‹ Edouard Manet, souvenirsChapitre 11 sur 20 · PORTRAIT DE RE RT HE MOMZOT · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE RE RT HE MOMZOT

PL

la queue a la boucherie

(Eau-forte)

heure, et ce n'est que plus tard que la liaison se lit entre eux au degré d intimité qu elle eut.

11 venait volontiers aux conférences de la rue de la Paix qu'avait organisées Lissagaray. Un soir, Alfred Assolant avait fait une conférence sur Paul- Louis Courier. En revenant au café de Londres, avec les Ferry et Delprat, Manet lit, sur la table de marbre où l'on nous avait servi, un dessin représentant Assolant. La serviette du garçon enleva ce dessin qui fut encore visible pendant quelques jours, ayant été fait avec le crayon gras dont on se sert pour la lithographie. Un matin, il esquissa, au café Caron, rue des Saints-Pères, de la même manière, mais cette fois d’après nature, un croquis de Littré qui déjeunait à côté de nous. Le patron du café le fit respecter pendant quelque temps.

A la veille de la guerre de 1870, Manet s'était retiré à la campagne avec de Nittis, fréquentant chez le pianiste Delaborde et chez Heilbuth. Il venait cependant à Paris pour avoir les nouvelles et, à mesure que les dépêches se faisaient mauvaises, il se montrait de plus en plus silencieux. Très patriote, il était devenu sombre, taciturne. Rompant avec son mutisme, il eut d'ailleurs un soir avec Mazerolle une discussion qui faillit mal tourner. Il n’admettait pas que I on discutât ce que faisait l'armée. Les soldats surtout, qui n’étaient que des victimes, devaient être respectés.

Si la mauvaise politique de l’Empire était cause du mal, il fallait se débarrasser de l’Empire, mais ne pas insulter l’armée. Gambetta approuvait, mais Mazerolle ayant cru devoir faire, au cours de la discussion, une allusion malséante à la peinture de Manet qui n’avait pas parlé de celle de Mazerolle, Manet s’emporta. 11 fallut l’intervention de Gambetta pour que Mazerolle retirât ce qu’il avait dit de blessant : il le fit du reste de bonne grâce. Ce brave Emmanuel Chabrier voulait mettre la scène en musique.

Pendant le siège de Paris, Manet lit d’abord son service dans l’artillerie. Puis il fut attaché en qualité de lieutenant d'état-major à la garde nationale. Meissonier était colonel. Je les voyais souvent l’un et l’autre, étant au cabinet de Gambetta et n’ayant que la rue du Faubourg-Saint-Honoré à traverser. L'état-major de la garde nationale siégeait à l’Elysée autour d’une grande table, dans le salon du rez-de-chaussée. Montagut, Ceccaldi présidaient, rarement Clément Thomas. Pendant les séances, Meissonier faisait des croquis que dédaignait Manet, ce qui chagrinait fort le peintre de mais dont s’emparaient des voisins plus avisés.

Il ne sera peut-être pas sans intérêt de donner ici quelques extraits des lettres que pendant le siège Manet écrivit à sa femme.

i5 septembre.

La maison me semble bien triste quand je rentre le soir tout seul et que je ne trouve personne. Cela me parait bien long et cela commence seulement. Tu as tort de te reprocher de ne pas être restée. D’abord les femmes ne feront que gêner les hommes, et je te sais fort gré d'être partie, malgré l'ennui que j’ai d’être séparé de toi. Et puis très peu de femmes sont restées. Beaucoup d’hommes même sont partis, mais je crois que ceux-là le paieront à leur retour...

J'ai été ce soir avec Eugène à la réunion de Belleville. On a proclamé les noms de gens absents et proposé d’afficher ces noms dans Paris et de confisquer leurs biens au profit de la nation. Nous passons ainsi généralement notre soirée. Hier, nous étions allés avec Degas et Eugène aux Folies-Bergère à une réunion publique. Nous y avons entendu le général Cluseret...

Je suis allé ce matin avec Gustave à Gennevillers et nous sommes revenus par Asnières. C’est vraiment triste à voir. Tout le monde est parti. On a abattu tous les arbres, on brûle tout, des meubles brûlent dans les champs, les pillards cherchent les pommes de terre qu’on n’a pas enlevées. Des camps retranchés, partout les mobiles. Enfin on attend, on ne parle plus que chassepots et revolvers. Je crois qu’on est prêt à se défendre énergiquement.

3o septembre.

