SCÈNE I
Edouard et Alfred.
Alfred. — Je me sens bien mieux, mou âme e>t \)\\\< calme, la prière m'a soulagé.
Edouard. — La prière, mon frère, est un baume surnaturel et divin, capable d'adoucir les douleurs les plus aiguës, de guérir les blessures les plus envenimées et de cic;itriser les plaies les plus profondes.
Alfred. —Au milieu des transports de ma surexe tation, dans l'impossibilité où je me trouvais de dire autre chose, je ne faisais que répéter ces mots : Jésus ! Jésus ! Jésus ! et à chaque parole, il me sonibînit que je respirais plus à l'aise. Vraiment, c'était comme si l'on m'eût enlevé un poids de dessus le cœur.
Edouard. — Le nom de Jésus, vois-tu, est toutpuissant. Il fait ployer tout genou dans le ciel, sur la terre et dans les enfers. Ne cherchons jamais notre bonheur et nos consolations que dans l'amour et le service de Jésus. Prononçons souvent ce nom divin. Qu'il soit une mélodie pour notre oreille, un rayon de miel pour nos lèvres, et une suavité pour notre cœur.
Alffed. — Merci, mon frère, merci ; vos paroles me font du bien ; elles tombent sur mon âme comme la rosée du matin sur les herbes desséchées.
Edouard. — Il se fait tard, AJfred, il nous faut songer au repos de la nuit.
Alfred.— Oui ! oui ! tantôt; c'est extraordinairo roiiimeje redoute le sommeil. Conversons en(3()re un peu... A cette heure, Edouard, que pensez-vous que fa;=sent nos cousins de Normandie ?
Edouard.— Ils sont réunis, sans doute, dnns le grand salon auprès de Tâtre flamboyant, prenant ensemble la récréation du soir.
Alfred.— Oh! oui! je les vois rangés e i demiercle autour de notre oncle Richard si b 'n et si bienveillant, tantôt chantant les douces romances du pays, tantôt lisant Thistoire des ancêtres, tantôt écoutant de la bouche de ce cher oncle le récit des hauts faits de la glorieuse chevalerie. Près de la lumière, sont assises nos modestes cousines, occu- })ées de leurs travai.x à l'aiguille, souriantes, épanouies comme des roses du parterre ; notre tante, avec orgueil, de temps en temps, jette sur elles des regards de satisfaction et d'amour. Le petit Guillaume, lui, sautillant comme Foiseau-mouche, voltige de cercle en cercle, de fleur en fleur. Pensezvous qu'ils parlent de nous, mon frère ?
Edouard. — Ils ont dû penser à nous bien souvent depuis notre départ ; ils nous ont suivis de l'œil de l'imagin.'ition sur les vagues du détroit, et à travers les campagnes de l'Angleterre ; il ne s'e.-t guère pnssé une heure, il est bien probable, sans qu'ils aient rappelé notre souvenir ou prononcé notre nom.
Alfred. — Oui ! et maintenant, ils nous croient fêtés ici, entourés des tendres.-es maternelles, prévenus des politesesde la cour,et coulant doucement les heures dans les distractions et les réjouissances sans cesse renouvelées. 0 cruelle dérision ! Ils ne se doutent pas que nous sommes prisonniers, enfermés sous clef, dans la nuit silencieuse, entre quatre murs sombres et sévères, veillant seuls auprès de cette pâle et vacillante lumière... 0 Edouard, c'est triste, profondément triste !
Edouard.— Pourquoi, mon frère, vous attrister de nouveau ?
Alfred. — Hélas ! nous sommes les plus infortunés des orphelins!... Nous n'avons jamais connu notre père; à peine avons-nous entrevu le visjige et les caresses de notre mère. Notre enfnnce à lan<,'ui sur une terre d'exil ; et aujourd'hui, pour l;i première fois que nous mettons le pied sur le sol de notre pr.trie, que pleins d'illusions et de projets de bonheur, nous revenons au milieu des nôtres, voici qu'on nous enferme (nous ne savons pourquoi) snus les verrous d'une cruelle jU'ison. Ah ! il vjiudrjiit mieux pour nous être nés les Uls du dernier de.^ [laysans; au moins nous pourrions jouir en liberté du soleil du bon Dieu, du grand air des chami)s, et des joies intimes de la famille. Ah ! ah !... ne sommesnous pas trop malheureux ?
