JEUNE FILLE DANS UN JARDIN A BELLE VUE
PO Ii TRAIT d’eVA GONZALES
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naissance complète, du moins une notion de tous les arts, un enseignement qui mît les artistes en mesure de contribuer plus sûrement à la bonne conception de nos décorations intérieures et extérieures. 11 nous paraissait profondément regrettable de constater que les artistes se cantonnaient dans l’un des trois arts, dans la peinture, dans la sculpture ou dans l’architecture, et ne tentaient pas d’acquérir par des études plus complètes un ensemble de connaissances éminemment profitable aux arts et aux artistes. J’ai tort, au reste, d’employer cette expression : les trois arts, ma conviction ayant toujours été que si l ’art est un dans son inspiration, il est varié à l’infini dans ses manifestations, et que nous devons tenir toutes ces manifestations en égale estime, dequis le chefd’œuvre qui traduit les plus nobles pensées jusqu’à l’intrument usuel qui nous séduit par sa forme, sa couleur et son dessin.
Revenant à Manet, j'ai omis de dire qu'en 1880 il s’était installé à Bellevue (PI. 3i). Il avait loué une petite maison sise route des Gardes. Sa femme, musicienne accomplie, lui jouait des sonates qui le ravissaient. Léon Leenhoff, pour qui il avait des tendresses de père, s'évertuait à lui créer des distractions. Il suivait à rétablissement de Bellevue un traitement hydrothérapique, se plaignant de la négligence de ces « ruraux », qui auraient bien
fait, disait-il, d’aller apprendre à doucher chez le Dr Béni-Barde. Ce qui l’enchantait à Bellevue, c’était l’air vivifiant que l’on y respirait, la vue des fleurs, la contemplation des bois.
J’allai le voir un dimanche. La maison était placée au sommet de la pente rapide qui descend vers la Seine. Nous sortîmes. « Il me serait plus facile de suivre la pente que de la remonter, me dit-il, mais mieux vaut grimper que dégringoler. Allons sur la terrasse de Meudon. »
Nous suivîmes la longue avenue. Il admirait les arbres séculaires qui l’encadrent, mais ne se lassait pas de critiquer les bâtisses bizarres dont le goût des Parisiens en villégiature l’avait bordée.
« Les collectionneurs, me dit-il, feront de ce pays une boutique de bric-à-brac. Ah! les collectionneurs! Quand ils ont accumulé dans la même pièce des meubles de tous styles, ils sont heureux comme de petites baleines. Chez eux cela ne gêne personne, mais, pour Dieu, qu’ils respectent la campagne. Ah! l’unité, l’harmonie, nous perdons cela de vue et quelle jouissance cependant, quand on trotte dans une ville comme Tolède, Nuremberg, Bruges ou Venise! Tout s’y tient, mais allez donc dire cela aux gens de notre temps. »
Après un repos, nous arrivâmes à la terrasse de Meudon. Manet se laissa aller sur un banc, puis, regardant Paris qui se déroulait dans une clarté limpide : « Il n’y a pas à dire, Notre-Dame, c’est tout petit et c’est très grand. Les mâles qui ont fait cette affaire-là avaient quelque chose dans le ventre. »
Une petite fille vint nous offrir des bouquets. « Qu’est-ce que fait ta mère? lui dit Manet. — Ma mère est blanchisseuse au Bas-Meudon. — Et ton père? — Papa, il ne fait rien. — Gomment, il ne fait rien? — Il va quelquefois, la nuit, prendre un lapin dans les bois, mais l’hiver il travaille, il décharge des bateaux de charbon. — Et vous vivez comme cela? — Oh! fit l'enfant, en se redressant, moi, je vends des fleurs. Il y a des jours où je rapporte deux francs à la maison. — Eh bien, en voilà trois », dit Manet. Et se tournant vers moi : « Donne-lui en autant. » La petite s’en alla joyeuse, emportant ses six francs.
