BIBLIOTHECA
LanCâSTRE. — Eh bien, cousin, quelles nouvelles de nos amis?
MORTIMER. — Mon oncle est prisonnier des Écossais.
Lancastre. — Nous paierons sa rançon, mon homme. Sois rassuré.
MORTIMER. — Ils portent sa rançon à cinq mille livres. Il a été fait prisonnier en combattant pour le roi. C'est donc à celui-ci de le racheter. Je verrai le roi.
Lancastre. — Rien de plus légitime. Je t'accompagne.
Warwick. — Entre-temps mylord de Pembroke et moi nous nous rendrons à Newcastie pour rassembler des hommes.
MORTIMER. — En route, alors. Nous vous rejoindrons.
Lancastre. — Agissez résolument mais en taisant encore notre projet.
Warwick. — Reposez-vous sur moi.
(Exit avec PEMBROKE).
MORTIMER. — Cousin, s*il refuse de payer la rançon de Mortimer, je ferai éclater à ses oreilles un tonnerre comme jamais roi n'en aura encore entendu.
Lancastre. — A merveille. Et je jouerai ma partie dans ce concert. — Holà, quelqu'un! (Entre un GARDE.)
MORTIMER. — Par exemple, voilà des gardes bien efficaces I
LANCASTRE. — Allons, conduis-nous.
Le Garde. — Où Vos Seigneuries désirent-elles se rendre?
MORTIMER. — Où cela, sinon chez le roi?
Le Garde. — Sa Majesté veut être seule.
LANCASTRE. — Ne lui en déplaise, nous avons à lui parler.
Le Garde. — Vous n'entrerez pas, Mylord.
MORTlMER. — C'est ce que nous allons voir.
{Les deux seigneurs bousculent le garde, — La scène change.)
L'Intérieur du château de Tynmouth.
(Entrent le Roi EDOUARD et KENT.)
Le Roi. — Alerte ! Qui cause ce tapage? Qui vive? Comment?... Vous ! (Entrent MORTIMER et LANCASTRE. Le ROI veut se retirer.)
MORTlMER. — Non, demeurez, Mylord; je vous apporte de graves nouvelles : mon oncle a été fait prisonnier par les Écossais.
Le Roi. — Payez sa rançon.
LANCASTRE. — Mais c'est dans vos guerres qu'il a été pris ; c'est donc à vous de payer sa rançon.
MORTIMER. — Et VOUS vous exécuterez, ou sinon. .
Kent. — Quoi, Mortimer ! Des menaces au roi !
Le Roi. — Rassurez-vous... Je vous ferai remettre le sceau royal avec lequel il vous sera permis de faire la collecte à travers tout le royaume.
Lancastre. — C'est sans doute votre mignon Gaveston qui vous a instigué.
Mortimer. — Mylord, la famille des Mortimer n'est pas encore assez dénuée pour consentir à cette humiliation. Apprenez même qu'elle retirerait de la vente de ses domaines de quoi lever une armée capable de vous causer quelque ennui, Sire ! Nous ne mendions jamais et nous ne recourons qu'à ces prières-ci. [Il porte la main à répée.)
Le Roi. — Quoi, serai-je toujours hanté par ces furieux?
Mortimer. — Tout beau. A présent que vous êtes seul, je vous dirai toute ma pensée.
Lancastre. — Vous m'entendrez aussi. Puis, Mylord, nous prendrons congé pour toujours.
Mortimer. — Les triomphes, les masques, les spectacles obscènes, les cadeaux extravagants que vous avez prodigués à Gaveston ont épuisé votre trésor et tari l'affection de votre peuple. Les communes pressurées, murmurent et crient famine.
LANCASTRE. — La révolte grondj. Attendez-vous à être détrôné. Vos garnisons sont honteusement chassées de France et décimées par les armes et la faim ; elles agonisent aux portes de vos forteresses démantelées. Le féroce 0'Neil,a la tête de ses bandes de rustres irlandais, se vautre sans être inquiété sur les fertiles contrées de l'Angleterre. Les Ecossais s'avancent en conquérants jusque sous les murs d'York et emportent un riche butin sans rencontrer de résistance.
MORTIMER. — Le Danois farouche terrorise les mers anglaises tandis que tes navires dorment, dégréés, dans tes ports.
LANCASTRE. — Quel prince étranger t'envoie des ambassades? MORTlMER. — Qui t'aime, à part un essaim de flatteurs?
LANCASTRE. — Ta gracieuse reine, la sœur unique du roi de France, se plaint de ton abandon.
MORTlMER. — Ta cour est déserte; privée de ceux qui proclament la gloire d'un roi devant l'univers, je veux parler de ces pairs, que tu aurais dû chérir tendrement ; des libelles courent dans les rues contre toi ; des ballades et des complaintes prédisent ta chute...
LANCASTRE. — Les riverains des frontières du nord, au spectacle de leurs maisons incendiées, de leurs femmes et de leurs enfants égorgés, errent comme des spectres en maudissant ton nom et celui de Gaveston.
MORTIMER. — Quand t'es-tu montré sur le champ de la guerre, devant
ta bannière déployée? Une seule fois. Mais tes soldats s'avançaient comme des baladins, parés de justaucorps pimpants au lieu d'armures ; et toimême, plus doré qu'une châsse, tu chevauchais, souriant à tes semblables, inclinant et balançant le cimier de ton casque constellé de pierreries et auquel des rubans de femmes flottaient comme des enseignes.
Lancastre. — Ce qui fournit aux Ecossais railleurs l'occasion de rimer des ballades satiriques pour la plus grande confusion de l'Angleterre.
MORTIMER. — Wigmore, Wigmore se lèvera comme un seul homme pour remettre mon oncle en liberté.
Lancastre. — Et si ces braves se font tuer, les éclairs de nos épées attireront de nouvelles légions à notre suite ! Vous reste-t-il du cœur. Sire? Il sera temps de le montrer. Quant à nous, vous ne nous reverrez plus devant vous, que sous les plis de nos étendards de guerre!
(Exeunt LANCASTRE et MORTIMER.)
Le Roi. — La rage me suffoque. Mon cœur va éclater! Combien de fois n'ai-je pas été harcelé ainsi par ces barons, sans oser me venger, intimidé par leur jactance ! Mais les coassements de ces cochets continuerontils à alarmer le lion? Edouard, déploie tes griffes et que leur sang abreuve ta furie. Ah je me sens devenir cruel et tyranniquel Qu'ils ne s'en prennent qu'à eux-mêmes de ma métamorphose. C'est eux qui l'auront voulu. Ils le regretteront trop tard.
Kent. — Mylord, je prévois que votre amour pour Gaveston causera la
ruine du royaume et la vôtre Comment feras-tu face au soulèvement de tous tes vassaux? Crois-moi, mieux vaudrait éloigiier le comte de Cornouailles...
Le Roi. — Es-tu un ennemi de mon Gaveston?
Kent. — Oui, et je me repens même de l'avoir soutenu si longtemps.
Le Roi. — Va-t'en, traître! Ligue-toi avec Mortimer.
Kent. — Certes, plutôt qu'avec Gaveston.
Le Roi. — Retire-toi de mes yeux! Ta présence m'est odieuse.
Kent. — Comment s'étonner du mépris en lequel tu tiens tes meilleurs conseillers, si moi, ton propre frère, je suis rebuté ainsi.
Le Roi. — Va-t'en. (Exit KENT.)
Pauvre Gaveston! Qui n'a plus d'autre ami que moi ! Qu'ils fassent ce qu'ils voudront! Nous vivrons à deux ici à Tynmouth, oublieux du reste de la terre et narguant derrière ces murailles l'assaut de tous ces barbares ! Ah! la voici, la détestable cause de ces rébellions.
{Entrent ISABELLE, la NiÈCE DU ROI, deux DAMES, GAVES- TON, Baldock et Spenser, le jeune.)
