SCENE IL
SwEYN {seul). — Oui, que Dieu vous protège, qu'il veille sur vous. ..Pauvres et innocentes victimes, vous ne sortirez plus vivantes de cette chambre ; seulement des mains homicides en sortiront vos cadavres insensibles. Vous paî^'serez des bras du
paisible sommeil à la couche froide et humide du tombeau. Mais vos ânies, iuimaculées et pures comme de blanches colombes, s'envoleront là-haut, vers les demeures du bon Dieu. Derriùre cette lenttre secrète, j'ai tout entendu, et leur douce prière, et leur tendre conversation. Peut-on voir (juekiue part des sentiments plus nobles, des idées [)lus généreuses, des intelligences plus élevées et des cœurs plus aimants ? Où trouvera-t-on des âmes moins ambitieuses ? Godwin, qu'as-tu à redouter de ces anges d'innocence et de vertu? Il faut être méchant comme toi, il faut être méchant comme moi, pour nous attaquer à de< existences si douces el si inoffensives. ..Quelle tempête ! (// regarde à la fenttre.') La nature se désole. Grondez, tonnerre des nues, éclatez avec fracas; éclairs du firmament, frappez la terre de vos foudres enflammées ; vents du ciel, mugissez sourdement ; éléuients irrités, réunissez vos efforts et vos colèrt^s pour renverser ce château maudit; car, dans un insiant, sous son toit, va s'accomplir le plus odieux et le plus inutile des forfaits... Pauvres princes, vous dormez calmes et tranquilles sur le bord de votre tombe. J ai le bras levé sur vos têtes, et pourtant je vous estime, je vous admire et je vous aime... Oui. oui,vivez,vivez ! Pourquoi n'ouvrirais-je pas laçage? et les oiseaux s'envoleront! Pourquoi, avec eux ne ]>rendrais-je })as la fuite pour le pays de Normandie? C'est trop tard ! Les assassins, qui seront ici dans un moment, donneront l'éveil; Godwin nous arrêtera, et c'est ma mort; trop tard, trop tard !...La mort! craindrais-je la mort? mais la mort ne vaut-elle pas mieux que cette misérable existence dév^orée de chagrins, de remords et d'inquiétudes? ...Non, je ne veux pas mourir; il est si terrible de tomber entre les mains d'un Dieu vengeur. J'aime les princes, j'aime enc( re mieux ma vie. ..Oh ! pourquoi m'être engagé si avant dans la voie du crime?. ..Tonnerre, grondez; fuidre, éclatez; vents,
mugÎPsez; mon âme est ballotée par la tempête... Mon Dien ! mon Dieu I je tombe clans ral)îme du désespoir. Sauvez-moi, sauvez les princes. .. Héla-^ ! le sort en est jeté! Voici qu'arrivent mes démons à face humaine.
(JJéowulf et Synêwuif entrent,)
:ne III.
SWKYN, CÉOWIJLF, SyNÉWULF.
SwEYN. — Ah I VOUS voici, mes braves.
CÉowuLF. — Minuit sonne au cadran de la cathédrale.
Synkwulf.— -Toujours fidèles au rendez-vous.
CÉOWULF. — Frapperons-nous tout de suite?
SwEYN. — Non, attendez une minute, je vais me rendre dans les caveaux du château. C'est là que vous apporterez les cadavres. Vous descendrez j)ar le premier escalier, à droite ; toutes les portes seront ouvertes. Frappez vite et fort, mes braves ; surtout qu'on n'entende pas un seul gémissement.
CÉOWULF. — Allez ; soyez tranquille.
Synéwulf. — Ne craignez rien, nous avons le bras sûr. (^Siveyn sort.)
8CÈXE IV.
CÉOWULF, SyNÉWULF.
CÉOWULF. — Quelle belle nuit, Synéwulf, pour les gens de notre métier I
Synéwulf.— Une nuit faite exprès, Céowulf.
Ckowulf.— C'était vraiment joli : le vent tordait les arbres 8ur le fiiinc- de la montagne.
Synkwulf.— La pluie descendait par torrents à
travers les rochers.
CÉoNvui.F— Un coup de tonnerre, comme pour m'ccrnser, a éclaté avec fracas sur ma tête.
Synéwi:lf. — A deux ]»as de moi, la foudre a mis en éclats un chêne noueux.
CÉoWL'LF.— Les éclairs, en serpentant, sillonnaient les sombres nuages.
Synéwulf.— Un éclair, tombant droit du ciel en terre, de sa llanime brûlante m'a effleuré la figure.
Céowulf.— Quelle belle nuit, Synéwulf!
Synéwulf. — Céowulf, quelle belle nuit !
