PORTRAIT DE L’ARTISTE PAR LUI-MEME, DIT PORTRAIT A LA PALETTE
Phot. Durand-Ruel.
En 1872, Manet refit un voyage en Hollande. Il en revint plus émerveillé encore que précédemment des études qu'y avait faites Jongkind, le précurseur, disait-il, le père de l'école de paysagistes qui allait « embêter » l'école de i83o.
En 1873, il exposa le Iiepos et le Bon Bock (PL 19). Le succès, tout au moins de ce dernier tableau, fut grand. C’est à ce moment que Durand- Ruel lui acheta, par l’intermédiaire de Stevens, une grande partie de ses œuvres antérieures. Durand-Ruel acheta, l’année suivante, le Chemin de fer (PL 20), à l’occasion duquel il y eut un toile général. C’était, disait-on, de la folie, et le magasin de la rue de la Paix fut mis à l’index par tous les gens bien pensants.
Manet avait des amitiés qui le consolaient dans une large mesure de ces déboires. Je veux parler ici de celle qui le lia à Stéphane Mallarmé. Celuici était un timide et un modeste. Il a poursuivi, armé de l’instrument sublime du poète, amoureux de la belle prose, passionné pour les accords rythmés de la pure élocution, son rêve fait de
l’entraînement d’une imagination qui était heureuse de tout, sans être satisfaite de rien.
La première fois que je l’ai vu, c’était dans l’atelier de Manet. 11 avait à ce moment la pleine beauté de la jeunesse. L’œil était grand, le nez se dessinait droit au-dessus d’une moustache épaisse que les lèvres soulignaient d’un trait clair. Sous les cheveux drus, le front se développait proéminent. La barbe se dessinait en une pointe aiguë, s'enlevant sur une cravate sombre, qui s’enroulait autour du cou.
On causa des poèmes d’Edgar Poe, qu’il avait traduits et dont Manet préparait les illustrations (PI. 2 1) . La voix de Mallarmé était lente, sonore. Les mots succédaient aux mots, choisis avec la préoccupation de la tonalité juste. Le geste était ample.
Lettré dans la plus haute acception du terme, épris de philologie, il se plaisait aux évocations païennes, aux reconstitutions des olympes disparus, et il s’attachait à sertir sa pensée dans des phases d’une sobriété antique, mais d’un tour tellement personnel qu’une seule de ses pages, quand on la sait lire, en dit plus que des volumes dus à la fécondité qui plaît à notre temps.
Il possédait au suprême degré la bonté. On sait qu’il fut professeur d anglais au collège Rollin, puis au lycée Condorcet. Il avait eu, antérieure-
ment, la même situation au lycée d’Avignon, après avoir professé à Tournon. Pendant son séjour en Provence, il fut prié par les magistrats de la ville d’Aix de vouloir bien servir d interprète à un clergyman qui avait été arrêté sous l'inculpation de vagabondage. Qu'avait fait ce clergyman ? Il avait commis la faute de s'engager sur la terre française, ne connaissant pas un mot de notre langue.
Rançonné par les hôteliers — le langage de P argent étant à la portée de tous — il était arrivé à Aix complètement dévalisé. Mais le pays étant beau, les nuits étoilées, il avait élu domicile en plein air, ce qui est interdit par les usages des nations civilisées. Il attendait patiemment que les siens qu’il avait avisés lui envoyassent les subsides nécessaires. Interrogé, puis arrêté par les gendarmes qui ne le comprenaient pas, il avait comparu devant des juges aussi ignorants de l’anglais que leurs agents. Ces juges firent demander à Mallarmé s'il consentirait à les tirer d’embarras. Il s'y prêta de bonne grâce.
« Impossible, disait-il, d’imaginer un être plus naïf et en même temps plus maladroit que mon client, mais ses réponses étaient empreintes d’un tel accent d honnêteté que je me mis à plaider sa cause comme un simple avocat. Il fut acquitté, relâché. Je l'abritai sous mon toit et parvins, non
sans peine, à lui faire accepter le prêt dont il avait besoin.
« Il s’empressa de s’acquitter à son retour à Londres, et chaque année, au jour anniversaire de ce que j’appelle ma « plaidorie », je recevais un envoi de fleurs. Une année, les fleurs ne vinrent pas, l’anniversaire resta muet ; j’en fus attristé. »
Si l’on voulait énumérer tous les bienfaits que cet être supérieur a semés sur sa route, avec une simplicité et une discrétion apostoliques, un volume n’y suffirait pas. Quand Stéphane Mallarmé se laissait aller à de telles confidences, c’était d’ailleurs dans le cercle étroit de ses intimités.
Il aimait beaucoup Manet. Voici une lettre qu'il lui écrivait de son cher ermitage de Valvins, d'où il se plaisait à aller à Fontainebleau rendre hommage aux femmes du Primatice dont il aimait les jambes fuselées et les raccourcis éloquents.
Mon vieux Manet,
Voilà des jours que je voudrais avoir de vos nouvelles, mais la paresse et la vieille confiance que j’ai en votre santé ont retardé ma lettre. Les renseignements pris rue de Saint-Pétersbourg deux jours ou trois après votre départ, qui m’avait semblé se faire dans de très bonnes conditions, m’ont rassuré tout de suite devant la nouvelle absurde d’une rechute donnée par plusieurs journaux... Je n’ai pas même voulu vous écrire, pour ne point paraître avoir cru un instant à cela.
Comment êtes-vous depuis ces deux mois ? Un mot me fera plaisir. Le grand air vous est-il meilleur que l’an dernier? Travaillez-vous doucement? Je vois d’avance quelques vrais coins de jardins sur les chevalets, à ma première visite à l’atelier.
