchant. Je le sais, tu viens m'assassiner.
LiGHTBORN. — Vous assassiner! mon très gracieux Sire! Loin de moi la pensée de vous faire du mal! La reine m'a envoyé afin de constater comment on vous traite ici, car elle compatit vivement à votre détresse! Et quels yeux pourraient retenir leurs larmes en voyant un roi dans cette condition pitoyable !
Le Roi. — Tu pleures déjà? Ecoute-moi; et eusses-tu, comme Gurney ou Matrevis, un cœur taillé dans la roche du Caucase, que ce cœur fondra avant que je sois arrivé au bout de mon récit. Ce donjon où ils me tiennent enfermé est la sentine où se vident toutes les fosses d'aisance du château.
LIGHTBORN. — O les misérables!
Le Roi. — Voilà dix jours que je croupis ainsi dans la fange et la gadoue. Pour m'empêcher de dormir on joue continuellement du tambour. A moi, leur roi, ils ne donnent que du pain et de l'eau. De sorte que, privé de sommeil et de nourriture, ma tête s'égare et mon corps est paralysé. Et j'ignore si, oui ou non, je possède encore des membres. O je voudrais que
mon sang s'écoulât de mes veines comme l'eau dégoutte de mes vêtements en lambeaux! Dites à la reine Isabelle que je ne ressemblais pas à la ruine que voici, quand je joutai pour elle dans ce brillant tournoi, devant la cour de France, où je désarçonnai le duc de Clermont...
LiGHTBORN, — O ! ne parlez plus, Mylord; ces discours me brisent le cœur. Couchez-vous sur ce lit et reposez-vous un peu.
Le Roi. — Des yeux comme les tiens ne peuvent héberger que la mort. Je lis ma tragédie écrite sur ton front. Toutefois, attends un peu. Retire ta main sanglante. Avant de frapper accorde-moi de me préparer au coup fatal pour que, au moment de perdre la vie, mon âme se repose avec plus de fermeté sur son Dieu !
LiGHTBORN. — Comment Votre Grâce peut-elle me soupçonner ainsi?
Le Roi. — Comment peux-tu dissimuler à ce point ?
LiGHTBORN. — Ces mains n'ont jamais versé le sang innocent; jamais je ne les tremperai dans le sang d'un roi...
Le Roi. — Pardonne-moi alors d'avoir conçu cette fâcheuse pensée. Il me reste un bijou. Accepte-le. (// lui remet un bijou.) Malgré moi la crainte me glace encore et en te remettant cette bague mes os craquent dans leurs jointures. O si ton cœur nourrissait des desseins meurtriers, que ce don te désarme et rachète ton âme! Sache que je suis un roi! O, à ce nom j'endure un enfer de torture! Où est ma couronne? Partie, partie! Et dire que je respire encore !
LiGHTBORN. — Vous avez veillé trop longtemps, Mylord. Croyez-moi ; couchez 'VOUS et fermez les yeux.
Le Roi. — O si la douleur ne me tenait éveillé, je dormirais. Depuis dix jours ces paupières ne se sont plus fermées. A présent, tout en parlant, je les sens s'abaisser ; et pourtant, l'effroi me les fait relever. O pourquoi t'assieds-tu ici?
LiGHTBORN. — Si vous vous méfiez de moi, je me retirerai, Mylord.
Le Roi. — Non, non; car si tu as l'intention de me tuer, tu reviendras tout de même; autant rester alors... (// s endort,)
LIGHTBORN. — Il dort.
Le Roi (s éveillant), — O ne me faites pas encore mourir! O attendez un instant...
LiGHTBORN. — Eh bien, Mylord?
Le Roi. — Quelque chose me chuchote à l'oreille que si je m'endors ce sera pour ne plus me réveiller. C'est cet avertissement qui me fait trembler ainsi. Oh ! dis-moi la vérité, pourquoi es-tu venu?
LiGHTBORN. — Pour te débarrasser de la vie. — Holà, Matrevis!
[Entrent MATREVIS et GURNEY.)
Le Roi. — Je suis trop faible pour résister. Assiste-moi, o Dieu de miséricorde, je remets mon âme entre tes mains.