« Crois-tu que ce n'est pas agaçant d’être dans
l'état où je suis? si j'avais été bien, en deux temps et d’un mouvement je serais allé prendre ma boîte à la maison. »
Nous revînmes. La pensée de Manet suivait l’enfant. a C’est étrange, s'écria-t-il, ce contraste de la gaucherie d'une gosse et de l'aplomb d'une femme. »
En 1881, Manet passa l’été à Versailles. En 1882, Labiche lui loua sa maison à Rueil. Il ne songeait guère alors qu’à prendre soin de sa santé, exagérant les prescriptions qui lui étaient faites. Le Dr Marjolin, un vieil ami de la famdle, le lui reprochait. « Mon Dieu, lui dit-il un jour, mon cher Edouard, je reconnais que Siredey a été un peu dur, lorsqu’il vous a déclaré qu’il fallait faire le sacrifice de vos jambes, mais conserver la main et le cerveau intacts. Il avait cependant raison. Prenez garde, comme il vous le disait, à l'abus des drogues. » Manet était, au fond, de l’avis du Dr Marjolin.
Souvent il interrompait son travail pour lire des romans, ce qu’il n’avait jamais fait. Il ne cherchait pas dans ces lectures une jouissance littéraire, mais une distraction aux douleurs de l’ataxie. Les jours succédaient aux jours, l’état devenait plus grave. Il regagna Paris.
En 1 883, à la veille de Pâques, il avait indiqué au pastel le portrait d’Elisa, la femme de chambre
de Mme Méry Laurent. Il aimait beaucoup Élisa qui lui prodiguait les recommandations : « Prenez bien garde, monsieur Manet, n’ayez pas froid. Soignez-vous bien, monsieur Manet. Vous travaillez peut-être trop, monsieur Manet. » « Quelle brave fdle que cette blisa! disait-il. Vois-tu, il y a des êtres bons, il y en a beaucoup, beaucoup plus qu'on ne croit même. »
Quand, le lendemain, Elisa revint à batelier de la rue d’Amsterdam, Manet n’y était pas venu : il ne devait plus y reparaître. Il avait dù garder la chambre dans son appartement de la rue de Saint- Pétersbourg.
Le soir du jour où il se coucha pour ne plus se relever, je l'allai voir. Devant lui étaient étalées des sucreries provenant d’un œuf de Pâques que Mme Méry Laurent lui avait fait porter par Elisa. Il était calme, attendant pourtant avec une certaine anxiété une consultation des Dri Verneuil et Tillot.
Le lendemain, j'appris par Léon Leenhoff que la consultation n’avait pas été bonne. L’amputation du pied malade avait été jugée nécessaire. Le jour qui précéda cette opération, nous causâmes assez longuement. On ne lui avait rien dit de 1 opinion des chirurgiens et il faisait des projets d avenir.
Le Salon qui allait s’ouvrir le préoccupait. Y
avait-il des choses intéressantes? Le lendemain, c’était après l’opération : il était très abattu. C’était la dernière fois que je devais le voir vivant. Le 3o avril, il mourait, gardant sur son lit de mort l’aspect de la vie.
Le 2 mai, nous le conduisions au petit cimetière de Passy. La foule était nombreuse. Et moi, me rappelant tout le passé, je le revoyais si gai quand, plein d’espoir, il faisait cette série d’études d’après Mme Nina Faillot, ou quand il peignait avec tant de passion le portrait d’Eva Gonzales (PL 32). Il avait des enthousiasmes si éloquents devant ce qui le séduisait! Et la vie le séduisait tellement!
Sur sa tombe, je prononçai les paroles suivantes :
« C’est avec une émotion profonde que je prends la parole sur cette tombe qui enlève à l’art français un maître et qui me sépare d’un ami.
« L’ami datait pour moi des bancs du collège et cette amitié avait été si fidèle que personne ne peut rendre un plus complet hommage à la sûreté de ses relations, à l’humeur si charmante de son esprit et surtout à cette bonté inépuisable qui lui a valu tant et de si vigoureuses sympathies. Le maître, il s’était révélé du premier coup du jour où entraîné par son amour passionné de la vie et par le désir ardent d’en traduire, en contact avec la pleine lumière, les impressions les plus vivantes et les plus modernes, il s’était débarrassé des
liens d'une tradition peut-être trop attentive au culte des choses disparues.
