PI. I
LE BUVEUB D ABSINTHE
Phot. Durond-Ruel.
L'année 1847 nous sépara. Mon frère Henri avait terminé ses études. Il avait échoué aux examens de l'Ecole polytechnique, mais, reçu comme élève externe à l’Ecole des mines, il avait décidé de faire en même temps son droit. Il s’était installé au n° 3 de la rue de Lille. Ma mère m'avait mis pour continuer mes études dans la pension Ollivier qui se trouvait rue des Fossés-Saint-Victor, dans l'ancien hôtel du peintre Lebrun. La pension Ollivier conduisait ses élèves au collège Henri IV comme la pension Sardou. Au nombre des élèves de cette dernière était Victorien Sardou, qui devint ainsi mon condisciple.
Je continuais, les jours de sortie, à voir Edouard Manet. Sa mère chantait parfois dans des soirées intimes, accompagnée par M. Aubry, un violoncelliste de talent, qui était un des assidus du salon de Mmc Orfila et de celui de la comtesse de Sparre. Celle-ci, cantatrice des plus remarquables, était alliée à ma famille par son mariage avec le général comte de Sparre, d’origine suédoise, dont le
père, émigré à la suite de la conspiration qui avait amené l’assassinat de Gustave III, était venu offrir son épée à la France. Son fils, le général, avait été un des plus brillants officiers de la République et de l’Empire. Il avait commandé l’une des compagnies de grenadiers qui étaient entrées dans la salle du Conseil des Cinq-Cents à Saint-Cloud, le 18 brumaire, et je me souviens, comme si le récit m’en avait été fait hier, de la description de cette journée qu il mimait chez mon père avec une intensité d’expression vraiment saisissante. Je le vois encore figurant Bonaparte pâle, hésitant, plaqué contre la porte fort étroite de l’entrée de la salle des séances, puis reproduisant les paroles fermes et nettes de Lucien Bonaparte, qui, ce jourlà, sauva la situation, le désordre sur les bancs de l’Assemblée et la tranquillité de ses soldats, lesquels n’étaient là, disait-il, que les comparses d’un drame qu'ils comprenaient mal. Le général de Sparre est mort dans les dernières années du règne de Louis-Philippe, frappé d’une attaque d’apoplexie dans une revue au Champ de Mars.
Sur le tard, il s’était marié avec la fille de Joseph Naldi, le célèbre bouffe italien, qui mourut en 1820, d’une façon tragique, chez son ami le chanteur Garcia. Celui-ci l’avait invité à voir l’essai d'une nouvelle marmite, dite autoclave , pour cuire les viandes. Naldi ayant fermé et assujetti la soupape
de cet appareil, la vapeur concentrée lit explosion. Tout 1 appartement fut bouleversé, etNaldi, frappé par les éclats de la marmite, expira sur-le-champ.
La comtesse de Sparre donnait régulièrement des matinées dans son hôtel de la place Saint- Georges, mais Édouard, qui n’avait guère le goût de la musique, s’y ennuyait. Il préférait venir flâner aux Tuileries et aux Champs-Élysées. A cette époque, la partie haute des Champs-Elysées, à l'endroit où se trouve actuellement l’Élysée- Palace, formait un talus planté d arbres fort beaux et conduisant à des jardins sur lesquels on a tracé la rue Bassano. Sur ce talus étaient installés des marchands de gâteaux et des bouquetières.
Ayant, en 1848, échoué aux examens du Borda, Manet s’embarqua en qualité de pilotin pour gagner une année, conformément aux règlements en vigueur, et avoir la ressource de tenter une fois de plus l’épreuve du concours d’entrée à l’Ecole navale.
Avant son départ, qui eut lieu le 9 décembre de cette année 1848, celle-ci avait été marquée pour nous par un incident dramatique. Mon frère Henri faisait son service de garde national et était campé pendant les journées de juin devant la maison Dubois, au coin de la rue Voltaire. On demanda des hommes de bonne volonté pour faire une reconnaissance du côté du Faubourg Saint-
Antoine. Il se présenta, nous le suivîmes, Édouard et moi, et après avoir essuyé quelques coups de fusil, nous arrivâmes au Faubourg Saint-Antoine, alors que l’on rapportait l’archevêque de Paris, Mgr Affre, qui, trois ans auparavant, nous avait confirmés.
