‹ Edouard le confesseur, roi d'Angleterre [microforme]Chapitre 21 sur 38 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Edouard, Godwin.

GoDWJN. — Mon cher prince, je vous en prie, ne rejetez pas un bon conseil ; écoutez une {)arole amie. Signez en faveur de votre jeune frère Suénon, signez cette résignation de vos droits au trône d'Angleterre.

Edouard. — Noble comte de Kent, je suis fâché de vous le répéter, vous me faites une proposition à laquelle il m'est impossible d'accéder.

GoDWiN.— Je comprends, en effet, que j'exige de vous un grand sacrifice. Vous devez renoncer à de brillantes et royales espérances ; il vous faut en un moment renverser de beaux projets que votre imagination et votre jeunesse caressaient, sans doute, depuis longtemps. Il est si doux de rêver à la gloire d'une illustre couronne !

Edouard. — Jamais, comte de Kent, je n'ai nourri mon esprit de rêves, de chimères et d'illusions.

GoDWiN. — Je comprends, je comprends. Moimême, je suis grandement dérangé dans mes projets d'avenir à votre égard. Mais devant la nécessité.

il faut savoir céder à propos. Croyez à mon amitié, croyez à mon dévouement. Dans vos plus chers intérêts, Edouard, signez la résignation que je vous demande.

Edouard.- Je vous l'ai déjà dit, comte, c'est impossible.

GoDWiN.— Ecoutez bien, mon cher Edouard, ce qu'il me reste à vous dire, et vous verrez vousmême si la raison ne dicte pas mes paroles. Défiezvous de votre inexpérience et de votre ardeur juvénile; suivez les conseils de la réflexion, de la prudence et de l'âge mûr... Vous êtes environné d'ennemis ; vous marchez sur un abîme, la chose est évidente. Malgré ma vigilance, malgré les précautions nombreuses que j'ai prises pour protéger vos personnes, malgré la surveillance active qu'exerce le dévoué et fi-lèle Svveyn, vous voyez cependant que des assassins ont pu s'introduire jusque dans vos appartements les plus secrets ; votre frère est blessé grièvement ; et vous, Edouard, vous n'avez échappé au coup fatal que par miracle. Pensez-vous qu'ici vont s'arrêter les })érils qui vous

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grâce, Edouard, sauvez votre vie, sauvez la vie de votre frère.

Edouard.— Eh! qu avons-nous donc fait de si criminel pour qu'on nous poursuive ainsi?

odwin.-— Rien, mon prince, rien absolument.

Edouard. — De quoi sommes-nous coupables ?

GoDwiN.-— D'être rois. Renoncez à la royauté, et vous êtes innocents.

Edouaui). — Vous crovez ?

GoDwiN. — Certainement. Est-ce le pauvre Hardicanut qui aurait, quelques heures avant son trépas, payé les services de meurtriers pour se débnrras.'-er d'un rival ? je l'ignore... Sont-ce les amis du jeune Suénon qui voudraient, par votre mort, assurer le règne et la tranquillité du nouveau roi ? je l'ignore .. Les Danois sont-ils jaloux de l'éclat de vos vertus? craignent-ils que les sympathies du peuple se déclarent en votre faveur? je l'ignore encore. Mais ce que je sais fort bien, c'est que vos jours sont comptés, si vous refusez de signer l'écrit que je vous présente.

Edouard. — Et si je signe ?

GoDwiN. — Alors toutes les défiances et toutes les préventions tomberont d'elles-mêmes. On n'aura plus rien à craindre de votre présence et de vos démarches. Vous recouvrerez votre liberté, vous et votie frère.

Edouard. — Nous recouvrerons notre liberté?

GoDwiN. — Oui. et l'on vous conduira tout de suite, je n'en doute pas, auprès de la reine Emma.

Edouard. — Nous reverrons notre mère ?

GoDWiN. — Vous reverrez votre mère. Votre séjour à la cour sera fêté par une succession non interrompue de réjouissances, de festins et de parties de plaisir. On vous prodiguera tous les honneurs dus à la noblesse de votre rang. Puis, quand vous le désirerez, vous pourrez retourner en toute liberté auprès de vos parents au delà du détroit.

Edouard.— G doux pays de Normandie, qui me rendra tes beaux soleils, tes joies pures et tes jours paisibles ?...

GoDWiN.— Bien ! bien! cher Edouard, prince vénéré, je vois avec bonheur que mes raisons finissent

par opérer chez vous la conviction. Mon amitié n'attendait rien autre chose de la perspicacité de votre esprit et de la solidité de votre jugement... Tenez, prenez cette plume, et signez.

Edouard. — Comte de Kent, je vous le répète avec regret, je ne le puis.

GoDwiN. — Vous ne le pouvez ?

Edouard. — Non.

GoDwiN. — Je vous en prie, Edouard, signez; je vous en sup[)lie au nom de votre liberté.

Edouard. — Impossible !... Je ne le puis.

GoDwiN. — Au nom de l'amour que vous portez à votre frère.

Edouard. — Je ne le puis.

GoDwiN. — Par le souvenir que vous conservez pour vos parents de Normandie.

Edouard.— Je ne le puis, Godwin, m'enteiidezvous? je ne le puis.

Godwin. — Par votre vie.

Edouard.— Je ne le puis, je ne le dois ni le veux.

Godwin.— Vous ne le pouvez ? N'êtes vous pas le maître de vos actes ? Qui retient votre main ?

