‹ Edouard Manet, souvenirsChapitre 18 sur 20 · FLEURS · texte numérisé non relu

FLEURS

Phot. Durand-Ruei

PRÉFACE D’ÉMILE ZOLA

adversaires du peintre eux-mêmes déclaraient de premier ordre, égalant les natures mortes classiques de notre Ecole française.

Cette exposition personnelle, naturellement, enragea la critique contre Manet. Il y eut un débordement d injures et de plaisanteries. Il n’en souffrait pas encore, bien qu'une légitime impatience commençât à l'énerver. Ce peintre révolté, qui adorait le monde, avait toujours rêvé le succès tel qu'il pousse à Paris, avec les compliments des femmes, l'accueil louangeur des salons, la vie luxueuse galopant au milieu des admirations de la foule. Il quitta son atelier délabré de la rue Guyot ; il loua, rue de Saint-Pétersbourg, une sorte de galerie très ornée, une ancienne salle d’escrime, je crois; et il se remit à la besogne, avec l'idée de conquérir le public par la grâce. Mais son tempérament était là, qui lui défendait les concessions, qui le poussait quand même dans la voie qu'il avait ouverte. Ce fut à cette époque que sa peinture acheva de s éclaircir : son désir de plaire aboutissait à des toiles plus accentuées, plus révolutionnaires que les anciennes. S'il travaillait moins, il y eut un épanouissement complet de ses facultés de vision et de notation. On peut préférer la note plus sourde et plus juste peut-être de sa première manière, mais il faut constater que, dans la seconde, il arrivait à l’intensité logique du plein air, à la formule définitive qui allait avoir une si grande influence sur la peinture contemporaine.

D’abord, un succès l’avait ravi : le Bon bock fut loué par tout le monde. 11 y avait là un retour à la facture adroite de V Enfant à V épée , baignée seulement d’une lumière plus franche. Mais il n’était pas toujours maître de sa main, n’usant d’aucun procédé fixe, ayant gardé une naïveté franche d’écolier devant la nature. En commençant un tableau, jamais il n’aurait pu dire comment ce tableau viendrait. Si le génie est fait d’inconscience et du don naturel de la vérité, il avait certainement du génie. Aussi ne retrouva-t-il pas, malgré ses efforts sans doute, l'heureux équilibre du Bon bock , où sa note originale se tempérait d’une habileté qui désarmait le public. Il peignit successivement le Linge , le Bal à l'Opéra , les Canotiers , des toiles puissamment individuelles que je préfère, mais qui le rejetèrent dans la lutte, tellement elles sortaient de la fabrication courante des autres peintres. L’évolution se trouvait achevée. Il en arrivait à faire de la lumière avec son pinceau.

Dès lors, son talent était en pleine maturité. Il avait encore déménagé. Il produisit coup sur coup, dans son atelier de la rue d’Amsterdam, le Caféconcert , le Déjeuner , Dans la serre , d’autres œuvres encore, qui sont bien reconnaissables à leur clarté blonde, à la transparence de l’air qui emplit la toile. De cette époque datent aussi d’admirables pastels, des portraits d’une finesse et d’une couleur exquises. La maladie l’avait pris, il

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gardait sa vaillance, allait passer ses étés à la campagne, d'où il rapportait des esquisses, des fleurs, des jardins, des figures couchées dans l'herbe. Lorsqu il lui devint impossible de marcher, il s'installa encore devant son chevalet, il peignit ainsi jusqu'au dernier jour. Le succès était venu, on l avait décoré, tous lui faisaient la place qu'il méritait dans l'art de notre époque. Il sentait bien que, si on ne lui donnait pas cette place tout haut, un effort suffirait pour qu'on l'acclamât enfin. Et il rêvait d'avenir, il espérait enrayer le mal et terminer sa tâche, lorsque ce fut la mort qui emporta les dernières résistances et qui le mit debout dans son triomphe.

Pour nous, son rôle était rempli : il avait achevé son œuvre. Les années qu'il aurait pu vivre encore n’auraient fait que confirmer ses conquêtes. Dans cette revue rapide il me reste à signaler les portraits, d’un caractère si contemporain, ceux de son père et de sa mère, de MUe Eva Gonzalès, de MM. Antonin Proust, Rochefort, Théodore Duret, de Jouy, Emile Zola. Je mentionne aussi des études anciennes, de très intéressantes copies : la Vierge an lapin , le portrait de Tintoret, une tète de Filippo Lippi, qui prouvent combien le peintre, accusé d'ignorance, avait fréquenté les maîtres d'autrefois. Enfin il a laissé des eaux-fortes d’une grande vigueur et d’une grande délicatesse à la fois. Il y a là vingtcinq ans de travail, de batailles et de victoires.

