SCÈNE VU
Edouard et Alfred.
Alb^red. — Quelle réception, ô mon frère, quelle réce[)tion ! Vraiment une helle arrivée dans le château de notre mère! qu'en dites vous, Edouard? Il y a du crime dans l'air. Partout, sur notre passage, nous ne rencontrons que des visages pâles, des figures allongées, des cœurs de marbre.
Edouard. — Ce serviteur, pourtant, s'est efforcé de nous traiter avec égard et politesse.
Alfrkd. — Oui, mais n'avez-vous pas remarqué, Edouard, comme ses paroles sont brèves? elles sont froides comme la glace ; elles tombaient sur mon âme comme une masse de plomb. Son regard n'ose pas rencontrer notre regard: on dirait qu'il cache dans les profondeurs de son secret, comme dans les retraites d'un antre, une pensée méchante, un dessein sinistre. Edouard, je le répète, il y a du crime dans l'air.
Edouard. — Mon cher Alfred, calmez vos trop vives appréhensions; ne vous laissez pas ainsi aller aux surexcitations de vjtre douleur.
Alfred. — Nous comptions sur une bienvenue cordiale, sur un accueil plein de tendresse et d'affection; nous pensions être attendus à bras ouverts, avec de véritables transports dejoie et d'allégresse ; d'avance nous nous faisions une fête de notre première entrevue avec notre mère et nos chers frères. C'était tout naturel, après les années d'une si longue séparation, après les peines et les fatigues d'un si pénible voyage. Et voici que notre mère est absente, que notre frère se renferme, que Godwin se déclare invisible ; n'est-il pas clair qu'on s'est entendu pour ignorer notre pré:^ence ? n'est-il pas
évident que c'est un parti pris de ne pas nous ren- gi fo contrer? Partout nous nous trouvons en face di yeu silence, de la froideur, de l'indifTérence, de la .-«oli pou tude, du mystère. Mon frère, n'en doutons pas, ii V a du crime dans Tair.
EDOUARD.-^De grâce, Alfred, de grâce, pour Fa mour du ciel, calmez vos esprits troubles et \(y^. sens agités.
Alfred.— Sont-ce là des ap])artements convenables pour de nobles princes ? Un misérable parloir de quebiues pieds carrés, et voyez au fond de ce sombre corr'ulor. une toute petite chambre où pénètre à peine la lumière du jour, un seul lit pour deux ])er>onnes, un triste et |>:iuvre ameublement! Ya\ toute sincérité, est-ce ainsi que l'on reçoit de^ hôtes distingués, les fils de la reine d'Angleterre, les frères ai nés du roi régnant? Pourquoi ne nous fait-on ])as descendre dans la salle des repas royaux ? pourquoi ne pas aller prendre notre réfection en compagnie des seigneurs de la cour ? pour(iuoi nous ap}>orter ici notr« ration comme à des prisonniers et à des criminels ? Sommes-nous dans le chAteau de notre mère, ou dans les cachots d'un traître? Qu'en dites-vous, mon frère?
Edouard. — Je dis que le chagrin agit sur votre esprit, et que vous vous exagérez les horreurs de notre position.
Alfred. — Pourquoi, P^douard, dissimuler plus longtemps nos pressentiments ? pourquoi renfermer dans le secret de nos cœurs des pensées qui, depuis plusieurs jours, nous agitent tous deux ? pourquoi ne pas oser nous dire tout haut ce qu'en nous-mêmes nous pensons tout bas? Nous sommes environnés de traîtres, la trahison plane sur notre tête.
Edouard. — Alfred, ne vous agitez [)as avec tant de violence, ne parlez pas avec des éclats de voix
si fort^ et si élevés. Ces murs pourraient avoir fies yeux pour voir vos niouveaierits, et des oreilles pour entendre vos parole.:».
ALFriKD. — Ah! vou.--mênie. mon frère, vous «entez que nous ne sommes pas libres ici...Kn eiî'rt, nous sommes prisonniers depuis le moment (]ue, mettant le pied sur le sol de l'Aniiielerre, nous tom])arnes entre les mrdns et sous hi préteiKlue protection d'Oswald. Il ne nous a ])as quittés un seul instant, il s'est attaché à notre iianc comme une sangsue. Sous le vain prétexte d'honorer notre diirnîié, il n'a cessé de nous entourer de sa, trou])e armée, comme on le fait pour des captifs de guerre. Nous mangions sous les yeux d'un garde, nous dormions ^ous les veux d'un c^îirde; Tavez vous remaniué? nous passions les nuits dans les campagnes les plus rocîu'ées; nous traversions à toute vitesse les villes qui se trotivaient sur notre route ; on semblant craindre les démonstrations amicales et les respectueux hommages de hi population. Aux a|)i)roches de Winchester, à notre grande surprise, il ne nous est venu aucun me>sage de !a part du roi. aucune lettre de la part de notre nière. On notis introduit dans l'intérieur de ce château, en grand secret, avec un redoublement de précautions, par des portes ob-cures et dérobées; nous ne voyons aucun visage ami, nous n-entendons aucune parole de bienvenue. Et maintenant, seuls, nous voici enfermés entre les quatre murs de cette chambre noire, comme entre les quatre planches d'un tombeau...Cette froidettr m'écrase, l'atmo-phére ici est chargée de mystère et de déiiauce; je ne respire qu'avec peine, j'étoutTe, Edotiard.
