‹ Edouard Manet, souvenirsChapitre 1 sur 20 · RUE DE TOURNON · texte numérisé non relu

RUE DE TOURNON

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PREFACE

Il parait bien que l'on rende aujourd'hui justice à Manet. Si V affection qui unissait le grand artiste trop tôt disparu à V ancien ministre des Arts pouvait conduire certains à taxer de partialité le livre que ce dernier a consacré à son ami , nous renverrions le lecteur à /'Histoire de la Peinture française au xix9 siècle récemment publiée par M. Henry Marcel. « Nous nous sommes étendu , dit V administrateur général de la Bibliothèque nationale, peut-être avec excès , sur les péripéties de la carrière artistique de Manet , mais V influence exercée par lui sur l'école actuelle est si considérable, il a à un tel point renouvelé les tendances et la technique de la peinture que ces détails nous semblent se justifier . »

Et M. Léonce Bènédite , conservateur du musée du Luxembourg , s'exprime ainsi dans son remarquable rapport général sur les Beaux-Arts à l’Exposition de 1900 : « Nulle œuvre encore , depuis

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bien des générations , n’avait offert autant de véritables jouissances organiques pour les yeux sains et bien constitués. Nulle pratique n était mieux faite pour ramener de nouveau dans la voie des mâles traditions ces manières juteuses , troubles , minces ou louches qui, malgré les efforts antérieurs , dominaient toujours dans V école . Malgré les sarcasmes , les injures et les persécutions , la leçon fut comprise et l'exemple suivi. U influence de Manet se fit sentir de tous côtés , jusque dans les milieux où régnait le culte de la tradition. Les maîtres même , tels que Baudry, ne craignirent pas de pu iser à cette source fraîche et vive. Nombre de compromis se formèrent à sa suite qui ont rajeuni l'aspect de la production générale contemporaine . Mais , comme dans le roman de /'Œuvre de son courageux défenseur , Zola , tandis que le créateur recevait les coups sur la. brèche , maints Fragerolles accommodaient pour le palais du public cette cuisine trop simple et trop forte et récoltaient sans efforts les honneurs et les profits. C'est une histoire vieille comme le monde et toujours nouvelle. »

Après les travaux de M. Jacques de Biez , de M. Edmond Bazire et de M. Théodore Duret , ce livre servira sans doute à mieux faire connaître et aimer Manet. « Je n'ai jamais connu , a écrit Antonin Proust , en parlant de son ami , quelqu'un qui fût plus digne d'être aimé, ni plus admirable

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in

dans sa foi sincère. » Cela ressortira de ces pages que l'ancien ministre des Arts avait communiquées à M. Charles Ephrussi , directeur de la Gazette des Beaux-Arts. Celui-ci lui écrivit , le 27 janvier 1897 :

Mon cher ami,

Vous pensez avec quel intérêt vif et spécial j'ai lu vos pages sur Manet et cela autant parce que vous en êtes l'auteur que parce qu'il s'agit d'un artiste que j’ai connu, admiré et défendu. Vous me le faites revivre , vous me rendez sa parole, sa bonne humeur, son esprit plein d entrain et jusqu’à ses légitimes

colères Vous avez accompli un pieux devoir de justice et le

peintre n’y peut que gagner la sympathie des derniers hésitants devant sa manière si franche et si personnelle

Cependant les Souvenirs d' Antonin Proust , d'abord parus dans la Revue Blanche, avaient besoin d'être repris et complétés. Lui-même comptait le faire ; l'état de sa santé ne le lui permit pas. Mon rôle a été , tout en respectant le texte d' Antonin Proust , d' utiliser les documents qu'il avait réunis. Ce livre est , de la première à la dernière ligne , l'œuvre du camarade et de l'ami de Manet , Une fois de plus, je lui aurai servi de secrétaire .

A. Barthélemy.

MADAME MANET Manet

In coming Degas sale in Paris.

Édouard Manet naquit à Paris le 23 janvier 1832, rue des Petits-Augustins, n° 5.

Son père, Auguste Manet, était chef de division au ministère de la Justice. Il devait devenir plus tard directeur du cabinet et du personnel de M. Barthe, garde des sceaux dans le Cabinet Casimir Périer, et passer de là comme magistrat à la Cour d'appel de Paris. Auguste Manet avait épousé, le 18 janvier i83i, Eugénie-Désirée Fournier, fille de Joseph-Antoine-Ennemond Fournier et d’Adélaïde-Élisabeth Delanoue, née le n février 1 8 1 1 .

