‹ Edouard Manet, souvenirsChapitre 4 sur 20 · LE TORERO MORT · texte numérisé non relu

LE TORERO MORT

qu il aimait, il savait aussi ce qu'il n'aimait pas. « La première condition de la sagesse pour un peintre, disait-il, est de ne jamais passer par la rue Laffite ou, s'il est forcé d’y passer, de ne pas regarder les étalages des marchands de tableaux. »

Nous passâmes cependant tous les deux un jour rue Laffite et ce fut un marchand de tableaux qui nous sauva la vie. C’était pendant les journées de décembre i85i. Nous étions descendus sur le boulevard pour voir. On venait de fusiller devant le perron de Tortoni des promeneurs inoffensifs. Une charge de cavalerie s'engouffra dans la rue Laftite, balayant tout sur son passage. Le marchand de tableaux Beugniet nous recueillit, en nous tirant dans sa boutique entrouverte. Il n'était que temps.

Avec Manet j’assistai, couché à plat ventre sur la chaussée, à la canonnade de la maison Sallandrouze, sur le boulevard Poissonnière. On nous arrêta et I on nous conduisit dans la maison à l angle de la rue du Faubourg-Montmartre, où se trouvaient établis les bains de Jouvence. On y avait transporté de nombreux blessés. Nous obtînmes de l'officier qui commandait le poste-ambulance d'être reconduits, Manet chez un de nos amis, Caillat, qui habitait rue Geoffroy-Marie, moi chez le Dr Leblanc, rue du Faubourg-Poissonnière. J'y passai la nuit.

Avec tous nos camarades de l’atelier, nous allâmes au cimetière Montmartre, où on avait mis les victimes de Louis-Napoléon sous une couche de paille ; les têtes seules étaient découvertes. Les agents faisaient défiler sur des planches vacillantes, alignées devant les cadavres, les visiteurs munis de cartes numérotées et par groupes de vingt personnes. Nous gardâmes de cette lugubre inspection, interrompue de temps à autre par les cris déchirants de ceux qui reconnaissaient les leurs, une impression terrifiante, une impression telle qu’à l’atelier où l’insouciance de la jeunesse raillait tout, jamais on ne parlait de la visite au cimetière Montmartre.

Manet en fit cependant un dessin qu’il mit dans un carton sans le vouloir montrer. Je crois que l’un de nos camarades, Châteauvillard, réussit à se le faire donner.

Couture avait vu ses projets renversés par le coup d’Etat. La République lui avait commandé le tableau des Enrôlements volontaires. Le gouvernement issu du sang de décembre substitua à cette commande la décoration de la chapelle de la Vierge dans l'église de Saint-Eustache. Cette substitution avait aigri le caractère de Couture. Il était ennuyé de ne pouvoir continuer un tableau qui lui plaisait, plus ennuyé encore d'avoir à faire une peinture qui ne lui plaisait pas.

Manet eut à souffrir de cet état d’esprit. Nous avions tous lait un voyage à pied sur les côtes de Normandie. Chacun de nous, muni de sa boîte de couleurs, travaillait — Manet et moi avec furie — à des études d’après nature. Loin de l’atelier, sur les plages, une plus grande familiarité s’était établie entre le maître et les élèves. Mais les querelles étaient chaque jour très vives entre Couture et Manet, et l’orage devenait menaçant.

Il ne s’était pas écoulé quarante-huit heures

depuis notre retour à Paris, quand l’atelier lit une ovation à Manet pour une étude qu il avait peinte d’après un modèle célèbre, Marie la Rousse. Cette étude était d'une grande franchise de facture et d’une fermeté de dessin que n’eût pas désavouée M. Ingres, pour qui Manet avait une vive admiration. On mit la toile en belle lumière sur un chevalet garni de fleurs.

Couture arriva, regarda, fit mine de n’avoir pas vu, puis revenant devant la toile de Manet, après avoir loué toutes les autres, il lui lit une observation à laquelle Manet, qui se sentait fort de l’approbation de ses camarades, répliqua qu’il faisait ce qu’il voyait et non ce qu’il plaisait aux autres de voir.

« Eh bien, mon ami, dit Couture, si vous avez la prétention d’être chef d’école, allez en créer une ailleurs. »

Manet sortit et ne revint pas à l’atelier pendant tout un mois.

Le soir de sa rentrée, on décida de lui offrir un punch au restaurant Pigalle. Ce restaurant avait une réputation dans le quartier. Il était très fréquenté par une clientèle de passage. On y déjeunait pour vingt-deux sous et on y dînait pour quarante. Le père Goupil, le fondateur de la maison Goupil, y venait régulièrement tous les samedis soirs à huit heures, après avoir passé sa journée

dans les ateliers, et il disait tranquillement au garçon qui s’apprêtait à lui servir un dîner : « Donnez-moi un déjeuner. »

Dire que, au punch de Manet, nous étions très nombreux ne serait pas exact. Dans tous les temps, le grand nombre va à l ’autorité ; l'autorité, c’était Couture et il ne fallait pas froisser le maître. Mais quelques volontaires, le sculpteur Pollet entre autres, s’étaient joints aux rares camarades qui fêtaient Manet. La soirée fut gaie.