« Je voudrais retracer la vie d'Edouard Manet. Je voudrais dire ce qu’a été cette existence de lutte où la foi s'est montrée inébranlable avec une persistance qui ne s’est jamais démentie et un courage que rien ne pouvait abattre. Quelque effort que je fasse sur moi-même, cela me serait impossible en ce moment.
« Mais ce que je veux rappeler avec vous tous, c'est que ces grandes qualités du cœur et de l'esprit qui faisaient de Manet un ami si précieux, on les retrouve dans l’artiste, c’est que la générosité était la vertu dominante de cet infatigable chercheur, parfois inégal, mais d’allure toujours magistrale. C'était avec une véritable joie d’enfant qu'il prodiguait autour de lui le fruit des conquêtes qu’avait pu faire son observation personnelle et il n’avait pas de plus grand bonheur que d’applaudir aux succès, presque toujours plus grands que les siens, obtenus par ceux qui marchaient à sa suite ou qui s’inspiraient de son exemple.
« De toutes les tentatives de cet esprit sans cesse en quête d'un effort nouveau, il est né des œuvres qui ont leur place marquée à côté des plus belles et des plus hardies productions de la peinture française. Et si persistants que nous connaissions les préjugés administratifs, on est véritable-
ment surpris que, sans parler d'études plus récentes et plus complètes, des toiles comme YEnfant à V épée et le Torero mort ne soient pas allées tout droit à nos collections publiques.
« On m’a fait l’honneur de me dire que j’avais accompli un acte de courage en attribuant la croix de la Légion d’honneur à Edouard Manet. Je ne mérite point un tel éloge. J'ai tout simplement fait un acte de réparation en honorant un artiste qui, de l’aveu de tous ses pairs, a exercé une influence incontestable sur les tendances de l'art contemporain.
« Mais si ce rôle de précurseur a son éclat, s'il est glorieux d’avoir ramené l'art à une observation plus sincère et plus respectueuse des choses de son temps, s’il est d'un rare courage et d’un beau désintéressement de n’avoir jamais rien voulu concéder aux fantaisies passagères, il vient un jour où les fatigues du travail et les tristesses d’une vie toujours en butte à des critiques injustes épuisent la vie.
« L’homme disparaît, laissant derrière lui, à côté d’une œuvre encore mal comprise, une femme qui a été sa fidèle compagne, un enfant qui, près des frères de Manet, toujours si dévoués, a eu pour le grand artiste le culte d’un fils, et qui s’est montré d’un dévouement admirable aux longues et terribles heures de la souffrance.
Pi. ri.
UNE JEUNE FEMME DITE « LA FEMME AU PERROQUET )) (Musée de New- York.)
1* Ilot- Durand-Rue] .
« Cette pensée m’attristerait, si je n’étaisassuré de traduire votre sentiment à tous, en disant à notre vaillant camarade : « Dors en paix! Le dévouement de tes amis s’approprie ta fière devise : Manet et manebit. Ce dévouement ne fera pas défaut à ceux que tu laisses derrière toi. Il demeure, il demeurera. »
Au commencement de 1 884 , nous fîmes à l'Ecole des Beaux-Arts, une exposition de l'œuvre de Manet. J’étais allé avec Théodore Duret voir Jules Ferry qui m’avait accordé l'Ecole avec le plus grand empressement. Depuis lors, Duret m'a dit et a écrit qu'il croyait que cette concession avait été faite par Jules Ferry surtout à l’homme politique que j’étais. Je ne partage point cette opinion. Manet avait été l'un des camarades de Jules Ferry et, s'il était vrai que celui-ci aimât plus l liomme que le peintre, il avait l’esprit trop ouvert pour ne pas reconnaître que le chef de l’Ecole impressionniste tenait une si grande place dans Fart contemporain qu’il lui devait de l'accueillir dans ces mêmes salles où, quelque temps auparavant, nous avions fait avec son appui, Castagnary et moi, l'exposition de l’œuvre de Courbet.