Legrand-pèrematerneld’Édouard Manet, Joseph- Antoine-Ennemond Fournier, avait, par la situation qu'il occupait à Stockholm, été en mesure de contribuer à assurer à Bernadotte le trône de Suède. Mais si les prétendants se montrent fréquemment affables envers quiconque peut aider à leur élévation, ils sont plus réservés dès qu'ils sont en possession de l'objet de leur convoitise. M. Enne-

mond Fournier eut si peu à se louer de Charles XIV qu’il quitta la Suède.

« Mon grand-père paternel, disait Edouard Manet, quand il parlait des mésaventures de M. Ennemond Fournier, était plus modeste. Il ne tenait qu’à lui, qui était lié avec les hommes de la Révolution, d’arriver à une haute situation, mais il préféra demeurer très simplement maire de Gennevilliers, où sa famille possédait des terres depuis deux siècles, et y faire œuvre utile en assainissant le pays par l’endiguement des eaux de la Seine. » Clément Manet mourut à Gennevilliers en i8i4,àl’âge de cinquante-huit ans. Ce n’est qu’en 1899 que la commune de Gennevilliers, se souvenant des bienfaits de son ancien maire, a donné à une de ses rues le nom de Clément Manet.

L’oncle maternel d’Edouard Manet, M. Edouard Fournier, était capitaine d’artillerie au moment de la naissance de son neveu. Son avancement fut rapide. Il remplit les fonctions d'aide de camp du duc de Montpensier et donna sa démission comme colonel lors de la Révolution de 1848. Son fils unique, qui était en 1 855 officier d’artillerie, fut tué au siège de Sébastopol. Edouard Manet eut un profond chagrin de la mort de son cousin. Il alla, malgré la brouille survenue entre sa famille et le colonel Fournier, porter à celui-ci ses com-

pliments de condoléances. Quelques jours après, il reçut la lettre suivante :

Pontcelles, ier octobre 1 85 5 .

Je suis si malheureux et si triste, mon cher Édouard, que je crains de ne t’avoir pas exprimé assez vivement combien j’éprouve de reconnaissance pour la visite que tu nous a faite hier.

Dans presque toutes ses lettres, mon pauvre Edmond nous parlait de toi et nous interrogeait sur tes travaux et tes succès. Malheureusement il m’était impossible de lui répondre h cause de la séparation qui existe entre moi et les tiens. Cette séparation, tu le sais, estinfranchissable. Aussi ta démarche d’hier me prouve de plus en plus la noblesse de ton cœur ét de tes sentiments. Conserve bien ces sentiments, mon cher Édouard, et sois certain que tu trouveras toujours en moi un tendre et bon ami.

Athénaïs et moi t’embrassons avec une sincère affection.

Tout à toi,

Fournier.

Tune saurais croire combien à Pontcelles chacun a été attendri et touché de ta démarche. Ton éloge est dans toutes les bouches.

Si le père de Manet s’était brouillé avec son beau-frère, c’est qu’il ne pensait pas que le colonel Fournier eût bien fait de donner sa démission après la chute de la famille d’Orléans. A ce propos, le duc d’Aumale m’a dit depuis lors que très certainement son frère aurait été le premier à conseiller

à un officier de la valeur du colonel Fournier de rester dans l’armée. Mais il est des questions de sentiments que l’on ne discute pas.

Je reviens à Edouard Manet. Dès notre enfance, nous nous étions pris d’une vive sympathie l’un pour l’autre. Après l’avoir placé dans l’institution de l’abbé Poiloup, son père l’avait fait entrer au college Rollin. Le mien m’avait envoyé dans ce même collège où l’un de mes frères, Henri, poursuivait ses études dans la classe de mathématiques spéciales. Monfrère aîné, Alfred, avait quitté Rollin l’année précédente. Ma mère et lui étaient avec mon père à Pise, où celui-ci devait trouver la mort l’année suivante, enlevé par la maladie qui lui avait fait donner sa démission de député en i833.

Edouard Manet m’avait séduit par son allure ouverte et franche. Nous étions assis l'un à côté de l’autre dans une de ces classes construites comme le voulait à cette époque le codex des architectes, c’est-à-dire dans une de ces casemates mal éclairées, empestées le soir par des quinquets fumeux, munies d’un mobilier rudimentaire consistant en bancs étroits, rugueux et vissés devant des pupitres noirs qui vous écrasaient la poitrine. Nous étions là serrés comme des harengs sur une claie. Sur les murs rien, pas même une carte de géographie. La dernière des écoles primaires offre aujourd’hui un confort que n'avaient pas les classes

du collège le plus aristocratique de Paris en 1 844 -

Edouard Manet était choyé par le proviseur de Rollin, M. Defauconprct, le traducteur des œuvres de Walter Scott, qui était personnellement lié avec sa famille, en particulier avec le colonel Fournier. Celui-ci était un lettré, ayant un goût très vif pour tout ce qui touchait aux arts. Il n’avait pas de plus grand plaisir que de nous emmener le dimanche au Louvre ou de nous conduire à Vincennes où il tenait garnison. Il voyait avec joie dans ces excursions la facilité avec laquelle Edouard, un crayon et un carnet à la main, s’essayait à traduire ses impressions soit d'après les maîtres, soit d’après la nature.