LiGHTBORN. — Cherche-moi la table!
Le Roi. — Épargnez-moi ou tuez-moi tout de suite!..
(Matrevis apporte la table. Ils assassinent le ROI en le maintenant dans le lit sous la table^ sur laquelle ils pèsent ensuite de tout leur poids.)
LiGHTBORN. — Bon. Mettez la table sur lui. A présent, sautez dessus. Pas trop fort. Il ne faut pas meurtrir le cadavre.
Matrevis. — O ce cri soulèvera la ville. Aussi, à cheval et loin d'ici !
LiGHTBORN. — N'est-ce pas, Messieurs, que la chose a été menée proprement.
GURNEY. — On ne peut plus proprement. Voici pour ta récompense... (// poignarde LiGHTBORN, qui expire.) Allons, jetons le corps dans le fossé. Quant au roi, apportons-le à notre maître Mortimer. Partons !
[Exeunt avec les cadavres»)
Un appartement dans le Palais.
{Entrent MORTlMER et MATREVIS.)
Mortimer. — C'est donc chose faite, Matrevis. Et le meurtrier est mort aussi?
Matrevis. — Oui, mon bon seigneur ; je préférerais pourtant que ce fût à refaire.
MORTIMER. — Matrevis, si tu t'avises de te repentir, c'est moi qui entendrai ta confession suprême. Donc choisis. Ou bien garde jalousement ce secret, ou bien meurs de la main de Mortimer.
Matevis. — Gurney a fui, Mylord; je crains bien qu'il nous trahisse tous deux. Laissez-moi fuir aussi.
Mortimer. — Va-t'en à tous les diables!
Matrevis. — Je remercie humblement Votre Honneur.
[Exit.)
Mortimer. — Quant à moi, je me sens fort et puissant comme l'arbre même de Jupiter. A côté de moi les autres ne sont que des buissons. Tous tremblent à mon nom, et je n'en crains aucun. Voyons, qui osera m'accu-
ser de sa mort.
{Entre la REINE ISABELLE.)
LaReine. — Ah! Mortimer, le roi mon fils a appris que son père est mort et que c'est nous qui l'avons tué.
Mortimer. — Que nous importe? Le roi est encore un enfant.
La Reine. — Oui, mais il s'arrache les cheveux et tord les bras vers le ciel. Il jure de se venger sur nous deux. Il s'est rendu dans la chambre du
conseil pour réclamer l'aide et le secours de ses pairs. Malheur! Le voilà déjà, et eux, avec lui! Ah, Mortimer, notre tragédie va commencer.
(Entrent le Roi, des SEIGNEURS et des GARDES.)
Premier Seigneur. — Ne craignez rien, Mylord, songez que vous êtes le roi.
EDOUARD IIÏ. — Misérable!
Mortimer. — Qu'est-ce à dire, Mylord?
Edouard III. — Ne crois pas m'intimider par tes paroles. Mon père a été assassiné traîtreusement par tes ordres. Tu vas mourir. Ta tête exécrable et maudite sera déposée sur le char funèbre de ton auguste victime...
La Reine. — Ne pleure pas, mon cher fils...
Edouard III. — O ne m'empêchez pas de pleurer. C'était mon père! Si vous l'aviez chéri quelque peu, vous ne vous habitueriez pas si vite à l'idée de sa perte. Mais je le crains, vous conspiriez avec Mortimer.
Premier Seigneur. — N'avez-vous rien à dire au roi pour votre défense ?
Mortimer. — Je n'ai pas à me défendre avant de connaître celui qui ose m'accuser.
Edouard III. — Traître, c'est mon bien-aimé père lui-même qui
m'inspire et t'accuse par ma bouche. Il me dit solennellement que c'est toi son assassin.
MORTIMER. — Mais Votre Grâce na-t-elle pas d'autre preuve que celle-là?
Edouard III. — Oui, si telle est l'écriture de Mortimer. (// lui montre la lettre.)
Mortimer (à part à Isabelle). — Ce misérable Gurney nous a trahis !