Le comité qui devait nous assister fut composé de MM. Edmond Bazire, Marcel Bernstein, Philippe Burty, Jules de Jouy, Charles Deudon, Durand-
Ruel, Fantin-Latour, J. Faure, de Fourcaud, Henri Gervex, Henri Guérard, A. Guillemet, Albert Hecht, l’abbé Hurel, dont Manet avait autrefois fait le portrait, Ferdinand et Léon Leenhoff, Eugène et Gustave Manet, de Nittis, Georges Petit, Roll, Alfred Stevens, Albert Wolff, Émile Zola.
Nous n’eûmes pas de peine à nous mettre d’accord sur ce point que rien ne serait éliminé. Emile Zola fit cette préface au catalogue dont j’ai déjà parlé. L’exposition de Manet eut un succès sans précédent à l’École. Tout Paris vint au quai Malaquais. Selon l’expression de Zola, « ceux qui chicanaient et qui plaisantaient encore la veille vinrent rendre un public hommage au maître triomphant ».
On demeurait stupéfait devant la pleine clarté de cet art rayonnant. Les artistes suivaient, avec une attention qui les rivait pendant des journées entières à l’École des Beaux-Arts, le développement de cette carrière si remplie et prématurément brisée.
Manet avait tout abordé avec une égale maîtrise. Les copies qu’il avait faites dans sa jeunesse, la Tête de jeune homme , d’après Filippo Lippi , la Vierge au lapin , d’après le Titien, le Portrait du Tintoret , d’après le Tintoret, apparaissaient comme autant d’œuvres fortes. Et que de portes
son génie avait ouvertes, depuis le Chanteur espagnol jusqu’à la Femme au tuh ! C’était l'apothéose.
A la vente qui suivit cette exposition, dans les salles de la rue Drouot, les adversaires de Manet crurent cependant qu’ils allaient prendre leur revanche. « On est venu au quai Malaquais par curiosité, disait dans la foule un fidèle de la bonne et saine tradition, mais cela ne se vendra pas. » Et plus d'un qui s'était inspiré de Manet riait sous cape, trouvant la remarque plaisante. Mais la vente marcha avec une animation qui causa une déception aux excellents camarades. Les enchères ne conduisirent pas aux prix qui devaient être atteints quelques années plus tard, mais elles marquèrent des chiffres élevés.
En 1 885, un banquet fut organisé par la famille et les amis de Manet pour fêter l’anniversaire de l'exposition dont je viens de parler. M. Leenhoff avait choisi pour cette réunion le restaurant du Père Lathuille.
Cent cinquante convives, tous artistes et gens de lettres, avaient tenu à marquer par leur présence les sympathies vives et fortes laissées par Manet dans le monde des lettres et des arts. Au dessert je prononçai un discours que je demande la permission de reproduire ici.
« Messieurs,
« Il y a un an, à pareille date, nous exposions à l'Ecole des Beaux-Arts l'œuvre de Manet. Cette exposition, qui eut un succès considérable et qui demeurera comme une des plus intéressantes manifestations artistiques de notre temps, souleva de vives protestations. On nous reprocha surtout de n'avoir pas su concilier le caractère de l’œuvre avec les traditions du lieu choisi. On voulut bien nous rappeler que l’Ecole des Beaux-Arts est un immeuble qui est voué par destination à l’enseignement des formules disparues et qui doit demeurer hermétiquement fermé à toute expression de la vie contemporaine.
