SCENE IV
Léofric, Siwakd (^Ils s^asseyent.)
SiwARD. — Comte de Leicester, l'Angleterre est bien malade, elle aussi ; elle gît sur le lit de ses Fouffrances ; les crêpes du deuil et de la tristesse l'enveloppent de toutes parts.
Léofric. — Que voulez- vous dire, graaf of Northumberland ?
SiWARD. — Ah ! Léofric, ne m'appelez pas graaf ; c'est un titre danois qui sonne mal à mon oreille. A))pelez-moi de mon nom saxon thane ou carL appelez-moi comte,
LÉOFRIC. — Eh bien î comte de Northumbcrland, que voulez-vous dire ?
SiwARD — Je veux dire que les Bretons gémissent sous un pouvoir étranger et odieux, sous une domination sans gloire.
LÉOFRIC — Dites donc plutôt sous la tyrannie d'un Saxon dégénéré, d'un traître à son pays, d'un usurpateur, d'un Godwin.
ils.
SiWARD. — En eô'et, Plardictiiiut lègue, mais c'est Siv Godwin qui gouverne ; et pour surcroît demalheur.ayjoi nous voici menacés davoir à notre tête un enfant ^^^ de huit ans, ce qui éternise la pui^>-ance du renégat ^t d' et du tyran. Nous sommes abandonnés comnu' une proie à ceux qui nous haïssent, et notre tête est Li honteusement courbée sous un joug de fer. tax^
LÉOFRic. — Sou^ Canut, au moin^ï, la gloire et la magnificence du héros plaidaient en faveur de l'origine étrangère du monar(]ue.
SiWARD. — Les armes de Canut, d'ailleurs, étnient invincibles : bon gré, mal gré, il fallait bien se soumettre.
LÉOFRIC. — Du reste, pour être juste, il faut bien convenir que Canut sut se montrer bon prince ; în, religion avait adouci la férocité de son caractère ; ce britJuwaUla des mers devint un monarque généreux et bienfaisant. Son premier soin, vous le savez, fut de confirmer les lois du sage Edgar ; il releva les édifices religieux qui avaient soutfert pendant l'invasion. Toujours il traita les Saxons avec une attention marquée, les protégea contre l'insolence des parvenus danois, plaça les deux nations sur un pied d'égalité et les admit indistinctement aux emplois de confiance et de fortune; il ne cessa d'engager les lords anglais et les graaf^ danois à oublier de part et d'autre leurs anciennes offenses et à se promettre pour l'avenir une mutuelle atnitié. Régulièrement, aux fêtes de Noël, de Pâques et de la Pentecôte, il convoquait en grande assemblée le vitcna-gemot^ et jamais, dans les circonstances difficiles, il ne prenait un parti sans avoir consulté de cette sorte les caddormcns, les thanes temporels et st>irituels. enfin tous les principn\ix de la nation.
c est SiwARD. — Pi ût au ciel qu'il en fût ainsi encore ^^^^^' aujourd'hui ! Godwin ne prend conseil que de lui- !^^^^ môme ; et les Danois sont devenus d'une insolence ^'^^^ et d'une brutalité insupportables.
^^^ LÉOFRic. — En effet, le [)cu}>le est écrasé sous les taxes.
î; ];j SiWARD. — Du temps de Canut, le tingmanna était d^ de seize navires, et la solde de ses gardes maritimes, payée par la nation, avait été fixée au taux annuel de huit marcs pour chaque soldat, et de douze marcs pour chaque officier. Mais ne voilà-iil pas que Hardicanut, ou plutôt Godwin, dans un but d'orgueil, a quintuplé le nombre de ces vaisseaux et de ces matelots ; et par là môme il quintuple la taxe. Le peuple murmure, le peuple résiste. A Worcester, les collecteurs Thurstan et Feader ont été tués dans une émeute populaire. Pour châtiment, paraît-il, Godwin a livré le comté au pillage pendant quatre jours, et la ville a été réduite en cendres.
Léofrjc. — Hélas ! oui, ce n'est que trop vrai, et par malheur,ce n'est là encore qu'un exemple,entre mille, de ces révoltantes rigueurs.
SiWARD. — Vous l'avouerai-je, Léofric (l'esprit de l'infortuné est soupçonneux) ? je soupçonne Godwin d'avoir des aspirations d'ambition criminelle ; il occupe la seconde place dans le royaume, je crois qu'il porte ses vues encore plus haut.
LÉOFRIC. — Vous crovez ?
Stward. — S'il n'en était pas aiflisi, pourquoi s'agrandirait-il incessamment ? pourquoi, petit à petit, ajouterait-il à ses domaines les provinces voisines et les comtés limitrophes? Non seulement il est comte de Kent, il gouverne aussi le Wessex et le
Sussex. Sou fils aîné, Sweyn, est^aWde Gloucester, lég de Somerset, d'Oxford et de Berkh,; Harold, son cadet, possède réunis les earldoms d'Essex, d'Huntiugdou, d'Est-Anglie et de Cambridgeshire. Le père et les fils commandent à la moitié du royaume ; et, à un moment donné, ils peuvent tenir en échec toute.? les forces de l'Angleterre.
LiÉoFRic. — 0 Siward, qui nous rendra les beaux jours de l'Angleterre, la paix et le calme des temps anciens ? qui nous rendra cette famille royale de notre sang, ces rois pif :ix et bons, qui étaient les pasteurs et les pères de leurs peuples ?
Siward. — 0 jeunes princes, illustres rejetons d'une race bénie, tendres plantes échappées aux ravages de Tnquilon, espérancef= glorieuses de la patrie en deuil, Edouard et Alfred, que le ciel vous protège, qu'il vous ramène f^ur nos plages aujourd'hui désolées, qu'il vous rende à l'amour de vos sujets dévoués et fidèles.
LÉOFRic. — Où êtes- vous, suzerains de nos cœurs, que nous allions déposer à' vos pieds nos hommages et nos serments ?
Siward. — Que nous allions vous offrir le tribut de notre courage, le secours de nos bras et le service de nos épees.
{Sweyn entre.)