LE DEJEUNEIÏ SUE L HERBE
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On doit rendre cette justice à Thomas Couture qu’il n’était pas un esprit grossier et banal. Si l’homme était d'une distinction relative dans ses manières, il avait en revanche beaucoup d’humour. Chez Couture, d'ailleurs, le système d'enseignement exaspérait Manet. « Je ne sais pas pourquoi je suis ici, disait-il. Tout ce que nous avons sous les yeux est ridicule. La lumière est fausse, les ombres sont fausses. Quand j'arrive à l'atelier, il me semble que j’entre dans une tombe. Je sais bien qu’on ne peut pas faire déshabiller un modèle dans la rue. Mais il y a les champs et, tout au moins l'été, on pourrait faire des études de nu dans la campagne, puisque le nu est, paraît-il, le premier et le dernier mot de l'art. »
A cette époque, nous avions dix-huit ans. L’atelier Couture comptait de vingt-cinq à trente élèves. Comme dans tous les ateliers, chacun payait une cotisation mensuelle pour étudier d’après un modèle, homme ou femme. Couture venait nous visiter deux fois par semaine, exa-
minait nos études d’un œil distrait, ordonnait un repos, roulait une cigarette, contait des histoires de son maître Gros, puis s’en allait.
On voyait quelquefois, mais rarement, ceux qui avaient quitté l’atelier : Puvis de Chavannes, Monginot, Armand Dumaresq, Henri Hoffer. Et puisque le nom de Puvis de Chavannes vient ici sous ma plume, je dirai que la perte d’un tel homme est un véritable deuil pour quiconque aime son pays. 11 possédait au suprême degré l’autorité que donne le sentiment de l’indépendance à un artiste qui a toujours considéré avec une indifférence apparente toutes les querelles qui se manifestaient autour de lui. Nul plus que lui ne ressentait, nul n’avait les émotions plus vives, les passions plus ardentes, mais il ne laissait rien entrevoir de ses haines ou de ses sympathies ni même de son dédain. En un mot, il pensait, il ne parlait pas.
Insoucieux des hiérarchies, dédaigneux des évolutions journalières qui se sont produites autour de lui, garanti contre l’inquiétude par la fermeté de sa croyance, il est demeuré seul en face de son rêve, traduisant avec l’énergie de sa conscience individuelle et la force d’une conviction chaque jour grandissante sa volonté de réagir contre le tableau et de remettre en honneur la composition décorative.
Dans la première exposition que fit Puvis deChavannes au premier étage des galeries Bonne-Nouvelle, exposition qui comprenait un certain nombre de portraits faits à la manière de Couture et une suite de scènes religieuses traitées dans le goût de Delacroix, on sentait que l'homme n’était nulle part maître d’une manière qui lui fût propre. Il hésitait, il tâtonnait. Songez qu’au moment de cette exposition il avait à peine trente ans. Cette manière, il parvint à lui donner un accent personnel au cours de ses longues stations devant les Poussin et aussi devant les Le Sueur du Louvre. Le Poussin surtout était l’objet de son culte. Il ne faisait d’ailleurs aucun mystère de son admiration pour les Bergers d' Arcadie et de l’enthousiasme qu’il éprouvait devant les profondeurs boisées, si simplement traitées, du Diogène.
Ce que, pour ma part, j’aimais, dès le début, dans Chavannes, c’était son aversion pour la Renaissance italienne, sa fidélité à la simplicité et à la mesure de notre art français. Personne dans ce temps n’a eu à un aussi haut degré le sentiment de l’harmonie, la perception nette de ce que le peintre doit à l’ensemble de l’architecture d’un monument.
Mais je reviens à Manet. Quelqu’un qui eût entendu les discussions qui s’élevaient à l’époque dont je parle se fût demandé si le salut de l’art
ne dépendait pas du triomphe de l’atelier Couture sur l’atelier Picot, qui était l’atelier rival, ou de la prédominance de l’atelier Picot sur l’atelier Couture. Manet disait, en haussant les épaules :
« C’est la nature qui se moque de cela. Eh bien, quoi ! Picot est de l’Institut, Couture n’en est pas. 11 aurait pu en être. Cela dépend d’une demidouzaine de gens qui reçoivent plus ou moins de visites. Qu’est-ce que cela peut nous faire à nous ? »
11 ne s’en livrait pas moins, malgré cette apparente indifférence, à des plaisanteries sur les élèves de chez Picot, quand l'occasion s’en présentait. Mais il faisait ces plaisanteries avec tant de bonne humeur que personne ne lui en gardait rancune. On devinait en lui, sans parti pris d’atelier, le chercheur constamment en quête de ce qui pouvait l’instruire. Il ne se contentait pas en effet de travailler pendant le jour chez Couture. Il allait le soir à l'académie du père Suisse et faisait le dimanche des fugues hors de Paris, du côté de Fontainebleau, où s’étaient établies plusieurs colonies de peintres.
Il ne s’emballait pas sur les travaux des hôtes de Marlotte et de Barbizon, mais il en parlait avec plus d’indulgence que des travaux de son maître. Les propos de Manet étant venus à l’oreille de Couture, celui-ci lui dit tout net que le plus simple, quand on conteste la valeur de son pro-
fesseur, est d'en changer. Le père de Manet, informé, réprimanda son fils.