« J’ai, pour ma part, quelque peine à comprendre la portée de ce reproche. Je sais bien que si le siècle auquel nous avons l’honneur d’appartenir a, dès les premiers jours de son existence, donné la mesure de sa puissante personnalité dans le domaine de la science, il s’est montré beaucoup plus réservé dans le domaine des arts, qu’il s’en est
tenu, par excès de modestie, à tenter de refaire ce qui avait été fait avant lui, et qu'il s'est pleinement livré à ce que I on pourrait appeler le jeu des restitutions et des adaptations. Mais dès que l'on a fait la part du poncif et du banal, je sais aussi que les maîtres les plus fortement honorés de l'Ecole des Beaux-Arts n'ont pas résisté à la séduction de la chose vue, et les admirables portraits de David, aussi bien que les non moins admirables crayons de M. Ingres, n’ontjamais, que je sache, déshonoré le temple du quai Malaquais. Il n'y a donc aucun motif pour se laisser émouvoir par les critiques qui prouvent une fois de plus qu’au-dessus des écoles, des sectes, des doctrines, les hommes se partagent en deux fractions : d’un côté, ceux qui ont du génie et du talent, de l’autre, ceux qui n'ont ni génie ni talent ; d’une part, ceux qui dédaignent les préjugés, et de l’autre, ceux qui s'en nourrissent, ce qui, entre parenthèses, permet parfois de vivre, mais ne permet pas de survivre.
« Notre siècle est d'ailleurs, sur ce point comme sur bien d’autres, au point de vue du respect de sa propre phvsionomie et de son amour pour la modernité, très calomnié. Et j’espère bien que nous en pourrons faire la démonstration dans quelques années, au jour anniversaire de la Révolution française. Il nous sera facile à ce moment de prouver que sous la couche, du reste très
légère, de l’art officiel, il y a toujours eu dans ce pays des artistes épris de la vérité et que les peintres n’ont point manqué qui ont mieux aimé reproduire directement les vivants que de reconstituer les morts, selon la spirituelle expression de Manet, à l’aide de leur permis de chasse.
« Et puisque je parle de la grande solennité de 1889 et de la part que l’art y doit avoir, je m’empresse de déclarer que je me fais une très haute idée du caractère et des conséquences des Expositions universelles. Je ne crois pas que les Expositions universelles soient simplement destinées à hausser le prix des hors-d’œuvre chez les restaurateurs et à servir de chemin de croix aux innombrables fonctionnaires qui les organisent.
« Il est peut-être facile de triompher des restaurateurs. Il n’est assurément pas difficile dans notre généreux pays de France d’organiser et de conduire les Expositions très simplement, sans panache et sans états-majors constellés.
« Mais ce dont j’ai l’absolue conviction, c’est que les expositions doivent se donner pour but de résumer l’effort du travail humain et qu’en particulier celle de 1889 doit de dire ce qu’a produit pendant un siècle l’émancipation, malheureusement si incomplète, du bras et de la pensée.
« Lorsque l’on considère que, dans le domaine des arts, notre siècle a produit des hommes
comme : Géricault, Rude, Delacroix, Daumier, Rousseau, Corot, Daubigny, Millet, Courbet, Manet, sans oublier ceux dont la tombe est à peine fermée, de Nittis et Bastien-Lepage, il y aurait un véritable déni de justice à leur refuser dans une Exposition universelle la place qu'ils ont si glorieusement conquise.
« Il faudrait dire alors que ceux-là ont bien fait qui leur ont refusé l'entrée de nos collections publiques ou, quand ils ont réussi à y pénétrer, leur ont marchandé l'air et la lumière.
« Non, messieurs, nous avons le devoir d'instituer en 1889 une sorte de jugement dernier, et l'on peut dire sans être grand prophète que dans cette vallée de Josaphat il y a bien des morts qui ne se réveilleront pas.