Un dimanche soir, il s’en expliqua avec le père d’Edouard, en sortant de table. Il conseilla à son beau-frère de laisser son fils suivre le cours facultatif de dessin qui se faisait à Rollin. M. Manet accueillit fort mal ce conseil. Il avait trois fils, Edouard, Gustave et Eugène, et entendait que ses trois fds continuassent les traditions de la famille en faisant les études qui mènent aux carrières libérales. Le colonel Fournier n’insista pas, mais il alla voir M. Defauconpret et lui dit qu’il prenait à sa charge les leçons de dessin qui seraient données à son neveu.

Dans cette classe de dessin qui était installée près de la gymnastique, le professeur nous faisait

dessiner d’après les modèles de Jullien, rarement d’après la bosse. Edouard s'y ennuyait à tel point qu’il ne songeait qu’à filer dans le préau de la gymnastique. Sont-ce les exercices physiques, où il était d’une habileté exceptionnelle, qui le déterminèrent à se présenter à l’Ecole du Borda? Estce, au contraire, le désir de quitter plus tôt le collège? Toujours est-il qu’il déclara nettement à son père que ne se sentant aucune aptitude pour les études de droit et ayant une véritable vocation pour la profession de marin, il était décidé à se préparer aux examens de l’Ecole navale.

L’intérieur de la rue du Mont-Thabor, où la famille Manet résidait alors, était d'une grande simplicité. On n’y voyait rien de discordant. Le mobilier, la manière de se vêtir révélaient le culte des choses simples et mesurées qui est la marque du goût français. Edouard Manet se plaisait chez lui autant qu’il se déplaisait à Rollin. Au collège, en dehors de la gymnastique etdu cours de dessin qu’il suivait, comme je l’ai dit, d’une façon très inégale, le seul enseignement qui l’intéressait était celui de l'histoire qui était donné par un jeune professeur, M. Wallon, le futur père de la Constitution de 1875. Encore dois-je dire que pendant les leçons de M. Wallon, il lisait souvent sous son pupitre les livres qu il parvenait à introduire le dimanche en rentrant au collège.

A propos d'un de ces livres, il lit un jour une observation où s’indique déjà sa passion pour l'étude directe des réalités ambiantes. Ce livre était les Salons de Diderot. On sait ce qu’à propos d'un tableau deRoslin, représentant le Roi reçu à l Hôtel de Ville de Paris , Diderot dit de « la platitude de nos petits pourpoints, de nos hauts-dechausses qui prennent la mise si juste, de nos sachets à cheveux, de nos manches et de nos boutonnières. Et le ridicule de ces énormes perruques magistrales, et l'ignoble de ces larges faces bourgeoises ». Plus loin : « Ajoutez à la platitude de nos révérences celle de nos vêtements : nos manches retroussées, nos culottes en fourreau, nos basques carrées et plissées, nos jarretières sous le genou, nos boucles en lacs d'amour, nos souliers pointus. Je défie le génie même de la peinture et de la sculpture de tirer parti de ce système de mesquinerie. La belle chose, en marbre ou en bronze, qu'un Français avec son justaucorps à boutons, son épée et son chapeau ! » Enfin dans les Pensées détachées sur la Peinture celle-ci : « Lorsque le vêtement d'un peuple est mesquin, l'art doit laisser là le costume », Manet me dit : « Voilà qui est bien sot ; il faut être de son temps et faire ce que l’on voit. »

Cette observation me frappa d'autant plus vivement que nous avions remarqué qu’au cours de

dessin Édouard dédaignait de copier les modèles casqués et crayonnait les têtes de ses voisins. Et comme Joly, Paul de Rémusat et moi nous avions pris exemple sur lui, il en résulta une véritable révolution dans le cours de dessin, révolution qui provoqua un rapport de M. Sanval, le censeur des études. A la suite de ce rapport, nous fûmes exclus pour un mois de la classe.

M. Defauconpret nous fit venir dans son cabinet et, après nous avoir paternellement semoncés, il leva la punition à la condition que nous prendrions Rengagement de copier désormais avec fidélité les modèles qui nous seraient donnés. Édouard et moi, nous dûmes traduire par le crayon noir sur une feuille de papier blanc, et cela aussi exactement que possible, trois figures lithographiées d’après le tableau du baron Gérard représentant l’entrée du roi Henri IV dans sa bonne ville de Paris en i5q4.

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