La Reine. — Mylord, il paraît que les comtes se sont révoltés.
Le Roi. — Oui, et il me paraît aussi que vous les appuyez.
La Reine. — Ainsi vous me soupçonnez toujours sans motif.
La Nièce. — Cher oncle, parlez donc plus affectueusement à la reine.
GavestoN (à part, au Roi). — Mylord, il convient de dissimuler vos sentiments. Soyez aimable avec elle.
Le Roi. -— Pardonne-moi, chère. Je m'oubliais.
La Reine. — Et le pardon ne coûte aucun effort à Isabelle.
Le Roi. — Le jeune Mortimer a poussé l'audace jusqu'à me menacer de la guerre civile.
Ga VESTON. — Pourquoi ne pas l'enfermer à la Tour?
Le Roi. — Je n'ose. Le peuple l'affectionne.
Gaveston. — En ce cas, nous nous en débarrasserons secrètement.
Le Roi. — Ah pourquoi Lancastre et lui ne se sont-ils pas portés des santés en vidant des coupes empoisonnées! Mais ne nous occupons plus d'eux. Dites-moi quels sont ces jeunes gens?
La Nièce. — Tous deux étaient attachés au service de feu mon père. Plairait-il à votre grâce de les adopter à son tour?
Le Roi. — Approche, toi. Où es-tu né et quels sont tes titres?
Baldock. — Je me nomme Baldock, j'ai conquis mes titres à Oxford et non dans les joutes chevaleresques...
Le Roi. — Tu ne m'en conviens que mieux, Baldock. Je t'attache à ma personne et me charge désormais de toi.
Baldock. — Je remercie humblement Votre Majesté.
Le Roi. — Et l'autre. Le connais-tu, Gaveston?
Gaveston. — Oui, Mylord ; il s'appelle Spenser ; il est de bonne maison. Faites-moi le plaisir de le retenir aussi auprès de vous ; jamais vous ne rencontrerez suivant plus dévoué et plus fidèle.
Le Roi. — C'est entendu, Spenser, reste avec moi pour l'amour de lui. D'ici peu j'espère te conférer une dignité plus grande.
Spenser. — Je ne souhaite pas de plus nobles titres que la faveur de Votre Majesté.
Le Roi. — Cousine, nous célébrerons votre mariage aujourd'hui. — Vois, Gaveston^ à quel point je t'aime, pour te marier à notre nièce, l'unique héritière du duc de Gloucester décédé.
Gaveston. — Voilà encore qui en fera crever beaucoup de jalousie. Mais je m'inquiète aussi peu de leur haine que de leur amour.
Le Roi. — Et ce ne sont point ces mauvaises têtes de barons qui m'imposeront leur loi. Celui qu'il m'a plu de distinguer, je relèverai
au-dessus de tous. Viens, hâtons-nous de consommer votre hymen ; et
réduisons ensuite ces rebelles à l'obéissance.
(Exeunt.)
Près du château de Tynmouth.
(Entrent KENT, Lancastre, Mortimer, ie jeune, Warwick, Pembroke et d'autres,)
Kent. — Mylords, par amour pour notre patrie je viens me joindre à vous, j'abandonne le roi, et je serai le premier à risquer ma vie pour le triomphe de votre cause et le bien du royaume.
Lancastre. — Je crains que vous n'ayez été envoyé ici pour nous espionner en nous leurrant d'un semblant d'amitié.
Warwick. — Le roi est votre frère. C'est pourquoi nous sommes en droit de supposer le pire et de douter de votre sympathie pour notre cause.
Kent. — Mon honneur vous est garant de ma sincérité. Si cela ne vous suffit pas, adieu, Mylords.
Mortimer. — Reste, Edmond. Jamais Plantagenet n'a trahi sa parole. C'est pourquoi nous nous fierons à toi.
Pembroke. — Mais pourquoi l'as-tu quitté présicément aujourd'hui?
Kent. — J'ai confié mes raisons au comte de Lancastre.
LancastrE. — Et cela suffit. A présent, Mylords, apprenez que Gaveston est arrivé secrètement ici à Tynmouth où avec le roi il se livre aux pires saturnales. Escaladons les murailles avec une poignée d'hommes et surprenons-les à l'improviste.
MORTIMER. — Je donnerai l'assaut.
Warwick. — Et je te suivrai.
MORTIMER. — Cette oriflamme déchiquetée, ces glorieux haillons, héritage de nos ancêtres, qui balayèrent les rives maudites de la mer Morte, d'où nous rapportâmes le nom de Mortimer, je la planterai comme le feu du ciel sur les murailles de ce nouveau château de Sodome ! — Tambours, battez l'alarme, arrachons-les à leurs stupres, et proclamons la chute de Gaveston.
LANCASTRE. — Que nul ne touche à la personne du roi, mais n'épargnons ni Gaveston ni ses amis.
(Exeunt )
Dans le château de Tynmouth.
{Entrent le Roi et SPENSER, le jeune.)
Le Roi. — Oh! dis-moi, Spenser, où est Gaveston?
Spenser. — Je crains qu'il soit tué, mon gracieux maître.
Le Roi. — Non, le voici. A présent qu'ils fassent un aussi grand carnage qu'ils voudront I
[Entrent la REINE ISABELLE, la NiÈCE DU ROI, GAVESTON et quelques GENTILSHOMMES.) Fuyez, fuyez, My lords ! Les barons sont maîtres de la place. Vite, mettez une chaloupe à la mer et cinglez vers Scarborough. Spenser et moi, nous prendrons la route de terre.
Gaveston. — Ah! demeurez, Mylord. Ils n'oseront s'en prendre à vous.
Le Roi. — Non, je ne m'y fierai pas. Gaveston, hâte-toi de fuir !
Gaveston. — Adieu, Mylord.
Le Roi. — Adieu, Madame.
La Nièce du Roi. — Adieu, cher oncle, jusqu'à notre prochaine rencontre.
Le Roi. — Adieu, mon aimé Gaveston ; et adieu ma nièce.
La Reine. — Et pas un mot d'adieu pour ta pauvre Isabelle, ta reine ?
Le Roi. — Oui, oui, pour l'amour de Mortimer, ton amant.
La Reine. — Le ciel m'est témoin que je n'aimai nul autre que vous !
[Exeunt tous, excepté la Reine.) Ainsi il s'arrache à mes étreintes ! Pourquoi mes bras ne s'étendent-ils pas jusqu'aux extrémités de cette île. Ils pourraient alors le relancer partout uo
et le ramener sur mon cœur ! Ah si les larmes qui ruissellent de mes yeux avaient la vertu d'amollir son cœur de pierre, pour que, réunis, plus rien ne vînt nous séparer !
{Ejitrent Lancastre, Warwick, Mortimer, ie jeune et dautres. — Des fanfares sonnent au dehors.)
Lancastre. — Je me demande par où il a pu s'échapper.
Mortimer. — Qui retrouvons-nous ici! La reine!
La Reine. — Oui, Mortimer, la misérable reine, dont les soupirs contenus ont incendié le cœur endolori et dont le corps est voué à un abandon éternel. Ces mains se sont épuisées à vouloir détacher mon époux de Gaveston, du misérable Gaveston ! Vains efforts I J'ai beau lui parler avec douceur, il se détourne pour sourire à son mignon.
Mortimer. — Trêve de lamentations... Dites-nous plutôt où est le roi? La Reine. — Pourquoi le roi? Est-ce à lui que vous vous en prendrez?
Lancastre. — Non, Madame; mais à ce maudit Gaveston. Loin de Lancastre la pensée de faire violence à son souverain. Nous nous bornerons à débarrasser le pays de cette vermine ! Dites-nous où elle se cache, pour que nous l'écrasions...
La Reine. — Gaveston s'est rendu par eau à Scarborough. Si vous vous hâtez, vous le rattraperez encore. Le roi l'a abandonné et son escorte est faible,
Warwick. — Ne perdons point de temps, mon bon Lancastre. En route !