('ÉowuLF.— Les hommes tremblent et se cachent; nous avons li])re carrière. Les loups sortent de leurs bois, les ours de leurs tanières ; ils peuvent en sécurité égorger les tendres et timides agneaux.
Synéwulf.- Pourtant, j'ai là, au cœur, un pressentiment que nous ne réussirons pas cette nuit.
CÉOWULF.— Ah! ah! un pressentiment, et pourquoi donc?
Synéwulf. — Hier soir, un corbeau est venu se percher en face de la grotte; il a fait entendre trois sinistres croassements, puis il s'est envolé par le côté gauche.
CÉOWULF. — Par le côté gauche !
Synéwulf. — Cette nuit, un hibou, voltigeant à travers l'ombre et la tempête, n'a cessé de répéter ses cris gémissants.
CÉowuLF. — Bah ! bah I laissons là ces funestes présages. Voguons contre les vents et les étoiles. Tu vas voir que, entre nos mains, ces enfants passeront de vie à trépas comme de faibles colombes... Camarade, le temps d'agir est arrivé... Je vais rester à la porte; entre, pour étudier la disposition des lieux et t'assurer si les princes dorment. S1ls sont éveillés, dis-leur avec un grand air de bonhomie, que tu es envoyé par Sweyn, pour voir s'ils ne manquent d'aucune chose. Alors nous remettrons le coup à une heure plus avancée de la nuit... {Syaèloiif entre dans la chambre.) Un corbeau ! trois croassements ! du côté gauche! un hibou! tout de môme c'est d'un mauvais augure. Toutefois je me garderai bien de lu^' laisser soupçonner que cela me préoccupe... QSynéwulf revient.) Eh bien?
Synéwulf. — Ils dorment. Oh î mon ami, quel spectacle attristant !
CÉOWULF. — Quoi donc? tu me parais ému I
Synéwulf.— Ils reposent sur leur lit blanc, entre leurs blancs rideaux, le visage calme, comme des enfants au berceau. La faible lueur de la lampe à leur chevet semble les couronner d'une auréole de gloire; ils se tiennent tendrement entrelacés dans les bras l'un de l'autre. La tête du plus jeune repose inclinée sur la poitrine de l'aîné ; le sourire est sur leurs lèvres qui semblent s'épanouir comme deux roses vermeilles. Près du lit, sur une petite table, on voit un crucifix et deux livres de prières. Mon ami, va voir toi-même comme c'est touchant!
CÉOWULF.— Quoi ! ton courage est-il ébranlé ? serais-tu décidé à ne pas frapper ?
Synéwulf. — Oui, si tu le veux bien.
CÉOWULF. — Le cœur te manque sitôt !
Synéwulf. — Le tigre quelquefois respecte sa proie et épargne sa victime.
CÉowuLF. — Et la livre d'or ?
Synkwulf.— Ouais ! de l'or ! nous en avons de l'or ! ! nous en gagnerjns en mille autres circonstances.
CÉOWULF. — Voyons, Synéwulf, je ne te reconnais plus. N'as-tu pas honte de toi ? Tu parles comme une femme.
Synéwulf. — Mon bras, Céowulf. est toujours bon, toujours prêt; mais pour cette fois, jeté l'avoue, j'aurais préféré
CÉOWULF. — Allons, allons, courage! à l'œuvre! frappe l'aîné, je me réserve le cadet. Une main sur la bouche ; et de l'autre, le poignard droit au cœur... (7Z5 entrent tous les de\ix dans la chambre ; presque immédiatement on entend des cris : '' Au meurtre ! au meurtre ! " puis des gémissements. Les deux assassins reviennent épouvantés s\ir la scène.)
CÉOWULF. — Malédiction ! lâche ! le coup est manqué i
Synéwulf. — Sauvons-nous! Vite, sauvons-nous!
CÉOWULF. — Le mien a reçu un coup mortel ; qu'astu fait, misérable ?
Synéwulf.— La main m'a tremblé ! La force m';i abandonné.
CÉOWULF.— Maintenant, si nous sommes arrêtés, infâme, poltron, c'est ta faute.
Synéwulf.— Cruel démon, dis tionc plutôt que c'est tn faute. Pourquoi^ ne pas obéir à mes pressent^ lits?
CÉowuLF. — Pressentiments dïune faible ! Mocréant, sortons ! A la grotte, nous réglerons cette affaire.
Synéwulf. — ïci même, si tu :e veux.
(^Céowalf et Syaêwidf sortent. Eam.cmetnnx)'^ E'l)ua-d et Alfred apparaisse. nt sur la scène; Alfred tiCiU anr éyéc à la main)