Edouard.— Dieu, la patrie, le devoir, l'honneur. Je suis né roi d'Angleterre, je resterai roi d'Ano-leterre. ^

Godwin.— Vous êtes le roi d'Angleterre ? Edouard.— Oui, je le suis.

Godw^in. — Roi, où sont vos sujets ?

Edouard. — Par tout le royaume, de la Manche aux montagnes de l'Ecosse.

GoDWiN. — Quels sont ces sujets ?

Edouard. — Les fidèles Bretons, les Angles, les Saxons.

GoDWiN.— Ils ne connaissent pas même votre nom.

Edouard. — Mon nom vit au fond de bien des cœurs.

GoDvviN. — Roi d'Angleterre, où sont vos soldats ?

Edouard. — Je n'aurais qu'un mot à dire, il retentirait jusqu'aux extrémités de la Bretagne; il soulèverait des bataillons de braves guerriers et d'intrépides défenseurs !

GoDWiN (à part). — Quelle fierté! Quelle audace! (^Haut,) Prince, il faut prévenir ce mot, il faut empêcher ce soulèvement.

Edouard. — Oh ! Godwin, ne prêtez pas à mes paroles de fausses interprétations ; vous n'avez rien à craindre, vous le savez bien. Je ne suis pas venu à Winchester fomenter de sanglantes révolutions. Ma mission ici est une visite d'amour filial ; d'ailleurs, ma mission est une mission de paix, d'union, de concorde et de conciliation.

Godwin. — Mais vous voulez soulever, dites-vous, les peuples de la Bretagne.

Edouard. — Je n'ai pas dit cela, Godwin, vous le savez bien.

Godwin. — Vous voulez appeler autour de vous vos fidèles Bretons pour supplanter par la force des armes la dynastie danoise.

Edouard. — Je n'ai pas dit cela ; ce désir est loin de mon cœur.

GoDwiN. — N'avez-voiis pa? dessein de renverser le trône de Buénon pour établir le vôtre sur ses débris et sur ses ruines ?

P^DOUARD.— Non, Godwin, non, mille fois non.

GoDwiN. — Alors, signez donc.

Edouard. — Je ne le puis.

GoDwixN.— Oui, oui, je ne le puis, ah ! c'est que vous nourrissez au fond de votre cœur des prétendions cachées, des espérances ambitieuses. N'est-ce J...3 le secret de votre refus, Edouaid ? répondez.

Edocard. — Répondez à votre tour, comte de Kent; ne suis-je pas le fils aîné d'Ethelred ? ne suis-je pas l'héritier léj^itime de ce royaume? Une injuste invasion a-t-elle [)U me priver de mes droits à la couronne? Ne suis-je pas votre roi? A quel titre, vous, mon sujet, voulez- vous forcer votre roi à renoncer à des droits inaliénables et sacrés? à quel titre, je vols le demande?

Godwin. — A quel titre... ?

Edouard. — Oui ! répondez... î

GoDwrN.— A quel titre... ? Mais je cherche vos intérêts...

Edouap" . -Qiii vous en a cluiigé ?

GoDwiN. — Mon dévouement à votre personne, mon amitié.

Edouard. — Dévouement liy[)()crite ! amitié de traître ?

GoDwixN.— Vous m'insultez!... Jeune homme, il est inutile de raisonner plus longtemps avec vous. Je n-ai plus qu'une fois a vous réitérer mon ordre. Ecoutez-le bien. Je vou> dis qu'il vous faut, d(^ toute nécessité, et tout de suite, signer ce papier.

Edouard. — Je ne le signerai pa3.

GoDWiN. — Apprenez, jeune imprudent, que c'est moi qui vous fais retenir sous les verrous de cette prison.

Edouard. — Je le savais.

GoDwiN. - Vous êtes en mon pouvoir, votre existence est entre mes mains.

Kdouard. — Mon corps est entre vos mains, mais non pas mon âme.

GoDWiN. Jo vous enlèverai, pour le re>te de vos jours, le bienfait de la liberté.

Ï]douard. — Mon âme est librejusquedans les fers.

GoDWiN. — Je confi.squerai toutes les })ropriétés que te laisse ta mère en Angleterre.

Edouard. — Les biens de ce monde sont fnigiles et périssables: insensé qui place en eux le i'rincipe de son bonheur.

GoDWiN. — Je te bannirai au fond d'un cachot rîans les solitudes et les montagnes du pays de Galles.

Edouard. — La terre entière pour le chrétien est un exil.

GoDwiN. — Toute la terre est un exil !...Tu renies l'Angleterre, renégat? L'Aiigleterre n'est elle pas ta })atrie?

Edouard. — Le ciel est ma patrie.

GoDwiN. — Signe, ou je tenverrai à la mort.

Edouard. — Vous m'enverrez à la gloire.

GoDWir;. — Je te ferai périr au milieu des plus affreux tourments.

Edouard. — Le Dieu de la croix me donnera la force des martyrs.

GoDwiN. — Jamais, non, jamais on ne m'a parlé vec tant d'audace.

Edouard. — Vous n'avez donc jamais parlé à un roi ?

GoDwiN. — 0 rage Î...0 désespoir !...qui me vengera de tant d'insolence ?

Edouard. — Allez, ministre infidèle, achevez sur moi votre œuvre de scélérate iniquité... Mais rappelez-vous que là-haut, il est un juge qui punit les scélérnts; il est un père qui veille sur l'innocent et l'ori)helin.

GoDwiN. — Dénions! Satan! enfers! délivrez-moi de cet enfant qui fait mon tourment et mon supplice.

(// sort.)

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