« Messieurs, nous sommes réunis ce soir pour fêter un souvenir qui nous est cher, parce qu'il rappelle un hommage rendu à une foi profonde, à un courage réel. Je ne parlerai pas de Manet. Je ne pourrais rien dire que vous n'ayez déjà dans le cœur et dans l’esprit. Mais c'est, je crois, honorer sa mémoire que vous proposer un toast à la sincérité dans l'art. »
Ce qu il fallut d’efforts pour organiser l'Exposition centennale de l'art français, on aurait peine à le concevoir. Au nom de la Commission de préparation de l'Exposition universelle de 1889, que je
présidais, j’avais demandé, en i885, à distinguer l’Exposition de 1889 des expositions qui l’avaient précédée, en lui donnant le caractère centennal. Il s’agissait de célébrer un centenaire, et il me paraissait logique que l’on fît dans toutes les branches de l’activité humaine la revue des progrès réalisés au cours du siècle contenu entre les années 1789 et 1889. Ce projet ne fut mis à exécution qu’en ce qui concernait les Beaux-Arts dont la représentation à l'Exposition universelle m’avait été confiée. Des collaborateurs dévoués me secondèrent, Paul Delair, Giudicelli, Roger Marx, Armand Dayot, Gustave Geffroy, Arsène Alexandre, pour n’en citer que quelques-uns. Tous travaillèrent avec une si admirable ardeur que le jour de l’ouverture nous étions prêts. Dans le salon d honneur Manet avait une place d’honneur avec le Fifre , le Joueur de Guitare , Olympia , le Torero mort , le Bon Bock , Argenteuil , la Femme en blanc , les Asperges , Mon Jardin , le Printemps , le Port de Boulogne , le Liseur, Lola de Valence, En Bateau, la Voiture et mon portrait. J’avais aussi réuni dans la salle des dessins et aquarelles deux pastels, le Portrait de M. C. Guys et Femme couchée, une aquarelle, Y Espagnol jouant de la guitare et un dessin; Portrait d'homme , rehaussé de peinture à l’huile.
Le succès fut tel que l’Amérique voulut acquérir
l’hol. Durnnd-Ruel.
Y Olympia. Une souscription fut ouverte en France et, à la suite d’une démarche de Claude Monet, de Théodore Duret et de Camille Pelletan, Y Olympia entra au Luxembourg*, où le legs Caillebotte, quelques années plus tard, venait rompre lisolement dans lequel se trouvait cette œuvre dont Manet nous avait dit un jour, à Charles Cros et à moi : « Quand j’aurai mon panneau au Louvre, avec ça au milieu, les populations seront un peu épatées. »
Ce panneau, Manet l’a eu au Champ de Mars, à l’Exposition Universelle de 1889. Il l’a eu, grâce à M. Roger Marx, en 1900 au Grand Palais. Il ne l’a pas encore au Louvre, où seule Olympia est récemment entrée. Quand se décidera-t-on à rendre à Manet dans notre premier musée national la justice qui lui est due? Quand la ville de Paris inscrirat-elle, ce qu’elle aurait dù faire depuis longtemps, sur les plaques de l’une de ses rues le nom d'Edouard Manet ? Ce qui est certain, c’est que si l’Ecole française n’a jamais brillé d’un plus vif éclat que pendant le xixe siècle, aucun peintre n’a été au cours de ce siècle plus peintre que Manet. Sa loyauté ne s’est pas démentie un instant. Les influences passagères qu’il a subies n’ont pas ébranlé des convictions qui datent, comme je l ai dit, de sa plus tendre jeunesse. Même sous ces hésitations on sent la croyance d’un homme qui
a vécu pour son art et qui n’a pas eu une minute la préoccupation de vivre de son art.
Si la peinture est impuissante à rendre la vie, nul ne l’a mieux que lui traduite. Nos accoutrements auront beau vieillir, il se dégagera toujours de l’œuvre de Manet un parfum de fraîche nouveauté et de saisissante émotion.
Décrire sa méthode, vouloir l’analyser, serait puéril, d’autant plus puéril qu’il n’en avait point d’autre que celle que lui dictaient ses sensations. Il a laissé les choses agir sur lui, il n’a pas eu la prétention d’agir sur les choses. Jamais il ne s’est dit : « Je serai impressionniste, naturaliste, moderniste. » Et il a été plus impressionniste, plus naturaliste, plus moderniste qu’aucun de ses contemporains, parce que son esprit n’était pas troublé par les préjugés de systèmes et par les théories préconçues.
L’observation était chez lui toute désintéressée : il était impartial. Il faisait ce qu’il voyait, parce qu’il le voyait. Et comme son œil était merveilleusement doué, sa main traduisait toujours cette vision dans le sens le plus juste, le plus propre, le plus expressif, avec une rectitude et une franchisequi déconcertaient et faisaientcroire à l’observateur superficiel que, sous la précision et la netteté de son crayon ou de sa brosse, il recherchait le subtil et se livrait à des prouesses de
virtuose, à des extravagances voulues. Manet appartient à cette race des génies clairs et sains (jui, depuis le xm® siècle, ont élevé si haut l’art français par la droiture de leur esprit et par la franchise robuste et vaillante du métier.