Edouard (^ct parO. — Ce cher frère a raison, mais à quoi bon augmenter ses inquiéttides ?...(//a(<^.) Alfred, je conviendrai avec vous que nous pouvions nous attendre à une autre réception; cependant je
ne crois pas encore qu'il fnille s'abandonner à ces pénibles soupçons et à ces (craintes exce>sive?«...Au milieu de ces ])euî)le3 du Nord, au sein des coutumes et des mœurs danoises, nous ne pouvoirs espéler rencoiitrer la polite-se, les j-revenances délicates et les manières civil?s des cours de France et de Normandie. Attendons avec ]>a(:ience, notre mère reviendra; avec la nuit peut-étie se di>siporont ces som])res nuages du douto et de l'inquiétude; avec le soleil de detnain. brilleront, j'a-iine à le croire, Tespérance, la confiante et Ui joie. Q iel intérêt, d'ailleurs, ])0urrait-»ui avoir à nous [ crsécuter?
ÀLFiiKD. — Quel intérêt? Edouard, votre esprr si ])ersi)icace a d» jà ré])ondu à une seivibîable question. Ne Sommes-nous pas les lils d'Ethelred ? n'êtes-vous pas Théritier naturel et i)résom(»tif de ce royaume ? Plus d'une ambition peut avoir intérêt à nous voir disparaître. Je m'étonne maintenant qu'on nous ait laissés prirtir sans une puissante escorte pour veiller sur nos jours, nous livrant comme de tiniides agneaux à la fureur des loups. Mais qui aurait pu soupçonner tant de perfidie? Je le sais, Edouard, c'e.-t votre grande cliarité qui vous fait excuser la conduite malhr)nnête dont nous sommes les tristes victimes; c'est volie amour fraternel qui s'ingénie à trouver de pLiu>ibles explications pour calmer mes inquiétudes. Je vous remercie, mon frèrC; de vos bonnes intentions ; mais, je ne vous le cacherai pas, vous ne pourrez jamais me persuader que nous ne sommes pas tombés dans les pièges et les embûches de la trahi-on.
Edouaud. — Voyons, Alfred, soyons raisonnables. Vous avez coutume de vous en rappoi'ter à mes désirs. Du calme, de la confiance, le désespoir n'apporterait aucun remède aux maux de notre situation.
Alfred (avcclarmes). — Oh ! pourqu(.i avoir quitté le beau pays de Normandie, le soleil de la belle
France, les rives enchvantercsses de la Stiiie, la bonne ville de Rouen, les paisibles demeures de notre oncle Richard ? Tendresse et charmas de Tamitié, douces veilbjes du soir, entretiens amicaux auprès de Pâtre qui })étîrie, reviendrez-vous encore ?
Edouard. — Sans doute, Alfred, sans aucun doute Après avoir satisfait aux devoirs de l'amour tiliai, nous quitterons les })lages de la brumeuse Angleterre, pour retourner aux lieux et aux joies de notre enfance ; et nous les reverron^ avec une satisfaction d 'ai tant plus vive que l'absence et l'ennui nous les auront rendus plus chers.
Alfred. — Mon frère, désertons.
Edouard. — Y pensez-vous, Alfred ?
Alfred.— Fuyons cette prison, quittons ce cachot, retournons à la liberté.
Edouard. — Mais où aller ?
Alfred. — N'importe où: dans la solitude dos déserts, dans la retraite des bois, dans la chaumière d'un paysan; partout nous serons plus en sûreté (ju'ici.
Edouard. — Nous ne pouvons nous dérober longtemps à la connaissance de nos amis. Voudriezvous causer une inquiétude mortelle à nos parents de Normandie?
Alfred. — Allons à Douvres, prenons pas-age à hc rd de quelque navire pour les côtes du continent.
Edouard. — C'est impossible, Alfred, croyez que les routes sont gardées.
Alfred. — Fuyons chez les comtes Siward et Léofric ; on nous a souvent dit qu'ils sont les amis 'lévoués de notre famille.
Edouarp. — Tmpossible encore ; Léofric et Siward demeurent bien loin rie Winchester, aux extrémités (le l'Angleterre. ..Si ce que vous apprt'hendezest vrai, il ny a })as à douter que les issues de ce château n'aient été placées sous la surveillance de irardes et d'espions vigilant^. Nous serions arrêtés dans notre fuite. Nous p,rêterions de nous-mêmes le flanc à la malveillnnco de nos ennemis; ils seraient heureux d'exploiter contre nous cette tentative d'évasion ; et ils essaieraient de nous faire passer aux yeux du vulgnire pour des hôtes dangereux, des machinateurs de révolte et de sédition. Ainsi, pour nous tirer d'un péril incertain, nous nous jetterions, tête baissée, dans une perte certaine et inévitable.
Alfred.— J mon Dieu, que faire, où aller ? de tous côtés, tout autour de nous, je ne vois que dangers, qu'abîmes sans fond, que précipices affreux. Mon Dieu, mon Dieu ! protégez-nous ! \
Edouard. — Oui, mon cher frère, dans cette diffi- I cile conjoncture, Dieu e-t notre seul secours, notre f seul refuge. Jetons-nous avec confiance dans les bra"^ de sa providence ; il est le père des orphelins ; il sait mettre un frein aux complots des méchants. Tout ce qui nous arrive de fâcheux, dans les desseins de sa bonté, est calculé pour notre plus grand bien. Il ne nous a pas abandonnés jusqu'ici ; pourquoi, aujourd'hui, douterions-nous de .^on amour et de sa protection? Retirons-nous pour (|uel(]uos instants dans le silence de cette chambre, et avec toute la ferveur dont notre âme est capable, \ dans une confiante prière, exposons à notre Père céleste l'objet de nos peines et de nos embarras présents.
Alfred. — Vous avez raison, Edouard, allons prier. La prière allégera le fardeau qui pèse sur mon cœur.