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C’est cet ensemble qui le montre tout entier, se dégageant chaque jour un peu des préceptes d’école, apportant et imposant sa vision, arrivant à l’affirmation absolue de sa personnalité, et dans une formule si nette, si attendue, qu elle est aujourd’hui celle de tous nos peintres à succès.

Je ne veux point ici faire besogne de critique. Je dis ce qui est. La formule de Manet est toute naïve : il s’est mis simplement en face de la nature, et, pour tout idéal, il s’est efforcé de la rendre dans sa vérité et sa force. La composition a disparu. 11 n’y a plus eu que des scènes familières, un ou deux personnages, parfois des foules, saisies au hasard, avec leur grouillement. Une seule règle l’a guidé, la loi des valeurs, la façon dont un être ou un objet se comporte dans la lumière ! l’évolution est partie de là, c’est la lumière qui dessine autant qu elle colore, c’est la lumière qui met chaque chose à sa place, qui est la vie même de la scène peinte. Dès lors apparurent ces tons justes, d’une intensité singulière, qui déroutèrent le public, habitué à la fausseté traditionnelle des tons de l’Ecole ; dès lors les figures se simplifièrent, ne furent plus traitées que par larges masses, selon leur plan, et la foule se tenait les côtes, car on l’avait accoutumée à tout voir, jusqu’aux poils de la barbe, dans les fonds bitumineux des tableaux historiques. Rien n’est plus incroyable, plus exaspérant que le vrai, lorsqu’on a dans les yeux des siècles de mensonge.

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11 faut ajouter que la personnalité de Manet rendait la formule nouvelle moins acceptable encore pour des gens qui aiment les sentiers battus. J’ai dit son inconscience, son départ pour l’inconnu, à chaque toile blanche qu’il posait sur son chevalet. Sans la nature il restait impuissant. 11 fallait que le sujet posât, et encore il l'attaquait en copiste sans malice, sans recette d aucune sorte, des fois très habile, d’autres fois tirant de sa maladresse même des effets charmants. De là, ces raideurs élégantes qu’on lui a reprochées, ces lacunes brusques qui se trouvent dans ses œuvres les mieux venues. Les doigts n’obéissent pas toujours aux yeux, dont la justesse était merveilleuse. S'il se trompait, ce n’était pas par défaut d'étude, comme on le prétendait, car aucun peintre n’a travaillé avec autant d’acharnement ; c'était simplement par nature. Il faisait ce qu’il pouvait, et il ne pouvait pas faire autre chose. Nul parti pris, d'ailleurs : il aurait voulu plaire. Il donnait sa chair et son sang, et aucun de nous, qui le connaissions bien, ne le rêvait plus équilibré ni plus parfait, car il y aurait certainement laissé Je meilleur de son originalité, cette note aiguë de lumière, cette vérité des valeurs, cet aspect vibrant de ses toiles, qui les signalent entre toutes.

Oubliez les idées de perfection et d’absolu, ne croyez pas qu’une chose est belle parce quelle est parfaite, selon certaines conventions physiques et

métaphysiques. Une chose est belle, parce qu’elle est vivante, parce qu elle est humaine. Et vous goûterez alors avec délices cette peinture de Manet, qui est venue à 1 heure où elle avait son mot à dire, et qui l’a dit avec une pénétrante originalité. Elle est intelligente, spirituelle, beaucoup plus que les machines savantes dont on a voulu l’écraser, et qui dorment déjà dans la poussière des galetas. Elle ne pouvait pousser qu'à Paris, elle a la grâce maigre de nos femmes pâlies par le gaz, elle est bien la fdle de l’artiste obstiné qui aimait le monde et qui s’épuisait à le conquérir.