On disait couramment : « Il y a chez Couture un nommé Manet qui fait des morceaux étonnants, mais qui n’est pas commode avec les modèles. » En effet, Manet avait invariablement, le lundi, jour où on donnait la pose pour toute la semaine, des démêlés avec les modèles de profession. Dubosc, Gilbert, Thomas l'Ours étaient les professionnels les plus illustres. En montant sur la table, ils prenaient par tradition des attitudes outrées.
« Vous ne pouvez donc pas être naturels, s'écriait Manet. Est-ce que vous vous tenez ainsi quand vous allez acheter une botte de radis chez la fruitière ? »
Un jour, Dubosc, qui avait plus que tout autre la conviction d'exercer un sacerdoce, prit de haut une observation de Manet.
« Monsieur Manet, lui dit-il, M. Delaroche n'a jamais eu pour moi que des éloges et c’est dur d'être méconnu par un jeune homme comme vous.
— Je ne vous demande pas l’opinion de M. Delaroche, je vous donne la mienne.
— Monsieur Manet, articula Dubosc d'une voix étranglée par l'émotion, grâce à moi, il y en a plus d'un qui est allé à Rome.
— Nous ne sommes pas à Rome et nous ne voulons pas y aller. Nous sommes à Paris : restons-y. »
De guerre lasse, Manet sortit ce jour-là, déclarant qu'il n’y avait rien à faire avec une moule pareille.
Il avait découvert un modèle appelé Donato qui, je crois, a été depuis acteur dans un théâtre du boulevard et ultérieurement magnétiseur. Au début, cela alla bien. Mais à la suite de la fréquentation des autres modèles, Donato poitrinait, faisait saillir ses muscles et prenait des poses héroïques. Manet était navré.
Un jour, il était parvenu cependant à faire prendre au modèle Gilbert une pose simple, en lui conservant même une partie de ses vêtements. Couture entra à l'atelier, amenant Raffet. Devant ce modèle habillé il eut un mouvement décoléré.
« Est-ce que vous payez Gilbert pour qu’il ne soit pas nu? qui a fait cette sottise ?
— C’est moi, dit Manet.
— Allez, mon pauvre garçon, vous ne serez jamais que le Daumier de votre temps. »
Manet se tint coi. Raffet passa derrière sa toile et le complimenta sur son étude. En allant déjeuner chez le rôtisseur Pavard, rue Notre-Dame-de- Lorette, où nous prenions chaque matin notre déjeuner, en compagnie souvent de Murger, de Barbey d’Aurevilly, de Baudelaire et de quelques lettrés de la Butte, Manet fulminait contre le patron.
« Le Daumier de mon temps ! après tout, cela vaut bien d’en être le Coypel. »
L'approbation de Raffet l’avait touché. Dès le lendemain, nous étions tous les deux à la première heure chez l’ami du prince Demidoff. Raffet se préparait à sortir : on l’attendait au Louvre. Il nous proposa de l'accompagner. Il nous conduisit droit au Pèlerins d’Emmaüs de Rembrandt et aux Cavaliers de Velasquez, puis nous fit faire une longue station devant les dessins des maîtres, surtout devant ceux de Watteau et de Chardin.
Là nous trouvâmes Deveria, l’auteur de la Naissance de Henri I Tr, à qui il avait donné rendezvous. Deveria nous ramena devant les Veronese et nous fit un éloge enthousiaste des Italiens.
« Les jeunes gens, dit en riant Raffet, ont assez gentiment écouté l'avocat. Le peintre pourrait les conduire devant son tableau au Luxembourg. » Notre visite y fut rapide. Raffet adressa à Deveria des éloges auxquels nous nous associâmes, ce qui nous fit de Deveria un protecteur et un ami. Celui-ci donna même à Manet ultérieurement une petite Fête de Fragonard peinte sur ardoise, dont mon camarade me fit plus tard présent.
« C’est très bien, tout cela, fit Manet, lorsque nous eûmes pris congé des deux artistes, mais il y a au Luxembourg une maîtresse toile. Si nous allions voir Delacroix ? nous prendrions pour
prétexte de notre visite de lui demander l’autorisation défaire une copie de la Barque du Dante. » « Prenez garde, nous avait dit Murger, à qui Manet avait fait part de son projet en déjeunant, Delacroix est froid. »
Delacroix nous reçut, au contraire, dans son atelier de la rue Notre-Dame-de-Lorette avec une grâce parfaite, nous questionna sur nos préférences et nous indiqua les siennes. 11 fallait voir Rubens, s’inspirer de Rubens, copier Rubens. Rubens était le Dieu.
Son élève Andrieu, qui travaillait avec lui, nous reconduisit jusqu’à la porte. Manet me dit : « Ce n'est pas Delacroix qui est froid : c’est sa doctrine qui est glaciale. Malgré tout, copions la Barque. » Après la Barque , nous allâmes au Louvre faire une esquisse des Cavaliers de Velasquez.
« Ah ! cela, dit Manet, en laissant échapper un soupir de soulagement, c’est net. Voilà qui vous dégoûte des ragoûts et des jus. »
Manet lisait peu, n’écrivait pas, mais il observait et son coup d’œil était tellement sûr que l’on se demande si les règles de l’éducation artistique, telles que nous les comprenons, peuvent avoir une influence qui ne soit pas néfaste sur un cerveau naturellement doué.
Ses préférences étaient pour les choses claires et les sujets tranquilles. S’il savait d’ailleurs ce
l'hot. Duraml-Ruel .