Ici rien de nouveau : je remplis quelques feuilles de papier le matin et glisse en yole ou mouille ma voile au mauvais temps qu’il fait dans l’après-midi... Bref c’est un Yalvins de chaque année, dont je rapporterai suffisamment de force et de fraîcheur d’esprit.
J’ai relu, en songeant à vous qui l’aviez fait l’autre année, les Confessions de Jean-Jacques : oui, c’est un fameux livre...
Voilà, cher ami, notre bout de causerie habituelle, avec ce charme en plus que je ne cours pas au collège; en moins, que je ne vous vois pas.
Votre main,
Stéphane Mallarmé.
Lundi (je ne date pas ma lettre, n’osant consulter l’almanach et savoir qu’il me reste si peu de bons jours).
En 1873, Manet exposa au Salon Argenteuil. En 1876, le jury refusa Y Artiste et le Linge. Manet décida de faire une exposition de ses œuvres dans son atelier de la rue Saint-Pétersbourg, en plaçant à l’entrée de cette exposition un registre où chacun pourrait consigner ses observations. Certains visiteurs arrivaient là, munis du catéchisme de Vadé, tel celui qui écrivait : « Diagnostic : tumeur cérébrale. MM. les étudiants en médecine
sont priés de préciser le genre de tumeur, » ou cet autre qui, plus laconique, mettait : « Farceur, va. » Citerai-je cette remarque : « Si sincère, ridicule; si voulu, odieux »? Manet lisait consciencieusement chaque soir ces élucubrations et, malgré toute la force de son caractère, il en était ému. Je dois ajouter, d’ailleurs, qu’à côté des injures, il y avait des éloges : « Mon cher Manet, écrivait Léon Cladel, Baudelaire avait raison, il y a dix ans, et vous avez raison aujourd’hui. Laissez dire et faites. » Edmond Renoir ajoutait : « Combien sont venus par genre, qui sont partis convaincus. » Cet encouragement venait de la comtesse Potoka : « Quand on a de la persévérance et le courage de son opinion, on finit par dominer la masse. » Et un grand réconfort devait encore venir à Manet de son amitié avec Mme Méry Laurent.
Celle-ci lui fut amenée par le peintre Alphonse Hirsch. Elle avait voulu connaître Manet. Alphonse Hirsch, qui avait pour ce dernier une grande amitié, l’accompagna rue de Saint-Pétersbourg. Elle s’écria devant le tableau du Linge : « Mais c’est très bien, cela. » Manet, qui était dans une pièce voisine, entendit cette exclamation et entra brusquement pour voir quelle était la personne qui admirait une œuvre, objet de tant de critiques.
Il était ravi, mais reprenant son allure bon
enfant : « Voyez-vous, dit-il, cela, c’est la vraie vérité. On sent courir l'air autour de cette femme et de cet enfant. Mais je vais vous montrer quelque chose. » Il alla chercher un portrait de l’avocat de Jouy, antérieur par conséquent à celui de 1879 (PI. 22).
« On croirait l’entendre gueuler, n'est-ce pas ? Pardonnez-moi l’expression, mais un avocat, il faut que ça gueule. C’est leur métier à ces genslà. Le nôtre, c’est de les reproduire. Ah! c’est rudement difficile de rendre une toile intéressante avec un seul bonhomme. Il ne faut pas seulement faire le portrait. Il y a le fond qui doit être souple, vivant, car le fond vit. Si le fond est opaque, mort, plus rien.
« Ce qui a toujours fait mon désespoir, ce sont les musées. J'éprouve une grande tristesse quand j'y entre, en constatant combien la peinture est misérable. Les visiteurs, les gardiens, tout grouille. Les portraits ne vivent pas. Et cependant dans ces portraits il y en a (ici un claquement de langue), les Velasquez, les Goya, les Hais, et chez nous les Largillière, les Nattier, qu’il ne faut pas blaguer. C’étaient des bonshommes, ces mâtins-là. Trop d’arrangement, mais ils ne perdaient pas de vue la nature. Et les Clouet! Quand on pense qu’on a préféré à Clouet le Rosso et le Primatice! Ce que j’aurais voulu, c'eût été de camper des femmes
comme vous dans la verdure, dans les fleurs, sur les plages, là où l’air mange les bords, mais où tout se fond et se confond dans les splendeurs de la lumière, parce que croyez-moi, je ne suis pas une fichue bête. »
Pendant les huit jours qui suivirent cette visite, Manet ne parlait que de cela. On avait calomnié notre temps. Il y avait des femmes qui savaient, qui voyaient, qui comprenaient.
Durant un déjeuner que nous fîmes chez Tortoni, Manet, Henry d’Ideville et moi, il ne fut question que de la bonne idée qu’avait eue Alphonse Hirsch d’amener à l’atelier de la rue de Saint-Pétersbourg Mme Méry Laurent.
« Faut-il qu’on soit niais, s’écria-t-il pendant le repas, pour dire que je cherche à tirer des coups de pistolet. Est-ce que j’ai jamais eu l’idée, moi, d’assassiner le duc de Guise? Est-ce que je ressuscite Napoléon? Je rends aussi simplement que possible les choses que je vois. Ainsi, Y Olympia, quoi de plus naïf? Il y a des duretés, me dit-on, elles y étaient, je les ai vues. J’ai fait ce que j’ai vu. Et le Port de Boulogne? qu’on me cite une œuvre plus sincère, plus dégagée de convention, plus saisie sur le vif!
« Qu’y avait-il de plus facile que de mettre dans ces deux tableaux de ces agréments chers à M. Wolff?On se dispute, comme des morceaux de
Phot. Durand-Ruel.