Voilà bien longtemps que je n’ai eu de tes nouvelles. J’espère que cela ne va pas durer trop longtemps et que nousallonsbientôtavoir rompu cetteligne d’investissement qui nous sépare de tout le monde... Nous ne faisons plus

qu’un seul repas à la viande, et je crois que tout Parisien sensé va en faire autant... Paris est aujourd’hui un vaste camp. Depuis cinq heures du matin jusqu’au soir mobiles et gardes nationaux qui ne sont pas de service font l’exercice et deviennent de vrais soldats.

ai octobre.

Il fait un temps affreux aujourd’hui. Impossible de mettre le pied dehors, d'autant que je ne puis mettre que des chaussures très légères h cause de mon pied qui se guérit seulement...

Les journaux ont dû vous annoncer déjà que vendredi l’armée de Paris avait fait une grande sortie sur les positions ennemies. On s’est battu toute la journée. Les Prussiens ont perdu, je crois, beaucoup de monde; chez nous les pertes ont été moins considérables. Cependant le pauvre Cuvillers, l’ami de Degas, a été tué. Leroux a été blessé et, je crois, fait prisonnier. On commence à avoir assez ici d’être enfermés et privés de toutes communications, car voilà plus d’un mois que nous n’avons reçu de vos nouvelles... Nous avons la petite vérole qui sévit et nous sommes réduits pour le moment à jo grammes de viande par personne. Le lait est pour les enfants et les malades. Tout cela n’est rien, quand on pense à ce qui arrivera. Nous désirons les événements, car ils amèneront une terminaison à cet état de choses insupportable.

... J'ai été longtemps, ma chère Suzanne, à chercher ta photographie. J’ai enfin retrouvé l’album dans la table du salon et je puis regarder quelquefois ta bonne figure. Cette nuit, je me suis réveillé, croyant entendre ta voix qui m’appelait. Je voudrais bien être au moment de te revoir et le temps passe pour moi bien lentement.

19 novembre.

Ma très chère Suzanne, que le temps me parait long! Et combien il est cruel de n’avoir pas eu de vos nouvelles depuis si longtemps!... Paris est mortellement triste ; le gaz commence à manquer. On le retire dans tous les établissements publics. La nourriture devient impossible. Enfin ce qui me console de vous savoir loin et inquiètes sans doute, c'est de penser que vous êtes bien portantes et confortablement installées. La petite vérole sévit très fort et frappe surtout les paysans réfugiés. La vie active que nous menons, nous autres, est très bonne pour nous. Je vais tous les jours pendant deux heures à la manœuvre, et l’on est dans ma batterie plein d’égards et de politesse pour moi. Je n’ai pas pour le moment de service de nuit, en attendant que nous soyons envoyés dans un fort.. .

Les pommes de terre coûtent ici huit francs le boisseau, et il y a maintenant à Paris des boucheries de chats, chiens et rats. Nous ne mangeons plus que du cheval quand nous pouvons en avoir. Je voudrais que tu me voies avec ma grande capote d’artilleur, excellent vêtement indispensable pour le service. Mon sac de soldat est en même temps pourvu de tout ce qu’il faut pour peindre et je vais commencer bientôt à faire quelques études d’après nature. Ce seront des souvenirs qui auront quelque jour du prix (PL 14).

2 3 novembre.

On s’ennuie ici à en mourir. C’est d’un triste dont on n’a pas d’idée. Je voudrais bien être au jour où j 'irai vous chercher au chemin de fer. J’ai bien peur que ce soit encore éloigné. Prends de l’exercice, promène-toi,

travaille ton piano 1 et surtout ne t’inquiète pas... On a tué le gros chat de Marie ; on soupçonne quelqu’un de la maison. Naturellement c’était pour le manger. Marie en a pleuré ; elle nous soigne très bien...

L’état dans lequel nous nous trouvons est tellement ennuyeux qu’on n’éprouve le besoin de voir personne. C’est toujours les mêmes conversations, les mêmes illusions. Les soirées sont dures à passer. Le café Guerbois est ma seule ressource et cela devient bien monotone. Quand serons-nous tous réunis ? J’appelle ce moment de tous mes vœux et pense sans cesse à toi. J’ai rempli la chambre de tes portraits... Nous avons des pluies torrentielles. Je mets avec délices tes chaussettes en laine. Elles me sont très utiles, car sur le bastion on a de la boue jusqu’aux chevilles.

i décembre.