C'est à bord du navire Le Havre et Guadeloupe qu’Édouard Manet fit, aux appointements de quinze francs par mois, un voyage à Rio-de-Janeiro, pendant lequel ses goûts pour la peinture eurent une occasion inattendue de s’exercer. Le navire était parti de France avec un chargement de fromages de Hollande : le pont en était encombré. Comme les coups de mer avaient terni leur couleur, le capitaine Besson dit un jour à Édouard Manet, d’un ton goguenard : « Jeune homme, puisque vous aimez la peinture, voici un pot de minium et un pinceau. Vous allez me mettre une couche sur ces fromages. » Manet s’exécuta. « A notre arrivée en rade, disait-il plus tard, les fromages brillaient comme des tomates. Les naturels, les nègres surtout, les achetèrent avec empressement et les dévorèrent jusqu’à la croûte, regrettant qu’il n’y en eût pas davantage. »
Quand Édouard Manet revint au Havre, le 1 3 juin 1849, le commissaire de l’Inscription maritime lui remit, outre une attestation de ses six mois de navigation, une pièce l’autorisant à rentrer
à Paris clans sa famille. « Le présent permis, était-il dit, sera visé par les commissaires de l'Inscription maritime dans les ports où le marin s’arrêtera ou séjournera, vingt-quatre heures au plus tard après son arrivée. » — « En vérité, ne manquait pas d’ajouter Manet, lorsqu il racontait cette aventure de sa jeunesse, je me demande dans quel port, allant du Havre à Paris, j’aurais dû faire viser mon permis. »
Ai-je besoin de dire que sa seconde tentative pour entrer au Borda ne fut pas plus heureuse que la première ? On ne peut pas en une année faire en même temps ses études de mathématiques et être exploité parle commandant d’un navire de commerce. Sa volonté bien arrêtée était d'ailleurs de se livrer au goût qui l’entraînait irrésistiblement vers la peinture. Son père finit par y consentir. En i85o, il entra dans l’atelier de Couture. Je ne tardai pas à l'y suivre et voici comment.
Le peintre Henri Decaisne habitait au mois de septembre i *5o le n° 17 de la rue de La Rochefoucauld. Mon oncle, Olive Tonnet, était directeur de la sûreté générale au ministère de l’Intérieur. Je lui avais fait part de mon désir d'étudier la peinture. Dans un dîner auquel assistait entre autres convives le paysagiste Cabat, il fut décidé que le plus grand peintre français était Ary Scheffer,
que c’était à lui que je devais demander des conseils, et que son plus intime ami étant le peintre Henri Decaisne, c’était lui que je devais aller voir pour qu’il m’indiquât à quelle date je pourrais entrer dans l’atelier d’Ary Scheffer, qui était alors absent de Paris.
Le ii septembre i85o, je partis dès l’aube, muni de mes lettres de recommandation. La journée était radieuse, j’étais plein d’espérance et faisais résonner sous mes pas le pavé sec. L’atelier d’Henri Decaisne était au fond de la cour au rez-de-chaussée. Le peintre m’accueillit avec bienveillance. Il était en train de faire un Chancelier de l' Hôpital pendant la Saint-Barthélémy. Un fonctionnaire, sans doute un inspecteur des Beaux-Arts, louait ce travail qui était une commande. Il prit congé. M. Decaisne me posa un certain nombre de questions mêlées de réflexions sur la difficulté de l’art. Finalement, il m'assigna un rendez-vous pour le io octobre. A cette date, je verrais le maître qui me dirait dans quelles conditions il me serait possible d’être admis auprès de lui. En sortant, je retrouvai le soleil et, au coin de la rue d’Aumale, je heurtai Edouard Manet.
Celui-ci me pressa vivement d’entrer avec lui à l’atelier Couture. Je ne demandais pas mieux et allai voir l’artiste qui habitait rue de la Tour-des- Dames un vaste atelier où il peignait la toile
des Enrôlements volontaires. Ce petit homme gros, trapu, presque obèse, me reçut de la meilleure grâce et peu après j ’entrai à l’atelier de ses élèves situé au coin de la rue de Laval, aujourd’hui rue Victor-Masse.
A cette époque, Edouard Manet était de taille moyenne, fortement musclé. 11 avait une allure rythmée à laquelle le déhanchement de sa démarche imprimait un caractère de particulière élégance. Quelque effort qu'il fît en exagérant ce déhanchement et en affectant le parler traînant du gamin de Paris, il ne pouvait parvenir à être vulgaire. On le sentait de race.
Sous un front large, le nez dessinait franchement sa ligne droite. La bouche, relevée aux extrémités, était railleuse. Il avait le regard clair. L’œil était petit, mais d’une grande mobilité. Très jeune, il rejetait en arrière une chevelure longue qui frisait naturellement. A dix-huit ans, le front s’était déjà dégarni, mais la barbe avait poussé. Par elle, le bas de la ligure s'était fait plus doux, tandis que les cheveux d’une finesse extrême harmonisaient le haut du visage. Peu d hommes ont été aussi séduisants.
Malgré tout son esprit et sa tendance au scepticisme, il était demeuré naïf. Il s'étonnait de tout et s’amusait d'un rien. En revanche, tout ce qui touchait à l’art le rendait sérieux. Sur ce point, il
était intraitable. Ses convictions étaient arrêtées, irréductibles. Il n’admettait ni la contradiction, ni même la discussion. Le court séjour dans les pays ensoleillés lui avait suggéré une conception telle que tout lui apparaissait avec une simplicité que Couture ne comprenait pas. Pour un peu, il aurait supprimé les demi-teintes. Le passage immédiat de l’ombre à la lumière était sa constante recherche. Chez le Titien, les coulées lumineuses l’enthousiasmaient. Les primitifs l'affolaient. « J’ai horreur, me disait-il souvent, de ce qui est inutile, mais le chiendent est de ne voir que ce qui est utile. La cuisine de la peinture nous a pervertis. Comment s’en débarrasser ? qui nous rendra le simple et le clair ? qui nous délivrera du tarabiscotage ? Vois-tu, mon ami, la vérité est d’aller droit devant soi, sans s’inquiéter du qu’en dirat-on. »
Phot. Durand-Ruel.
M. ET Mm MANET, PERE ET MERE I)E L’ARTISTE