On a dit fréquement que le grand service qu i 1 avait rendu à l’art avait été d'éclairer la palette du peintre, de faire lumineux, éblouissant de clarté ce qui avant lui se perdait dans les noirs et se compliquaitde demi-teintes inutiles. Ce service, il l'a rendu en regardant, en observant attentivement les jeux de la lumière et les rapports des valeurs. Chez lui, le plaisir de peindre était si grand que devant le spectacle qu’il avait sous les yeux, que ce fût une nature morte, un être vivant ou unpaysage.il ne pouvait s’empêcher de rechercher la simplicité, en la dégageant du compliqué et du touffu.
Personne n’a plus travaillé que Manet, personne n’a moins que lui cherché à se soustraire à l influence que produisait sur lui la vue d'un chef-d’œuvre. Qu'il s’agît d’œuvres d'art anciennes on modernes, il possédait une sûreté de jugement qui le faisait aller sans hésiter dans les musées à ce qui est beau, qui l’arrêtait dans les expositions devant ce qui dénotait l'empreinte géniale. Le respect, l’admiration, le culte qu'il avait pour toutes les époques ou pour tous les êtres qui
avaient enrichi le domaine de l’humanité d’une expression d’art n’étaient égalés que par l'indifférence qu’il professait pour quiconque avait flatté ou flattait le goût passager du public.
Très sévère, au reste, pour lui-même, il n'a jamais tenté de faire ce qu’il sentait ne pas pouvoir accomplir. Après être un jour demeuré très longtemps chez Théodore Duret en admiration devant un effet de neige de Claude Monet, après en avoir décrit les beautés et les séductions, il dit simplement : « Je n'essaierai pas de rien peindre de semblable. Je n’y réussirais pas. »
Je n’aijamais connu quelqu’un qui fût plus digne d’être aimé, ni plus admirable dans sa foi sincère. Les hommes de la trempe de Manet sont trop rares pour que quiconque a compris la haute dignité de leur âme ne demeure convaincu que leur œuvre survivra.
Antonin Proust a donné dans le corps de son récit le catalogue de l’exposition faite par Manet eu 1867. ^ a cité des passages de la préface écrite par Emile Zola pour le catalogue de l’exposition de 1884. Il paraît intéressant de reproduire ici cette étude, en la faisant suivre de la liste des œuvres qui furent exposées à l’Ecole des Beaux-Arts l.
PRÉFACE D’ÉMILE ZOLA
Au lendemain de la mort d’Édouard Manet, il y eut une brusque apothéose, toute la presse s'inclina en déclarant qu’un grand peintre venait de disparaître. Ceux qui chicanaient et qui plaisantaient encore la veille se découvrirent, rendirent publiquement hommage au maître triomphant enfin dans son cercueil. Pour nous, les fidèles de la première heure, ce fut une victoire douloureuse. Eh quoi ! l'éternelle histoire recommençait, la bêtise publique tuait les gens, avant de leur dresser des statues ! Ce que nous avions dit quinze ans plus tôt, tous le répétaient maintenant. Derrière le char qui emportait notre ami au cime-
1 Cette préface est publiée avec l’autorisation de Mme Emile Zola.
tière, notre cœur s’attendrissait et pleurait de ces éloges tardifs, qu’il ne pouvait plus entendre.
Mais, aujourd’hui, la réparation va être complète. Une exposition des principaux tableaux de l’artiste a été organisée avec un soin pieux, l’administration a bien voulu prêter les salles de l'Ecole des Beaux- Arts, acte de libéralisme intelligent dont il faut la remercier, car il se trouve peut-être encore des crânes durs que l’entrée de Manet dans le sanctuaire de la tradition offensera. Voilà son œuvre, venezet jugez. Nous sommes certains de cette dernière victoire, qui lui assignera définitivement une des premières places parmi les maîtres de la seconde moitié du siècle.