MORTIMER. — Comment se fait-il que le roi et lui se soient séparés ?
La Reine. — Pour que vos forces se divisent aussi et qu'avec les troupes qu'il rassemble en ce moment il puisse vous battre les uns après les autres. Vous voilà prévenus.
MORTlMER. — Justement une hourque flamande est amarrée au pied du château. Rendons-nous à bord et levons prestement l'ancre.
LANCASTRE. — Le même vent qui le pousse vers Scarborough enflera notre voile. Allons à bord. Nous n'en aurons que pour une heure de navigation.
MORTIMER. — Demeurez-vous dans ce château, Madame?
La Reine. — Non, Mortimer, je me rendrai auprès de mon seigneur, le roi.
MORTIMER. — Un bon conseil. Embarquez-vous plutôt avec nous pour Scarborough.
La Reine. — Vous savez combien le roi est soupçonneux. S'il apprend seulement que je vous ai parlé il doutera de ma vertu. Laissez-moi donc, gentil Mortimer.
MORTIMER. — Madame, le temps presse trop pour que j'insiste. Mais vous apprendrez à vous reposer sur moi.
[Exeunt tous, excepté la REINE.)
La Reine. — Non seulement je me reposerais sur toi, gentil Mortimer, mais je passerais toute ma vie avec toi. En vain j'ai demandé de l'amour à Edouard, il n'a de caresses et de regards que pour ce GavestonI Toutefois, je veux lui adresser une suprême prière. S'il me rebute et demeure inflexible, je passerai en France avec mon fils et je raconterai au roi mon frère comment Gaveston m'a volé l'amour de mon époux. Mais j'espère encore en la fin de mes tortures. Un pressentiment m'avertit qu'aujourd'hui même, jour béni, mon spoliateur sera massacré.
Un coin de campagne.
{Entre Ga VESTON, fuyant, essoufflé.)
Gaveston. — Oui dà, mes beaux sires, j'ai pu m'échapper à vos pattes. Je me moque bien de vos imprécations, de vos flèches et de votre poursuite enragée.
Et quoique loin des regards du roi Edouard, Pierre de Gaveston respire encore et il respire dans l'espoir de revoir bientôt son bien-aimé seigneur et maître contre lequel se sont ligués tous ces sauvages.
{Entrent Warwick, Lancastre, Pembroke, Mortimer, le yewwe,i/e5 Soldats, James ef^'flw^re^ Suivants ^ePEMBROKE.)
Warwick. — Sus au traître, soldats ! Haro sur lui! Désarmez-le.
MORTIMER. — Exécrable perturbateur de la paix de ce pays; corrupteur de ton roi ; brandon de toutes ces discordes; vil parasite, rends-toi! Et si je ne craignais d'entacher mon honneur et ma probité de soldat, je t'aurais déjà passé au fil de mon épée et baigné dans ton sang.
Lancastre. — Monstre parmi les hommes ! Toi, qui semblable à la catin grecque arma et entraîna dans des guerres sanglantes tant de vaillants chevaliers, ne te flatte pas de rencontrer un autre sort que le' trépas ! Le roi Edouard n'est plus ici pour te couvrir de sa poitrine!
Warwick. — Lancastre, pourquoi parler à cet esclave? Allez, soldats, emmenez-le ; car, par cette épée, nous abattrons sa tête ! — Gaveston, ta cause est jugée depuis longtemps et nous n'attendions que l'occasion d'exécuter la sentence. C'est tout le pays qui te juge et te condamne. C'est par lui que tu vas périr. Allons, qu'on le pende !
Gaveston. — Mylord !
Warwick. — Soldats, une corde et dépêchons. Halte, pourtant! — Le roi t'ayant honoré de sa faveur, par égard pour lui et quoi qu'il ait bien mal placé ses complaisances, nous t'épargnerons la hart et nous nous contenterons de te trancher la tête.
Gaveston. — Je vous remercie tous, Mylords; mais la corde, le glaive, c'est tout un qui s'appelle la mort... {Entre ARUNDEL.)
LancASTRE. — Eh bien, mylord d'Arundel?
ARUNDEL. — Mylords, le roi Edouard vous salue tous par ma bouche.
Warwick. — Arundel, dis-nous ta mission?
ARUNDEL. — Ayant entendu que vous aviez pris Gaveston, le roi vous supplie par ma bouche de lui permettre de voir une dernière fois son favori avant que celui-ci ne soit tué, — car, m'a-t-il prié d'ajouter, il sait bien que vous mettrez le prisonnier à mort. Si vous vous rendez au désir du roi, Sa Majesté tiendra compte de votre complaisance.
Warwick. — Eh bien, que décidons-nous?
Gaveston. — O mon royal Edouard! Ton nom suffit pour ranimer Gaveston.
Warwick. — Non, ceci n'est pas de jeu, Arundel. Nous voudrions obliger le roi de n'importe quelle autre façon, mais il nous pardonnera de ne pas lui avoir donné satisfaction sur ce point. Soldats, faites votre devoir.
Gaveston. — Quoi, mylord de Warw^ick, craignez-vous que ce court délai vous frustre de votre vengeance et me rende quelque espoir de salut!'' Je le sais, Mylords, il vous faut absolument ma vie. Soit, prenez-la, elle est à vous ! Mais du moins accordez cette dernière consolation au roi Edouard !
MORTIMER. — Est-ce toi qui nous dira ce qu'il nous faut accorder? —
Soldats, au large! — Voici comment nous serons agréables au roi Arundel, tu lui porteras sa tête. Qu'il l'arrose de larmes car c'est tout ce qu'il recevra encore de son Gaveston, sa tête ou son tronc inanimé.
Arundel. ~ Mylords, je vous réitère la requête du roi. Il vous jure sur sa couronne de n'avoir qu'un dernier entretien avec lui et de vous le renvoyer ensuite.
WarwicK. — Quand cela, le sais-tu? Non, Arundel, nous sommes convaincus que celui qui compromet à ce point l'intérêt de son royaume et pousse ses pairs à ces violentes extrémités, s'il était réuni un seul moment à ce Gaveston, violerait les serments les plus sacrés pour ne plus se séparer de lui!
Arundel. — Eh bien, si la parole du roi ne vous suffit pas, moi-même resterai ici en otage jusqu'à son retour.
MORTIMER. — C'est généreux à toi de te porter caution pour ce drôle. Mais précisément, parce que nous estimons ton caractère et que nous te tenons pour un gentilhomme accompli, nous ne pouvons tolérer qu'un honnête homme s'engage pour un voleur.
Gaveston. — Mortimer, que veux-tu dire? Ah c'est lâche cela.
MORTlMER. — Tais-toi, vil laquais! larron de l'honneur d'un roi! Adresse-toi aux ruffians de ta trempe.
Pembroke. — Mylord Mortimer, et vous tous, Mylords, écoutez-moi.
Par égard pour le vœu de notre seigneur et puisqu'il souhaite si vivement de voir Gaveston avant sa mort, sur mon honneur j'entreprendrai de conduire le drôle auprès du roi et de vous le ramener, à condition que vous, mylord d'Arundel, m'accompagniez...
Warwick. — Pembroke, que vas-tu faire ? Causer encore une plus grande effusion de sang? Cela valait bien la peine de le capturer, si c'est pour le relâcher aussitôt et lui permettre de se venger de nous.
Pembroke. — Mylords, faites-en à votre guise; mais je vous le répète, si vous confiez le prisonnier à Pembroke, je vous jure de le ramener ici.
ARUNDEL. — Mylord de Lancastre, que dites-vous?
Lancastre. — Eh bien, je dis de le laisser aller avec Pembroke.
Pembroke. — Et vous, lord Mortimer?
MORTIMER. — Votre avis, mylord de Warwick?
Warwick. — Faites comme vous voudrez. Moi je sais bien comment tout cela finira.
Pembroke. — Allons, livrez-moi notre homme.