Si vous voulez vous rendre un compte exact de la grande place que Manet occupe dans notre art, cherchez â nommer quelqu’un après Ingres, Delacroix et Courbet. Ingres reste le champion de notre école classique agonisante ; Delacroix flamboie pendant toute l’époque romantique ; puis vient Courbet, réaliste dans le choix de ses sujets, mais classique de ton et de facture, empruntant aux vieux maîtres leur métier savant. Certes, après ces grands noms, je ne méconnais pas de beaux talents qui ont laissé des œuvres nombreuses ; seulement je cherche un novateur, un artiste qui ait apporté une nouvelle vision de la nature, qui surtout ait profondément modifié la production artistique de l’école ; et je suis obligé d’en arriver à Manet, à cet homme de scandale, si longtemps nié, et dont l’influence est aujourd’hui dominante.

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L influence est là, indéniable, s'aflirmant davantage à chaque nouveau Salon. Reportez-vous par la pensée à vingt ans en arrière, souvenez-vous de ces Salons noirs, où les études de nu elles-mêmes restaient obscures, comme envahies de poussière. Dans les grands cadres l’Histoire et la Mythologie s'enduisaient d'une couche de bitume ; pas une échappée sur le monde vrai, vivant, baigné de soleil ; à peine, çà et là, une petite toile, un paysage osant mettre une trouée de ciel bleu. Et, peu à peu, on a vu les Salons s’éclaircir. Les Romains et les Grecs en acajou, les Nymphes en porcelaine se sont évanouis d’année en année, tandis que le flot des scènes modernes, prises à la vie de tous les jours, montait, envahissait les murs, qu’il ensoleillait de ses notes vives. Ce n'était pas seulement un monde nouveau, c’était une peinture nouvelle, la tendance vers le plein air, la loi des valeurs respectée, chaque figure peinte dans la lumière, à son plan, et non plus traitée idéalement, selon les conventions traditionnelles. A cette heure, je le répète, l’évolution est accomplie. Vous n’avez qu’à comparer le Salon de cette année à celui de i863, par exemple, et vous comprendrez le pas énorme qui a été fait en vingt ans, vous sentirez la différence radicale des deux époques.

En i863, Manet ameutait la foule au Salon des refusés, et c’est lui pourtant qui a été le chef du mouvement. Que de fois, maintenant, on s’arrête

devant une toile claire, aux notes franches, en s’écriant : « Tiens ! un Manet 1 » Il n’est pas de peintre qu’on imite davantage, sans l’avouer. Mais les imitations directes ne sont point les plus caractéristiques. Ce qu’il faut noter avec soin, c’est l’action exercée par l’artiste sur les habiles du moment. Tandis que son originalité sans concession possible le faisait huer, tous les malins du pinceau glanaient derrière lui, prenaient à sa formule ce que le public pouvait en supporter, accommodaient le plein air à des sauces bourgeoises. Je ne nommerai personne, mais que de fortunes faites sur son dos, que de réputations bâties du meilleur de son sang ! 11 en riait parfois avec un peu d’amertume, en sentant bien qu’il était incapable de toutes ces gentillesses. On le volait pour le débiter en friandises aux amateurs ravis, qui auraient frémi devant un Manet véritable, et qui se pâmaient devant les Manet de contrebande, fabriqués à la grosse comme les articles de Paris.

Les choses en vinrent même au point que l’Ecole des Beaux-Arts fut débauchée. Les plus intelligents des élèves, gagnés par la contagion, rompirent avec les recettes enseignées, se jetèrent, eux aussi, dans l’étude du plein air. A cette heure, qu’ils le confessent ou non, les jeunes artistes qui sont à la tête de notre art ont tous subi l’influence de Manet ; et s’ils prétendent qu’il y a simplement rencontre, il n’en reste pas moins évident qu’il a

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le premier marché dans la voie, en indiquant la route aux autres. Son rôle de précurseur ne peut plus être nié par personne. Après Courbet, il est la dernière force qui se soit révélée, — j’entends par force une nouvelle expansion dans la manière de voir et de rendre.

Voilà ce que tous comprendront aujourd’hui, en face des cent cinquante œuvres que nous avons pu réunir. Il n’y a plus de discussion, on s'incline devant l'effort héroïque du maître, devant le rôle considérable qu’il a joué. Même ceux qui ne l’acceptent pas entièrement reconnaissent la place énorme qu'il occupe. Le temps achèvera de le classer parmi les grands ouvriers de ce siècle, qui ont donné leur vie au triomphe du vrai.

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