Edouard. — Pourtant, mon tendre frère, la Providence est loin de nous avoir abandonnés. N'a-t-elle pas procuré à notre enfance les soins de l'éducation la plus soignée ? Ne nous a-t-elle pas fait trouver dans le château de notre oncle, un père dévoué, une tendre mère, des frères joyeux et des sœurs pleines d'affection ? Ici encore vous n'êtes })as complètement abandonné; ne suis-je pas avec vouh ? Vous êtes avec moi, et cela me suffit.
Alfred. — 0 le plus affectueux des frères, vous me suffisez amplement ; vous êtes le trésor de mon existence. Pardon, pardon de mes plaintes trop amères.
Edouard. — Vous ne m'avez pas offensé, Alfred ; mais je suis p iné de voir que votre esprit se laisse abattre aussi facilement.
Alfred. — Vous avez été le compagnon de mes jeux, le consolateur de mes peines, le confident de mes projets et le guide de ma vie ; soyez en ce
moment, Edouard, le soutien de ma faiblesse et dt mon découragement; je m'appuie sur votre force, et je veux suivre jusqu'au bout la sagesse de vo.s Conseils.
Edoiard. — Mon frrre. soyons courageux ; n'épuisons pas l'énergie de nos âmes dans des inquiétudes inutiles; mettons en Dieu notre confiance ; recourons à la puissance de la prière et de la résignation. Des jours meilleurs nous attendent.
Alfred. — Des jours meilleurs nous attendent ! Des jours meilleurs... ! Voulez-vous me permettre, Edouard, de vous communiquer, à ce })ropos. une pensée qui me ])oursuit depuis quelque temps, et que je n'ai pas encore osé vous faire connaître ?
Edouaiid — Pariez, mon frère, je vous écoute.
Alfrkd. — Depuis que le vaisseau nous a déposés sur les côtes de l'Angleterre, n'avez-vous jamais songr-, Edouard, que nous nous trouvons dans les possessions de notre père et que vous êtes l'héritier légitinie de ce royaume ?
P^DOUARD.— Cette pensée s'est bien présentée à mon esprit quelquefois, mais je n'ai pas voulu m'y arrêter.
Alfred. —Pourquoi ?
EDOUARD. — L'ambition n'exerce aucune séduct'on sur mon cœur, et le pouvoir est pour moi sans attraits.
Alfred.— Y pensez- vous, Edouard ? Il doit être bien doux de marcher à la tête d'un grand peuple.
Edouard— Il y a dans ce bonheur plus d'apparences trom[.euses que de véritable réalité. La royauté entraîne à sa suite des devoirs pieins de responsabilité, des travaux considérables, des souci-
ince?pants et de cuisantes inquiétude?. I/air vicié des cours est contraire au développement de la vertu ; le vice sy présente sous mille ap[)as séducteurs; à chaque pas on rencontre des pièges tendus à la bonne foi et aux bonnes mœurs. Les iiatteurs entourent le pouvoir, et la vérité ne peut que difficilement parvenir à Toreille du souverain... ^Inn IVére, nous avons de bien grandes actions de grâces à rendre au bon Diea ]^our avoir mis notre jeunesse à l'abri de tous ces dangers. Heureux qui sait vivie content dans la médiocrité d'uîie condition ]>rivée ! 11 est certainement dans une meilleure position pour satisfaire en ce monde les désirs et les asrârations légitimes de son cœur, et pour ncquf'rir, en servant Dieu, des droits au trô le immortel du l)aradis, et à la couronne de la béatitude.