Gaveston. — O mon doux souverain, malgré tout il me sera encore donné de te voir avant de mourir !
Warwick (à part). — Heu, heu! Rien n'est moins certain; du moins si ma tactique et mes projets l'emportent.
MORTIMER. — Mylord de Pembroke, nous le remettons donc en vos mains ; vous nous en répondez sur votre honneur. Allons, houste, qu'on détale I
(Exeunt tous, excepté PEMBROKE, Arundel, GavESTON, James et autres Suivants de Pembroke.)
Pembroke. — Mylord, vous viendrez avec moi. Ma maison n'est pas loin d'ici; un peu à l'écart de la route. Mais nos hommes poursuivront leur chemin. Nous qui avons donné de jolies caméristes à nos femmes, nous ne pouvons décemment passer ainsi dans leur voisinage sans éprouver la fraîcheur de leurs lèvres...
Arundel. — Voilà qui s'appelle parler d'or, mylord de Pembroke. J'accepte volontiers votre hospitalité.
Pembroke. — A la bonne heure. Holà, James; je te confie la garde de Gaveston ; sois son geôlier cette nuit. Demain matin nous te relèverons de ta garde. En route!
Gaveston. — Infortuné Gaveston! Où te conduit ton destin à présent? (Exit avec JAMES et les autres GENS de Pembroke )
Un Ecuyer. — Mylord, nous serons bientôt arrivés à Cobham.
(Exeunt.)
Un autre coin de la campagne.
(Entrent G kVEST ON, habillé de deuil; JAMES et d'autres SUI- VANTS de Pembroke.)
Gaveston. — O traître Warwick, te jouer ainsi de l'honneur d'un ami !
James. — Je crois que c'est à votre vie qu'ils en ont!
Gaveston. — Quoi ! tomber désarmé et chargé d'entraves ! Ce jour
sera donc le période culminant de ma vie! Que n'es-tu là, fçyer de toutes
mes bénédictions ! Si vous êtes des hommes, faisons diligence pour arriver
jusqu'au roi...
[Entrent WARWICK et des SOLDATS.)
Warwick. — Hohé, vous, les hommes de mylord de Pembroke. Inutile de résister. Il me faut ce Gaveston!
James. — Votre Seigneurie fait injure à son propre caractère en trahissant ainsi notre maître, votre noble ami.
Warwick. — Laisse, James; je sers la cause de mon pays. Allons, saisissez le misérable. Soldats, en avant ! Nous expédierons la besogne, — Saluez votre maître de ma part, l'ami, et dites lui que j'ai fait de mon mieux. Il le fallait ! — Viens, toi, le moment est venu. C'est ton ombre qui s'entretiendra avec le roi Edouard.
Gaveston — O comte félon, ne verrai-je pas le roi?
WarwicK. — Le roi des deux, peut-être ; mais quant au roi d'Angleterre, jamais! Arrive!
(Exeunt WarW[CK et les SOLDATS qui entraînent GAVESTON.)
James. — Allons, camarades, il ne nous avancerait guère de lutter. Hâtons-nous de rapporter ce qui s'est passé à notre maître.
{Exeunt.)
Un site dans le comté d'York.
[Entrent le Roi EDOUARD, Spenser, le jeune, Baldock, des Seigneurs du parti royal et des Soldats avec tambours et fifres.)
Le Roi Edouard. — Il me tarde de recevoir une réponse des barons au sujet de mon ami, de mon bien-aimé Gaveston. Ah Spenser, toutes les richesses de mon royaume ne suffiraient à le racheter ! Hélas, il est marqué pour la mort. Je ne connais que trop la férocité du jeune Mortimer ; je sais combien Warwick est dur et Lancastre inexorable!... Quelque chose me dit que je ne reverrai jamais mon aimable Pierre de Gaveston ! Ces barons cruels ne le frapperont que pour mieux atteindre leur roi. Or, sa vie m'est plus chère que la mienne!
Spenser. — Si j'étais le roi Edouard, souverain d'Angleterre, fils de l'aimable Eléonore d'Espagne, descendant du grand Edouard Longshank, je ne subirais pas ces affronts et ces attentats, j'empêcherais bien ces barons de me braver dans mon propre royaume et jusque dans mon palais? Mylord, pardonnez-moi ce discours. Mais si vous aviez hérité de la grandeur d ame de votre père, si vous étiez jaloux de l'honneur de votre nom, vous ne souffririez pas que Votre Majesté fût bafouée ainsi par votre noblesse. Abattez leurs têtes, Sire, et qu'elles prêchent la révolte du haut des créneaux de la Tour sur lesquels vous les planterez. Leur mort serve d'exemple et apprenne à ceux qui seraient tentés de les imiter ce qu'il en coûte de désobéir à leur roi.
Le Roi. — Tu as raison, mon gentil Spenser, nous avons été trop doux et trop clément, et s'ils ne me rendent pas mon Ga veston, je ferai une hécatombe de ces barbares ; ils serviront d'escorte sanglante à mon aimé.
Baldock. — A la bonne heure. Cette fière résolution sied à Votre Majesté. Montrez-leur bien que vous n'êtes plus un écolier que l'on menace des verges et de la férule.
{Entre SPENSER, Vaîné^ armé d'une masse d'armes^ accompagné de Soldats.)
Spenser, l'aîné. — Longue vie à mon souverain, le noble Edouard; triomphant dans la paix, fortuné à la guerre !
Le Roi. — Sois le bienvenu, vieillard 1 Accours-tu pour nous servir? Dis alors à ton prince qui tu es et d'où tu viens?
Spenser, le vieux. — Avec une bande d'archers et de piquiers, de portehaches et de porte-targettes, en tout quatre cents, ayant juré de défendre la cause du roi Edouard, je me rends auprès de Votre Majesté, moi, Spenser, le père de Hugues Spenser, ici présent, — attaché éternellement à Votre Grâce pour la faveur témoignée à toute notre race, en sa personne.
Le Roi. — Ton père, Spenser?
Spenser, le jeune. — Oui, mon père, et pour peu que Votre Grâce le désire, prêt à jeter sa vie à vos pieds en échange de toutes les bontés répandues sur son fils.
Le Roi. — Je le répète, sois dix mille fois le bienvenu, vieillard ! Spenser, cette bonté, cet amour pour ton roi attestent la noblesse et la loyauté de ton caractère. Spenser, je te crée comte de Wiltshire. Chaque jour je t'enrichirai de ma faveur royale qui se répandra comme l'éclat du soleil sur ta personne. J'apprends que Lord Bruce a décidé de vendre ses domaines et que les Mortimer les convoitent. Eh bien, pour te donner une autre marque de ma tendresse, mes coffres te sont ouverts, tu y puiseras autant de couronnes qu'il te faudra pour acquérir les possessions de Lord Bruce. As-tu compris, Spenser, ne crains point d'enchérir. — Soldats, je vous fais largesse ; soyez triplement les bienvenus I
SpeNSER, le jeune. — Mylord, voici la reine!
[Entrent la REINE ISABELLE, le PRINCE EDOUARD et LEVUNE.)
Le Roi. — Madame, quelles nouvelles?
La Reine. — Rien que des nouvelles mortifiantes, Mylord. Levune, que voici, notre ami fidèle et sûr, nous informe que Charles de Valois, le roi de France notre frère, s'est emparé de la Normandie, Votre Majesté ayant tardé à lui rendre hommage. Voici les lettres et voici le messager.
Le Roi. — Sois le bienvenu, Levune. — Rassure-toi, Sib, s'il n'y a pas d'autre cause de différend entre ton frère et moi, nous serons bientôt réconciliés ! — Mais, la pensée de mon Gaveston me cause un bien autre souci I O cher aimé, ne me sera-t-il plus donné de te voir ? — Madame, nous vous emploierons, vous et votre jeune fils, à régler cette affaire; vous vous rendrez tous deux en ambassade auprès du roi de France. — Mais toi, mon garçon, veille à te comporter bravement devant le roi et délivre-lui ton message avec toute la majesté possible...