J’étais hier à la bataille qui s’est livrée entre le Bourget et Champigny. Quelle bacchanale ! On s’y fait vite du reste ; les obus vous passent sur la tête de tous les côtés. La journée est bonne, disait ce matin la proclamation de Trochu. En effet, les troupes ont gardé leurs positions. On ne fait pas de mal aux prisonniers prussiens. C’est la première fois que j’en vois ; ils sont en général très jeunes comme nos mobiles et n’ont pas l’air fâché d’être pris. En effet, la guerre est finie pour eux. Quand donc sera-t-elle finie pour nous?

18 décembre.

Que je serai content, le jour où je pourrai t’embrasser ! J’attends ce jour avec impatience. Je n’ai guère d’espoir, je l’avoue, dans le succès de nos armées, mais enfin il faut lutter jusqu’au bout...

1 Mrae Édouard Manet était une pianiste très distinguée

La fin approchait. Le 3o décembre, Manet écrit : cc Te portes-tu bien? Toujours pas de nouvelles de vous. Comme c'est dur! J'en souffre plus que de toutes les rigueurs du siège. Il fait un froid de loup et pas moyen de faire du feu. Le charbon se garde naturellement pour faire la cuisine. Et quelle cuisine! »

Et le i5 janvier : « Comme le temps me paraît long et comme je passerais de bonnes heures près de toi maintenant sans penser à aller me promener! Tu n'as pas idée comme Paris est triste. A peine s'il y a des voitures; on mange tous les chevaux. Plus de gaz, du pain noir et le canon toute la journée et toute la nuit. Le pauvre quartier Saint-Germain va être dans un triste état ; rien encore de notre côté. »

Enfin, le 3o janvier : « C’est fini et nous sommes tous les trois1 sur nos pieds et au complet... Il n’y avait plus moyen d’y tenir. On mourait de

1 Manet et ses deux frères.

faim ici et à présent encore on est dans la plus grande détresse. Nous sommes tous maigres comme des clous et moi-même je suis souffrant depuis quelques jours, des suites de la fatigue et de la mauvaise nourriture... Enfin, la certitude de vous revoir me remplit de joie. J’espère vous trouver en bonne santé.

a Hélas! il est mort bien du monde ici, à Paris. Il faut vraiment avoir passé par où nous avons passé pour savoir ce que c’est. J’ai pu, pour me remettre, avoir quelques livres de vache que j’ai payées 7 francs la livre, et nous allons nous payer ce soir un bon pot-au-feu, sans légumes bien entendu... Enfin je suis si content de nous retrouver intacts après tant d’événements et de mauvaise chance que j’oublie tout. Ayez encore un peu de patience, c’est nécessaire. J’irai vous chercher aussitôt que cela se pourra et j’en ai bien hâte. »

C'est le 12 février 1871 que Manet quitta Paris pour aller retrouver à Oloron, où ils s’étaient installés, sa femme, sa mère et son beau-frère, Léon Leenhoff. Il passa dans les Pyrénées la Commune, mais, avant la dernière bataille du mois de mai, il revint à Paris, passant par Versailles, et c’est sous l’impression de la terrible répression du mouvement communaliste par les troupes entrant dans Paris, répression dont nous fûmes

GUEHIIE CIVI1. E (Lithographie)

MONET DANS SON ATELlElt

l’un et l’autre en partie témoins, qu'il fit sa lithographie intitulée Guerre civile (PI. i5).

Au lendemain des élections complémentaires de juillet 1871, qui avaient ramené Gambetta à l’Assemblée Nationale, Manet venait souvent à Versailles. Nous nous donnions rendez-vous à la gare Saint-Lazare. Pendant le trajet, il étudiait la ligure de Gambetta et. au cours des séances, il prenait des indications d'attitude sur un carnet, ayant rêvé de faire le portrait de Gambetta à la tribune. Malheureusement, Gambetta ne put donner à Manet les heures de pose qui lui étaient nécessaires et Manet renonça à son projet.

A ma connaissance, Gambetta est venu deux ou trois fois à l’atelier de Manet, rue de Saint-Pétersbourg, et a donné à l'artiste deux séances dans l’atelier de la rue d’Amsterdam. L'indication de son portrait venait bien, mais chaque fois Manet déchirait la grande feuille de papier qu'il avait fixée sur une toile, en s'écriant que ce n’était pas cela, qu il lui fallait une vraie journée. Cette journée, Gambetta regrettait de ne pouvoir la lui donner. Bien que Manet eut pour lui une véritable sympathie, il ne put s'empêcher de dire un jour dans un accès de mauvaise humeur : « C’en est encore un dont le portrait sera fait par Bonnat ! »