Chez Manet, l'œil jouait un si grand rôle que Paris n’a jamais connu de flâneur semblable à lui et de flâneur flânant plus utilement. Dès qu'arrivaient les journées d’hiver où le brouillard ouate dès le matin la lumière, au point que tout travail de peinture devient impossible dans l'atelier, nous décampions, courant aux boulevards extérieurs. Là, il dessinait sur son carnet un rien, un profil, un chapeau, en un mot une impression fugitive, et quand le lendemain un camarade lui disait en feuilletant son carnet : « Tu devrais finir cela », il se tordait de lire : « Tu me prends, disait-il, pour un peintre d'histoire. »

Peintre d’histoire était dans sa bouche la plus sanglante injure qu'on pût adresser à un artiste. 11 professait le plus grand mépris pour les peintres qui s’enferment avec des modèles, des costumes, des mannequins et des accessoires, qui font des

tableaux morts quand il y a, disait-il, tant de choses vivantes à faire au dehors.

« Et puis, ajoutait-il, reconstituer des figures historiques, quelle bonne plaisanterie ! Est-ce qu’on peint un homme d’après son permis de chasse ? Il n’y a qu’une chose vraie. Faire du premier coup ce qu’on voit. Quand ça y est, ça y est. Quand ça n’y est pas, on recommence. Tout le reste est de la blague. »

Ceux qui n’ont pas vécu dans le milieu des artistes de i85a à 1860 ne peuvent se faire une idée de la violence des discussions qui y avaient lieu, tant les passions étaient surexcitées.

L Enterrement à Ornans , de Courbet, avait produit un effet considérable. On ne parlait que de cela. Un soir, au Divan Le Pelletier, Manet s’étant, au sujet de ce tableau, disputé avec un peintre aujourd’hui oublié, Olivier Pichat , et cela à la grande joie de Diaz qui approuvait Pichat, il me dit en sortant : « Oui, c’est très bien, Y Enterrement. On ne saurait dire assez que c’est très bien, parce que c'est mieux que tout. Mais, entre nous, ce n’est pas encore ça. C'est trop noir. »

Le tableau de Théodore Rousseau, Après Ici pluie, avait soulevé de vives polémiques, mais Manet préférait la Vue de La Rochelle de Corot, la Vue d'Optevoz de Daubigny, et plus que Corot et que

Daubigny, Jongkind qui était, à son avis, le plus fort des paysagistes.

Manet laissa l’atelier Couture en i856. « Je reconnais avoir reçu de M. Manet la somme de Go francs pour prix de sa cotisation du ier février i856. Thomas Couture. Paris, icrfévrier i856. » Il alla s intaller rue Lavoisier avec le comte de Ballerov qui faisait, non sans talent, des sujets de chasse. Il visita la Belgique, la Hollande, l 'Allemagne et l'Italie. Chaque fois qu’il revenait à Paris il risquait une apparition chez Couture pour lui montrer les copies qu'il avait faites dans les musées ou les impressions qu’il avait fixées sur le papier ou sur la toile. Couture ne lui ménageait pas les observations. Elles étaient souvent dures, mais Manet s’acharnait à vouloir triompher des préventions de son ancien maître.

Un après-midi, il y eut débat entre eux à propos d’un portrait que Couture venait de terminer d'après Mlle Poinsot, de l'Opéra. Couture ayant demandé son avis à Manet, celui-ci lui dit que c’était très bien, mais que la coloration lui en paraissait lourde, trop encombrée de demi-teintes.

« Ah ! fit Couture, je vous vois venir. Vous vous refusez à voir la succession des tons intermédiaires qui conduisent de l'ombre à la lumière. »

Manet soutint que pour lui la lumière se pré-

sentait avec une telle unité qu’un seul ton suffisait pour la rendre et qu’il était de plus préférable, dût-on paraître brutal, de passer brusquement de la lumière à l’ombre que d’accumuler des choses que l’œil ne voit pas et qui, non seulement affaiblissent la vigueur de la lumière, mais atténuent la coloration des ombres qu’il importe de mettre en valeur.

« Car, ajoutait-il, les ombres sont d’une coloration non pas uniforme, mais très variées. »

Couture, qui ce jour-là était de bonne humeur, se contenta de rire, disant que Manet serait toujours incorrigible, ce qui était fâcheux, parce qu’il était doué.

Le malheur voulut que, après le départ de Manet, le graveur Manceau, qui avait reproduit le dessin que Couture avait fait quelques années auparavant d’après George Sand, entrât chez Couture. Celui-ci prit Manet à partie et, se grisant de paroles, finit par le traiter de détraqué. Manceau, qui était bavard comme une pie, alla partout, répétant les propos de Couture.

« Eh bien, dit Manet, je lui en flanquerai un de tableau dont il me dira des nouvelles. »

Un peu contrarié cependant, il demeura longtemps sans remettre les pieds chez Couture, mais après avoir peint son Buveur d'absinthe (PI. i), il retourna chez le patron et l’invita à venir voir son

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