Le Prince Edouard. — Ne confiez pas à ma tendre jeunesse des objets de plus de poids qu'elle ne pourrait supporter et soyez assuré alors, mon seigneur et mon père, que les voûtes immenses du ciel ne reposeraient pas plus fermement sur l'épaule d'Atlas, que sur la mienne la charge commise à ma garde.
La Reine. — Ah, garçon, cette inteUigence inspire à ta mère la crainte que tu ne sois pas marqué pour vivre de longs jours !
Le Roi. — Madame, notre volonté est que vous vous embarquiez promptement avec notre prince. Levune vous suivra de près. Choisissez, pour vous accompagner, les plus nobles de nos vassaux. Et que la paix vous accompagne là-bas, tandis que la guerre ravage nos foyers.
La Reine. — O guerres impies où les sujets bravent leur roi! Dieu puisse-t-il y mettre fin sur-le-champ ! Mylord, je prends congé de vous pour me préparer à cingler vers la France.
(Exit avec le PRINCE EDOUARD. — Entre ARUNDEL.)
Le Roi. — Quoi, lord Arundel, tu reviens seul?
ARUNDEL. — Oui, mon bon seigneur, car Gaveston est mort.
Le Roi. — Ah les traîtres! Ont-ils bien osé massacrer mon ami! Dismoi, Arundel, était-il mort avant ton arrivée ou l'ont-ils tué sous tes yeux?
Arundel. — Ni l'un ni l'autre. Sire. Quand je me présentai, ses ennemis lui faisaient une ceinture de leurs épées. Je leur délivrai mon message ; je leur demandai Gaveston, je les suppliai plutôt de me le confier en ajoutant que je m'engageais sur l'honneur à le leur ramener après l'avoir conduit auprès de Votre Majesté...
Le Roi. — Tu ne veux pas dire que les rebelles refusèrent?...
Spenser, le jeune. — Ah les orgueilleux scélérats!
Le Roi. — Oui, Spenser, autant de traîtres!
Arundel. — D'abord ils se montrèrent inexorables. Le comte de Warwick ne voulait rien entendre; Mortimer aussi faisait la sourde oreille; les moins farouches étaient Pembroke et Lancastre. Et lorsque les plus nombreux eurent brutalement refusé même de me garder comme otage, le comte de Pembroke leur parla en ces termes raisonnables : « Mylords, par égard pour le vœu de notre souverain, sur mon honneur j'entreprendrai de conduire Gaveston auprès du roi et de le ramener ensuite jusqu'ici. »
Le Roi. — J'allais donc le revoir..,
Spenser, le jeune. — La trahison s'en sera mêlé, je présume.
Arundel. — Le comte de Warwick le reprit en route. Pembroke avait poussé jusqu'à son château, croyant le prisonnier en sûreté sous la garde de ses hommes. Mais avant le retour de Pembroke, Warwick, qui s'était tenu en embuscade avec une troupe de soldats, s'empara de Gaveston et lui trancha la tête dans un fossé. Puis il retourna auprès des rebelles...
Spenser, le jeune. — O l'inique attentat ! Quel massacre nous ferons de ces bourreaux I
Le Roi. — O, me faut-il parler... ou bien soupirer et mourir!
Spenser, le jeune. — Mylord, confiez à nos épées le soin de vous venger de ces barons... Allons, exhortez vos troupes ! Ne permettez pas que des brigands assassinent ainsi vos amis! Déployez votre étendard, Edouard, et sus aux traîtres ! Nous les brûlerons dans leurs tanières comme des dogues enragés !
Le Roi (sage7touillant]. — Par la terre, notre mère commune, par le ciel et les astres qui l'animent, par ma dextre et le glaive de mes aïeux, et par tous les prestiges attachés à ma couronne, je veux immoler à mon Gaveston autant de têtes et de vies que je possède de manoirs, de castels, de cités et de bastilles ! (// se relève.)
Traître Warw^ick ! Félon Mortimer, je consens à ne plus être roi d'Angleterre si je ne traîne vos voiries mutilées dans des lacs de sang où vous pourrez étancher votre soif, et grenquiller dans la sève humaine; je veux y perdre mon royaume et mon nom si je ne trempe mon étendard royal dans ces carnages pour que la couleur sanglante en proclame à jamais, devant votre exécrable postérité, la vengeance que j'ai tirée de vous, ô les misérables, qui avez assassiné mon Gaveston! — Et à la place de ce modèle d'honneur et de fidélité, je t'adopte, je t'élis, Spenser, mon doux Spenser. Et afin de te témoigner notre amour en dépit des temps contraires et des haines rugissantes, nous te créons comte de Gloucesteret Lord chambellan!
Un Écuyer. — Mylord, c'est un messager des barons qui demande audience à Votre Majesté.
Le Roi. — Qu'il approche.
[Entre un HÉRAUT avec sa cotte d'armes.)
Le Héraut. — Longue vie au roi Edouard, légitime seigneur de l'Angleterre...
Le Roi. — Tel n'est pas le vœu, je gage, de ceux qui t'envoient ici. Tu
viens de la part de ce Mortimer et de ses complices. Jamais n'existèrent plus insignes bandits. Parle, qui t'amène?
Le Héraut. — Par ma voix les barons, sous les armes, souhaitent à Votre Majesté une vie longue et prospère. De plus, ils me chargent de signifier à Votre Grâce que si vous désirez mettre fin à ce conflit, sans autre effusion de sang, il vous suffira d'éloigner de votre personne ce Spenser comme une branche empoisonnée qui contamine la vigne royale, cette vigne dont les feuilles d'or couronnent votre front souverain... Bien filialement ils engagent Votre Grâce à chérir la vraie vertu et la véritable noblesse, à rendre votre faveur et votre haute estime à des serviteurs éprouvés, à répudier cet essaim de vils et hypocrites flatteurs. A cette condition, ils sont prêts à consacrer leurs biens et leur existence au service de Votre Majesté!
Spenser, le jeune. — Ah traîtres ! Combien de temps leur orgueil nous bravera-t-il encore I
Le Roi. — Hors de ma vue ! N'attends pas de réponse de moi, va-t'en 1 — Les rebelles qui se flattent d'imposer à leur souverain ses plaisirs, ses amours et ses favoris ! — Demeure. Avant de t'éloigner, tiens, regarde comme je divorce avec Spenser. (// embrasse SPENSER.)
Et à présent, va-t'en dire à tes maîtres que je m'apprête à les châtier pour l'assassinat de Gaveston. Allons, décampe! Avec le fer et le feu, Edouard marche sur tes talons!
(Exit le HÉRAUT.)
Mais regarde là bas, leur armée grossit à vue d'œil ! — Ne leur donnons pas le temps de se compter. Courage, vous autres, mes soldats! Haut les cœurs ! Et défendez les droits de votre souverain ! Nous allons sur-le-champ les réduire à l'obéissance. En avant !
(Exeunt. — Fanfares d'alarme, allées et venues de partisans respectifs du roi et des barons, escarmouches, puis un combat général. — Enfin la retraite sonne.) (Rentrent le Roi, les deux Spenser, Baldock et d'autres Partisans du roi.)
Le Roi. — Pourquoi sonner la retraite? Sus aux traîtres, Mylordsl Donnons-leur la poursuite ! Ah I jour de vengeance où je pourrai fouiller les entrailles de nos ennemis d'un glaive plus inexorable que le bec des vautours I
Spenser, le jeune. — Oui, le droit divin l'emporte sur ces félons. La journée est à nous.
Spenser, le vieux. — Croyez-m'en, Seigneur, une courte trêve s'impose. Nos hommes, couverts de sueur et de poussière, ont besoin de respirer quelques instants à l'abri des rayons dévorants du soleil. Arrêtonsnous sous ces ombrages.