Les maîtres, à la vérité, se jugent autant à leur influence qu’à leurs œuvres ; et c’est surtout sur cette influence que j’insisterai, car on n’a pu la rendre palpable. Il faudrait écrire l’histoire de notre école de peinture pendant ces vingt dernières années pour montrer le rôle tout-puissant que Manet y a joué. Il a été un des instigateurs les plus énergiques de la peinture claire, étudiée sur nature, prise dans le plein jour du milieu contemporain, qui peu à peu a tiré nos Salons de leur noire cuisine au bitume, et les a égayés d'un coup de vrai soleil. C’est donc à cette besogne de régénérateur que je veux le montrer dans ces quelques pages trop courtes, dont le seul mérite sera d’être écrites par un témoin sincère.
J’ai connu Manet en 1866. 11 avait alors trente-
PRÉFACE D’ÉMILE ZOLA
trois «ans et habitait un grand atelier délabré, dans la plaine Monceau. 11 était déjà en pleine lutte. Des tableaux exposés chez Martinet, et surtout son envoi au Salon des refusés de i863, avaient ameuté contre lui toute la critique. On riait sans comprendre. C'est, à coup sûr, l’époque où le peintre a entassé les toiles avec le plus de conviction et de force. Je le revois rayonnant de confiance, raillant les railleurs, toujours au travail, décidé à conquérir Paris. Il avait eu une jeunesse tourmentée, des brouilles avec son père, un magistrat que la peinture inquiétait, puis le coup de tête d’un voyage en Amérique, puis des années perdues à Paris, unstage dans l’atelier de Couture, une lente et pénible recherche de sa personnalité. Il semblait n’avoir commencé à voir clair qu’après avoir rompu toute discipline. Dès lors, il s’était mis franchement en face de la nature, il n’avait plus eu d’autre maître. Au demeurant, un Parisien adorant le monde, d’une élégance line et spirituelle, qui riait beaucoup lorsque les chroniqueurs le représentaient en rapin débraillé.
L’année suivante, en 1867, n’ayant pu obtenir une place à l'Exposition Universelle, Manet se décida à réunir son œuvre dans une salle qu’il fit construire, avenue de l’Alma. Cet œuvre était déjà considérable, et l’on voyait là, nettement, les progrès du peintre vers cette peinture de plein air qu’il devait pousser si loin plus tard. Les premiers tableaux, le Buveur d absinthe, par exemple,
tenaient encore aux procédés d'atelier, aux ombres noires distribuées selon la formule. Puis venaient les toiles à succès, le Chanteur espagnol , qui lui avait valu une mention honorable, et X Enfant à l’épée , une toile dont on l’écrasa plus tard. C'était de la bonne et solide peinture, sans grand accent personnel. Mais le peintre, qui aurait dù s’en tenir à cette manière, s il avait voulu vivre heureux, médaillé, décoré, se trouvait pour le malheur de sa vie entraîné par son tempérament dans une évolution incessante; et il en arrivait, malgré lui peut-être, fatalement, à la Musique aux Tuileries , de l’exposition Martinet, au terrible Déjeuner sur l'herbe , à XEspacla et au Majo , du Salon des refusés de i863. Dès lors, la rupture était complète : il entrait dans une bataille de vingt ans que la mort seule devait terminer.
Quelles toiles originales, d’une nouveauté saisissante, dans cette salle de Payenue de l’Alma! Au milieu d’un panneau trônait cette exquise Olympia qui, au Salon de i865, avait achevé d’exaspérer Paris contre l’artiste. On y voyait aussi le Fifre , d’une couleur si gaie, le Torrero mort , un morceau de peinture superbe, la Chanteuse des rues , si juste et si fine de ton, Lola de Valence , le bijou de la salle peut-être, si charmante dans son étrangeté ! Et je ne parle pas des marines, parmi lesquelles le Combat du Kearsage et del' Atabama, d’une vérité étonnante ; je ne parle pas des natures mortes, un saumon, un lapin, des fleurs, que les
Phot. Durand-Ruel.