Alfrkd.— J'ai souvent entendu dire que votre mo lestie et votre modérî^tion vous rendaient digne du trône. P^douard, j'en ai la [>reuve en ce moment. Songez donc au bien que vous ])ourriez faire, si vous aviez en main les moyens et les ressources de Fautorité suprême. Sous votre égide ])ienfaisante, la vertu se développerait dans l'étendue de vos vastes diunaines; vous protégeriez l'honneur et la pratique de la religion sainte ; vous assureriez le règne des lois les plus sages ; par vos soins et votre encouragement fleuriraient l'agriculture et les arts de la paix ; les impôts seraient diminués; l'(Klieux danegelt serait aboli, et vous délivreriez la patrie de la honte, de la servitude et du joug étranger. Certes, mon frère, il y a là, ce me seml)le, une haute, une grande, une digne et noble mission à remplir.
Edouard. —Si jamais, par un signe manifeste de Fa volonté, Dieu m'appelle à régner, je ne reculerai pas devant mon devoir; d'ici là, je me garderai l)ien de faire aucune démarche [)Our décider dans ce sens le cours des événements.
At un I
LFRED -Pourquoi pns? Pensez-vous que ce floît liai de leveiuiiqiier la jouisaauce de ses droits ?
Edouard. — Le mal n'est pas dans cette revendication ; mais certaii.ement il ne résulterait aucun ])ien des divisions ncharnées, des guerres intestines, et (les luttt'S sanglantes qui^ s'ensuivraient. Je ne veux pas forcer mon chemin au pouvoir par le tranchîint du saine et la pointe de Tépee; je ne veux pjis (]ue. dans les intérêts de notre dynastie, il soit versé une seule goutte du sang de mes concitoyens; je ne veux pas régner sur des campagnes dévastées. "sur les ruines fumantes de villes réduites en cendres. Mon unique désir serait de régner sur les esprits et sur les cœurs par l'amour et le respect. Dipu peut bien, s'il le veut, me ramener sur le trône de mes ancêtres, sans troubU-, ni guerre, ni commotions, par les voies douces et pacifiques de la volonté populaire.
Alfred. —C'est étonnant î incompréhensible î Quel(]ue chose me dit là, au fond du cœur, qu'un jour votre front ceindra la noble couronne d'Anglet«^^rre. Pourtant, rheure présente, si menaçonti? et si s'ombre, ne nous laisse entrevoir pour l'avenir aucune lueur d'espérance; nous paraissons plutôt monter les degrés d'un échafaud que les marches d'un trône.
Edouard — Le Dieu qui nous a si longtemps couverts de sa protection, ne raccourcira pas pour nous la puissance de son bras.
Alfred. — Mon frère, excusez ma naïveté. Voici un projet que je chéris: quand vous serez roi d'Aîigieterre, vous prendrez pour votre part l'administration intérieure du royaume; ce sera un vaste champ pour l'exercice de votre zèle, de votre justice et de votre sages-e. Et moi, avec votre gracieuse permission, je serai le généralissime de vos
troupes. Nous aurons une arin^e peu nombreuse, pour ne pas écraser le peuple sous îe fardeau des taxes, mais une armt e bien aguerrie, bi^^n exercée, bien disciplinée. Je veux avoir une flotte considérable, montée par de braves et d'habiles marins, pour croiser continuellement entre l'île et le continent ; j entourerai l'Angleterre d'une ceinture d'efficace protection; impossible alors, sera-t-il aux hommes du Ncrd d'y faire des descentes, du butin et des conquêtes. Qu'ils l'osent seulement!
Edouard.— Voyons, Alfred, voyons ! Vous vous perdez dans vos brillants châteaux en Espagne, vous rêvez tout éveil lé... Retirons-nous dans notre chambre; allons prendre le repos dont nos esprits et nos membres fatigués ont uu si grand besoin. Puisse votre sommeil être réjoui par des images et des songes aussi agréables !
Alfrkd. — Au contraire, je redoute Jes horreurs de
lagi meurtres, des poignards et du sang.
Edouard. — Allons... que Dieu nous protège et veille sur nous !
{Ils entrent dans leur chambre ; immédiatement arrive Sweyï), marchant sur le bout du yicd ; il ferme à clef la porte du corridor.)