Spenser, le jeune. — Alerte, voici les rebelles !
(Entrent y[OKï\mY.K, le jeune, LANCASTRE, Pembroke, War- WICK et d'autres.)
MORTIMER, le jeune. — Vois donc, Lancastre; n'est-ce pas Edouard, là-bas, entouré de ses mignons.
Lancastre. — Qu'il se hâte de jouir de leur compagnie ; car la séparation approche...
Warwick. — Mon épée s'impatiente dans ma main. Saint Georges pour l'Angleterre et les droits des barons !
Le Roi. — Saint Georges pour l'Angleterre et le roi!
[Fanfares, — Exeunt les deux partis.)
Une autre partie du champ de bataille.
[Entrent le ROI et ses SEIGNEURS, suivis des BARONS et de Kent, prisonniers.)
Le Roi. — Ah! ah! mes maîtres, il me semble que l'on baisse piteusement la tête. Mais attendez, je vous la redresserai pour de bon. Ah, l'heure a sonné de tirer une terrible vengeance du meurtre de mon meilleur ami. Vous saviez pourtant, ah vous le saviez trop, combien mon âme était enchaînée à la sienne! Las, mon noble Pierre de Gaveston, mon doux favori! Ah, misérables assassins, je vous tiens donc en mon pouvoir... C'est vous qui me l'avez tué, hein?
Kent. — Frère, c'est dans ton intérêt et celui de ton royaume qu'ils purgèrent les marches du trône de la présence de ce flatteur !
Le Roi. — Est-ce vous qui venez de parler? Va-t'en. Tu n'es plus mon frère.
(Exit Kent.)
Alors, c'est pour l'amour de moi que vous m'avez arraché le cœur, misérables! C'est pour me témoigner ton affection, Warv^ick, que lorsque Pembroke allait m'amener mon bien-aimé Gaveston, tu te rendis de nouveau maître du prisonnier, par un coup de surprise, et tu le massacras, lui, mon pauvre Pierre, en le frappant au cœur même de ton roi ! O divinités de la haine, inspirez-moi! Warw^ick, puisque tu surpassas tous ces fauves par ta rage homicide, je planterai aussi ta tête plus haut que la leur, sur les créneaux de la Tour !
Warwick. — Tyran, je me ris de tes menaces et de tes épouvantails ! Tu ne peux m'infliger qu'une peine temporelle !
Lancastre. — Le pire que nous ayons à craindre de toi, c'est la mort ! Or, mieux vaut mille fois mourir que de vivre dans l'infamie sous un roi pareil.
Le Roi. — Mylord de Winchester, à vous d'expédier prestement ces deux orgueilleux rebelles, Warwick et Lancastre ! Bas leurs têtes ! A l'œuvre. Winchester.
Warwick. — Adieu, terre dérisoire !
Lancastre. — Doux Mortirner, adieu!
MORTIMER, le jeune. — Ingrate Angleterre, qui te laisses ainsi amputer de ta noblesse! Ah, pleure, pleure sur toi !
Le Roi. — Vous autres, conduisez cet audacieux Mortirner à la Tour. Veillez à ce qu'il y soit traité selon ses mérites, en attendant que nous ayons imaginé son supplice. Et quant aux autres, qu'on en finisse promptement! Allez !
MORTIMER, le jeune. — Quoi, Mortirner, sera-t-il dit que des murailles revêches enfermeront ton âme aspirant à monter au ciel? Non, Edouard, toi l'opprobre de l'Angleterre, ne te flatte pas encore de me réduire au néant. L'espoir de Mortirner survit à sa fortune.
(Les Barons captifs sont emmenés.)
■ Le Roi. — A moi les hommages des tambours et les vivats des trompettes! En avant, mes amis. Edouard s'est couronné une seconde fois aujourd'hui.
(Exeunt tous, excepté Spenser, le jeune Levune, et Baldock.)
Spenser, le jeune. — Levune, de la mission de confiance dont je te charge, dépefid la tranquillité du royaume d'Edouard. Il s'agit de te rendre en toute hâte en France et de répandre prodigalement l'or parmi les conseillers de Charles le Bel, afin que l'aide du roi soit refusée à Isabelle qui se flatte de repasser la mer avec des troupes françaises et de faire entrer son fils dans la ligne des révoltés.
Levune. — En effet, tel fut de tout temps le projet des barons et de l'astucieuse reine.
Baldock. — Oui, mais les choses n'ont pas tout à fait tourné à la satisfaction des conspirateurs. Le bourreau est en train de les frustrer de leurs perspectives de puissance! Pas mal de ces téméraires ont déjà baisé le billot!
Levune. — Comptez sur moi, Mylords, pour que l'or anglais corrompe à ce point les courtisans du Valois, que les plaintes de la triste Isabelle demeureront sans écho et que ses pleurs inonderont vainement les rivages de France!
Spenser, le jeune. — A la bonne heure, Levune ! Mais ne tarde point! Et n'oublie point là-bas de proclamer les victoires et la justice du roi Edouard î
A Londres. Près de la Tour.
[Entre KENT.)
Les vents favoriseront ma traversée jusqu'en France ! O soufflez, brises secourables, jusqu'à ce qu'Edmond ait débarqué pour le bien de l'Angleterre I Nature, consens à servir en ceci la cause de ma patrie! Un frère? Non, un bourreau de ses amis. Aveugle Edouard! Tu m'as donc proscrit de ta présence? Mais je me rendrai en France, j'y consolerai la reine délaissée, je
l'aiderai de mes conseils et de mon influence pour reconquérir son époux ou sinon son royaume! O l'indigne monarque qui fait périr ses pairs, les piliers de son trône, pour s'abandonner aux cajoleries de ses flatteurs ! Mortimer, je favoriserai ton évasion... O nuit, épaissis tes voiles, prolonge ton règne, pour le salut de Mortimer.. .
(Entre MORTIMER, le jeune, déguisé.)
Mortimer, le jeune. — Holà! Qui vive? Est-ce vous, Mylord?
Kent. — Moi-même, Mortimer. Le narcotique a-t-il opéré si rapidement?
Mortimer, le jeune. — Comme vous le voyez. Les gardiens sont endormis. J'ai pu franchir toutes les portes sans être inquiété. Mais vous même, ne vous embarquez-vous pas pour la France ?
Kent. — Sur-le-champ, Mylord.
(Exeunt.)
A Paris.
(Entrent la REINE ISABELLE et le PRINCE EDOUARD.)
La Reine. — Ahl mon fils, tous nos amis de France nous font défection. Les seigneurs nous narguent et le roi nous repousse. A quoi nous décider?
Le Prince. — A retourner en Angleterre, Madame, et à donner satisfac-
tion au roi, mon père. Et fort de son attachement, je me moque bien de l'amitié de mon oncle, le roi de France! Je me rendrai bientôt maître du cœur de mon père. Edouard tiendra plus à moi qu'à tous les Spensers du monde.
La Reine. — Ah! mon garçon, tu te trompes, du moins en ce dernier point. Et pour ce qui me concerne, je ne crois plus qu'on puisse encore nous réconcilier, ton père et moi... Non, non, trop de circonstances nous séparent. — Inhumain Valois, malheureuse Isabelle. Si la France te repousse, vers quelle plage dirigeras-tu tes pas?
{Entre SiRE JEAN DE HaiNAUT.)
Sire Jean. — Madame, quelles bonnes nouvelles? La Reine. — Ah! bon Sire Jean de Hainaut, jamais nouvelles n'ont été si décourageantes, au contraire; jamais je ne connus détresse si profonde...
Sire Jean. — J'ai appris, chère dame, la cruauté du roi. Mais ne vous découragez pas. Les âmes de forte trempe méprisent le désespoir. Votre Grâce consent-elle à m'accompagner en Hainaut, et à y attendre, avec votre fils, des temps plus favorables? — Que vous en semble, Mylord, consentezvous à suivre vos amis, et à partager leur bonne ou mauvaise fortune?