« — Oui, ajouta-t-il, Burty et les sous-Burty sont là pour l'y pousser. Et cependant Gambetta

fait exception. Il est plus avancé que ceux de son parti, car c’est curieux comme les républicains sont réactionnaires quand ils parlent d’art. C'est si commode d’adopter des formules toutes faites, de s’incliner devant ce qu’on appelle le beau idéal. Le beau idéal, le beau qui serait définitif, quand tout se transforme. Qu’on nous fiche donc la paix avec ces rengaines. Quand je dis que le beau se transforme, ce n’est pas tout à fait cela. Mais le beau s’adapte. Que dirait-on d’un peintre qui étudierait le caractère de la tête d’un homme comme Gambetta et qui, après avoir analysé tout ce que l’action lui donne de particulier, s’en irait au Louvre copier le Discobole , disant : « Il n’y a que cela de beau » ? C’est cependant ce qu’on nous conseille. Charles Blanc est logé à cette enseigne, et tant d’autres. Le vrai, c’est que nous n’avons pas d’autre devoir que d’extraire de notre époque ce qu’elle nous offre, sans pour cela cesser de trouver bien ce que les époques précédentes ont fait. Mais faire un mêlé, comme on dit chez les mastroquets, c’est idiot. Pour moi, j’aurais voulu laisser de Gambetta une image telle que je la comprend. Il n’y faut plus penser. »

A propos de Burty, je crois qu’il est juste de dire que son esprit d'initiative a rendu à l’art les plus réels services. Joignant un goût très sûr à une ardeur de polémiste qui se traduisait par des cam-

pagnes de presse conduites avec un véritable talent de lettré, il a ouvert à ses contemporains des horizons qui leur étaient presque inconnus. C est lui qui s'est fait l'un des premiers apôtres de l'art japonais et, dans l’enthousiasme de son apostolat, il ne s’est jamais départi de la prudence avec laquelle on devait recommander les chefsd'œuvre de l’Extrême-Orient.

Mais ce dont je sais, pour ma part, le plus grand gré à Burty, c’est d’avoir soutenu la doctrine de l'unité de l'art, d’avoir affirmé avec une persistance inébranlable que la matière et le procédé sont choses indifférentes et que les expressions de l’art ne se doivent distinguer que par leur degré d’élévation. Cette campagne, il l’a menée avec une maëstria qui lui a valu des témoignages de sympathie de la part de tous ceux qui ont le culte de la vérité et le dédain des préjugés.

Manet ayant prononcé le nom de Charles Blanc dans les remarques que j’ai rapportées, je veux rappeler que ce dernier a été l'un des plus écoutés entre ceux qui se sont imposé la tâche de servir les arts par la plume et par la parole. Il n’a pas seulement aimé les arts, il n’a pas eu le seul et rare mérite de les faire comprendre, il a montré encore la grande vertu de savoir les diriger.

Son goût pour l’érudition aimable et familière, l’aménité de son caractère, l'impartialité de son

esprit de justice et surtout le respect qu'il professait pour la liberté de la pensée lui avaient, dans cette délicate fonction, créé une autorité particulière.

La première fois qu'il fut appelé à la direction des Beaux-Arts, il y arrivait avec l'éclat d’un nom populaire et déjà illustre dans les lettres. Partageant les goûts littéraires et les sympathies politiques de son frère Louis Blanc, épris comme lui des souvenirs des grands remueurs d’idées de la fin du xviiic siècle, il mit tout en œuvre pour développer et fortifier l'enseignement des arts à tous les degrés.

Il recommanda à tous par des actes d’administration d'une haute portée et aussi par des discours, écrits dans cette langue châtiée et séduisante qu il affectionnait, ces études premières, toujours rigoureuses, souvent pénibles, mais absolument indispensables pour maintenir à sa hauteur le renom du goût français.

Il ne dédaignait, d’ailleurs, aucune des manifestations artistiques, estimant à bon droit que si l'éducation commune est suffisamment forte, elle rapproche les conceptions les plus humbles des inspirations les plus élevées. La publication de la Grammaire des Arts du dessin a été, à cet égard, un véritable acte de patriotisme. Cette grammaire, complétée par la Grammaire des Arts décoratifs ,

ÉÜOUARI) MANET

a rendu les plus éminents services à notre pays.