La Reine [à part). — C'est ce que je craignais. Tout est perdu !
Mortimer. — C'est mon écriture^ en effet. Que concluez-vous de là?
Edouard III. — Que tu as envoyé un assassin là-bas!
Mortimer. — Un assassin? Confrontez-moi donc avec celui que j'aurais soudoyé!
Edouard III. — Ah, scélérat, tu sais bien que cet homme a été tué! Mais tu vas le rejoindre. — Il me tarde même de te savoir immolé. Holà, mes gardes! Qu'on le traîne sur la claie jusqu'au gibet; puis qu'on taille son cadavre en quartiers. Mais rapportez-moi immédiatement sa tête...
La Reine. — Pour l'amour de moi, mon fils chéri, épargnez Mortimer.
Mortimer. — Madame, n'insistez pas; je préfère mourir que d'implorer ma grâce de ce marmouset.
Edouard ïII. — A mort le traître, le régicide !
MORTIMER. — O Fortune décevante, je vois à présent qu'il y a un point dans ta roue, où les hommes n'atteignent que pour rouler la tête en bas la première. Ce point je l'ai touché. Et maintenant qu'il n'y a plus d'échelon pour monter plus haut, pourquoi est-ce que je m'affligerais de ma chute? Adieu, noble reine, ne pleure pas Mortimer qui méprise le monde, et comme un voyageur s'en va pour découvrir des contrées inconnues.
Edouard III. — Quoi? Vous tardez encore...
{Exit Mortimer avec le Premier Seigneur et les Gardes.)
La Reine. — O si c'est de moi que tu reçus la vie ; de grâce ne répands point le sang du noble Mortimer...
Edouard III. — Il me faudra donc croire que tu as versé le sang de mon père, sinon tu ne m'implorerais pas en faveur de ce misérable...
La Reine. — Moi, j'aurais répandu le sang de mon époux!
Edouard III. — Oui, Madame, vous-même; la rumeur publique vous accuse.
La Reine. — Cette rumeur ment. On veut rendre la pauvre Isabelle odieuse à son fils.
Edouard III. — Hélas, il me coûte de te croire si coupable...
Deuxième Seigneur. — Mylord, je crains bien que sa culpabilité ne soit que trop démontrée.
Edouard III. — Mère, on vous accuse de sa mort... Nous vous ferons conduire à la Tour en attendant votre jugement. Si vous êtes coupable, quoique je sois votre fils, ne comptez pas sur ma faiblesse ou sur ma clémence...
La Reine. — Autant me conduire tout de suite à la mort ; car j'ai trop vécu dès que mon fils songe à abréger mes jours.
Edouard III. — Qu'on l'éloigné de moil Ses discours activent mes larmes et je finirais par la prendre en pitié, si elle parlait de nouveau.
La Reine. — Ne pourrai-je accompagner le corps de mon époux jusqu'à son tombeau?
Deuxième Seigneur. ■— Non, Madame, c'est la volonté du roi qu'on vous conduise à la Tour.
La Reine. — Il m'a donc oubliée! Ne suis-je pas sa mère?
Deuxième Seigneur. — Cette qualité n'importe guère en ce moment. Aussi, Madame, suivez-nous.
La Reine. — Viens donc, mort bénie, et apporte-moi le soulagement I (Rentre le PREMIER SEIGNEUR avec la tête de MORTIMER.)
Premier Seigneur. — Mylord, voici la tête de Mortimer.
Le Roi. — Qu'on fasse avancer le char funèbre sur lequel je la déposerai; et qu'on apporte aussi mes vêtements de deuil.
[Exeunt les GARDES.) O tête maudite, que ne t'ai-je fait tomber plus tôt I Je t'aurais épargné alors cette monstrueuse trahison ! — Voici le char funèbre ; Mylords, aidezmoi à supporter le poids de mon deuil...
[Rentrent les GARDES avec le char funèbre et le manteau de deuil.) O mon père, j'offre la tête de ce félon à tes mânes adorés. Et que ces larmes, ruisselant de mes yeux, attestent mes regrets et mon innocence !
[Exeunt.)