Le Prince. — Si ce projet sourit â la reine, ma mère, il me plaît aussi. Ni le roi d'Angleterre ni la cour de France ne m'arracheront aux côtés de ma mère, jusqu'à ce que je sois assez fort pour rompre une lance, et alors je ferai mordre la poussière au plus orgueilleux de ces Spenser !
Sire Jean. — Voilà qui s'appelle parler, Mylord !
La Reine. — O mon cher petit, que je ressens au plus profond de moimême le mal que l'on te fait ! Mais l'instant d'après, j'exulte à l'ide'e de la revanche qui nous attend! — Allons, bon Sire Jean, nous sommes prêts à nous rendre où tu voudras, le Hainaut fût-il situé aux extrêmes confins de l'Europe; montre-nous le chemin. Le marquis est un loyal et courtois chevalier. Il nous fera un accueil hospitalier, je présume? — Mais qui vient là?
(Entrent KENT et MORTIMER, iejeune.)
Kent. — Madame, puissiez-vous vivre longtemps et plus heureuse que vos amis d'Angleterre !
La Reine. — Lord Edmond et lord Mortimer, vivants! Soyez les bienvenus en France! Le bruit de votre trépas avait déjà couru ici, ou du moins on vous disait très près de la mort.
Mortimer. — C'est cette dernière version qui était la vraie, Madame. Mais Mortimer, réservé pour un meilleur sort, a pu franchir le seuil de la Tour, et il vivra pour lever victorieusement votre étendard, Sire?
Le Prince. — Sire, dites-vous ! Alors que le roi, mon noble père, vit encore. Non, mylord Mortimer, ce titre n'est pas le mien.
La Reine. — Et pourquoi pas, mon fils ? Plût à Dieu qu'on ne te saluât jamais autrement. — Mylords, vous saurez sans doute que nos efforts ont échoué ici.
MORTIMER. — Monsieur Le Grand, un de vos meilleurs amis, nous a appris toutes les nouvelles à notre arrivée. Nous savons déjà combien les nobles se sont montrés cruels et le roi égoïste. Mais, Madame, ne vous découragez pas. Q.uoiqu'en Angleterre beaucoup de vos amis aient succombé, tels Warvi^ick, Lancastre et d'autres non moins fidèles, il en reste encore assez qui battraient des mains et lanceraient leurs bonnets en l'air s'ils nous voyaient débarquer en nombre et armés pour nous mesurer de nouveau avec nos ennemis.
Kent. — Surtout si nous nous présentions en pacificateurs, en nous réclamant même du roi contre ses indignes favoris, et en invoquant l'honneur, la paix et la prospérité de l'Angleterre...
MORTIMER. — Mais nous n'arriverons à cette pacification qu'en recourant d'abord à la force. Jamais le roi ne consentira de gaieté de cœur à se séparer de ses familiers.
Sire Jean. — Mylords, puisque ce discourtois monarque de France refuse d'accorder l'aide de ses armes à cette reine infortunée, sa propre sœur, rendez-vous avec elle dans le Hainaut. Ne doutez point que nous n'y trouvions avant peu les secours nécessaires en hommes et en argent pour tenter à nouveau la fortune des armes. — ■ Eh bien, jeune prince, que penses-tu de notre projet?
Le Prince. — Je crois que le roi Edouard l'emportera sur nous tous.
La Reine. — Fi, mon fils ! C'est mal à toi de décourager des amis si portés pour ta cause.
Kent. — Sire Jean deHainaut, la sollicitude que vous témoignez à notre malheureuse reine nous rend tous vos humbles et dévoués débiteurs.
La Reine — Bien dit, mon aimable frère. — Puisse le Dieu du ciel seconder vos généreux efforts, digne Sire Jean.
MORTIMER. — C'est ce noble seigneur que la providence aura désigné pour être le champion et le libérateur de la reine d'Angleterre et de ses féaux.
Sire Jean. — Trêve de louanges ! Madame, suivez-moi, et vous aussi, Mylords ! Puisse la terre de Hainaut accueillir au plus tôt les pairs et la souveraine d'Angleterre. {Exeunt.)
A Londres. Un appartement dans le palais du Roi.
{Entrent le ROI EDOUARD, ARUNDEL, les deux Spenser et d'autres.)
Le Roi. — Ainsi, après d'incessantes menacesd'une guerre exterminatoire, Edouard d'Angleterre triomphe presque sans coup férir, et il pourra désormais régner sans contrôle et pour le bien de ses amis. — Mylord Gloucester, savez-vous la nouvelle?
Spenser, le jeune. — Quelle nouvelle, Mylord?
Le Roi. — Comment, mon féal, tu l'ignores encore! Il paraît qu'on s'est livré à de sanglantes représailles par tout le royaume. — Mylord d'Arundel, vous avez reçu la liste des suppliciés, n'est-ce pas?
ARUNDEL. — Je la tiens du gouverneur même de la Tour.
Le Roi. — Montrez..., de grâce. [Il prend la liste.) Qui avons-nous parmi ces patients ? Veux-tu lire, Spenser.
[Il passe la liste au jeune SPENSER qui donne lecture des noms.)
Oui-dà ! Aboyaient-ils en assez touchant unisson, il y a un mois à peine ! A présent, sur mon âme, ils n'aboyeront ni ne mordront plus. — Et quelles nouvelles de France? Je gage, Gloucester, que les seigneurs de France sont si friands des livres anglaises que la pauvre Isabelle en sera pour ses intrigues et ses cajoleries. Reste-t-il encore à prendre une décision urgente? A propos, Mylord, a-t-on promis une récompense à qui livrera Mortimer?
SPENSER, le jeune. — C'est fait, Mylord, S'il se cache en Angleterre, il ne tardera pas à être pris.
Le Roi. — S'il se cache en Angleterre, dis-tu? Spenser, je donnerais ma
dextre à couper qu'il n'a pas quitté le territoire anglais. Nos capitaines de
port ne l'auraient pas laissé échapper!
(Entre un MESSAGER.)
Holà! Quelles nouvelles m'apportes-tu?
Le Messager. — Des lettres et des nouvelles de France, Mylord. — Elles sont adressées par Levune à Mylord de Gloucester. (// l'emet les lettres à Spenser.)
Le Roi. — Lis!
Spenser {Usant). — « Mes humbles respects à Votre Honneur... Selon vos instructions j'ai si bien manoeuvré auprès du roi et à la cour de France que la reine, découragée et rebutée, est partie pour les Flandres, avec Sire Jean de Hainaut, frère du marquis. Ils sont accompagnés de lord Edmond et de lord Mortimer ainsi que de plusieurs autres seigneurs anglais. Si j'en crois une rumeur très accréditée, ils ont l'intention de tenter une descente en Angleterre et de livrer bataille au roi Edouard avant qu'il ait eu le temps de se préparer. Voilà toutes les nouvelles importantes.
Le serviteur très humble de Votre Seigneurie,
Levune. »
Le Roi. — Ah, les coquins ! Ce Mortimer est donc parvenu à s'échapper! Et mon frère Edmond qui se ligue avec lui ! Et c'est ce Sire Jean de Hainaut qui conduit l'expédition? Les bienvenus serez-vous. Madame, avec votre fils ! Par la mort-Dieu, l'Angleterre vous prépare une réception enthousiaste à vous et à toute votre séquelle. Radieux Phœbus, galope dans les champs du ciel et toi. Nuit ténébreuse, presse aussi l'allure de ton char de deuil, afin de hâter l'aurore du jour tant désiré où nous rencontre* rons ces traîtres en rase campagne ! Une seule chose m'afflige, c'est de savoir
mon petit garçon sous Tinfluence de cette catin et de ses galants! Allons, mes amis, en route pour Bristol, où nous nous retrouverons... Et vous, les vents du large, qui protégiez leur évasion, déployez le même zèle à les ramener sur ces rivages !
(Fxeunt.)