Il semble que, dès 1848, il eût prévu la nécessité de cette publication, lorsqu'il s’affligeait entérines émus de l'affaiblissement de ces études initiales qui décident si bien du sort des arts. Pendant sa seconde direction, il mit encore son activité au service de ces mêmes projets d'enseignement qu'il n’avait pas cessé de défendre dans sa retraite. 11 eut recours à ce moment à un moyen qu'on a critiqué. Il créa le musée des copies. On ne saurait méconnaître que s’il est utile dégrouper tout ce qui peut mettre sous les yeux de l'élève les reproductions des chefs-d'œuvre répandus dans le monde entier, la copie peinte n'est pas assez souvent une traduction fidèle et expose parfois celui qui la recueille à se rendre coupable d'un outrage involontaire envers les maîtres. Mais la pensée qui avait dicté la création du musée des copies était bonne dans son intention. Et on n'y doit voir qu'un nouvel et généreux effort de cet esprit toujours préoccupé d'accroître au profit de l'enseignement le patrimoine artistique de la France.

Ne serait-ce qu'à ce titre d’éducateur, le directeur des Beaux-Arts de 1848, le directeur de 1870 mérite que son nom reste parmi nous en mémoire. Mais je reviens à Manet.

Les attaques recommencèrent contre, lui d’au-

tant plus âpres qu’on le savait en bons termes avec celui que les plus indulgents appelaient le « dictateur » et les moins malveillants « le fou furieux ». L’âme des peintres n'est pas tendre, et comme Manet avait la réplique prompte comme un coup d’épée, il y eut des blessures. On lui a fait à cette époque une réputation de méchanceté qu’il ne méritait pas. Mais je dois reconnaître qu’il eut sur quelques-uns de ceux qui l’attaquaient des mots plaisants et spirituels en réponse à des propos déplaisants et grossiers. Je ne les citerai pas, ne voulant contrister aucun de ceux qui préparaient longuement leurs traits pour lui faire du mal.

Ce que je tiens à dire, c’est que Manet était essentiellement bon. Il était bon pour tous, excepté pour les imbéciles. Il aimait à répéter le mot du père Biot : «Il n’y a pas de bonnes bêtes. » Je pourrais donner des preuves nombreuses de la nature tendre et dévouée de Manet qui a tout fait pour venir en aide à ses camarades.

A l’atelier de la rue de Saint-Pétersbourg, il ne songeait, quand on venait le voir le dimanche, qu’à faire l’éloge de tous les fidèles de ce qu’on a, improprement d’ailleurs, appelé l’Ecole des Batignolles. Il mettait leurs toiles en bonne lumière, s’inquiétant de leur trouver des acquéreurs et oubliant ses œuvres propres. Au cours de ces

exhibitions, il se montrait surtout passionné pour Claude Monet dont il avait fait le portrait dans une barque, toile qu il affectionnait particulièrement et qu’il intitulait Monet dans son atelier

A ce propos, il contait qu’un jour ils avaient, Carolus Duran et lui, cherché à se peindre mutuellement. « Dans cette rencontre, disait-il en riant, nous avons échangé deux portraits sans résultat. Mais il n’y a pas eu de procès-verbal. »

Au sujet de ses portraits, il parlait souvent et non sans émotion de celui que lui avait fait Fantin-Latour ou, pour mieux dire, des portraits qu’il lui avait faits dans Y Hommage à Delacroix, Y Atelier aux Batignolles (PI. frontispice) 1 et sur une toile séparée.

Nous allions parfois visiter avec Gambetta les collections particulières et, bien qu’il fit des réserves, il signalait les beaux côtés des œuvres avec une clairvoyance telle que Gambetta lui dit un jour : « Vous devriez dire tout cela dans la République Française. — Non, répliqua Manet, je le dirais fort mal, parce que ce n’est pas mon affaire et que, dans ce monde, il faut que chacun fasse son métier. »

En revenant d'Oloron, il avait fait un tableau

1 Manet a fait de lui-même deux portraits dont l'un, dit le Portrait à la palette, fait l’objet de la planche 17.

représentant le Port de Bordeaux (PI. 1 8) avec son enchevêtrement de mâts. Gambetta s’extasiait devant ce tableau qui lui rappelait les dernières heures de la Défense nationale. Manet voulut le lui offrir. « Merci, mon ami, dit Gambetta, mais je ne suis pas assez riche pour l’acheter et je ne saurais l’accepter. Je n’ai accepté qu’un tableau, Y Alsacienne, de Henner. Et cette toile remplit tout mon petit appartement de la rue Montaigne ; elle l'agrandit même. » Manet n’insista pas.

En effet, devant la jeune fille d’Alsace qu’il avait dans son cabinet de travail, Gambetta demeurait parfois longtemps en contemplation. La profondeur du regard de l’enfant, l’impression de recueillement et de sérénité que donnait son attitude si simple l’enthousiasmaient. « Ilenner, disait-il, est l’égal des plus grands maîtres. » Et il avait

raison.

Phot. Ûurand-Ruel.

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