Les environs de Harwich.
[Entrent la REINE ISABELLE, le PRINCE EDOUARD, KENT, MORTIMER, le jeune, et SiRE JEAN DE HAINAUT.)
La Reine. — Salut à tous, Mylords, amis et compatriotes ! Nous avons laissé nos meilleurs amis en Belgique, pour venir guerroyer contre d'autres amis sur le sol natal ! Dure fatalité que celle qui fait les membres de la même famille et les enfants du même pays s'entr'égorger dans les guerres intestines ! Mais comment nous soustraire à cette extrémité inéluctable ! L'erreur et l'inconduite des rois sont cause de ces désastres ! Et toi, Edouard, tu fus le plus coupable de ces souverains indignes ! C'est ta faiblesse qui livre ton pays à la ruine et fais déborder les paisibles rivières de la patrie du sang de tes propres sujets ! Toi qui devais te montrer leur père...
Mortimer. — Non, Madame, pareilles jérémiades sont déplacées dans la bouche d'un belligérant. — Mylords, puisque, avec l'assentiment du ciel, nous avons abordé à ces rives, armés pour soutenir les droits de ce prince,
avant de poursuivre, faisons lui serment d'obéissance et de fidélité A lui soit l'hommage de nos cœurs et de nos armes! Puissions-nous instaurer ce jeune prince sur le trône, rétablir la reine en la possession de ses honneurs et dignités, et purger la cour d'Angleterre de ces parasites qui compromirent l'honneur et la prospérité du royaume. J'ai dit...
Sire Jean. — En avant, aux appels allègres des trompettes! Edouard s'imaginera que nous venons lui faire la cour.
Kent. — Plût à Dieu qu'il n'eût jamais été flatté davantage.
[Exeunt.)
Près de Bristol.
[Entrent le Roi, Baldock et Spenser, le jeune.)
Spenser. — Fuyez, fuyez, Mylord ! Les forces de la reine débordent les nôtres! Le nombre de ses amis se multiplie; les vôtres font défection. Dirigeons notre fuite vers l'Irlande pour y aviser...
Le Roi. — Quoi, suis-je né pour fuir honteusement ! Aide-moi plutôt à remonter à cheval 1 Jetons-nous à la tête de ces troupes et mourons au moins dans un lit de gloire I
Baldock. — Oh non, Mylord ! Cette noble résolution est inopportune. Fuyons! Ils nous serrent de près! [Exeunt,]
[Entre KENT, armé d'une épée et dune targette.)
Kent. — Il s'est sauvé par ici; mais je suis arrivé trop tard. Edouard, mon cœur se navre pour toi ! Mortimer, quelle audace est la tienne de poursuivre, l'épée à la main, ton souverain, ton roi légitime! Mais, oses-tu bien condamner, Mortimer, toi qui plus dénaturé et plus impie encore, pris les armes contre ce roi, ton propre frère? O fais écrouler des cataractes de vengeance sur ma tête maudite, ô toi, Dieu justicier auquel incombe le châtiment de cette rébellion sacrilège! — Edouard, ce Mortimer en veut à ta vie! O fuis-le, fuis sans t'arrêter! Mais, Edmond, modère cette frénésie! Cache tes sentiments, ou toi aussi tu mourras! Car Mortimer et Isabelle complotent des meurtres en s'embrassant ; et leurs baisers scellent , des arrêts de mort ! Et malgré les feux de l'adultère, le misérable affiche
«ni
encore un hypocrite amour.pour le roi ! Edmond, hâte-toi de fuir ces amants sanguinaires et régicides! Leur amour couve la mort et la haine! Évite Bristol, car Bristol est infidèle au sang de Longshank ! Prends garde aussi qu'on te trouve seul ; tu leur es déjà suspect et le cruel Mortimer a pénétré dans ta pensée !
{Entrent la REINE ISABELLE, le PRINCE EDOUARD, MORTIMER
et Sire Jean de Hainaut.)
La Reine. — Le Maître des rois accorda la victoire à ceux qui combattent pour le bon droit et qui craignent sa colère ! Bénis soit donc le dieu des armées et bénis soyez-vous aussi, Mylords, ses archanges sur la terre! Et avant de poursuivre, mes nobles seigneurs, je veux créer ici, notre bienaimé fils, Lord gouverneur de ce royaume; et puisque les destins ont réduit
son père à la déchéance, décidez à son égard, mes bons seigneurs, ce que votre sagesse estime le plus efficace
Kent. — Madame, vous ne prendrez pas offense de ma question, mais qu'avez-vous décidé, vous-même, au sujet d'Edouard?
Le Prince. — Dites-moi, cher oncle, de quel Edouard parlez-vous?
Kent. — De votre père, mon neveu! Je n'ose plus l'appeler roi.
MORTIMER. — Mylord de Kent, à quoi bon ces débats? Le sort de votre frère ne dépend ni de la reine ni de nous; c'est au royaume et au Parlement à disposer de lui. — Ces velléités de repentir chez Edmond ne sont pas à mon goût, Madame, il nous faudra contrôler ses actions et ses discours.
La Reine. — Mylord, avez-vous fait part de mes intentions au maire de Bristol?
MORTlMER. — Oui, Madame ; aussi n'est-il pas probable que ceux qui sont parvenus à s'échapper tiennent longtemps la campagne.
La Reine. — Baldock est avec le Roil Un digne chevalier qu'il s'est choisi là, hein, Mylord?
SiRE Jean. — Les Spenser, père et fils, l'accompagnent aussi.
MORTIMER. — Ils l'escorteront dans l'autre monde.
[Entrent RiCE AP HOWELL avec Spenser, le vieux, prisonnier, et des Gardes.)
RiCE. — Dieu sauve la reine Isabelle et son royal fils! Madame, le maire et les bourgeois de Bristol, en signe d amour et de loyauté pour la couronne, vous livrent, par mon entremise, ce criminel d'État, Spenser, le père de ce luxurieux Hugh Spenser, le mauvais génie de notre Roi.
La. Reine. — Sois le bienvenu, Rice ap Howell, et merci de ton offrande.
MORTIMER. — Et comptez que nous récompenserons princièrement votre civique sollicitude. Mais où se sont réfugiés le roi et l'autre Spenser?
RiCE. — Le Roi s'est embarqué pour l'Irlande avec Spenser le jeune, qui se dit comte de Gloucester et Baldock, ce clerc insinuant à la langue melliflue.
MORTlMER (à part). — Que quelque trombe nous les ramène ou les engloutisse dans l'abîme ! — On les rattrapera là-bas, j'en suis sûr.
Le Prince. — Ne verrai-je pas encore mon père?
Kent. — O malheureux Edouard, expulsé des frontières de son royaume !
SiRE Jean. — Madame, quelle pensée vous attriste? Pourquoi demeurer rêveuse ainsi ?
La Reine. — Je déplore l'infortune de mon époux, mais vous m'êtes témoin que le bien de mon pays m'imposa cette guerre !
MORTIMER. — Madame, cessez de vous mettre à la torture. Votre roi
a lésé notre pays et lui-même. Il nous faudra réparer de notre mieux tout le mal qu'il a fait. En attendant, conduisez ce rebelle au billot! A lui d'ouvrir la marche sanglante. Les autres ne tarderont pas à le suivre!
Spenser, le vieux. — Rebelle est celui qui combat contre son prince ; ce n'est pas ainsi que combattirent ceux qui se firent les champions d'Edouard.
MORTIMER. —Tarare! Au billot! Il radote.
[Exeunt avec Spenser, le vieux.) Vous, Rice ap Howell, qui occupez un rang notable et possédez une influence dans cette contrée, vous obligerez Sa Majesté la reine en pourchassant et en expédiant les fuyards de l'armée vaincue. Entre-temps, Madame, nous prendrons des mesures pour que Baldock, Spenser et leurs complices ne survivent pas longtemps à leur déroute.
[Exeunt.)